CHAPITRE VIII
1" Sainte-Beuve et Barbey d'Aurevilly.
A Trébutien que satisfaisaient mal les romans trop passionnés de son catholique ami et qui, nous l'avons dit, lui montrait obstinément sa voie véritable dans la haute critique sociale, sur les pas des Maistre et des Donald, Barbey écrivait le 2 avril 1855 : « Je prépare le livre que vous dé- « sirez de longue main. Je le roule lentement dans a ma pensée au milieu de mes autres travaux « parce qu'il doit être le résumé de ce que je « pense. Mais un jour ce livre sortira de ma <( tête avec effraction, condensant sous un titre « quelconque, peut-être le xix° siècle, mes opi- « nions sur toutes les choses de mon temps, dea puis la science et les idées générales, jus- (j qu'aux derniers détails de l'histoire... Telles se-
« ront, à moi, mes Soirées de Saint-Pètershoiirg ! » Gomme il arrive si souvent dans la vie, d'Aurevilly réalisa ce vaste projet sous une forme assez différente de celle qu'il avait tout d'abord entrevue. Cinq ans plus tard, en effet, il inaugurait par la publication d'un volume intitulé : Les Philosophes et les Ecrivains religieux, nu recueil qui, sous cette étiquette d'ensemble, les Œuvres et les hommes, devait réuair un choix de ses articles critiques, et qui, continué avec discernement et piété par ses héritiers littéraires^, compte aujourd'hui plus de vingt volumes. Dans la préface générale de l'ouvrage, il exposait son programme avec une parfaite netteté : son intention, dit-il, est de faire pour le xix^ siècle en particulier ce que La Harpe essaya, sans succès pour la littérature universelle. Barbey vise en effet à donner au public autre chose et mieux que de l'éloquence académique, car il ne parle pas du haut d'une chaire d'université, devant un auditoire toujours tyrannique par ses préférences et ses goûts. Non, il écrit dans les colonnes d'un journal et cette circonstance lui permet une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire. Il profitera de cet avantage pour faire de la critique « sans mitaines, (( sans cache-nez, sans souliers feutrés, de la cri* c( tique personnelle, irrévérencieuse et indiscrète <k qui n'a garde de s'arrêter à la porte devant (( la conscience des gen^, mais y-pénètre avec
« eirraction, le fouet à la main s'il le faut ! » Cette excellente définition de sa manière pourrait être complétée par celle qu'iladonnéeailleurs du talent de Macaulay, le créateur de la critique moderne à son avis. Si lourde au temps de Vollaire, sous la plume des Bossut ou des Le Batteux, erit d'Aurevilly, la critique professionnelle déjà rajeunie par M""^ de Staël dans son admirable Allemagne, a été transformée vers 1828 dans les pages de la Revue d Edimbourg, où l'on trouvait alors certains articles à la fois substantiels et légers qui n'étaient plus de la critique par pieds et par pouces, appliquée à plat sur un livre comme la mesure d'un tailleur sur le corps d'un homme. Ils formaient comme une atmosphère subtile dilatée autour de ce livre et chargée des influences par lesquelles l'ouvrage avait marqué sa valeur. En un mot, Macaulay ayant démailloté la critique (le ses bandelettes de momie, l'a conçue et réalisée aussi vivante et aussi animée que l'art même : devenue sous sa main plus humaine, elle sut écouter aux portes du cœur.D'Aurevilly a certainement profité des leçons dont il comprend si bien le sens et c'est, jusqu'à un certain point, sa manière dont il décrit les attrait^ dans ces lignes brillantes.
Avant d'en examiner de plus près les caractères distinctifs, nous ne pouvons esquiver un parallèle avec Sainte Beuve que Barbey lui-même appelle et provoque par ses émulations impatientes et par ses
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ambitions plus d'une fois avouées. Car notre Normand se crut un instant de taille à supplanter le Picard dans la faveur publique et à le dépouiller de son sceptre critique. Entre 1850 et 1860 leurs relations personnelles furent pourtant assez courtoises ainsi qu'il convient entre fines lames qui préfèrent se saluer prudemment du geste plutôt que d'entamer une lutte à tous deux périlleuse. Le mieux ne serait-il pas, en semblable rencontre, de s'accorder à l'amiable, de conclure alliance et de se partager l'empire? C'est l'heure ou Barbey se modère et se contient en toutes choses ; rien ne paraît donc s'opposer à une entente entre Sainte-Beuve et lui.
Au temps de ses Memoranda, il avait admiré sincèrement Volupté, ce roman qui contient, dit-il, des pages superbes et vraies, — «sans mollesse et sans traînerie », ajoute-t-il même par une appréciation qui nous paraît une contre vérité. — En revanche, dès 1838, il traitait Sainte-Beuve de « niais » pour un article niais sur ce niais de La Fayette. Il était, en effet, aussi incapable que Balzac, son grand modèle, de comprendre les fuyantes et subtiles séductions de cette pensée insaisissable et complexe. Enfin, dans les premières années de l'Empire, d'Aurevilly, devenu critique à son tour, se croit sur le point de distancer l'homme des Lundis, et, généreux dans la victoire, il écrit un véritable dithyrambe sur le
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Virgile de Sainte-Beuve, ce livre qui résuma son cours avorté du Collège de France.
Par malheur, le confrère si favorablement traité ne rend pas suffisamment la politesse, à l'avis de Barbey. Oh ! dans ses lettres particulières, il se montre prodigue d'encens et de courbettes ; mais, devant le public, c'est une autre affaire. A peine prononce-t-il, en effet, le nom de d'Aurevilly lorsqu'il commente Les Prophètes dupasse : il se contente d'écrire, à l'occasion de ce livre, une étude approfondie sur Donald : « Beaucoup de gens, dit alors Barbey à Tré- « butien, ont trouvé qu'il n'avait pas fait pour (( moi ce qu'il aurait dû... Ce n'est pas là de la cha- « leureuse amitié comme je l'espérais... 11 m'a « écrit une lettre de quatre pages pour s'excuser « de ne pouvoir fairedavantage.il m'entoure dans « cette lettre d'un méandre de coups de chapeau, « se plaignant fort haut de ne pouvoir troubler « l'ordre de ses travaux, qu'il intervertit fort bien a quand cela lui plaît... Son procédé avec moi a « toute la subtilité du personnage. Il ne me « pousse pas, mais, comme il sait que j'ai quelque « chose dans le ventre et que j'arriverai, il veut « se ménager pour ce temps-là et reste poli. Je «crois que voilà la vérité! » — Et ce commentaire est assez plausible en effet.
Le malentendu s'envenime lorsque paraît l'œuvre posthume des deux Guérin : sur Eugénie, en
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effet, sur ce grand écrivain trop longtemps méconnu, Sainte-Beuve ne publie, prétend Barbey, qu'un « affreux petit griffonnage >^ et quelques a vieilles phrases de savetier ! » Après cette trahison, il a cru se mettre à couvert une fois de plus en adressant à d'Aurevilly, éditeur avec Trébutien des ReUquiœ de M'" de Guérin, une lettre « ridée <3L comme une douairière ! » Ces appréciations aigres restent d'abord entre Trébutien et son correspondant, mais bientôt viennent les impertinences publiques. Sainte-Beuve se verra traiter ouvertement de juge « si délicat et si fin qu'on le <i trouvera quelque jour évaporé dans sa délica- « tesse et dans sa finesse », ou encore de « disse- « queur à loupe, à pincette et à scalpel » et enfin, d* « entomologiste des riens ! » Son portrait de Maurice de Guérin n'est, aux yeux de Barbey, qu' <k un médaillon vaporeux et gris, au profil (( fuyant et énervé » : une pareille réparation au grand poète du Centaure y poursuit d'Aurevilly, est bien digne de cette plume si prudemment mesurée dans l'éloge, de ce <f donneur d'oboles tu- « mulaires ! » Encore, lorsqu'il veut bien la donner, cette obole, n'est-on jamais sûr qu'elle ne soit pas de la fausse monnaie ! — Durs sarcasmes, qui ne seront pas oubliés !
En revanche, et ceci est d'heureuse impartialité critique, d'Aurevilly n'hésitera jamais, même dans ses terribles Médaillons de l^ Académie fran-*
çaise, à proclamer son admiration pour les Poésies de Joseph Delorme, ces vers de la jeunesse de Sainte-Beuve dont l'auteur eut, dit-il, du génie, au moins pour un jour. Certes, Joseph Delorme est, à ses yeux, une sorte de Philoctète moderne, à la plaie empoisonnée et qui empoisonne tout Lemnos, mais ce monstre moral n'a pas seulement habité parmi nous, il a vécu dans chacun de nous. De là l'intérêt qu'il nous inspire. Werther carabin, a-t-on dit de lui, René embourgeoisé, Obermann de la Plaine-Mont rouge, Byron de faubourg et Pascal de mauvais lieux qui s'en revient, de ces mauvais lieux, le front bas, pour laver tant bien que mal ses rougeurs dans le frais clair de lune ! Mais avec tout cela ces vers form^-nt le livre le plus original, le plus pénétrant de notre époque^ car jamais le mal du siècle ne fut traduit avec une expression de ce hâve, de ce fiévreux et de ce transi ! Ces éloges, d'une saveur plutôt amère au surplus, sont amplement compensés toutefois par les injures avec lesquelles ils alternent. A propos des faux, mais spirituels Mémoires de J/"' de Crèqiii, par Decourchant, Barbey esquisse un portrait d'ailleurs tout à fait charmant de la marquise, et, devancé sur ce sujet par Sainte-Beuve, il en profite pour le railler sur ses grâces pédantes et pour lui jeter une insolence de plus à la face. Si la grande dame de jadis, écrit-il, s'était vue peinte comme elle vient de Tétre par le critique des
Lundis, elle eût bientôt « coupé le cuistre en « quatre avec un de ces mots comme il en bondis- « sait de son esprit », puis elle aurait tourné le dos en pivotant sur les hauts talons de ses mules; et^ conclut d'Aurevilly avec férocité, tous ceux qui aiment la grâce jusque dans l'impertinence le lui auraient pardonné I Offense cruelle à l'égard de rhôte de Ghamplâtreux, et du courtisan de M"" d'Arbouville, qui se croit finement homme du monde quand il veut se donner la peine de l'être. Dans une autre occasion, évoquant la brutale critique de Balzac sur le premier volume de Port-Royaly d'Aurevilly s'empresse d'affirmer qu'on crut voir ce jour-là le géant Pantagruel jouer avec un polichinelle de quatre sous! Double aveuglement que cette double image appliquée à cet épisode littéraire, illusion à deux faces née de l'amour pour le grand romancier et de la haine pour l'historien des jansénistes.
Enfin, d'Aurevilly reproche amèrement à son émule de se dérober aux responsabilités que lui impose son incomparable autorité sur le public. Sainte-Beuve se tait de ses contemporains les plus intéressants (aux yeux de Barbey), et le génie poétique d'un Amédée Pommier, par exemple, ne peut le tirer de son mutisme. Sur quoi les lâches moutons de Panurge qui forment le troupeau des critiques vulgaires s'empresse dïmiter dans son silence le bouc qui mène leur horde hé-
bétée (Notons, en passant, que ce Pommier fut un poète non sans valeur en réalité et qu'on le « découvrira » peut-être quelque jour). En revanche, poursuit Barbey, Sainte-Beuve a rapporté de Suisse l'ennuyeux Vinet comme un fromage de Gruyère, et, tandis que nous avions déjà le fromage de Marolles, il nous en a donné l'abbé! Mauvaise humeur excessive, à notre avis^ car Vinet fut un esprit élevé, et cet abbé de Marolles, que d'Aurevilly ne put digérer dans les Lundis, était le collectionneur le plus illustre et le traducteur le plus malheureusement fécond du grand siècle : figure de second ou de troisième plan^ sans nul doute, mais telle que les esprits curieux les apprécient malgré toutpour les lumièresqu'elles jettent, par en bas, sur les dispositions de leur époque.
Plus tard, viendra, pour couronner toute cette campagne dénigrante de Barbey, ce cruel portrait de son rival qu'il a crayonné avec la sûreté de main d'un Daumier. Laid et de museau futé, écritil, Sainte-Beuve faisait Teffel d'un rat qui rongerait sans interruption son bout de dentelle. Il se vieillissait, geignait et plaignotait : « Je suis fâti- « gué, fatigué I » Il offrait au visiteur en spectacle la demi-lune rousse de sa tête pelée comme... mettons comme le dos d'un renard attaqué d'alopécie, son teint hortensia, son oreille rouge comme celle de Tartuffe, mais proche à chaque instant de monter au violet de la colère ; le tout
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recouvert du vieux foulard qu'il éfendait là-dessus quand il rentrait échauffé de l'Académie!
Si Sainte-Beuve n'avait pas assez parlé de Barbey, on voit que Barbey parlait beaucoup trop de Sainte-Beuve en revanche ! D'abord indifférent en apparence aux sarcasmes de son adversaire, le grand Lundiste finit par se fâcher à son tour; et, pour nous convaincre qu'il y mit, après tout, de la patience, nous avons le témoignage non suspect de M. Paul Bourget : « Ce sont, a dit ce dernier, des mots imprudents et inoubliables de Barbey qui firent déviera son égard le sens si fin de l'auteur des Lundis » — En efïet, après avoir loué tout d'abord en d'Aurevilly l'homme d'un talent brillant et net, d'une intelligence haute et qui va au grand, la plume qui ressemble à une épée, la pensée qui naît toute armée dans le cerveau, les images qui éclatent d'elles-mêmes — toutes excellentes notations des prestiges de Barbey écrivain, — Sainte-Beuve changera de ton dès 1860. De cet écrivain, dira-t-il alors, on ne retient jamais que des mots et des traits, fins et distingués à coup sûr, mais par malheur noyés dans toutes sortes d'affections et d'extravagances; ses pointes de bon sens elles-mêmes sont compromises par le bruit des fusées et la lueur crue des feux de Bengale, ou encore par des airs de matamore et de choquantes rodomontades : on dirait parfois qu'il mette tous ses soins à se dégui-
ser en masque de carnaval I — Sentence dont on ne saurait dire qu'elle n'exprime pas, elle aussi, une partie de la vérité !
Enfin, dans une lettre intime (citée déjà par M. Grêlé), Sainte-Beuve se laisse entraîner à de sanglantes représailles : « M. Barbey d'Aurevilly, « dit-il cette fois^ est un homme d'esprit, mais « un écrivain sans autorité. Je le connais à fond « et je rends justice aux qualités distinguées qu'il « porte sur un fond de fatuité et d'extravagance. « Il peut être désag réable de l'avoir pour ennemi ; « il Test encore plus de l'avoir pour ami. Il est si « compromettant, que si j'étais bon catholique, « je ne me féliciterais pas de l'avoir pour défen- « seur... (ailleurs Sainte-Beuve l'appelle encore a un catholique affichant et peu chrétien)... Un « fond d'infection de goût et de mœurs perce à « travers tout ce brillant qu'il affecte et tous ces « flots d'eau de senteur dont il s'inonde... Dans « un temps où rien ne parait plus ridicule, il a « trouvé moyen de le redevenir !» — Et nous supprimons plus d'un trait moins mesuré.
Barbey accuse son adversaire d'avoir poussé plus loin l'nnimosité à son égard. En 1862, la traduction française des Entretiens de Gœthe avec Eckermauïi^ qui venait de paraître, fournit successivement aux deux critiques la matière d'un feuilleton. D'Aurevilly, qui parla le second, se montra d'une brutalité sans égale à l'égard du
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poète allemand et railla son confrère d'avoir pris au sérieux ce qu'il considère pour sa part comme une suite de séniles radotages ! Cette fois, Sainte- Beuve se serait senti si profondément blessé par les impertinences de son rival qu'il aurait résolu de vengera tout prix son offense. « Haletant, frémissant, écrit Barbey quelques années plus tard, ses « belles oreilles rouges devenues violettes de colère », il alla se plaindre à l'homme influent auprès duquel il jouait les Triboulet ! C'était le ministre Persigny, lequel avait justement traduit dans sa jeunesse quelques pages de Gœthe et devait donc prendre à son tour les sarcasmes de Barbey comme une sorte d'injure personnelle. L' « amuseur ministériel » tombait on ne peut mieux comme on le voit : il n'eut pas de peine à satisfaire sa rancune et le journal bonapartiste où le coupable écrivait depuis dix ans déjà, lui fut désormais fermé par ordre supérieur !
Si cette anecdote est bien authentique, il y aurait là une pénible conclusion pour les rapports littéraires un instant noués entre ces deux hommes dont les mérites furent sinon égaux, du moins fort comparables entre eux. On les voudrait moins acharnés à s'entredéchirer sous les regards de la galerie, qui, en pareil cas, se montre plus empressée de compter les coups et de souligner les défaillances alternées des combattants, que disposée à séparer, par des avertissements
opportuns, les lutteurs d'une rixe sans dignité. 2® Le critique littéraire.
Laissant donc de côté ces pénibles récriminations réciproques, attachons-nous plutôt à marquer les traits qui distinguent le feuilleton littéraire de Barbey lorsqu'on le compare à ces Limdis illustres qui demeurent les modèles incontestés de la haute critique contemporaine. 11 est un procédé assez commode à cet effet : c'est de rapprocher les articles rédigés par Sainte-Beuve et par son émule sur un même sujet, comparaison qu'on a mainte fois l'occasion de faire puisque tous deux sont demeurés près de vingt ans à Taffut des mêmes nouveautés de librairie pour en dire leur sentiment au lecteur. Si Ton s'applique à un tel rapprochement, on remarquera sans peine que Sainte-Beuve, qui a souvent professé en public, se préoccupe par instinct d'instruire assez méthodiquement sou lecteur, de l'aider à formuler sur l'œuvre en cause un jugement jusqu'à un certain point personnel. Barbey, en revanche, se montrera plus affirmatif, plus fougueux, plus impérieux dans ses suggestions critiques, imposant ses opinions dépourvues de nuance par des trouvailles d'images qui ne sont qu'à lui. En deux mots on est par ses soins renseigné sur le personnage ou l'ouvrage en question, tel du moins que l'envisage le
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critique dont la sentence est trop souvent dictée, il faut le dire, par ses nerfs impressionnables ou par ses partis-pris dogmatiques. Parfois même on le croirait guidé par le seul souci de faire pièce à son rival tant il formule avec brusquerie l'appréciation exactement contraire à celle qu'il vient de lire sous la plume détestée : c'est le cas pour Bonstetten, par exemple, cet aimable commensal de M""" de Staël à Goppet, ou encore pour Ninon de l'Enclos. En un mot, on goûte d'une part un historien psychologue du raffinement le plus exquis : d autre part, on subit l'ascendant d'un artiste et d'un polémiste de race.
Afin de nous faire mieux comprendre, parcourons l'une après l'autre les études qu'ont inspiré aux deux critiques une certaine édition de La Bruyère par Destailleur. D'Aurevilly ne nous apprendra guère qu'une chose, c'est qu'il faut adorer l'auteur des Caractères comme un des plus grands maîtres de la langue, et cette conviction est d'ailleurs exprimée par lui avec un incomparable éclat. Nous l'entendons vanter « ce style « unique de trait, de tour et de mouvement », véritable magie d'Alcine ou d'Armide, dit-il, « qui « frappe et refrappe de sa baguette de fée enchan- « teresse sur nos fronts charmés et nous aveugle « de ces coups délicieux qu'on aime ! » Avec Sainte-Beuve, on se sent aussitôt dans une atmosphère moins tendue, moins surchargée d'un fluide
électrique dont on ne sait jamais à l'avance s'il va se condenser en foudre ou en nimbe sur la tête du personnage en cause, mais, dans une atmosphère moins entêtante en revanche et moins propice aux illusions d'optique. Le nouvel éditeur de La Bruyère sera tout d*abord remis à sa place d'un mot discrètement agacé pour avoir eu le mauvais goût de publier ses propres observations morales à la suite des Caractères, sous le voile d'un transparent anonyme. Puis, aussitôt, c'est Thistoire de ce livre célèbre : c'est le poHrait de l'auteur largement, adroitement dessiné à l'aide de pièces inédites ou peu connues qui en précisent les traits. Quiconque a lu ces pages sait déjà beaucoup sur La Bruyère et de la plus fine science : il profitera davantage s'il prend désormais en main à son tour le recueil illustre du moraliste de Chantilly. Voyons maintenant sur la selette les amusantes nièces de Mazarin (à propos d'un livre d'Amédée René). Sainte-Beuve trace de la plus vertueuse d'entre elles, la princesse de Gonti, un portrait fort chrétien d'accent, à la manière de son Port- Royal. Barbey entreprend d'emblée le portrait de Mazarin (qui n'est guère en question dans le livre), et il le réalise plus brillamment certes que son rival, mais, celte fois aussi de façon moins scrupuleuse, plus nettement impressionniste. Il évoque ce singulier capitaine qui, devant Casai assiégée, vole, dit-il, la croix du Légat et fait faire la trêve
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à coups de chapeau en criant : la paix, la paix, entre les deux armées : homme serpent par la souplesse extrême et qui, parvenu au suprême pouvoir, pratique encore cette maxime de politesse à la fois humble et terrible : « Lorsqu'on est le « maître, on ne salue jamais trop bas ». Au total, une silhouette pittoresque à souhait, mais qui nous éclairerait bien incomplètement sur le personnage si elle ne se superposait à des notions historiques suffisamment étendues.
Voici enfin Vauvenargues, édité par Gilbert, et les trois articles de Sainte-Beuve à ce sujet sont une mine de renseignements précieux autant que nouveaux sur les sources du gentilhomme provençal. Barbey nous offre pour sa part ce paradoxe, d'ailleurs fort spirituellement défendu, d'un Vauvenargues qui serait beaucoup trop surfait par la postérité complaisante, car il fut porté à la célébrité par le seul caprice de Voltaire qui Tadopta et l'imposa au groupe encyclopédique. Au surplus, l'homme de Ferney se trompa grandement sur Tofficier philosophe qu'il s'avisa de protéger ainsi à la légère, et qui se trouva bien plus chrétien de disposition qu'il ne l'avait fait pressentir d'abord. Le parrain fut donc bientôt obligé de signaler à son filleul littéraire ce qu'il appelait ses « capucic< nades», et peut-être regretta-t-il alors de l'avoir jadis recueilli dans un pli de son « vitchoura d'as- « trakan », comme Hercule prenait les pygmées
dans sa peau de lion ! Une image brillante, telle que d'Aurevilly en sait tirer à son gré de sa fertile imagination, mais une affirmation qu'il n'a pas suffisamment étayée par des preuves.
Sans peine on pousserait davantage un semblable parallèle dont les deux rivaux sortiraient tous deux à leur honneur, bien que pourvus de satisfecit assez diversement libellés. Mais si nous laissions la parole à Barbey, il s'opposerait et se superposerait tout à la fois au critique des Lundis en raison des principes plus solides dont il croît son jugement étayé. Sainte Beuve a varié, dit-il, donc il a erré (1), tels les protestants jadis combattus par la dialectique serrée de Bossuet. — D'Aurevilly estime en efYet qu'un critique doit être le Stator suprême (et nous avons déjà dit le sens de dignité et de raison souveraine qu'il attache à cette épithète latine). Le critique qui revient sur une sentence promulguée du haut de son tribunal a compromis son autorité de magistrat littéraire! — Si Barbey s'avise de poser cette règle sévère, c'est qu'il se croit pour sa part invariable parce qu'il s'affirme toujours catholique et prétend participer en quelque sorte de l'immutabilité romaine. Mais une semblable prétention n'est nullement admissible chez un homme que nous avons montré fort mobile au contraire dans son inspiration morale sous une
(1) Lei critiques, 1887.
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apparente unité de doctrine : et cela après comme avant sa conversion dogmatique. — Allons plus plus loin, il a varié non seulement dans ses principes directeurs, mais jusque dans ses appréciations d'un même livre et rien n'est plus instructif à cet égard que son attitude vis-à-vis de ïaine.
Qu'il ait, en effet, jugé diiTéremment le Taine positiviste des années de l'Empire et le Taine traditionnaliste de la troisième République, nul ne songerait à lui en faire un grief puisque ce n'est pas lui dans ce cas, mais bien l'écrivain dont il s'occupe qui a modifié sa position morale. — Au contraire, que, sur un même ouvrage de cet écrivain, il ait lancé successivement des appréciations contradictoires et qu'il ait paru totalement inconscient de cette palinodie c'est ce qu'il ne sera pas inutile de constater chez ce candidat à la dignité de Stator. — Le 8 décembre 1856, critiquant dans le Pays la charmante étude sur La Fontaine et ses Fables, d'Aurevilly n'en laisse pour ainsi dire pas une page debout. Confus et vague dans son expression, écrit-il, opposant à tort la fable philosophique à la fable poétique, usant d'une logomachie de rhétorique indigne d'un esprit pénétrant, engagé dans une voie étroite et faussement verbale, brodant de l'épicurisme sur de la grammaire dans un style précieux quand il n'est pas mou, Taine, s'il avait (c relevé son front vers This- « toire », ne se serait pas amusé à herboriser si
longuement sur les plates-bandes du bon La Fontaine et n'aurait pas si singulièrement absous, au nom du beau et de la poésie de son œuvre, l'immoralité d'un esprit adorable, mais souillé. — (Cette page, on le reconnaît à première vue, appartient à la période rationnelle de la pensée de Barbey, à l'heure où son originel mysticisme esthétique est encore comprimé par lui d'une main ferme. A ses yeux, le charmant écrivain des Fables reste l'auteur licencieux des Contes et ne trouve pas grâce, même « au nom du beau et de la poésie » devant sa sévérité éphémère). — En revanche, le contempteur du nouvel ouvrage vient de lire dans la Revue des Deux'Mondes un chapitre de Taine sur Shakespeare qui lui a plu davantage, surtout par les citations vigoureusement traduites qui sont intercalées dans le morceau. Aussitôt, il conseille d'un ton protecteur au jeune écrivain de consacrer sa vie à mettre en français le grand dramaturge anglais : la gloire qui lui viendrait ainsi par Shakespeare, dit-il, est plus sûre que celle qu'il essayerait de conquérir par des œuvres originales! — Appréciation si parfaitement aveugle et arbitraire qu'elle a de quoi encourager, n'est-il pas vrai^ les débutants de lettres qui, conscients de leur originalité, se voient malmenés tout d'abord par une critique hâtive ou quinteuse I
Lorsque paraît le livre piquant des Philosophes
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français^ l'auteur donne à d'Aurevilly Timpression d'un esprit « frivole » (!), d'un ricaneur perpétuel, d'un Glitandre philosophique, d'un fabricant d'articles pour petits journaux qui aurait eu l'idée d'infliger à l'un de ces articles la dimension des 362 pages ! Il s'empresse donc de réitérer son avis charitable : il juge « plus pressant que jamais » de renvoyer Taine à la traduction du grand Will (cette lubie dont il ne veut pas démordre) I II se demande si l'obstiné l'écoutera cette fois, ou s'il faudra le conduire à sa besogne d'interprète comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par obstination de modestie et qu'on mène doucement au piano?
Enfin voici venir, par bonheur, Thomas Gramdorge, qui séduit Thomme d'esprit dans Barbey, et bientôt Les Origines de la France contemporaine ^ qui enchantent en lui l'adversaire de la démagogie. Taine lui sera désormais sympathique, et, s'il se souvient de façon vague qu'il lui a été sévère dans le passé, il suppose que ce fut surtout à ses doctrines et s'empresse d'oublier totalement quelle avait été la légèreté de ces précédentes sentences. Qu'on en juge ! Du La Fontaine, il écrit à présent que ce livre marqua l'aurore d'un talent plein de promesse. On en croira volontiers sur parole, ajoute-t-il, un homme qui a si peu gâté M. Taine si cet homme proclame que son ouvrage de début est tout à la fois substantiel et charmant.
que jamais la critique ne s'est faite plus large, plus compréhensive, embrassant une œuvre et une personnalité de génie avec plus de force caressante et d'intelligence dans l'amour, enfin que l'on ne sait vraiment ce qui pourrait être ajouté à ce travail de recherche intime et supérieure. Il fallait être neuf et Taine Ta été sans conteste : il n'y a rien à reprendre dans ses investigations à la fois étendues, délicates et subtiles I
Quant aux Philosopher français, d'Aurevilly fera mine de les avoir trouvé jadis tout aussi délicieux — en cela fort sincère assurément, car la mémoire a volontiers de ses complaisances rétrospectives. — Le livre fut, dit-il, une « jolie risette » qui montra Taine aussi spirituel que ce Scaramouche d'Abbé Galiani lui-même : « Je € trouvai très bon et très agréable, écrit Barbey en « propres termes, d'avoir là sous la main un mo- « queur tout prêt pour déshonorer de temps en « temps la philosophie! » — Et il revient encore^ un peu plus loin, sur cette moquerie qui lui est si chère, dit-il, depuis que, dans ses Philosophes français, Taine eût trouvé le secret de la lui faire aimer! — Voilà notre Stator en défaut, n'est-il pas vrai, et, quand on a de ces erreurs à sa charge, il vaut mieux ne pas se poser en criti(]<ie immuable, quelle que soit d'ailleurs la solidité des principes dont on fait profession.
Nous n'insisterons pas plus longuement sur les
autres faux pas de sa jurisprudence littéraire, sur Ghincholle, le futur Dangeau duboulangisme, promis à l'immortalité dramatique pour un recueil de scénettes, sur Gozlan, classé le troisième parmi les romanciers du xix* siècle, après Balzac et Stendhal ; sur le charmant livre de Fromentin, Un an dans le 5aAe/, condamné à tomber après quelques mois dans un oubli mérité, sur la notoriété de Renan, destinée à un éternel « ridicule », en dépit de Sainte-Beuve qui « la souffle comme une bouteille» ; enfin sur l'entière méconnaissance du talent de Hérédia que Barbey supplie de délaisser la Muse ingrate pour se vouer tout entier à l'histoire : 11 se tue à rimer, que n'écrit-il en prose?
Peccadilles après tout que ces bévues ou ces palinodies I Que celui qui n'a jamais péché de même sorte, par inadvertance ou par prévention, vienne jeter la première pierre au critique victime de ses préjugés ou de ses nerfs. La célébrité modifie tant notre appréciation sur le début des hommes de talent ! Il faut proclamer d'ailleurs que Barbey, guidé par son subtil instinct esthétique, s*est montré plus d'une fois clairvoyant dans ses pronostics. Nous ne nous étendrons pas sur les réussites de son sens critique parcequenous avons trouvé l'occasion d'en signaler plus d'une au passage. Baudelaire, Henri Becque, Huysmans, Mendès, Rollinat, MM. Bourget, Richepin, Frédéric Masson entre autres ont été devinés par lui et appuyés de façon
paternelle à leurs premiers pas sur la voie littéraire.
3" Le critique dramatique et artistique.
En 1866, le directeur du Nainjaune, — un journal satirique d'opinions assez avancées, — mit par une heureuse inspiration dans la main de Barbey la plume du critique dramatique. Plus d'une fois celui-ci devait revenir par la suite à cette occupation intéressante et les cinq volumes de son Théâtre contemporain ne sont pas les moindres fleurons de sa couronne artistique, car on les relit encore avec attrait. Or, il faut certes une rare puissance de souffle pour animer d'une vie durable ces productions fugitives qui sont les comptes rendus des nouveautés théâtrales. Ajoutons que les feuilletons dramatiques de Barbey vivent uniquement par les prestiges de la forme et par la spontanéité de l'impression d'art: sur ce sujet comme tant d'autres, en effet, les idées générales de l'auteur restent discutables et paradoxales. Il annonce, par exemple, avec insistance le très prochain discrédit de l'art théâtral en France, — pronostic que l'événement ne devait nullement confirmer, on en conviendra sans pftine. — A l'en croire, la décadence de l'art dramatique serait déjà telle à son époque que les acteurs sont tout au théâtres et les auteurs presque rien ! Quant aux directeurs, il n'a pas assez de sarcasmes pour exprimer à leur
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égard son animosité méprisante et il eut avec quelques-uns d'entre eux de retentissants démêlés.
Nous goûterons donc avant tout dans ses impressions de spectacle, la manifestation très franche et souvent très heureuse de sa sensibilité suraiguë, — sensibilité qui s'affine encore et s'exalte dans ce milieu d'art tout à la fois voluptueux et spirituel que fut le théâtre du Second Empire, vers l'heure brillante de 1867. — Il a tracé d'incomparables portraits d'acteurs : par exemple, celui de Frederick Lemaître, lé patriarche de la scène romantique, l'homme de la plume noire de Ravenswood et du panache cassé de Don César : une statue de Michel-Ange qui marcherait, dit-il, un maître dans l'art le plus complet de tous puisque l'acteur de génie fait en bloc et surplace, uniquement avec ses organes, ce que d'autres artistes expriment péniblement en détail par des procédés divers. Frederick fut statuaire, peintre, musicien et poète tout à la fois et en même temps I — Et voici, aux côtés de ce prodigieux interprète du drame populaire, une autre survivante du théâtre romantique, M°" Dorval : Barbey l'appelle sans façon une « batracienne » au visage fuyant de grenouille, mais il ajoute aussitôt que la passion venait parfois transfigurer ces traits irréguliers jusqu'à les rendre plus beau que l'angle facial accompli des Grecs, en même temps que la voix de de l'actrice, dont les sons étaient naturellement
vulgaires, trouvait des intonations sublimes pour exprimer les élans de son cœur.
Une célébrité de café-concert, une certaine M"^' Bordas, lui inspire un magnifique croquis réaliste que nous reproduirons en partie pour caractériser sa manière. Chanteuse canaille et barricade, dit-il, type de Paria sociale, ensemble anguleux de triangles et de rectangles, tout un système de géométrie convulsive, cette femme s'agite et se débat violemment sur la scène. Les nerfs de son cou déplumé se gonflent et se tordent : avec ses longs cheveux d'un blond sale sur le dos, avec ses gestes saccadés d'épileptique et sa manière bestiale de marcher, — un Cancan tragique — elle exprime, d'organisme naturel, la Canaille, et si elle s'était hâlé les bras et campé bravement sur les vertèbres de son échine les haillons de la misère qu'il y fallait, peut-être aurait-elle fait jaillir dans les âmes plus hautes que les âmes bêtes de la foule un peu de cette brutale et basse poésie qu'elle prétend exprimer I Mais, ô sottise et vanité accouplées, cette femme a revêtu une robe de velours noir à traîne avec une torsade d'or au corsage : c'est pis qu'insensé, c'est imbécile! — De la sorte Barbey spectateur collabore en pensée à la mise en scène, corrige les disparates et vibre par tous ses nerfs affinés aux souffles de passion venus de la scène, — haleines subtiles et fugitives qui trop souvent se perdent dans l'atmosphère épaisse de
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la salle sans frapper les sens obtus des badauds. Ce n'est pas qu'il juge les acteurs avec plus de sûreté que les écrivains : sur ce terrain aussi, il a prédit plus d'un avenir qui n'est jamais venu ; il a longtemps persiflé M*"' Sarah-Bernhardt et dédaigné M. Mounet-Sully, avant de s'incliner enfin, vaincu par l'évidence, devant leur incomparable talent. Avec Rachel, il a connu la même aventure qu'avec Taine : après l'avoir dénigrée à son aurore, il s'est enfin persuadé qu'il l'avait dès ses débuts acclamée. Car l'auteur des Memoranda note en 1838 sur ses carnets que cette petite Rachel dont on fait tant d'embarras et qu'il a été Toir par curiosité n'a ni organe, ni yeux, ni voix, ni profondeur de conception, ni variété de geste, mais seulement çà et là^ une bonne diction ! — Au total, elle ennuie notre dandy qui ne se montre pas même désappointé de sa propre indifTérence, car il ne se fie jamais aux éloges préalables qu'on lui fait des acteurs nouveaux et n'en croit que son appréciation personnelle^ l'art dramatique étant, dit-il, une chose qu'il a méditée longuement, une des raretés que son ignorance sache ! — Il se réchauffera bientôt à vrai dire, au contact de cette flamme tragique incomparable dont nos pères sont demeurés si durablement éblouis; mais on n'en est pas moins surpris de lire quarante ans plus tard sous la même plume cette affirmation très précise : « J'ai vu débuter Rachel, la divine Rachel, et di-
tt vine dès la preinière minute de son apparition ! Ils c( nous enlevèrent, ces vers {de Tancrède) qui étaient « des tortues, comme si on leur avait mis des « ailes. De ce soir-là, la Renommée s'appela Ra- « chel ». Pour le public, certes, mais non pour lui, quoiqu'il en dise : il a totalement oublié ce détail ! A côté des trouvailles de l'interprétation, les réussites du costume lui causent une satisfaction toute particulière, comme il convenait au dandy impénitent qu'il resta jusqu'à son dernier jour. M"" Pierson, en particulier, a reçu plus d'une fois ses éloges sur ce point ; dansZa Princesse Georges, par exemple, il juge qu'elle a créé le personnage de M"" de Terremonde par le seul prestige de s(m costume, — costume de génie qui dit tout ce que cette Terremonde doit être et qui le dit seul! Car l'auteur, Dumas fils, n'a pas su l'exprimer pour sa part, et ce doit être pour lui une leçon écrasante que le rôle tout entier ne soit pas ailleurs que dans cette robe rouge et noire, aux couleurs du Diable. — Un autre soir, la même artiste paraît sur la scène avec un « chef-d'oiuvre de robe bleue » : cette robe bleue, dans la nuit plus céruléenne encore, cette robe gounchée par le fard de la lumière électrique qui produit des reflets bleuâtres a donné à la rêveuse de la scène l'aspect d'un rêve. C'a été idéal de beauté et la critique a subi l'enchantement de ce rêve : elle renonce pour cette fois à discuter avec l'actrice les autres dé-
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tails d'interprétation de son rôle. — Voilà un juge d'une étonnante acuité d'impression, n'est-il pas vrai : il est tout à sa sensation du monient et fort éloigné de cette « objectivité » qu'im Brunetière devait plus tard recommander au censeur des ouvrages de l'esprit. Mais c'est un spectateur incomparable en revanche, et tel que tout grand artiste de la scène en voudrait sans doute la salle amplement garnie, aux soirs de c< première ».
Il nous reste à donner un instant d'attention au critique d'art que Barbey fut à plusieurs reprises, durant sa longue carrière de lettré. Il écrivit à l'occasion surGavarni, sur Berlioz, sur Millet (un Normand comme lui,) et avec la plus méritoire clairvoyance. L'on constate pourtant, non sans intérêt, que ses principes ont varie en matière d'art plastique comme dans le domaine littéraire ou moral, et tout à fait dans le même sens au surplus. — Ainsi, lorsqu'il devient homme d'ordre pour un temps, vers 1850, il dénigre Courbet et porte aux nues Paul Delaroche. Vers cette époque, il applaudit, en général, la peinture <( à idées » celle qui cherche à traduire aux yeux d'utiles vérités sociales. L'art se perd à son avis par le défaut de perspectives intellectuelles et de moralité vraie chez les artistes, qui ne veulent plus rien savoir hors de leur métier, dit-il. Enfants d'un siècle vaniteux et malade, ils sont dévorés, comme les gens de lettres, par le dangereux individualisme de
leur temps : ils font du moi leur idole et dès lors leur talent tombe nécessairement au niveau des choses individuelles et mesquines. — Certes, en applaudissant Delaroche comme « peintre de pensées » et comme « moraliste dans l'art », d'Aurevilly n'ignore pas qu'il se range aux côtés des bourgeois : mais c'est l'heure où il redoute le moins cette promiscuité qui lui a fait le plus souvent horreur I
Aussitôt échappé à la tutelle de Trébutien, en 1859, il prend le contrepied de ses opinions de la veille : il se proclame désormais adversaire de la a littérature » dans l'art et surtout ennemi de r « idée ]o qui gâte à son avis les plus fiers talents et qui lui apparaît désormais comme « une échappée de la poche « de Hegel », recueillie par les niais dans le fatras des systèmes allemands ! Il entend qu'un peintre soit peintre avant tout, qu'il plante bravement ses yeux sur la nature, et que, pour arriver à l'idéal, il ne craigne pas de s'enfoncer en passant dans la matière.
Telle est restée sa conviction en 1872 lorsque, par une ingénieuse initiative, la direction du Gaulois lui demande la critique du Salon pour cette année-là. Un ignorant au sa/on, ainsi baptisera-t-il avec modestie son étude : et, certes, c'est un homme du goût le plus incertain qui prend ici la parole, un prisonnier de sa sensation immédiate, trop souvent irrité ou ravi par des traits de détail qui tantôt lui cachent les mérites d'ensemble, tan-
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tôt lui voilent de criants défauts. Mais c'est toujours le merveilleux styliste en revanche, l'artisan d'images entraînantes, et nous perdrions grandement à ne point posséder ces pages pittoresques. — Sa première admiration est pour un buste de négresse exécuté en matériaux polychromes par un artiste italien. M. Galvi : chairs de marbre noir, draperies de marbre chatoyant comme de la soie, rameaux feuillus figurés en marbre vert. Le tout donne au critique une extraordinaire impression de mouvement éperdu : cette femme, dont on ne voit que ses épaules, danse pourtant avec une frénésie véritable. Sur un fond de bêtise, écrit Barbey dans son enthousiasme, les belles œuvres bombent et font saillie : celle-là restera donc le point de comparaison, le leit-motiv du visiteur pendant toute sa tournée d'exploration. — Mais voici que l'auteur, à la fois surpris et flatté d'une distinction inattendue, écrit qu'il n'a nullement représenté une danseuse, mais seulement V Africaine de Meyerbeer et de Scribe méditant sous son mancenillier. D'Aurevilly, un peu décontenancé, n'en veut pas avoir le démenti et dissimule son embarras derrière une plaisanterie : la négresse dansera maigré son père artistique : que faire en effet sous un mancenillier, dit-il, à moins que l'on ne danse !
Cette petite mésaventure a la valeur d'un symbole : au cours de sa consciencieuse visite, l'instinct do Barbey parle ainsi sans se contraindre, tantôt
rencontrant la noie juste et tantôt appuyant bruyamment sur la fausse. Barrias est admiré sans réserve pour un Spartacus, mais Fréraiet l'est avec réserve seulement et Garpeaux se voit fort maltraité pour la fontaine des Quatre parties du mondcj ce chef-d'œuvre qui ferme aujourd'hui, non loin d'ici, la perspective du Luxembourg. Toutefois, le génial sculpteur est vanté rétrospectivement pour son célèbre groupe de La danse, sur la façade de l'Opéra, morceau qui avait été fort discuté, comme on le sait. — Dans les salles de peinture, MM. Roll et Français sont accablés sous le poids d'un double calembourg : le premier ne sera jamais « le duc Rollon » de la peinture : et le deuxième, ce noble paysagiste, restera quoiqu'il fasse « un petit poussin du grand Poussin ! » Corot demeure « le même éventailliste blond, peignant « toujours les mêmes blonderies ». Mais M. Donnât sevoitportéauxnues;Manetadoptéd'enthousiasme et M. Humbert pressenti dans son art délicat 1
Ici donc, comme il arrive dans toute son œuvre critique (et sans doute dans toute œuvre critique en général), Barbey rencontre des réussites et des échecs pour ses appréciations capricieuses. Cette cour suprême qui est l'opinion publique, lentement éclairée par le cours du temps sur la valeur absolue des œuvres, a cassé nombre de ses arrêts : en revanche elle a confirmé plus d'une sentence heureusement motivée par sa plume souple et hardie.