‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 3)Chapitre 2 sur 35 · SUR LA VIE DE CURRAN · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE CURRAN

vives et quelquefois les plus indécentes altercations s'engageaient journellement entre le juge et Tavocat; le juge lui-même était souvent l'agresseur, elles traits de la plus mordante satire étaient lances de part et d'autre avec une égale animositë^ la vie de Curran en fournit plus d'un exemple.

Un jour , entre autres , en réfutant une opinion émise par le juge Robinson , il avança qu'il n'avait rencontre la loi citée par sa seigneurie dans aucun des livres de sa bibliothèque; sur quoi sa seigneurie ayant repondu d'un ton railleur qu'il craignait bien que celte bibliothèque ne fût pas très-considerable, l'avocat offense, faisant allusion à quelques pamphlets anonymes récemment publies par ce magistrat, lui repondit : « Ma bibliothèque peut être peu considerable , mais je remercie le ciel de ce qu'au nombre de mes livres on ne rencontre aucune des misérables productions des pamphlétaires du jour; je trouve beaucoup plus instructif, milord, d'étudier de bons ouvrages que d'en composer de mauvais. Mes livres sont en petit nombre, mais leur titre m'indique toujours le nom de leur auteur , et les rayons de ma biblothèque ne sont pas déshonorés par ce ramas de pitoyables absurdités que leurs auteurs même rougissent d'avouer. »

L'une des occasions où Curran parut à la barre avec le plus de succès, ce fut dans la cause de M. Patrick Finney , au mois de juin 1796. En plaidant pour cet accusé j il défendait , par le fait , quinze autres prévenus, contre lesquels existaient les mêmes griefs de trahison . et les mêmes preuves. Le principal témoin pour la cou-

loniie était un abominable délateur nomme O'Brien , Tun de ces monstres qui trafiquent du sang humain, et auxquels les discordes civiles fournissent une abondante moisson. L'infamie de sa vie passée et labsurditë de son récit furent si clairement démontrées , que le jurj^, par un effort de fermeté, très-extraordinaire à cette malheureuse époque , acquitta Finney. A la session suivante, les quinze autres pre'venus furent en consequence de'chargës de l'accusation. Le lecteur apprendra , non sans contentement, que cet infâme O'Brien fut, deux années après , juge pour crime de meurtre; par une compensation de justice, Curran , qui avait arrache' Finney de ses mains, fut charge de diriger la poursuite : O'Brien fut condamné et exécuté. *

L'année 1798 sera mémorable à jamais dans l'histoire de l'Irlande. Ce fut à celte fatale époque qu'un malheureux peuple, long-temps outragé, insulté et opprimé , leva l'étendard de la révolte. Les excès commis des deux côtés pendant cette courte mais terrible lutte sont trop affreux pour être ici retracés j d'une part, les cruautés d'une soldatesque sans frein, sans morale, sans discipline, à laquelle le général Abercromby reprochait d'être formidable à tous, sauf à l'ennemi; de l'autre, les actes de fureur d'une nation entière, enflammée de désespoir et de vengeance, distinguent et souillent ce déplorable événement.

Plus de cinquante mille insurgés périrent dans les champs de bataille, sur l'échafaud, ou dans l'exil. Le gouvernement, de son côté, ne perdit pas moins de vingt mille hommes , proportion immense lorsque la

SUR LA VIE DE CURRAN. 21 desti iiction frappe sur la partie la plus utile de la population , sur des hommes tous dans la vigueur de l'âge, et dont l'industrie, dirigée par une administration bienveillante et sage, serait devenue une soiuce de richesses pour la patrie.

Quand la tranquillité fut rétablie, on résolut de mettre en jugement les plus illustres chefs de la rebellion. Les premières victimes dont on fit choix furent deux frères, Henri et John Sheares, tous deux en la fleur de la jeunesse, tous deux membres du barreau de Dublin. Le plaidoyer de Curran , pour ces infortunes , fut prononce' après minuit; jamais plus touchantes paroles ne sortirent de sa bouche.

A ce jugement qui eut lieu le 4 juillet 1 798 , succéda celui de John M'Cann, le 17 juillet; celui de William Michael Byrme, le 20; celui d'Olivier Bond, le 25 du même mois, les deux premiers furent condamnes et executes. Les discours de Curran , dans l'une et l'autre de ces deux causes, renfermaient une effrayante pehiture de l'infâme Reynold, le délateur et le principal témoin de la couronne. Ils furent supprimés avec soin^ Son plaidoyer, dans la cause de M. Bond , a été cousin» déré au barreau comme sa plu6 belle défense dans les causes politiques de 1798.

Le jugement de M. Bond fut immédiatement suivi > par un acte d' attainder contre trois des chefs de la dernière rebellion qui avaient péri au milieu des trou-

' Un acte Ôl'' attainder est un acte que rend Je parlement anglais dans les cafl extraordinaires, et en vertu de sa souveraine puissance, pour déroger à la loi commune, soit qu'il inflige des peines plus graves, soit qu'il ci ée-

3)les, mais que leurs propriétés et leurs rangs exposaient à cette vengeance posthume. Ces chefs étaient lord Edouard Fitzgerald , et MM. Cornelius Grogan et Beauchamp Bagenal Harvey, La mort du lord Edouard, jeune gentilhomme recommandahle par ses ilhistes alliances et ses qualités personnelles, excita dans l'esprit public un vif intérêt 5 dénoncé par Reynold , il trompa , pendant quelques semaines, la poursuite des officiers de justice 3 ayant été enfin découvert dans une obscure maison de Dublin , on voulut le saisir j il se défendit en désespéré , et mourut bientôt après en prison des blessures qu'il avait reçues dans le combat. Sa veuve et ses enfans en bas âge firent une pétition contre ce bill attainder ^ et, au mois d'août 1798, Curran plaida pour eux à la barre de la cliambre des communes. En

une nouvelle juridic lion , un nouveau mode de procéder, ou qu'il établisse toute autre disposition exceptionnelle.

On sent tout ce que ce pouvoir a de dangereux, même entre les mains d\ine chambre des communes. Ce n'est pas dans les circonstances ordinaires que des lois fixes sont nécessaires , c'est dans' les momens de trouble : lorsque toutes les passions soulevées ne laissent plus distinguer le juste de l'injuste, que deviendra-t-on si les tribunaux n'ont pas une règle invariable où se prendre : aussi c'est à l'aide de pareils actes qu'ont été commises toutes les cruautés légales qui souillent l'histoire d'Angleterre, et desquelles lord Gocke dit : Auferat ohlwio si non silentium tegat.

La circonstance dans laquelle fut obtenu l'acte dCattainder dont il est ici question en est un exemple frappant. Lord Fitzgerald était mort sans avoir été condamné , dès-lors son crime était éteint et ses biens acquis à ses enfans. Cependant on voulait ])unir s i veuve et ses enfans de la révolte do leur père, et comme la loi commune s'y opposait, on obtint un bill d'attaindev. Or ce bill était une souveraine injustice , car le crime était éteint par la mort du cbupable. On a bien vu quelquefois étendre aux enfans la punition prononcée contre le père, mais quand le père n'a pas été puni-, qu'il ne peut plus Têlre, les enfans ne peuvent pas être mis en accusation à sa place.

SUR LA VIE DE CURRAN. 23 cette occasion, le sujet de la discussion était trop sévère pour permettre à l'orateur de déployer sa brillante éloquence. Cependant ce discours offre encore des morceaux d'une grande beauté.

Au milieu de ces troubles dont l'Irlande fut agitée , Curran déploya, non-seulement tout l'éclat d'un grand talent, mais encore toute la fermeté d'un énergique caractère. On ne peut refuser son admiration à ce singulier courage, cette fidélité, cette humanité avec lesquels il prêta son ministère aux malheureux prisonniers. Ni faligue, ni dégoûts, ni dangers personnels ne purent le rebuter; outre les vengeances meurtrières des vils délateurs qu'il dut si souvent dénoncer , il lui fallut lutter contre les préjugés et les passions de tous ceux qui se plaisaient à voir un complice dans le défenseur des rebelles. Au lieu de ces applaudissemens qui l'encourageaient autrefois , il était souvent obligé de souffrir de tumultueuses interruptions j plus d'une fois il fut menacé, en pleine audience, par le bruit des armes et les vociférations des militaires qui remplissaient la salle; mais rien ne put ébranler son courage. Indignement calomnié par une faction acharnée contre lui , il se consolait de ses disgrâces dans le commerce de l'amitié et dans la société d'un petit nombre d'hommes tels qu6 lords Moira , Charlemont et Kilwarden, Grattan, Ponsonby et Flood.

Cette constance , cette énergie à défendre les prisonniers, lui furent même amèrement reprochées dans ia chambre des communes. Voici comment il se justifia :

u On me reproche d'avoir défendu les accusés dans les dernières poursuites. Celte imputation ne me fait

point rongir ; loin cle là , je m'ëtonne de la voir diriger contre moi en un moment comme celui-ci , et d'entendre faire un crime à un conseil du roi , d'avoir défendu le peuple quand le peuple était poursuivi par le gouvernement. Je regarde tout avocat comme la proprie'te' de ses compatriotes. Si , lorsque j*ai revêtu les insignes de ma dignité , j'eusse recule devant mes devoirs , ou si je les eusse remplis faiblement; si j'eusse fait de celte toge un manteau d'hjpocrisie , si j'eusse trahi mes cliens en les sacrifiant à des intérêts personnels , peut-être aurais-je paru plus sage à ceux qui me blâment maintenant, mais je me serais regarde' moi-même comme le plus vil des hommes. »

Lorsque la fureur des discordes civiles devenue plus calme eut laisse quelques intervalles de repos , Curran , ^ fatigue des sanglantes et douloureuses scènes dont il s'était vu forcé d'être témoin dans sa patrie, passa en Angleterre : il y trouva, dans le tranquille commerce de l'amitié, les consolations auxquelles il était depuis si long-temps étranger. A son retour en Irlande , sa santé se trouva fort affaiblie , mais son esprit conservait encore toute sa vigueur. Il serait fastidieux d'entrer dans le détail de tous ses discours depuis 1798, l'année de la révolte de l'Irlande, jusqu'en 1 806 , époque à laquelle, sous l'administration de M. Fox, il devint grand-chancelier. Tous respirent la même éloquence , brillent de la même imagination , et furent prononcés avec cet entraînement qui animait ses paroles soit au sénat, soit à la barre.

Lorsque Curran eut été nommé grand-chancelier ,

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son gi^'nie resserre dans les limites que lui imposait son caractère de magistrat^ ne put plus se développer avec le même éclat; cependant on reconnut , dans la cause de Merrj contre Power, qu'il n'est point d'entraves que le talent ne brise. Le jugement qu'il prononça dans celte cause est plein de vues élevées, de senlimens nobles et de la plus pure morale politique 11 fait regretter que ce soit la seule decision qui ait ete conservée de toutes celles qu'il rendit pendant l'exercice de sa magistrature.

Son discours prononce aux électeurs de Newry , clans sa soixante-deuxième année, prouve également qu'à cet âge ni son imagination, ni son eloquence n'avaient encore rien perdu de leur éclat. /

En 1814, Curran résigna sa charge et vint à Paris. De retour en sa patrie , la mélancolie secrète qui le travaillait depuis plusieurs années , se développa, et il partagea le reste de ses jours entre Dublin et Londres. En 1817 , il arriva à Londres au piois de septembre , l'ame accablée de la plus noire tristesse. Cet état d'abattement continua jusqu'au 8 octobre, lorsqu'une attaque d'apoplexie vint alarmer sur ses jours. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il demeura privé de la parole, et ne donna plus que par intervalles quelques signes de sen-

■ Tous les juges, en Angleterre, donnent leur opinion à haute voix, avec les motifs sur lesquels elle se fonde ; ils ne se contentent pas d'énoncer sèchement un principe de droit, ils Texpliquent, ils le développent et réfuient soigneusement les objections présentées, de manière à convaincre, même la partie condamnée, de la justice de leur décision, La manière jileine de sagesse et de dignité dont s'acquittent de ce devoir les magistrats anglais, toujours choisis parmi les plus profonds jurisconsultes, ne contribue pas peu à leur concilier ce respect et cette vénération dont ils sont environnes.

liment. Il restait immobile , et semblait ëpioiiver si peu de douleurs que ses parens, qui environnaient son lit de mort , ne s'aperçurent point du moment où il expira. H quitta la vie le 14 octobre 181 7, dans sa maison dç Brompton, à Amelia place, n^. 7.

Ainsi mourut , en la soixante-huitième année de son âge , l'honorable John Philpot Curran. La nature lui avait départi les plus riches dons qui puissent orner l'hunianitë. Son patriotisme ne fut jamais souille, pas même par un soupçon. Son caractère aussi bien que son talent semblaient faits pour les temps de trouble et de corruption au milieu desquels il se trouva jetë. S'il n'eût pas possède un cœur de lion , il aurait, avec tout son génie , succombe' sous la formidable opposition qu'il eut à combattre. Ceux qui furent témoins de sa lutte contre la magistrature , et surtout contre lord Clare, ont admiré cette intrépide audace avec laquelle l'avocat réduisait à la honte l'oppresseur sous l'hermine. Il eut besoin du plus indomptable courage pour tenir tête à ses puissans et implacables ennemis, et c'est en ne fléchissant jamais devant le pouvoir , même revêtu des plus hautes dignités , qu'il acquit cette élévation de caractère pour laquelle il est demeuré sans rival.

Son éloquence était toute originale ; on remarquera , en lisant ses discours , que ces soudaines, et fréquentes transitions du sublime au familier , du grave au plaisant , ont un cachet qui n'appartient qu'à lui , et sont la source de ses plus grandes beautés. Ceux qui ont connu la vive expression de son regard , l'éloquence de sa pause , et son action entraînante , s accordent à dire qiu^ ce charme

SUR LA VIE DE CURRAN. 27 irresistible qui captivait tout son auditoire , est eutière-ment perdu à la lecture de ses discours. Son stjle est si abondant d'images que de fastidieux critiques se sont plaint de leur redondance j mais qu'on examine ses figures dans leur rapport avec son sujet, et l'on reconnaîtra avec quel talent et quel bonheur elles y sont adaptées. En ge'neral , ses beautés , comme ses défauts, sont le résultat des violentes émotions qu'il éprouvait dans les grandes circonstances au milieu desquelles il se trouva toujours placé.

On a voulu comparer Curran avec Erskine : Erskine plaidait au milieu d'un peuple paisible 3 il parlait comme un prêtre dans le temple de la justice, la main sur l'autel de la constitution et devant une nation toute entière, recevant, comme un oracle, toute parole qui découlait de ses lèvres. Curran plaidait , non dans un sanctuaire , mais sur un échafaud 5 il n'avait pour appui que des malheureux et des proscrits qui devaient en être précipités d'heure en heure; pour auditeurs , que la multitude qui se pressait avec inquiétude autour du lieu de l'exécution , et puis s'éloignait satisfaite de bannir la pensée de ces scènes déchirantes. De quoi lui eût profité la froide élégance de l'école ? Il s'adressait à des hommes dont il devait se rendre maître. A une entraînante énergie , il joignait une inépuisable variété d'attitudes et de moyens. Rôdant pour ainsi dire autour du camp ennemi, il tentait toutes les issues jusqu'à ce que fût arrivé le moment décisif; alors il développait toute sa force ; il déployait toutes ses puissances oratoires qui s'échappaient de son amc

comme un torrent, pleines de majesté, de grandeur et de verve. Ceux qu'il ne pouvait séduire par l'insinuation , ni ébranler par la menace, il ne dédaignait pas de se jeter à leurs pieds , et de fléchir leur volonté en les retenant par le pan de leur robe.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que Curran , des son entrée à la barre , plaida toujours d'abondance. Lorsque sa réputation naissante eut commencé à le rendre plus soigneux de sa renommée, il voulut essayer d'écrire et d'apprendre par cœur ses plaidoyers dans des causes importantes 5 cette tentative lui réussit mal , et il y renonça si complètement que depuis à peine écrivait-il quelques notes.

Il méditait son sujet en parcourant son jardin , et plus souvent encore en badinant sur son violon. C'est ainsi qu'il préparait ces beaux passages qui transportaient ses auditeurs. Les seulesnotesqu'il prenait étaient, la plupart du temps, sur les métaphores qu'il avait dessein d'employer, et toujours d'une extrême brièveté. Ainsi, par exemple, pour la grande péroraison du plaidoyer pour M. Rowan , voici ce qu'il avait écrit :

Caraclère de M. R Fournaise Rebellion

Tiges. . . . Esprit Rédempteur. C'est avec d'aussi

faibles secours qu'il se précipitait sans crainte au milieu de sa cause , espérant tout de ce foyer d'éloquence qu'il nourrissait dans son sein.

Curran ne fut pas profond jurisconsulte; sa conversation vive et brillante plaisait par son originalité : sans être érudit , il ne paraissait étranger à aucune des branches de littératiu'c. La lecture des romans eut toujours

SUR LA. VIE DE CURRAN. 29 beaucoup dattraits pour lui. On l'a souvent surpris pleurant sur Clarisse , ou riant de Don Quichotte avec une hilarité et un abandon qui rappelle celui de Voltaire. Il parlait très-lentement soit en public, soit en particulier , et se montrait singulièrement scrupuleux dans le choix des mots.

Affable et doux envers ses amis , il ne fut pas entièrement sans reproches dans sa vie domestique; mais les fautes qu'il peut avoir commises sont ensevelies avec lui dans la tombe; sa vie publique seule nous reste, et rien, ne peut en ternir la gloire.

Adversaire redoute dans le parlement , défenseur intrépide à la barre , il excita tour à tour , sur l'un et l'autre de ces deux théâtres, les plus violentes passions de l'homme, mais il demeura toujours sans rival, et consacra son éloquence à défendre les droits de son pays, et affermir le bonheur de la race humaine.

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