MYSTICISME ESTHETIQUE CONTRE MORALE CHRÉTIENNE
Jules Barbey d'Aurevilly n'a pas été seulement un grand écrivain trop longtemps méconnu, un évocateur d'âmes, un artisan prestigieux d'images éclatantes, mais encore, en dépit du préjugé contraire, un des penseurs les plus sérieusement renseignés sur le passé, les plus personnels dans leurs conclusions sur le présent et l'avenir qu'on ait l'occasion de saluer parmi ceux du XIX® siècle. Sans doute, cet esprit supérieur était un esprit limité; sa faculté logique semblait se heurter parfois, de façon inopinée, à des barrières invisibles qui venaient arrêter dans certaines directions sa marche normale : nous aurons mainte fois l'occasion d'en
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fournir la preuve. Il n'en demeure pas moins, au regard du psychologue, un admirable sujet d'étude dans le centre même de ce siècle romantique qu'il a vécu presque d'un bout à l'autre, sans cesse de concevoir et de produire au jour des œuvres nouvelles. Il nous a rappelé mainte fois le Faust du grand poète allemand Vqui fut victime de sa critique fougueuse, par son ardeur inlassable à se porter au combat contre ces sphinx qui, sur toutes les avenues de la pensée humaine, détiennent et défendent avec un soin jaloux la grande énigme de la vie.
Romantique, — le mot décisif s'est posé à l'instant sur nos lèvres, — romantique, il n'échappe guère aux lecteurs de Barbey qu'il ne l'ait été jusqu'aux moelles par son tempérament, par ses préférences instinctives, par le choix délibéré qu'il fit de ses inspirateurs. On l'a même appelé quelquefois le « dernier » des romantiques, ce qui est une épithète fort exacte si l'on entend par là le dernier survivant de la plus brillante génération dans cette grande famille intellectuelle, de cette génération qui porte par privilège en France le nom de « romantique » : ce qui serait moins justifié peutêtre si Ton voulait dire l'ultime représentant
d'un état d'esprit qui n^a pas cessé d'être bien fréquent autour de nous et dont le mode d'expression seul a plus d'une fois varié depuis 1830. — Romantique, il le fut par ses nerfs mal équilibrés^ par ses aspiTcTtions mal raisonnées ^ vers la puissance et surtout par la nature de la conviction mystique dont il appuya sans cesse son effort vers celte domination enivrante des esprits et des cœurs qu'on appelle la célébrité. Un duel en champ clos, au sein d'une âme d'élite et d'exception, entre le mysticisme ro-^ manlique, d'une part, la morale chrétienne, d'autre part, tel est, à notre avis, le spectacle d'intérêt sans égal et de haute valeur éducative dont nous fait témoins, — pour peu que nous sachions voir, — ce rare exemplaire d'humanité supérieure qui porta dans la mêlée vitale le nom sonore de Jules Barbey d'Aurevilly.
Si nous n'avons pas à définir préalablement en ce lieu la morale chrétienne, nous devons du moins préciser, au seuil de notre étude, le sens que nous attachons à ces termes un peu abstraits de mysticisme romantique, en général, et de mysticisme esthétique en particulier, puisque nous avons inscrit le second au programme de notre leçon. — Et d'abord, qu'est-ce que le
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mysticisme au sens le plus vaste de ce mot? Cette question, a suscité un nombre infini de réponses. Nous dirons qu'à notre avis le mysticisme est, dans l'esprit de Phomme, l'impression d'une alliance intime avec la divinité, alliance dont un des plus hauts degrés, une manifestation fréquente est l'extase, mais qui comporte aussi des expressions plus atténuées et s'impose souvent par des symptômes moins décisifs à la conviction du mystique. En efîet, toute exaltation passagère ou durable des facultés imaginatives ou sentimentales de Tâme peut être interprétée comme une faveur de Dieu par celui qui en est soulevé et comme porté sans qu'il sache expliquer cet élan.
Le phénomène de ll^ta^ avec les convictions mystiques qui sont ses fruits ordinaires et, pour ainsi dire, nécessaires paraît aussi ancien que l'humanité : à elles seules, les étymologies de ce mot d'extase, en toutes langues, nous apprennent qu'elle fut interprétée en tous temps, sous les latitudes les plus diverses, comme la suprême faveur d'un Dieu et comme le signe de son alliance. Il en est de même, à un moindre degré, pour les simples élans d'enthousiasme ou d'exaltation qui en sont la préparation ou la conséquence. — Mais il est évi-
dent, d'autre part, que Tinterprétation divine de l'extase ou de Tenlhousiasme peut être illusoire. C'est pourquoi l'Eglise chrétienne, fidèle à sa mission de gouvernement spirituel, s'est toujours préoccupé de discerner, afin de les condanmer, l'extase faussement divine ainsi que le mysticisme socialement malsain qui en est comme le corollaire. A la place même où j'ai l'honneur de parler devant vous, un plus éloquent orateur traitait l'an dernier, des faux mystiques et des vrais à propos du quiétismc (et nou8 allons précisément étudier une sorte de quiétisme esthétique}. Il avait même annoncé en ces termes sa leçon sur ce sujet : « A l'occasion des pieux personnages confondus « avec les illuminés, on recherche les ressem- « blances et les différences entre les vrais et « les faux mystiques. Difficultés de la question. <{ Critères pour distinguer le vrai mysticisme « du faux. » — Ces critères, M. Paquier les appliquait ensuite à Molinos, dont il stigmatisait le mysticisme immoral, et à M""® Guyon dont il soulignait le dangereux orgueil : un orgueil qui la conduisit, comme on le sait, à se faire de son autorité privée la directrice spirituelle d'un très illustre prélat.
De notre côté nous avons cherché, dans un
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ouvrage de longue haleine (1), à définir le romantisme moral, — cette persistante disposition d'esprit de notre époque, — comme un mysticisme émancipé des salutaires influences de la discipline chrétienne. Les extases de Jean- Jacques Rousseau sous un arbre de l'avenue de Vincennes, sous les futaies de Saint-Germainen-Laye, dans la campagne de Montmorency et dans l'île du lac de Bienne ont donné à ce mysticisme nouveau ses formules initiales : puis des disciples innombrables se sont employés à sa diffusion, et l'on a vu bientôt le romantisme moral se partager en deux branches principales au cours de notre âge contemporain. 11 s'est fait, selon les dispositions originelles et selon la situation sociale de ses adeptes, mysticisme Y social ou mysticisme esthétique , religion de l'infaillibilité populaire ou religion du messianisme artistique : la première de ces deux religions parentes conférant le privilège de l'alliance et de l'inspiration divine à Thomme de la nature, ou, en pays civilisé, à l'homme du peuple considéré comme plus près de la nature que l'homme cultivé : la seconde altri-
(1) La philosophie de rimpérialisme, 4 vol. Paris, Pion, 1903-
buant les mêmes avantages d'origine céleste à l'artiste, au poète, au simple littérateur à Toccasion. Celte dernière, plus aristocratique en son principe que la précédente, lui tend parfois la main cependant pour s'appuyer sur les forces populaires dont elle dispose : il suffit à cet efTet de décerner un brevet d'artiste-né et de poète inconscient à Thomme du peuple sans culture. La correspondance de George Sand avec le versificaleur-artisan Charles Poney est venue récemment éclairer d'un jour bien curieux celte tendance instinctive dû romantisme moral à fondre tant bien que mal Tune dans l'autre les deux notions assez disparates de prolétaire et d'homme de génie.
Revenons cependant au mysticisme en général, et observons». d'abord que, de son union temporaire avec la divinité, — celle union fûtelle illusoire, — l'extalique revient nécessairement sur la terre dans l'orgueil d'une alliance incomparable dont le résultat doit être, à ses yeux, de lui conférer un pouvoir supérieur à celui de ses semblables, moins favorisés que lui-même. Il traduit tout naturellement en prétention à la puissance sa conviction sur l'origine céleste des événements dont il s'est senti le théâtre. Or, c'est la prudence incomparable
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de l'Eglise chrétienne que d'avertir tout d'abord, par son enseignement préalable, les €andidats à l'extase qu'ils aient à conserver rhumilité dans Tinterprétation de ce don; puis» lorsqu'il s'agit pour elle de consacrer par une décision dogmatique la réalité de la comm.unication divine, c'est sa haute sagesse que de Juger avant tout les grands mystiques sur les résultats sociaux de l'activité dont ils ont trouvé le principe dans leurs mystérieux entretiens avec Tau-delà, sur les fruits d'édification ou de charité que leurs révélations ont mûri pour eux-mêmes et parmi leurs frères en humanité. Une telle sagesse fait entièrement défaut aux tempéraments impressionnables qui, se dérobant d'abord à toute discipline traditionnelle capable d'interpréter à leur profit l'expérience des âges, pratiquent pour leur part un mysticisme purement individuel et s'abandonnent sans contrôle aux suggestions orgueilleuses de l'extase — ou du moins de ces exaltations passagères de la faculté imaginative ou sentimentale qui en sont, nous l'avons dit, le substitut atténué dans certains esprits. — C'est ainsi que les mystiques non chrétiens, hindoux, persans ou grecs, par exemple, disent presque toujours, «ous quelque forme que ce soit : Je suis Dieu
(On a récemment publié en Allemagne un choix de textes mystiques empruntés à la littérature religieuse de tous les peuples (i) qui est, à ce point de vue, fort instructif). — Or, les mystiques du romantisme s'émancipant, eux aussi, de la tradition sainement interprétée par Taulorité, opposant avec complaisance en leur âme le sentiment ou l'instinct à la raison ou à Texpéricnce sociale, aboutissent presque nécessairement à la même conclusion : Je suis Dieu et le messianisme plus ou moins avoué devient le caractère propre de leur attitude. — Deux messies positivistes, écrivait hier un savant éminent, le professeur Georges Dumas, en tête de l'élude pénétrante qu'il a consacrée à Henri de >aint-Simon et à Auguste Comte ; — Rousseau, Saint-Martin, Fourier, Lamennais, Tolstoï ou iSielzsche, pour ne pas parler des grands poètes de récole, ont mérité une semblable étiquette. En outre, un messianisme latent, un messianisme « larvé » comme diraient les hommes de science, est bien facile à discerner chez maint romantique moins exalté sur son propre mérite, mouis aveuglé par le défaut d'équilibre
(1) Martin BuBEa, Ekstalisclie Konfesiionerif léna, Diederichs.
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mental, ou seulement moins sincère vis-à-vis de lui-même que ceux dont nous venons de rappeler les noms.
En résumé, une volonté de puissance trop dédaigneuse des conclusions de l'expérience sociale, une disposition que nous avons proposé quelquefois de nommer rj<^impérialisme irrationnel », tel est le fruit de toute conviction mystique non canalisée par une ferme discipline extérieure ou intérieure au sujet. C'est rinconvénient du mysticisme : c'est son danger toujours présent. Mais il importe en revanche de lui reconnaître une vertu indéniable dans l'activité dont il est la source. Tonique de l'action par excellence, l'enthousiasme mystique fut et demeure un des stimulants les plus efficaces de Teffort humain vers cette royauté de la nature qui nous a été départie.
Or, si Barbey d'Aurevilly, — romantique, nous Tavons dit, et, par conséquent, mystique de tempérament, — n'a partagé qu'un court instant, au seuil de l'adolescence, les illusions du mysticisme social, s'il a même passé sans transition des rêveries du socialisme romantique au dédain mal justifié des aspirations les plus rationnelles de la démocratie moderne, en revanche, il s'est attaché de toute son âme, sans
jamais parvenir à s'en cléprendre,au mysticisme esthétique de notre âge, à cette religion de l'art et de la beauté qui a joué un si grand rôle dans notre propre éducation que nous tous, — les représentants de Tactuelle génération romantique, — lui restons par chacune de nos sensations accessibles. Il en est Tun des plus éloquents, Tun des plus insidieux avocats : avocat d'aulant plus subtil et fécond en ressources variées que cette disposition d'esprit a été dans son propre sein plus contredite et plus combattue après son retour à la religion de ses pères, après sa conversion au catholicisme, le plus puissant antidote du romantisme njoral. Il a de la sorte nourri côte à côte.en son âme^ durant la seconde partie de sa vie, deux inspirations presque toujours antagonistes : mysticisme esthétique et morale chrétienne, .religion de la beauté conçue comme une expression spontanée de la nature et religion de la vertu comprise comme une réforme de cette même nature. II a caressé successivement Tune et Tautre de ces deux religions qui restent parfaitement inconciliables entre elles dans les termes où le romantisme a défini la beauté, c'est-à-dire comme fleur de la nature et de l'instinct; et, par là, il a posé une véritable énigme sous les yeux de
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ses contemporains, à la fois intéressés, surpris, et un peu agacés par les conlradictions désinvoltes de ce grand déconcertant ^ comme disaient de lui ses amis eux-mêmes. » Je ne (( comprends pas », tel fut jadis le refrain d'un éminent critique qui s'efforçait à résumer, du vivant de Barbey,sa doctrine. — Ajoutons qu'il a pourtant réussi sur le tard à conclure entre les deux moitiés de son âme, entre le catholicisme et le romantisme qu'il voulut simultanément servir, une sorte de convention de frontières dont les dispositions pratiques sont hautement intéressantes pour le psychologue et pour l'historien des idées.
Nous étudierons successivement cette lutte obstinée et ce traité final afin de concourir pour notre part à la plus entière intelligence de son attitude énigmatique, afin de deviner, s'il est possible, le secret de cette personnalité à la fois provoquante et fuyante, aussi prodigue de confidences sur ses impressions de surface, qu'obstinément fermée sur ses plus essentielles impulsions.