‹ Bas les armes Avec un avantpropos de Gaston MochChapitre 2 sur 8 · LIVRE PHEMIEH · texte numérisé non relu

LIVRE PHEMIEH

A dix-sept ans, j'étais une jeune fille très exallée. Si je m'ea souviens encore aujourd'hui, c'est grâce à mon journal où je retrouve les idées extrav.iganles qui nichaient alors dans ma sotte et jolie tète. Jolie, je l'étais, en elTet; mou miroir ne m'en dit plus grand'chose, mais d'anciens portraits me rattesteul. Je puis fort bien me représenter quelle créature enviée dut ètr(^ autrefois, entourée de tout le luxe que donne la fortune, la jeune et charmaule comtesse Martha Althaus. Et pourtant, les pages de mon journal témoignent de plus de mélancolie que de joie. Ai-je vraiment été assez folle pour ne pas apprécier les avantages de ma situation? — ou seulement assez exaltée pour me Oearer que les impressions tristes sont seules dignes d'être inscrites eu prose poétique dans lo joarnal d'une vie? Je ne devais guère être satislaite

de mon sort à en juger par les lignes, suivantes : « Oh! Jeanne d'Arc, héroïne béniQr4la ciél! que ne puis-je comme toi brandir Tojriflamme, voir couronner mon roi et mouriç' pojir ma patrie bien-

aimée !»

Les circonstances^ de ma vie ne se prêtèrent naturellement pas >'/lk réalisation de ce modeste désir; elles rie ddnnèrent pas davanlatre satisfaction à mes Aspirations au martyre, dont témoigne cette aqtl^e note du 19 septembre 1853 : « Être, comme ! x2nV înartyre chrélienn<', déchirée par un lion dans . ;ua cirque! » J'ai^sanb doute, vivement souffert à la pensée que les grandes actions que je rêvais devait^nt rester dans le domaine des rêves. Ma vie, au iond, était mauquée. Pourquoi n'étais-je pas un garçon? J'anrais pu accomplir de grandes choses. L'héroïsme des femmes? L histoire en offre si peu d'exemples; il est si rare d avoir des Gracques pour fils, on de trouver Toccasion de porter nos maris au delà des portes de Weinsberg, ou encore de nous entendre acclamer par les Magyars bran* dissant leurs épées : <c Vive Harie-Thérése, notre roi! » Un homme? — mais il n'a qu'à ceindre une épée et à se jeter dans la mêlée pour conquérir la gloire, pour gagner un trône comme Gromwell, un empire comme Napoléon. L'idéal de la vie se résumait pour moi dans l'héroïsme guerrier. J'estimais bien un peu les savants, les poètes, les explorateurs; mais les vainqueurs de batailles seuls pouvaient m'inspirer de l'admiration. Ne se dressent-ils pas, ces êtres presque divins, au-dessus du reste des hommes, comme les cimes des Alpes ou de Tili-

BAS LES ARMES l

malaya s'élèrent aa-dessos des brins d'herbe et des

Heurs de la vallée?

Je n'avais cependant pas une nature héroïque; j'étais simplement enthousiaste et ardente ; je me suis naturellement passionnée pour ce que mes lûres d'étude et mon entourage m'ont toujours présenté comme le plus digne d'admiration.

Mon père était général dans l'armée autrichienne ; il s'était battu à Custozza, sous les ordres du père Radetzky — un dieu pour lui. Que de récits, d'anecdotes de bataille ai-je entendus! Mon bon père était si fier de sa vie de soldat, il parlait si volontiers de ses canij agncs. que je prenais, malgré moi, en pitié tout homme qui n'avait pas de pareils souvenirs. Quelle infériorité pour la femme d'être f'xclue de toute participation à ces actions si nobles auxquelles les hommes sont poussés par le sentiment du devoir et de Thonneur! Quand j'entendais parler des revendications iéminines, — on s'occupait bien peu de cette question dans ma jeunesse et pour la blâmer et la railler seulement, — je ne comprenais ces désirs d'émancipation que pour conquérir aux femmes le droit de porter des armes ^t de faire la guerre. Que de belles choses dans 1 histoire d'une Sémiramis, d'une Catherine 11!

C'est rhistoire qui développe chez la jeunesse celle admiraLion pour la guerre. Dès son jeune âge, elle inculque à l'enfant lldée que le Dieu des armées » décrète les batailles.

Elle lui enseigne que la guerre est l'accomplissement d'une loi fatale dont les effets se font, de I temps en temps, sentir comme les tempêtes, les

tremblements de terre, les inondations, etc. . . Sani

doute, la guerre entraîne des horreurs et des désastres, mais bien compensés pour rhumanîtt par rimportance des résultats; pour Tindivida, par la gloire ou par le ^eiiliment du devoir accompli. Sayez-Yous une plus belle mort que la mort au champ d'honneur? une plus noble immortalité que ^immortalité du héros? - !

Tout cela est clairement dit et démontré dansi les livres de classe et de lecture à Tosage de la! jeunesse. L'eniaat ne trouve guère aussi que des j^its d'armes et des actions d'éclat dans les libres de lecture et de poésies. C'est la base du système d'éducation patriotique. L'enfant doit devenir un défenseur de la patrie ; il faut avant tout éveiller son enthousiasme pour ce grand devoir civique, endurcir son esprit contre la répulsion naturelle qu'ins-* pirent les horreurs de la guerre; aussi ne lui parie-t-oû de ces Ilots de sang, de ces horribles boucheries que comme d'une chose toute naturelle, inévitable; on n'insiste que sur le côté grandiose, idéal des batailles; c'est ainsi que l'on arrive à former des générations prêtes à la guerre.

Les jeunes filles ne vont pas à la guerre; mais i elles lisent ces livres qui ont pour but de déve- ; lopper les vertus militaires chez les garçons ; il en I résulte pour elles la même conception de la patrie, | qui se traduit chez quelques-unes par le regret de | ne pouvoir partager les dangers et les exploits de î leurs frères ; chez toutes, par Tadmiration pour | l'état militaire. Nous, jeunes filles, qui, dans les autres domaines, sommes exhortées et aaturelle-

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ment portées à la duui eur, à la bonté, nous lisons arec une indifférence, une insouciance vraiment iDoaîes les scènes horribles de toutes les guerres 'le l'histoire. Ce qu un nous met sous les yeux d*affreases images de bataille depuis les guerres bibliques, médiques, puniques, jusqu'à la guerre de Trente ans et aux campagnes de Napoléon, est tout à fait réjouissant. GrâcQ à cette accumulation d'atrocités, la conscience que ce sont des atrocités ûnit par s'obscurcir et nous n éprouvous plus de répulsion en entendant parler de cités incendiées, de vaincus passés au fil de Tépée. Tout ce qui est inscrit sous la rubrique « Guerre » n'est plus envisagé au point de vue humanitaire et a reçu îHie sorte de consécration à la ioi.^ mystique, liistonqae et politique* Il faut qu'il en soit ainsi; la gaerre est le moyen d'arriver aux plus hautes ^lisnilés, aux plus grands honneurs ; les jeunes liileâ le comprennent fort bien; ce n'est point en vain qu'on leur a fait apprendre par cœur tirades et poèmes glorifiant les exploits guerriers; c'est ainsi que l'on forme les « mères Spartiates » et les « marraines d'étendards ».

Je n'ai pas été, comme tant d'autres jeunes filles de mon rang, élevée au couvent. J'avais à la maison liJe gouvernante et des professeurs. Tuute jeune

perdis ma mère. Elle fut remplacée auprès de aoos — j'avais deux sœurs et un frère cadet — par uuire tante Marie, vieille dame ch.anoinesse. iNous

BAS LLb AUMESl

passions Tliiver à Vienne et Télé dans une propriété de iamilief en Basse-Autriche. | Je me souviens que j'étais une élère studieusej donée d'une excellente méiuoire et surtout ambi^ tieuse. A défaut des . victoires que, comme vierge guerrière, j'aurais tant souhaité remporter, je me contentais d'obtenir de bonnes notes et d'exciterj par mon zèle, l'admiration de mon entoarag^e. Je| savais presque à la perfection l'anglais et le fran-i çais; je poussai Fétude des sciences aussi loin quoi le comportent les programmes les plus complets! d'instruction pour les jeunes filles; en liisloirej j'appris plus qu'on ne me demandait. Je dévorais pendant mes heures de loisir de gros volumes d^histoire que je liuuvais dans la bihliulhèque de mon père; je me sentais enrichie chaque lois que ma mémoire avait acquis une date, un nom, un événe* ment de plus. J'ai toujours été rebelle à l'étude du piano, comprise, bien entendu, dans mon éducdtion. Je n'avais aucune disposition musicale et je sentais qu'aucune satislaction d amour-propre ne m était réservée de ce côté* Je suppliai si instamment mon père de ne pas m'obliger a perdre à ce tapotage inutile un temps si précieux pour mes autres études» qu'il me délivra de cette corvée, an grand regret de ma tante, qui n'admettait pas d éducation suus piano.

Le 10 mars 1857 je fêtai mon dix-septième anniversaire. Je lis, à cette date, dans mes cahiers : <( Déjà dix-sept ans! » Que de choses signifiait ce « déjà »! Aucun commentaire ne le suit, mais il voulait dire : u El rien encore de fait pour l'immorta-

iiié ! » Ces notes me rendent vraiment grand service pour rédiger mes souvenirs. Elles me permettent de

fixer, jusque dans leurs plus petits détails, des événements passés, de reproduire aujourd'hui des conver* sations et des pensées oubliées depuis longtemps.

Je devais au carnaval suivant faire mon entrée dans le monde. Je ne ressentais pas à cette perspective le ravissement qu'en éprouvent d'orrlinaire les jeunes filles. Je rôvais mieux que les triomphes d'une salie de bai. Â quoi rèvais-je? J'eusse été bien en peine de le dire. Probablement à l anionr; mais je n'en savais rien. Ces profondes nostalgies, qui, au jour de Tadolescence, remplissent le cœur des jeunes gens et des jeunes filles, ne sont, le plus âou¥ent« qne le premier frisson de Tamour qui s'éveille.

L"été, ma tante nremmeua à Marienbad, où elle allait faire une cure. Mon entrée officielle dans le monde ne devait avoir lieu que Thiver suivant; on me conduisit pourtant à quelques bals à Marienbad. C'était pour me former un peu à la danse et à la conversation et me rendre moins timide et moins gauche dans les salons de Vienne.

Hais qu'arriva-t-il dés la première âoirée ? Le coup de foudre ! C'était naturellement un lieutenant de hussards. Dans la salle, les civils, mêlés aux mî-* litaires. me semblaient des hannetons à cAté de papillons. De tous les officiers, les hussards étaient de beaucoup les plus brillants. Enfin, entre tous les hussards, le jeune comte Arno Dutzky était, évidemment, le plus beau, haut de six pieds, les dieveiix noirs frisés, la moustache fine, les dents

éblouissantes 9 les yeux pénétrants et doux. Bref,

lorsqu'il me demanda : « Comtesse, avez- vous promis le cotillon? » je sentis qu'il est d'autres triomphes aussi enviables que ceux de Jeanne d'Arc assistant au sacre de son roi. Et lui, ce beau, jeune homme de vingt-deux ans, éprouva, j'imagine,, la môme sensation en se sentant emporté clans le tourbillon de la valse avec la plus joUe iille du bal, je puis bien le dire après trente ans.

— Mais Martha! Martha I giundii ma tante, lorsque, retombant tout essoufflée sur mon siège,; à côté d'elle, je lui balayai le visage du tulle encore tourbillonnant de ma robe.

— Pardon, pardon, chère tante, lui dis-je, en rajustant ma toilette, c'est tout à fait involontaire...

— Ce n'est pas cela... 11 s'agit de ta tenue vis-àvis de ce hussard... On ne se serre pas ainsi contre son cavalier; on ne regarde pas non plus un jeune homme de cette façon dans les yeux...

. Je rougis beaucoup. Ma conduite avait-elle donc été inconvenante? Mon séduisant cavalier avait-ii conçu une mauvaise opinion de moi? Je fus bientôt délivrée de cette anxiété ; apès le souper, il me murmura à Toreille :

— Il faut que vous m' écoutiez... C'est plus fort que moi... Je veux aujourd'hui même vous dire que je vous aime.

Ces mots me parurent autrement agréables à entendre que les voix de Jeanne d'Arc. Dans le tourbillon de la danse, il ne m' était pas possible de répondre; il le comprit et se tut; mais dans un coin désert du salon, il reprit :

— Parlez, comtesse, que puis-je espérer? J'eus l'aplomb de répondre :

— Mais je ne tous comprends pas !

— Vous ne croyez peut-être pas à l'amour foudroyant! Jusqu'ici je le traitais de fable moi aussi, mais maintenant j'en saisis la réalité.

■ Comme le cœur me battait! Je gardai pourtant le silence.

— Je ne résiste pas au destin, reprit-il avec viva-

cilé. Décidez de ma vie ou de ma mort, car je ne puis, je ne veux vivre sans vous.,. Voulez-vous être à moi?

. Une question aussi directe appelait forcément uoe réponse ; j'aurais voulu trouver une phrase diplomatique qui, sans lui enlever tout espoir, ne coiiij ioHiît en rien ma diîrnité. Je cherchai... mais en vain, et je répondis par un. « oui » ému, à peine articulé.

— Demain j'aurai Thonneur de demander votre main à madame votre tante et d'écrire au comte Âlthaus.

Je répétai mon « oui », uiais d'une voix moins tremblante.

— Quelle indicible joie! Toi aussi... un seul regard t'a sufû... Tu m'aimes?

Cette fois mes yeux seuls répondirent, mais le jeune Arno Dotzky, ne pouvait souhaiter de réponse

plus affirmative.

Mon mariage fut célébré le jour anniversaire de mes dix-huit ans. J'avais fait mon entrée dans le

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inoral(j ot j'avais été, comme liaucée, présentée à rimpératrice. Nous fîmes aotre voyage de noces en | Italie, ÂrDO ayant obtenu un congé. Vidée qu'il \ pût quitter le service ne fut jamais soulevée. Nous j avions Tan et l'autre une fortune considérable, mais mon mari aimait sa profession et elle me plai- ' sait autant (|u'a lui. J'étais fière de mon bel officier de hussards* Je savourais d'avance le bonheur de le voir bientôt capitaine, puis colonel et certainement plus tard général en chef. Qui sait même, si i son nom ne brillerait pas, un jour, dans les fastes , de la patrie? i

Je regrette iuûniment que mes cahiers présentent justement une lacune durant Theureuse époque de mes fiançailles et de ma lune de miel. Sans doute, même m j'avais noté mes impres-t sions et mes ravissements, ces heures charmantes n'en seraient pas moins envolées: elles auraient, du moins, projeté sur ces pages leur doux reflet. [ Pour mes chagrins et mes angoisses, je n'ai jamais

manqué d'expressions navrées. J'ai éprouvé le besoin de dire à mes contemporains et à la postérité toutes mes souffrances ; mais les belles heures de ma vie, j'en ai joui seule et en silence; je n'ai pas eu la vanité de mon bonheur; je n'en ai rien dit aux autres; je ne me le suis pas raconté à moimême daii.> mes cahiers. Peut- être ai-je dit mes malheurs parce que je les considérais comme un mérite*

J'ai cependanl i^ardé assez de souvenirs de celte époque de ma vie pour pourvoir aliirmer qu'elle fut radieuse, un véritable conte de fées. Je possédais

BAS LES ABM£Sl

tout ce que peut désir un cœur de jeune femme : la race, la beauté, la richesse, Tamonr. Nous nous aimions passionnément, mon Arno et moi, avec toute la fougue deuotre ardente jeunesse. Le coeur de mon mari était aussi honnête et bon et son esprit aussi distingué que son visage était agréable. Notre bonheur était complet et me fit, pendant longtemps, négliger mon jonrnal.

Mais non, pourtant! Voici une note toute de bonheur : mes premières extases au sujet de ma nouvelle dignité maternelle. Le 1*' janrier 1859, il nous naquit un ûls. iSous en fûmes naturellement aussi émerreillés et aussi fiers que si nous eussions été le premier couple auquel pareille chose fût arrivée. Ceci explique la reprise de mon journal. Il fallait bien que la postérité fût instruite de ce fait merveilleux et de l'importance qu'il me conférait. Il est certain aussi que le thème a Jeune mère » est celui, peut-être, qui prête le plus aux développements artistiques et littéraires. Par comliien de peintres et de poètes a-t-il été traité ! Ce fiojet nous dispose aux émotions saintes, aux sentiments naïfs, pathétiques et quelque peu poétiques.

Le culte du baby se place dans l'imagination des hommes immédiatement après le culte du héros {ihe hero worsfup of Carlyle), Mes sentiments iarent naturellement à la hauteur de ce culte. Je voyais dans mon Rourou la huitième merveille du

lUODcie. Et cepeadant, en regard de mon adoration actuelle pour mon fils grandi, pour mon Rodolphe bien-aimé, qu'était mon sentiment naïf et enfantin

d'alors ?

BAS L£S AIiM£S!

Cette tendresse aveugle et instinctive de la jeune mère poor son merveilleux bébé n'a que les proportions (lu bébé liii-inôme comparé à Tliomme fait.

Mon mari n'éprouvait pas moins d'orgueil à la vue de son enfant. Il formait pour lui les plus beaui rêves d'avenir. Qu'on ferons-nous? Celte question s'agitait fréquemment devant le berceau de l'enfant. Nous y répondions toujours tous deux : « Il sera militaire ». Je formulais bien une timide objection : <( Mais s'il allait mourir dans une guerre? » Arno me répondait : « L'homme ne meurt jamais qu'une fois, et quand le veut sa destinée ». Et puis, nous espérions bien que Rourou ne demeurerait pas fils unique. De nos autres garçons, l'un pourrait être diploniale, 1 autre agriculteur, un troisième entrer dans les ordres, mais l'ainé devait suivre Texemple de son péVe et de son grand-pére. De toutes les carrières, celle des armes n'esl-elle pas d'ailleurs la plus belle?

Dès 1 âge de deux mois, Rourou fut par nous promu au grade de caporah Les princes du sang sont bien, dès leur naissance, titulaires d'un régiment. Cette façon de jouer au soldat nous amusait infiniment. Arno faisait le salut militaire chaque fois que bébé entrait dans notre chambre. La nounou était passée cantinière ; je laisse à deviner ce qui, chez elle, s'appelait la gamelle; les cris de l'enfant étaient des signaux d'alarme; je ne dirai point ce que signifiait : « Rourou fait l'exercice ».

Le 1^'' avril, jour anniversaire de son troisième mois, Rourou passa sergent; mats tout ne fut pas joie i>our moi eu ce jour de promotion; j'éprouvai

BAS LES ARMES l

ua serrement de cœur qui meiit ouvrir mes cahiers* Depuis quelque temps il était question d'un point noir i) à l'horizon politique, et les journaux et les conversations ne tarissaient pas de commentaires sur le développement qu'il pourrait prendre. Je n'y avais jusqu alors prêté aucune attention. Mon père, mon mari et plusieurs de leurs collègues avaient souvent répété devant moiquMl se préparait quelque chose contre l'Italie, mais je n'avais ni le temps ni Tenvie de m'occuper de politique. On avait beau parler des rapports tendus entre TÂutri* l'he et le Piémont, des agissements de Napoléon, dont CavoiiT s'était, par sa participation à la guerre de Crimée, assuré l'alliance . je n'y prenais pas garde. Mais le 1*''' avril, mon mari aie dit:

— Chérie, cela va bientôt éclater l

— Qu'est-ce donc qui va éclater, mon ami?

— La guerre avec la Savoioî

— liais..* ce. serait affreux!... Tu partirais?

— Je l'espère bien!

— Comment peux-tu dire: « je Tespère bien », qnaod il s'agit de quitter ta femme et ton enfant?

— Quand le devoir m'appelle... '

^ On peut se soun]etlre, mais espérer, c'est-àdire souhaiter un terrible devoir...

— Teiribie? mais non! Cette guerre entreprise avec tant d'élan et d'entrain sera très belle. Tu es femme de soldat... ne l'oublie pas.

Je iiic jetai dans ses bras :

— 0 mon bien-aimé i sois tranquille, jo serai Taillante; j*ai souvent ressenti aveo les héros et les héroïnes de l'histoire la noble joie c^u'oii doit

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éprouver 6Q marchant au combat. Si seulement je pouvais partir avec toi, combattre à tes cèiés, y Viiiiicre ou v mourir î

— Bravement parlé, ma petite femme, mais' an peu follement. Ta place est ici, auprès du berceau de notre enfant, douL ta dois faire un défenseur de la patrie. C'est pour prHéger notre ioyer contre l^invasion de l'ennemi, c'est pour conserver la paix à notre pays et à nos femmes que uouâ autres hommes nous allons nous battre*

Ces paroles que j'avais si souvent lues et enten» dues avec eniliousiasme me parurent, cette fois, des phrases ». 11 n'y avait pas de foyers menacés, mais une simple tension politique entre deux cabinets. Si mon mari partait avec tant de joie, c'était simplement par goût d'aventures, par amour du changement, surtout par désir d'avancement, de distinction. Eh bien, oui !... c'était de rambition, mais belle et noble! S'il fallait vraiment partir, il avait raison de partir avec cet entrain. Mais rien n'était encore décidé; la guerre n'éclaterait peut* être pas ; dans le cas même où Ton se battrait, le régiment d'Arno pouvait n'être pas désigné* Lei destin voudrait-il anéantir un bonheur i^ull avait? fait si radieux, si complet? ^

Durant cette période, mon journal n'est rempli! que de semblables eûusions.

J'ai transcrit aussi bon nombre de réflexions politiques que j'entendais autour de m>i : Louis-, Napoléon est un intrigant... L'Autriche ne saurait demeurer plus longtemps passive... La guerre seri déclarée... Le Piémont cédera et reculera devant la<

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supériorité de nus forces,.. La paix ^era mainteûue...

Malgré mon admiration pour les batailles du

[>assé, je formais les vœux les plus ardents pour le maintien de la paix. Ârno, lai, en faisait, de tout autres. II n'en parlait pas, mais c'était toujours avee une physionomie rayonnante qu'il me commnniqoait les nouvelles confirmant le développement du « point noir ».

Mon père aussi était tout leu et ûamme pour la guerre. Vaincre les Piémontais ne serait que jeu d'tiiiant; à l'appui de cette belle assurance, il nous servait en foule les « anecdotes Radelzky »• Je n'enteadais jamais parler de la future campagne qu'au point de vue stratégique, et au point de vue des avantages matériels; mais la ques* tîon n'était jamais envisagée au point de vue humanitaire ; on ne songeait nullement aux flots de sang et de larmes que coûterait toute bataille perdue ou 2a2:née. Les intérêts de l'État étaient considérés comme tellement supérieurs que les mesquines destinées individuelles ne comptaient plus. Je rou-* gissais de niui-méme lorsque je me surprenais à me dire : La victoire I Mais à quoi sert-elle aux pauvres morts, aux mutilés, aux veuves, aux mères ^K*âoiées? Les dithyrambes de mes livres classiques me répondaient alors : La gloire suffit à dédomma- 8:er de toutes ces douleurs! — Mais dans le cas où l ennemi serait vainqueur? Il m'arriva un jour de hasarder cette question devant un groupe d'officiers. Elle souleva un toile général. C'est un devoir pour le soldat de se croire invincible.

le' BAS LES ARMES 1

Le régiment d'Ar&o était en garnison à Vienne. Notre appartement donnait sur le Prater. Par les

• fenêtres ouvertes on respirait déjà les litiJcs bouffées du printemps. La saison était splendide. Nous nous étions offert pour nous promener au Prater une coquette petite voiture; attelée de quatre jolis trotteurs hongrois; nous avions déjà fait quelques promenades pendant ce mois d'avril, mais ce n'était qu'un avant-goût de celles que nous projetions pour le mois de mai. Pourvu que d'ici là la guerre n'aille pas éclater!...

Le 19 avril, en rentrant le matin de l'exercice, mon mari me dit :

— Grâces à Dieu, plus d'incertitude... ruUimatuiu est envoyé !

Je tressaillis.

— Quoi donc?... Commonl ?... One dis-tu?...

— Je dis que le dernier mot des négociations diplomatiques a été prononcé. Notre ultimatum exii^e que Ir Piémonl désarme — ce qu'il reliisn a naturellement. Nous franchiions alors la ixontière.

— Grand Dieu ! Hais il désarmera peut-être ?

— Dans ce cas, ralTaiie b'ai rangerait et la paix ne serait pas troublée.

D'un mouvement instinctif et irrésistible, je tombai a i^^'Houx. Sans l'articuler, mais ardente et vive comme un cri de douleur, j'adressai au Ciel cette prière: La paix... la paix!...

Ariio me releva : je niejetai en pleurantà son cou.

— Marthal Marthai je vais me fâcher, médit-

iJ, en me grondant; n'es-ta donc plus ma brave

petite femme? Oublies-tu que tu es fille de général, lemme d'ofiicier et... mère d'un sergent? ajo&ta-t-il en riant.

— Non, non, mon ami... je ne me comiJieuds pins moi-même..* cela n'a été qu'une surprise... j'aime la gloire militaire..* mais je ne sais... lorsque lu m'as dit que d'un oui ou d'un non dépend la vie de tant de milliers de mes semblables qui s'en iraient mourir par ces jours radieux de printemps... j'ai senti qu'il laut absolument que lu parole de paix soit prononcée et je n'ai pu m'em^^ pécher de tomber à genoux...

— £t de faire part au bon Dieu de la situation, chère petite folle.

J'entendis sonner à la porte de la rue ; je séchai vite mes larmes. Qui pouvait bien arriver à une beure si matinale?

C'était mon père; il entra précipitamment.

— Ëb bien, mes enfants ! nous dit-il tout haletdot, vous connaissez la grande nouvelle, Tultimalum?

— J'en parlais justement à Martha.

— Père, qu'eu penses-tu? deniauJai-je avec angoisse ; crois-tu que la guerre puisse être évitée /

— Je n'ai jamais vu qu'un ultimatum ait eu pour résultat d'éviter une guerre. 11 serait pourtant plus raisonnable de la part de ces pleutres d'Italiens de céder et de ne pas s'exposer à un second Novare... Alil si le bon père Uadetsky n'était pas niorl Tan dernier, je crois que, malgré ses quatre-vingt-dix aos, il se remettrait à la tète de nos troupes, et

BAS L£S ARMES l

moi, parbleu I je ferais aussi la campagne avec lui. Noas avons bien fait voir, autrefois, comment on se débarrasse de cette canaille welche. La leçon ne leur a pas sufû; ils en veulent une seconde; eb bien, tant mieux! Notre royaume vénitien s'agrandira au détriment dn territoire piémontais. Je crois déjà assister à rentrée dh nos troupes à Turin.

— Mais tu parles, mon père, comme si la guerre était déjà déclarée et comnit* bi tu iCn réjouissais!... Que deviendrai-je si mon mari part?...

Et j'avais de nouveau les larmes aux yeux.

— 11 partira certainement, Theureux garçon!

— Mais... mes angoisses... le danger?...

— Âh bah! le danger! On en revient de la guerre; j'en suis une preuve; il était écrit que je ne devais pas mourir et je ne suis pas mort.

Toujours ce même fatalisme qui avait présidé au choix de la future carrière de Rourou et qui s'imposait en quelque sorte à moi-même comme un axiome de sagesse I

Arno reprit:

— Si mon régiment n'était pas appelé...

— Mon dernier espoir! m'écriai- je avec joie.

— Je demanderai mon changement si c'est possible.

— Cela sera très facile, assura mon père; Hess aura le commandemexit en chef, et je suis très lié avec lui.

^ Une horrible an£!:oisse iii'étroisfnait et cependant je ne pouvais qu admirer ces deux hommes. Je me ressaisis... je voulais être à leur hauteur. Il fallait me moulrer digne de ceux que j'aimais, me douner

tout entière à cette réconfortante pensée : Mon

mai i est un héros !

J'allai vers lui, je lui tendis les deux mains en loi disant :

— Arno ! je suis fière de toi !

Il porta mes mains à ses lèvres, se retourna vers mon père et d'un air rayonnant :

— Yous avez bien élevé votre fille, beau-père!

L'ultimatum a été repoussé ! Cette décision

a été prise àTurin, le 26 avril* La guerre est déclarée!

Depuis une semaine j'étais préparée à Taffreuse nouvelle; elle m'a porté cependant un coup terrible. Lorsque Arao me l'anuouça, je me jetai tout et larmes sur le divan et sanglotai longtemps, la tète enfoncée dans les coussins.

Mon mari s'était assis à côté de moi, et essaya de me consoler.

— Ma chérie..., du calme, du courage! Ce n'est pas si terrible, après tout... Nous allons bientôt revenir vainqueurs. Nous jouirons alors dûubk'iiiciit de notre bonheur. Ne pleure pns ainsi; cela me déchire le cœur. Tu me ferais presque regretter ma résolution de partir, appelé ou non. Et cependant, Martha, si mes camarades parlent, de quel droit resterais-je ? Tu aurais honte de moi si je restais I II me faut bien passer un jour ou l'autre par le baptême du feu pour être un lionuiie complet et un vériiable soldat. Ët puis, me vois-tu revenant

arec une troisième étoile au collet, et peut-être, la

croix (riionneur sur la poitrine ?

J'appuyai la tète sur sou épaule et continuai à pleurer. 0ht que j'étais peu héroïque à ce momenti La perspeclivo de voir dix croix sur cette chère poitrine n'eil'açait pas rhorriI)l(3 pensée qu'elle pourrait être traversée par une balle.

Ai inj nreiiibrassa sur le front, me repoussa doucement et se leva.

— Il faut que j'aille chez mon colonel^ ma chérie; pleure» cela te soulagera! J'ospère, à mon retour, te retrouver plus forte et plus sereine; j -en ai besoin pour ne pas me laisser aller moi-même à de sombres pressentiments. Adieu, mon trésor 1

£t il partit.

Je comprenais parfaitement que dans les circonstances actuelles, mon devoir était non seulement de ne pas abattre son courage, mais au contraire de Texciter encore. Nous ne pouvons, nous autres femmes, témoigner autrement de notre patriotisme et participer à cette gloire que nos maris vont conquérir sur les champs de bataille... « Champs de bataille 1 ».Ces mots représentaient encore à mes yeux la patrie, la .gloire des ancêtres, mais ils évoquaient aussi, maintenant, des images brutales, terribles, de carnages, de tueries. Oui, des milliers et des milliers d*hommes vont mourir couverts de blessures, et peut-être parmi eux... Un cri terrible m'échappa à celle infernale vision. Ma femme de chambre m'entendit et accourut tout effrayée.

— Que vous arrive-t-il, madame la comtesse? me demanda-l-elle en tremblant.

BAS LES AIIMES!

Je m'aperçus qu'elle avait aussi les yeux rouges. Je compris; elle avait appris la nouvelle, et son fiancé était soldat. J'aurais voulu Tembrasser.

— Ce n'est rien, mon enfant, lui dis-je aileclueusement. Ceux qui partent reviendront un jour.

— Pas tous, madame la comtesse I répondit-elle en fondant en larmes.

Ma tante entra et Betti se retira.

— .Mai iha, je viens l'apporter quelques consolalions, me dit-elle en m'embrassant. Je voudrais, dans cette épreuve, t'exborter à la résignation.

— Tu sais donc...

— Toute la ville connaît déjà la nouvelle ; cette guerre est très populaire; la joie est unanime.

— Tu parles de joie,... tante !

— Oui.»* ceux qui ne voient partir aucun des leurs sont ravis. Mais j'ai pensé que toi, tu serais Iriste et je me suis hâtée de venir. Ton père va • venir aussi. 11 est enchanté de ce dénouement et considère le départ d'Arno comme un bonheur. Au fond, il a raison; une guerre est réventualité la plus enviable pour un soldat. Tu devrais comprendre cela. D'ailleurs ce que veut le destin

— Oui^ tante, tu as raison; ce que veut le destin, ce qui est inévitable... -

— Il faut accepter avec résignation les décisions de Dieu. Oui, Martha, soumettons-nous aveuglément aux volontés de la bonne et sainte Providence. L'heure de notre mort est fixée dès notre ûaissance. Et puis, nous prierons avec tant d'ardeur pour nos chers combattants !

Je ne voulus point insister sur la contradiction

que contient l'idée d'un év<^nement tout à la fois immuablement fixé d'avanco et ces prières destinées à le modifier. Je n'étais, du reste^ pas très an clair avec moi-même sur ce point. J'avais conservé, de ^ensemble dr luon éducation, le souvenir qu'il y a des choses qu'il est interdit de raisonner. J'aurais

profondément i)lessé mataiiic en manifestant devant elle le moindre doute rationnel sur dts questions religieuses*

« S'abstenir de penser » était ponr elle un acte de foi. Dans les circonstances actuelles, je ne demandais pas mieux que de m'y conformer. Je n'essayai pas de discîiter avec ma tante ; je me craiiipoauai ;t la consolation qu elle m'indiquait dans la prière. Oui, pendant Tabsenee d'Arno, j'implorerais le Ciel avec tant d'ardeur qu'il détournerait certainement les ballesdecetie chère poitrine... Les détourner ?... mais dans quelle direction ?... Vers la poitrine d'un autre pour lequel d'aussi ardentes prières seront offertes?.

Pour essayer de chasser de mon esprit les contradictions qui b y heurtaient, je répétai à haute Yoix, comme m'adressant à ma tante :

— Oui, nous prierons avec tant de ferveur que Dieu nous exaucera.

— Tu connaîtras, mon enfant, quel refuge l'âme trouve, aux heures douloureuses, dans la religion. Peut-être Dieu t'envoie-t-il cette épreuve pour te guérir de ta tiédeur habituelle.

Que la mésintelligence qui, depuis la guerre de Crimée, régnait entre l'Autriche et le Piémont, que les récentes négociations entre ces deux États, que

Tenroi de rultimatom et la déclaration de guerre

enfin aituit été voulus de Dieu dans le seul but de réchauûer matiédeurreligieuse, j'avais, je le confesse, beaucoup de peine à le croire.

Il eiit été inconvenant, toutefois, de le dire à ma tante. Lorsque quelqu'un mêle Dieu, à ses paroles elles en reçoivent du coup comme une indulgence qui leur assure rimniunité. Quant au reproche de tiédeur que m'adressait ma tante, il était justifié. La piété de tante Marie était sincère, taiHiis que la mienne était tout extérieure. Mon père et mon mari étaient complètement indifférents; mon zèle religieux ne trouvait auprès d'eux aucun encouragement. J'allais tous les dimaiicbesà la messe et une fois par an à confesse. J'accomplissais ces actes avec , respect et correction ; mais ce n'était guère, pour moi, qu'une forme d'étiqoette obligatoire à mon rang. Je remplissais mes devoirs religieux comme j'aurais exécuté une figure de lanciers dans un bal ou fait la révérence de Cour à rentrée de Tlmpératrice dans un salon. Le chapelain de Grûmnitz, pas plus que le nonce de Vieuiie, n auraient rien trouvé à me reprocher, mais l obserration de ma tante était cependant fondée.

Oui, ma fille, poui suivit-elle, dans le bonheur et la prospérité on oublie bien souvent son Sanvenr; mais quand la maladie ou la mort appro* chent...

Elle aurait pu continuer longtemps sur ce ton, loais la porte s'ouvrit et mon père entra brusque- Bienl et nous salua d'un « Uurrahl... ça y estl

Ils ont enyie de recevoir une ràclée, ils ranronir » Quels jours d'angoisse ! La guerre avait « éclaté » . On oublie, en pareille occurrence, qu'il ne s agit que de deux masses d^hommes lancées Tune contre

Tautre. On se représente une troisième personnalité, sorte de puissance supérieure, arbitre de la destinée des nations, qui contraint les peuples à se déti iiire et qui supporte toute la responsabilité du carnage.

Je croyais encore à ia mystérieuse, superstition

dont la plupart des lioiiiines entourent le^ luUes des peuples; je ne songeais pas alors à me révolter contre la guerre elle-même; mais je souffrais de voir mon mari s'e\poS(U aux daiiîzers pendant qu'il me fnllait, moi, demeurer au foyer, torturée d'inquiétude. Je cherchais à ressaisir mes impressions d'autrefois — du tenq^s où j'aimais si passionnément Thistoire. J'aurais voulu relever mon courage en pensant au devoir, à la gloire. C'était rtiistoire de lavenir que je vivais à ce moment; je devais m'élever à la hauteur des circonstances et songer que les événements qui se préparaient compteraient dans les fastes du monde.

On ne parlait que de la guerre dans les salons et dans la rue : les journaux ne s'occupaient que d'elle. Iian5 les églises on priait puur l lieureuse issue de la campagne* Partout on retrouvait des visages enfiévrés, des conversations animées sur les éventualités possibles de la liiUe. Le Uié^itre, les arts, les affaires passaient au second rang. On ne se croyait plus le droit de penser à autre chose qu'au drame historique qui allait se jouer. Les

BAS LES AliM£Sl

proclamai i(»as à Tarmée, en annonçant ea phrases sonores la victoire et la gloire, le défilé des troupes, drapeaux au vent, musique en lête, les discours publics^ les articles de journaux débordant du plus pur et da plus ardent patriotisme, ees appels continus à la vertu, à 1 honneur, au devoir, au courage, au 3acrifice, l'assurance que Ton se donne que le Très-Haut appelle votre pays aux plus hautes destinées enfantent une atmosphère d iicroisnie, dans laquelle s'enflamme et s'exaspère rorgaeil national.

A coté de ces nobles sentiments, les pliases successives de lu guerre en font éclore de bien moins louables. La soif de conquête, la haine, Fasluce, la cruauté se manifestent dans la lutte; mais, bien entendu, toujours chez « 1 ennemi )>, dont rinfériorité morale est évidente. Sa défaite est un triouipiie pour le Progrès... Ces Italiens!...^ quel peuple fourbe, sensuel, léger, vaniteux! £t ce Napoléon! quel ambitieux... quel intrigant! Lorsque, le 29 avril, parut son manileste de guerre avec le motto : « L'Italie libre jusqu'à TAdriatique », il souleva chez nous un toile d'indignation! Je risquai timidement que c'était cependant une belle idée, absolument désintéressée, qui devait enthousiasmer le patriotisme italien: mais je fus vite réduite au silence. Tant qu'il était u l'ennemi » il ne fallait point toucher à ce dogme : « Louis-Napoléon est lin scélérat. » Un autre doute naquit dans mon esprit. Dans tous les récits de guerre, j'avais toujours remarqué la sympathie et Tadmiration de l'historien pour le peuple qui combat pour su liberté, et, dans le cas présent, il me semblait que

26 BAb LES ARMES!

nous n'avioûs pas le beau rdte. La timide expression de cette pensée souleva des tamaltes; j'aTaîs encore touché à un dogme sacré : la nation dont on fait partie est toujours parfaite et n'impose jamais de joug; ceux qui refusent de se soumettre à sa puissance ur sont pas des patriotes combatUuts pour la liberté, mais de simples rebelles.

Dans les premiers jours de mai, le régiment où Arno s'était fait incorporer dut partir! La liuit qui précéda la séparation lut terrible. En toutes circonstances, ce départ m'eût été pénible; dans le cas présent, j'avais peine à m'y résigner. Durant cette nuit cruelle, il me fut impossible de ressaisir la signification glorieuse du mot « guerre ». *Les cruautés, les borreurs qui l'accompagnent se présentèrent seules à mon esprit.

Arno s'endormit comme de coutume, la respiration calme, le visage serein. Je n'aurais pu supporter l'obscurité; j'avais allumé et placé derrière un écran une longue bougie. Pour moi, il ne pouvait être question de sommeil pendant cette dernière nuit; je voulais la passer à contempler ce visage chéri... Enveloppée d'un peignoir, je m'étendis sur le lit, le coude sur l'oreiller» le menton dans la main. Les yeux fixés sur mon bîen-aimé. je pleurai en silence : « Que je t*aime... que je t aime... Pourquoi cette cruauté du sort? Comment pourrais-je vivre sans toi?... Pourro que tu me reviennes... 0 Dieu! Dieu bon! Notre père miséricordieux! faites qu'il me revienne bientôt... lui... et tous les autres. Rendez-nous bientôt la paix... Ohl pourquoi la paix n'est-ellc pas éter-

BAS LES AHMESI 27

nelle? Nous étions si heureux... Uu]) heureux! iiéias ! il ne peut y avoir de bonheur durable sur terre. Quel ravissement s'il m'était rendu sain et sauf... si je le revoyais aiusi, dormant à mes côtés, délivrée de Thorrible angoisse des adieux... Quel sommeil ealme f Mais comment dormiras-tu là-bas . . . couché sur la terre froide et dure... au ioud d'un lossé... peut-être blessé, loin de tout secours!... » A celle ]>ensée. je crus voir son front ruisselant de sang. Une angoisse m'etreigait; j aurais voulu le prenelre dans mes bras, le serrer sur mon cœur... Mais il ne fallait pas le réveiller... il avaii Ijesoin de sommeil. Encore six heures! lie... tac... tic... tac... Qael mal me faisait ce tic tac monotone! Derrière son écran, la bougie se consumait avec unestupide indifférence. L'imbécile amour de bronze de la pendule en écoutait le tic tac avec la même odieuse impassibilité. Tous ces objets ne comprenaient donc pas que cette nuit était la dernière? Sur le malin, mes pauvres yeux, alourdis par les larmes, finirent par se ferbier; ma tète s'affaissa sur I oreiller, je cédai au sommeil; je ne perdis le sentiment de la réaUté que pour m'égarcr dans le chaos d'un rêve iniorme; je fus bientôt réveillée par une donloareuse contraction du cœur; je rouvris les yeux avec ce sentiment d'angoisse que Ton éprouve lorsqu'on est réveillé par l'appel ; m âu feu ! au feu! i> Le cri d'alarme était, cette fois : « Adieu! adieu! »

Je m'endormis et me réveillai ainsi, en sursaut,

î'iusieurs fois; puis le jour parut. On frappa à la porte.

— « Six heiiK ^! mon lieutenant, » cria Tordonnance, qui avait reçu d'Aruo l'ordre de le réveiller de bonne heure.

Il se leva... C'était donc Theiire... C'était donc le moment d'articuler ce douloureux u adieu! »

Il était décidé que je ne raccompagnerais pas au train. Je ne tenais pas à rendre le public témoin de nos derniers adieux; je préférais échanger notre baiser suprême dans ma chambre afin de pouvoir donner, après, libre cours aux transports de mon désespoir.

Arno s'habilla rapidement, tout en ne cessant de m'adresser des consolations :

— Du courage, Martha! Tafiaire ne durera pas; avant deux mois je serai de retour. Tu sais bien que sur mille balles une porte à peine?... Et pour- I quoi, serait-ce moi qu'elle atteindrait? Il n'en { manque pas qui sont déjà revenus de la guerre! | Vois donc ton père. D'ailleurs tu n'as pas épousé un officier de hussards pour le voir cultiver des fleurs? ' Je t'écrirai souvent, le plus souvent possible. Je I te raconterai la campagne en détail... S il devait , m'arriver malheur, je ne me sentirais point d'aussi j lit^llé liunieur. Tout cela finira pour moî par une décoration... Prends bien soin de toi et de noire i Rourou. Si j'ai de l'avancement, nous le ferons aussi monter en i^rade!.. Enibrasse-le pour moi... Je m en liens avec lui à Tadieu d'hier. Avec quel | plaisir il m'écoutera lui raconter, un jour, la part, |

♦ qu'en 1859, son père prit aux grandes victoires dltalie!

Je Técoutais avidement; sa confiance me faisait

BAS LES ARMES l

Al bien ; il parlait avec un si bel enthousiasme !'

Ma douleur était donc égoïste... Cette peiisée me donnerait la force de la surmonter.

Od frappa de nouveau à la porte :

— C'est l'heure j mon lieutenant !

— Je suis prêt, je viens...

11 ouvrit les bras :

Et maintenant, Martha !..* ma femme !

J'étais sur son cœur* Je demeurais muette.

Le mot u adieu » ne put sortir de mes lèvres; i aurais éclaté en sanglots en le prononçant et je ne voulais mêler aucune amertume au ealme, à la îiéréQité de son départ. Je réservais ma douleur l^oar ma solitude.

Ce fut lui qui le prononça, le mot déchirant : ' Adieu, ma bien-aimée, adieu ! » Et il pressa tendrement ses lèvres sur les miennes*

Nous ne pouvions nous arracher à cet enil)rasselûeiit, peut-être le dernier. Soudain, je sentis ses livres trembler, sa poitrine se soulever; ses bras se détendirent; il se couvrit le visage de ses deux s^as et sanglota.

G en était trop pour moi; je crus que j'en deviendrais folle.

^Arnol Arnol m'écriai -je, en l'étreignant, ïft8le, oh reste !

Je savais que je demandais riiijpu>>ible, mais je ^'ea répétais pas moins : Reste 1 reste 1 Mon lieutenant, il est plus que temps!

Encore un baiser — le tout dernier — et il partit.

Paire de la charpie, lire les journaux, piquer

BAS LES AHMËSl

des petits drapeaux-épingles sur uae carte du théâtre de la guerre pour suivre la marche des

deux armées et essayer d'en prévoir le^ cuiiiijiuaisons stratégiques, implorer la protection du Ciel pour nos bien-aimés et la victoire pour nos armes, causer exclusivement de l'armée, voilà Temploi de mes journées d'alors, de celles de mes parents et de tous nos amis.

La vie et toutes ses emoûuus habituelles ètaieiil comme suspendues. Rien, en dehors de la guerre, ne paraissait avoir de réalité. On mangeait, on buvait, on vaquait à ses allalres, maià maciiinalement; seules, les dépêches d'Italie excitaient l'intérêt.

Mes meilleurs moments étaient naturellement ceux où je recevais les nouvelles d Arno; elles étaient très brèves, mais elles m'apportaient la bienheureuse assurance qu'il vivait et n'était pas blessé. Elles ne me parveuaient pas régulièrement, les communications étant souvent interrrompues et le service postal suspendu après chaque engagement.

Lorsque j'étais ainsi sans nouvelles, avec quelle

anxiété je jetais les yeux sur les listes de morts et de blessés.

La première fois que je parcourus une de ces

listes), je n'avais pas rern de lettres depuis (jiiatro jours. Ne lisant pas le nom d'Arno, je joignis les mains et m'écriai : « Merci, mon Dieu ! » Mais à peine prononcés, je regrettai ces mots. Je repris la liste fatale; ainsi je rendais grâces à Dieu de ce que Adolphe Schmied, Karl MûUer et bien d'autres, mais non Arno Dolzky, étaient restés sur le champ

BAS LES ARMEbr 31

de bataille. Ceux qui tremblaient pour Schmied et ^uur 31iiller auraieût tout aussi légitimement remercié Dieu en ne lisant que le nom de Dotzky. £t pourquoi ma reconnaissance serait-elle plus agréable au Ciel que celle des autres? Oui, j'avais eu tort de remercier Dieu d'avoir brisé le cœur de la iuère de Schmied et de la iiancée de Mùller [dulùt que le mien.

Le même jour, je reçus d*Arno la lettre sui-*

vaute :

« Nous avons eu hier un engagement im^rtaut; malheureusement une défaite; mais console-toi,

chère Martha, la première rencontre nous ramènera la victoire. Ç'a été ma première affaire sérieuse, je me suis trouvé au plus épais des balles, — une curieuse impression — je te raconterai cela de vive voix. Il est tout de même terrible de voir toniiier. autour de soi, ces malheureux qu'il faut abandonner malgré leurs gémissements et leors cris de douleurs. Mais « c'est la guerre ! » Au revoir, à bientôt, cher cœur! Quand nous serons à Turin pour y dicter les conditions de paix, tu viendras m'y rejoindre. Tante Marie se chargera bien de notre petit sergent. »

Ces lettres seules jetaient quelques rayons de soleil dans mon existence sombre. Les nuits étaient surtout pénibles. Lorsque je me réveillais en sursaut, parfois au milieu d'un réve délicieux, la conscience de relTroyablo réalité me cau.^aii une souffrance intolérable. Je demeurais de longues heures sans pouvoir me rendormir. L'image d'Arno blessé — peut-être agonisant au loud d uu iossé —

32 BAS LES AUMES!

m obsédait. Je croyais entendre son râle, son appel désespéré. Je n'arrivais à retrouver un peu de calme que par un violent effort de volonté, en évoquant la scène de son retour — pourtant possible. Oui, il y avait bien des chances pour qu'il revînt; il y en avait même plus que pour... Je le voyais aluis ^e précipitant dans la chambre... je volais vers lui... j'étais sur son cœur... je le conduisais au berceau de Rourou... Je songeais à tout le bon* heur que nous allions de nouveau goûter ensemble.

Mon*père était très abattu. Il n'arrivait que de mauvaises nouvelles : d'abord Montebello, puis Magenta. Tout Vienne était consterné. Au début de la campagne, on était certain d'une suite ininterrompue de victoires. Mais c'était à Turin que les maisons se pavoisaient et que les prêtres entonnaient des actions de grâces.

— Ne penses-tu pas, demandai- je un jour à mon père, qu'à la première défaite nous demanderions la paix?... Dans ce cas, je souhaiterais bien que...

— N'as-tu pas honte de parler ainsi? Plutôt une nouvelle guerre de sept ans... de trente ans... Mais il faut qu'à la fin nous triomphions et que ce soit nous qui imposions les conditions de paix. Crois-tu donc que 1 ou eutreprend une guerre uniquement pour la terminer au plus vite? Il vaudrait mieux, dans ce cas, rester chez soi dès le début.

— Cela vaudrait bien mieux, en effet, soupirai-je.

— Que les femmes sont donc Iftches! Toi-même, et j'ai pourtant tout lait pour t inculquer Tamour de la patrie et le sentiment de l'honneur, tu préfères

ton bonheur personnel à la prospérité, à la gloire

Je ton pays.

— Si seulement je pouvais ne pas tant aimer Arno!,..

— L'amour conjugal, Tamour de la famille, tout cela est fort beau.., mais ne doit jamais passer

iju'en seconde ligne. *

— Qu'en seconde ligne?

J'avais déjà lu sur les listes officielles des morts

le nom de plubieurs officiers que je couuaiàsais, «Blre autres celui du fils d'une vieille dame que je vénérais beaucoup. Bien que cela me fût très pénible, je voulus aller voir cette malheureusemère. Je n'avais pas la prétention de cbercber à la coîiàoler, je voulais seiileinont lui donnée un témoignage de sympathie et pleurer avec elle.

Arrivée devant la porte de M""^ de]Hullsmann, j'hésitai longtemps avant de me décider à sonner. La dernière fois que j'élis venue chez elle, c'était pour une petite soirée dansante. La bonne vieille 'lame était pleine d'entfain ; « Marlha, m'avait-elle dit, nous sommes les deux plus heureuses femmes (le Vienne : tu as le plus charmant des maris et moi te plus excellent des fils. » — Et nuiintenant? J'avais bien toujours mon mari... et qui sait même? Les bombes et les obus ne cessent de pleuvoir... Chaque minute peut me rendre veuve... Je commençais à pleurer devant la porte. Je me décidai tuim — rues larmes étaient bien ea^hai moaie avec

U BAS LES ARM£Sl

ma visite --^ je seonai, mais on a^ouyrit pas* h sonnai de nouveau. Personne.

Quelqu'un, sortant la tète d'une des portes di palier, me dit :

— s Inutile de sonner, madame, il u*j a personne . daû:i 1 appartement.

— Comment I It^^ de Hullsmann est donc partiel

— Depuis trois jours, ou Ta conduite dans mu maison d aliénés;

La tête disparut, et la porte se referma.

Je demeurai pétrifiée. J'eUvS la vision des souf irances de cette pauvre ieiiime avant que sadouleui ait atteint le paroxysme de la folie.

Et mon père admettait qne la f^uerre dura' trente ans, pour le bien du paysl  quel çhiiïu s'élèverait donc alors le nombre des mères réduites au désespoir comme celle-ci?...

Je redescendis Tescalier, profondément navrée Je me décidai à faire une autre visite chez ud< jeune femme de mes amies, dont le mari étai comme le mien en Italie.

Je dus passer pour m*y rendre, en suivant la Her* rengasse, devant la Société patriotique de secoun aux blessés. Ni la Convention de Genève, ni li (( Groix-Rooge » n'existaient alors. Cette société recevait les dons de foute nature : argent, linge charpie^ bandes, etc., et les expédiait sur le tbéâ tre de la guerre. Les dons arrivaient en abondance; d'immenses magasins avaient été disposée pour les recevoir; ils se vidaient et se remplissaieol sans cesse.

' J'entrai, désireuse de verser dans la caisse do

BAS LES ARMES l

as

eomité le contenu de ma boarse; peut-^re cet

argent soiilageraît-il un pauvre soldat... lui rendrait même la vie... et sauverait samére. de la folie.

Je connaissais le président : « Le prince est-il ici? » demaiidai-je au concierge. « Pas en ee moment; vous ne trouverez que le vice-président, baron S... et il m'indiqua la salle où on recevait les dons en argent. En traversant les pièces qui y coaduisaient. je vis, alignés sur de longues tables, d'innombrables ballots de linge, des tas de bandes, de cigares, de tabac — surtout des niontairnes de charpie : j'en eus le frisson. €eta supposait un nombre effirayant de blessés.** et mon père admettait que pour le bien de la patrie, la guerre durât encore trente ans...

Le baron me remercia de mon offrande et me renseigna obligeamment sur le fonctionnement de la société. Il y avait quelque chose de consolant à songer à tout le bien fait par Tintermédiaire de ce comité.

Comme je causais avec le baron S..., un employé de la poste annonça deux envois considérables dè province. Je m'assis dans le fond de la pièce pour assister an déchargement des ballots. A ce moment eatrann homme âgé à l'allure militaire.

— Permettez-nnoi, monsieur le baron, dit-il, en s'asseyant près de la table, de concourir, pour nne petite' obole, à votre belle oeuvre, — et il remit nn

billet de cent florins. Je considère comme des anges de bienfaisance ceux qui la soutiennent de

lears libéralités. J'ai été lieutenant feld-maréchal, et je suis à même d'apprécier la valeur immense

BAS L£S AaM£S I

de vos eflorts en faveur des pauyres diables qui se battent là-bas. J'ai fait les campagnes de 1809 et de 1815: il n'y avait pas alors de soci<Més patriotiques; oa n'envoyait pas alors des caisses pleines de charpie et de bandes aux malheureux blessés. Lorsque Irs, jjrovisions du major étaient épuisées, on laissait mourir les hommes sans secours^. Vous faites là une oeuvre bénie* Vous ne savez pas... non, vous ne pouvez paj> savoir tout le bien que vous faites.. •

Et je vis deux grosses larmes tomber sur sa moustuciie blanche.

Un bruit de voix et de pas s'éleva du dehors; la porte s'ouvrit à deux battants et un garde annonça:

— Sa Majesté Tlmpératrice.

Le vice-président se précipita pour recevoir au bas de l'escalier la noble visiteuse ; mais elle était dèjk dans la pièce voisine.

Je contemplai avec admiration la jeune souveraine qui, dans sa simple toilette de ville, me paraissait encore plus séduisante que dans ses robes de cour.

— Je suis venue, dit-elle au baron S. parce que j ai reçu, ce matin, une iellre de l'Empereur qui me dit tout le bien que font les envois de

la société de secours. J'ai désiré venir moi-même Vous ap{iorter mes remerciements et me rendre compte de votre organisation»

Elle se fit ensuite renseigner sur une foule de détails, examina les dllféreiits objets entassés, et pria le vice-président de raccompagner dans les autres pièces. Elle le félicitait avec une satisfaction

visible et je Tentendis encore dire : « C'est une belle

et bien patriotique entreprise, dout nos pauvres soldats*. • »

Je n'entendis pas le reste.

; u Pauvres soldats! » Quelle compassion elle avait mis dans ces inots..r Oui, « pauvres! » et Ton ne pourrait jamais faire assez pour eux... Mais il vaudrait infiniment mieux ne pas les envoyer à la boucherie les pauvres soldats?...

En quitlant le bureau de la Société, j'entrai daii^ une librairie pour acheter une nouvelle carte du nord de l'Italie, la nôtre étant déjà toute détériorée par les piqûres des petits drapeaux-épingles. 11 y nvait d'autres clients dans le magasin, et tous deman-

; daient des cartes.

I Le libraire me dit :

I — Madame désire aussi une carte des opérations militaires?

— Vous avez deviné.

— Ce n'est pas difficile ; nous ne vendons plus ' que cela.

' Pendant qu'il enveloppait ma carte, il s'adressa à , uQ monsieur à côté de moi :

I — Les temps sont durs, monsieur le professeur, pour les auteurs et les éditeurs d'ouvrages littéraires ou scientifiques. Personne n*en demande; depuis le début de la guerre, personne ne s'inté- I resse aux choses de l'esprit.

— Ces événements sont à tous les points de vue désastreux, répartit le professeur. Ce détachement

: *ltî toute préoccupation littéraire abaisse forcément i^mveaQ ifitelloctuel.

38 ■ BAS LES ARMES l

« Et mon père Toudrait, peosai-je pour la t. uisième fois.,, que. pour le bien du pays, pendant

trente ans... » , ^ , i • ,

- Vos affaires vont doçc mal? demandai-je au

libmrfi. nie inèlai.l à la conversation.

- Non seulement les i.àennes, mais tontes oa presque toutes, madame. La guerre est un malheur îom tous les négociants, sauf pour les fourmsseura

Le travail des fabriques et celui des champ, sont arrêtes, un grand nombre dWriers sont s«Bi travail et sans pain; le papier-monna.e est en baisse rado monte, aucune entreprise mdus- So'no Bc crée; les maisons les plus soUdes son. en faillite; il n'y a partout que ruine et désolation

« Et mon père voudrait... », pensai-je encore ei sortant de la librairie.

• Je trouvai mon amie chez elle. La comtesse Lot Griesbach était, comme moi, fille de général; ell. avTépousé un officier qui, en ce moment, aisa. aussi la campagne; elle avait de plus deux Irère Tla i-erre; mais Lori n'était pas d'un tempéra î!nfà se t:.urmenter. fille se persuadait que ce« qu .lie auiiaU étaient SOUS la P"»t^i«^^^!^«^ d'un saint qu'elle vénérait particulièrement, t elle comptait sur leur retour.

Elle me reçut à bras ouverts : ^ ' ^ Que c'est gentil, Marlha, de venif me tmr-

Mais tu me parais pâle et abattue... Tu.a'as pas de maaraises nouvelles

— Non, grâce à Dieu, mats il est si triste de...

— Oui,,, oui... Tu veux parler de nos delailcsi... mais les premières dépèches peuvent anqoncer une TÎctoire.

— Victoire ou déiaite... la guerre est en ellemême une chose si terrible... Ahl s'il pouvait ne

plus y avoir de guerres !

-i A quoi serviraient alors les soldats? * , A quoi?... Je réfléchis un instant.

— Mais il n'y en aurait plus, voilà tout.

— Quelle bêtise! Ce serait joli de ne voir que des civils! J'en frémis, rien que d*y songer. Uqu- T ustinent, c'e.^l impossible.

— Impossible? Oui, tu dois avoir raison; car sans cela je ne pourrais comprendre que Ton n'ait pas depuis supprimé la guerre.

— Supprimé la guerre?

— Certainement... mais héias! c'est comme si

je souhiiilais la suppression des tremblements de ierre.

Je ne comprends rien à ce que tu veux dire; l'Ourmoi, je suis bien aise de cette guerre parce j'espère que Louis s*y distinguera. C'est aussi un bonheur pour mes frères; on fait vite son chemin à

la guerre.

ie lui demandai si elle avait reçu depuis peu des nouvelles des siens.

— Pas depuis quelque temps, me répondit-elle; l^is tu sais que le service postal est fréquemment interrompu; je comprends aussi qu'aprt^ une

40 BAS LES AHMëSî

forte journée de marche ou les fatigues d'un engagement, ils doivent n'éprauver aucune envie d'écriro. Mais, je suis bien tranquille : Louis et iner> frères portent des amulettes bénies; maman les leur a elle-même mises au cou...

— Mais Lori, te représentes-tu une guerre oïi chaque soldat porterait une semblable amulette ? Penses-tu qu^dprès avoir sifflé à droite et à gauche, les balles s'envoleraient dans les nuages sans faire de maf à personne? •

— Je ne te comprends vraiment pas; mais je vois que ta tante Marie a raison de déplorer la tiédeur de ta foi.

— Pourquoi ne réponds-tu pas à ma question ?

— Parce que je la considère comme une raillerie sur un sujet sacré*

— Une raillerie?... Oh certes non ! C'est simplement une suggestion de ma raison.

— Tu sais bien que c'est un péché de juger avec sa raison les choses qui lui sont supérieures.

— Soit! Lori... Je me tais... mieux vaut peutêtre ne pas réfléchir... approlondir... Depuis quelque temps des doutes naissent dans mon esprit et m'angoissent. Si je perdais la conviction que cette guerre n'est pas absolument indispensable, jamais je ne pourrais pardonner à ceux qui...

— Tu veux dire à Louis-Napoléon? Quel intrigant!...

— Lui ou un autre, peu m'importe!... Je voudrais croire que personne n'a voulu cette guerre, qu'elle a éclaté d elle-même comme un accès de fièvre.

— Comme le voilà exaltée, ma chère! sois raisonnable ; cette campagne sera bientôt terminée et Qos maris vont nous revenir décorés. J'espère dé* cider le mien à demander un congé de cinq ou six semaines pour m'accompagner aux eaux ; cela lui fera du bien, après ses fatigues; à moi aussi, après ces fortes cliaieurs et surtout après Tennui et les inquiétudes que j'éprouve. Car, ne crois pas que je ne m'inqu iète point ... Si la volonté de Dieu était que luu des miens ne revînt pas?... J'ai beau savoir que c'est une mort enviable que celle du soldat tombé au champ d'honneur...

— Tu parles comme un ordre de jour,

~ Ce serait, cependant, trop terrible pour ma pauvre iiiainan s il arrivait malheur à Gustave ou à Charles. xSe parlons pas de celai... Doue, pour nous remettre de toutes ces émotions, le mieux sera quelque bonne saison d'eau ; je crois que c'est Karlsbad que je préférerais; j'y suis allée une fois, jeune fille, et je m^ suis royaleihent amusée.

— Je ne suis allée qu'à Manenbad; c'est là (pie J ai fait la connaissance d'Ârno. Mais pourquoi restons-nous oisives ! N'as-tu pas, sous la main, un peu de toile pour faire de la charpie? Je viens de la société de secours et j'y ai vu... devine.

, Un domestique entra, apportant une lettre.

— De Gustave! s'écria Lori, en rompant joyeusement le cachet.

A peine eut-elle lu quelques lignes qu'elle poussa un cri et laissa échapper la lettre.

— Lori! ma chérie..., qu'y a-t-il2 lui demandaije toute tremblante... Ton mari?...

42 BAS LES ÂRMEfS!

— Mon Dieul... mon Dieu! gémit-elle..* Lis plutôt «

Je ramassai la lettre., Je puis la reproduire textuellement parce que, plus tard, je priai Lori de

me la prêter pour la transcrire dans mon jouriiiil.

— Lis tout haut, je n'ai pu aller jusqu'au

bout.

Je me coalormai à son desir :

« Chère sœur, nous avons eu hier un engagement sérieux... l:i liste des morts sera longue. Afin que tu... que notre pauvre mère n'apprenne pas par cette voie officielle... pour que tu puisses la préparer un peu... annonce lui d'abord qu'il est grièvement blessé... Mais il faut bien que je te dise à toi * que notre frère Charles se trouve au nombre des vaillants tombés pour la iiatrie...

Je m'interrompis pour embrasser mon amie.

— J'avais lu jiisque-lfu me dit-elle à travers ses sanglots, d'une voix étouffée par les larmes. Je repris la lecture :

« Pourquoi n'est-ce point moi que la balle meurtrière a atteint? J*envie à Charles cette mort de héros. Il est tombé au début de la bataille ; la douleur de savoir qu'elle est encore perdue lui a été épargnée. Je Tai vu tomber, car nous combattions côte à côte; je m'élançai pour le relever; il rouvrit une fois les yeux, puis ce fut fini ; la balle doit lui avoir traversé le cœur ou le poumon pour que la mort ait été si foudroyante. La journée a été bien meurtrière. Le terrain est littéralement couvert de morts et de blessés. Que de visages amis n'ai-je pas reconnus parmi les morts; entre autres

BAS LES ARMES î

le pauvre — ici Je dus tourner la page — le pauvre Arao DoUky. »

J& tcnnbai é?aDOiiie sur le parquet

— G^en est fait, M artka, Sotfèrino en a décidé :

nous sommes vaincus !

{^esl atîftsi que m'aborda, un jour, mon père, en me rejoiiînant au jardin. J'étais retournée avec raett petit Rodolphe dans la maison paternelle. Huit jours après la batailte qui m'avait rendue veave^ ma t iiiiille s'était transportée ^ Grfimitz, notre propriété en Basse-Autriehe ^ je Ty avait suivie. Seule, je n'aurais pu supporter mon désespoir. Chacun faisait son possible pour adoucir mon chagrin. Je me sentais traitée avec un certain respect qui m'était affréable^ Mon deuil de veave me conférait, aux yeux dus miens, une sorte de considération. Il me revenait comme un certain mérite de mon chagrin. Les larmes répandues sur Tautel de la patrie par les mères, les épouses et les fiancées, sont, après le sang qu'y versent tes soldats, considérées comme la plus sainte des libations. Un léger sentiment d'orgiieil m'aidait à supporter ma douleur : il me scm- Uait que la femme qui a perdu son mari sur un champ de bataille est comme revêtue d'une sorte de dignité militaire. Et puis, je n'étais pas la seule. Combien, hélas I combien d'autres pleuraient avec moi un être cher resté sur la terre italienne !

Aucun antre détail ne me parvint alors sur la

4* BAS LES AUMES!

mort d*Arno ; j appris seulement qu'il avait été trouvé parmi les morts et enterré après identité constatée. Sa dernière pensée a certainement été pour moi et pour son fil^.

— Nous sommes battus, répéta mon père, de Fair le plus sombre, en s'asseyant à côté de moi sur le banc.

— Ainsi tous ces morts ont été inutilement sacrifiés, soupirai-je.

— Leur sort est enviable puisqu'ils ne souffriront pas de la honte qui nous accable. Nais... nous

nous ressaisirons... bien qu'on a^isure que la paix va probablement se conclure.

— Ah! plaise à Dieu! m'écriai-je... Pour moi, malheureuse ! elle vient trop tard... mais de nouvelles' victimes pourront être épargnées.

— Tu ne penses qu'à toi et au bien des individus. C'est de l'Autriche qu'il s'agit.

— Mais TAu triche ne se compose-t-elle pas de la masse des individus?

— Mon enlant, la vie d'un royaume, d'un État^ est d'une autre durée, d'une autre importance qu€

celle des i>ersonnes; celles-ci disparaissent, taudi^ que rj^tat est appelé à un développement continu Il faut qu'il croisse en puissance, en territoire, ei gloire; s'il s'arrête seulement, il s amoindrit, saf laisse et disparaît. Il faut donc que chaque membr de rÉtat ait pour but suprême la grandeur, li puissauce, la prospérité de son pays.

Je transcrivis ces paroles le jour mèïpe dans mej cahiers : elles résumaient parfaitement mes îdéej de jadis anéanties depuis le départ et la mort d'Arooj

J'essayai bien encore de paiser du courage et

des consolations dans la pensée que mon malheur était indispensable à la grandeur delà patrie j mais en vain.

Tante Marie clierchait aussi a me consoler à sa manière . .

—Ne pleure pas, chère enfant, me disait-elle,

lorsqu'elle me trouvait plongée dans mon charnu. Ton mari est maintenant comblé de félicités, parmi . les bienheureux, dans le ciel d'où il te bénit; en« core quelques années de celte vie terrestre, et tu iras le rejoindre dans sa gloire, lies plus belles demeures du Ciel s'ouvrent pour ceux qui tombent sur le champ de bataille. Les mérites du soldat mort au champ d'honneur sont presque aussi grands qae ceux du martyr expirant dans le cirque.

— Je devrais alors me réjouir qu'Arno...

— Te réjouir.., non, mais supporter ton malheur avec résignation. C'est une épreuve que le Ciel l'envoie pour fortifier ta foi.

^ C'est donc pour fortifier ma foi qu'Ârno...

— Nullement! mais qui oserait sonder les voies mjstérieuses de la Providence ?

Dans ces conversations avec tante, je discutais parfois ses idées; pourtant je me plaisais souvent u la vision mystique de mon bien-aimé recevant maintenant au ciel la récompense de son sacrifice. J'aimais aussi à penser que son souvenir vivrait m terre, paré de la gloire impérissable de 1 héroïsme. '

La veille de notre départ, j'avais assisté à une Men belle cérémonie dans TÉglise Saint-Etienne

46 BAS L£S ARMES l

sans 7 . trouver, d'ailleurs, aucun soulagement. C'était un De Profundis en Vhonnexxr de nos soldats morts el enterres là-bas. Au milieu de l'église, se| dressait un catafalque orné d'armes et de drapeaux, entouré de ciorgi s allumés. Le chant si émouvaui du liequiem parlait de la i::rande nef; tous les assistants, parmi lesquels une foule de femmes en deuil, | sanirlotaiimt; chacun pleurait non seulement celui: qu'il avait perdu, mais tous ceux qu'un même et glorieux trépas avait enlevés à la patrie. Tous les officiers et généraux encore à Vienne étaient pré-j sents ; le fond de^i' église était occupé par des soldats; tous attendaient un ordre de départ et étaient 1 prêts à mourir comme leurs camarades,.* sansj hésitation;., sans murmure... sans crainte... Oui,' c'était bien un hommage agréable au Trôs-Hautque \ cette cérémonie dans cette éiiîise, accompagnée de! nuages d'encens, des sons de Torgue et des larmes ' de douleur. Le Dieu des armées ne pouvait quel bénir ceux qui étaient morts pour la patrie.

C'était du moins mon opinion à ce moment, si j'en juge par les notes que je relis dans mon journal.

Quinze jours environ après la défaite de Solférino, on annonça la signature des préliminaires de Villafranca.

Mon père prit une peine infinie à me démontrer

que celte paix s'imposait pour des raisons politiques. Je m'évertuais à lui dire combien j'étais heureuse qu'elle arrêtât enfin cette horrible tuerie: il n'en continuait pas moins à vouloir s'excuser.

— Ne crois pas, au moins, que nous agissons par lâcheté. Nous paraissons bien faire quelques conces-

sions, mais nous n'acceptons rien d'humiliant pour notre digaiié et savons fort bien jusqu'où nous pou- Tons aller. S'il ne s'agissait que de nous^ nous n aurions pas abandonné la partie pour ce petit échec de Soiférino... Âhl certes non 1 il aurait suffi d'envoyer un nouveau corps d'armée pour chasser l'enuenii de Milan* Maiscomprends-ie bien, Martha, il se mêle à la question une foule d'intérêts généraux et de questions de principes. Nous renonçons maintenant à la lutte parce que le bandit italien, aidé de son compère français, se jetterait bientôt sur les autres principautés italiennes. Ces vandales se porteraient sur Modène, sur la Toscane, où régnent des dynasties alliées à notre maison impériale. Ils marcheraient sur Rome contre le pape. En abandonnant momentanément la Lombardie, Dous gardons la Vénétie et conservons notre protection au Saint-Siège et aux Etats du Sud. Tu vois que ce n'est que dans Tintérèt de Téquilibre européen que...

— Oui, oui, père, je comprends. — Si seuleûient ces motifs avaient pu prévaloir avant Magental

Et pour détourner la conVersation :

— Regarde, lui dis-je, oe paquet de livres que le libraire nous envoie ; il nous signale surtout l'ouvrage, récemment paru, d'un naturaliste anglais : P Origine des Espèces, Il le reconuiiande à notre attention et le croit appelé à faire époque.

— Que ce brave homme me laisse donc tranquille avec ses livres! Au milieu des graves événements actuels, qui pourrait bien s'intéresser à de pareilles niaiseries? En quoi un livre qui traite des plantes

4b BAS LES ARMES!

et des animaux peut-il faire époquo? Parlo-moi de la confédération italienne, de rhégémoaie de TAulriche, de la constitution de l'Allemagne. Voilà des faits à grande portée qui auront encore leur importance lorsque cet ouvrage anglais sera depuis iongtciiips oublié. Rappelle-toi cela.

Je me le suis, eu effet, rappelé»

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