PROCÈS DE THOMAS MORE
qu'il avait subi a la tour, l'un devant le secrétaire Cromw^ell, Thomas Béade , John Tregonnel , auxquels il assura qu'il avait oublié toute espèce de litres, soit du pape, soit des princes, étant déterminé à ne plus penser qu'à Dieu ; le second , devant le iord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Wiltshire et autres, en présence desquels il avait comparé ce serment a une épée à deux tranchans.
Lorsque l'acte d'accusation eut été lu, le lord chancelier et le duc de Norfolk lui dirent : « Vous voyez combien gravement vous avez offensé sa majesté 3 cependant elle est si indulgente, que si vous renoncez a votre obstination, et changez d'opinion, vous obtiendrez encore grâce et faveur devant ses yeux. » Mais sir Thomas répondit courageusement : « Nobles lords, j'ai de grandes raisons de vous remercier de votre civilité; mais je demande au Dieu tout-puissant de me faire la grâce de persévérer dans mes sentimens jusqu'à la mort. ))
Comme on lui eut ordonné d'expliquer ce qu'il avait à dire pour sa défense , il commença ainsi : « Lorsque je considère le cours de mon accusation et quelles choses odieuses l'on m'in^ pute, je crains que ma mémoire et mon jugement, qui sont l'un et l'autre affaiblis, ainsi que les forces de mon corps, par une longue indisposition , suite de mon emprisonnement, ne viennent à me faillir au point de me rendre incapable de présenter pour ma défense des réponses convenables, comme j'aurais pu le faire en toute autre occasion. »
La cour, voyant son état de faiblesse, lui fit apporter une chaise pour qu'il pût s'asseoir j ce qu'ayant fait, il continua en ces termes:
« Mon accusation, si je ne me trompe, se compose de quatre chefs principaux. J'espère, Dieu aidant, pouvoir répondre à chacun d'eux selon leur ordre.
« Un premier crime m'est imputé j c'est de m'être conslam*
6 BAHliEAU ANGLAIS,
ment opposé au second mariage du roi : j'avoue que j'ai toujours dit h sa majesté mon opinion sur ce point , selon ma. conscience- je n'ai jamais voulu ni dû la lui cacher. Loin de rne croire pour cela coupable de haute trahison, j'estime qu'étant requis par un si grand prince de donner mon avis dans une affaire d'une si haute importance , je l'aurais flatté bassement, j'aurais menti a ma conscience, si je ne lui eusse dit la vérité telle que je la pensais : alors j'aurais pu justement être déclaré sujet perfide et traître envers Dieu. Si j'ai par la offensé le roi , s'il peut y avoir quelque crime a dire librement sa pensée, quand un roi "VOUS interroge, je crois avoir été déjk suffisamment puni pour cette faute , par les grandes afflictions que j'ai endurées, par la perte de mon patrimoine, et cet emprisonnement plein d'ennuis qui se prolonge depuis près de quinze mois.
« Le second chef d'accusation contre moi est que j'ai violé l'acte passé dans le dernier parlement ; c'est-à-dire qu'étant prisonnier, et deux fois interrogé, j'ai refusé avec une intention méchante, perfide et obstinée, de dire si je croyais que le roi fût le chef suprême de l'église ou non : prétendant n'avoir nul intérêt à examiner cet acte, relativement à sa justice ou à son injustice , parce que je ne possédais aucun bénéfice dans l'église^ protestant néanmoins avoir jamais rien dit ou rien fait contre ce statut, et soutenant au contraire qu'on ne ()ourrait prouver contre moi aucune parole, ni aucune action qui pût me rendre condamnable, j'avoue même avoir répondu alors a leurs seigneuries que je ne voulais plus désormais penser a autre chose qu^à la passion de notre Sauveur et à îoa sortie de ce misérable monde. Je ne souhaite du mal a personne, et si cela ne suffit pas pour conserver ma vie , je ne désire pas vivre. Par tout ce que je connais, je ne voudrais transgresser aucune loi, ni me rendre coupable de
PROCÈS DE THOMAS MORE. 7 trahison • car ce statut, ni aucune autre loi dans le monde, ne peut punir un homme pour son silence; les lois doivent se contenter de frapper les paroles ou les actions : Dieu seul est juge des secrets de nos cœurs. »
, Le procureur- généi^al. Sir Thomas , quoique nous n'ayons ni action , ni parole à vous reprocher , cepetidant nous avons \olre silence qui est un signe évident de ia malice de votre cœurj car nul sujet respectueux , interrogé sur cette question, ne refusera de répondre.
Sir Thomas More. Mon silence n'est point un signe de la malice de mon cœur, ce que le roi lui-même doit reconnaîtie en considérant ma conduite en diverses occasions; ce silence ne peut non plus convaincre un homme d'avoir violé ia loi j car c'est une maxime du droit civil , comme du droit canon, que gui tacet cojiseiUire videtur j celui qui se tait est censé donner son consentement j et , quant à ce que vous dites que nul fidèle sujet ne doit refuser de répondre directement, je pense que c'est le devoir d'un sujet, si toutefois ce n'est pas un sujet qui consente à être mauvais chrétien , d'obéir plutôt à Dieu qu'aux hommes, de se montrer plus soigneux de ne point blesser sa conscience que d'aucune autre chose au monde , surtout si sa conscience ne lui est point une occasion d'exciter une sédition contre le prince ou son pays , car je proteste ici sincèrement que je n'ai jamais révélé ma pensée a qui que ce soit.
J'aborde maintenant le troisième chef de mon accusation, par lequel on m'impute de coupables tentatives et de perfides pratiques contre le statut, et cela, comme l'attestent les expressions consignées sur ce papier, par le motif que j'ai écrit, étant à la tour, divers paquets de lettres à l'évêque Fisher, l'exhortant , dii-on, h violer la même loi , et l'encourageant a la même obstinalioo. Je demande que ces lettres scieiu produites et lues en k cour ^ afin que je sois par elles acquitté
ou convaincu d'imposlure; mais puisque vous prétendez que révêque les a toutes brûlées, je vous dirai donc toute la vérité sur ce point : plusieurs de mes lettres étaient relatives à des affaires particulières , comme il arrive entre d'anciens amis; l'une d'elles était une réponse a celle qu'il m'avait écrite pour me demander de lui faire connaître quelles réponses j'avais faites dans mes interrogatoires touchant le serment de suprématie. Je lui écrivis que j'avais obéi a ma conscience , et qu'il en jugeât d'après lui-même. Dieu m'est témoin, comme j'espère qu'il sera mon sauveur, que je ne lui ai pas fait d'autre communication : ce n'est pas la, je pense, violer la loi.
Quant au crime principal que l'on m'impute, qui est d'avoir dit a la tour , dans mon interrogatoire , que cette loi était comme une épée a deux tranchans; car, en y consentant, je perdais mon ame, en la repoussant, je risquais ma vie, on a conclu de cette réponse, parce que Fisher en avait fait une pareille, qu'il était engagé dans la même conspiration : a cela je réplique que mes paroles étaient conditionnelles pour le cas où il y aurait un égal danger, soit a reconnaître, soit a désavouer cet acte 'y et qu'ainsi , comme un glaive h deux tranchans , il me semblait cruel qu'on vînt me le présenter à moi , qui ne l'avais jamais contredit jusqu'alors, soit paumes paroles, soit par mes actions : voila quelles furent mes expressions - quelle fut la réponse de l'évêque,, je l'ignore. Si cette réponse fut semblable a la mienne, ce ne fut le résultat d'aucune conspiration , mais bien de la similitude de notre jugement et de nos études. Pour conclure, je soutiens fermement n'avoir jamais proféré une seule parole contre la loi a qui que ce soit, bien que peut-être on ait dit le contraire a sa majesté.
Une très-courte réponse fut faite à ce discours par M. le procureur-général. Le mot malice fut ce sur quoi l'on insista le plus, bien qu'on ne pût prouver qu'elle résultât, soit de ses paroles, soit de ses actions 3 néanmoins, pour colo-