Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais
John Piiilpot Curran naquit , le 24 juillet lySo , à Newmarket , petite ville du comte de Cork en Irlande. Son père James Curran , quoique réduit à l'humble charge de senëchal dans la cour-baron de Newmarket, était néanmoins un homme de talent et d'éducation.
La généalogie de ce célèbre orateur a donné lieu à diverses conjectures ; cependant on ne connaît rien de certain à cet égard. M. Phillips, dans ses Souvenirs de Curran, publiés en 1818, en parlant de la famille de son ami, fait cette observation : i< Une circonstance i^^** pourra paraître étrange , c'est que ses ancêtre*^ jjaternels vinrent en Irlande comme soldats de O^-'mwell^ ainsi , le plus dévoué citoyen qu'elle ait >mais nourri descendait de Fun de ses implacables ^oppresseurs. « Si tous ses 2, I
oppresseurs lui avaient laisse de tels descendans , certes elle aurait trouve', dans leur talent et leur patriotisme , quelque adoucissement et même une compensation entière à leurs cruautés.
On croit pouvoir affirmer avec certitude que, dans l'origine , le nom des ancêtres de Curran était Curwen. Sa mère s'appelait Philpot ; elle appartenait à une ancienne et respectable maison irlandaise; c'était une femme d'un esprit rare , les délices du cercle qu'elle fréquentait, l'arbitre et l'oracle de tout son voisinage; aussi Curran , pënëtrë de tout ce qu'il devait de reconnaissance à celle qui lui avait transmis avec son sang toutes les belles qualités de son aipe, avait coutume de dire qu'il ne pouvait se vanter d'avoir reçu de son père que le très-modeste he'ritage d'une figure ingrate et d'un extérieur déplaisant ; mais que si le monde avait jamais reconnu en lui quelque chose de plus noble que les traits de son visage, c'était sa tendre mère qui avait lëguë à son enfant une partie des tre'sors de son esprit. » Dès ses premières années , il était pour elle un sujet d'enthousiasme , répétant ses contes , redisant ses plaisanteries ; depuis , lorsqu'il fut devenu la lumière du sénat et l'ornement du barreau, on lui a souvent entendu répéter qu'il était redevable à ses soins affectueux et éclaires de tous les mérites qu'il pouvait posséder.
était encore petit garçon à l'école de Newmarket lorsqu'un loueur de marionnettes arriva dans la ville au grand contente^.. >U de tout le voisinage ; et les tours de M. Punch ' et son éloquence bouffonne firent bientôt
' C'est le nom que Jes Anglais donnent à leurs polichinelles.
SUR LA VIE DE CURRAN. 3 oublier tout autre amusement. En celte occasion , le jeune Cm ran s'illustra par un exploit digne de mémoire. Ce fut, avait-il coutume dédire , la première étincelle de son génie oratoire. Le souffleur de M. Punch se trouva subitement indisposé , et voilà le spectacle tout entier menacé d'une ruine certaine. En ce pressant embarras, le petit Curran se propose au directeur pour remplacer le souffleur ; son offre est acceptée avec joie. Pendant quelques instans il fit merveilles ; encouragé par le succès , le jeune souffleur , en présence d'un nombreux auditoire, commença d'abord à s'étendre sur les politiques de village, puis il fit la peinture des foires, effleura la chronique amoureuse , glosa sur les auditeurs et même sur le curé de la paroisse.
C'était une corde délicate à toucher j un cri général s'éleva , et tous les assistans votèrent , par acclamation, un arrêt de bannissement contre M. Punch. Le souffleur cependant demeura modestement caché , se dérobant aux honneurs dus à son talent. M. Curran , par la suite , a déclaré plusieurs fois qu'il ne produisit jamais plus d'effet sur un auditoire que dans l'humble rôle du souffleur de M. Punch.
Mais de toutes les aventures qui se lient à l'histoire des premières années de Curran , la plus extraordinaire est celle-ci ; comme elle décida du sort de toute sa vie, nous avons cru devoir la rappeler telle que la raconte M. Phillips , comme la tenant de la bouche même de son ami.
Curran parlait du temps où cette rencontre arriva, et qui forme une époque si intéressante dans sa vie.
« Jetais alors, disait-il, un petit demon de malice et d'espièglerie, passant toute la journée à étudier les ridicules des gens âges , et la moitié de la nuit à les contrefaire pour l'amusement de mes jeunes camarades. Dieu sait comment aurait fini tout cela, mais, ainsi que le répétait toujours ma pauvre mère , j'étais ne' pour être un grand homme.
(( Un matin je jouais aux billes dans le jeu de boules du village , léger d'argent , plus léger encore de soucis; propos railleurs, bons mots, saillies circulaient gaiement à la ronde 3 les gagnans riaient, les perdans trichaient , quand tout à coup parut au milieu de nous vm étranger d'une figure respectable et pleine de bonté. Sa presence ne jeta pas le moindre embarras dans notre joj^euse partie; il paraissait se charmer de nous voir; ses manières e'taient toutes bienveillantes, et les jours de son enfance (après tout, les plus heureux que nous ayons) lui revenaient peut être alors en la mémoire : que Dieu le bénisse î Je vois encore , à travers un demisiècle écoulé , sa véne'rable figure, telle qu'elle m'apparut dans le jeu de boules aux jours de mon enfance. Son nom était Bojse; c'était le recteur de Newmarket ; il se prit pour moi d'une affection toute particidière. Je gagnais en ce moment ; j'étais plein d'espiègleries ; je n'avais que malices en tête , et je n'en étais point avare. Quelques confitures suffirent pour m'attirer chez lui. J'appris du pauvre Bojse mon alphabet et ma grammaire avec les premiers élémens des classiques. Il m'enseigna tout ce qu'il savait, et puis il m'envoya à l'école à Middleton , enfin il fit de moi un homme.
SUR LA VIE DE CURRAN. 5 « Je me rappelle qu'environ trente-cinqans après, lorsque déjà je tenais un rang au barreau , que j étais membre du parlement et possesseur d'une jolie maison à Ely-place, revenant un jour de l'audience, je retrouvai un bon vieillard assis tout seul dans mon salon , les pieds familièrement places sur chacun des côtes de la cheminée, et dont toutes les manières indiquaient un homme qui
se croit chez lui : il se retourna , c'était mon ami
du jeu de boules j je me précipitai dans ses bras 5 je l'arrosai de mes larmes 3 les paroles ne peuvent décrire la scène qui suivit : « Vous avez raison j cette cheminée est à vous , ces tableaux sont à vous , cette maison est à vous ; vous m'avez donne tout ce que j'ai , mon ami ! mon père! >j II dîna avec moi , et, le soir j'aperçus une larme mouiller ses beaux jeux bleus lorsqu'il vit son pauvre petit Jaquet, la créature de sa bonté, se levant dans la cliambre des communes pour répondre à Vhoiiorahle membre. Pauvre Boyse ! il a maintenant quitté la terre 3 nul n'aura pu présenter au tribunal suprême une vie plus pleine de bonnes actions. Ce vin- là aussi est à lui , buvons à sa mémoire ! »
Cet excellent homme , le protecteur de la jeunesse de Curran , prélevait, chaque année, dix livres sterling sur les revenus de sa cure pour entrenir son élève à l'école de Middleton, Les souvenirs de la vie de collège ne fouinissent ordinairement que des événemens sans intérêt, et cette époque de la vie de Curran n'offre rien de remarquable.
* En Angleterre , les séances du parlement se tiennent le soir ; il en était ainsi eu Irlande,
De l'école de Middleton , il passa au college de la Trinité, à Dublin , où il entra comme pensionnaire eu 1769, étant alors dans sa dix-neuvième année. A cet âge, les écoliers d'aujourd'hui ont presque tous termine leurs cours. Curran y étudia avec ardeur et avec succès les classiques de l'antiquité pour lesquels il professa toujours une ardente admiration. Son excellente mère eût vivement desire qu'il eût pris les ordres, et ses amis lui avaient promis de lui faire obtenir une petite cure. 11 paraît qu'il consentit à ce projet jusqu'à la seconde année de ses etudes, où un fort vulgaire incident le détermina de préférer la barre à la chaire.
Pour le punir de quelque negligence dans un de ses devoirs , le docteur Patrick Duigenan , son censeur, le condamna ou à payer une amende de cinq shellings , ou à traduire en latin un numéro du Spectateur. Curran prefe'ra la traduction. Au jour fixe, la tâche imposée ne fut pas remplie , et il ne put donner qu'une mau/aise excuse^ pour cette seconde faute, il fut con damne à prononcer , du haut de la chaire de la chapelle du college^ un discours latin à la louange de la discipline. Il remplit cette tâche avec l'admiration de tous, excepte du censeur qui trouva , dans le tableau moqueur d'une perfection idéale , trace' par le jeune orateur , une amère satire de sa personne. Curran , à peine descendu de la chaire , fut mande devant le directeur pour rendre compte de sa conduite. 11 le fit d'une manière si ingénieuse qu'il fut renvoyé avec de légers reproches, ses compagnons , à son retour, se pre'cipitèrent autour de lui; ils apprirent les particularités de son acquittement, et pleine
SUR LA VIE DE CUKRAN. 7 d'admiration pour les talens qu'il avait déployés, ils lui désignèrent unanimement le barreau comme la voie la plus sûre à la fortune. Cette circonstance fixa son choix; il ne s'en est jamais repenti depuis.
Sa mère seule ne s'en consola jamais. Aux plus beaux jours de la gloire de son fils , elle déplorait encore un evènèment qui , disait-elle, avait privé le monde d'un si admirable prédicateur , ajoutant que , sans son inconstance, elle aurait eu le bonheur de mourir la mère d un évêque; mais tout alla pour lé mieux. Si Curran se fût sans doute montré prédicateur éloquent , certes il n'eût été ni un bon curé de paroisse, ni un évêque exemplaire.
Les avocats irlandais sont obligés de venir étudier à Londres; ces années de noviciat sont ordinairement fort tristes pour les enfans de familles peu aisées. Curran commença ses études en droit en 1775, et fut admis dans Middle temple Plusieurs de ses lettres qui ont été publiées, donnent d'intéressans détails sur la ma* nière dont il supportait sa nouvelle situation , loin de tous ses amis et de ses jeunes admirateurs , et jeté , sans fortune et sans protection , au milieu d'un peuple égoïste et vénal.
Il paraît que, pendant les trois années qu'il passa à
* Tous les étudians en lois, à Londres, logent ou travailknl dans de grands bâtimens appelés inns ( auberges ) , dans lesquels ils trouvent réuni tout oe qui peut être nécessaire à leur instruction ; il y a plusieurs de ces inns à Londres : les plus célèbres sont Temple inn ( l'auberge dn Temple ) , qui se divisent en plusieurs parlies , au nombre desquelles est Middle temple. (Temple mitoyen) j y aussi Lincoln's fields inn , et plusieurs autres.
Londres , il n'eut de rapport avec aucun des hommes célèbres qui brillaient à cette époque. Il voyait Garrick au théâtre, et lord Mansfield sur le tribunal. Ces deux noms composent toute la liste des hommes illustres qu'il connut : quelques compatriotes , pauvres et ignores comme lui, formaient son unique société' 3 ils vivaient dune manière vertueuse et honorable, ne contractant aucune dette, ne commettant aucun excès. Curran se levait de très-bonne heure, étudiait attentivement jusqu'à dîner, puis, le soir, il assistait ordinairement à quelque conference composée de ses compagnons d'ëtude.
C'est dans l'une de ces sociétés qu'eut lieu son premier essai dans lart de la parole : quand son tour fut arrive , il se leva et dit : a M. le président.... » Aussitôt son embarras devint visible ; ses amis se mirent à crier : écoutez ! écoutez ! Ces témoignages d'approbation , loin de le rassurer, ne firent qu'accroître son trouble, et celui qui se montra depuis le plus éloquent et le plus intrépide orateur de la barre irlandaise, s'assît plein de confusion sans pouvoir prononcer un seul mot.
Il obtint plus de succès dans une autre société , appelée les Diables de Temple-hai\ Un soir , la discussion était engagée, et un membre de peu de talens avait la parole 5 choqué des signes visibles de mécontentement que donnait Curran , il l'apostropha subitement sous le titre à'oratcur muet^ qui sans doute possédait une merveilleuse éloquence, mais auquel il recommandait d'en faire preuve à l'avenir par quelque méthode plus populaire que par son silence. Piqué de cette raillerie , Curran répliqua par un torrent d'invectives qui étonna
SUR LA VIE DE CUFxPxAN. 9 ses compagnons , lui valut l'honneur de souper avec le president de la société , et lui fit une haute réputation de talent.
Curran suivait régulièrement diverses autres conférences, et il y parlait souvent. Il se distingua surtout à la célèbre société de Rohin-Hood et à celle qui se réunissait', les dimanches, à Brown-Bear dans le Strand^, où Ton agitait des questions religieuses. Dans cette dernière société , comme il soutenait toujours les droits des catholiques , et qu'il portait un grand surtout brun sur son habit noir, on le prit pour un prêtre , et on le désigna sous le nom du petit jésuite de Saint-Omer.
Outre ces exercices publics, Curran se livrait, en son particulier, à d'infatigables études, s'accoutumant à discuter des questions imaginaires , déclamant chaque jour devant un miroir pour acquérir la noblesse de l'action, et étudiant avec soin le ton et la manière des plus célèbres orateurs. Les écrivains auxquels il empruntait ordinairement les sujets de ces déclamations solitaires , étaient Junius et lord Bolin broke. Le poète' qu'il admirait le plus passionnément était Thompson. Il récitait aussi quelquefois des morceaux de Milton -, mais, dans un âge plus mûr, il se dégoûta de ce grand poète : l'un de ses passages favoris était l'oraison funèbre d'Antoine sur le corps de César, telle qu'on la trouve dans Schakespéare ; il en recommanda toujours la lecture aux jeunes avocats.
Curran était âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il païut pour la première fois à la barre irlandaise , â la session de la Saint-Michel 1776. 11 existe entre le goût qui y
lo NOTICE
domine et celui qui règne au barreau anglais , une difference bien surprenante; autant l'éloquence anglaise en est en general froide, correcte, méthodique, autant l'éloquence irlandaise est brillante, impétueuse, passionnée. Quel en est le motif? J'aurais quelque peine à l'attribuer, comme on Ta fait, à des différences de climat ou de caractère entre ces deux peuples. Les troubles continuels dont l'Irlande a etë agitée, et surtout l'ignorance des jures devant lesquels parlait l'avocat qui devait s'attacher moins à les convaincre qu'à les entraîner, paraissent en fournir de plus satisfaisantes explications. Quoi qu'il en soit, ce goût general qui dominait alors s'accommodait merveilleusement au génie de Curran.
Ce fut en la cour de la chancellerie qu'il plaida sa première cause : à son début devant les tribimaux, un secret sentiment de crainte vint encore paralyser toutes ses forces ; il n'avait, d'après ses instructions, que quelques mots à lire ; il les prononça d'une voix tremblante et inintelligible. Lord Lifford, alors grand chancelier, en le priant de répéter ce qu'il avait dit et d'élever la voix , accrut à tel point son trouble qu'il ne put plus articuler un seul mot; les pièces lui tombèrent des mains : un de ses amis, assis près de lui, les releva , et mit le comble à l'émotion de Curran. D'après d'aussi défavorables commencemens , ce n'est pas merveille si , pendant quelque temps , il ne gagna que de très-modiques honoraires. La première année, il ne reçut que quatre-vingt-deux guinées ; la seconde de cent à deux cents, mais ses profits allèrent, chaque année, en augmentant.
SUR LA VIE DE CURRAN. ii Celait surtout lorsqu'il s'agissait de repousser une attaque, ou de dénoncer une injustice, que son esprit s'élevait, et que son eloquence brillait sans rivale. Dans le procès d'un pauvre prêtre catholique , qui , lâchement insulte' par lord Doneraile, introduisit une action et obtint contre lui des dommages-intérêts considerables, Curran plaida avec une énergie qui étonna tous les auditeurs : en décrivant tout ce qu'avait de hideux la brutalité de cette insulte non provoquée, il traça un si horrible portrait de M. Saint-Leger, parent de sa seigneurie et Tun de ses témoins , que celui-ci lui en demanda reparation. Curran accepta et sortit aussitôt. Arrives sur le terrain , M. Saint-Leger dit à son adversaire de tirer le premier : « Non , monsieur, repondit Curran , je suis ici sur votre invitation , c'est à vous d'ouvrir le bal. » Saint-Leger , homme violent et irrite', tressaillit en faisant feu 3 et, comme il mourut quelques jours après , le bruit courut dans Munster qu'il avait été tué par l'explosion de son pistolet. Cet événement fit à Curran une réputation de bravoure, et le courage avec lequel il avait plaidé cette cause , désertée partout le barreau, lui acquit parmi le peuple une popularité qui, croissant chaque jour, par l'énergie avec laquelle il remplissait les devoirs de son ministère, s'éleva jusqu'à un enthousiasme dont il n'y avait pas eu d'exemple depuis le temps de Swift \
En 1779, Curran fut reçu membre d'une société connue sous le nom des Moines de Saint-Patrick , fondée , cette même année , par son docte ami , Je lord pré-
• Voyez la vie de Swift, par le docteur Johnson.
sklent Avoiimorc ; cette reunion, appelée communément l'ordre «.les Moines du lire-houclion , renfermait les hommes les plus distingues de l'Irlande.
Il était, depuis environ sept ans à la barre, lorsque M.Longfield (depuis lord Longueville) le fîtentrer à la chambre des communes avec le célèbre M. Henri Flood pour le bourg de Kilbcggan; au parlement suivant, il acheta lui-même sa place pour le bourg de Rathcormack. Dans toutes les grandes questions qui intéressèrent les libertés ou la prospérité de l'Irlande , il parla avec une courageuse ardeur, et exprima plus d'une fois la plus énergique indignation contre la barbare politique qu'exerçait le ministère anglais sur sa malheureuse [)atrie; mais comme la publication de ses discours politiques ne fut jamais surveillée par lui, ils nous sont parvenus tout défigurés , les mercenaires écrivains qui en ont rendu compte , les ayant mutilés pour plaire à ceux qui les paj^aient.
En 1785, une querelle s'engagea entre Currari et M. Fitzgibbon , alors procureur-général. Elle prit naissance dans la chambre des communes , et porta un coup funeste à la fortune de l'avocat. Ils se battirent et se séparèrent encore plus irréconciliables. Curran , plein d'un mépris profond pour l'insolente hauteur de cet homme que ne tempérait pas la plus légère étincelle de génie 5 et Fitzgibbon , irrité de la supériorité de Curran et de son inQcxiblc patriotisme. En 1787, M. Curran visita la France , et , l'année suivante , il alla en Hollande ; en 1789, la maladie du roi ayant forcé de constituer une régence, Curran se montra l'un des plus zélés à
SUR LA VIE DE CURRAN. i3 soutenir que îles pouvoirs saus restriction devaient être accordes au prince de Galles comme regent.
Sa courageuse conduite à la chambre des communes, en 1790 5 l'exposa, de la part des satellitesdupouvoir , à des menaces jusqu'alors sans exemple. Cette audacieuse et abominable tentative pour épouvanter les representans d'un pays appelé libre , fut dénoncée par lui avec l'accent d'un sublime et généreux dëfi. Quelques jours après j un homme , désigne comme le directeur de la presse, écrivain vendu au gouvernement, son agent notoirem.ent salarie dans la ville , et son rapporteur dans la chambre des communes , fut l'objet des critiques de Curran , qui se plaignit hautement de la prodigalité des ministres à stipendier un pareil homme des deniers de l'état.
Ce miserable, encourage par la certitude de l'impunité, eut l'audace de s'approcher de Curran dans l'endroit le plus fréquente de Dublin , et d'agiter son bâton vers lui avec un geste trop caractérise pour qu'on pût se méprendre sur ses intentions ; dédaignant de venger cet outrage sur un aussi vil adversaire, qu'il regardait justement comme au-dessous de son ressentiment, Curran envoya l'un de ses amis au major Hobart, le secretaire d'etat, pour lui demander de chasser cet homme de son service, et désavouer ainsi publiquement l'insulte faite à l'im des membres du parlement. Le major Hobart repondit qu'il n'était pas en sa puissance d'exclure qui que ce soit du service public , et renvoya froidement Curran à se pourvoir devant la chambre des communes pour qu'elle vengeât elle-même ses privileges attaques.
i4 NOTICE
Ciinan, qui ne connaissait que trop le caractère de la chambre , et lespèce de reparation qu'il devait attendre de sa vénale majorité , accusa le major d'user à son égard d'une pitoyable et insultante excuse. Une correspondance assez vive s'engagea entre le major et Curran elle se termina par un duel qui n'eut de fâcheux résultats pour aucune des parties.
Cependant M. Fitzgibbon ayant ëtë ëleve' à la pairie, et nomme lord chancelier d'Irlande, prouva, par sa conduite envers Curran, que ses animosités e'taient non moins opiniâtres qu'envenimées. Il fit tout ce qu'il put pour le ruiner dans l'exercice de sa profession , et bientôt les cliens craignirent de confier leurs intérêts à un avocat qu'on voyait clairement n'avoir pas l'oreille de la cour. Curran vit subitement ses honoraires décroître de plus de mille livres sterhng par an, et la somme totale de ses pertes , pendant que lord Clare exerça ses fonctions de chancelier, est estimée à près de trente mille livres sterling.
Ce défaut d'affaires n'avait pas laisse à Curran une seule occasion d'exprimer son juste ressentiment contre son implacable et puissant ennemi, lorsqu'enfin une contestation ëlevëe sur les droits du sheriff et des communes de Dublin d'ëlire l'alderman Howison à la place de lord maire, fut portée devant le conseil prive où lord Clare présidait. En cette circonstance, les portes du conseil prive ayant etë ouvertes comme celles d'une cour de justice ordinaire, l'enceinte se remplit des plus notables et des plus riches habitans de Dublin. Curran fut charge de soutenir la validité de l'élection de Tal-
SUR LA VIE DE CURRAN. t5 derman Howison ; ce qu'il fît dans un lumineux et eloquent discours. En traçant le tableau du precedent lord chancelier , il peignit des plus vives couleurs son ennemi qui, dans la contenance d'une furie, fut oblige de dévorer en silence la rage qui le consumait.
En l'année 1794 7 l'Irlande offrit un spectacle de misère et de souffrance impossible à décrire. Le mécontentement , produit par une impëritie dans l'administration dont on ne trouve aucun exemple dans l'histoire des nations civilisées , et la barbare determination prise par le pouvoir de combattre toute tentative de reforme, poussèrent enfin ce miserable peuple à des actes de révolte ouverte. M. Hamilton Rowan fut poursuivi par le gouvernement pour un libelle séditieux, et Curran fut choisi pour le défendre. Son discours , en cette occasion , est regarde comme l'un des plus beaux morceaux qu'il ait prononce à la barre. Il excita l'enthousiasme d'un nombreux auditoire, et lorsqu'il sortit de la cour, tel était l'enivrement du peuple, qu'il le reconduisit chez lui en triomphe. Cependant le jury, dont l'impartialité était tout au moins suspecte , déclara M. Rowan coupable, et il fut condamné à une amende et à un emprisonnement.
A celte époque , le gouvernement prodigue de gratifications, de titres et de pensions, s'était asservi presque tous les talens du barreau irlandais. Mais Curran n'était point un homme que l'on pût acheter , et son admirable éloquence qui s'exerçait à dévoiler les honteuses et tyranniques mesures du pouvoir^ faisait craindre au ministère qu'il ne nuisît au succès de ses projets d'asser-
iG NOTICE
visscmcnt. Dans toutes les causes de trahison ou de se'ditioîi auxquelles Curran prit part , soit que le verdict fût favorable ou contraire , les serviteurs des ministres eurent la mortification de voir que la magie de son eloquence excitait une sympathie populaire pour 1 accuse , et une haine universelle contre l'accusateur.
On savait depuis long-temps que la force ne pouvait intimider Curran. On pensa que les conseils de l'amitic auraient peut-être sur lui assez d'influence pour le faire deVier de la route qu'il avait prise en se vouant à la defense des mëcontens.
M. Wolfe , depuis lord Kilwarden , alla donc , à peu près vers cette époque, lui faire une visite. Curran était retenu malade dans son lit. Lord Kilwarden lui offrit des honneurs et des recompenses s'il voulait abandonner à leur malheureux sort les victimes du pouvoir. Vous vous êtes lie, dit ravocat-genëral d'un ton plein de douceur et d'amilie , à une faction désespérée qui finira par vous abandonner. Curran, touche' de la bonté de M. Wolfe , mais bien déterminé à ne pas suivre ses avis , lui répondit qu'il connaissait bien mieux que lui les hommes auxquels il s'était associé , que ce n'était pàs une faction désespérée, que leur cause était celle de l'Irlande j et que, dût-elle être flétrie de la honte ineffaçable qui s'attache toujours à la défaite, il ne regretterait jamais d'avoir uni son sort à celui de pareils hommes et d'une pareille cause.
Curran défendit bientôt après le révérend William Jaclcson, prêtre de l'église anglicane, accusé de haute trahison en 1794* Jackson fut déclaré coupable sur la
SUR LA VIE DE CURRAN. 17 deposition d'un miserable appelé Cockajne , autrefois son avocat et son intime ami. Ce jugement est deméure' célèbre par plus d'un motif. C'était la première cause de ce genre jugée en Irlande depuis près d'un siècle, en outre, elle donna lieu à l'étonnante décision qui établit comme loi cette redoutable doctrine qu'en Irlande un seul témoin suffit pour convaincre un prf sonnier accusé de haute trahison. Curran combattit c principe avec une chaleur de sentiment et une énergie d'expression bien dignes de cette grande circonstance. a Quoi donc! s'écriait-il dans son discours, quoi donc! ce souffle, qui ne pourrait pas même ternir la réputation d'un Anglais, pourra-t-il , en Ij lande, emporter un homme hors de cette terre où nous vivons »
' Le 3o avril 1794» lorsque M. Jackson fui conduit devant la cour pour entendre son arrêt de mort, on le vit s^appuyer sur la balustrade, sa figure était troublée, mais son esprit paraissait recueilli; il appela par un signe i'un de ses conseils , et faisant un effort pour lui serrer la main dans sa main défaillante et humide do sueur, il lui dit, avec Faccent d"'une joie sombre , ces dernières paroles de Pierre mourant : Nous auons trompé le séiiat. Au même instant, le procureur-général entra, et demanda à ia cour de prononcer son jugement. L'accusé fut en conséquence conduit a la barre : là il offrit un s])cciacle également horrible et touchant. Tout son corps était dans un état de transpiration abondante ; lorsqu'on lui èia son chapeau , une vapeur épaisse s'éleva de ses tempes et de sa têle ; derapideset irréguliers mouvemcnsde convulsion l'agitaient de momensen momens ; son œil était presque fermé , et lorsqu'il s'ouvrait par intervalle , xin regard mourant indiquait que l'instant de la dissolution n'était pas éloigné. Ou lui ordonna de se lever, il rassembla le reste de ses forces pour demeurer dohout j mais tous ses efforts paraissaient vains, il se tenait chancelant d'un côté et d'autre, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'altitude d'un, homme ferme ; sa figure , par un dernier effort , portail l'expression d'un calme étudié. Ce fut eu cet élat qu'il soutint les rigoureuses paroles de la loi et les regards de la multitude : le greffier de la couronne lui ordonna ensuite de lever la main droite j il la détacha de l'autre et essaya
i8 NOTICE
Le 22 décembre 1797 7 ^* Pierre Finnerty fut poursunn pour avoir publié dans les journaux un libelle contre le comte Camden, lord lieutenant d'Irlande. Curran déploya, dans la défense de cet accusé, des ressources si extraordinaires qu'il dépassa l'attente publique 5 il n'avait pas eu même le temps de lire ses instructions, et beaucoup moins encore de préparer son discours; car les pièces lui furent à peine remises quelques minutes avant que la cause fût appelée : la belle improvisation à laquelle il se livra, fut, de son aveu , le plus beau triomphe qu'il obtint dans tout le cours de sa carrière judiciaire.
L'exorde de ce discours est remarquable par l'audaeicuse énergie qu'il respire. On concevrait à peine qu'un avocat eût pu tenir un pareil langage devant un jury , si l'on ne savait jusqu'à quel point était portée la licence de la parole dans les tribunaux irlandais. Les plus
de la soule'ver , mais elle retomba au même insiant. Tel était son état lorsqu'on lui demanda, dans le simple et solennel langage de la loi, ce qu'il avait maintenant à dire pour s"'opposer à ia condamnation et Texecution de la peine de mort. Curran prit alors la parole , et adressa quelques argumens à la cour tendant à faire arrêter le jugement : une discussion assez longue sVngageaj l'étal de M. Jackson devenait de plus en plus alarmant : Curran demanda le renvoi de la cause sur ce fondement que le prévenu se trouvait dans un état qui rendait toute communication entre son conseil et lui imj>raiicable. Lord Clonmel crut que, dans Fintérêt du prisonnier, il fallait presser la décision : les fenêtres de la cour furent ouvertes pour donner quelque soulagement au malade , et la discussion reprit son cours. Mais déjà les symptômes de la mort assiégeaient de toutes parts ce malheureux, soq agonie était visible ; enfin , ])endant que M.Ponsonby, qui suivit Corlan, développait de nouveaux motifs pour faire arrêter le jugement, le prévenu se pencha sur la balustrade et expira : une enquête eut lieu, et l'on découvrit qu'il avait pris un poison métallique.