‹ BaryeChapitre 2 sur 21 · BAM NE · texte numérisé non relu

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passion incluse en ses créations. C’est dire qu'il fut, tout d’abord, profondément romantique. Mais il devait, assez tôt, dépasser le romantisme par la rigueur de sa documentation, le bel équilibre de ses figures, la sincérité de leur exécution. I1 s’en libère même complètement dans les œuvres de sa maturité qui ont, elles, tous les caractères de la beauté éternelle, c’est-à-dire cette harmonie simple et robuste dont sont scellés les morceaux remontant à la plus belle période de l’art grec.

Notons aussi que, mérite nouveau, son art empreint d'un goût si pur est cependant rigoureusement scientifique. Il est basé sur la connaissance approfondie de l’animal, étudié, dessiné, mesuré avec un soin qui n’appartient qu'à la science. Il s'ensuit que ses créations agissent et vivent selon le rythme même de la vie, les lois de leur structure. Les mouvements les plus osés de ses modèles, la connaissance anatomique les lui permet. A-t-il à créer un animal fantastique, un hippogriffe, ses éléments répondent aux exigences d’une conformation logique. Jamais d'affectation, la vérité. Du premier au dernier jour de son labeur, le sculpteur a eu le respect de celle-ci. Sauf le moteur agissant, un animal modelé par lui possède donc toutes les conditions exigées de qui veut vivre. Il est fortement charpenté, bien musclé, apte au mouvement. Tant il est d'accords entre les parties qu'il paraît se déplacer. Si le statuaire l’a représenté combattant, on a le sentiment de suivre les particularités de la lutte. L'esprit prend parti, s'attache ; le cœur penche pour un certain dénouement.

Cependant, de cette méthode rigoureuse est né l’art le plus libre, le plus ornemental qui soit. L'œuvre de Barye a naturellement une beauté décorative que d’autres ont ambitionnée sans jamais ÿ parvenir. Regardez une de ses figures : elle suffit à l'œil, à la raison. Il y a en elle un commencement, une fin. Cela tient à l’unité de l’effort, au balancement des masses, à la vive intelligence du mouvement qui s’en dégage.

Quoi de plus harmonieux que le Tigre qui marche! A la cadence de son avance pourraient être scandés des vers de Racine. Que le drame s’accuse, la beauté de la ligne demeure prépondérante, comme il arrive dans le Jaguar dévorant un lièvre, si prodigieux d’élasticité.

Cette élégance décorative, Barye la désirait. Toute sa vie, il a été intéressé par les arts du décor, modelant, par goût où à la prière de ses admirateurs, des éléments de surtouts de table, de garnitures de cheminée, des motifs d’encriers, etc. Mais, alors que dans sa sculpture, il atteint naturellement au décoratif, dans ces travaux d'art appliqué, ïl n'échappe pas au goût de son temps, à la croyance en la nécessité d’une certaine richesse accusée par l'abondance des motifs. Toutefois, cette erreur est peu de chose comparée à la masse de productions admirables qu’il a laissées.

D'autres sont allés en pays lointains pour, en définitive, exprimer sans chaleur de pauvres sensations. Barye, portraitiste admirable de la faune exotique, n’a pas quitté Paris. Mais, il y avait en lui tant de richesse intuitive, d'émotion dans l'invention, de faculté expressive dans l'exécution, qu’il put donner vie à une foule d’êtres, suggérer des décors, une atmosphère.

Il n'avait pas voyagé, mais il avait profondément étudié ses modèles, enquêté sur leur développement, leurs mœurs. Familier du Jardin des Plantes, il avait suivi les cours de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire et lu nombre d'ouvrages desquels il avait extrait les notes utiles.

Par-dessus tout, ce qui l’a supérieurement servi, ce sont ses études anatomiques, ses mensurations opérées sur la bête vivante, l’écorché ou le squelette. Aussi a-t-il laissé des milliers de graphiques cotés, de dessins précis qui lui ont permis de connaître la moindre articulation de l’animal, toutes ses possibilités de mouvement, les manifestations certaines de son instinct. Quant à la suggestion des grands

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drames, c'était affaire de seconde vue. Tout d’abord, dans ses présentations dramatiques, le romantisme domine : la colère

du lion est à son paroxysme, la crinière du cheval poursuivi

se dresse dans l’effroi. Puis, sans rien perdre de son horreur, le drame se resserre, n’est accusé que par l'essentiel : l'animal vit, souffre, agit par sa chair, ses muscles, il acquiert dans la lutte même, noblesse et équilibre. C’est par là que Barye est très grand, très neuf. C’est alors que voient le jour, outre le Tigre qui marche et le Jaguar dévorant un lièvre déjà cités, cent autres morceaux aussi simples d'expression que puissants par la ligne, le mouvement.

Barye a remis en honneur les impeccables fontes et les belles patines. Il ambitionna même de substituer à la fonte au sable, la fonte à cire perdue qui permet de rendre toute la souplesse, toute la fièvre du modèle original. C’est par ce procédé que furent exécutés le Lion au serpent, placé maintenant au Louvre après avoir été longtemps exposé sur la terrasse des Tuileries, la réplique du Tigre destiné à la ville de Lyon, fondue pour M. Thiers, le Cerf attaqué par un lynx qui appartint au duc d'Orléans puis fut donné par celui-ci à Alexandre Dumas père, l'Eléphant en marche acquis par le duc de Nemours, l’admirable Charles VII, du musée de Bordeaux, etc.

Mais, si les fontes sont parfaites, le procédé est onéreux et Barye fut contraint d’y renoncer. Il reporta donc sur la fonte au sable exécutée autant que possible sous son contrôle, tous ses soins, et ils se manifestèrent surtout, la fonte terminée, par les reprises de ciselures exécutées par lui-même. C'est ce qui donne tant de prix aux épreuves antérieures à 1848, car elles portent une marque et l’on sait que Barye ne les poinçonnait qu’une fois satisfait. Les belles patines l’occu-

pèrent également. Repoussant le revêtement uniforme, sans brillant ni profondeur des bronzes de son temps, cette sorte de pellicule vernissée dont la teinte havane ou chocolat éteint le métal, paralyse le jeu des lumières, il obtint par des oxydations savantes des patines artistes, « ces patines si diverses et si variées, a écrit Edmond de Goncourt, se levant avec le temps et le frottement de dessous la patine vert-de-grisée un peu compacte, un peu uniforme, adoptée par le fondeur : patine vert glauque de mer, patine à la nuance de bronze florentin, patine noirâtre jouant la patine des vieilles médailles, et surtout une patine brune dont le fauve est transpercé comme d’un rouge de rouille ». L’une des plus belles est assurément cette patine vert-noire qui, dans la collection Thomy-Thierry, si riche en épreuves anciennes, recouvre le Tigre qui marche et lui donne l’aspect sombre et transparent d’une pierre de basalte polie par l’action soutenue de soins millénaires.

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