DE M. PLUNKET
Milords et Messieurs du jury ,
Vous ne devez pas redouter qu'a l'heure avancée où nous nous trouvons je sois disposé a abuser de vos instans , en vous présentant quelques observations sur les preuves produites; si cette cause était une cause ordinaire , si la poursuite ne touchait pas a de plus hauts intérêts qu'à la simple question de l'innocence ou de la culpabilité du prisonnier présent à votre barre, j'aurais suivi l'exemple de son défenseur, et je me serais abstenu de prendre la parole; mais, messieurs, je sens que cette cause est de la plus haute importance ; elle l'est d'abord comme toutes celles qui intéressent la vie d'un homme; elle l'est dix fois davantage, puisque des preuves fournies aux débats est résulté le développement complet d'une conspiration organisée contre les lois et la constitution de ce pays : ainsi donc , en vous présentant mes observations sur la conduite du prisonnier ici présent, en vous exposant les indices de sa culpabilité, je démontre la culpabilité d'un homme qui , je dois le dire, est la vie et l'ame de cet atroce complot.
Messieurs, quant aux preuves qui vous ont été soumises par la couronne, a l'effet de démontrer la culpabilité du prisonnier , je les récapitulerai en peu de mots. Je n'aurai guère autre chose a faire que suivre l'exposé qui vous a été présenté par mon savant et éloquent ami ; car il me semble que le ca(îre par lui tracé a été rempli par la preuve avec une exactitude et une précision peu ordinaires.
Messieurs, à quoi se ij^duisent toutes les preuves produites; je ne vous fatiguerai point en m'apesaniîssanl sur tous leurs détails : vous voyez le prévenu revenant des pays éi rangers peu de temps avant le commencement des hostilités entre notre pays et la France; d'abord, il ne se déguise ni ne se cache point, car il était obligé d'agir ainsi : les hostilités commencées , et lorsqu'il devint probable que l'invasion étrangère pourrait aideV les trahisons domestiques , vous le voyez changeant son nom et se déguisant sous un titre étranger; vous le voyez, aux mois de mars et d'avril , se retirant dans un obscur logement, à Harolds Cross, où il prend le nom de-^Tew/f ; il se cache avec soin : dans quel dessein ? a-t-il produit aucun témoin pour vous expliquer sa conduite; était-ce pour quelque projet particulier, avec des intentions honorables et légitimes , ou bien dans tout autre but que celui qu'on lui impute? a-t-il appelé un seul témoin pour en justifier? non, messieurs; après avoir demeuré six semaines ou deux mois dans sa retraite, lorsque ses projets furent mûrs pour l'exécution , lorsqu'une maison eût été louée dans TJiomas Street, qui devint le dépôt et le magasin des préparatifs militaires, il crut nécessaire de changer encore et de nom et d'asile; il abandonne son logement; il paye un loyer de soixante-une guinées pour une maison dans Butterjield Lane , sous le nom à^ElUs : a-t-il invoqué quelque témoin pour justifier cette conduite, ou quelqu'argument pour l'expliquer? a-t-il fait valoir même une simple assertion? pourquoi donc,
si ses vues étaient honnêtes , louer ce logement sous un nom supposé?
Cependant il poursuit le cours de ses projets, il s'associe deux complices , l'un nommé Dowdal : nous n'avons pu parvenir à vous faire connaître aux débats quel est cet homme; l'autre est Quigley : il a été prouvé que long-temps employé comme maçon, cet homme a déserté l'humble carrière dans laquelle il était d'abord entré, pour devenir faiseur de constitution et perturbateur de royaumes.
Il habite avec ces associés a Butterjield-Lane , délogeant par intervalles et revenant ensuite : était- il occupé à inspecter les travaux qui s'exécutaient au dehors ou à toute autre chose? c'est ce que vous déterminerez Quoi qu'il en soit, le prévenu n'a pas jugé h propos de vous prouver que ce ne fut pas dans un but séditieux. Les choses continuèrent en cet état jusqu'aux approches de la fatale nuit du 23 juillet : un événement qui eut lieu alors hâta le moment où l'insurrection devait éclater. Une maison dans Patrick Street y en laquelle un dépôt de poudre avait été formé, fit explosion : cet accident répandit l'alarme ; les conspirateurs pensèrent que leurs projets différés pourraient être découverts ; dèslors il devint nécessaire de hâter leur exécution : quelle en est la conséquence? depuis lors, on ne voit plus le prisonnier dans son ancienne habitation; il revient dans la ville et va loger dans le dépôt. Ces faits que je vous établis ne sont pas déduits, soit de son déguisement, soit du nom supposé qu'il avait pris ou de toutes autres circonstances accessoires; ils sont prouvés par la déposition positive des témoins, Flemming, Colgan et Farrel , qui tous trois affirment sous serment l'identité de sa personne : chacun d'eux jure avoir vu le prisonnier , chacun d'eux a désigné avec la plus grande exactitude son extérieur, l'habit qu'il portait, les fonctions qu'il exerçait; chacun d'eux avait l'occasion de le connaître.
Vous Tavez vu a Butteifield-Lane, sous le nom supposé d'Ellis y vous le voyez prenant le même nom au dépôt , ne voulant pas faire connaître le sien jusqu'à ce que le succès de l'entreprise l'eût couronné d'un nouvel éclat.
Le premier témoin Flemming paraît avoir été initié a la conspiration; il connut le dépôt dès qu'il fut formé; il y avait accès , et a coopéré a tous les projets. Il fut pris comme suspect, et c'est en ces circonstances qu'il a fait tous ses aveux. Si la poursuite reposait uniquement sur la déposition de cet homme, quoique complice du crime, vous pourriez cependant la prendre en considération pour acquitter le prisonnier , ou le déclarer coupable. Telle est la nature du crime de trahison et le secret qu'il impose, qu'il arrive souvent qu'on ne peut apporter d'autres preuves que l'aveu des complices; aussi, nonobstant la qualité de ces témoius, leur déposition est recevable devant un jury ; mais un honnête et consciencieux jury doit, sans doute, dans une cause capitale, comme dans toute autre cause, peser ce témoignage avec scrupule. S'il est concordant , vraisemblable , non combattu par des assertions contraires, il suffit pour motiver un vérdict de culpabilité.
Messieurs, c'est occuper sans fruit vos instans que de s'étendre sur ce point. Je l'ai examiné plutôt pour justifier les principes sur lesquels reposent les preuves produites que comme y attachant le moindre prix dans la cause présente. Car, cette déposition écartée, il vous reste alors celle de deux autres personnes qui ne sont point parties dans la conspiration , et qui viennent corroborer le témoignage de M. Flemming. On vous a dit que les préparatifs avaient lieu. Lorsque l'heure de l'action arriva, vous voyez le prévenu revêtu d'un uniforme militaire , se mettant à la tête de ses troupes et marchant contre le château les armes à la main.
PLUNKET. 373 Messieurs, quel rôle joua le prisonnier en "cette nuit d'horreur? Je n'essaierai pas de vous l'insinuer; j'aime à croire , par intérêt pour lui , pour sa réputation et son salut éternel, qu'il était incapable de prendre part aux barbaries conimises; cependant il conduisait celte troupe, et se trouvait présent lorsque quelques coups de fusil furent tirés. Quand déserta-t-il le lieu du désordre? Fût-ce par prudence , désespoir ou dégoût? Il n'y a nul indice sur ce point; mais depuis le moment où le projet échoua , nous le trouvons caché de nouveau ; on le voit revêtu des insignes de la rebellion , suivi des autres consuls Quiglej le maçon , et Dowdall le greffier : élait-ce pour se mettre en sûreté on pour soulever les gens de campagne ? C'est ce que vous déciderez. Nous le suivons d'abord chez Dojle , puis chez B agnail ; l'un le reconnaît, la crainte seule empêche l'autre de le faire; mais la même troupe , revêtue du même uniforme, alla chez elle jusqu'à ce que la crainte d'être découvert la chassa de sa maison. Lorsque le prévenu ne put plus trouver d'asile dans les montagnes, ni soulever ses habitans, il se retira de nouveau dans son obscur logement \ la il abandonne le nom à' Ellis ^ dépouille son uniforme et reprend le nom à'Ewit. Quelle est sa conduite dans sa retraite? Il manifeste les craintes d'être saisi par le gouvernement; pour quel motif si ce n'est pour rebellion ? Il médite un plan d'évasion , refuse de mettre son nom sur sa porte; saisi par les gardes, il résiste, deux fois il tente de s'échapper , et il n'est conduit ici que par force et par violence. Quel spectacle nous offre son séjour? Cherche-t-il à déguiser son projet? Non. Il dit au jeune Palmer qu'il se trouvait cette nuit même dans Thomas- Street ; \\ conîtssQ sa trahison ; il vante son bel uniforme dont il portait encore une partie quand il fut pris ; enfin il avoue tout en présence de ce jeune homme , ce jeune homme , permettez-moi de vous
BARREAU ANGLAIS, le faire observer, que nul motif n'engage a se montrer défavorable au prisonnier, dont le témoignage, par conséquent , doit obtenir tonte votre confiance.
En quelles circonstances est-il pris? Dans la chambre où il était, sur une chaise près de la porte, on trouve une adresse au gouvernement; et, dans le premier paragraphe de cet écrit, l'auteur se reconnaît le chef d'une conspiration pour renverser le gouvernement auquel il parle, lui disant, en un langage diplomatique^ quelle conduite le soussigné sera forcé de tenir s^il a la hardiesse de faire exécuter la loi. C'est lui qui est le chef 5 un signe de sa tête est un ordre, et il l'avertit des conséquences qui pourraient en résulter.
Messieurs du jury, vous déciderez lequel du prisonnier, ici présent , ou de mistriss Palmer a pu parler en ces termes au gouvernement , et le menacer de sa vengeance. Que trouvet-on sur lui ? une lettre écrite par un complice qui le consulte sur la position actuelle de la conspiration et ses projets fu-' turs, sur la probabilité de la coopération de la France, et les effets probables de cette coopération si elle avait lieu. Que trouve-t-on ensuite au dépôt (et tout ce que l'on y rencontre, soit dans le bureau qui paraît avoir été a son usage , soit ailleurs, est une preuve contre lui )? on trouve un traité sur l'art de la guerre, comiposé dans le dessein de discipliner les gens qui devaient être employés dans la conspiration ; mais ils ont montré qu'ils sont incapables de connaître autre chose de la guerre que ses férocités et ses crimes j en outre, deux proclamations qui détaillent avec précision les vues et l'objet de la conspiration, l'une d'elles est un manuscrit que ses interlignes attestent être une pièce originale. Ce sera à vous d'examiner quel en fut l'auteur. Etait-ce l'homme qui présidait au dépôt et qui y réglait tout , ou Dowdall le greffier, ou Quigley le maçon , ou enfin Stafford le bon-
PLUNKET. 375 langer, ou tout autre de ces ignorantes victimes de l'ambilion de ce jeune homme , ou plutôt cet écrit ii'est-il pas sorti de sa plurae, et n'a-t-il pas été dicté par son cœur ?
Messieurs, avec cette masse de preuves accumulées, qui forment une invincible démonstration de la culpabilité du prisonnier, je ne conçois pas qu'un homme, capable de lier deux idées , puisse en douter un seul instant. Pourquoi donc ai- je pris la parole? pourquoi fatiguer plus long- temps votre attention? Parce que , comme je l'ai déjà dit , je sens que ceci est une cause d'un grand intérêt public, d'une haute importance nationale j parce que, loisque je poursuis un homme, dans les veines duquel coule le plus pur sang de la conspiration, j'expose , aux yeux du public , et sa faiblesse et son peu de ressources. Qu'était-ce que ce complot d'après ses propres aveux ? Ûn plan conçu pour corriger les excès ou réformer les abus du gouvernement de ce pays, pour élaguer quefques imperfections qui auraient pu se manifester à la surface de la constitution , pour réprimer le pouvoir excessif de la couronne, rendre au parlement ses privilèges, donner k la liberté de nouvelles garanties? non , messieurs; son dessein , il le proclame ouvertement , courageusement , était de séparer la Grande-Bretagne de l'Irlande, de renverser la monarchie, et d'établir à sa place une république libre et indépendante, à l'effet de rendre désormais impossible toute réunion entre les deux pays.
Messieurs , ce serait perdre mes paroles et votre temps que de vous démontrer , ainsi qu'à tous ceux qui m'écoulent, combien insensés sont les desseins de tout homme qui spécule sur la dissolution de cet empire dont le bonheur réside dans son indissoluble union. Cette séparation fût-elle praticable , fût-il possible de délier le nœud qui nous unit k la constitution britannique, et de nous lancer de nouveau dans l'océan des révolutions, qui pourrait répondre pour une année seulement
376 BARllEAU ANGLAIS,
de l'existence de la patrie? Dieu et la nature ont rendu nos deux pays essentiels Pun à l'autre : qu'ils demeurent inséparables jusqu'à la fin des temps , et que leur affection , toujours croissante, soit l'énergique réfutation des machinations de leurs ennemis.
Mais comment devait-on atteindre ce but? En établissant une république libre et indépendante : mot retenlissant ! Je voudrais savoir si les hommes qui le prononcent, le comprennent bien ; je ne demanderai pas quels sont ses avantages , car je connais tous ses périls. Ce nom n'a plus rien de magique. Nous avons entendu parler de républiques libres et indépendantes, et nous avons vu depuis le plus abject esclavage naître sous leur ombre.
Autrefois, messieurs, on voyait des révolutions produites par un grand appel fait a tout un peuple mûr pour le changement, et impatient de ses anciennes formes. Ici, du fond d'une obscure retraite, a la voix d'une autorité qui s'est faite . elle-même, et qui n'ose se montrer, mais qui s'arme a la faveur de la nuit , nous sommes appelés à renverser une constitution qui compte à peine douze années d'existence. Le peuple s'est-il soulevé proclamant quelques ^abus , ou demandant un changement? Non ; mais tandis que la contrée est paisible , jouissant de tous les bienfaits d'une constitution qui la rend et plus riche et plus heureuse , voilk qu'un petit nombre d'aventuriers, vils agioteurs de révolution, formentle projet de renverser le gouvernement établi , de changer , par la force et par la violence , une constitution vénérable, et de précipiter le peuple dans toutes les horreurs de la guerre civile.
Si la plus sage tête qui jamais ait conçu le plus sage système de lois était intimement convaincue que son système est parfaitement approprié, au génie du peuple auquel elle le destine, que la plus grande partie de ce peuple désire son adoption, cependant, avec tout cela, je vous le demande,
PLUNKET. 377 qnel esprit sensé et quel cœur humain , sur le point d'exécuter son projet, ne s'arrêterait pas un moment avant de remettre au hasard la paix de son pays, et d'avoir recours a la force pour faire triompher ses pensées. Ici que voyons-nous? Dans la frénésie d'une ambition désordonnée , l'auteur de la proclamation conçoit le projet d'une république libre et indépendante ; il le publie , et proclame que tout membre de la société , riche ou pauvre, rebelle ou fidèle, doit l'adopter sous peine d'être considéré comme ennemi de son pays.
Comment devait s'opérer cette révolution ? La proclamalion insinue que c'est par les propres forces de la nation et sans aucun secours étranger. Pourquoi cela? Parce qu'on n'ignorait pas qu'il existait dans le pays peu de gens assez dépravés, assez ennemis du bien public pour ne pas frémir à la pensée d'une alliance avec la France; c'est pourquoi l'on dit au peuple d'Irlande : «Le mouvement doit partir entièrement de vous ; il doit être indépendant de tout secours étranger. « Comment concilier cette promesse avec le temps auquel le projet éclata, qui est précisément celui du commencement des hostilités? comment la concilier avec ces délibérations qui eurent lieu au dépôt sur la coopération de la France? Mais, messieurs, des preuves prises dans cette même proclamation la convainquent de duplicité. Le prévenu dit ailleurs au gouvernement de ce pays de ne pas résister à ses ordres, de ne pas croire qu'il pourra parvenir a étouffer la rebellion en réprimant la tentative présente, «qu'il ne « ferait que provoquer un plus grand effort rendu plus terrible « par les secours étrangers. « De telle sorte qu'en face de cette proclamation il avoue, dans toute sa difformité, l'ahominable plan d'une alliance avec l'usurpateur du trône de France pour renverser l'ancienne constitution de ce pays, et y substituer une république.
Messieurs , après vous avoir expliqué la nature et l'étendue
378 nARUEAU ANGLAIS,
de la conspiration, après vous avoir fait connaître son objet et ses moyens, qu'il me soit permis d'appeler votre atteniion sur les prétextes qu'elle invoquait. Les conspirateurs n'ont point énoncé les griefs particuliers dont ils se plaignent, ils ont parcouru l'histoire de plus de six cents ans; ils ont remué les cendres d'anciennes rebellions, et c'est en invoquant ces souvenirs qu'ils ont invité le bon peuple de cette contrée a s'embarquer en de semblables projets; mais ils ont oublié de dire au peuple que, jusqu'à l'époque où les nouveaux principes de la France sont venus nous infecter , ce pays a été, pendant cent ans, exempt de tout symptôme de révolte , marchant dans la route des améliorations avec une rapidité sans égale , tandis que les anciennes animosiiés qui régnaient dans ce pays disparaissaient dans un système général de philantropie et d'attachement mutuel. Us n'ont pas signalé un seul exemple d'oppression; or , qu'il me soit donc permis de demander à tous ceux qui se sont laissé séduire par ces ennemis de la loi , si leur industrie n'est pas libre, si quelqu'un peut les troubler dans l'exercice de leur propriété, de quoi manquent-ils? Tout ce que peut désirer un raisonnable ami de la liberté , le peuple de ce pays ne le possède-t il point? Ainsi, venir vous parler de six cents ans d'oppression , de ces révoltes étouffées depuis long-temps, et qui eurent lieu pendant des siècles d'ignorance et de barbarie , c'est se montrer dépourvu de toute espèce de faits , c'est tromper la crédulité, et chercher un prétexte pour servir son ambition.
Examinons un autre point. Les conspirateurs parlent de venger l'abolition du parlement : ces mêmes hommes qui, en 1798, voulaient détruire le parlement , invitent maintenant les sujets qui s'y opposaient a grossir leur révolte; efforts inutiles ! regardez et voyez avec quel zèle et quel dévouement ils se sont ralliés autour du trône et de la constitution du pays. Quelle que puisse être encore la différence d'opinion
PLUNKET. 379 des Irlandais sur des objets d'un intérêt secondaire, dès que des rebelles se montrent armés contre des lois et la paix publique , toutes les divisions cessent a la voix de nos devoirs envers le roi et la patrie.
En voilà assez, messieurs, sur la nature de la conspiration et ses prétextes. J'appelle un moment votre attention sur un ou deux des edits publiés par les conspirateurs ; ils ont déclaré que si un simple soldat irlandais , ou , pour mieux dire, un seul rebelle irlandais , perdait la vie hors du champ de bataille, il ne serait plus fait aucun quartier. Observez comme ils raisonnent juste ces fondateurs de la liberté et de Tegalile. La distinction qu'ils font est celle-ci : les troupes anglaises peuvent s'armer pour la défense et la constitution du gouvernement de ce pays , et satisfaire à leur devoir d'obéissance ; mais si un soldat irlandais n'a pas, dans le délai de quinze jours, rejoint notre armée, s'il croit devoir obéir aux ordres de sa conscience et de son intérêt, s'il a la hardiesse de demeurer fidèle à son souverain et à son pays , il est proclamé traître , condamné à mort avec confiscation de ses propriétés. Un palladium sacré couvre la cause rebelle, tandis qu'en même temps une aveugle vengeance menace ceux qui prendront la défense du gouvernement existant et des anciennes lois du
pays.
Eh î grand Dieu ! quelles sont doncces personnes auxquelles il faut , dans un délai de quinze jours , livrer tous les avantages dont nous jouissons? qui sont ceux qui réclament l'obéissance? Le prévenu, ici présent, est à leur tête. Je ne veux rien dire d'offensant pour lui : c'est un jeune homme d'un beau talent s'il eût su en user avec discernement , d'un rang honorable dans ; la société, s'il eût su se conformer a ses lois j mais lorsqu'il prend les manières et le ton d'un législateur , et qu'il fait un appel à toutes les classes du peuple; lorsque le gouvernement provisoire proclame en théorie une constitution nouvelle sans
38o BARREAU ANGLAIS,
spécifier quelles sont ces lois nouvelles qu'il veut établir; lorsqu'il annonce que toute autorité doit fléchir devant lui, ce n'est plus qu'un extravagant en délire dont la démence est sans exemple dans les siècles précédens. Si un souverain légitime était rétabli sur son trône, il s'abstiendrait de punir ceux qui ont obéi au roi de fait; mais que les conspirateurs se conduisent bien différemment î Nous qui avons vécu sous un roi, non-seulement de fait , mais de droit, on nous ordonne de i^ous soumettre au prisonnier, à Dowdall, ce politique vagabond, a un maçon, à un boulanger, a un fripier, a un manœuvre, a un palefrenier : telles sont les personnes auxquelles la proclamation, dans sa majesté, dans sa dignité, appelle un grand peuple a obéir ; c'est à leurs déterminations qu'un gouvernement puissant doit se hâter d'acquiescer : « nous avertissons le gouvernement britannique , disent-ils, de n'être pas assez fou de nous résister. )> Cela , messieurs , passe toute discussion sérieuse, et je ne le rappelle ici que pour montrer tout le mépris que mérite celte conspiration qui se promettait de bouleverser notre pays.
Messieurs , dans quelle intention viens-je vous exposer ces faits? Est-ce pour démontrer que le gouvernement n'avait pas besoin de vigilance , ou que nos fidèles compatriotes pouvaient se reposer sur son zèle? En aucune façon : je veux convaincre ces malheureuses victimes égarées par les illusions révolutionnaires, qu'elles n'ont pas de temps a perdre pour abandonner une cause qui ne peut se défendre elle-même, et pour rentrer dans les paisibles habitudes d'une honnête industrie; s'ils savaient ce qu'il en est , qu'ils seraient loin de murmurer contre leur sort ! la Providence ne s'est pas montrée si sévère a leur égard en les jetant dans l'humble carrière oii ils sont placés; qu'ils obéissent aux lois, qu'ils cultivent la religion et adorent leur Dieu dans la situation où ils se trouvent, qu'ils poursuivent en paix le cours de leurs travaux; au lieu
de porter envie aux rangs élevés de la société, qu'ils regardent en pitié ce despote tourmenté d'une inquiète ambition , et qui , usurpateur abhorré , siège en tremblant sur le trône des Bourbons.
Mais je ne veux soulever dans l'ame du prisonnier que des remords salutaires a lui-même et a gon pays; lorsqu^il réfléchit qu'il a déserté le poste honorable où l'avaient placé ses talens, sa naissance et son éducation , pour séduire l'ignorance du pauvre par un fantôme de liberté ou d'égalité , il doit sentir quel indigne usage il a fait de ses talens. Quel regret ne doit-il pas éprouver a la vue des malheurs dont il s'est rendu la cause? Qu'il s'efforce donc de les réparer en employant )e peu de temps qui lui reste à détromper ceux qu'il a séduits.
La liberté et l'égalité sont des noms qu'il est peu sûr de prononcer; sainement entendus, ils signifient la jouissance de nos facultés personnelles sous une égale protection de la loi : le véritable amour de la liberté inspire une même affection pour nos amis, notre loi et notre pays; il inspire le respect pour leur existence et l'inquiétude pour leur danger; ce sentiment s'étend de la vie privée a la vie publique, et se pare, en s'agrandissant, des noms plus honorables de philantropie et de philosophie ; mais le système de la philosophie moderne détruit toutes les affections qui forment le plus bel attribut de l'homme. Ce sont tous les vices de son caractère qui se changent en instrumens du bien moral; une quantité abstraite de vices peut produire une certaine quantité de bien moral : pour un homme arrivé a cette corruption de principes , k cette perversité de jugement, les crimes les plus honteux ont perdu leur nom, le vol et le meurtre déviennent une partie du bien moral ; il sait ne plus frémir en voyant couler le sang d'une créature, son semblable, s'il se persuade que c'est là un moyen de contribuer au bien de tous : entraîné a la pour-
suite de ces fantômes et de ces cliimères, il méconnaîl tous les sentiraens et tous les instincts que Dieu et la nature ont placés au cœur de Phonime pour le bien du genre humain. Ainsi, dans le plan imprimé de cette république libre, le meurtre est proscrit, mais jugez avec quelle fidélité ce précepte a été suivi par les excès qui ont été commis et qui appellent une vengeance éclatante.
Messieurs, j'aime à supposer que l'ame du prisonnier recula devant ces scènes d'horreur dont il fut témoin- je me plais a rappeler une circonstance qui l'honore. Il paraît qu'il a sauvé la vie à Farrell : puisse le souvenir de cette bonne action le consoler a sa dernière heure ! Mais quoiqu'il n'ait pas médité des meurtres individuels, ce n'est pas la une excuse de sa conspiration , qui devait être suivie de toute espèce de crimes ; car elle était soutenue par tous les malfaiteurs de la contrée; elle avait pour adversaires le rang, la richesse et la puissance : affranchissez la populace du joug salutaire de la loi , et il devient impossible de fixer des bornes a sa barbarie , qui pourra dire qu'après avoir troublé la paix du monde, il saura rétablir l'ordre? Déchaînez les vents, quel autre que le Tout-Puissant saura les apaiser? il en est ainsi de la populace , libre du frein, nul ne peut plus la retenir. Quoi donc, le prisonnier aurait-il droit à la compassion du jury, parce que, au milieu de la destruction générale que ses projets devaient nécessairement produire, il n'a pas médité un meurtre individuel? Dans le court espace d'un quart-d'heure, quelles scènes d'horreur n'ont pas eu lieu? puisse ce sang qui fut répandu en cette nuit dans les rues de Dublin, puisse celui qui depuis a coulé sur l'échafaud, ne pas retomber sur sa tête! il ne m'appartient point de dire quelles sont les limites de la miséricorde de Dieu, ni quel pardon peut mériter un sincère repentir, mais j'affirme que si ce malheureux jeune homme conserve encore une élincelle d'humanité dans son
PLUNKET. 383 cœur; s'il possède une seule de ces qualités qu'une éducation vertueuse doit avoir inculquées en son ame, il expiera sa faute envers Dieu et son pays en employant les derniers momens qui lui restent a détromper ses concitoyens égarés. Il a été répandu beaucoup de sang, lui-même peut-être eût été immolé par ceux qui le servaient, s'il eût réussi j ces misérables sont affamés de meurtres : incapables d'écouter la voix de la raison, ils le sont également de fonder une liberté raisonnable, si déjà nous ne la possédions pas; ils plongent leurs mains dans le plus précieux sang de ce pays , et puis ils disent à Dieu : bénissez notre cause, parce qu'elle est juste ; et moi je leur réponds : parce qu'elle est horrible, atroce^ abominable, puisse le ciel la confondre et l'anéantir!
Après ce discours, lord Norbury, qui présidait la commission , prit la parole et donna son opinion ; le jury se retira ensuite dans la salle de délibération , et rentra quelques minutes après.
Le chef du jury. Milord, j'ai consulté mes collègues; nous sommes tous d'opinion que le prisonnier est coupable.
M. le procureur-général. Milord , il me reste à requérir U cour de prononcer son jugement.
Le greffier delà couronne. Geôlier, faites entrer Robert Emmet.
M. jyrNallj. Milord, je ne crois pas excéder les bornes de mes fonctions , maintenant que le verdict a été prononcé, en présentant une demande qui probablement doit s'adresser plutôt au procureur-général qu'à la. cour; c'est que l'on diffère jusqu'à demain de prononcer le jugement.
M. le procureur-général. Milord, j'ai demandé que le jugement soit pi^ononcé; il m'est impossible d'accorder cette demande.
Le greffier de la couronne lut l'acte d'accusation, avec la
déclaration du jury, et finit, selon l'usage, par ces mots : (( Qu'avez-vous maintenant à dire pour empêcher que la sentence de mort soit prononcée contre vous , conformément a la loi ? »
M. Emmet, Je n'ai rien à dire pour empêcher la sentence de mort d'être prononcée contre moi ; quant a cette sentence par laquelle l'opinion publique sanctionne ordinairement celle de la loi, j'ai beaucoup à dire pour l'écarter. Je comparais ici comme conspirateur, comme engagé dans un complot dont le but fut de renverser le gouvernement britannique en Irlande : pour ce fait, je dois souffrir la mort; (juant à mes motifs , c'est à Dieu que j'en dois compte : me voici prêt a l'un et à l'autre.
S'il ne s'agissait que d'une conspiration , si cette accusation était la seule qui pesât sur moi, si je ne devais souffrir d'autre punition que la perte de la vie , je ne croirais pas devoir vous fatiguer plus long-temps : condamné, je présenterais en silence ma tête au bourreau. Mais, milords, lorsqu'un homme trempe dans une conspiration, il n'a pas seulement à combattre des chances de fortune , il doit lutter contre de plus insurmontables obstacles , ceux de la prévention : si le sort le trahit et le livre aux mains de la loi , son caractère est d'abord calomnié ; dans quel but ? je Tignore : peut-être est-ce afin que le prisonnier, ainsi frappé et dans son ame et dans son corps , puisse être livré plus facilement a une condamnation inévitable; mais lorsque la victime est une fois garottée, lorsqu'elle est bien en votre puissance, qu'il lui soit permis du moins de se laver de tout reproche ; non , milords , que j'aie beaucoup de choses h vous demander : c'est plutôt à votre mémoire qu'à votre impartialité que je m'adresse ; je n'exige pas que vous croyiez aveuglément ce que je dis; je n'espère pas que ma justification jette de profondes racines dans vos ames : mon unique désir
PLUNKET. 385 est qu'elle puisse «ii moins flotter h la surface de vos souvenirs, jusqu'à ce qu'elle rencontre un port ami qui la reçoive et lui donne asile contre les tempêtes dont elle est battue.
On m'accuse d être un émissaire de la France , envoyé pour exciter l'insurrection en ce pays et puis le livrer à l'étranger: cela est faux j je n'ai point voulu réunir ce pays a la France; je n'ai point excité la révolte pour la France , mais pour la liberté. Il est vrai qu'il existait des relations entre les Irlandais-Unis et la France • il est vrai que par ce moyen le commencement des hostilités ne nous a point surpris : il est eu ce moment un autre agent a Paris* il négocie avec le gouvernement français , à l'effet d'obtenir de lui des secours suffisans pour accomplir la séparation de l'Irlande avec l'Angleterre j et avant qu'aucune expédition ne mette à la voile, il doit être signé un traité de garantie semblable à celui que Franklin obtint pour l'Amérique : le projet sera-t-il exécuté ? l'Angleterre en jugera.' L'unique difficulté avec les membres du gouvernement provisoire était si la France devait venir en ce pays comme ennemie, si elle devait y venir sous un prétexte; si le peuple devait regarder les Français comme ses libérateurs , ou s'ils devaient atteindre leur but par l'intermédiaire du gouvernement provisoire? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais , et que le reste du gouvernement provisoire d'Irlande sait quels sont les liens qui unissent un état à un autre 3 nous n'ignorons pas,, milords, que ces liens ne subsistent qu'en proportion de leui'^ intérêt mutuel : la où cette réciprocité ne se rencontre pas, nuls traités écrits ne peuvent garantir les états inférieurs ou leur fournir les moyens de protéger leur indépendance.
Par ce motif, ce ne fut jamais l'inteution du gouvernement provisoire d'Irlande de former une alliance permanente avec la France; bien convaincu que s'il est entre les états un intérêt mutuel permanent, quoique des traités aient eu lieu, 2. 25
ce n'est cependant pas la lettre du traité qui les lie, mais le sentiment de Tiitilité commune ; que là où cette utilité n'existe pas, les traités sont bientôt représentés comme injustes , interprêtés selon le bon plaisir des parties , ou bien violés sans prétexte. Dans cette vue , ce ne fut jamais notre intention de former une alliance permanente avec la France, et en traitant avec elle, nous exigions les mêmes garanties que TAmériqucj c'est-a dire qu'un gouvernement indépendant serait établi avant que les Français entrassent dans ce pays. Dieu me préserve de voir jamais ma patrie aux mains d'un pouvoir étranger ! il est évident au contraire , par le premier paragraphe de l'adresse du gouvernement provisoire d'Irlande , que tous les hasards attachés à la conquête de son indépendance étaient jugés préférables au risque plus fatal d'introduire une armée française dans le pays. Si les Français se présentent comme ennemis, 6 mes concitoyens ! allez à leur rencontre, la torche d'une main et l'épée de l'autre, qu'on les immole sur leurs barques avant que notre sol natal n'ait été souillé par l'étranger ; s'ils réussissent h débarquer, résistez-leur sur le rivage; qu'à leur approche on brûle jusqu'à la dernière touffe de gazon ; que toutes les maisons soient rasées , repoussés au centre de votre pays, réunissez vos provisions, vos richesses, vos femmes et vos filles, formez un cercle autour d'elles, bMtez-vous tant qu'il restera encore deux soldats, et lorsqu'un seul aiira survécu , qu'il mette le feu au bûcher et se sauve ainsi,' lui et les familles de ses compatriotes, de la tyrannie de la France.
Livrer mon pays aux mains de la France î lisez la proclamation, où cela y est-il dit? est-ce en cette partie où l'on invile le peuple irlandais à prouver au monde qu'il est digne d'être compté parmi les nations indépendantes, et a se montrer capable de porter ce titre en brisant le joug anglais de ses propres maius? est-ce dans celle où Ton dit que ce
PLUNKET. 387 système a été organise depuis six mois , sans l'espoir de /'<75sistance étrangère? est-ce dans celle où l'on demande à l'Angleterre de ne pas créer nne antipathie mortelle entre les deux nations? Lisez ensuite la seconde partie de la proclamationlisez l'organisation militaire : y a t-il la un seul mot emprunté au gouvernement français? toutes les autorités, comment sont-elles désignées? par des titres anglais : pourquoi donc prétendre que ce système était celui de la France? 11 est un. argument que l'on a présenté, une expression que Ton a fait valoir pour prouver que notre intention était d'avoir recours à la France : u Vous devez nous montrer que vous avez quelque chose en réserve pour repousser non-seulement de nouveaux efforts de la part du peuple, mais des efforts rendus plus terribles encore par le secours étranger;,)) d'où l'on a tiré celle conséquence, que les secours étrangers sont appelés au soutien du système actuel, parce qu'on vous invile h montrer que vous pouvez réprimer la tentative actuelle sans épuiser toutes vos forces, a montrer que vous avez quelque chose en réserve pour réprimer de nouveaux efforts. Ainsi , la conclusion que l'on tire est celle-ci : il est possible qu'à l'avenir une insurrection nouvelle reçoive l'assistance étrangère, dèslors l'assistance étrangère est le fondement de la conspiration présente.
Mais on dit que nous devions avoir en vue de livrer le pays à la France, et cela, on s'est contenté pour toute preuve, de l'affirmer : ce fait n'est justifié ni par nos paroles^ ni par nos actions j car toutes les circonstances de la conspiration prouvent que notre but était de devancer la France : conmient aurions-nous pu parler de liberté à nos concitoyens et leur proposer un si noble motif, si nous eussions médité d'introduire une puissance qui s'est montrée l'ennemie de la liberté partout où elle a paru ? voyez comment elle a agi envers les autres pays; comment elle en use envers la Suisse, la Hol-
388 r,ATUll5AU ANGLAIS,
lande el llialie : pouirions-nous espérer d'èlrc mieux trailés? Won : qu'on ne calomnie donc pas ma mémoire en m'imputant d'avoir pu espérer la liberté du gouvernement français, ou d'avoir pu trahir la cause de l'indépendance nationale en la livrant h son plus redoutable ennemi.
Sur ce point , j'ai une observation a faire. Ou a dit que je revenais du continent : si j'eusse été en Suisse, je me serais battu contre les Français ; car je crois que la Suisse est en guerre avec la France; je serais mort dans toute la dignité d'un homme libre, sur la frontière de ce pays; les Français ne l'auraient franchie qu'en marchant sur mon cadavre : si j'eusse vu le peuple disposé à recevoir les Français , je ne me serais pas joint à lui ; je me serais mis entre les Français et le peuple , non point comme une victime, mais pour le détourner de la servitude , et tâcher de gagner sa confiance en partageant ses périls.
C'est ainsi que je me serais conduit avec le peuple irlandais; c'est ainsi que je me conduirais s'il fallait agir demain. INotre but était de séparer l'Irlande de l'Angleterre
(Ici , la cour interrompt le prisonnier).
Lord Norhury. Au moment où vous êtes appelé a prouver que la sentence de mort ne doit point être prononcée contre vous conformément a la loi , vous avouez vos trahisons et la ferme intention d'y persévérer, ce qui, je crois ^ a singulicment étonné votre auditoire. La cour désire vous donner toute latitude pour votre défense, espérant que vous n'abuserez point de cette indulgence pour justifier les projets et les menaces les plus criminelles à l'aide d'un talent élevé , mais perverti. Je vous supplie donc de revenir a des idées p»lus calmes , et de vous rappeler que la patiente attention avec laquelle vous avez été écouté , est sans exemple dans l'histoire de tout pays qui ne jouit pas de l'avantage des lois anglaises. Vous devriez plutôt chercher a expier vos crimes, et réparer
les malheurs que vous avez appelés sur votre pays , ce pays avec lequel je vous supplie de faire votre paix, ainsi qu'avec Dieu. Vous devez savoir qu'une cour de justice, en s'el foi cant de réprimer les mauvais effets de vos doctrines, ne fait que remplir son devoir envers la loi offensée. Vous, monsieur, vous occupiez un rang honorable dans la société; votre père se trouvait placé sous le gouvernement dans une situation respectable; vous aviez un frère aîné que la mort a enlevé, et qui, pendant sa vie, s'est montré l'un des ornemens du barreau. Les lois du pays avaient été l'étude de sa jeunesse 5 l'élude de son âge mûr était de les cultiver et de les soutenir 5 il vous a laissé un bel exemple h suivre; s'il eût vécu , il aurait donné à vos talens la même dii ection qu'aux siens ; il vous aurait enseigné a admirer et à soutenir celte constitution, pour la destruction de laquelle vous avez conspiré avec tout ce qu'il y a de plus vil et de plus débauché, vous associant à des boulangers, de*,.bouchers et des manœuvres. Lorsque vous sortîtes, a miS«it, avec cette bande d'assassins, que vous vous trouvâtes enveloppé de leurs atrocités, votre cœur dut avoir perdu tout souvenir de ce que vous étiez; vous avez été élevé dans l'une de nos plus vertueuses et nos plus savantes écoles, avec la plus illustre jeunesse de la contrée; plusieurs de vos compagnons d'études vous environnent, tous fiers d'avoir pris les armes pour sauver leur pays de vos attaques, et du milieu d'eux s'élève un murmure d'indignalion et de douleur qui vous dit : u encore si c'eût été un ennemi étranger, j'aurais pu le tolérer; mais que ce soit mon compagnon , mon ami ! »
M. Emmet. Milords
Lord Norhurj, Si vous avez quelques moyens de droit a présenter, vous serez écouté; mais ce que vous avez dit jusqu'à présent confirme le verdict du jury.
M. Emmct. Milords, j'ai dit que je n'avais aucun moyen
3go BARREAU ANGLAIS,
à proposer pour arrêter la sentence de mort ; mais si c'est là tout ce qu'on me demande, ce n'est pas là tout ce que j'ai à souffrir même de la voix de ceux qui m'environnent. Le juge , lorsqu'il prononce la sentence de la loi, ne doit pas se restreindre a réciter la formule qui lui est prescrite; il sent qu'il est de son devoir, et cela par les motifs les plus purs , d'adresser une exhortation au prisonnier; les juges croient quelquefois devoir s'étendre sur les motifs du crime. Je ne réclame donc qu'une chose : de pouvoir laver mon caractère d'une odieuse imputation. Quoique vous soyez ici, milord, comme juge ; quoique j'y comparaisse comme accusé, cependant vous n'êtes qu'un homme, et je suis un homme aussi; et lorsque vous ou tout autre juge parle contre les motifs d'un homme qui va mourir , je regarde comme un droit , comme un devoir pour cet homme qui va mourir de venger son caractère et ses intentions de toute fausse imputation. Si par mes paroles je porte atteinte à la loi , %otre seigneurie peut m'imposer silence, j'obéirai sur-Ie-chîftiip ; mais il est presque impossible, lorsque je justifie ma conduite, de ne pas proclamer quelques vérités qui ne peuvent être que désagréables à ceux a qui elles s'adressent. Tout ce que je puis dire, c'est qu'alors il aurait fallu se taire sur mes intentions. Si je ne puis justifier mes intentions, il n'y a plus rien autre chose à faire qu'à prononcer la sentence; si l'on m'interdit de venger mon caractère , qu'on ne permette donc à q ui que ce soit
de calomnier mes motifs : si l'on me permet de continuer
Lord Norhurj. Vous avez assez d'intelligence pour comprendre que si un juge, siégeant en une cour de justice, devait entendre justifier la trahison, et laisser l'accusé proclamer des doctrines propres à tromper le peuple, ce serait faire a la loi du pays une injure dont ceux qui président seraient responsables; mais, en tout ce qui est relatif a votre défense , une entière latitude vous sera accordée.
PLUNKET. 391 M. Emmet. Je n'ai plus rien a dire s'il ne m'est permis de ■venger mon caractère; ma justification repose sur un principe abstrait et sur l'application que j'ai cru devoir en faire ; j'aurais désiré pouvoir expliquer l'un et l'autre; j'aurais désiré vous faire connaître mes intentions ; je puis dire seulement que mes motifs et l'horreur que m'inspire l'effusion du sang résultaient d'un ardent attachement à mon pays et du sentiment de mes devoirs publics qui m'ont été inspirés depuis l'âge de dix ans. Si je descends dans la tombe chargé de cette imputation , que je n'ai désiré autre chose que mon élévation personnelle, un poids douloureux accablera mon ame. Je conjure tous ceux qui l'ont entendue de ne pas y croire; je conjure ceux qui ne peuvent ouïr ce qu'on ne me permet pas de leur dire, d'écarter cette pensée : qu'elle demeure ensevelie dans le silence, dans un charitable silence! Maintenant tout est terminé , le flambeau de ma vie est consumé. Pour servir le public , j'ai abandonné le culte d'une autre idole que j'adorais dans mon cœur ; mon ministère est fini, je vais en recevoir la récompense, je vais descendre dans ma froide tombe. Je n'ai plus qu'une demande k faire : qu'on n'y grave aucune inscription sur cette tombe, qu'aucun homme n'écrive mon épitaphe ; nul homme ne peut écrire mon épitaphe : me voici prêt a mourir ; on ne m'a pas permis de justifier ma mémoire : quel homme osera justifier ma mémoire? Et puisqu'il m'a été interdit de me justifier, qu'on s'abstienne du moins de me calomnier , que ma mémoire et mes intentions reposent en paix dans l'obscurité jusqu'à ce que d'autres temps et d'autres hommes puissent me rendre justice; alors ma mémoire sera justifiée, alors on écrira mon épitaphe.
Lord Norhurj. J'avais espéré pouvoir ramené, votre ame a un état plus calme, plus convenable a la triste situation dans laquelle vous êtes placé j je vois avec douleur que je l'ai
3g2 BAKKEAU ANGLAIS, espéré en vainj une conduite toute autre siérait bien mieux à un homme qui a voulu renverser les lois et les libertés de son pays , et qui a vainement et méchamment substitué les sanglantes proscriptions du gouvernement provisoire a l'impartiale justice que nous garantit une constitution libre. Si vous eussiez été jugé sous le gouvernement de votre invention , vous i^'eussiéz pas été écouté un seul instant ; votre Gode eût étouffé son auteur : tel a été le destin de tous les chefs de nos républiques modernes
IPI. Emmet. Je vous demande pardon ; je désire rétablir un fait : « Je ne revenais point de France à mon retour en Angleterre , et je n'ai point créé la conspiration ; je la trouvai toute faite à mon arrivée; je fus sollicité d'y entrer; je pris du temps pour rexarainer, et l'on me dit expressément que peu importait que j'y entrasse ou non, qu'elle n'en serait pas moins exécutée ; alors , trouvant mes principes d'accord avec le projet , je l'acceptai, et je l'accepterais encore en de pareilles circonstances. »
Loj'd Norburj. L'histoire de votre jugement et tout ce qui s'y rattache est encore présente à la mémoire de tout le peuple; soyez certain que je n'accomplis pas, sans la plus sincère affliction, le devoir qui m'est imposé; qu'il «ne soit permis de vous exhorter, avec la plus vive sollicitude, à ne pas quitter la vie avec les hostiles sentimens contre votre pays que vous venez d'exprimer ; soyez certain que toute autre pensée contribuerait beaucoup à adoucir votre départ de cette vie, a vous mériter le pardon et la miséricorde dans celle où vous allez entrer, comme aussi à vous donner la force de soutenir la sentence terrible que je vais prononcer en ce moment.
Sa seigneurie prononça ensuite la sentencé en la forme accoutumée. Le prisonnier s'inclina respectueusement et se retira. Il fut exécuté le lendemain dans Tliomus- Street.
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SUR M. BURROWES.
Pierre Burrowes naquit à Portarlinglon , dans le comte de King en Irlande; il fut e'ieve au college de la Trinité, et enfin appelé au barreau de Dublin, où il occupe maintenant la place d'avocat du roi.
Sa vie a ëte occupée toute entière à l'exercice de sa profession , dont il a rempli les devoirs avec non moins d'avantage pour ses cliens que d'honneur pour lui-même. Il est impossible de rencontrer dans quelque condition que ce soit un homme qui jouisse d'une plus haute estime de vertu et de probité'.
Son talent a reçu pour ainsi dire l'empreinte de son caractère ; son eloquence , toujours pure et souvent élevée, emprunte une force nouvelle de l'honnêteté de son ame et de la simplicité de ses manières.
Le premier des deux discours que nous pre'sentons ici fut prononce dans une occasion importante : c'était la première poursuite dirigée par le gouvernement irlandais contre les personnes qui avaient ctè élues pour pre-
Sg-i NOTICE SUR M. BURROWES.
parer une pe'tition au parlement en faveur des catholiques d'Irlande.
Cette poursuite qui menaçait Tun des droits les plus précieux accorde's au peuple anglais par sa constitution , alarma justement tous les amis d'une liberté sage.
M. Burrowes , charge' de défendre tous les catholiques d'Irlande en la personne du docteur Sheridan qui était accusé, plaida leur cause avec l'honnête et vertueuse indignation d'un homme de bien. Ce n'est point l'entraînement et l'énergie de Curran , c'est une parole plus douce, mais non moins efficace, qui persuade insensiblement et sans efforts.
Ce discours est surtout remarquable par son excellente discussion de droit. Si l'évidence est le signe certain de la vérité , la clarté doit être le premier mérite d'une démonstration 5 ce mérite se rencontre au plus haut degré dans ce discours. La pensée , toujours simple et nette , se montre revêtue du style le plus pur ; ajoutez une bonne méthode, de l'élévation sans enflure, de l'énergie sans rudesse, une chaleur soutenue, enfin tout ce qui peut concourir à l'entière satisfaction de l'intelligence.
Le second plaidoyer, que nous avons cru devoir conserver ici, prononcé dans une cause toute différente, atteste la flexibilité du talent de cet orateur. Ce morceau unit tout l'intérêt d'un roman à toute la vérité de l'histoire. Le récit que fait l'avocat de la conduite du prévenu est un modèle de cette éloquence descriptive, calculée de manière a exciter les plus puissantes émotions , sans paraître sortir un moment du ton simple de la narration.
NOTICE SUR M. BURROWES. 3()5 En general, la manière simple et sensée fie cet orateur , le goût pur qui règne clans tontes ses productions , répandent beaucoup de charmes sur tous ses ouvrages, et permettent de le citer comme un excellent modèle à imiter.
PLAIDOYER DE M. BURROWES
POUR