‹ BaryeChapitre 15 sur 21 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Barye n'eut que neuf voix ! Un certain Bonnassieux, auteur de quelques niaises statues (Amour se coupant les ailes) et de modèles pour les magasins d'articles religieux de la rue Saint-Sulpice, fut élu.

En 1868, la mort de Seurre l’aîné laissant de nouveau une place vacante à l’Académie, l’architecte Lefuel et Gérome

BP'ARVIE : SI

présentèrent d'office Barye qui fut élu, sans avoir eu à renouveler les visites traditionnelles. Mais il avait soixante-douze ans! Malgré ce grand âge, il devait être néanmoiïns extrêmement fidèle aux séances de l’Académie. Les efforts de l’Union Centrale des Arts appliqués à l'Industrie dont les buts répondaient si bien aux aspirations de toute sa vie, ne le laissaient pas non plus indifférent. Président, depuis 1863, de la Commission consultative de l’Union Centrale, ses avis étaient très écoutés. Ces occupations nouvelles n’arrivaient pas à paralyser l’activité du sculpteur qui, à l'intention du palais de Longchamp, à Marseille, nouvellement élevé, composait quatre groupes de pierre : Lion terrassant un mouflon, Tigre terras-

sant une biche, Lion et Sanglier, Tigre et Gazelle, qu'il lui

fut interdit d'éditer. Pour le comte de Nicolaï, il exécutait, en 1868, un Levrier couché, en marbre, grandeur nature. En vue de cette œuvre, il avait acquis fort cher un très beau levrier noir d'Afrique qui, le travail terminé, demeura le compagnon de l'artiste et son modèle —ZLevrier debout, Levrier couché, petites pièces d’une anatomie superbe — en même temps qu'il faisait l'admiration des habitants du quai des Célestins, qui savaient quel en était le maître. |

Mais le cœur était malade. Barye s’alitait au commencement de l’année 1875 et décédait le 25 juin, à 9 heures du soir, ayant conservé la lucidité de son esprit. Deux jours après avaient lieu les obsèques et l’Académie couvrait de fleurs le réprouvé de 1837. |

« Le moment n’est pas venu encore, s’écriait sur la tombe « du maître le vicomte Delaborde, secrétaire perpétuel de « l’Académie, et le lieu où nous sommes ne permet pas d'in- « sister sur les mérites qui recommandent les travaux accom- « plis, de faire ressortir ce qu’il y a d’original et de stricte- « ment vraisemblable néanmoins dans l'invention et dans « l'exécution de ses ouvrages ; le moment n'est pas venu

__ « même de relever l’erreur de ceux qui, malgré tant de preuves

« à l’appui de l'opinion contraire, n’entendaient attribuer « à Barye que le pouvoir et presque le droit de traiter des « sujets d’un certain ordre, de reproduire, à l'exclusion du « reste, les animaux. » |

Et si! le moment était bien venu. Il eût été même fort bien choisi pour convaincre le corps académique de son incompréhension. Mais le vicomte Delaborde était trop diplomate pour reprocher à ces nouveaux convertis leur hostilité passée.

Il était, à quelques lieues de Paris, un endroit que Barye affectionnait entre tous. Il y trouvait le repos, des amis; il y rencontrait aussi de belles suggestions. C'était pour lui le désert, la savane, la jungle, et son imagination le peuplait des plus grands fauves, des plus redoutables reptiles. Ce coin privilégié était la forêt de Fontainebleau. Il aimait son Bas Breau à la noble futaie, mais surtout les désolations de Belle-Croix et d’Apremont, aux roches dressées parmi les sables arides, à la végétation rare et tourmentée, que surplombaient des ciels dont les masses sombres étaient souvent chargées de pluie. Ces désolations, Barye les voyait hantées de toute une faune farouche : 1l concevait, parmi leurs rocs, des fuites éperdues d’élans, d’antilopes, de biches poursuivis par des carnassiers. Le vol planant d’une buse, puis la chute rapide de l'oiseau sur sa victime étaient pour lui le point de départ de grands drames vécus par des acteurs de force décuplée. Et c’est tout cela qu'il évoquait dans ses peintures, surtout en des aquarelles qui, par leur caractère ressenti et sombre, ont une grandeur farouche sans parenté avec ce que l’on est habitué de voir.

ses points d'attache étaient, là-bas, Chaïlly et Barbizon, alors agglomérations dédaignées, fréquentées seulement par

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quelques peintres disposés à accepter la solitude et l’inconfort le plus absolu pourvu que la forêt dont ils étaient férus fût proche. Barye connut l’auberge et, plus tard, à Barbizon même, la toute petite maison paysanne dont un artiste qui passe la journée en plein air s’accommode toujours pour les heures du repas et du sommeil. Sur le prix du loyer et l’importance des locaux, une lettre de Barye nous renseigne :

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