‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 2)Chapitre 1 sur 22 · Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais · texte numérisé non relu

Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais

Thomas Erskine, issu d'une ancienne et honorable maison, naquit en Ecosse en 17473 il était le dernier des trois fils du comte de Buchan.

Lord Buchan , l'aîné de cette famille, est le seul qui vive encore aujourd'hui. Henri Erskine, son second frère , est mort depuis plusieurs années ; il fut longtemps , par son esprit , l'ornement de la société comme du barreau d'Edimbourg. La gloire de son frère Thomas n'a point éclipsé la sienne; il ne lui a manqué que des circonstances aussi favorables pour parvenir comme lui aux plus hautes dignités.

A la mort du comte de Buchan , lord Buchan, appelé, par son droit d'aînesse, à lui succéder, recueillit, avec son nom, un patrimoine chargé de dettes 5 cependant, il ne négligea rien pour élever ses deux frères d'une manière convenable au rang de sa maison. Thomas Erskine lut redevable de son éducation à ses secours géné-

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reux ; il étudia successivement à Edimbourg et à Saint- Andre. Son esprit vif et penetrant se développa de bonne heure, et il se distingua entre tous ses camarades, se faisant ainsi dès son enfance comme une habitude de la supe'rioritë.

Ses études terminées , il se trouva contraint de prendre un état ; plus riche , il serait peut-être demeure en oubli; heureusement Son peu de for tune ne lui permettait pas de vivre oisif. Il se jeta d'abord dans la carrière militaire , et s'embarqua pour l'Inde avec John Lindsay, neveu du comte de Mansfield.

L'ardeur de l'âge, l'espoir de l'avancement, et je ne sais quelle humeur aventureuse qui pousse la jeunesse aux lointaines entreprises, avaient ëte' pour Erskine les senls motifs d'entreprendre ce voyage. Après avoir servi dans l'Inde pendant nne partie de la guerre de sept ans, ses brillantes espérances s'évanouirent; les ennuis de l'absence se firent sentir ; il s'embarqua sur le Jemaïca Packet, et revint en Angleterre en 1764 sous le simple et modeste uniforme de volontaire , charmant les ennuis de la traversée , rapporte un de ses compagnons de voyage, par les agrémens de son esprit et la douceur de ses manières.

Dégoûté du service de la marine, il entra, en 1768, dans l'armée de terre; il fut reçu en qualité d'enseigne dans le Royal-Ecossais , premier régiment de l'infanterie anglaise, et continua de servir pendant six ans.

Cependant sa mère , inquiète de le voir suivre une carrière ingrate et périlleuse, le sollicitait d'entrer au barreau, comme prévoyant la gloire qui l'y attendait.

SUR LORD ERSKINE. xij Les pressentimens d'une mère sont d'un heureux augure. Erskine y crut ; les plus brillans succès Ten ont recompense.

Il était âgé de vingt-six ans lorsque , résignant son épaulette , il vint se remettre sur les bancs. Nulle époque de la vie n'est plus favorable à l'étude ; l'esprit alors n'a rien perdu de sa flexibilité , et déjà toute sa force s'est développée; il est capable à la fois de plus de réflexion et de plus d'indépendance ; si le talent d'Ei skine s'honora depuis de la réforme de graves abus , peut-être en fut-il redevable à la maturité de ses tardives études.

C'est au collège de la Trinité, à Cambridge, qu'il prit ses premières notions de jurisprudence; il se fit ensuite inscrire sur les registres de Lincolns' Inn pour y étudier la pratique de sa profession, et fut admis à travailler sous la direction de M. Buller , alors l'un des avocats les plus distingués du barreau anglais.

Pendant le temps consacré aux travaux préparatoires de sa nouvelle profession , Erskine eut à lutter contre toutes les sévérités de la fortune. Les études judiciaires sont fort dispendieuses en Angleterre; en outre, il s'était marié étant soldat , et la plus stricte écono:? lui laissait à peine de quoi suffire à ses besoins.

Cette circonstance n'est pas rare dans la vie des hommes de talens; une existence trop facile amollit Paine; les obstacles au contraire la fortifient, et l'indigence est comme l'épreuve du génie. Erskine y fut soumis; la conscience de son mérite et l'espoir d'un meilleur avenir

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soutinrent sa constance, et lui firent supporter avec courage toutes les rigueurs du sort.

M. Buller, son protecteur, ayant été élevé à la dignité de juge, le jeune avocat fut reçu chez M. Wood, sous la direction duquel il travailla pendant un an , et parut enfin à la barre à la session delà Trinité de l'année 1778.

Le barreau anglais , à cette époque , n'avait encore produit aucun avocat célèbre; depuis long-temps l'Angleterre possédait des assemblées publiques et des tribunaux indépendans , et cependant elle, qui se vante à si juste titre de ses poètes et de ses historiens , ne pouvait nommer aucun orateur ; son éloquence politique manquait de noblesse et d'élévation; ses discussions judiciaires étaient d'une aridité désolante; le génie de ses habitans, la sévérité des habitudes parlementaires, Tinclémence d'un ciel sans éclat et sans chaleur semblaient avoir frappé de stérilité cette terre libre : vers le milieu du siècle dernier, de grandes circonstances développèrent enfin chez elle ce germe si long-temps étouffé; l'éloquence parlementaire y prit un essort rapide. Lord Chatam , après lui son illustre fils , Fox , Gray , Burke , Shéridan firent retentir l'enceinte du par- „ lement des plus mâles accens.

Leurs triomphesexcitèrent un enthousiasmeuniversel, cependant le barreau conservait encore ses anciennes méthodes , tant le mal est lent à se corriger : inspiré par les grands modèles qu'il avait sous les yeux, Erskine osa le premier tenter une route nouvelle , et ramener l'éloquence h la barre d'où , jusqu'alors, elle s'était vue

SUR LORD ERSKINE. h bannie comme incompatible avec la sévère discussion des affaires contentieuses.

La première cause qu'il plaida fut celle du capitaine Baillie : ce brave et bonnête marin , directeur de l'hôpital de Greenvich, après de vains efforts pour faire corriger les abus de son administration , les avait dévoiles dans un écrit adresse' à tous les gouverneurs. Une destitution et une poursuite en calomnie avaient été le prix de son zèle. Thomas Erskine , associé à cette honorable défense, fut chargé d'en résumer les moyens.

Dès cette première cause , il ne craignit pas de s'écarter des chemins battus , et le plus beau succès couronna son audace. Ces vieux praticiens , pour qui les souvenirs de l'éloquence antique n'étaient que comme des fables de l'ancien temps , furent tout étonnés en entendant le jeune avocat. Ils ne pouvaient refuser leurs éloges à cette nouvelle manière, dans laquelle le style le plus simple s'alliait aux plus nobles pensées , et la dignité des formes à la sévérité de la discussion : chacun admirait à l'envi cet heureux assemblage d'élégance et de force , de fine raillerie et de mouvemens pathétiques , et dès-lors on put promettre au barreau anglais un orateur qui devait l'illustrer par ses triomphes.

Dès-lors aussi l'on put promettre à la liberté un défenseur zélé qui la protégerait par son courage. Erskine, dès cette première défense , fit-preuve de cette généreuse et sage indépendance qui honora toujours son caractère. Jeune encore, et n'étant pas protégé par cette longue habitude du succès qui semble assurer à l'avocat une sorte d'inviolabilité , il ne craignit pas d'attaquer

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à front découvert un ministre corrompu. Son courage cependant ne lui attira ni punitions, ni censures; les tribunaux anglais ne se croient pas exclusivement institues dans l'intérêt du pouvoir ; rien de ce qui offense la religion ou la morale ne saurait trouver grâce devant eux; mais critiquer un ministre, ce n'est pas à leurs yeux fomenter le désordre. Une seule fois interrompu par le juge, le jeune orateur trouva , dans celte interruption, l'occasion d'un très-beau mouvement qu'il rattacha avec beaucoup d'adresse à une péroraison entraînante.

La reputation d'Erskine , commencée dans cette cause, reçut un nouveau lustre dans l'affaire du libraire Carnan , qu'il plaida à la barre de la chambre des communes contre l'université d'Edimbourg, ainsi que par la défense de l'amiral Keppel, traduit devant une cour martiale après le combat d'Ouessant.

Ce fut peu de temps après qu'il fut élu membre de la chambre des communes par les électeurs de Plymouth.

Une cause d'une plus haute importance vint bientôt lui offrir l'occasion de déployer un talent d'un ordre supérieur.

Lord George Gordon , président de l'association protestante, était allé, avec une foule immense, présenter à la chambre des communes une pétition pour faire rapporter un bill favorable aux catholiques. Cette pétition rejetée avait excité les fureurs de la multitude qui s'était portée aux plus violens excès. Lord Gordon , désigné comme l'instigateur du trouble , fut accusé de haute trahison , et Thomas Erskîne entreprit sa défense»

L'un des plus violens abus qui puissent s'introduire

SUR LORD ERSKINE. xj dansun gouvernement, c'est l'extension donnée au crime de haute trahison. Faites un seul pas hors la loi, et vous voilà jetë sur un champ sans limites. « Le crime qui touche la personne des ministres , disait le rapporteur de Cinq-Marcs, est réputé, par les constitutions de l'empereur, de pareil poids que celui qui touche sa personne : un ministre sert bien son prince et son état; on i ote à tous deux : c'est comme si on privait le premier d'un bras , le second, d'une partie de sa puissance.» Telles sont les serviles doctrines auxquelles on arrive avec le système des trahisons indirectes.

Lord Gordon était évidemment coupable des faits qu'on lui imputait ; mais ces faits ne rentraient pas textuellement dans la lettre delà loi, il fallait interpreter, et Thomas Erskine ne vit dans cette cause qu'un grand principe d'ordre public à défendre.

Il attaqua le système des trahisons indirectes avec toute la puissance d'une irrésistible dialectique ; il en fit sentir avec force les funestes consequences , et rétablit, dans toute son autorité, le vénérable statut d'Edouard m. L'impression que fit son discours fut profonde et générale ; elle effaça celle que produisait le souvenir encore récent des désordres commis. Malgré l'exaltation qui s'était d'abord manifestée contre le prévenu , son acquittement fut regardé comme un triomphe. Le docteur Johnson lui-même , si connu par ses principes monarchiques , sortit de l'audience en disant : «■ Je hais lord Gordon , mais je suis satisfait qu'il n'ait point été condamné pour une trahison indirecte; car, quoique je le haïsssc , j'aime mon pays et je m'aime moi-même. »

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Mais voici une victoire plus éclatante encore : par une fausse interpretation du principe fondamental de l'institution du jury *, il e'tait depuis long-temps reçu en Angleterre que, dans les questions de libelle, le jury n'avait à connaître que du fait de publication , qu'au juge seul il appartenait de prononcer sur les mérites de l'ouvrage comme question de droit ; doctrine absurde qui , restreignant la juridiction du jury à un fait insignifiant et rarement conteste , plaçait la liberté de la presse sous la dépendance des juges nommés par le roi.

C'est cette doctrine qu'Erskine résolut de combattre dans la cause du doyen de Saint- Asapb. Rien de plus simple que la vérité quand une fois elle a prévalu; mais que d'efforts ne faut-il pas pour renverser une erreur , même des plus absurdes , lorsqu'elle a pour elle un long usage , l'opinion des babiles et l'autorité des puissans ? Qu'on juge par-là de toutes les difficultés de cette entreprise, surtout en un pays où la loi commune n'étant écrite nulle part , l'erreur se sanctionne par sa seule existence , et donne ses précédens pour gage de sa légitimité.

Aussi , vainement Erskine proposa-t-il les plus évidentes démonstrations; vainement il prouva que, dans ce système, le jury devait prononcer un verdict de coupable sans pouvoir examiner le fait de culpabilité; vainement encore le bon sens du jury se refusa d'abord à prononcer sur les mérites d'un écrit qu'on lui interdisait de prendre en considération : le juge, appuyé sur une longue suite

1 Ad quœstioncm Jacli respondent juratorcs , ad quœstionein juris judices.

SUR LORD ERSK1NE. xîij de précédons > persista à maintenir l'erreur établie, et arracha au jury un verdict contraire à ses intentions.

Sur sa declaration , Erskine se pourvut en la cour du banc du roi pour faire arrêter le jugement ; la cour se contenta de le suspendre et d'ordonner une nouvelle information ; mais, dans l'intervalle, un bill admis au parlement sur la motion de M. James Fox, érigea en loi la doctrine proclamée par l'avocat.

Ce mémorable résultat d'une lutte soutenue avec non moins de talent que de courage , couvrit lord Erskine de gloire; il lui valut l'honneur d'inscrire par la suite sur ses armes cette belle devise : Les droits du jury. Ce doit être 7 pour tout avocat , un encouragement à soutenir avec constance toutes les vérités utiles. La lutte contre les préjugés est souvent longue , opiniâtre ; mais enfin l'erreur se dissipe , la vérité se fait jour , et la gloire est la récompense de celui qui n'a pas désespéré d'elle.

Les argumens développés par Erskine au soutien des droits du jury , sont regardés par les critiques àeYEdimburg Review comme l'un des plus excellens traités sur cette matière. « Les différens discours prononcés dans la cause du doyen de Saint- Asaph , disent-ils, forment le meilleur commentaire que nous possédions sur îa nature de cet inapréciable mode de jugement. Le bill de M. Fox ne fit que sanctionner les principes qui y sont exposés d'une manière si lumineuse et avec une vigueur de raisonnement qu'on ne contesta jamais à ce grand avocat , si ce n'est en l'écoutant; car alors, subjugué par l'incroyable puissance de sa parole, l'on doutait qu'un si rare assemblage de qualités sidifférentes pût exister dans

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la nature humaine, et l'on ne pouvait comprendre comment cette brûlante eloquence , cette imagination si vive, ce pathétique si entraînant pouvaient s'allier à cet ordre, cette méthode, cette sagacité de distinctions, cet enchaînement de preuves qui caractérisent tous ses discours.

« Comme liés à l'histoire de l'institution du jury dont ils fixent les principes d'une manière invariable \ comme ajant servi de fondement au fameux bill de M. Fox , les discours pour le doyen de Saint-Asaph forment l'une des plus importantes parties des OEuvres de lord Erskine. Il est inutile d'ajouter que le jugement par jury n'y est considéré que dans ses rapports avec la liberté de la presse. Mais la juridiction du jury en cette matière étant, sans contredit, l'un de ses plus importans privilèges , c'est celle aussi qui fait le mieux ressortir ses avantages et son excellence ; sans elle, les objections qu'on pourrait lui faire seraient nombreuses et graves \ »

Cette cause mémorable offrit à lord Erskine l'occasion de donner une nouvelle preuve de cette généreuse et sage indépendance que lui inspirait le sentiment de la dignité de son ministère. Sur le verdict rendu par le jury , un débat s'éleva entre le juge et les défenseurs du prévenu. Le juge , pressé par les objections de l'avocat , eut recours à l'irrésistible argument du pouvoir confondu; il lui imposa silence. « Àsséyez-vous , monsieur, lui dit-il d'une voix impérieuse, et rappelez-vous vos devoirs, ou je serai contraintd employer d'autres moyens, »

1 Edinburgh Review, vol. xvi, pag, xo5.

SUR LORD ERSKINE. xv A quoi lord Erskine, sans fléchir ni s'émouvoir, mais au contraired'un ton plein de calm cet de dignité: a Votre seigneurie peut employer les moyens qu'elle jugera convenables ; je connais mes devoirs aussi Lien que sa seigneurie connaît les siens; je persiste dans ma conduite...») et le juge ne répondit rien.

La cause de Thomas Paine fut, pour Erskine, une occasion moins glorieuse. Thomas Paine , chassé d'Angleterre , et admis dans le sein de notre convention , de hideuse mémoire, n'inspirait par lui-même aucun intérêt. Son ouvrage des Droits de l'homme , et surtout l'insolente lettre qu il avait adressée au procureur-général chargé de le poursuivre , avaient excité contre lui le plus profond dégoût.

Erskine fit preuve en cette cause d'une merveilleuse adresse: sans épouser les principes du livre inculpé, il sut cependant ne pas déserter sa cause ; mais tous ses artifices furent inutiles; son client fut flétri d'une condamnation méritée, et lui-même perdit sa place de procureur-général du prince de Galles. Depuis, il regagna les bonnes grâces de ce prince , et fut nommé son chancelier.

La cause du libraire Stocdale offrit à lord Erskine un champ plus digne de son talent et de son caractère. Dans le plaidoyer qu'il prononça , on trouve développés et invinciblement établis les vrais principes delà liberté de la presse, c'est-à-dire que si un écrit, considéré dans son ensemble, n'excède pas les bornes d'une sage et franche discussion ; si son caractère général , quoiqu'empreint d'une grande indépendance de pensées et d'une

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grande énergie d'expressions , telle que doit l'inspirer à un homme libre un sujet qui le touche vivement , n'a cependant rien d'hostile , et est suffisamment décent dans ses formes; alors , bien que cet ouvrage soit écrit avec chaleur ; bien que l'invective y soit peu mesurée , que même quelques passages isolés pussent être considérés comme criminels , il ne doit pas être condamné : l'auteur n'a fait qu'user (avec trop de véhémence peut-être) du droit qu'a tout sujet d'un gouvernement libre de discuter toutes les questions d'intérêj; public. « Cette doctrine, disent les critiques d'Edimbourg, aujourd'hui généralement admise, fut la première fois expliquée complètement dans la défense de Stocdale; elle est le fondement de notre liberté de la presse , le plus précieux de tous nos droits, celui qui place notre nation audessus de toutes les nations de l'Europe. »

La cause de Stocdale se rattache au procès de M. Hasting; elle fut plaidée pendant que cette immense affaire s'agitait devant la chambre des lords. Le discours d'Erskine porte l'empreinte de cette sorte d'exaltation qu'avait produite, dans tous les esprits, ce mémorable débat; on y retrouve quelque chose de la brûlante imagination de Burke , de l'énergie de Fox , de la finesse de Shéridan, qui , chargés tous trois de diriger l'accusation, rivalisèrent de talent et de génie.

« Ce morceau, ajoutent les critiques déjà cités, est, sans contredit , ce qu'Erskine a produit de plus remarquable , soit que l'on considère 1 habileté avec laquelle l'argumentation y est conduite , la solidité des principes qui y sont établis , ainsi que leur heureuse application

SUR LORD ERSKINE. xvîj àla cause, le brillant coloris dont il est revêtu, l'entraînement et le pathétique qui y régnent. Ce sont ces divers mérites qui le recommandent à ceux qui aiment un style elegant et anime, des mouvemens oratoires , de belles descriptions, enfin tout ce qui constitue, pour ainsi dire , la poésie de l'éloquence.» La péroraison d'un ton simple et noble doit tout son effet aux idées religieuses que l'auteur y a semées.

Les idées religieuses sont éminemment éloquentes 5 elles agrandissent , elles élèvent la discussion ; les orateurs anglais leur doivent souvent leurs plus belles inspirations : tel est encore l'état de nos mœurs publiques que ce sublime moyen nous semble presque interdit: On parle bien au jury comme hommes , comme citoyens, comme pères de famille: qui jamais comme chrétiens ? Le temps n'est pas loin où tout cela changera ; celui qui , le premier , tentera cette nouvelle route , ne la tentera pas sans gloire ; mais qu'on y prenne garde : la religion est une chose grave et sainte ; elle n'est pas faite pour le spectacle et pour la montre; l'accent de la conviction peut seul donner quelque autorité aux paroles de celui qui empruntera son secours 5 c'est ce qui la rend si puissante dans la bouche de lord Erskine.

Pendant qu'il combattait ainsi avec un infatigable courage pour les libertés de son pays, les troubles qui agitaient l'a France lui préparaient de nouveaux triomphes. La revolution d'Angleterre ne s'e'tait pas étendue hors de son île 5 la révolution française remuait toute l'Europe, car il fut toujours dans nos glorieuses destinées de servir d'exemple et de loi pour tous nos voisins.

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L'influence de ce nouveau système se fit surtout sentir en Angleterre; comme la France, elle avait ses abus à corriger; de nombreuses sociétés se réunirent pour en demander la reforme. L'attitude hostile de ces reunions effraya le ministère ; il provoqua contre leurs chefs les plus se'vères condamnations.

Alors fut évoquée de nouveau la fameuse doctrine des trahisons indirectes , arme ordinaire du pouvoir dans les momens de crise. Erskine rentra contre elle en lice avec une égale ardeur. Le procès de Thomas Hardy et celui de Horne Tooke ne sont qu'un développement des principes déjà si solidement établis dans la cause de lord Gordon. Le succès de l'orateur fut complet ; il triompha dans l'une et l'autre de ces deux causes , quoiqu'il eût contre lui la difficulté des circonstances , l'autorité de la couronne , l'agitation des partis , ses adversaires politiques et des rivaux jaloux de sa gloire. Depuis lors , la doctrine des trahisons indirectes n'a plus reparu dans les tribunaux anglais.

Le procès de Walker , accusé d'avoir voulu favoriser l'introduction d'une armée étrangère dans sa patrie; celui de John Frost, poursuivi pour des propos séditieux, se rattachent également aux troubles qu'avait excités en Angleterre la révolution française : la révolution française, ditErskine dans l'exorde de la défense de Frost, le grand cheval de bataille de l'autorité toutes les fois quelle veut un coup d'état.

Lord Erskine a en outre plaidé une foule de causes qui ne sont pas d'un moindre intérêt. Il n'est personne qui n'ait lu , dans les Œuvres de madame de Staël , le

SUR LOUD ERSKINE. *ix sublime exorde de la défense de lladlîeld , l'assassin du roi. Le fond du procès lui fournit l'occasion d'examiner en quel cas la démence peut excuser un crime» question importante, et qu'il traita avec une remarquable sagacité'.

Dans la défense du conseil de Madras, il discuta les principes d'après lesquels on a coutume d'accorder en Angleterre un bill ou une sentence d'indemnité à tout agent du gouvernement qui viole la loi dans la vue d'un grand intérêt public.

Le talent d'Erskine se développa également dans plusieurs causesde séduction. Ce genre de procès est fort commun en Angleterre , car en ce pays où tout a son tarif et son prix , où la loi vous a pprend pour combien de schellings on peut séduire la femme de son ami , il ne manque pas de maris empressés à spéculer sur leur déshonneur.

Le discours qu'il prononça pour le révérend M. Markam, prêtre de l'église anglicane 3 celui pour l'honorable Richard Bingham auquel il en coûta cinq cents livres sterling pour avoir débauché la femme du présomptif héritier du comte de Norfolk, ont été conservés. On y reconnaît de l'imagination , de la verve, de l'indignation : ce sont là tous les mérites de ce genre de causes devenues bannales par la similitude de leurs incidens.

Lord Erskine ne parut pas dans la carrière politique avec autant d'éclat que dans la carrière judiciaire. Lorsqu'il fut appelé à la chambre des communes , ses succès avaient fait naître une grande attente ; elle ne fut pas remplie , soit que son astre ait pâli au milieu de cette

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constellation de talens qui brillait dans cette assemblée , soit peut-être, ce que d'illustres exemples ont confirmé, que de nos jours l'éloquence politique ait fait divorce avec celle du barreau.

La discussion du bill des droits du jury fut la seule circonstance dans laquelle il se montra digne de luimême.

A deTaut de l'admiration et de l'enthousiasme, Erskine mérita du moins l'estime par son honorable caractère ; enrôlé sous les bannières de l'opposition , il s'attira la considération de ses membres les plus distingués; il fut lié d'amitié à M. Fox , ce qui n'est pas un médiocre éloge. Pendant les courts instans de repos que la paix d'Amiens donna à l'Europe, il vint à Paris avec lui, et ils furent présentés ensemble à Buonaparte , premier consul, qui lui montra peu d'égards et lui demanda brusquement : êtes-vous légiste ? question qui n'était mortifiante que pour celui qui l'adressait, auquel il était honteux d'ignorer Tune des premières réputations de l'Angleterre.

En i8o5, Erskine défendit l'amiral Calder devant la commission chargée de le juger. En 1804 , il avait accepté le commandement d'un corps de volontaires sous le nom d'association de la loi.

En 1806, peu de temps après la mort de M. Pitt, il fut élevé à la pairie et nommé baron sous le titre de lord Erskine de Restormair-Castle in Cornwall. Il fut investi en outre du titre de grand chancelier et président de la chambre des ptiirs ; mais le ministère ayant changé l'année suivante , il abandonna ces fonctions,

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En 1 808 , il parla en faveur des catholiques d'Irlande > et vota l'admission de leur petition avec renvoi à un comité d'examen.

En 18 14 ? il présenta une petition au nom de quatrevingt ministres non conformistes contre le commerce des esclaves , et se félicita de voir l'abolition de la traite prendre un si grand ascendant.

Lors du voyage que les souverains allies firent à Londres au mois de juin 1814 1 U ^Llt présente à l'empereur de Russie et au roi de Prusse qui lui firent un accueil trèsflatteur. Le premier lui dit , en lui donnant une lettre qu'il avait promis de lui remettre en mains propres : « elle est de mon ami et précepteur, M. Laliarpe, a qui je dois les principes qui seront pendant toute ma vie les guides de mon cœur et de mon esprit. »

Depuis, il a publie divers écrits politiques , et Fun entre autres sur la cause des Grecs. Tous honorent son caractère, mais ils n'ont rien ajoute à la reputation de son talent.

Après une vie passée toute entière dans l'exercice de ses devoirs comme avocat et comme homme public, lord Erskine, environne de la consideration générale , jouissait paisiblement de sa gloire , et coulait dans un repos , plein d'honneur et de dignité, les derniers jours d'une vieillesse encore verte lorsque la mort est venue le frapper. C'est le lundi 17 octobre 1825 qu'il a cesse de vivre, à Almondale, maison d'habitation de feu son frère Henri.

Il était parti de Londres pour Edimbourg , trois semaines auparavant, accompagné du fils cadet de son

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second mariage qu'il allait placer dans un college en Ecosse. Il s'était embarque sur un bateau à vapeur , et revenait à Londres par la même voie ; un fort coup de vent l'obligea de relâcher à Scarboroug. Les fatigues du voyage , le froid qu'il avait ressenti , et surtout une pluie abondante qu'il avait essuyée, provoquèrent chez lui une violente inflammation. Déjà deux fois il avait été atteint de la même maladie 5 dans la seconde , on avait désespéré de lui , mais il se fit saigner jusqu'à un point qui allarma les médecins, et c'est au courage qu'il eut de mépriser leur opinion qu'il attribua sa guérison.

A la nouvelle de ce fâcheux accident , ses deux autres fils accoururent auprès de lui , mais les rapides progrès de l'inflammation ne leur laissèrent pas le temps de recueillir les derniers soupirs de leur père ; ils n'arrivèrent que pour pleurer sur son cercueil.

Lord Erskine était d'une taille ordinaire et d'une physionomie agréable 5 ses manières étaient pleines d'abandon ; il inspira de l'estime à tous ceux qui ont pu le connaître, et un vif attachement à tous ceux qui ont vécu dans son intimité ; car cet homme si énergique et quelquefois si mordant à la barre , était , dans la vie privée , d'une facilité de mœurs sans égale. Hors de l'audience, peu de personnes auraient pu soupçonner en lui un orateur ; mais lorsqu'il était entré dans l'enceinte du tribunal, qu'il se trouvait en présence du juge, au milieu d'un nombreux auditoire, alors, comme s'il eût revêtu avec la toge toute la dignité de l'avocat, il paraissait tout autre. Son regard ordinairement tranquille et doux s'animait d'une généreuse fierté 5 toute sa fi-

SUR LORD ERSKÎNE. xxîij gttre prenait une expression grave et noLle qui inspirait le respect et commandait l'attention.

Lorsqu'il parlait , son geste e'tait rare et fixe ; sa voix claire et facile, mais peu variée d'inflexions, comme il convient à un homme qui discute; cependant elle s échauffait par intervalles ; il savait , au besoin , trouver des accens pathétiques ou des tons railleurs ; l'habitude générale de son corps e'tait celle d'une noble simplicité.

Le caractère de l'éloquence de lord Erskine est la force et l'entraînement : on loue aussi avec juste raison la belle ordonnance de ses discours ; après un exorde plein d'insinuation et d'adresse , car il excelle en cette partie de l'oraison , il pose l'ëtat de la question avec une rare sagacité, et l'un de ses mérites est de ne s'en jamais e'earter ; tousses mouvemens oratoires naissent du fond du sujet ; il ne les emploie qu'avec reserve , et les jette à l'improviste, rapides et brillans comme l'éclair.

Mais ce qu'il faut surtout admirer en lui, ce sont ses discussions de loi. Nul ne sut jamais mieux se placer au sommet d'une grande question , et dominer toute la cause d'un seul coup d'oeil ; sans s'égarer dans le vague des theories , il connaît le point precis de l'elevation que comporte son sujet; il y atteint sans effort j de là, par une deduction rapide, il descend jusqu'à ses dernières consequences , expliquant tout , développant tout, et renversant d'un seul mot les objections qu'il rencontre; ajoutez , un style simple et fort, une inépuisable fécondité de développement , une chaleur de raisonnement, une verve d'argumentation qui entraîne et qui subjugue.

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Aussi la gloire qu'il s'est acquise n'a rien de périssable. Il n'a pas manque au barreau de parleurs ingénieux qui ont su charmer l'oreille 'de l'auditeur; leur renommée a passe avec ceux qui les avaient applaudis ; mais celle d'Erskine est établie sur de plus durables fondemens; c'est dans les livres des lois anglaises que ses titres sont inscrits; son nom rappelle en Angleterre les plus importantes reformes; il y vivra dans la mémoire aussi long-temps que les trahisons indirectes y seront détestées , que la presse y sera libre, et que les jures y jouiront de leurs droits.

Tel fut lord Erskine , l'un des hommes les plus remarquables dont l'Angleterre puisse s'honorer. « Il a montre', disentles critiques d'Edimbourg, qu'une basse et servile soumission au pouvoir n'est pas toujours la voie la meilleure pour arriver aux honneurs. Il a ëlevë le caractère de l'avocat anglais au-dessus de ce qu'il avait e'té jusqu'ici , et donne un illustre exemple de patriotisme et d'indépendance uni au plus profond savoir, et couronne du plus beau succès.

« Sa vie toute entière a prouve combien un seulhomme peut contre la corruption de son siècle , et tout ce que la liberté publique a droit d'attendre de l'habileté secondée par le courage. Tant que l'administration de la justice se maintiendra pure de toute corruption , que les juges seront surveillés par les regards scrutateurs d'un barreau éclairé et d'un public jaloux de ses droits ; tant que le jury pourra connaître et exercer ses nobles fonctions, que le ciel nous conserve un seulavocat de talent et de probité , et advienne que pourra , notre sûreté indivi-

SUR LORD ERSKÏNE. xxv duelle demeurera toujours inviolable : dût noire constitution entière s'engloutir dans le grand naufrage de toutes nos libertés , ce serait là pour nous une dernière planche de salut ! »

Voilà à quelles bautes destinées est appelé l'avocat en Angleterre et aussi en France. Certes notre barreau n'a rien à envier au barreau anglais. La France , patrie de tous les arts , reclame à juste titre la palme de l'éloquence ; mais elle ne met pas son orgueil à repousser toute illustration étrangère ; hospitalière pour tous , elle l'est surtout au génie ; les succès d'autrui ne l'irritent pas, au contraire ils reveillent en elle une généreuse emulation. Puissent les discours d'Erskine , aujourd'hui connus parmi nous, lui susciter un rival qui l'efface !

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