‹ Barbey d'Aurevilly, ses idées et son œuvreChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

1" Précoces amertumes.

Jules Amédée Barbey d'Aurevilly naquit le 2 novembre 1808 de Théophile Barbey et d'Ernestine Ango son épouse, à Saint-Sauveur le-Vicomte dans la presqu'île du Gotentin qui termine au Nord-Ouest notre belle province normande. La qualité de sa noblesse a déjà fait couler plus d'une fois l'encre des polémiques : hier encore un critique éminent se voyait assez maltraité pour son attitude insuffisamment respectueuse devant le blason des Barbey. En réalité, le grand père de notre écrivain, riche propriétaire terrien, avait acquis à beaux deniers comptants vers le milieu du xviii" siècle une de ces charges honorifiques qui conféraient alors la noblesse et d'Hozier, généalogiste delà couronne, lui composa à cette occasion des armoiries. Jules Amédée, devenu dans sa

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vieillesse le dernier représentant de sa race, était donc en toute légitimité, comme il le disait quelquefois, le « chevalier Barbey to. Quant à Aurevilly ou plusexactementAureville, c'était le nom d'une terre sortie depuis quelque temps de sa famille lorsqu'il en prit le nom, vers sa vingt-cinquième année, après avoir perdu un de ses oncles qui le portait avant lui.

Au surplus, il a fort exactement défini de sa propre main la qualité de ses origines lorsqu'il a écrit dans son roman de V Ensorcelée, en parlant de certains personnages secondaires du récit, les Aveline, tout semblables aux Barbey par la situation sociale : a Aveline de la Saussaye, comme ils « se faisaient appeler, ces bourgeois d'un honneur « antique qui, sous Tancienne monarchie fran- « çaise, étaient les nobles du lendemain, car la « noblesse finissait toujours par leur ouvrir son (( sein en les investissant de certaines chargés, « grave initiation à la vie publique ». — Cette interprétation nous semble concilier parfaitement sa noblesse, fort authentique, avec sa bourgeoisie qui ne l'est pas moins.

Il fut d'abord élevé sous les yeux de ses parents, en compagnie de ses trois frères cadets et nous devons nous arrêter un instant sur cette première étape de son existence qui dessine déjà les traits de son caractère altier. On n'a pas en effet discerné jusqu'ici, — croyons-nous, — quelle fut la

première blessure et, tout aussitôt, la première réaction défensive de l'immense amour propre que portait en naissant dans la vie le fîls du hoherau normand. Le héros d'un de ses premiers romans, Aloys de Synarose, dans la La Bague d'Afinibale^i son portraitpeint par lui-même, ainsi qu'il Ta expressément reconnu dans une lettre à son ami Trébutien : or, de ce jeune don Juan, Barbey nous expose qu'il était laid, ou du moins qu'il croyait 1 être parce qu'on le lui avait trop souvent répété dès l'enfance, alors que le cœur ç'épanouit et qu'on serait tenté de s'aimer avec toute la fraîcheur, avec toute l'énergie des sensations du matin. La mère d'Aloys elle-même, écrit Barbey, sa tendre mère l'avait raillé sur sa laideur comme l'eût fait une marâtre, trouvant ses baisers moins bons parce que ce premier-né ne ressemblait pas à l'idéal enfantin qu'elle avait rêvé. Or, ces premières impressions de la vie sont si obstinées parfois, poursuit le romancier, qu'elles « s'enfoncent dans les natures sensibles comme (( les balles non extraites d'une plaie et font à cer- « tainsjours couler de nouveau leur sang ». Chez Aloys en particulier, la blessure d'amour-propre était demeurée à ce point douloureuse que vingt fois vengé par l'amour heureux des dégoûts d'un père et d'une mère. — ces modèles d'aimable sollicitude qui ne pouvaient se faire à l'idée que leur fils ne fût pas joli garçon, — il retrouvait sans

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cesse présent à sa mémoire l'affront de la raillerie amère : rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais la pensée !

En lisant ces lignes d'amertume^ en songeant surtout qu'elles furent écrites pendant la longue rupture de vingt ans qui sépara d'Aurevilly et les siens au temps de sa jeunesse, nous y avions discerné l'accent de la souffrance personnellement éprouvée. Si, en effet, il a pris trop souvent plaisir à dépister la curiosité de ses lecteurs, il avoue d'autre part que son œuvre entière est « une confession à la troisième personne », toute imprégnée de réalité vécue, écrite pour ainsi dire inflammatoU rement, ainsi, explique-t-il, que les tissus vivants s'enflamment pour rejeter les échardes qui ont pénétré dans la chair ! Mais la récente publication de ses Lettres à Trébutien est venue lever sur ce point tous nos doutes. Barbey raconte en effet à son ami qu'il vient de revoir un vieil oncle^ après une longue séparation et que ce parent a eu le bon goût de le trouver « extrêmement beau » ! — C'est en 1835 et il a vingt-sept ans à cette date. — Il ajoute alors: «J'en suis très fier, morbleu, d'au- « tant plus que mon adorable famille m'a toujours et chanté que j'étais fort laid! » Ceci est décisif et l'on pourrait encore appuyer cette première confidence de rancune par une phrase de Barbey sur ses migraines, «seul don, écrit-il de ma généreuse mère », et noter en passant sa surprise à se sen-

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tir si profondément ému lorqu'il revit M""' Théophile Barbey percluse et paralysée en 1856, lors de son tardif retour au foyer paternel : a Je ne « croyais pas tant aimer ma mère », soupire-t-il alors avec une parfaite sincérité, mais dans une exclamation qui vient rarement sur les lèvres d'un fils I

Voilà bien des indices concordants qui nous livrent la clef de ses précoces révoltes et de ses premières résolutions de combat contre un monde hostile à son expansion ambitieuse : le petit Jules, proclamé laid par ses proches, décida de conquérir une réputation de beauté hors du cercle de sa famille et telle fut en partie l'origine de ce dandysme de toilette et de coiffure ou même de manières et de style qui devint en lui comme une seconde nature et persista jusque dans l'extrême vieillesse, lui créant enfin la légende d'originalité que l'on sait.

11 termina ses études à Paris, au Collège Stanislas, où il se lia d'une étroite amitié avec Maurice de Guérin, l'original évocateurdu Centaure, Puis, écarté de toute fonction publique et même des rangs de l'armée après 1830 par les opinions légitimistes des siens, il étudia mollement le droit à la Faculté de Caen et fit dès lors la connais.^ance d'un homme destiné à jouer un rôle important dans son existence, l'érudit et modeste Guillaume Trébutien, à ce moment simple libraire, plus tard

bibliothécaire municipal de la seconde ville normande. En compagnie de Trébutien, il sacrifia durant quelque temps au mysticisme social de l'époque, devint vaguement saint-simonien et nettement républicain d'opinions : après quoi, brouillé avec lès siens par ses convictions subversives — qui devaient être chez lui extrêmement passagères au surplus, -— il retourna à Paris en 1833, muni pour tout viatique du mince héritage d'un parrain, et ne s'éloigna plus guère de la capitale pendant les cinquante-six années qui lui restaient à vivre. Les voyages étaient en effet si contraires à ses goûts qu'il n'a jamais franchi les frontières françaises au cours de sa longue existence — sinon (car il faut être exact) pour visiter en 1858 quelques villages espagnols sur les frontières du Roussillon.

2" Les deux hommes»

Il mena d'abord dans la grande ville une existence de mondain, de boulevardier, de journaliste intermittent et de romancier amateur sans parvenir à fixer sur lui l'attention publique. Il écrit vers cette époque Âmaïdée, une nouvelle qui fut éditée seulement après sa mort en 1890, puis Germaine, un grand roman psychologique qu'il publia lui-même dans sa vieillesse sous ce titre modifié, Ce qui ne meurt pas: enfin, de 1836 à 1838, il jeta sur le papier, à l'intention de Maurice de

Guérin, ces admirables Memoranda ou pages d'un journal quotidien qui ont été imprimées par ses amis de 1898 à 1906 : document de haute valeur, d'un intérêt presque égal à celui des Confessions de Rousseau, car il nous permet de pénétrer fort avant dans l'intimité de cette âme, l'une les plus émouvantes qui fût jamais.

Imités de Byron qui en rédigea de semblables pour son ami Thomas Moore, les Memoranda ont été plus tard caractérisés par l'auteur en ces termes, lorsqu'il les communiquait à Trébutien en 1851 : « 11 y a là dedans un bouillonnement, une impéc; tuosité d'impressions, une vérité brutale, un Je « menf... ! de la phrase (pardon de ce cynisme, ô c( délicat indulgent) lesquels ont et exercent un « ascendant véritable sur les esprits qui aiment le « vrai et surtout qui l'aiment quand il est chaud, « comme le café... Ils vous seront, j'imagine, un « grand aliment de songerie. . . ces deux espèces de « Vomitoriak la romaine où une ame accablée soute vent épanchait journellement ses ennuis et trouer vait à cela je ne sais quel fougueux et voluptueux « soulagement ? »

Or, ce document psychologique laisse entrevoir en son auteur une double personnalité morale : on y croit entendre parler tout à tour deux hommes aussi différemment orientés par leur nature et leurs aspirations qu'indissolublement unis par un caprice du Destin dans la même enveloppe

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corporelle. — Décrivons, d'abord le personnage qu'on discerne le premier à la lecture des Mémoranda, celui qui occupe le devant de la scène et retient les regards par ses gestes saccadés. C'est l'homme de 1' « âme accablée » et des a ennuis mortels »que vient denous présenter,dans un mouvement de sincérité rétrospective, le correspondant deTrébutien. C'est un névrosé fort misérable qui se plaint de migraines terribles, de réveils désespérés, de soirs plus intolérables encore que les matins par leurs angoisses voisines de la folie, de l'aliénation véritable, qui connaît enfia des nuits hantées pari' a agonie de l'inquiétude » — une sensation si intense qu'il croit pouvoir s'en attribuer le monopole — et an repos troublé tantôt par des songes affreux et fous, tantôt par des pleurs nerveux de joie. — Byron, dont nous dirons qu'il est dès lors le dieu de cette âme inquiète, a connu lui aussi ces rêves affreux et ces réveils souffrants car son journal offre d'analogues confidences : « Toute ma vie, écrit le grand poète anc( glais, j'ai été ennuyé — affaire de constitution, (( aussi bien que de m'éveiller triste... Je m'éveille « toujours dans un véritable accès de désespoir et « de dégoût pour toutes choses. Les violentes pasa sions seules ont écarté cet ennui ! »

L'ennui originel, le « mal du siècle », Jules Barbey le connaît mieux qu'aucun de ses contemporains et l'invoque même comme le a dieu^de sa

vie » étant sorti ennuyé du sein maternel, dit-il, et gardant depuis lors le fond de l'âme plus noir que l'enfer. Son malaise prend souvent la forme d'une tristesse sèche comme autrefois Vacedia du Moyen Age, tourment des âmes mystiques trop complaisantes à leur rêve insidieux^ réaction du système nerveux surmené après les heures d'exaltation anormale : horrible poids, dit Barbey, morne angoisse à laquelle rien ne se compare. Il a bien entendu dire que ce tourment est le salaire des oisifs et des désœuvrés, mais il n*est nullement de cet avis car il en souffre pour sa part au sein de l'activité la plus fiévreuse : il se résigne donc à le considérer comme un mal inguérissable, dont la vie de premier ministre ne suffirait pas à le débarrasser.

Certains commentateurs, insuffisamment renseignés peut-être sur le tempérament romantique, n'ont voulu voir dans ces langueurs trop eomplaisamment décrites qu'une affaire d'ambiance ou de mode. Mais n'ont-ils pas l'accent qui persuade ces '( brisements physiques impossibles à dépeindre », ces « pâles et tremblants accès nerveux », ces dispositions misérables, si profondes, si invincibles même qu'elles pousseraient à tout en se prolongeant, « au vice aussi bien qu'au (( crime ! » Seule leur expression littéraire et sociale se conforme aux mondes de l'époque et Baudelaire,le futur protégé de Barbey,ne sera pas plus

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sincère lorsqu'à son tour il décrira l'ennui néro« nienqui rêved'échafauds, qui ferait volontiers de la terre un débris.

Et dans un bâillement avalerait le monde î

Ajoutons que les intempéries sont capables de porter à leur paroxysme ces misères morales d'un précoce hypocondriaque : temps du mois de mars, qui rend « si chétivement malade » : vent du Nord- Est suraigu qui joue des airs terribles sur les cordes à violons des nerfs trop tendus : u Je pense bien à vous, mon cher Paganini » écrit en pareille circonstance notre patient à son ami Trébutien affecté des mêmes dispositions fâcheuses ; — ou encore vents torridesdesjours de canicule qui passent sur la sueur sans la sécher et semblent « lécher les nerfs avec une langue de tigre » I Temps d'orage enfin qui met dans un état d'agacement sans nom et de furie contre les moindres obstacles. — Eugénie de Guérin, avec son épiderme endurcie de campagnarde, s'étonnait devant ces sensations de petit maître chez cet ami de Maurice dont elle admirait l'énergie physique et morale en d'autres circonstances : elle jugeait « bien fort pour un homme fort, pour un être fort comme l'homme de se voir abattu par un peu d'air ! )>

De ces crises dépressives, le malade combat quelquefois l'angoisse par des bains chauds prolongés auxquels il demande un affaiblissement

voluptueux, un état de « langueur pâle » qui le charme ; mais, le plus souvt nt, il cherche à réagir par les excitants du système nerveux, avant tout par les alcools dont il mésusera jusqu'à son dernier jour et qui mineront à la longue sa robuste constitution. Il célèbre en effet l'eau-de-vie, chère à son hérédité normande, dans cette « maîtresse rousse » à laquelle il a consacré des vers connus et que le bon génie de son âge mûr, la femme remarquable qu'il nomme VAnge Blanc dans ses pages intimes, tentera vainement de lui interdire. — Volontiers il recourt encore au kirsch, liqueur virginale celle-là, liqueur sauvage, dit-il, courageuse, blanche comme Diane, et dont il est « exw cessivement YEndymion » ! Il absorbe à tout propos les mixtures les plus bizarres, éther, eau de Cologne ou vinaigre de Bully étendus d'eau : enfin il reconnaît avoir abusé plus d'une fois de l'opium. Ces divers artisans de narcose ont tous à ces yeux l'avantage de l'introduire dans le « tourbillonnant abîme » de l'ivresse lucide, dans cette vie factice qui bat plus fort que la véritable, qui tinte et qui éblouit, dont le charme a tant de puissance, dit-il, et qu'on a toujours estimé trop bas jusqu'ici !

Un pareil dédain de l'hygiène a pour conséquence inévitable une irritablité extrême : certains soirs, le jeune noctambule rosserait volontiers le guet à l'exemple des mauvais sujets de l'ancien ré-

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gime : il traite tout au moins comme « des valets de carreau » les agents de police importuns! Pour une discussion sans importance, il se donne « les grâce du plus insolent cartel » ; il devient susceptible au point de tomber dans la plus violente colère contre ce qui n'existe pas, contre rien ! Il est vindicatif jusqu'à choisir pour son patron ce César, capable de promettre la croix à qui troublerait son sommeil et d'exécuter froidement sa menace. HeureuxGésar qui avait des croix pour toutes ses rancunes ! Il est méprisant à cœur joie pour les pauvres insectes humains qui traversent sa voie par mégarde, et il daube sur les sots en public, d'un gosier en métal, avec « un timbre d'impertinence cuivrée », surtout lorsqu'on Ta contraint de mettre dit-il « les bras jusqu'aux épaules dans les « boues molles de la lâcheté humaine ». Il se plaît alors à « sabrer l'opinion reçue de toute la largeur c( et la courbure de son bancal » : (c'est le grand sabre de la cavalerie impériale) ou encore, « àrou- « 1er sur les baïonnettes de ses convictions » tranchantes la réserve d'un interlocuteur trop mesuré ! Toutescesexécutions ne vontpassansindisposer quelque peu les victimes. Aussi, après son maître Stendhal, Barbey se voit-il avec étonnement affligé du don fâcheux de blesser les gens médiocres : « Je les blesse en leur disant : Gomment vous portez-vous ? soupire- t-il un jour dans le sein de son confident Trébutien. Un pareil guignon

est vraiment inoui ?» — On va jusqu'à prétendre qu'il « se pose » parce qu'il porte la tête autrement que le vulgaire, parce que sa parole produit sur les esprits faibles, « escarbouillés ^) de stupeur le même effet que les gilets écarlates: ils en contractent des ophtalmies et en conçoivent des jalousies enragées. Notre homme assure avoir ainsi rencontré sur son chemin, après avoir quinze ou vingt ans écoulés, des êtres qu'il avait parfaitement oubliés pour sa part, mais qui se souvenaient de l'avoir entendu causer devant eux, dans toute sa force, et qui, pour cette seule raison, — il aime du moins à le croire — lui voulaient mal de mort et le poursuivaient de leurs calomnies.

On le voit assez d'ailleurs, la source de toutes ces originalités est dans une suffisance grandiose et dans une ambition sans limites que le premier rang serait seul capable de satisfaire en toute rencontre : la même suffisance qui, sur le tard, quand un académicien l'engageait à briguer un siège sous la coupole, lui fit répondre de sa voix la plus emphatique : « Et qui donc vous jugerait? » — Le pontificat suprême a toujours été le vœu plus ou moins conscient du mysticisme romantique.

Gardons-nous toutefois de prévoir, sur ces seuls indices, l'orientation probable d'une vie qui, par bonheur, subira d'autres influences. A côté du névrosé romantique et du révolté byro-

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nien que nous venons d'entrevoir à travers les confidences de ses Memoranda, on découvre chez le fils des pêcheurs et des agriculteurs du Gotentin, un homme tout différent du premier et fort capable de lui faire contrepoids, de l'avertir, de le contenir, de le ramener vers les sentiers de la sagesse lorsqu'il s'en sera trop délibérément écarté. Cet homme-là, c'est le Normand classique, le paysan calculateur et doué du plus net sentiment de la réalité : Barbey s'est proclamé lui-même le « canard sauvage » des marais de rOuest, enfant des ciels gris et des rivières glauques qui tempèrent par le contact de leurs froides brumes les ardeurs d'un sang trop bouillant, le fils des pirates à la main crochue qui prend et qui garde, moitié serre d'aigle, dit-il, et moitié pince de crabe.

Son robuste tempérament saura donc réagir au besoin contre les conseils fallacieux de la dépression nerveuse. Il tracera d'une main ferme des bulletins de santé comme celui-ci : les forces physiques abattues, soit, mais du moins « l'âme traînant vigoureusement la carcasse ». Il se promet de ne jamais manquer à une résolution prise, parce qu'on se fait trop vite de lâches habitudes et il se tient parole le plus souvent, en se fiant, dit-il, « à son chien d'orgueil pour le payer du supplice de la contrariété », — ce qui est une notation psychologique bien pénétrante. — On

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rencontrera mainte fois sous sa plume capricieuse des pensées qui ne sont pas d'une morale moins sagace et ferme : écoutez, par exemple, cette méditation sévère qui s'intitule : Nola bene dans les Atemor'mda. J'ai^ se dit ce jourlà d'Aurevilly, des passions que je ne crois pas possible de détruire, car ce serait déjà fait si j'en avais le pouvoir; mais l'important, le nécessaire c'est de ne pas les accepter pour guides ; voilà le but auquel doit viser ce que chacun possède en soi de raison droite et de volonté réfléchie. Se reprendre en sous-œuvre, faire intervenir la raison dans les exigences de la passion et se résigner ensuite, au nom de l'orgueil encore une fois, à la souffrance des désirs contenus, n'est-ce pas plus beau que le facile coup de pistolet ou que l'engloutissement d'un calice d'opium. Et le jeune stoïcien conclut son examen de conscience en ces termes caractéristiques : « L'amour, si furieux « qu'il soit, d'un homme civilisé, ne peut ressem- < bleràcelui d'un sauvage, dira -t-on cependant « que le sauvage aime mieux. » — Eh oui, on l'a beaucoup dit, à toutes les générations du romantisme et Stendhal a même fait de cette affirmation sa devise : mais l'auteur de ces lignes viriles a pénétré, au moins pour une heure, le sophisme de r a énergie » stendhalienne et de la « santé » romantique ; il se refuse à rétrograder vers l'animalité instinctive ou vers la barbarie pittoresque.

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Résumons ses résolutions les plus fermes : discipliner les exigences du corps; briser les résistances de l'esprit et ses dégoûts mal justifiés jusqu'à lui donner l'allure flexible et les vertèbres souples du serpent : enfin, — ce qui est vraiment trop exiger cette fois, — « fourrer sa volonté à silencer sa conscience », c'est-à-dire, en termes plus châtiés, employer sa volonté à rendre muets au besoin ses scrupules, — tels sont les exercices hygiéniques de gymnastique intellectuelle et d'assouplissement moral que l'écrivain prestigieux des Memoranda se laisse parfois surprendre à exécuter, en négligé, devant nous.

3° Les vacilles de la sensibilité esthétique.

Les deux hommes qui cohabitent ainsi dans le sein de Barbey, le nerveux romantique et le robuste Normand, ne manquent pas de le conseiller tour à tour quand il s'abandonne aux préoccupations sentimentales et sensuelles qui ont rempli sa jeunesse et même sa vie tout entière. Il assure, en effet, avoir été retardé dans le développement de son esprit parce que dit-il, en propres termes, la femme lui bouchait tout, l'empêchait de voir, lui fermait le monde ! Essayons de toucher, sans choquer les bienséances à ce sujet d'ordre délicat, et tentons de marquer par quelques touches discrètes les attraits que cet adorateur du Beau goû-

tait de préférence dans la beauté féminine qui s'est interposée si longtemps entre son regard et les autres spectacles de la vie.

Sur ce sujet, le Normand a placé le premier son mot, semble-t-il, et sa lointaine hérédité Scandinave l'a fait admirateur des beautés robustes, à la flamande, de celles dont l'oncle van Buck, dans le proverbe de Musset, vante en termes si pittoresques la ferme prestance. Un jour, le dandy àes Memoranda, fleurissant sa boutonnière d'une rose largement épanouie, écrit qu'il aime de l'ampleur à toutes choses et pousse assez loin le commentaire de cette préférence instinctive. Pour tout dire en un mot, les modèles de Rubens sont ceux qui parlent à son imagination juvénile et lui font préférer le maître d'Anvers à tous ses rivaux, même au tendre Raphaël. Les portraits de M"" de Staël ont aussi le privilège de lui inspirer des dithyrambes inattendus, et Corinne lui doit un posthume succès de beauté qu'elle aurait grandement apprécié de son vivant. Barbey juge, en effet, que les contemporains de cette femme illustre n'ont pas su rendre justice à sa séduction physique fort réelle, pour s'être défini la beauté de façon trop étroite en admirant M"® Récamier dans sa froideur sereine, ou Pauline Borghèse dans son svelte élancement de tige. Mais la fille de Necker eut en partage des attraits robustes de Niobé qui sont loin d'être méprisables

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et dont ses images nous gardent un plaisant souvenir. Ajoutons que d'Aurevilly rencontrait parfois hors des musées son idéal, — en particulier, chez la belle marquise du Vallon, la Marchesa des Memoranda, la marquise de Gesvres dans son roman de U amour impossible ; — mais nous devons nous arrêter devant les indiscrétions de ces pages hardies.

Si, dans l'âme divisée de Jules Barbey, les goûts du Normand se prononcent en ce sens, les dispositions du névrosé sont tout autres et encore plus difficiles à préciser que les précédentes, car celui-là n'a guère tracé de bornes à ses curiosités sans scrupules. Pour faire entrevoir ce deuxième aspect de sa sensibilité profonde, nous nous contenterons d'esquisser le portrait de sa Velîini: on sait que cette femme est le personnage principal de la Vieille Maîtresse^ le roman le plus balzacien de Barbey, celui qu'il préféra toujours aux autres comme le plus riche de sensations éprouvées. Jl l'écrivit en effet à l'issue d'une période violente et trouble, d'une heure vraiment « démoniaque » de son existence, — le mot est de lui — et sa conversion au catholicisme, qui se produisit pendant la rédaction de l'ouvrage, ne fut pas capable d'en modifier l'accent passionné. Il assure à Trébutien qu'il n'a presque rien inventé dans ce récit, pas même le nom de l'héroïne qui s'appelait bien Vellini dans la vie réelle.

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Or, cette Vellini, qui a saisi d'une prise si tenace le brillant Ryno de Marigny, n'est qu'une petite personne jaune et maigre, à la peau vineuse, au front bombé, au nez creusé^ dont il est impossible de comprendre à première vue l'influence. A certaines heures toutefois, elle exerce une fascination de l'être tout entier qui n'est précisément ni dans l'esprit ni dans le corps, car elle est partout à la fois ; mais encore sa passion, quand elle est une fois déchaînée, la fait splendide pour les poètes et pour les « corrompus » par son front soudain agrandi, ses narines palpitantes, par ses yeux surtout que son peintre extasié nomme indifféremment célestes ou infernaux, car ces deux mots furent toujours à peu de chose près synonymes dans le vocabulaire de Barbey.

Hâtons-nous de nous arrêter sur cette évocation inquiétante après avoir exposé, — en les estompant infiniment — les deux types antagonistes de beauté humaine qui se combattent dans les profondeurs subconscientes de cette âme à la fois robuste et débile, énergique et vulnérable dont l'interprète a pu dire sincèrement de lui-même : « Je suis un intense », et s'accorder en tout le « mérite de l'outrance » aussi bien qu'il fut véridique en se baptisant Loi^d Anxious, le seigneur angoissé, et en notant maintes fois au passage, les incroyables défaillances de sa sensibilité suraiguë.

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