‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglaisChapitre 41 sur 42 · CONTRE BUONAPARTE · texte numérisé non relu

CONTRE BUONAPARTE

PREMIER CONSUL DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE j

EN LA COUR DU BANC DU ROI, LE 21 FÉVRIER l8o3, devant l'honorable lord EUenborough.

M ESSIEURS DU JURY,

Le moment est enfin arrivé où je puis vous adresser la parole en faveur du malheureux qui comparaît devant vous.

Je dois observer en commençant que, quoique je me connaisse trop bien pour attribuer à autre chose qu'à l'indulgence de mon savant ami, le procureur-général, les éloges

PROCÈS DE PELTIER. 5ii qu'il s'est plu à me donner ; cependant , je ne crains pas de le dire, il n'a fait que me rendre justice en supposant qu'à celte place et en cette occasion où j'exerce les fonctions d'un ministre inférieur de la justice, ministre inférieur, je l'avoue, mais cependant ministre de la justice, je suis incapable de me vendre aux passions d'un client , et de faire servir cette cause à aucun dessein politique.

Tout ce que respectent les lois et le gouvernement de mon pays sera respecté par moij je ne puis, il est vrai, considérer froidement rien de ce qui intéresse le repos , la sûreté , les libertés de tout le genre humain j mais je ferai un effort sur moi-même (quelque pénible qu'il puisse être) pour réprimer mes sentimens; lorsque je ne pourrai parler sans courir risque d'offenser soit la prudence, soit la vérité, je saurai me contraindre et garder le silence.

Je sens, messieurs, combien me sont nécessaires votre indulgence et votre attention. L'accusation que je vais coni- Lattre est environnée des questions les plus délicates ; ce n'est pas moi qui les ai soulevées : cette cause et les discussions qui en sont inséparables ont été portées devant vous par la partie poursuivante.

Elles se présentent à moi^ il est de mon devoir de les traiter comme me semble l'exiger Tintérêt de M. Peltier. Sa confiance et son choix m'ont imposé une tâche difficile , que je ne puis décliner et moins encore trahir^ il a droit d'attendre de moi une défense fidèle, zélée, courageuse: cette juste attente, autant du moins que mes faibles talens me le permettront, ne sera pas déçue. J'ai dit une défense courageuse 5 peut-être ce mot était-il inutile à la place où je me trouve : l'intrépidité a remplir les devoirs de notre ministère est une qualité si commune à la barre anglaise, que dès long-temps, dieu merci ! elle a cessé d'être un sujet d'orgueil ou de louange j s'il en eût été autrement , si la barre

BARREAU ANGLAIS, eût été réduite au silence , ou intimidée par le pouvoir, j'ose affirmer qu'un jury anglais ne se rencontrerait pas aujourd'hui dans cette enceinte pour rendre la justice. Peut-être n'avaisje pas besoin de proclamer que ma défense sera courageuse, en un lieu où la crainte n'a jamais troublé que le cœur des criminels; mais vous m*excuserez de vous en avoir tant dit, quand vous considérerez quelles sont les véritables parties qui se présentent devant vous.

Messieurs , la véritable partie poursuivante est le maître du plus grand empire qu'ait jamais vu le monde civilisé; le défendeur e.4t un exilé proscrit , sans défense ; c'est un royàliste français qui a fui de son pays dans l'automne de 1792, à l'époque de cette mémorable et terrible émigration , quand tous les propriétaires et tous les magistrats du plus grand pays civilisé de l'Europe furent chassés ,de leur demeure par les poignards des assassins; lorsque nos rivages furent couverts , comme des débris d'une grande tempête, de vieillards, el de femmes, et d'enfans, et de ministres de la religion , qui fuyaient comme devant une armée de barbares conquérans , pour se dérober à la férocité de leurs concitoyens.

La plus grande partie de ces malheureux exilés, je veux dire de ceux qu'a épargnés le fer , ou qui ont résisté aux influences d'un climat empesté et aux déchiremens du cœur , ont depuis lors obtenu la permission de revoir leur patrie; dépouillés de tout, ils ont cependant encore embrassé avec transport le triste privilège d'aller mourir sur la terre natale.

Mais cette misérable indulgence , il fallait Tacheter par des soumissions , par des déclarations de fidélité au nouveau gouvernement, et plusieurs de ces royalistes si malheureux les regardaient comme incompatibles avec leur conscience et leurs plus chères affections; de ce nombre est M. Peltier. Je ne veux point ici blâmer ceux qui se sont sotimis , j'espère que

PROCÈS DE PELTIER. 5i3 vous ne jugerez pas avec sévérité ceux qui ont résisté; vous Dépenserez pas défavorablement d'un homme qui comparaît devant vous comme une victime volontaire de sa loyauté et de son honneur : si une révolution ( daigne le ciel nous en préserver!) nous condamnait a l'exil, et nous jetait sur une terre étrangère, nous espérerions du moins qu*une inviolable fidélité et le dévouement aux lois de nos pères pourraient obtenir grâce aux yeux de tout homme généreux.

Le prévenu qui comparaît devant vous a consacré la plus grande partie de sa vie a l'étude des lettres ; elles fesaient les distractions et l'ornement de ses plus beaux jours ; plus tard il s'est vu contraint de les employer comme un moyen de soutenir son existence. Durant ces dix dernières années, diverses publications d'une haute importance ocis^upèrent nés loisirsmais, depuis la paix, il a renoncé a toutes \1iscussions politiques , et s'est restreint a l'obscur journal qui tous est dénoncé; journal qui, de tous ceux que publie l'Ahgleterre , est le moins fait pour exciter les alarmes du plus onibrageux gouvernement ; qui ne sera pas lu en ce royaume, parce qu'il n'est point écrit en notre langue; qui ne le sera point en France, parce que son entrée y est prohibée par un pouvoir dont les ordres ne sont jamais exécutés avec négligence, et rarement éludés avec impunité ; journal , enfin , qui ne peut avoir d'autre objet que d'amuser les compagnons d'infortune de l'auteur par des plaisanteries et des sarcasmes contre leur victorieux ennemi.

Une circonstance se présente bien remarquable dans cette malheureuse publication; c'est le seul écrit consacré a défendre cette illustre famille dont les royales destinées étaient encore , il n'y a pas plus de quinze ans , flattées par toutes les presses, et protégées par tous les tribunaux de l'Europe : cette cour même en laquelle je plaide offre nn exemple des vicissitudes de leur fortune. Mon savant ami vous a rappelé que la 3. 33

5i4 l*.AI\rvb:AU A^'GLA1S.

dernière poursuite jugée en ce lieu, sur la demande du gouvernement français, le fut pour un libelle contre celle magnanime princesse qui depuis a été massacrée a la vue de son palais.

Je ne propose point ces observations dans le dessein de mettre en question les principes généraux qu'a professés mon savant adversaire 5 je lui concède le droit de traduire devant vous tout homme coupable d'insulte envers un gouvernement reconnu par Sa Majesté et en paix avec l'empire britannique 5 que ce gouvernement existe seulement depuis hier ou depuis des siècles; qu'il soit une vile et sanglante usurpation de la plus ancienne et la plus paternelle autorité sur la terre , j'admets que nous sommes également contraints par les traités de Sa Majesté k le proléger contre toute injurieuse attaque : j'admets que, si durant notre usurpation lord Clarendon eût publié a Paris son histoire, le marquis de Montrose ses vers sur le meurtre de son souverain, M. Covvley son discours sur le gouvernement de Cromwell, et que l'ambassadeur anglais eût porté plainte , le président Molé , ou tout autre de ces grands magistrats qui ornaient alors le parlement de Paris, eût pu être contraint, quoiqu'a regret , quoiqu'avec dauleur , d'infliger à ces hommes illustres la peine réservée aux libellistes : je vous dis ceci afin de solliciter de votre générosité et de votre compassion une attention favorable à la défense qui va vous être présentée, trop faiblement sans doute, dans l'intérêt de mon client; il a sacrifié sa fortune, ses espérances, sa famille, sa patrie à sa conscience , et il sen^ble voué a une ruine complète , même en ce dernier refuge.

S'il jouit encore de la sécurité de cet asile, s'il n'a point été sacrifié au ressentiment de son redoutable ennemi, il le doit peut-être à la fermeté du gouvernement du roi. J'en rendrais de publiques actions de grace aux ministres de Sa Ma-

PROCÈS DE PELTIER 5i5

j€Sté, si ce n'était leur faire injure que de îes supposer capables d'agir autrement; que de remercier le gouvernement anglais de n'avoir pas violé les droits les plus sacrés de l'hospitt lité, et d'avoir préservé notre pays d'une tache ineffaçable.

Quoi quM en soit, messieurs, le prévenu se présente devant vous pleinement convaincu qu'un jury anglais est ce que l'œil de l'innocence peut rencontrer de plus rassurant sur un tribunal humain : il se sent, comme moi, pénétré de la plus vive reconnaissance envers le prolecteur des empires, qui permet, au milieu de la chute de tontes les grandeurs et de toutes les puissances, que nous continuions encore a nous réunir, comme nos ancêires, pour rendre la justice en cet antique sanctuaire.

Il est un autre point de vue sous lequel cette cause mérite de votre part la plus sérieuse attention ; je la considère comme le premiej' combat cVune Ionique guerre entre la plus grande puissance du monde et la seule presse libre qui reste en Europe. Personne n'est plus que moi persuadé que mon savant ami, M. le procureur-général, n'avilira point son beau caractère, et ne déshonorera jamais la haute magistrature qu'il exerce, par de basses complaisances et par un honteux abus du pouvoir qui lui est confié. Cependant des motifs, que je dois m'abstenir de discuter ici, m'ont bien convaincu que celte cause est le premier combat d'une longue guerre entre la plus grande puissance du monde et la seule presse libre qui reste en Europe. Messieurs, cette distinction de la presse anglaise est nouvelle; elle doit nous remplir a la fois et d'orgueil et de tristesse. Avant que les orages de la révolution française eussent détruit tout asile de la liberté de discussion sur le continent , nous jouissions de ce privilège, il est vjai, avec plus d'étendue qu'aucun autre peuple; mais nous n'en jouissions pas exclusivement : dans tes grandes monarchies, la presse fut toujours considérée comme un instrument trop for-

5iG BARRE/VU ANGLAIS.

miJaLle pour être confié a qui voudrait s'en servir; dans les autres étals «le PEurope, les lois, ou une longue habitude de tolérance dans les mariai strats , avaient établi usie liberté de discussion suffisante peut-être aux plus utiles desseins; elle existait de fait Ta oi^i elle n'était point fondée par la loi, et la sage et généreuse condescendance des gouvernemens trouvait chaque jour de nouveaux motifs de sécurité dans la civilisation toujours croissante de leurs sujets.

En Hollande, en Suisse, dans les villes impériales de l'Allemagne, la liberté de la presse résultait , soit de la loi, soit de la coutume; la Hollande et la Suisse ne sont plus, et , depuis les premiers actes du procès qui nous occupe , cinquante villes impériales ont été , d'un trait, de plume , effacées de la liste des états indépendans ; trois ou quatre conservent encore une incertaine et précaire existence : je ne dirai point par quelles humiliations elles achètent cette faveur; loin de moi la pensée d'insulter a la faiblesse de ces nations dont je déplore amèrement la chute non méritée.

Ces gouvernemens formaient, sous plusieurs rapports, l'une des plus utiles parties de l'ancien système de l'Europe: malheureusement, pour le repos du monde, les grands états se croient forcés, dans l'intérêt de leur propre sécurité, de considérer l'esprit militaire et les habitudes belliqueuses des peuples comme l'un des principaux objets de leur politique; de fréquentes hostilités semblent indispensables k leur grandeur, et c'est de leur grandeur que dépend leur sûreté; exempts de cette nécessité cruelle , triste condition de la puissance, et satire amère de l'humanité, les petits états se consacraient aux arts de la paix, à la culture des lettres et au perfectionnement de la raison; ils étaient le refuge de toute discussion libre et indépendante, et demeuraient spectateurs désintéressés et juges des diverses luîtes de l'ambition , qui, par intervalles, troublaient le repos du monde : ainsi ils

Procès de pel her. 517

«levinrent les organes de cette opinion générale qui faisait de i'Europe une grande république, avec des lois dont l'autorité modérait les ambitions qu'elle ne pouvait entièrement réprimer, et un tribunal auquel le plus despotique souverain pouvait être traduit. L^esprit de conquête arraait-il un peuple, ses envahissemens étaient dénoncés a TEurope* la tyrannie s'exerçait-elle a rintéricur, mille presses divulguaient Top-pression dans tout le monde civilisé : ainsi les princes, dont la volonté ne connaissait aucun frein légal, rencontraient une puissance morale que les plus absolus ne bravaient pas avec une entière impunité 5 ils comparaissaient en présence des nations dont les applaudissemens et les censures'ne pouvaient leur être indifférens. Les inaltérables lois de notre nature, contre lesquelles toute rébellion est vaine, soumettaient les plus orgueilleux tyrans a ce joug: car ni la puissance la plus élevée, ni la dépravaiion la plus endurcie, ni l'innocence la plus pure, ne peuvent soustraire l'homme a l'empire de la louange ou du blâme.

Ces gouvernemens formaient , sous d'autres rapports, l'tnie des plus belles et des plus intéressantes parties de ce système. La sécurité de ces états si faibles, leur calme profond au milieu des guerres et des conquêtes qui les environnaient, attestaient la modéralion , la justice, la civilisation a laquelle sojit parvenues les sociétés modernes : leur faiblesse n'était protégée que par cette habitude de respect pour la justice qui, durant une longue suite de siècles, avait jeté de si profondes racines dans la chrétienté j c'était le seul rempart qui les défendît contre ces puissans monarques auxquels ils. offraient une proie si facile; et jusqu'à la révolution ïrançaise ce rempart leur avait suffi. Considérez, par exemple, la situation de la république de Genève ; pensez à sa position sans défense aux portes même de la France; mais pensez aussi a son inaltérable sécurilé , à son profond repos 5 au succès avec

5i8 BARREAU ANGLAIS,

lequel elle cuUivait l'induslrie et les lettres^ tandis qu'à su vue Louis xiv inoudait l'Italie de ses milliers de soldats : rappelez-en votre mémoire, si toutefois les années, devenues des siècles, n'en ont point effacé le souvenir; rappelez ces temps heureux où renvahissement de la plus faible république en Europe n'était pas plus a craindre que la conquête du plus puissant empire, et dites si vous pouvez imaginer un plus beau spectacle aux yeux de la morale, ou une plus éclatante preuve des progrès de la civilisation.

Ces petits états , monumens de la justice de l'Europe, asiles de la paix, de l'industrie et des lettres, organes de la raison publique , refuges de l'innocence opprimée et de la vérité persécutée, ont péri avec ces anciens principes qui formaient leur unique boulevard; ils se sont engloutis dans cette épouvantable convulsion qui a ébranlé la terre jusqu'à ses extrémités les plus reculées ; ils sont détruits , ils ont disparu pour jamais.

Un asiie inviolable reste encore a la liberté de discussion ; il est encore un lieu en Europe où l'homme peut librement exercer sa raison sur les plus importans intérêts de la société, publier sans crainte ses opinions sur les actes des plus orgueilleux , comme des plus absolus tyrans : la presse d'Angleterre est encore libre; elle est protégée par la constitution de nos ancêtres ; elle est protégée par le cœur et le bras de tout sujet anglais; et, je ne crains pas de dire que, si elle doit périr , elle ne s'écroulera que sous les ruines de l'empire britannique.

C'est là , messieurs , une grande et terrible considération ; tout autre sanctuaire de la liberté européenne est détruit : cet antique édifice, lentement élevé par la sagesse et la vertu de nos ancêtres est encore debout ; il demeure entier et indestructible : le ciel en soit béni ! mais il demeure seul , il s'élève au milieu des ruines.

En ces circonstances extraordinaires, je dois regarder celte

PPvOCÈS DE PELTIER. Sig poursuite, je le répète, comme le premier combat d'une longue guerre entre la plus grande puissance du monde et la seule presse libre qui reste en Europe : j'espère que vous vous considérez comme la sentinelle avancée de notre indépendance, comme livrant aujourd'hui la première bataille pour la liberté de la presse contre le plus formidable ennemi qu'elle rencontra jamais : vous m'excuserez donc si , dans une si importante occasion , je vous rappelle plus longuement que d'habitude les principes de droit et de politique sur cette matière que nous ont Hgués nos ancêtres.

Ceux qui ont bâti avec une salutaire lenteur l'édifice de nos lois ne conçurent jamais l'absurde pensée de définir par des règles précises les limites incertaines qui séparent le libelle d'avec l'histoire ou la discussion ; c'est un sujet qui de sa nature n'admet ni règles, ni définition : les mêmes paroles peuvent paraître innocentes dans un cas, et coupables dans iin autre. Le plus léger changement suffit quelquefois pour faire toute la différence; ces changemens, innombrables comme la diversité des intentions et des conditions humaines, ne sauraient être prévus ni renfermés dans les bornes d'une définition légale : aussi les auteurs de nos lois ne l'ont-ils jamais tenté; ils ont laissé ces ridicules prétentions à ces gens qui se disent philosophes , et se sont montrés au fond profondément ignorans de cette philosophie qui s'applique aux affaires humaines.

Les principes de la loi d'Angleterre sur les libelles politiques sont simples et en petit nombre; mais ils sont nécessairement si larges que^ sans une administration de la justice habituellement modérée, on pourrait facilement anéantir la liberté de la presse parmi nous : toute publication dont le but est de faire insulte, soit a notre gouvernement, soit a un gouvernement étranger uni d'amitié avec ce royaume, est un libelle aux termes de la loi anglaise. Pour sauver les dis-

^r, BARKEAU ANGLAIS,

eussions politiques du clanger que leur ferait courir un principe si étendu, s'il était sévèrement et littéralement appliqué, nos ancêtres s'en sont reposés sur diverses garanties : les unes prises dans la loi et la constitution, les autres dans le caractère de ces officiers publics que la constitution a formés, et auxquels son administration est confiée. Ils s'en sont reposés d'abord sur la modération des agens de la couronne, nouriis dans les maximes d^un gouvernement libre, imbus de leur esprit-, et surveillés par la toute-puissance du parlement, non moins que par la raisonnabil^ et salutaire jalousie de leurs concitoyens. J\^ime a reconnaître que , depuis l'ère glorieuse de notre révolution ( faisant la part qui est due aux faiblesses , aux fautes et aux vices accidentels de Thumanité), celte attente n'a pas été trompée; et je suis convaincu que mon savant ami n'abusera jamais du pouvoir qui lui est confié. Ils s'en sont reposés en outre sur le bon sens et la modération du jury, populaire par son origine, populaire par ses sentimens, choisi dans le corps de la nation, et qui doit aller s'y confondre de nouveau. Par ces mesures et ces terapéramens ils ont espéré pouvoir suffisamment réprimer les libelles coupables, sans mettre en danger la liberté de discussion , ce premier boulevard d'un état libre. Ils savaient que l'offense d'un libelle politique est d'une nature toute particulière ; qu'elle diffère de tout autre crime dans les points les plus essentiels. En tout autre cas, la plus sévère application de la loi ne répand la terreur que parmi les coupables; dans les causes de libelles politiques elle inspire l'effroi a l'fnnocence même. Cette particularité frappante résulte des mêmes circonstances qui rendent impossible de fixer les limites entre un libelle et une discussion innocente; car l'homme du caractère le plus pur et le plus honorable ne peut dès-lors être certain de n'avoir pas franchi les bornes d'un écrit légitime.

Messieurs, j'irai plus loin ; frapper celle offense de puni-

tîons sévères et fréquentes, c'est non-seulement iiuimider rinnocence, c'est la détourner des actes les plus méritoires, et empêcher les citoyens de remplir le plus saint des devoirs. Il faut du courage et une entière sécurité pour censurer la conduite de ceux qui administrent les affaires publiques ; cette lâche pleine de périls et de haine forme néanmoins la plus im- ];ortante de toutes les obligations publiques : si elle n'est remplie sans crainte, elle demeure sans effets; et ce n'est pas l'écrivain tremblant sous la verge qui l'accomplira dignement. Il est d'autres considérations, messieurs, sur lesquelles je désire appeler plus particulièrement votre attention; ce sont les circonstances, nées de la situation de ce pays, qui de tout temps ont engagé nos ancêtres a proléger avec un soin plus spécial le droit de censurer librement la conduite des puissances étrangères. Les relations de ce royaume avec les autres états de l'Europe sont d'une nature si particulière, qu'aucune histoire, je crois , ne fournit rien de pareil : dès le moment où nous eûmes abandonné tout projet d'agrandissement continental , notre sécurité nationale et la prospérité de notre commerce devinrent nos seuls intérêts dans les affaires de l'Europe. La sécurité d'une nation est son preujier besoin; celle de la Grande-Bretagne ne veut rien autre chose que l'exacte observation de la justice; elle exige que les anciennes limites demeurent inviolables, et que les anciennes possessions soient respectées. Une nation qui s'est elie'mcme interdit toute possession nouvelle, ne peut avoir d'autre dessein que de s'opposer à tout injuste envahissement chez ses voisins : notre sûreté ne demande rien autre chose que de prévenir ces agrandissemens qui, par leurs effets iramédiaîs , comme par leur exemple, pourraient nous devenir dangereux : depuis que nous avons renoncé a toute conquête sur le continent, notre intérêt, soit réel, soit apparent, ne peut plus se trouver en contradiction avec la justice.

Quant a notre prospérité commerciale, c'est là une branche de l'intérêt national, secondaire il est vrai, mais non moins importante j elle n'a besoin que du maintien de la paix sur le continent, autant toutefois que cette paix sera compatible avec notre sécurité.

Quoi qu'en puissent dire des hommes ignorans ou corrompus, les hostilités ne furent jamais profitables a une nation commerçante j les pertes peuvent être moindres dans quelques guerres, il en est même qui peuvent produire quelques profits accidentels, mais jamais ces profits n'ont compensé la ruine des capitaux et de l'industrie que toute guerre doit entraîner. En outre , notre grandeur commerciale dépend principalement de l'abondance et de la prospérité de nos voisins; une nation commerçante a le même intérêt d'avoir des voisins riches , qu'un marchand de servir des consommateurs opulens. C'est aux progrès que les nations civilisées ont faits dans les arts et les perfectionnemens de la vie sociale, que l'Angleterre doit sa prospérité : pas un acre de terre n'a été défriché dans les déserts de la Sibérie, ou sur les rivages du Mississipi , qui n'ait agrandi le marché de l'industrie anglaise. Ce marché s'alimente de la prospérité progressive du monde j mais il rend avec usure tout ce qu'il en reçoit : c'est lui qui répand la civilisation et l'aisance sur toute la terre; et la nature, dont les invariables lois défient les impuissantes ruses des gouvernemens , le fait servir maintenant h ranimer l'industrie de ces mêmes nations qui élèvent le plus haut leurs clameurs insensées contre les prétendus malheurs qu'il leur cause. Si les, aveugles et barbares projets formés contre la prospérité anglaise pouvaient s'accomplir, il n'en résulterait autre chose que l'appauvrissement de ces mêmes contrées qui, dans leur stupide ignorance, imputent leur pauvreté a nos richesses.

En ces circonstances, la politique de ce royaume (politique essentiellement compatible avec les maximes d'un gouverne-

PROCÈS DE PELTIER. 523 ment libre) veut que Ton traite avec grande indulgence les critiques mêmes les plus hardies de nos écrivains contre les ambitieux projets des puissances étrangères.

Quelque hardies, quelque indiscrètes même que puissent être ces critiques, elles servent du moins a prévenir le peuple de ses dangers, a soulever l'indignation nationale contré ces envahissemens auxquels l'Angleterre s'est presque toujours vue contrainte de résister enfin à main armée : rarement, il est vrai, lui a-t-on permis d'attendre que l'intérêt de sa propre sûreté la contraignait de marcher au combat pour la défense des autres 3 un grand orateur de l'antiquité disait que nul homme ne se porta jamais l'ennemi de la république qu'il ne lui eût d'abord déclaré la guerre ; ainsi puis-je dire avec vérité que nulle puissance n'a jamais médité l'asservissement dePEurope , qui n'ait considéré la corruption oU la destruction de l'Angleterre comme la première condition de ses succès.'^ Lisez l'histoire vous y verrez que jamais semblable projet ne fut formé sans que l'on eût regardé comme un préliminaire indispensable, soit de détacher l'Angleterre de la cause commune, soit de la détruire. Il semble que tous les conspirateurs contre l'indépendance des nations devraient avoir suffisamment enseigné aux autres états que l'Angleterre est leur protectrice naturelle, qu'elle seule n'a d'autre intérêt que celui de leur conservation , et que sa sûreté est indissolublement unie a la leur. Lorsque de vastes projets d'agrandissement se manifestent ; lorsqu'une ambition criminelle exécute ses desseins, le jour du combat approche pour l'Angleterre; son gouvernement libre ne peut entreprendre une guerre dangereuse, s'il n'est soutenu par l'opinion et l'élan de son peuple. Un état ainsi placé ne saurait sans péril étouffer ces discussions publiques qui dirigent l'indignation populaire contre ceux qu'il doit bientôt compter parmi ses ennemis. Dans les dissensions domestiques le gou-

r>24 nAllREAU ANGLAIS,

verneiiient pent quelquefois avoir un intérêt apparent a intimider la presse ; mais cet intérêt s'efface qunnd le danger est tout extérieur. Un roi d'Angleterre qui conspirerait en pareille circonstance contre la presse libre de ce pays, saperait les fondemens de son trône; il briserait la trompette qui doit appeler son peuple autour de son étendard.

Nos ancêtres n'ont jamais pensé qu'il fîit de leur politique de courtiser les bonnes grâces des tyrans étrangers, en en joignant aux écrivains anglais de contenir et réprimer leur juste haine contre les criminelles entreprises de l'ambition : celle grande et vaillante nation , qui se battit toujours en première ligne contre les oppresseurs de l'Europe, a quelquefois inspiré la crainte; mais. Dieu merci, elle ne l'a jamais ressentie. Elle n'ignore pas quels sont ses ennemis réels, que bientôt iï faudra leur faire une guerre ouverte; elle sait qu'une amilié durable ne saurait l'unir avec les ennemis naturels de l'indépendance des nations. Jamais nous n'avons adopté cette étroite et lâche politique d'enchaîner notre presse, d'étouffer notre esprit public pour maintenir une trêve hypocrite et précaire ; nous ne nous sommes jamais montrés assez vils pour acheter une courte suspension d'armes au prix de notre premier moyen de défense, celui qui nous aide a soulever l'opinion générale, et à la diriger contre les ennemis de notre pays et de l'Europe.

Messieurs, l'esprit public d'un peuple (et par ce mot j'entends l'ensemble de ces sentirnens qui concentrent toutes les affections dans l'intérêt de l'état) se compose d'élémens divers, selon la diversité des pays, et résulte d'une multitude de causes : en ce royaume , j'ose dire qu'il dépend surtout de l'énergie du principe populaire dans le gouvernement; l'esprit de liberté est l'un 'de ses élémens les plus essentiels; peut-être dépend-il moins de ces avantages d'un gouvernement libre , qu'estime le plus une raison élevée ,

PROCÈS DE PFXTIER. SaS que de ces parlies qui plaisent a rimagination et flattent la juste et naturelle fierté du commun des hommes. Dans ce nombre , nous ne devons pas certainement oublier ces droits politiques qui descendent jusqu'aux dernières classes de la société, et cet appel continuel que leur font les écrivains occupés a discuter les grands intérêts de l'état; tels sont incontestablement les principaux motifs de ce dévouement qu'éprouve le peuple anglais pour son gouvernement et son pays, de ce zèle qui l'anime pour ses institutions, et dont la généreuse ardeur confère au dernier d'entre eux une sorte de dignité et de noblesse inconnue aux plus illustres esclaves, toujours tremblans devant le front du tyran. Tout homme qui serait assez téméraire pour tenter d'abolir ou de restreindre ces privilèges (a quelques abus qu'ils soient sujets, quelque objection qu'on puisse leur opposer) , découvrirait peutêtre trop tard qu'il a démantelé son pays. De quelque élément que l'esprit public se compose, il forme toujours et partout la première défense d'un état : celte vertu est bien distincte du courage ; aucune nation peut-être, et certainement aucune nation européenne, n'a péri faute de valeur dans les combats, tandis que nul état de quelque importance n'a été subjugué sans que d'abord tous les sentimens généraux n'eussent été corrompus et affaiblis : c'est l'esprit public qui réunit les courages épars des individus et les lie à la chose publique. Il forme donc, comme je l'ai dit, le premier principe de défense pour tout pays, et la presse est sans contredit son plus puissant aiguillon ; on ne peut la réprimer sans que l'esprit national ne languisse, et sans courir le risque de voir, au moment du danger, le peuple servir son pays avec moins de zèle et d'affection.

Ces principes, messieurs, n'ont rien de nouveau; ce sont les vieilles maximes de nos pères : et, bien que de nos jours ils aient été déshonorés par l'abus qu'en ont fait des scélé-

520 r,/VRIU<AU ANGLAIS,

rats et des fanatiques , ils n'en demeurent pas moins justes et vrais autant que généreux; ce sont les seules règles d'après lesquelles un état libre puisse se gouverner sûrement ; je les ai adoptées depuis que j'ai appris a faire usage de ma raison , et j'espère ne les abandonner qu'avec la vie.

Ces principes posés, je vais maintenant appeler voire attention sur le libelle qui fait la matière de l'accusation portée devant vous; je me réjouis sincèrement, de pouvoir adopter la plus grande partie de ce qu'a dit mon savant ami M. le procureur-général : les généreuses et libérales maximes qu'il a professées honorent infiniment son caractère; il a protesté ne pas vouloir attaquer les récits historiques, et entendre respecter les discusssions politiques, ajoutant qu'il ne considère pas toute expression violente échappée à un écrivain dans la chaleur d'un récit ou d'un raisonnement, comme susceptible de faire la matière d'une poursuite. L'essence du crime de libelle consiste dans Fintention méchante dont la publication est k la fois la preuve et le résultat. Avant de déclarer un homme coupable de libelle, un jury doit être convaincu que son intention a été d'écrire un libelle, et non d'exposer des faits qu'il croyait vrais, ou des raisonnemens qui lui paraissaient justes. Mon savant ami vous a rappelé en outre que la liberté de l'histoire renferme le droit de publier ces observations que tout homme habitué a réfléchir puise naturelleujent dans le récit qu'il présente; il admet également, sans doute, qu'elle renferme aussi le droit d'exprimer ces sentitimens qu'éprouve toute arae honnête à la vue de quelque exemple extraordinaire de grandeur ou de dépravation.

Mais il est encore un privilège de l'historien, que le procureur-général n'a pas mentionné, auquel cependant ses principes doivent s'appliquer : mon devoir me force de le réclamer en faveur de mon client ; c'est le droit de reproduire historiquement tous les documens (quelle qu'ait pu être leur culpa-

PROCÈS DE PELTIER. 527 Lilité originelle) qui dévoilent le caractère et révèlent les intentions des gouvernemens ^ des factions ou des individus. Mon savant ami ne niera point qu'un compilateur historique peut , sans se rendre coupable , reproduire en Angleterre la plus insolente déclaration de guerre qn^un gouvernement étranger publia jamais contre Sa Majesté : l'intention de son auteur fut d'insuller et d'avilir le gouvernement de Sa Majesté ; mais le compilateur n'a d'autre but que de satisfaire la curiosité, peut-être même d'exciter une juste indignation contre ce calomniateur dont il reproduit l'ouvrage : son dessein n'ayant rien de coupable , sa publication n'est pas un libelle. Supposé que tel soit le cas de M. Peltier ; supposé qu'il n'ait reproduit ces libelles que dans un but purement historique, il n'est pas plus criminel que mon savant ami M. Albot , qui vous en a donné lecture en ouvrant les débats. M. Albot vous les a reproduits, afin que vous puissiez les connaître et les juger; M. Peltier, dans la supposition que j'ai faite, les a reproduits aussi, afin que le public pût les connaître et les juger.

Vous savez déjà que le plan général de l'ouvrage de M. Peltier était d'offrir un tableau des cabales, des intrigues, des espérances et des projets des factions françaises: une partie naturelle et nécessaire de ce plan consistait à reproduire toutes les pièces sérieuses ou badines que ces factions publient. Je crois sincèrement que l'ode attribuée a Chénier ou h Ginguené a été écrite a Paris , qu'elle y a circulé, qu'elle y a été attribuée k l'un de ces deux écrivains , qu'elle a été envoyée en Angleterre comme leur ouvrage, et comme tel reproduite par M. Peltier y mais je ne suis pas certain d'avoir des preuves suffisantes pour vous convaincre de ce fait. Supposez que je ne puisse pas le démontrer, mon savant ami en concluera-t-il que mon client doit nécessairement être condamné? Je prétends au contraire que c'est à lui de proiiverque ce n'est pas là une pièce histori-

que. Elle paraît comme telle ; c'est a lui à démentir cette appa-* rence; celte apparence peut n'être qu'un masque, il est vrai j que mon adversaire le déchire, et vous montre le libellisle avant de vous demander un verdict de coupable.

Si la légalité de ces secondes publications est contestée en générai, alors je demanderai compte à notre accusateur de la longue impunité dont ont joui les journaux anglais; qu'il nous dise par quels motifs l'on a souffert qu'ils reproduisissent ces atroces libelles publiés contre Sa Majesté, pendant les dix dernières années, par les Brissot, les Marat, les Danton, les Robespierre, les Barrère, les Tallien , les E.ewbel , les Merlin , les Barras et cette longue suite de tyrans sanguinaires qui opprimaient leur propre pays, et insultaient tous ceux qu'ils ne pouvaient dévaster. Quelle peut être sa réponse? que les éditeurs anglais étaient innocens, s'ils n'avaient d'autres motifs que de satisfaire la curiosité ; qu'ils étaient même dignes d'éloges, si leur intention était de soulever l'indignation contre les calomniateurs de leur pays : si toute autre réponse m^est faite , je rappellerai à mon ami un de ses plus saints devoirs, celui de protéger la réputation des sujets absens pour le service de la patrie. Tous les journaux anglais ont reproduit, il y a peu de jours, une publication intitulée, Rapport du colonel Séhastiaid ^ dans lequel un brave officier anglais (le général Stuarl) est accusé d'avoir écrit des lettres pour provoquer un assassinat : les éditeurs de cet infâme Rapport ne sont pas poursuivis, ils ne le seront jamais, car leur intention n'a pas été de calomnier le général Stuart : c'est d'après le même principe que tous nos journaux ont pu faire circuler un libelle extrait du Moniteur du 9 août 1802, le plus atroce qui jamais ait été publié contre le roi et le peuple d^^ngleterre ; libelle contre un prince qui a traversé cinquante-trois années d'un règne plein de troubles et de factions, sans une seule imputation contre son caractère

PROCÈS DE PELTIER. 52c) personnel; libelle contre un peuple qui a passé, avec une gloire sans égale, par les plus sévères épreuves auxquelles puisse être exposée la vertu d'une nation; qui seul dans le inonde entier peut se vanter d'avoir vu des séditions sans meurtre, des triomphes populaires sans massacres , des révolutions sans effusion de sang, des guerres civiles sans assassinat; libelle qui, dans l'excès de son impudence, accuse un pareil roi et un pareil peuple, non seulement d'avoir soudoyé des assassins , mais encore d'avoir poussé Peffronterie et la déraison jusqu'à leur promettre, pour prix de leurs efforts, les plus insignes marques de l'honneur public, la récompense réservée aux hommes d'état et aux héros, l'ordre de la jarretière !....... cet ordre fondé par les héros de Crecy et de Poitiers , qui décora Henri - le -Grand et Gustave - Adolphe , que pourrait porter aujourd'hui le héros qui, sur les rivages de la Syrie, cet ancien théâtre de la chevalerie anglaise, a fait revivre la célébrité de la valeur et de l'humanité bretonnes; cette jarretière sans tache, qu'un détestable libelliste " ose dire avoir été promise pour solder le prix d'un meurtre! Si j'avais maintenant à justifier un éditeur anglais d'avoir reproduit cet abominable libelle , qu'alléguerais-je pour sa défense? je vous dirais : cet écrit fut, dans l'origine, publié par le gouvernement français dans son journal ofliciel ; il a été reproduit par un éditeur anglais pour satisfaire notre curiosité naturelle, peut-être mèmepour soulever les justes ressentimens de ses lecteurs anglais; et je soutiendrais, non sans quelque succès , je pense , que la reproduction de ce libelle n'a rien de séditieux; qu'elle est légale, qu'elle est digne d'éloges. Eh bien, tout ce qu'il y aurait d'important, tout ce qu'il y aurait du moins d'essentiel dans une pareille défense, je vous le soumets maintenant en faveur de M. Peltier; un journal anglais pourrait sans crime reproduire les libelles du gouvernement français contre sa majesté : j^ vous laisse à juger si M. PeU 3. 34

53o BARREAU ANGLAIS,

tier, en pareille circonstance, ne peut pas également repro- <]i)ire les écrits de Ghénier contre le premier consul. D'une part, vous avez les assurances données à M. Peltier que cette ode n'est qu'une nouvelle publication- vous avez également Je plan général de son ouvrage, avec lequel cette reproduction s'accorde merveilleusement : d'autre part, vous n'avez que les soupçons de M. l'avocat-général pour prouver que cette ode est une p/oduclion originale du défendeur.

Supposons que vous deviez la regarder comme une production de sa plume, et qu'elle constitue un libelle j même en ce cas, sur lequel je ne veux pas anticiper, je ne suis pns dépourvu de tous moyens de défense ; reste encore cette question : est-ce un libelle contre Buonaparte? est-ce un libelle contre Cbénier ou Ginguené? Il n'existe point d'information pour un libelle contre Ghénier ; et, si vous pensiez que cette ode écrite par M. Peltier, attribuée par lui à ce poëie, fut pour le couvrir de l'odieux qui accompagne le soupçon de jacobinisme, le défendeur aurait droit à un verdict de non coupable ; que , si pareillement vous croyiez qu'elle n'est attribuée a des jacobins que comme une satire contre ce parti, vous devriez encore l'acquitter en ce cas. Butler met un langage séditieux et immoral dans la bouche des rebelles et des fanatiques, et Hudibras cependant n'est pas un libelle contre la morale ou le gouvernement. Swift, dans une pièce de la plus' fine ironie qu'il y ait au monde (son Argument contre V ahoîitiondu christianisme)^ emploie le langage de ces frivoles ignoraus qu'il avait dessein de corriger par cette critique ; son but exigeait un langage inconsidéré, quelquefois même profane, cependant personne n'a jamais mis en doute si c'était contre l'athéisme ou contre la religion que la satire de Swift est dirigée. G'est ^insi que M. Peltier, écrivant contre le jacobinisme français, devait lui attribuer une haine toute jacobine contre ie gouveinement ; le but qu'il se proposait lui f^jisait une

PROCÈS DE PELTIER. 53i

loi de mettre dans leur bouche ces maximes anarchiques que Ton reproche à celte ode. Mais on dira que ces provocations k l'insurrection' sont ici dirigées contre l'autorité de Buonaparte: cette remarque ne prouve rien : elles devaient être dirigées contre lui , si l'ode était une satire du jacobinisme : les jacobins français doivent déclamer contre Buonaparte, parce qu'il exerce les pouvoirs du gouvernement; lé satiriste qui les attaque doit révéler leur sentiment et adopter leur langage.

Je ne prétends pas dire par là que M. Peltier ressente aucune affection pour Buonaparte, ou croie lui devoir fidélité; si je le disais, il me désavouerait, il rougirait de devoir un verdict favorable à la manifestation (Vun sentiment qu'il repousse et qu'il abhorre : ne pas aimer Buonaparte n'est pas un crime; la question n'est pas de savoir si M. Peltier chérit ou déteste le premier consul, mais s'il a mis ce langage révolutionnaire dans la bouche des jacobins, avec le dessein de peindre leur incorrigible turbulence, et de proposer les fruits des révolutions jacobines a l'exécration du genre humain.

Maintenant, messieurs, nous ne pouvons faire une réponse probable a ces questions sans en examiner préalablement deux ou trois autres, desquelles doit dépendre la réponse à la première : y a-t-il en France une faction qui respire l'esprit dont celte ode est empreinte , et qui parle son langage? Le caractère et les vues de cette faction sont-ils entièrement incompatibles avec les sentimens, les opinions et les désirs de M. Peltier? Si l'on peut répondre affirmativement à ces questions, je pense qu'alors vous conviendrez avec moi que M. Peltier n'exprime point dans celte ode ses propres affections , qu'il ne donne point ici carrière a ses ressentimens personnels contre Buonaparte f mais qu'il revêt le personnage

532 B\RREAU ANGLAIS.

ir»n jacobin , qu'il acloplc son langage dans le dessein de sa liriser ses principes.

Ces questions, messieurs, me conduisent à des discussions politiques peu convenables, en général, dans une cour de justice; ici cependant elles deviennent indispensables: je n€ les examinerai qu'autant que les nécessités de ma cause m'en feront une loi.

Messieurs , la révolution française... je m'arrête après avoir prononcé ces mots qui réveillent une aussi accablante idée.... mais je n'ai point à examiner maintenant et à juger cette épouvantable révolution, ce serait une entreprise trop audessus de mes forces; j'ai seulement a considérer les caractères des factions qu'elle doit avoir laissées après elle.

La révolution française commença par de grandes et fatales erreurs ; de ces erreurs sortirent des crimes atroces ; a une monarchie faible et modérée succéda une anarchie sanglante, qui bientôt après donna naissance au despotisme militaire; la France, en peu d'années , parcourut tout le cercle de la société humaine.

Ce résultat était dans l'ordre de la nature : lorsque tout principe d'autorité et de discipline sociale fut détruit, quand toutes les croyances qui donnent h un petit nombre d'hommes le pouvoir de commander et disposent les autres à obéir, furent arrachées de l'esprit par d'atroces théories et des exemples plus atroces encore ; lorsqu'on vit toutes les vieilles institutions foulées aux pieds avec mépris > et toute institution nouvelle souillée de sang à son origine ; quand le principe de la propriété elle-même, ce fondement de l'ordre social, eut été anéanti ; lorsque dans la personne des nouveaux possesseurs ( que la pauvreté de nos langues nous oblige d'appeler propriétaires ) il eut été avili par le pillage et le meurtre; qu'il se trouva sépa»^ de cette éducation qui, éla-

PROCÈS DE PELTÎER. 533

felissant line présomption générale de supériorité et d'honneur , forme ses seuls vrais titres au respect ; lorsque le peuple eut appris à mépriser tout ce qui est ancien, et se vit contraint de détester tout ce qui était nouveau , alors il ne resta plus qu'un principe assez fort pour servir de lien à la société, principe incompatible, il est vrai, avec la liberté, ennemi de la civilisation elle-même - principe barbare et tyrannique, mais, dans celte misérable condition des affaires humaines, seul refuge contre des maux plus insupportablts encore^ je veux dire le principe du pouvoir militaire, qui tire sa force de la confusion et du trouble au milieu desquels se dissolvent les autres élémens de la société , et qui , dans de pareilles extrémités , forme Punique ciment qui la préserve d*une ruine totale.

En de telles circonstances, Buonaparte usurpa le pouvoir souverain en France ; je dis usurpa parce que s'emparer illégalement du pouvoir est une usurpation; mais le mot usurpation ^ dans toute la force de sa signification morale, est à peine applicable à ces temps de la plus sauvage anarchie : le crime de l'usurpation militaire appartient tout entier aux auteurs de ces désordres qui l'enfantent tôt ou tard.

Ainsi, pour me servir des paroles d'un l'historien ces exemples anciens et nouveaux attestent qu'une violence illégale, de quelque prétexte qu'on la couvre, et quel que soit son but, doit inévi^iablement aboutir au gouvernement arbitraire et despotique d'un seul. Mais , bien que Buonaparte ait imposé silence aux factions révolutionnaires, il n'a pu les étouffer : il n'est donné a aucune puissance humaine d'imprimer de nouveau dans les âmes ces sentimens et ces opinions qu'en ont effacés quinze années de sophismes et d'anarchie. Il doit nécessairement exister une faction animée de l'e^pril que respire cette ode.

' Huiue^ Flisloire d' yiagleteire , voL vu, [?ag. 200.

Ce n'est pas , je le sais, l'esprit de la majorité paisible du peuple français ; elle a plutôt souffert la révolution qu'elle ne la faite. Entièrement épuisée par les maux dont elle a été accablée, elle se soumet à tout pouvoir qui lui offre le repos: il est un degré d'oppression qui pousse les hommes a la résistance; mais il en est un autre qui les dégrade et les accable. Ainsi Robespierre fut personnellement en sûreté, jusqu'à ce qu'il eût attaqué ses complices; tout ce que la France nourrissait de citoyens vertueux était abattu, et, pour le détruire, il ne restait plus d'énergie que parmi ces audacieux scélérats qui partageaient sa tyrannie.

Quant à celte misérable populace^ instrument aveugle et insensé de tant de crimes , dont la frénésie peut a peine réveiller dans une âme élevée d'autre sentiment que celui de la compassion , cette multitude d'êires qui méritent à peine le nom d'humains, elle est déjà tombée dans un brutal oubli des atrocités qu'elle a commises; elle a perdu le souvenir de ce qu'elle a fait dans ses momens de fureur et d'ivresse. Demandez à l'un d'eux : Qui a détruit ce magnifique monument de la religion et des arts? qui a commis ce massacre? Il vous répondra stupidement : Les jacobins; et celui qui fait cette réponse est probablement l'un d'entre eux. Ainsi qu'un voyageur, étranger a l'histoire de nos derniers temps, entendît parler des jacobins, il se ferait l'idée de quelque horde tartare qui, après avoir dévasté la France pendant dix années, aurait enfin été chassée par ses habitans : ils ont passé d'une fureur insensée a un slupide repos; leur délire est maintenant suivi de léthargie.

En un mot, messieurs, la masse du peuple français a été pliée a un joug accablant pendant le cours de ces convulsions et de ces proscriptions qui sont l'école de Pesclavage; elle est incapable de tous sentimens de révolte et de toute pensée énergique; et, si cette ode avait pour but de dépeindre ses

opinions, elle en serait un infidèle tableau. Mais il en est autrement de ceux qui furent les acteurs et les chefs de ces scènes sanglantes 5 il en est autrement de ces nombreux agens de la tyrannie , la plus infatigable, la plus inquisiloriale , la plus souple, la plus multipliée qui jamais ait existé^ celle tyrannie qui , parcourant toutes les classes de la société, trouvait des bourreaux et des victimes dans chaque village de France.

Quelques-uns d'entre eux, il est vrai, les plus vils de cette race, les sophistes, les rhéteurs, les poètes lauréats du meurtre, gens cruels par lâcheté et par calcul, sont tout disposés à vendre leur plume mercenaire a tout gouvernement qui ne dédaignera pas leur infâme soutien • ces hommes républicains par servilité , qui faisaient de belles phrases swv les massacres, et traitaient le meurtre comme un système métaphysique, prêcheront l'esclavage comme ils prêchaient l'anarchie ; mais les plus audacieux , j'ai presque dit les plus respectables d'entre ces scélérats, ne peuvent si aisément coui ber la tête sous le joug j leur esprit farouche n'a point perdu S071 indomptable volonté ^ son ardeur de vengeance et son immortelle haine ; ils abandonnent les douceurs de la servitude â de lâches et bas hypocrites, aux Belials et aux Mammons de l'infernale faction, et poursuivent leurs vieux projets de tyrannie sous leur ancien prétexte de liberté. Le souvenir de leur puissance sans borne leur rend insupportable toute condition inférieure : leurs premières atrocités forment comme une sorte de destinée morale qui les pousse irrésistiblement à de nouveaux crimes; il n'y a plus pour eux de place au repentir sur cette terre; l'opinion les a frappés de la plus terrible proscription qui jamais ait été prononcée contre des êlres humains j ils ont brûlé le pont par lequel ils pouvaient revenir à la société des hommes. Réveillés 'de leur rêve de démocratie; ils ne sont plus étourdis par ce tumulte qui feiniait

leurs oreilles à la voix de Thumanité ; ouvrant les yeux sur la noirceur de leurs propres actions, obsédés par la mémoire de leurs crimes, condamnés a voir chaque jour face a fiice ces malheureux dont ils ont assassiné ou le père, ou l'épouse, ou l'ami, ce sont là tout autant de furies qui les assiègent; ils se précipilent dans le tumulte de nouveaux crimes, espérant d'étouffer ainsi la voix du remords, si leur âme n'est pas trop dépravée pour l'entendre, ou du moins se flattant d'imposer silence aux malédictions du genre humain ; le pouvoir tyrannique est devenu leur unique refuge contre la juste vengeance de leurs semblables, le meurtre, leur unique moyen d'usurper le pouvoir; ils n'ont point d'autre goût, d'autre occupation, d'autre désir que la puissance et le carnage ; si leurs mains sont enchaînées^ ils se satisfont en rêvant le massacre; ils se sont trop enivrés a la coupe du sang humain pour pouvoir éteindre leur soif de cannibale.

Une telle faction existe en France; elle est nombreuse, elle est puissante : jamais société ne fut liée par un plus énergique principe de fidélité; elle est unie par le désespoir du pardon, par la haine unanime du genre humain : contenue maintenant par une administration sévère, elle inédite cependant encore l'insurrection et le massacre; elle est prêle a renouveler les plus atroces de tous ses crimes , crime contre la postérité et la nature humaine tout entière, et dont nos plus reculés neveux sentiront les fatales conséquences, le crime de dégrader et prostituer le saint nom de liberté.

Je dois le dire, quelque paradoxal que ce sentiment puisse paraître, je leur aurais voué, non pas moins de haine, mais moins de mépris peut-être, s'il en était autrement; je les regarde comme dépourvus, non de ce que j'appelle courage, car c'est le nom d'une vertu ^ mais de cette farouche énergie qui seule absout de Tinfamie les grands scélérats : s'ils manquaient aussi de ce qui fait l'héroïsme des meur-

PROCÈS BE PELTIER. 53; triers , ils seraient les plus vils comme les plus abominables des êtres.

Conçoit-on rien de plus vil que ces misérables? Après avoir bravé et insulté leur innocent et débonnaire souverain , assassiné d'une mort lenie, par un supplice de trois ans, son inoffensive famille, exercé leur républicanisme et leur tyrannie sur de faibles femmes, et sur des enfans plus faibles encore, ils deviennent les humbles esclaves du premier gouvernement qui sait manier le fouet.

J'ai employé le mot républicain ^ parce que c'est le nom que se donnent les hommes de celte atroce faction , et c'est lui de leurs crimes; ils ne sont pas plus républicains que royalistes; ils sont les ennemis communs de toute société. Loin de moi la pensée, en employant ce mot, de vouloir appeler le mépris sur les membres de ces respectables républiques qui existaient en Europe avant la révolution française; cette révolution a respecté plusieurs monarchies, mais elle n'a épargné aucune république dans la sphère de sa destructive énergie. Une seule demeure aujourd'hui dans le monde : fille de l'Angleterre , et composée dans l'origine de sociétés républicaines sous la protection d'une monarchie, elle n'eut besoin d'aucun changement dans sa conslituiion intérieure ; et ses habitans, je le dis avec plaisir et avec orgueil , même dans les convulsions de la plus déplorable séparation , ont déployé cette humanité et celte valeur précieuses, vertus que leur ont léguées leurs ancêtres.

Je n'entends pas non plus, en employant ce mot republicain, confondre cette exécrable faction avec tous ceux qui, dans l'indépendance de leurs spéculations politiques , peuvent préférer les formes républicaines ; je ne dissimule pas qu'après de longues réflexions je ne puis concevoir d'erreur plus grossière que de croire h la possibilité de constituer en république aucune de nos vieilles monarchies européennes; que

538 RAiUVEAU ANGLAIS.

*le croire qu'en de tels pays une suprême magistrature élective puisse produire autre chose qu'une succession de tyrannies cruelles et de guerres sanglantes; c'est une supposition qui est démentie par toutes les expériences, qui trahit la plus profonde ignorance des premiers principes de la constitution des sociétés; c'est une erreur qui, ayant un faux air de supériorité sur les préjugés vulgaires , n'en est que plus propre a être accompagnée de la plus criminelle présomption, et a s'exalter en un fanatisme antisocial ; mais tant qu'elle demeure calme et paisible, elle ne peut donner matière au plus léger reproche.

Si donc, messieurs, il existe en France une faction qui se donne faussement le nom de républicaine , examinons si celte ode exprime ses sentimens, dépeint son caractère, s'accorde avec ses vues : en la jugeant par le principe que j'ai établi , je pense que vous ne ferez nulle difficulté d'admettre qu'il est conforme au plan général de cette feuille de donner des détails historiques et satiriques sur tous les Brutus et toutes les brutes de la république , sur ceux qui , prenant les noms de ces vieux Romains qu'ils déshonorent, siégeaient sur un tribunal, les pistolets a la ceinture, comme pour anticiper sur les fonctions du bourreau contre ces malheureux qu'ils traitaient de rebelles pour avoir résisté a Ptobespierre et a Couthon.

Je vais maintenant vous prouver que cette ode ne peut exprimer les opinions de M. Peltier : il est royaliste, il a consacré ses talens à la cause de son roi; pour cette cause il a sacrifié sa fortune et a hasardé sa vie. Je concevrais facilement dans sa bouche des invectives royalistes contre Buonaparte. Que M. Peltier eût fait un appel aux Français en invoquant la mémoire de saint Louis et de Henri-le-Grand ; de cette illustre famille qui régna sur eux pendant sept cents ans, a laquelle se lient tous leurs souvenirs de gloire dans les lettres et dans les arts ; qu'il les eût conjurés par le

nom sans tache de ce Louis xvi , martyr de son amour pour le peuple, et dont nul Français n'ose plus prononcer le nom qu'avec l'accent de la pitié et du respect ; qu'il leur eût demandé de convertir leurs inutiles regrets et leur stérile pitié en une généreuse indignation 5 qu'il eût reproché aux vainqueurs de l'Europe la honle d'être esclaves sous un misérable étranger; qu'il leur eût présenté le contraste entre leur patrie sous leurs anciens rois , source et modèle de l'élégance des mœurs et du bon goût , devenue, depuis leur expulsion , l'opprobre et le fléau du genre humain ; qu'il les eût exhortés à chasser leur ignoble tyran pour rétablir leur souverain légitime, j'aurais alors reconnu la voix d'un royaliste, et, ne pouvant méconnaître le langage qui doit s'échapper de l'âme de M. Peltier, j'aurais été contraint d'avouer qu'il était dirigé contre Buonaparte.

Tels eussent dû être les sentimens d'un royaliste publiant une invective contre le premier consul; mais, loin de là, que lisons-nous dans celte ode? En la supposant inspirée par la haine d'un royaliste, comment la concilier avec le sens commun? quel est son but? à qui s'adresse- t-elle? à quels intérêts fait-elle un appel? quelles passions peut-elle soulever? s'adresse-t-elle aux royalistes? Mais je vous supplie, messieurs, delà lire attentivement, et de me dire si , d'après cette supposition, elle peut être autre chose que le fruit d'une imagination en délire, et si une commission pour juger la folie de l'auteur ne serait pas plus convenable ici qu'une commission pour juger son libelle. Dans celte supposition , je vous le demande, cette ode ne se réduit-elle pas à ces mots : Français royalistes, je ne vous appelle point à venger le meurtre de votre souverain innocent , le massacre de vos parens et de vos amis , la honte et l'oppression de votre pays; je vous appelle, en vertu du droit héréditaire de Barras, transmis d'âge en âge par le bienheureux gouvernement de

5^0 15AKKEAU ANGLAIS.

Merlin et de RewLel, gens d'une autorité si paternelle; je vous appelle à venger sur Buonaparte la dissolution de ce directoire qui réduisait la plus grande partie d'enlre vous a la pauvreté et a Texil, qui couvrait la France de bastilles et d'échafauds, qui condamnait les plus respectables d'entre eux , les Picliegru , les Barbé-Marbois, les Barliiéleniy, à une mort lente dans les déserts empestés de la Guyane ; je vous demande de venger sur Buonaparte ces conseils des cinqcents ou des deux-cents, des jeuiies et des anciens 3 ces dégoûtantes parodies des assemblées représentatives; ces misérables réunions que de vils sophistes avaient converties en: machines a proscription et h confiscation : je vous demandé de rétablir ce directoire et ces conseils , et toute cette horrible profanation du nom de république ; de punir ceux qui vous en ont délivrés : je vous exhorte a révérer l'antre de ces brigands comme le sanctuaire des lois ; a pleurer le jour où il fut abattu comme un jour néfaste : je vous exhorte enfin à poursuivre encore une fois celte déplorable chimère , le pre-' mier leurre qui vous conduisit a votre ruine, la souveraineté du peuple; bien que je sache et que vous ayez amèremenE senti que vous ne fûtes jamais plus esclaves en réalité que depuis que vous êtes souverains en théorie.

Que M. le procureur-général me dise si, d'après sa supposition, je ne vous ai point donné une traduction fidèle de cette ode : je crois pouvoir répéter sans crainte que , si tel est le lan^ge d'un royaliste adressé a des royalistes , ce doit être l'œuvre d'un fou. Mais, en admettant ma snpposition, tout est naturel et concordant, vous avez les sentimens et le langage d'un jacobin : cette supposition est probable, si vous regardez cette ode comme la reproduction historique d'une pièce écrite par un jacobin ; elle est juste, si vous la considérez comme une satire contre leurs opinions et leurs projets. On dira peut-être que c'est l'œuvie d'un écrivain royaiisle

PROCÈS BE PELTÎER. S^t

qui se couvre d'un manteau républicain pour servir les projets de son parti ; mais, si mon savant ami choisit celle hypothèse, je crois qu'il tombe dans une égale absurdité sous une autre forme. Il faut donc alors supposer qu'elle a eu pour Lut d'exciter le mécontentement et une insurrection républicaine contre Buonaparte , et la considérer comme adressée aux républicains; mais M. Peltier, en ce cas, s'en serait-il avoué l'éditeur? n'aurait- il pas plutôt fait circuler cette ode sous îe nom de Chénier, sans y ajouter le sien, qui seul était capable de prévenir ses lecteurs jacobins contre tous ses conseils et ses exhortalions ? S'il ne l'eût publiée que sous le nom de Chénier, il aurait arboré les couleurs républicaines; en y inettant le sien, il paraît sans déguisement. Voici le langage qu'il faut lui prêter : « Républicains, votre ennemi mortel depuis quinze années, celui que vous avez dépouillé de tout , auquel le retour en sa patrie est interdit sous peine de mort, qui depuis le commencement de la révolution n'a cessé de verser le ridicule sur vos folies, et de signaler vos crimes a la haine publique; qui, pour servir son infortuné souverain, a bravé vos poignards pendant trois ans, et n'a échappé que comme par miracle aux assassins de septembre; qui depuis lors n'a cessé d'avertir les autres nations par votre exemple, et de réunir les preuves sur lesquelles l'histoire prononcera votre condamnation ; un homme qui même encore en ce moment préfère l'exil et une honorable pauvreté a la honte de donner quelques marques extérieures d'assentiment a vos abominables institutions ; un hoinme , enfin, votre irréconciliable et votre infatigable ennemi , vous donne un conseil qu'il sait n'être qu'un piège dans lequel il espère vous faire tomber, quoiqu'en publiant son nom il vous avertisse suffisamment qu'il ne peut avoir d'autre but. »

Je vous le demande encore , messieurs, y a-t-il là le moindre sens commun? Le nom de l'éditeur ne suffît-il pas pour

5^2 BAPxREAU ANGLAIS,

prouver que l'ode ne s'adressait point aux jacobins , comme le contenu démontre qu'elle ne s'adressait point aux royalistes? Ce peut être un ouvra^'e de Ghénier; tels sont les sentimens qu'elle renferme , qu'il ne les désavouerait point : ce peut être une satire contre le jacobinisme , car son langage s'accorderait bien avec une pareille supposition; mais ce ne peut être une invective d'un roj^aliste contre Buonaparte, destinée à exciter, soit les royalistes, soit les républicains, a la destruction du premier consul.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'examiner minutieusement ce poëme pour confirmer cette interprétation : il est un ou deux passages sur lesquels je ferai quelques observations ; le premier est un parallèle entre l'état de TAngleterre et celui de la France : •

C'est par les lois que l'Angleterre Affermit sa prospérité :

Là , sous leur abri tutélaire , On peut braver la royauté ; Là , devant leur toute puissance , Et le pouvoir et la naissance Baissent un front religieux ; Là, l'homme pense sans contrainte, Et, satisfait, jouit sans crainte Des mêmes droits que ses aïeux.

' Du pouvoir censeur nécessaire ,

L'Anglais n'en peut craindre les coups ;

Des lois jamais sur l'arbitraire

Il n'invoque en vain le courroux,

Fière de sa charte sacrée,

De gloire et de biens entourée,

Albion règne sur les mers ;

Elle chérit sa destinée ,

Et la Tamise fortunée

Fixe les yeux de l'univers.

PROCÈS DE PELTIER. 5^3 Vous penserez peut-être à la première vue qu'ici le carac» tère jacobin n'est pas soutenu , que l'auteur jette le masque et reparaît tel qu'il est; mais un examen plus attentif vous découvrira qu'une pareille induction est trop précipitée. Les chefs de la révolution en sont maintenant réduits à envier cette constitution britannique que, dans leur présomptueuse ignorance, ils dédaignaient jadis ; ils sont maintenant esclaves, comme ils le confessent eux-mêmes , parce qu'il y a dix ans ils ont refusé de croire que les Anglais fussent libres. Ils ne peuvent s'empêcher de reconnaître que l'Angleterre est l'unique gouvernement populaire en Europe, et ils sont contraints, quoiqu'à regret, de rendre hommage a Injustice des principes anglais. L'éloge de rAngleiene est une satire trop frappante de leur gouvernement pour leur échapper. Je ne crains pas d'interroger ici toute personne qui n'est pas étrangère aux cercles pofitiques de Paris : un parallèle entre la France et l'Angleterre, tel que celui que je vous ai lu, n'est-il p.is un des sujets favoris des adversaires de Buonaparte. Mais voyez la stance qui suit :

Cependant encore affligée Par l'odieuse hérédité, Londres , de litres surchargée , Londres n'a pas l'égalité ;

Ainsi , forcés de rendre un involontaire hommage à la liberté , ils ne peuvent cependant encore renoncer a leur fantastique et déplorable chimère j ils voudraient faire une transaction entre l'expérience sur laquelle ils ne peuvent s'aveugler, et les tristes systèmes qu'ils nourrissent encore. Le fanatisme est la plus incurable de toutes les maladies mentales, parce que , sous toutes ses formes , religieux , philosophique ou politique, il se distingue par une sorte de mépris insensé pour Texpérience, qui seule peut corriger les écarts de la raison

pratique. Ces fanatiques démocrates parlent encore de l'odieux principe du gouvernement héréditaire; ils se plaignent encore que nous n'avons pas Vâgalité : ils ne savent pas que ce principe de l'hérédité est notre boulevard contre la tyrannie; qu'avec leur prétendue égalité nous aurions bientôt cessé d'être pour eux un sujet d'envie; tels sont les sentimens que vous devez naturellement attendre de fanatiques à demi guéris. Mais, je vous le demande encore, sont-ce là ceux de M. Peltier? se plaindrait-il que notre gouvernement est trop démocratique ou trop aristocratique; s'il a quelques préventions contre la constitution anglaise, ne sont-elles pas d'une nature tout opposée ?

Je n'ai plus qu'une observation a faire sur cette ode ; elle est relative au passage que l'on regarde comme une provocation à l'assassinat. En considérant la question sous le point de vue que je vous ai présenté, M. Peltier n'est pas responsable de ce passage, quelque blâme qu'il mérite. L'expérience et une très-récente expérience, a suffisamment prouvé de quelles sombres couleurs la révolution française a empreint toutes les imaginations; quelle audacieuse portée elle a donnée 'a tous les caractères ; combien elle a habitué les hommes à considérer les plus extravagans projets du crime comme d'or» dinaires et fiiciles expédiens; combien elle a familiarisé leurs âmes avec ces forfaits , qui jadis n'étaient connus des nations civilisées que par l'histoire des temps barbares , ou par les fictions de la poésie. Mais, grâces à Dieu ^ nous n'avons point encore appris, en Angleterre, à accuser un sujet du roi de provocation au meurtre , fût-ce l'un des membres de cette atroce secte qui avait fait revivre les assassinats politiques 'dans la chrétienté, si nous n'y sommes forcés par d'irrésistibles preuves : or, ici, où est la preuve? Généralement, il est immoral,, parce qu'il est indécent, de parler avec légèreté de la destruction d'un être humain, et plus encore d'eu

PROCÈS BE PELTIER. 5^5 nourrir la pensée avec délices; mais, entre l'immoralité et rinfamie d'une provocation à l'assassinat, quelle immense distance! L'auteur réel ou supposé de cette ode vous donne à comprendre qu'il n'apprendrait point avec grand chagrin la destruction du premier coiîsul; mais, manifester ce sentiment, ce n'est pas provoquer au meurtre.

Pourquoi donc célébrer l'exemple de Brutus ? vous a dit mon savant ami ; pourquoi reprocher aux Français leur lâcheté à ne point l'imiter? Messieurs, je n'ai point k m'expliquer sur l'action de Marcus Brutus, et je m'en réjouis; je craindrais de condamner les actes d'un grand et vertueux citoyen en d'extraordinaires et terribles circonstances, lorsqu'ils sont comme consacrés par la vénération de tant de siècles; et j'oserais moins encore affaiblir l'autorité des plus saintes règles du devoir, en louant ce qui serait immoral. Ces actes , fussent-ils jusqu'à un certain point justifiés par la solennelle époque au milieu de laquelle ils ont eu lieu, je ne suis point le panégyriste de ces «exemples en présence desquels la morale demeure incertaine , la raison chancelle, et la nature recule épouvantée. ' »

Mais, quoi qu'on puisse penser de l'acte de Brutus, mon savant ami ne prétendra point que toutes les allusions , tous les panégyriques qu'on a pu en faire depuis dix-huit siècles , en prose comme en vers, soient une provocation a l'assassinat. Depuis la conspicuœ dwina philippica fcimœ^ jusqu'à l'amplification du dernier écolier, à peine trouve-t-on une œuvre littéraire sans une semblable allusion, ou même sans un semblable panégyrique : mon savant ami a interprété cette ode plutôt comme avocat-général que comme littérateur. Avec cette interprétation, il n'y aurait pas un écrivain dans notre langue qui ne fût un provocateur de meurtre.

' Expressions de M. Burke , Yolume iv, pag. 427-

Après m'ètre ainsi entendu sur le premier de ces prétendus libelles , je serai très- succinct sur les deux autres; les vers attribués a un patriote hollandais, et la parodie du discours de Lépidus. Dans le premier de ces deux morceaux , l'œil perçant de M. le procureur-général a de nouveau découvert une provocation à Passassinat; voila sans doute la plus savante provocation a l'assassinat qui fut jamais adressée à ces misérables que l'on emploie à ces odieux desseins ! c'est une allusion détournée a un trait obscur et peut-être fabuleux de l'histoire romaine, au meurtre supposé de Rorauîus, sur lequel l'on ne sait rien de positif, et duquel les jacobins de Paris et d'Amsterdam n'ont probablement jamais entendu parler; mais l'apothéose! Ici mon savant ami s'est un peu oublié; il a semblé argumenter comme si l'apothéose supposait toujours la mort ; il doit savoir qu'Auguste, et même Tibère et Néron, furent déifiés durant leur vie, et il se souvient encore sans doute dans quels termes l'un des poètes de la cour d'Auguste parle de la divinité de son maître.

Prcesens diuus hahebitur jiugustus , adjectis hritannis Imperîo

Si quelque moderne rival d'Auguste choisissait aujourd'hui ce sentier pour monter à l'Olympe, je pense qu'il le trouverait plus escarpé et plus rude que celui par lequel Pollux et Hercule atteignirent aux célestes demeures , et qu'il ferait bien de se contenter d'arroser en ce monde ses lèvres du nectar de Bourgogne, car il risquerait fort de ne pas les arroser bientôt du nectar des dieux. Le plus sévère reproche que Ton puisse adresser sérieusement à ce passage, c'est qu'il exprime le désir de la mort d'un homme. Je ne conteste pas, je le répèle, qu'il soit peu décent de publier ouvertement de pareils souhaits, même de les former; mais h. distance

entre un pareil désir et la provocation au meurtre est immense; désirer la mort d'un homme n'est, le plus souvent, autre chose qu'une manière inconvenante, il est vrai, d'exprimer l'horreur que nous inspire son caractère.

Mais, sans pousser cet argument plus loin, je crois pouvoir appliquer a ces vers le même raisonnement que j'ai déjà proposé pour le premier libelle contre Buonaparte ; s'ils sont réellement l'œuvre d'un prétendu patriote hollandais , M. Peltier a pu les reproduire sans crime; s'ils sont une satire contre les patriotes , ils ne sont pas un libelle contre Buonaparte. Supposons même qu'ils renferment une exhortation sérieuse à l'assassinat, est-il rien dans celle provocation d'incompatible avec le caractère de ces prétendus patriotes?

Des hommes qui haïssaient la douce et tolérante administration de leur florissant pays, parce qu'elle ne cadrait pas directement avec leurs vaines théories - qui , sous prétexte de tyrannie, se révoltaient contre le gouvernement qui fit de la Hollande l'une des merveilles du monde , si l'on considère chez elle la protection de l'industrie, la liberté des actions, et des paroles, et cette prospérité qne je ne crains pas d'appeler la plus belle conquête de l'homme sur les éléraens ennemis 5 des hommes qui appelèrent a leur aide les plus farouches tyrans que le monde ait jamais vus ; qui servirent dans les armées de Robespierre , sous l'impudent prétexte de donner la liberté k leur pays 3 qui ont enfin enseveli dans le même tombeau sa liberté, son indépendance, et peut-être aussi son existence nationale 3 ces hommes, dis-je, n'ont pas grand droit aux égards d'un satirique politique , et ce ne serait pas violer les convenances poétiques que de leur imputer le plus criminel langage. Ceux qui ne purent supporter l'autorité de leur ancien et paternel gouvernement,, ne doivent pas endurer avec patience le joug de fer qu'ils ont appelé sur eux , et qui, du moins a leur égard, est une juste punition de leur

crime j tout homme cpi demande à un tyran d'établir la liberté , qui sacrifie Tindépendance de son pays sous prétexte de réformer sa constitution intérieure, est capable de toute bassesse.

Je ne sais rien de plus odieux que leur caractère^ si ce n'est celui de ces rebelles qui invoquaient le secours des oppresseurs de la Suisse pour fonder la liberté de l'Irlande. Leur crime a quelque chose encore de plus odieux : sous le nom de liberté, ils voulaient livrer leur pays aux mains des tyrans les plus impitoyables qui jamais aient opprimé l'Europe 3 qui, au moment même de leur négociation, dégouttaient du sang des malheureux Helvétiens , martyrs de la véritable i ndépendance et de la véritable liberté. Leur succès eût été la ruine de îa seule société libre qui reste en Europe, de l'Angleterre, ce dernier boulevard de l'indépendance européenne. Les moyens proposés étaient de soulever les passions de paysans ignorans et barbares , et une guerre civile, qui ne pouvait faillir d'enfanter les plus horribles crimes et les plus cruelles représailles. Travaillant ainsi au plus détestable projet par les plus abominables moyens, ils voulaient subjuguer le monde par une série de crimes et de malheurs que des hommes doués d'un reste d'humanité et de conscience auraient cru un prix trop haut pour sa délivrance.

Le dernier de ces prétendus libelles ^st la parodie du discours de Lépide dans les fragmens de Salluste. C'est sans doute une fort ingénieuse parodie d'un original environné de quelques incertitudes historiques qu'il n'est pas de mon sujet d'examiner. On prétend que cette parodie a été furtivement glissée parmi les papiers d'un des hommes les plus aimables et les plus respectables de France, M. Camille Jordan, afin de fournir le prétexte d'envelopper cet excellent citoyen dans une accusation de complot. Cela fut fait , dit-on, par un espion de Fouché j maintenant, je considère ceci comme une satire contre Fouché, relative a sa fabrique de complots, a

PROCÈS DE PELTIEPx. 549 ses intrigues pour perdre des hommes innocens et vertueux. J'admettrais que ce fut là un écrit calomnieux contre Fouché, si toutefois il était possible de calomnier Fouché. J'avoue que j'aimerais a voir Fouché comparaître comme plaignant, et demander réparation, pour une insulte faite a son caractère, devant un tribunal placé au-dessus de ses persécutions, et dont il n'eût pas le pouvoir d'envoyer les juges a la Guiane ou a Madagascar. Nous connaissons quelques particularités de l'histoire de Fouché, bien irrécusables, sans doute, puisqu'il en est lui-même l'auteur. Permettez moi de vous lire quelques passages d'une lettre qu'il écrivit en 1793 ; vous jugerez ensuite s'il peut y avoir contre lui de satire plus amère que le portrait qu'il trace de sa propre main.

« Convaincu qu'il n'y a pas d'innocent dans cette infâme « cité ( la malheureuse ville de Lyon) , que celui qui fut opte primé ou chargé de fers par les assassins du peuple (il veut « désigner les meurtriers qui étaient condamnés h mort pour (( leurs crimes); nous sommes en défiance contre les larmes « du repentir; rien ne peut désarmer notre sévérité. îls l'ont « bien senti, tous ceux qui cherchent a vous surprendre, « ceux qui viennent de vous arracher un décret de sursis en « faveur d'un détenu. Nous sommes sur les lieux, vous nous « avez investis de votre confiance, et nous n'avons pas été

<( consultés

(( On nose pas encore vous demander le rapport de votre u premier décret SUR l'ai^éaktissement DE LA ville de Lyon, « mais on n'a presque rien fait jusqu'ici pour l'exécuter ( pace thélique!). Les démolitions sont trop lentes, il faut des u moyens plus rapides a l'impatience républicaine : l'explore sion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent ec seules exprimer la toute-puissance du peuple ( malheureuse ee populace, toujours le prétexte, l'instrument et la victime e( des crimes politiques!); sa volonté ne peat êîre arrête;©

55o BARREAU ANGLAIS.

(( comme celle des tyrans, elle doit avoir les effets du ton-

« nerre ! )>

Le second morceau que je désire vous faire connaître est un discours adressée au club des Jacobins de Paris , le 2 r décembre 1793, par le digne collègue de sa mission à Lyon , Coliotd'Herbois.

«On nous accuse (vous jugerez bientôt si c'est injusleu ment) d'etre des anthropophages , des hommes de sang, et (( ce sont des pétitions contre-révolutionnaires colportées par « des aristocrates qui nous font ce reproche 5 on examine avec « la plus scrupuleuse attention de quelle manière sont morts (( les contre-révolutionnaires 5 on affecte de répandre qu'ils « ne sont pas morts du premier coup ( il parle pour lui-même « et son collègue Fouché , et l'on suppose qu'il va démentir u le fait, mais non). Eh! jacobins, Chalier est-il mort du u premier coup ( Ce Chalier était le Marat de Lyon)? Une (( goutte de sang versée des veines généreuses d'un patriote (c me retombe sur le cœur ( ô la douce créature ! ) ; mais je n'ai (( point de pitié pour les conspirateurs (il donne néanmoins « une irrécusable preuve de sa compassion) ; nous en avons « fait foudroyer deux cents d'un coup , et Ton nous en fait un « crime (n'est-il pas étonnant qu'on leur fasse un crime de « pareille chose ?) ! Ne sait-on pas que c'est encore une marque (( de sensihiliLél Lorsque l'on guillotine vingt coupables, le u dernier exécuté meurt vingt fois , tandis que les deux cents t( conspirateurs périssent ensemble. On parle de sensibilité î (( et nous aussi nous sommes sensibles, les jâcobiiss ont u TOUTES LES VERTUS ' Us sout compcitissaus , humains, gêné- « j'eiix ( cela est assez difficile a comprendre , mais ce qui t( suit l'explique parfaitement ) j mais tous ces seiitimens , (( ils les réservent pour les patriotes , qui sont leurs frères, « et les aristocrates ne le seront jamais. »

Le seul document q ue je veuille encore vous soumettre,

PROCÈS DE PETTIER. Ô5i est la lettre de Fouché a son digne collègue Collot-d'Herbois , dans laquelle, ainsi qu'on devait s'y atlendre d'une communication si expansive, il exhale toute la tendresse naturelle de son âme. u Soj^ons terribles pour ne pas craindre de devenir u faibles ou cruels \ anéantissons dans notre colère, et d'un u seul coup, tous les rebelles, tous les conspirateurs, tous (( les traîtres , pour nous épargner la douleur, le long sup- « plice de les punir en rois (Il n'y a que de la philanlhro- « pie dans le cœur de ce bon citoyen). Exerçons la justice à u l'exemple de la nature, vengeons-nous en peuple, frappons (f comme la foudre et que la cendre même de nos ennemis a disparaisse du sol de la liberté: que de toutes parts les (( perfides et féroces Anglais soient assaillis - que la républiu que entière ne forme qu'un volcan qui lance sui- eux sa « lave dévorante; que l'île infâme qui produisit ces monstres « qui n'appartiennent plus a Thumanité soit a jamais ense- « velie sous les flots de la mer ! Adieu, mon ami ! Des larmes u de joie coulent de mes yeux ( nous verrons bientôt pourquoi); elles inondent mon âme. »

Puis vient un petit postscrîptum qui explique la cause de cette excessive joie, si hyperbolique dans son langage; elle justifie pleinement l'indignation du sensible écrivain conire les féroces Anglais, qui n'ont jamais eu l'esprit et l'humanité d'avoir recours a un massacre général pour s'épargner des supplices individuels.

« Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire : u nous envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le « feu de la joudre; des courriers extraordinaires vont partir (( dans le moment pour en donner la nouvelle aux armées. »

Tel est Fouché, auquel l'on impute d'avoir lait trouver cette parodie dans les papiers de mon excellent ami , M. Camille Jordan, pour avoir un prétexte de le perdre. Les complois fabriqués sont au nombré des moyens les plus familiers à de

552 BARREAU ANîiLAIS.

pareils tyrans pour arriver a de semblables fins; si M. Peltier a eu dessein de calomnier (me servirai-je de cette expression) le minisire Fouché par cette composition, je comprends facilement et la parodie et Thisîoire de son origine 5 mais , si elle est dirigée contre Buonaparte dans l'intérêt des royalistes , j'avoue que je ne comprends pas comment M. Peltier aurait discrédité lui-même son ouvrage et l'aurait privé de toute autorité, en plaçant en tête l'infâme nom de Fouché.

D'après le même principe,, je crois que l\me des observations de mon savant ami sur le titre de cette feuille peut être rétorquée contre lui. 11 a appelé votre attention sur ce titre, \ Ambigu , ou Kariéiés atroces et amusantes. Maintenant, messieurs, je vous le demande , si ces invectives eussent été l'œuvre de M. Peltier, les eût-il appelées atroces; mais ce ne sont là que des opinions , des invectives d'une faction française, ce titre est très-naturel, ces épithètes sont parfaitement intelligibles, et certes je ne connais pas de titre plus approprié a cette révolution tragi-comique que celui de J^ariélés atroces et amusantes.

Mon savant ami a fait quelques observations sur d'autres parties de cette feuille, pour dévoiler l'esprit qui anime l'auteur 3 mais elles semblent de peu d'importance dans la question qui nous occupe. Je n'ai point a examiner si M. Peltier n'a pas parlé des factions et du gouvernement de la France avec une impolitesse , une chaleur et une sévérité que peut désapprouver mon savant ami. M. Peltier ne peut aimer la révolution , ni aucun des gouvernemens qu'elle a enfantés et qui la prolongent; les révolutionnaires ont détruit sa famille, ils se sont emparés de son héritage* ils l'ont ruiné, exilé et proscrit , s'il ne les détestait pas , il serait indigne de vivre; s'il déguisait ses sentimens , il ne serait qu^m vil hypocrite. Mcjis , je dois vous le rappeler, celte information n'a pas été dirigée contre lui pour n'avoir pas suffisamment révéré la révolution

PROCÈS DE PELTIER. 553 française , pour n'avoir pas témoigné assez de respect au gouvernement consulaire : ce ne sont pas là des crimes parmi nous ; TAngleterre n'en est pas encore réduite à une si ignominieuse dépendance; nos cœurs et nos consciences ne sont pas encore soumis a un aussi misérable esclavage : cette information est dirigée contre un libelle relatif à Buonaparte. Si vous croyez que la principale intention de M. Peltier a été de reproduire les écrits et de satiriser le caractère d'autres individus, vous devez l'acquitter de l'accusation de libelle contre le premier consul.

Je pourrais m'arrêîer ici , si je n'avais à considérer que la défense de M. Peltier 3 j'ose croire que vous êtes déjà convaincus de son innocence : je crains d'avoir épuisé votre patience, comme j'ai déjà presque épuisé mes forces; mais tant de choses dépendent du verdict que vous allez rendre, que je ne puis m'abstenir de vous soumettre encore quelques considérations d'une nature plus générale.

Persuadé, comme je le suis, que nous sommes à la veille d'une grande lutte, que ceci n'est que la première bataille entre la raison et le pouvoir; que vous avez maintenant confié en nos mains les derniers restes de la liberté de discussion en Europe, dont ce royaume est l'unique refuge, je m'adresse à vous, comme aux protecteurs du plus grand intérêt du genre humain; et, convaincu que le libre exercice de la raison dépend de votre verdict beaucoup plus que d'aucun de ceux qui furent rendus par le jury, je ne puis finir sans vous rappeler quels senlimens et quels exemples manifestèrent nos ancêtres dans quelques-unes de ces circonstances périlleuses qu'a ménagées la divine Providence, comme pour éprouver la vertu de la nation anglaise. Nous sommes arrivés à des temps où il nous convient de fortifier nos âmes par la contemplation de grands exemples de constance; c'est dans nos annales qu'il nous les faut chercher.

Le règne de la reine Elisabeth peut être considéré comme le commencement de l'ère moderne pour l'histoire de l'Angleterre, surtout dans ses relations avec le nouveau système de l'Europe, qui, dès cette époque, a pris la forme qu'il conserva jusqu'à la révolution française. Les maximes de ces temps mémorables doivent demeurer gravées dans le cœur et le caractère de tout Anglais. Philippe ii, a la tête du plus grand empire qu'il y eut alors dans le monde , aspirait ouvertement a la domination universelle. Ses projets étaient si loin d'être crus chimériques par les plus sages de ses contemporains, que, dans Topinion du grand duc de Sully, il les eût accomplis, si, par la plus singulière combinaison de circonstances, il n'eût rencontre' en même temps pour adversaires deux souverains d'une aussi forte volonté qu'Henri iv et la reine Elisabeth. A la domination la plus étendue et la plus opulente, aux armées les plus nombreuses et les mieux disciplinées, aux plus renommés capitaines , aux plus inunenses revenus , il joignait le plus formidable pouvoir sur l'opinion j il était le chef d'une faction religieuse animée du plus atroce fanatisme, préparée k seconder son ambition par la révolte, l'anarchie et le régicide dans tous les états protestans. C'était vers Elisabeth que devaient se diriger ses premiers coups ; cette sage et magnanime princesse ne craignit pas de se placer au front de bataille pour les libertés de l'Europe 3 bien qu'elle eût a combattre au dedans une faction fanatique qui occupait presque toute l'Irlande, qui divisait l'Ecosse, et n'était pas sans forces en Angleterre, elle secondait les habitans opprimés des Pays-Bas dans leur juste et glorieuse résistance contre la tyrannie; elle aidait llenri-le-Grand a réprimer l'abominable rébellion que des principes anarchiques avaient fomentée en France, et que les armes espagnoles y soutenaient j enfin, après un règne mêlé de fortunes diverses, durant lequel elle conserva toujours un couifge indomptable au milieu de

PROCÈS DE PELTIER. 555 grandes calamités et de périls plus grands encore , elle brisa la puissance de son ennemi , et réduisit son pouvoir en de telles limites, qu'il n'eut plus rien d'alarmant pour la sûreté de l'Angleterre et de l'Europe. Son plus puissant allié fut l'esprit de son peuple; elle puisa sa politique dans les inspirations de celte confiance magnanime qui , a l'heure du péril , est d'un meilleur conseil que la froide raison. Sa grande ame lui enseignait une sagesse et plus haute et plus noble, qui dédaignait de recourir aux passions basses et sordides du peuple , même pour la protection de ses intérêts matériels; elle savait, ou plutôt elle sentait que ces passions efféminées, lâches, imprévoyantes, reculent toujours devant le combat, même pour la défense des plus vils objets qui les excitent. Elle appela au soutien d'une cause juste toutes ces affections généreuses qui seules donnent le courage, la constance, la prévoyance, et qui dès-lors sont les sûrs défenseurs des plus grands comme des moindres intérêts d'une nation. Dans sa mémorable adresse a son armée, alors que le royaume était menacé d'une invasion par l'Espagne, celte femme , d'un courage héroïque, dédaigna de parler à ses peuples de leur tranquillité, de leur commerce, de leurs richesses et de leur sûreté; elle leur parla de l'honneur national, de la dignité anglaise de la honte qu'il y aurait si Parme ou VEspagiw osaient envahir les frontières de ce roj aume» Elle réveilla dans leurs âmes ces grands et énergiques senlimens qui de tous les hommes font des héros, les conduisent aux combats armés d'un saint et irrésistible enthousiasme, et couvrent même de leur bouclier ces ignobles intérêts que le lâche égoïste tremble de voir attaquer, sans oser les défendre. Une sorte d'instinct prophétique, si je puis ainsi parler, semble même lui avoir révélé , avant que l'expérience en eût montré les effets, l'importance de cet instrument puissant pour remuer les esprits des hommes, qui depuis lors a

changé la condiiion du monde, et que peu de politiques modernes ont pleinement compris et sagement employé - qui s'avilissant quelquefois, il est vrai , a produit et peut produire encore des maihcurs terribles, mais dont l'influence doit, après tout, être considérée comme Pei'fet le plus certain et la cause la plus efficace de la civilisation; et qui, soit qu'on le considère comme un présent de malédiction ou de bonté, est le plus puissant levier qu'un politique puisse manier, je veux dire la liberté de la presse.

11 est curieux d'apprendre que, dans l'année de \ Armada^ la reine Elisabeth fit imprimer les premières gazettes qui parurent en Angleterre. Lorsque je considère que ce moyen d'exciter l'esprit national était alors sans exemple, que l'expérience des temps passés n'avait pu révéler sa puissance ; je me sens disposé, je l'avoue, a considérer l'emploi qu'elle en fit comme l'une des plus étonnantes découvertes du génie politique, et l'une des plus frappantes prévisions de l'avenir que nous trouvions dans l'histoire. Je vous rappelle ce fait pour justifier ce que j'ai dit des rapporis qui subsistent entre notre caractère national et notre presse^ et même notre presse périodique.

Je ne puis abandonner le règne d'Elisabeth sans vous rappeler les maximes de sa politique^ telles que nous les a transmises le plus grand et le plus sage des hommes: lord Bacon, dans un discours sur son règne, parle ainsi des secours qu'elle accordait a la Hollande : « Mais arrêtons-nous un moment sur les honorables et continuels soulagemens qu'elle a donnés aux malheureux peuples des Pays-Bas, ce peuple qui se recommandait à elle par d'anciennes alliances, par des relations journalières, par leur cause si innocente et leur fortune si lamentable. » Dans un autre passage du même discours, il parle du système général de sa politique étrangère comme protectrice de l'Europe, en termes trop remarquables pour exiger aucun comînenîaire : u C'est son gouvernement ,

. PROCÈS DE PELTlEPx. BSy et son gouvernement seul, qui a éié la citadelle de toute l'Europe, qui a empêché cette orgueilleuse nation de tout envahir ; s'il est un état qui soit libre maintenant des factions suscitées dans son sein ; s'il est nn royaume dans lequel les discordes civiles n'aient point mis tout en feu 5 s'il est un peuple sous sa protection qui jouisse d'une liberie modérée, et sur lequel sa tyrannie ne s'exerce point , c'est grâce à cette grande reine, qui s^est placée entre eux et leurs infortunes. »

Un autre puissant conspirateur contre le droit des hommes et des nations, contre la sécurité et l'indépendance de tous les états européens , contre toute espèce de liberté civile et religieuse, fut Louis xiv. A cette époque, le caractère de la nation anglaise se déploya avec d'autant plus d'énergie, qu'il était comprimé par un gouvernement apostat et perfide. Durant la plus grande partie de son règne , vous savez que le trône d'Angleterre fut occupé par des princes qui désertèrent la cause de leur pays et de l'Europe pour se rendre les complices et les instrumens de l'oppresseur du monde : princes assez bas , assez dégradés pour se vendre a son ambition, peu soucieux de l'asservissement du continent, pourvu qu'il leur fût permis d'asservir eux-mêmes la Grande-Bretagne. Ces rois, traîtres a leur propre dignité, aux sentimens du généreux peuple qu'ils gouvernaient , préférèrent la condition de premier esclave de Louis xiv a la dignité de premier homme libre de l'Angleterre. Cependant, sous ces mêmes princes, les sentimens des peuples de ce royaume pour les infortunes étrangères éclatèrent en une occasion mémorable. La révocation de l'édit de Nantes jeta cinquante mille Français sur nos rivages ; ils furent reçus comme les victimes de la tyrannie le seront toujours sur cette terre,, qui semble choisie par la Providence pour être le refuge du proscrit et l'asile de l'opprimé 3 ils furent accueillis par un peuple dont la bienfaisance égale l'humanité. On ne les insulta point par

558 BAPvREAU ANGLAIS,

une charité clandestine, on ne leur donna pas l'aumône en secret, comme pour se cacher du tyran qui régnait sur l'autre rive 3 ils furent publiquement et nalionaleraent accueillis et secourus. On leur commanda d'élever la voix contre leurs oppresseurs , et de proclamer leur souffrance a tout le genre humain; ils le firent, et aux cris de leur juste indignation se mêlèrent ceux de tout Anglais digne de ce nom. Ces cris d'indignation soulevèrent l'Europe entière contre l'ennemi commun; et alors même que Jeffries déshonorait le banc que sa seigneurie orne maintenant, pas une poursuite de libelle ne vint détourner les réfugiés de donner cours à leur sentiment, et d'accuser leur oppresseur a la face du monde.

Durant cette ignominieuse période de notre histoire, une guerre s'alluma sur le continent. Il n'est personne qui ne se la rappelle involontairement dans une occasion comme celle-ci : je veux parler de l'invasion de la Hollande par Louis xiv , la seule guerre qui jamais ait été entreprise dans le dessein avoué d'attaquer une presse libre. L'indépendance avec laquelle les gazettes hollandaises discutaient sa conduite fut le seul motif de cette extraordinaire et mémorable attaque, dont le principe avoué était sans exemple, et dont l'événement fut si glorieux pour les libertés du genre humain. Cet état si intéressant pour les Anglais à toutes les époques, généreux ennemi dans des momens de calamité, notre allié fidèle dans de meilleurs temps, se trouva alors chargé de défendre la liberté de la presse contre les oppresseurs de l'Europe , comme un dépôt sacré remis entre ses mains pour le bonheur de toutes les générations. Elle comprit toute la dignité de sa position; et, quoique abandonnée par le gouvernement entier de l'Angleterre, elle soutint son ancien caractère et repoussa les grandes armées et les grands capitaines de son oppresseur couvert de honte. Tel fut le résultat de cette guerre, la seule jusqu'ici déclarée ouvertement pour oppri-

PROCÈS DE PELTIER. SSq mer un pays libre, parce qu'il protégeait le libre et public exercice de la raison : Puisse le Dieu de justice et de liberté donner un succès pareil à toutes les entreprises des rois contre les droits du genre humain, surtout contre celui qui sert de sauvegarde a tous les autres !

Ce fut cette guerre, messieurs, qui fit sortir de Tobscurité le grand prince d'Orange, depuis notre roi Guillaume m, le libérateur de la Hollande, le libérateur de l'Angleterre, le libérateur de toute l'Europe • le seul héros qui se soit distingué par un si heureux assemblage de fortune et de vertus, que les objets de son ambition furent toujours les mêmes que les intérêts de l'humanité • le seul homme peut-être qui ait exclusivement consacré sa vie au service du genre humain ; cet illustre bienfaiteur de l'Europe, ce héros sans vanité et sans passion , selon les belles et justes paroles d'un vénérable prélat , qui ne fit jamais un pas vers la grandeur sans affermir la liberté, qui, nommé stalhouder de Hollande pour sauver son pays, fut bientôt après élu roi d'Angleterre pour délivrer le nôtre.

Quand !e peuple de la Grande-Bretagne eut recouvré un gouvernement digne de lui , il recouvra les principes et les sentimens de ses ancêtres , et reprit sa première position et ses premiers devoirs comme protecteur de l'indépendance des nations. L'Angleterre, délivrée d'un gouvernement oppresseur qui la déshonorait, s'est battu sous Guilkurae, comme nos pères s'étaient battus sous Elisabeth; et, après une lutte non interrompue pendant plus de vingt années, dans laquelle elle se vit souvent trahie par la fortune , mais jamais par sa constance et sa magnanimité , elle renversa encore une fois les projets d'une ambition coupable, d'un agrandissement sans bornes, d'une domination universelle, qui avaient une seconde fois menacé d'asservir le monde civilisé. Elle préserva l'Europe d'être engloutie

5Go BARPtEAU ANGLAIS,

dans le gouffre d'un empire immense, condition que l'expérience de tous les temps nous montre comme le tombeau de la civilisation, dans lequel les hommes sont conduits par la violence et l'oppression a la léthargie et à Tesclavage. Car, lorsque les arts ont péri avec l'énergie morale qui les féconde, l'espèce humaine est entraînée par la double influence de la mollesse et de la férocité dans une barbarie sans remède et sans espérance. Nos ancêtres fondèrent la sécurité de leur pays en assurant celle des autres , et rétablirent le système européen sur de si fermes fondemens , qu'il n'a fallu rien moins que la tempête de la révolution française pour l'ébranler.

Cette lutte pénible fut suspendue quelque temps par la ' paix de Ryswick. L'intervalle entre ce traité et la guerre de la succession nous permet de juger comment nos ancêtres se conduisirent dans une situation toute particulière , qui exigeait l'application de principes politiques bien différens deceuK qui gouvernent ordinairement les états : le traité qu'ils avaient conclu n'était en réalité comme en substance qu'une simple trêve. L'ambition et la puissance de l'ennemi rendaient impossible toute paix durable, et il était facile de prévoir que la succession disputée de la monarchie espagnole ne permettrait pas de conserver long-temps les apparences même de l'amitié. Il convenait néanmoins de ne pas hâter une rupture intempestive par des provocations; mais il était plus nécessaire encore, il était indispensable de nourrir la jalousie et l'indignation nationales contre celui qui devait être bientôt notre ennemi déclaré. On devait craindre naturellement que la presse ne poussât à une guerre prématurée un prince que naguère la presse d'un autre pays avait si violemment exaspéré. J'ai recherché avec quelque soin les publications politiques de cette époque , et je ne crains pas d'affirmer qu'en aucun temps le système et les projets de Louis xiv ne furent censurés avec plus de hardiesse et de liberté que durant cet

inleivalie. Nos ancêtres et l'héroïque piiiice qui les gouvernait ne crurent pas d'une sage politique de sacrifier l'esprit îiational a une simple trêve; ils étaient trop fiers et trop prudens pour payer d'iiik si haut prix un aussi faible avantage.

Dans le cours du dix-huiîièrae siècle, les discussions politiques subirent en ce pays de grands changemens. Les journaux se multiplièrent à l'infini ; les journaux , je îe sais , n'obtiennent pas beaucoup de faveur en ce lieu ; cela est peu surprenant, ils n'y sont connus que par leurs fautes.: leurs éditeurs ne, comparaissent ici que pour recevoir les châtimens dus à leurs offenses ; cependant , malgré tous leurs écarts, je ne puis me défendre, je l'avoue, de quelque respect pour tout ce qui atteste un accroissement de lumières et de connaissances dans le genre humain. Il me semble que, si l'on montrait un peu plus d'indulgence et d'égards pour les difficultés de leur position , ce serait peut-être l'un des meilleurs correctifs de leurs abus : il faudrait leur enseigner ce respect qu'on se doit a soi-même, qui devient ia plus sûre garantie d'une bonne conduite envers les autres. Quoi qu'il en soit, il est certain que la multiplication de ces agens de l'instruction populaire a singulièrement infiué sur notre politique intérieure et étrangère. Au dedans elle a produit une révolution graduelle dans notre gouvernement ; en augmentant le nombre de ceux qui jugent des affaires publiques, elle crée une sorte de démocratie réelle infiniment préférable a ces formes démocratiques qui ont fourni matière 'a tant de vaines disputes. Aussi je ne crains pas de dire que l'Angleterre possède nonseulement dans ses formes le gouvernement le plus démocratique qui exista jamais en un grand empire, mais qu'elle est en réalité la plus parfaite démocratie qui exista jamais dans aucun pays , si la démocratie la plus parfaite est l'état dans lequel le plus grand nombre d'hommes s'intéressent 'aux (questions politiques, et dans lequel le plus grand nombre 3. 36

d'intelligences et Je volontés concourent a exercer une influence sur les mesures publiques.

Celte révolution ajouta une grande importance a nos diseussions sur la politique continentale. Elles ne se bornèrent plus, comme dans les siècles précédens, a quelques pamphlets, écrits et lus seulement par la classe éclairée de la société, et qui ne parvenaient a la multitude que rarement et avec lenteur. Les journaux firent chaque jour un appel à toutes les passions, a toutes les intelligences, les invitant à juger des mesures ou des principes, non- seulement de leur pays , mais de tons les états de l'Europe. En de telles circonstances, le ton sur lequel ces écrits parlaient des gouvernemens étrangers devint un sujet de quelque intérêt ; vous m'excuserez donc si, avant de terminer, je vous rappelle quel langage ils tinrent dans une ou deux occasions remarquables, et avec quel courage ils dénoncèrent les crimes des plus puissans souverains , sans encourir la censure des lois et des magistrats de leur paj-s. Celte tolérance, ou plutôt cette protection , fut trop long- temps prolongée pour n'être qu'un accident; et je me trompe étrangement si elle n'est pas fondée sur une politique que notre pays ne pourrait abandonner sans sacrifier sa liberté, et mettre en péril son existence nationale.

Le premier exemple remarquable que je choisirai pour prouver la hardiesse toujours impunie et toujours protégée de la presse anglaise, ainsi que son indépendance à censurer la politique des souverains étrangers, c'est le partage de la Pologne en 1772. Cet acte est moins horrible peut-être dans ses rao^'ens, moins déplorable en ses effets immédiats que ces atroces invasions de l'indépendance nationale qui l'ont suivie; mais sa tendance générale et ses conséquences éloignées l'ont rendu le plus abominable de tous les crimes politiques dont l'histoire ait conservé le souvenir : ce fut la première atteinte portée au système politique de l'Europe; le premier exemple

PROCÈS DE PELTIER. 563 'd'un brigandage odieux exécuté sur un pays inoffensif j exemple suivi depuis avec tant d'effronterie , et dont l'influence a brisé toutes les barrières élevées par l'habitude et les principes pour protéger les états sans défense. Les exécuteurs de ce crime étaient les plus puissans souverains du continent j et certes il n'était pas dans les intérêts de l'Angleterre de provoquer leur inimitié : c'étaient les plus illustres princes de leur siècle ; l'administration domestique de quelques-uns d'entre eux, aussi bien que les brillantes qualités qui distinguaient leur caractère, leur donnent même droit à nos louanges; mais ni ces circonstances, ni la crainte de leur ressentiment, ni l'admiration de leurs talens,ni la considération de leur rang ne purent imposer silence à la presse anglaise. Quelquesuns d'entre vous se rappellent, et personne n'ignore quel cri unanime d'exécration retentit d'un bout du royaume a l'autre. Ce n'était pas la considération de notre intérêt national (qui peut-être eût pu trouver son compte a ce partage) j ce n'était pas, comme en quelque autre pays, la jah usie d'un brigand rival qui se voyait privé de sa part a cette riche proie ; c'était la généreuse indignation qu'inspire a un spectateur désintéressé la vue d'un crime atroce, ce principe moral, le plus grave et le plus noble que le dieu de justice ait déposé dans le cœur de l'homme, celui dont la crainte est Punique frein qui retienne les criminels puissans, dont la manifestation est l'unique peine qu'on puisse leur infliger ; frein salutaire qu'il ne faut jamais relâcher, punition redoutable que nulle âme honnête ne doit désirer d'adoucir.

Ce grand crime fut flétri en Angleterre comme il le méritait. Le brigandage ne fut point déguisé sous d'obséquieuses circonlocutions ; le vol ne fut point appelé politique, et Poppression d'un peuple innocent une médiation dans leurs différens domestiques. Nulle poursuite, nulle information criminelle ne vint réprimer un langage plein de liberté et de har-

5G.i BARREAU ANGLAIS,

diesscj nulle plainte ne paraît même avoir été fait'e au dehors, et moins encore nulle insolente menace contre la constitution libre qui protégeait la presse anglaise; le peuple d'Angleterre était depuis trop long-temps connu dans l'Europe comme un trop fier potentat pour qu'on pût espérer d'imposer silence à notre presse par de tels moyens.

Je passe sur le second partage de la Pologne en 1792 : vous vous rappellerez tout ce qui eut lieu en celle occasion , rhorreur universelle exprimée par les hommes et les écri-. vains devious les partis, les secours qui furent publiquement recueillis dans l'intérêt dt s Polonais opprimés. Je me hâte d'arriver au dernier démembrement de ce malheureux royaume; événement qui , dans notre histoire, me paraît le plus éclatant exemple de la protection accordée aux écrivains politiques par les ministres de la loi- car celte protection est en eux un principe tout autant qu'une habitude.

Nous étions engagés dans une guerre la plus vaste , la plus sanglante , la plus dangereuse qu'ait Jamais eu a soutenir ce pays; les parties intéressées au démembrement de la Pologne étaient nos alliés, nos seuls alliés puissans et utiles; nous avions les plus pressans motifs de ménager leur amitié ; toutes les raisons d'état semblaient exiger que l'on ne permît point à des écrivains anglais de les censurer et de les avilir. Qu'arrivat-il? se renconlra-t'il un seul Anglais qui, pour satisfaire un intérêt temporaire, quelque urgent qu'il parût, crut devoir imposer silence "a ce sentiment d'humanité et de justice dont l'inviolabilité protège les intérêts permanens de tous les pays? Rappelez-vous comment chaque plume, chaque voix, chaque presse en Angleterre s'occupait sans relâche à dénoncer cet abominable brigandage : ce n'étaient pas seulement de simples écrivains , mais les plus honorables membres des deux chambres , qui , non asservis par le joug du ministère, exprimaient ainsi leur indignation. Pas un minisire même n'osa

PROCÈS BE PELTIER. 565 blâmer ce langage, qui eût pu devenir fatal aux plas imporians projets de notre politique , et je crois pouvoir ajouter que pas une assemblée anglaise n'aurait enduré qu'on sacrifiât ainsi les lois de l'éternelie justice au misérable intérêt d'un moment. Vit-on les officiers de la couronne dénoncer a quelque tribunal la hardiesse des publications de cette époque? ]Non, messieurs j je ne les soupçonne pas même d'en avoir formé le désir : mais s'ils en eussent conçu la pensée, s'ils eussent parlé de la nécessité de restreindre nos écrivains poliîiqiies a de froids récits et a. de stériles arguraens ; s'ils eussent dit au jury qu'ils ne poursuivraient pas l'histoire, mais l'invective' que, s'il est permis k de simples écrivains de censurer les grands princes, ils doivent le faire avec modération et décence : la raison et le cœur de tout jury anglais auraient confondu de pareils sophismes et déclaré hautement par un verdict que la modération du langage est un terme relatif qui varie avec le sujet auquel on l'applique. Un atroce atîentat ne peut pas être raconté froidement comme une aventure frivole; s'il est un respect du aux rangs élevés et à l'autorité, il en est un plus sacré encore, dû a la vertu et h la nature hum;jine que l'on outrage et que l'on foule aux pieds, en parlant du crime avec une tiède langueur faussement déguisée sous le nom de modération.

Bientôt après, messieurs;, suivit un acte qui surpassa en atrocité toutes les turpitudes passées • ce fut l'invasion et la destruction de la Suisse ; celte série de crimes , dont rien n'égale l'énormité- cette agiession spontanée contre un innocent état , sanctuaire de la paix et de la liberté, respecté pendant trois siècles par les plus sauvages ambitions, comme une sorte de territoire sacre, et élevé comme ses montagnes audessus de la région des tempêtes qui grondaient de toutes parts j cet attentat contre le seul peuple guerrier qui n'envoya jamais d'armée pour troubler ses voisins ; le seul gouvernemenî;

566 BARREyVU ANGLAIS,

qui accumula des trésors sans imposer de taxe , trésors innocens que ne souillaient pas les larmes du pauvre, inviolable patrimoine de la république , monument des vertus d'une longue suite de magistrats , mais qui enfin attira les yeux du spoliateur 5 et devint la fatale occasion de sa ruine.

Messieurs, la destruction d'un tel pays, su cause si innocente^ et sa fortune si lamentable y firent une profonde impression sur le peuple d'Angleterre. Je le demande a mou savant ami , eussions-nous alors été en paix avec la république française, aurions-nous pu demeurer spectateurs silencieux du plus abominable des crimes qui jamais déshonorât l'humanité? aurions-nous, comme de lâches esclaves, réprimé l'indignation et la pitié dont cette horrible scène de tyrannie soulevait nos cœurs? Supposons, messieurs, qu'ALOYS Rebing, ce héros qui, dans sa simplicité, fait revivre de nos jours toutes les vertus antiques, eût, après sa glorieuse lutte , honoré ce royaume, en le choisissant pour son lieu de refuge ; qu'après avoir fait des prodiges de valeur a la tête de quelques paysans dans les plaines de Morgaten^ où son aïeul le Landammaii Reding avait , cinq cents ans auparavant, défait les oppresseurs de la Suisse; supposons qu'il eût choisi ce pays pour lieu de sa résidence , comme le sanctuaire de la liberté , l'inviolable et antique asile des opprimés; mon savant ami aurait-il eu le courage de dire k ce héros qu'il devait cacher ses pleurs (les pleurs versés par un héros sur les ruines de son pays ! ) , de peur de provoquer le ressentiment de Rewhell ou de Rapinat; qu'il devait contenir la douleur et l'indignation qui surchargeaient son âme; qu'il ne devait exhaler ses soupirs qu'a voix basse, de peur quails fussent entendus par le tyran? Ce langage eût-il été celui de mon savant ami? Non, certes ! je n'en doute pas 3 je sais qu'une telle supposition offense les honorables sentiraens de son cœur vraiment anglais. Il n'ignore pas plus que moi qu'une nation qui recevrait ainsi

les opprimés façoimerart d'avance sa lêieau joug. Il sait quelle dure servitude attendrait un semblable peuple , quel esclavage il subirait bientôt. La sympathie pour des souffrances injustes et une haine désintéressée contre l'oppresseur sont , si je puis ni'exprimer ainsi , les maîtres que la Providence a chargés de nous enseigner le courage a défendre nos droits , l'égoïsme , au contraire, est un principe lâche, qui se trahit lui-même (:l déserte son poste. Ceux-là seuls peuvent se défendre avec valeur, que soutient l'approbation morale avec laquelle ils peuvent proclamer leur sentiment envers les autres, et qu'ennoblit a leurs propres yeux la conviction qu'ils combattent pour la justice : conviction que nul ne peut éprouver, s'il n'a ressenti l'injure faite a ses frères. Tels sont les sentiraens qui eussent animé mon savant ami; il aurait dit au héros : « Votre confiance ne seia pas trompée; notre pays est encore celte Angleterre dont l'histoire a peut-être contribué h remplir votre âme de l'héroïsme de la liberté. Les autres états de l'Europe baissent le front sous les tyrans sanguinaires qui ont détruit votre pays ; seuls nous n'avons pas changé; nous sommes encore ce même peuple qui reçut a bras ouverts les victimes de la tyrannie de Philippe ii et de Louis xiv. L'humanité que nous exerçons n'a rien de lâche et de clandestin ; nous ne soïnraes point assez vils pour vous frauder de votre consolation la plus douce. Ici , protégé par un peuple libre, brave et brûlant d'esprit public, vous pouvez donner cours à votre indignation; proclamez sans inquiétude les crimes de vos tyrans; dévouez leur infamie à l'exécration du genre humain : il est encore un lieu sur la terre où ils sont abhorrés sans être craints. »

Messieurs, j'ai déjà trop abusé de votre indulgence; mais daignez ui'accorder encore quelques instans, et me permettre de supposer un cas qui aurait pu se présenter. Vous allez voir à quelles horribles conséquences on se trouverait entraîné

si on appliquait avec rigueur aux écrivains politiques des principes de loi que je ne puis contester. Il Auroit pu se faire que nous fussions en paix avec la Fiance durant celle terrible période qui s'écoula, du mois d'aotit 1792 a 179Î, ordinairement appelée le règne de Pvobespierre, et marquée par une suite de crimes, la seule peut-être dans l'histoire qui, malgré la disposition générale des esprits h tout exagérer, a cependant dépassé de bien loin l'opinion publique. J'affirme ceci, messieurs, après des recherches qui , je crois, me permettent d'en parler avec assurance. Les esprits étaient comme accablés par la multitude des forfaits; notre humanité, notre indolence cherchèrent dans le scepticisme un refuge contre tant d'horreurs. Bientôt ces atrocités, quoique démontrées par les plus iriécusables témoignages, furent à peine crues; déjà même elles sont oubliées h demi. Lorsqu'on exécutait chaque jour ces scélératesses, dont la plus grande partie, aussi ignorée du public que les campagnes de Gengis-Kan , est en ouîre protégée contre toutes recherches par l'immensiié de ces volumineuses archives de crimes, sous la masse desquelles elles demeureront ensevelies jusqu'à ce qu'un historien its remette en lumière pour la honte et l'instruction du genre humain ; lorsque se commettaient ces crimes rendus plus ©dieux encore par le prétexte dont on les couvrait, celui de ''lendre méprisables les plus nobles objets de la vénération humaine, quand ces forfaits, dont l'infamie avait rendu les noms de liberté , de réforme et d'humanité , synonymes de ceux d'anarchie, de brigandage et de meurtre, menaçaient, non-seulement d'éteindre tout principe de perfectibilité , de déshériter les générations futures de celte riche succession que leur promettent notre science et notre sagesse, mais encore de détruire la civilisation de l'Europe , dont l'énergie n'éclata jamais mieux qu'en se montrant supérieure a leur pouvoir destructeur; qjiand, dis-je , toutes ces horreurs couvraient le p!îi-

PROCÈS BE PELTIER. 569 grand empire du continent , je le demande a mon savant ami , si nous eussions été alors en paix avec la France, comment un écrivain anglais aurait-il pu en faire le récit sans courir le risque de publier un libelle contre un gouvernement ami?

Quand Robespierre, discutant au sein de la convention nationale sur la manière d'assassiner son innocent souverain , s'opposait aux lenteurs d'un meurtre environné des formes judiciaires et proposait de le mettre immédiatement a mort, d'après le principe de l'insurrection ; car , disait-il , douter du crime du roi , c'est douter de ^innocence de la convention, et, si le roi n'est pas un traître, la convention doit être rebelle ; comment mon savant ami voudrait-il qu'un écrivain eût raconté ce fait avec décence et modérationl se fut-il trouvé un seul Anglais qui eût osé dire, qu'encore bien que ce raisonnement ne fût pas parfaitement conforme à nos lois nationales , ou peut-être à nos préjugés nationaux, cependant il ne lui appartenait pas de censurer les formes judiciaires d'un état étranger?

Lorsque Marat^ dans la même convention, demandait deux cent soixante mille têtes, les écrivains anglais auraient-ils dû se borner a faire observer que îo remède semblait a leur faible raison plus que sévère, mais qu'il ne leur appartenait point de juger une aussi illustre assemblée que la convention nationale, non plus que la proposition d'un homme d'état aussi éclairéJfc que M. Maraî? ^

Lorsque cette convention retentissait d'applaudissemens a la nouvelle de plusieurs centaines de vieillards et de prêtres précipités dans la Loire, et surtout à l'exclamation de Carrier, qui, communiquait cette nouvelle, s'écriait : « Quel torrent révolutionnaire que la Loire. )) Lorsque ces propositions et ces récits de meurtre, que jusqu'à ce jour on entendait a peine mui murer à voix basse dans les plus sombres cavernes de bandits, étaient proclamés en triomphe, endurés paîiemmenî, que dis-je, applaudis avec frénésie dans une assemblée

Byo BARRKrVU ANGL/VIS.

de sept cents hommes délibérant a la face de l'Europe j mon savant ami eût-il désiré que l'on pût trouver en Angleterre un seul écrivain assez bas pour calculer la manière la plus sûre, la plus décente et la plus polie de raconter toutes ces choses <x ses concitoyens ?

Lorsque Carrier faisait fusiller cinq cents enfans de moins de quatorze ans, dont la plupart échappèrent au feu meurtrier par leur petite taille; lorsque ces pauvres victimes, se précipitant aux pieds des soldats pour demander grâce , étaient percés de coups de baïonnettes en embrassant leurs genoux ,

mon ami voudrait-il ? mais je ne puis achever : c'en est

trop, je ne saurais me faire cette violence; ce serait outrager mon honorable ami , vous-même et l'humanité tout entière. Non, mieux vaudrait cent fois brûler toutes les presses du monde, abolir les lettres et retourner a Pignorance des temps les plus sauvages , que de prostituer les fruits de la civi lisation aux férocités de la barbarie, que de faire servir la littérature a enseigner la toléi'ance au profit de la cruauté, a affaiblir l'horreur qu'inspire le crime, et a dépraver l'esprit humain.

Je sais que je proclame les sentimens de mon ami aussi bien que les miens ^ lorsque je dis : INous préserve le ciel que ia crfiinte d'une punition fasse jamais d'un écrivain anglais -lin instrument de corruption pour ses concitoyens, un orateur public de dépravation et de barbarie!

Quelque mortifiante, quelque horrible même que puisse être celte idée, je dois vous rappeler, messieurs, que, même a cette époque, même sous le règne de Robespierre, mon savant ami , s'il eût alors été procureur-général, aurait pu être contraint, par quelque nécessité déplorable, a venir en cette cour solliciter votre verdict contre les écrivains coupables de libelles envers Barrère et Gollot-d'Herbois. M. Peltier employait alors ses talens contre les ennemis de la race humaine , comme il n'a cessé de le faire ^ avec un courage sans égal ; je

PROCÈS DE PELTIËR. Sji crois que nulle paix , nulle considération politique , nulle crainte de punition n'aurait pu lui imposer silence; il a montré trop d'honneur, de constance et d'intrépidité, pour se laisser ébranler en de pareilles circonstances.

Mon savant ami se fût donc vu contraint de poursuivre une information criminelle contre M. Peltier , pour avoir « méchamment et malicieusement voulu insulter et déshonorer Maximilien Robespierre, président du comité de salut public de la république française ; » il se fût vu réduit a la triste nécessité de paraître devant vous pour calomnier ses plus généreux sentimens, et de poursuivre M. Peltier comme coupable d'avoir publié ce qu'il avait lui-même éprouvé cent fois , et cent fois proclamé , il lui aurait fallu solliciter une punition contre M. Peltier^ pour un langage que M. Peltier devait tenir , sous peine d'appeler sur sa tête le mépris du genre humain tout

/ entier. Alors, messieurs, nous aurions vu l'Angleterre descendre a la dernière des humiliations ; ses tribunaux , sans reproches jusqu'à ce jour, réduits h devenir les ministres de la vengeance de Robespierre ! qui aurait pu nous garantir d'un pareil déshonneur? le courage et l'impartialité du jury. Il aurait épargné aux juges de ce pays la cruelle nécessité d'infliger une peine k un brave et vertueux citoyen pour avoir dit la vérité sur un monstre j il aurait méprisé les menaces d'uu ^ tyran étranger, comme nos ancêtres bravèrent le pouvoir de

' leurs oppresseurs domestiques.

Dans cette même cour où nous sommes réunis , Cromvvell traduisit deux fois, pour être puni comme libelliste, un écrivain qui avait osé censurer sa tyrannie ; et , dans cette cour , qui avait presque sous ses yeux l'échafaud teint du sang de son roi, qui^entendait encore le bruit des baïonnettes qui chassèrent le parlement avec ignominie, deux jurys successifs arrachèrent de ses mains cet intrépide censeur et \

' Lilîcburnc,

r,72 BARREAU ANGLAIS,

le procureur-général de l'usurpateur sortit, couvert dehonle, de ce lieu qu'il avait l'insolence d'appeler sa cour. Même alors , messieurs , quand toute loi et toute liberté étaient foulées aux pieds par une soldatesque effrénée; lorsque les plus grands crimes se commettaient sans pudeur et en place publique contre tous les plus saints objets de la vénération du peuple j que le despotisme affectait cette effronterie qui , plus que toute autre chose sur terre, épouvante l'esprit des hommes, affaiblit leur courage, confond leurs sentimens moraux, et enseigne a la multitude a ne plus rêver cette justice qu'elle voit ainsi traînée , comme dans un triomphe , a la suite du char d'un tyran : même alors, quand ce malheureux pays, glorieux au-dehors, mais esclave au -dedans, ne voyait plus dans son avenir que des usurpateurs marchant au trône par le meurtre ^ même alors , dis-je, que tout paraissait perdu , l'indomptable esprit de la liberté anglaise vivait encore dans le cœur des jurés anglais. Cet esprit, je l'espère, n'est point éteint; et si quelque moderne tyran , dans l'ivresse de son insolence, osait espérer d'intimider un jury anglais, voici quelle serait sa réponse : u Kosaricêires ont bravé les baïonnettes de CromweUj ï/ous méprisons les tiennes : CoiiLempisi Catilinœ gladios noJi pertimescam Uios- n

|, Par quels moyens pourrait-il donc épouvanter un jury? Aussi long-temps que notre patrie subsistera, il sera ceint d'une impénétrable armure: jusqu'à la destruction de notre pays, nul danger ne pourra détourner du fidèle accomplissement du devoir; et j'ose croire qu'il n'est pas un Anglais assez indigne de l'air qu'il respire, pour désirer de survivre à lAngleterre. Mais si quelques-uns d'entre nous étaient réservés k ce cruel supplice ; si , dans les impénétrables conseils de la Providence, ce sanctuaire de la justice et de la liberté devait être détruit, du moins qu'il nous soit permis d'emporter dans notre exil cette consolation , que nous n'avons

PROCÈS BE PELTIER. ByS pas iioiis-meme violé les droits de rhospitalité envers des exilés 5 que nous n'avons pas arraché des autels le suppliant qui réclamait protection comme une victime volontaire de sa loyauté et de sa conscience.

Messieurs , je remets maintenant le prévenu entre vos mains. Son caractère et sa situation pourraient intéresser votre humanité : cependant je ne demande pour lui que justice ; je demande qu'on interprète favorablement un langage que l'on doit au moins regarder comme plus qu'ambigu : une plus imposante autorité que moi vous dira bientôt que c'est 1^1 pour vous un devoir de justice.

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