CHAPITRE IX
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1" Les promesses du débutant.
Quelque intéressants que soient le penseur et le moraliste en Barbey d'Aurevilly, — et nous pensons avoir montré qu'ils le sont grandement en effet, •— son nom vivra surtout par son œuvre de romancier et par ses mérites d'écrivain. Ce sont ces deux points qui nous restent à traiter, — pour autant du moins que nous n'avons pas eu jusqu'à présent occasion de le faire, — avant de terminer cette étude.
On nous permettra de passer rapidement sur ses débuts dans la carrière des lettres, sur les vers précoces qu'il dédia à Casimir Delavigne et sur la romantique nouvelle de Léa qui fît l'ornement d'une certaine Revue de Caen dont Tunique numéro vit le jour en 1832 par les soins de Trébutien.
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Le premier écrit où se révèle la future originalité de Barbey — bien que Tinfluence Chateaubriand y soit partout sensible, — (^\%iAmaïdée, une sorte de conte philosophique qui fut composé dès 1834, mais publié seulement en 1890, après la mort de Fauteur; ces pages annoncent décidément un écrivain de race. L'intrigue en est assez naïve en revanche : un jeune désabusé entreprend de ramener au bien une pécheresse qui a jadis partagé ses écarts : thème cher au romatisme moral depuis la Julie de Rousseau jusqu'à la Masloiva de Tolstoï.
(( Ce poème en prose, écrit d'Aurevilly à Trébu- « tien beaucoup plus tard, était l'histoire idéalisée « d'une conversion que j'avais voulu faire : (j'étais «jeune et superbe... de philosophie!) Comme si '<• on convertissait autrement qu'avec deux pauvres <i morceaux de bois en croix et le nom de Notre- « Seigneur Jésus-Christ ! Dans ce poème, il y avait c trois personnages : le poète Somegod (c'était « Maurice de Guérin), le philosophe Altaï (si « j'avais pu prendre un nom plus haut pour me a jucher, je l'aurais fait)! Le philosophe Altaï, « c'était donc moi et la convertie inconvertie (car (( elle retournait à son vice, à la très grande honte « de ma sotte morale philosophique), que j'appelais « Amaïdée et qui, elle aussi, était un être réel, « c'est la fem me que, dans mes il/6moranû?a,j'appel le « la Gécilia Métella ! »
Les plus belles pages de ce petit ouvrage disent
le panthéisme ardent de Maurice de Guérin dissimulé sous le pseudonyme de Somegod. Il y a là une effusion admirablement éloquente et sincère du mysticisme romantique, réclamant à grands cris l'alliance et la communion du Dieu qui anime la Nature éternelle, afin de participera sa puissance! « Posséder, crie du fond ténébreux de (( nous-même une grande voix désolée et impla- « cable, dû-t-on tout briser de l'idole, tout flétrir c< d'elle et de soi ! Mais comment posséder la Na- « tare?... Gieux étoiles, torrents, orages, cimes des « monts éblouissantes et mystérieuses, n'ai-je pas «tenté cent fois de m'unir à vous? N'ai-je pas « désiré à mourir de me fondre en vous? » Oui, se fondre pour posséder mieux, et même posséder plutôt que se fondre, tel est le secret de ces élans d'expansion irraisonnée : c'est même pourquoi le Somegod à'Amaïdée se défend très sincèrement de sacrifier au Panthéisme dans ses frénésies sacrées, car il repousse comme tout à fait insuffisant à le satisfaire, Tespoir d'être après sa fin confondu avec le grand Tout, ~ cette moderne aspiration du panthéisme philosophique imprégné malgré lui de métaphysique chrétienne. — Somegod recule plus loin pour sa part vers le mysticisme sommaire des âges primitifs. Ce qu'il veut c'est, dit-il, en pleine vie et dans l'entière activité de ses sens, soumettre à sa loi la Nature, ce bien sans pareil, depuis longtemps extravasé hors des mains de
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l'homme qui l'a possédé jadis, ce bien à la fois insaisissable et si près de nous ! Sous Taiguillon de son désir insensé, il se plonge alors dans la mer avec emportement : « Après des heures d'une « poursuite obstinée, la vague me rejetait inanimé « au rivage, la bouche pleine d'écume, presque « étouffé et tout sanglant. Mais le désespoir durait « encore ; je mordais le sable des grèves comme « j'avais mordu le flot des mers... Ah I le moi dilaté « par le désir et par la rage craquait au fond de ma « personnalité. Pour le délivrer de la borne aveu- « glante, pour briser son enveloppe épaisse, je « tournais mes mains contre ma poitrine : des «griffes de lion n'eussent pas été plus terribles; « un enthousiasme ineffable me soutenait dans le a déchirement de moi-même I Incurable faiblesse ce des passions ! Un soleil couchant sur la mer, « quelque beau spectacle dans les nues, un parfum « apporté par les brises interrompait l'acharnement « du suicide, et je joignais mes mains sanglantes, « et je tombais à genoux devant cette merveilleuse « Nature, trop belle pour que je voulusse la quitter «(par la mort)! » Ne dirait-on pas les rites sauvages du Dionysos de Thrace ouïe fanatisme brûlant des riverains du Gange?
Une page littérairement magnifique au surplus, et l'on rencontrerait mainte fois pareille bonne fortune à la lecture à!Amaïdée. Aussi jugera-t-on peut-être que d'Aurevilly s'est montré, lors de sa
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période d'effort moral, trop sévère à cette remarquable production de sa jeunesse : « Je ne l'ai par « relu depuis longtemps, écrit-il à Trébutien en « 1854, et je serais bien étonné que ce ne fût pns «un beau bloc de marbre de Pathos (c'est ici un « jeu de mots sur le marbre de Paros^ il est à peine « besoin de l'indiquer) ; mais le profil fuyant de « Guérin dans sa nuée céruléenne, de ce farouche « Endymion qui chassait l'Infini à la suite de la « Nature dans le fond des bois comme au bord des « mers, Guérin, le Quelque DieUy car il y en avait « un en lui (la traduction du nom anglais Some- « god, est, en effet, quelque dieu) était dessiné « avec assez de crânerie dans cet amphigouri de (( morale stoïcienne et d'orgueil. Littérairement la « chose ne valait rien, cela est sûri » Erreur encore une fois, erreur au point de vue littéraire sinon au point de vue moral, car, tout au contraire, nul lettré d'expérience ne lira ces pages sans y saluer le présage du grand talent de l'auteur I
2° Les romans psychologiques.
Vers 1835 fut écrit le romande Germaine, public un demi-siècle plus tard, en 1884, sous un titre modifié : Ce qui ne meurt pas. Il fut à cette occasion retouché avant d'être offert au public et pourvi d'un décor normand qui ne figurait pas dans la première rédaction. Mais y eût-il autre chose de changé
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que le décor et le livre, dans l'état où nous le connaissons, reflète-t-il les dispositions morales de Barbey à vingt-cinq ans, ou plutôt à soixantequinze ans? C'est ce qu'il est difficile de décider avec certitude. En tous cas, la préface de 1835 que nous possédons (elle a été publiée dans la Revue hebdomadaire, en janvier 1895), s'ajuste sans disparate à Toeuvre telle que nous Pavons reçue en 1884, circonstance dont nous pouvons inférer que la tendance du récit ne fut pas grandement modifiée par Tanteur lorsqu'il fit imprimer ces pages après un si long intervalle.
Parcourons, en effet, cette préface. En 1835, aussi bien qu'en 1884, Barbey, — assurément guidé par quelque souvenir personnel comme il le laisse plus d'une fois entendre dans ses Memoranda et comme l'accent du livre suffirait à nous en convaincre — Barbey a voulu tracer une monographie de l'Amour-Pitié, le premier sentiment qu'il aurait pour sa part rencontré chez une femme au seuil de sa jeunesse. Ce que Godwin a fait pour la vanité, dit-il, à savoir une pure analyse de passion dans un récit dégagé, autant que possible, de tout incident superflu, Germaine entend l'essayer pour la pitié. — Notons ici qu'avec Jean-Jacques Rousseau et les psychologues mystiques du romantisme, d'Aurevilly considère le premier de ces sentiments, la vanité, comme procédant de la vie sociale, tandis que le second, la pitié, nous serait
dicté par la nature. Or, c'est précisément l'inverse qui est exact aux yeux d'une psychologie moins irrationnelle. La passion, poursuit-il, avec plus de clairvoyance cette fois, la passion est chose sotte et mauvaise : on ne saurait même la défendre à titre d'expression de la beauté, car la grandeur esthétique a les mêmes lois que la grandeur morale : ce qui est beau n'est pas ce qui s'agite et se tourmente, mais ce qui reste calme et patient, patiens quia fortis. Double grandeur qui sera réalisée, assure le romancier, dans le personnage principal de son œuvre, car Germaine a eu tous les torts que la passion peut donner : puis, à bout de sentiment, à bout de sensibilité, épuisée dans toutes ses affections excepté dans ^n. pitié qui a grandi en elle devant la souffrance d'autrui, elle achève négligemment de vivre, rdme vide, mais honne, et les yeux secs, résignée à son destin comme à ellemême, d'un calme morne plutôt que serein. Ainsi décrite, conclut-il, les femmes la sentiront et la sauront vraie ! — Vraie, soit, répondrons-nous, mais moralement belle par son calme, qui n'est qu'abandon sans lutte à toutes les transgressions de la loi morale, il faut le nier impitoyablement! Aussi bien l'auteur, en dépit de ses prétentions au spiri^ tualisme, sait-il fort bien qu'on trouvera son livre immoral (et l'on y rencontre, en effet, quelquesunes de ses pages les plus osées I). Mais il conclut d'un ton dégagé, — • en reprenant I0 vieil^-ai^u^
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ment de Jean-Jacques, — que les gens timorés trouveront une purification toute prête dans leur indignation vertueuse, et que, s'ils ont des filles, ils ne déposeront pas le volume sur leur piano par distraction ! Ceci pour la Germaine de 1835.
En 1884, d'Aurevilly, lié par son passé catholique, ne pouvait garder la même attitude approbatrice à regard de la molle pitié du romantisme qu'il avait si souvent condamnée dans la littérature moderne (rappelons- nous son apostrophe à Camille Desmoulins) et qui, dans son livre de jeunesse, couvrait les pires capitulations morales de l'héroïne. 11 a donc vraisemblablement écrit (ou du moins retouché) à cette époque la conclusion de l'œuvre, une lettre finale du héros à Tun de ses voisins de campagne où se trouvent résumés les enseignements du récit. Germaine, — qui s'appelle maintenant Yseult, — meurt, dit-il, victime de sa pitié qui a tout ravagé dans son entourage et elle s'est demandé en expirant, quelle loi devait diriger la vie puisque la bonté de l'âme, cette pitié qu'elle croyait sublime, ne lui suffit plus pour l'absoudre à son dernier moment? A cette question, elle n'a pas trouvé de réponse, mais Allan de Cynthry qui écoulait, anéanti, les soupirs de sa complice expirante, a entrevu tardivement que cette loi, c'était le devoir : devoir social qui impose à chacun les sacrifices nécessaires en vue de l'harmonie du tout! La morale, écrit-il, n'est donc point comme
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on Ta trop dit, de ne pas imposer autour de soi des douleurs : en certains cas, il est bon que la douleur soit! Et, désormais Allan, le jeune byronien converti, fera prédominer dans sa vie la morale du devoir sur la morale de la compassion et se consacrera tout entier à l'éducation de ses |deux filles, fruits innocents de ses tristes amours I
Lorsqu'on 1837, la marquise du Vallon, XhAlarchesa des Memoranda, la femme originale et libre qui tint une si grande place dans la première jeunesse de Barbey, reçut de lui le manuscrit de Germaine pour en prendre connaissance^ elle s'en déclara toute bouleversée et écrivit une lettre émue à l'auteur. Celui-ci note^ avec une évidente satisfaction dans son Mémorandum^ un succès d'estime que l'ouvrage ne rencontre guère en ce temps auprès des éditeurs. Pourtant, dès l'année suivante, il juge le livre cruel, tracé d'un style sans unité, une œuvre informe en un mot, qui, toutefois, sera curieuse à feuilleter s'il devient jamais quelque chose I Plus tard encore, il signale à Trébutien dans sa Germaine a un tragique horrible, « mêlé à une fureur d'anatomie qui dissèque le caa davre avec un scalpel enragé, et qui, après le a cadavre, dissèque encore la table de marbre sur « laquelle il a disséqué! » Livre mal fait, mais puissant à tout prendre, conclut-il par un fort exact jugement!
Ce qui est exceptionnel, en effet, dans ce livre
d'un si jeune homme, c'est la persistance et la puissance de l'analyse passionnelle : virtuosité merveilleuse qui l'a conduit à formuler, dans sa préface de 1835, une frappante et une précoce théorie du Roman psychologique. Il se passe dans l'âme, écrit-il dès lors, une foule de faits d'une ténuité telle qu'on ne saurait les discerner tous à travers la limpidité des actes les plus transparents. C'est pourquoi Tanalyse, qui seule est capable de les dégager, se voit appelée à prendre une place prépondérante dans le roman de demain. Ecarter des développements de la passion et du caractère les teintes du dehors qui viennent s'y mêler pour les corrompre, c'est élever Tart en le prenant par son côté éternel I
Théorie aussi audacieuse que nouvelle à l'heure où elle fut conçue, mais qui resta par malheur dans le portefeuille du jeune écrivain en compagnie de son roman. Toutefois, lorsqu'enfin parvenu à la renommée en 1883avec Une Histoire ians norrif il donna sa Germaine au public et réimprima ses deux autres romans psychologiques de jeunesse, La bague d'Annibal et l'Amour impossible, qui avaient passé totalement inaperçus quarante ans plus tôt, sa formule du roman « psychologique » connut une heure de triomphe et plus d'un disciple le suivit à ce moment dans cette voie av^c un succès qui n'est pas oublié. — C'est ainsi que cette première forme de son activité créatrice, le roman
psychologique dont il affectait dans son âge mûr de dédaigner les fruits avortés fut pourtant de nouveau avouée par lui dans sa vieillesse et a exercé plus d'influence que sa seconde formule artistique, le roman pittoresque dont nous parlerons tout à l'heure, celle qui mûrit en revanche ses productions les plus accomplies. Vhistoire sans nom est une sorte de synthèse qui associe les prestiges des deux manières, et c'est pourquoi elle est, à notre avis, le chef d'œuvre de son auteur.
Examinons rapidement les romans psychologiques qui virent le jour avant la conversion de Barbey, Tm hague d'Annibaly publiée par les soins de Trébutien,en 1843, nous offre, comme Germaiiie, le récit d'une aventure passionnelle de d'Aurevilly. Un jeune homme voit la femme qu'il aime le sacrifier à un riche et ridicule bourgeois dont elle accepte la main et la situation sociale. Bien qu'il renferme d'ingénieux détails, ce livre de dépit et de vengeance nous satisfait médiocrement ; son intérêt principal réside à notre avis dans le portrait d'Aloysde Synarose qui est un fidèle reflet de l'auteur et que nous avons utilisé déjà. Quant à Faventure qui fait le sujet du récit, elle n'est ni très intelligible, ni très honorable pour le héros dont on ne saurait approuver les griefs amoureux. En effet, à celle qu'il accuse amèrement de trahison vers la fin de l'aventure, il n'avait jamais déclaré franchement sa passion de peur d'être of-
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fensé dans sa vanité par un refus. Il a persisté visà-vis d'elle dans une attitude de provocation et de sarcasme qui a gâté ses affaires et plus d'une fois sans doute il connut des mécomptes de ce genre dans la vie réelle. Trop volontiers, il affecte vis-àvis des femmes une attitude de dompteur qui parle la cravache en main et il a même une prédilection particulière pour les métaphores empruntées à ce genre de correction. En général, il traite toute entreprise sentimentale comme une campagne ofîensive, citant à plusieurs reprises ce mot brutal d'un auteur allemand : Quand nous nous agenouillons devant ces femmes, que ce soit comme l'infanterie devant la cavalerie pour nous relever soudain et pour donner la mort! — Tactique encore moins adaptée à son objet le plus souvent que ne fut l'assaut brusque de Stendhal, un de ses maîtres en stratégie passionnelle.
Fort supérieur à la Dague est à notre avis L'amour impossible qui eut pour point de départ et pour thème la liaison platonique de Barbey avec la marquise du Vallon dont nous avons parlé déjà. C'est là un morceau de gourmet, un véritable tour de force technique : l'auteur, comme pour jouer la difficulté, s'est privé volontairement des prestiges du décor ; il ne peint que des âmes agitées par la passion et l'unique péripétie du drame procède tout entière de cette passion impérieuse. On y goûte la même simplicité de moyens qui pare la Bérénice
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de Racine : bien que ce soit ici Phéroïne qui renvoie son soupirant à contre-cœur, invila iiwitum, et pour des raisons beaucoup moins hautes que dans la tragédie célèbre. — Aussi nous refuserons une fois de plus à souscrire aux sévérités excessives du Barbey de 1850 qui accusait durement vis-à-vis de Trébutien a la corruption raffinée, l'intolérable ennui » de ce petit livre. Il l'envoyait rejoindre VAsirée ou la Clélie (et la compagnie ne serait pas si mauvaise après tout) dans les limbes oii végètent, dit-il, les livres faux^ affectés, dépourvus d'énergie et de naturel! Ses héros lui semblaient désormais des « monstres » par l'impuissance et par la vanité. — Tout cela est fort exagéré à notre avis, et plût au ciel qu'il n'ait jamais rien publié de plus « corrompu »! — Il s'empressa d'ailleurs de tirer des limbes et de rééditer V Amour impossihle dès qu'il en eut l'occasion, démentant de la sorte le verdict impitoyable qu'il avait trop hâtivement prononcé.
Nous avons déjà parlé de la Vieille maîtresse qui vintensuite et qui,par les souvenirs brûlants qu'elle évoquait en sa mémoire, demeura peut-être parmi tous ses romans les plus cher à son cœur 1 Ce livre n''en reste pas moins inférieur pour le fond, sinon pour la ioYVCiQ.k V Amour impossible. L'intrigue qui est surchargée d'incidents peu vraisemblables et passe par des péripéties de feuilleton, comme les premiers romans de Balzac, a grandement vieilli :
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mais le personnage de Vellini laisse une incontestable impression dévie dans sa perversité d'éternelle Dalila. — A tous points de vue, ce dernier ouvrage forme la transition entre les romans autobiographiques de Barbey et ceux que nous appelons ses romans « pittoresques », puisque comme il arrive d'ordinaire dans ces derniers, le décor est déjà normand, Tintrigue, plutôt extérieure et épisodique.
3** Les romans pittoresques. — Le poète.
Après réchec presque complet de sa Vellini sur laquelle il avait fondé les plus brillants espoirs, d'Aurevilly se donna en effet tout entier à ses projets d'épopée normande, à ces récits de VOuest auxquels nous devons ses pages les plus vivantes. Walter Scott est le modèle qu'il se proposait d'imiter et la chouannerie devait lui fournir ses sujets comme les agitations légitimistes et jacobites avaient si souvent inspiré le grand conteur écossais. — Certaines publications historiques récentes ont établi quelle fut, en réalité, la grandeur épique de ces luttes provinciales: conseillé par ses souvenirs d'enfance, Barbey eut le mérite d'apercevoir cette grandeur dans la perspective déjà suffisamment élargie du passé et le talent de l'exprimer dans quelques livres durables.
Le premier des romans de VOuest^ V Ensorcelée
doit beaucoup au souvenir d'un certain abbé de Lécange, chanoine de Goutances, que le petit Jules Barbey avait observé d'un œil fort éveillé déjà, si nous en croyons ses confidences familières à Trébutien sur ce sujet. Sans doute, le personnage féminin qui donne son nom à ce récit demeure assez mal expliqué dans sa psychologie anormale, et l'intrigue, plutôt sommaire, est conduite avec quelque négligence : mais les paysages sont admirables, certains épisodes paysans de la plus heureuse couleur et la figure de l'Abbé-gentilhomme qui est le véritable héros de l'aventure impose par une surhumaine grandeur. Trébutien et même l'abbé Léon d'Aurevilly acceptèrent sans trop de difficulté ce prêtre Titan qui semble n'avoir commis d'autre péché que celui d'orgueil !
Le Chevalier des Touches^ le plus populaire peutêtre des romans de Barbey, justifie ce succès par des mérites incontestables, car le talent de la narration est porté dans ces pages à son raffinement le plus exquis. La soirée provinciale chez M^^°" de Touffedelys, par exemple, se grave dans la mémoire captivée du lecteur et la bataille des Blatiers, dans les rues d'Avranches, a compté d'illustres admirateurs. Tout au plus pourrait-on regretter l'invraisemblance un peu trop criante de ce dernier épisode qui fait songer aux exploits des Trois Mousquetaires ou de Bussy d'Amboise, dans Alexandre Dumas Père. Cette lutte qui se
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poursuit pendant plusieurs heures entre dix hommes armés seulement de leurs fouets de charretier et toute une ville ruée contre leur petite phalange sans qu'un seul coup de feu, ou même un coup de couteau vienne précipiter les événements : ces virtuoses de la lanière qui ont « du « sang jusqu'aux genoux » pendant tout un aprèsmidi sans qu'un seul d'entre eux pâtisse des assauts furieux qui leur sont livrés par des adversaires innombrables, tout cela dépasse un peu notre faculté d'acceptation bénévole : nous quittons décidément le terrain de l'histoire d'hier pour le domaine de l'épopée légendaire et le recul n'est pas assez grand peut-être pour excuser de pareilles licences poétiques. C'est le procédé de Paul Féval l'auteur populaire du Bossti^ à qui d'Aurevilly, en lui consacrant très justement un article enthousiaste, envoyait ce salut confraternel : « Voilà ce que l'auteur du Chevalier des Touches avait à dire à l'auteur du Chevalier de Kèramour ! » — Rapprochement fort justifié entre deux écrivains de race qui possédèrent l'un et l'autre le don le plus précieux de tous, celui de créer la vie! — Rien de pl'js vivant que le Baron de Fierdrap, l'abbé de Percy et sa virile sœur, la belle Aimée de Spens ou le brave Juste Le Breton, et ces figures, animées par le souffle créateur de l'art véritable garderont le livre de vieillir.
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La valeur psychologique du Prêtre Marié nous paraît toutefois de beaucoup supérieure. Œuvre eschylienne, ont dit quelques admirateurs passionnés ! C'est en tous cas l'ouvrage qui résume le mieux, à notre avis, les aspects divers du talent et de la personnalité de Tauteur ; nous avons eu Toccasion d*en évoquer déjà le personnage principal, le prêtre renégat, et de dire le charme qui transfigure la touchante Calixte lorsqu'elle s'abandonne à des sentiments sincères. L'âme populaire normande s'exprime dans ses pages en toute vigueur et en toute vérité avec ses patois pleins de saveur, ses légendes un peu frustes et d'une fantaisie dépourvue de vaste envolée. D'Aurevilly confiait à Trébutien le plaisir que lui procurait la rédaction du Prêtre Marié^ sujet qui, dit-il, « l'encaprice et le possède » parce qu'il chante cette fois dans son registre et dans ses cordes ! — C'est peut-être qu'il touche ici de fort près à la veine des Diaboliques et d'Une Histoire sans nom, qui sera son filon le plus éclatant !
Nous avons déjà jugé ces inquiétantes Diabo" ligues, issues de V Histoire des Treize de Balzac, et parmi lesquelles deux ou trois sont des chefsd'œuvre en leur genre : nous avons dit notre faible pour V Histoire sans /20m, cette Diabolique de dimension un peu plus étendue que les autres^ l'ouvrage le plus achevé de son auteur à notre avis par la justesse des proportions, par l'unité d'impression
qui s'en dégage. La sombre vallée des Cévennes et la sinistre gentilhommière normande forment pour l'action deux admirables décors et les quatre figures qui se meuvent seules devant ces toiles de fond si remarquables suffisent à remplir la scène d'une constante et grandiose horreur! Le dernier roman du septuagénaire est ainsi le plus indiscutable témoignage de son talent! — Rare manifestation de puissance créatrice inébranlée par le cours des ans !
Nous venons d'exprimer une fois de plus notre partialité pour le décor dans Tœuvre de Barbey d'Aurevilly : c'est qu'il est un admirable paysagiste, et cela dès le temps de ses Memoranda, alors qu'il refusait par principe toute place au paysage dans ses romans d'analyse. Il jetait en effet dans les pages de son journal quotidien des croquis de maître ou vont se traduire et se marquer en traits puissants les différents aspects de la nature : clairs de lune qui viennent poser sur les objets une écume argentée ou les « franger de nacre humide » : lumière d'automne mûre et ambrée, plus délirante que la beauté humaine et plus suavement profonde qui fait de l'artiste la « victime extasiée » de ses splendeurs. — Lorsque sa palette enrichie par les années le porte à jeter çà et là dans ses livres d'admirables esquisses normandes, il a des inspirations plus heureuses encore, il saluera, par exemple, en paroles superbes
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la nuit « qui augmente la pitié, la pensive nuit « qui, s'avançant dans ses vapeurs violettes, va « prendre la terre en ses beaux bras mélanco- « liques». 11 chantera l'automne du Cotentin qui donne à toutes choses un aspect mûr, gonflé, juteux, prêt à couler sous on ne sait quel pressoir invisible dont on sent le poids jusque sur les cœurs. — Gomme paysagiste aussi bien que comme créateur d'âmes, c'est vers la fm de sa vie que Barbey atteint la suprême maîtrise et la longue description de son canton natal qui ouvre Ce qui ne meurt pas, rappelle Fart de Georges Sand à ses meilleurs moments, alors qu'elle traça ses immortels récits paysans du Berry.
Poète incomparable en prose, d'Aurevilly le fut-il au même degré dans ses vers? 11 a réuni en volume quelques pièces de circonstances qui ont été goûtées de ses fervents, mais on doit noter qu'il se refusait à lui-même le privilège de cette « influence secrète » qui, selon Boileau, avertit les poètes de leur mission littéraire. A l'époque même où il écrivit la plupart de ses vers, il donnait à Trébutien ces tentatives pour des <c incursions » sur la lisière d'un pays qui n'est pas le sien. Ne refusons pas toutefois notre sympathie à ces rimes ingénieuses. Gertes^ l'originalité, l'accent personnel ne sont pas les qualités qui frappent dans les pièces de circonstances qug Barbey laissa couler" de^sa plume,^t lès couleurs
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vigoureuses de sa phrase semblent s'atténuer sous les contraintes de la prosodie. Mais il lui reste d'heureuses trouvailles de rythme, une sensibilité toujours communicative, et Le Buste jaune^ le Vieux Goéland^ la Maîtresse rousse^ les Spectres sont de nobles inspirations qui rappellent par la forme et même par le sentiment désabusé les derniers poèmes de Vigny. On n'écoutera pas sans agrément ces accents d'émotion profonde et contenue.
4" L'écrivain,
Nous n'avons pas ménagé nos critiques à Barbey d'Aurevilly lorsque nous l'envisagions comme le moraliste qu'il eut toujours la prétention d'être et le souci de rester. En revanche, on ne saurait placer trop haut en lui l'artiste du verbe. Jamais la langue du romantisme n'avait atteint à cette souplesse dans l'éclat, à cette originalité jaillissante d'images. Seul d'Aurevilly eut le secret de certaines métaphores si singulièrement puissantes par leur logique imprévue que l'influence en est pour ainsi dire physique sur la sensibilité nerveuse du lecteur étonné et conquis. En cela, il est unique autant que durable et son disciple Saint-Victor a défini son style ainsi qu'il aurait pu le fairo lui-même en disant qu'on y rencontre mêlés, comme dans les philtres de la sorcellerie
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ancienne, des poisons capiteux et du miel très pur, du sang de tigre et des essences de fleur! Son œuvre ressemble encore à une mine de diamants où l'on trouverait çà et là ces pierreries toutes dégagées de leur gangue en foisonnant sous le regard ébloui des spectateurs dans tous les feux de la taille la plus accomplie !
Certes, ce joaillier de la langue fut, en matière de style, aux antipodes de cette austère école chrétienne du grand siècle dont il a rappelé luimême un jour une maxime d'humilité admirable : « Entre deux expressions, disait saint Vincent de « Paul, retenez toujours la plus brillante pour en « faire un sacrifice à Dieu dans le fond de votre « cœur et n'employez que celle-là qui, moins belle, « ne plait pas tant mais édifie le lecteur I » Barbey ne pratique jamais ces dévotions de la plume : tout, au contraire, il s'en va d'un bond aux extrêmes de la fantaisie inspirée ; mais il frappe juste autant que fort et l'applaudissement jaillit dans les rangs des spectateurs ! Il use, dit-il, d'une langue « presque cuivrée tant elle vibre bien ]f), mais d'un métal si souple toutefois qu'on y peut jouer une partie de flûte aussi bien qu'une fanfare d'hallali ; et il a mainte fois présenté les clowns et les acrobates du cirque comme les maîtres de l'homme de lettres, comme les Rivarol et les Hogarth du geste et de l'action. Les regarder, dit-il, c'est apprendre à écrire I
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On assure que sa conversation parlée avait le même accent que sa phrase imprimée, si bien qu'en feuilletant aujourd'hui les différents recueils de ses lettres, ses amis croient entendre à nouveau <i sa voix qui martelait militairement chaque « syllable, son rire clair et ses impétueuses attaques « de riposte quand il s'échauffait ! » Lui-même assure à Trébutien qu'il écrit comme il parle et qu'il parle mieux qu'il n'écrit quand l'ange de la conversation le prend par les cheveux comme le Prophète ! Nous aurons donc fait connaître en partie les attraits de son style, si nous marquons en quelques mots l'originalité de cette conversation éclatante. — 11 en avait fait la grande vanité de sa jeunesse parce qu'il trouva d'emblée sur ce terrain les succès qui se dérobaient devant sa plume. En 1838, il nous conte qu'il a été « surpris * tout à coup (dans l'arrière-boutique d'une fleuriste chez laquelle il fréquente), par un élan de verve incompressible : « Parlé, parlé, parlée écrit-il, non f par traits détachés, mais en nappe, pour ainsi « dire! Pittoresque, accentué, dramatique, éloquent « jusqu'à faire pleurer la maîtresse du logis, puis à « faire naître le rire de gorge déployée au milieu « de ses grosses larmes. Longtemps plongé dans. « Tenivrante exécution de cette Sonate de conversa-^ « tion jouée pour moi seul ! » Et s'il y a exagération sans nul doute, il n'y a probablement pas illusion entière dans ce compte rendu plein de suffisance !
Nous avons en effet sur ce point vers la même époque le témoignage d'un bon juge, d'un écrivainné comme d'Aurevilly, bien qu'assez différemment inspiré, celui d'Eugénie de Guérin, dont on sait l'amitié qui la lia pour un temps au camarade de son frère Maurice (1) : « Vous étiez en verve ce soir, « écrit-elle dans le Mémorandum qu'elle rédigeait à « l'intention de Barbey lors de son dernier séjour « parisien, mais plus ou moins votre conversation « abonde d'esprit, d'éclat et de mouvement. Elle « monte, s'étend, se joue dans mille formes, magni- « iique feu d'artifices ! » Enfin d'Aurevilly a commenté rétrospectivement pour Trébutien ce don du causeur qu'il croyait à ce moment disparu pour jamais de son esprit : « J'avais autrefois pour la <ic conversation, explique-t-il, un amour idolâtre (c d'artiste tellement ivre que j'en étais comme le « Bacchant perpétuel : tout mon temps était brûlé « par cela, et même ma pensée. C'était effrayant, « une épiiepsie cérébrale ! Que de livres je n'ai pas « faits et qui ont été consumés en conversations, «jetés par les fenêtres ouvertes de la conversation « qui ont de si beaux balcons, Trébutien. J'ai connu « des hommes supérieurs qui se sont positivement « suicidés en se jetant par ces fenêtres-là. Ainsi « Harel, ce baril de poudre flambée : ainsi Raymond
(1) Voir à ce sujet dans la Hevue des Deux-Monde, du 15 novembre 1901, notre élude sur Eugénie de Guérin et Jules Barbey d'Aurevilly.
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€ Brucker,éloquentàenfoncertroiscentsO'Gonnell «et qui ne laissera de souvenir qu'à ceux qui « l'auront entendu. J'ai bien failli faire comme eux, « mais l'ennui inspiré par mes partenaires du « monde m'a sauvé : je suis devenu silencieux « comme un Oriental ! »
Silence passager d'ailleurs, aussi bien que son recueillement moral de 1850, puisque les amis de sa vieillesse ont pu refaire, en d'autres termes, la même description de sa causerie. l)V\urevilly songe à ce talent retrouvé lorsqu'il peint, dans son Dîner d'athées, le capitaine de Mesnilgrand avec son extraordinaire éloquence, sa voix plus pathétique à mesure qu'elle se brise davantage sous l'effort qui lui est imposé, l'ironie qui fait trembler l'écume sur ses lèvres longtemps vibrantes après qu'il a parlé : plus sublime d'épuisement au sortir de ces « accès » que Talma dans les fureurs d'Oreste, mais nullement anéanti par sa colère au surplus puisqu'on le voit capable de reprendre, une minute après, cette colère éloquente, phénix de fureur renaissant toujours de ses cendres ! Et Le Dessous de cartes d'une partie de whist renferme également un mot orgueilleux sur les grands causeurs qui donnent la réplique et l'inspirent en sorte que, s'ils se taisent, « les sots, privés du rayon qui les dora « pour un instant, reviennent ternes à fleur d'eau « de conversation comme des poissons morts retournés, qui montrent un ventre sans écaillés ! »
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Cette conversation, lancée bride abattue par dessus toutes les petites conventions du monde et les sautant toutes comme les chevaux brillants sautent, sans rien heurter ni briser, Barbey la prolonge dans les pages de ses livres et nous avons déjà défini jusqu'à un certain point sa phrase écrite en insistant sur son éloquence parlée. On sent même que cette phrase écrite qui a dû vibrer clairement à son oreille avant d'être fixée par sa plume, continue de résonner longtemps dans sa mémoire auditive et l'obsède encore quand il ne l'a plus sous les yeux. Il la corrige alors après coup dans son cerveau en travail et parfois, en proie au démon de l'inquiétude, poussé, dit-il, par une véritable démence d'anxiété, il harcèle de loin les amis qui ont accepté de corriger les épreuves de ses articles afin d'y faire rétablir certains mots nécessaires à l'harmonie et que, dit-il, il a peut-être oublié d'écrire !
Pourtant, s'il n'a jamais douté de lui-même en tant que causeur, il a quelquefois médit de son talent d'écrivain : ce fut à cette époque de ferme propos où, sous la direction morale de Trébutien et de l'Ange Blanc, le dandy romantique avait entrepris de réformer les défauts qui lui barraient le chemin de la puissance sociale. En 1851, parlant du noble écrivain lyonnais Blanc de Saint-Bonnet^ il croit devoir s'incliner fort bas devant la supériorité de son style : « Saint-Bonnet, écrit-il^ a plus
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« de talent que moi. Moi, j'ai de temps en temps « de la poussée et de la flamme, mais je manque « de goût, disent-ils. Ils me trouvent affecté malgré « les désossements épouvantables que je pratique X( sur moi pour devenir simple ! » S'il s'accorde quelque profondeur et quelque mordant dans la manière d'attaquer la note, il se refuse les mobilités infinies, les raccourcies et les étendues du doigté. Ahl l'art d'écrire, soupire-t-il alors, l'art d'écrire, difficulté mystérieuse ! Pas une phrase ne doit ressembler à l'autre si ce n'est par l'air de famille et non par la faute d'une indigence qui répète au lieu de changer? Enfin, il va jusqu'à faire devant Trébutien cet acte d'humilité très excessive et par là d'autant plus méritoire en vérité : « Vous savez que je ne suis pas écrivain ! J'ai « de l'expression et même quelquefois trop, disent- « ils, mais je n'ai pas la rondeur harmonieuse et « correcte, le mouvement de sphère de Técrivain. € Oh ! je sais bien ce que c''est, pardieu oui I Mais « je n'ai pas cela ! »
Coquetterie de raffiné qui se refuse, par boutade, des qualités qu'il sait fort bien posséder cependant. II a, en effet, la correction que, seul, un pédant lui pourrait contester : il a même la rondeur au plus haut degré, la rondeur militaire, nous a dit M. Bourget. Quant à son «mouvement de sphère », s'il est un peu vertigineux parfois, il engendre en revanche une entraînante harmonie. Nous avons
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des écrivains plus faciles : nous n'en avons guère de plus séduisants. Seul Saint-Victor qui fut au surplus son imitateur en matière de style a connu de ces réussites verbales et montré pareille dextérité dans l'usage de la métaphore pittoresque. C'est à l'infini qu'on pourrait glaner dans son œuvre certains de ces mots qui découpent un homme en silhouette parlante ou font participer quelque idée abstraite à la vie d'une image audacieuse. Quand il s'agit des hommes, ces mots sont le plus souvent satiriques et nous l'entendrons dire par exemple, de Casimir Delavigne qu'il versait dans ses tragédies un filet de romantisme comme on met un peu de citron dans les huitres : de Buloz, censeur impitoyable, qu'il traitait les écrivains de sa Bévue comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie traiterait ses becs de gaz, et de Girardin, ce bourgeois défenseur du capital que, tel un pieux Indien tenant en main la queue de sa vache, il mourra en serrant la queue du Veau d'or dans sa main! Dans le passé, nous l'entendrons parler de Voltaire comme d'un singe à langue de tigre qui vous faisait presque toujours saigner en vous léchant ; de Montesquieu comme d'un génie pincé et pinçant qui tondait sur l'histoire des épigrammes comme un avare tondrait de la laine sur un œuf; et enfin du poète Horace comme du favori des vulgaires, des médiocres et des vieillissants I Qu'importe que son vin
fût du Falerne, s'il en faisait de Tabondance !
Pourtant ses enthousiasmes inspirent parfois aussi heureusement le redoutable « Sagittaire » que ses indignations débordantes. De Maurice de Guérin, par exemple, il dira que ce nom prononcé devant lui fait lever mille souvenirs heureux dans sa mémoire comme un airain frappé fait lever les abeilles. Il caresse d'un mot délicat Jules Janin, ce roi du coloris, écrit-il, dont la plume mettait sur des riens des touches de l'Albane, et Philarète Chasles, chasseur avisé par les champs de la littérature, qui tirait aux idées et faisait lever de beaux et bons lièvres dans la grande allée ratissée du Journal des débats où il ne passe jamais rien de vivant! Son ennemi Sainte-Beuve lui-même fournit une magnifique image à sa plume. Barbey compare en effet le 7?e/?e de Chateaubriand à Joseph Delorme, ce pseudonyme poétique de Sainte-Beuve à ses débuts. Joseph Delorme, dit-il, c'est encore René parce que tout le xix° siècle n'est que René : mais Chateaubriand puisa par en haut dans cet étang de pleurs, de sang et de fanges typhoïdes qui est 1 ame contemporaine, Sainte-Beuve par en bas seulement : l'un rapportant son idéale amphore de marbre noir veiné de rose, l'autre son humble cruche de grès, toutes deux remplies de la même vase saignante et des mêmes larmes de l'humanité !
Oh ! certes, il y a de Texcès parfois dans ces puissantes ou plaisantes images, car d'Aurevilly
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fut le théoricien de l'outrance; mais combien on excuse volontiers ses erreurs de goût en faveur des beautés jaillissantes qui en forment la splendide rançon. Sans doute, fera-t-on plus d'une fois sur son œuvre dans l'avenir le travail que luimême avait tenté sur celle de Balzac (1) dont il prétendait extraire plusieurs milliers d'aphorismes et de pensées originales. 11 a, en effet, des définitions bien séduisantes : Voici la célébrité, cette argile qui doit, dit-il, se durcir au souffle du temps pour devenir le marbre de la gloire. Voici encore la marque importune de l'âge, la patte d'oie, c( comme nous disons de la griffe du Temps pour lui payer son insolence de nous la mettre sur le visage. Du hasard, Barbey écrira qu'il, est bête comme tous les Destins, car la Providence seule est spirituelle. Citons enfin deux définitions du talent sous lesquelles frémissent tant dé personnelles souvenances que nous voulons terminer par elles cette brève énumération de mots heureux : le talent, « ongle qui pousse on ne sait quand du fond de nos âmes qu'il déchire et qui, pour paraître brillant et pur, a besoin de les déchirer » le talent, dont la seule explication vraie c'est qu'il est « un tas de coups reçus dans le cœur » !
A ce talent, nourri de douleur humaine, nous ne marchanderons pas notre admiration finale et
(1) On l'a fait déjà : voir Vesprit de Barbey ci' Aurevilly , par M. Octave Uzance (Mercure de France, 1909.)
pour caractériser les sentiments dans lesquels nous nous séparons de Barbey d'Aurevilly, nous lui emprunterions volontiers ces quelques lignes (déjà citées par nous) qu'il adressait à Baudelaire à propos d'Edgar Poe : Du point de vue de cette moralité qui est pour moi le sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j'ai regardé son œuvre totale, je l'ai trouvée discutable et je l'ai dit. Mais calmez-vous, disciples émus, je montre des entrailles pour votre homme de génie tout en le condamnant, car vous savez si j'aime l'esprit !
En terminant cette étude, déjà trop prolongée peut-être, mais que vous avez bien voulu encourager de votre patiente et persistante sympathie, il me faut en préciser une dernière fois l'inspiration et le dessein.
A l'aurore de sa carrière^ le romantisme moral, cette moderne formule de l'éternel appétit mystique, s'est donné pour une protestation contre les excès d'un rationalisme orgueilleux, et Rousseau a passé pour un restaurateur du « sentiment religieux — Et certes, le « rationalisme » du xviii* siècle, oublieux du caractère précaire qui est celui de la raison humaine (ce fruit si lentement mûri de l'expérience sociale des âges), et dédaigneux de ce dogme profond qui s'appelle le Péché originel, a trop volontiers conçu la raison
comme « naturelle » c'est-à-dire originelle dans rhomme, ou en tous cas comme dès à présent majeure en tout homme de notre race. Il a donc cru cette fragile raison capable de négliger sans plus de délai les conseils de la tradition ou la collaboration du sentiment (cette expérience ancienne de la vie sociale lentement descendue dans les régions subconscientes de l'être).
Le romantisme esthétique ou social, profitant habilement d'une telle imprudence chez les classes dirigeantes, c'est-à-dire chez les représentants du bon sens et du sang-froid dans la société, a donc pu se poser d'abord, avec Jean-Jacques, comme le champion du sentiment en général, et du sentiment religieux en particulier, tous deux se jugeant à bon droit lésés par le « rationalisme » dans leur part légitime d'influence sur la vie humaine. — Chateaubriand le plus illustre représentant de la seconde génération romantique en France exalta donc le Génie du christianisme et, en Allemagne, catholicisme et romantisme devinrent pour longtemps presque synonymes.
Mais sî le « rationalisme » avait imprudemment proclamé la raison naturelle à l'homme, nous pensons que le romantisme appuyé sur son principe avoué ou tacite de la bonté naturelle, et prêchant la suprématie légitime de Tinstinct sur la raison, est nécessairement conduit à des imprudences morales et sociales plus déplorables encore.
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— Aussi bien n'a-t-il favorisé le plus souvent en tous pays que le sentiment religieux strictement individuel, émancipé de ses freins nécessaires et dédaigneux des conseils d'une morale sagace : quelque chose comme un néoquiétisme téméraire, ainsi que nous l'avons indiqué déjà.
Quoiqu'il en soit de ce passé, il est trop évident qu'en France et au seuil du xx® siècle la morale chrétienne s'oppose nettement désormais à cette morale issue de Rousseau et qui, devenue avec le temps byronienne, stendhalienne, dandyque ou «juanesque » pour parler comme d'Aurevilly, proclame plus ou moins franchement le droit à la passion, le droit au bonheur immédiat et sans grands égards pour le bonheur d'autrui, le droit de « vivre sa vie » suivant les diverses formules d'individualisme extrême qui sont aujourd'hui préférées par nos contemporains. Le mouvement qu'on a nommé parfois néoclassique est né d'une protestation devenue nécessaire contre des tendances destructives de toute vie sociale ordonnée et sainement progressive, et il n'a pas de plus efficace allié que la discipline morale du christianisme appuyée sur la tradition religieuse.
Barbey d'Aurevilly, ce grand écrivain qui fut aussi un moraliste de marque, puisqu'une grande partie de son œuvre a pour objet le critique des idées de son temps, Barbey d'Aurevilly, dont l'influence s'exercera sans doute plus largement que
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par le passé au cours des années qui viennent, nous a paru très propre à éclairer, par son évolution intellectuelle, cette opposition entre morale romantique et discipline chrétienne qui s'est accentuée avec des années au point que la seconde est aujourd'hui la barrière la plus efficace contre les ravages de la première dans les pays qui marchent à la tète du monde civilisé. En effet, d'Aurevilly a sans cesse oscillé pour sa part entre ces deux attractions divergentes sans parvenir à réaliser entre elles une impossible conciliation : littérateur, il s'est tourné le plus souvent par instinct vers le romantisme moral, et nous avons intérêt à le savoir pour faire dans ses suggestions de choix qui s'impose aux intelligences saines; critique, il a eu des défaillances de même sorte, mais aussi des heures de clairvoyance et de fermeté durant lesquelles il a formulé les plus salutaires leçons. Enfin, au point de vue strictement religieux^ sa bonne volonté persistance et la franchise de son attitude publique ont fait de lui jusqu'au bout un chrétien d'intention auquel il ne nous appartient pas de refuser ce titre. — Après avoir ainsi nettement reconnu quels sont, dans ses écrits, les limites et la portée morale de son catholicisme, on ne goûtera que plus librement en artiste, leur robuste saveur et leur vigoureuse originalité I