‹ Bas les armes Avec un avantpropos de Gaston MochChapitre 3 sur 8 · PÉRIODE DE PAIX · texte numérisé non relu

PÉRIODE DE PAIX

! Quatre ans plus tard, mes deux sœurs — âgées Uors de dix*sept et dix-huit ans devant être

présentées à la Cour, je mô décidai à reairer dans le monde.

Le temps avait fait son œuvre, et ma douleur s'était peu à peu calmée. Tout d abord mou desespoir se changea en chagrin ; puis mon chagrin îe?uit de la tristesse; de la tristesse je passai à Hadifférence ; de rindilférence j eu vins à éprouver fie nouveau la joie de vivre. Un- beau matin, je me réveillai avec la conscience qu'en déliiiitive ma situaiioQ était encore fort enviable et que l'avenir pouvait me réserver iine bonne part de bonheur, i vingt-trois ans, j'étais jolie, riche, libre, ïnère d'un cliamant baby, entourée de l'afîection de tous les miens : j'avais tout ce qu'il fallait pour ttre heureuse.

Mon mariage me faisait Teffet d'un réve. Certes, j'avais aimé m6n beau hussard ; il m'avait rendue ^^h heureuse ~ sa mort m'avait causée une im-

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mense douleur... Mais tout cela était passé... biei passé. Notre existence commune avait été tn courle pour leudre mon deuil éternel : nous noi étions adorés comme deux amants passionnée mais nous n^avions pu réaliser encore cette unidii parfaite des cœurs et des esprits, qu'alteignei quelques époux privilégiés après de longues aiuié< de peines et de joies communes. — Et puis, durai ces quatre années, j'avais beaucoup élargi le cercl de mes idées; j'avais acquis des connaissances des opinions que je ne soupçonnais pas à l'époqul de mon mariage, et dont Arno n'avait aucune idée] en sorte que s'il m'avait été rendu, il set demeuré presque totalement étranger à ma \ii morale et inteilectueile.

Ce fut au bout d'une année de veuvage que sentis mon désespoir — première phase — pass< à l'état de chagrin, mais de chagrin proiond, iatens< Je ne voulus point entendre parler de reprend^

mes relations de société; je pensais que ma vio ii< devait être <l<''sormais consacrée qu'à l'éducation mon petit Rodolphe.

,\r n'appelai plus mon enfaiit ni <( Rourou », ni{ <( Sergent u : il était devenu mon fils Rodolphe Tonique amour, l'espérance, le but de ma vie. Poi lui servir un jour d'institutrice cime faire la com* pagne intellectuelle de ses pensée^» je m'eUori d'acquérir le plus de connaissances possible, lecture devint ma seule distraction ; je puisî dans la bibliothèque du château; et me sentû attirée vers mon ancienne passion : Fhistoire. Li jours douloureux que Ton venait de trayer^ei

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lient considérablement refroidi mon enthoo-

sme de jadis. J'aurais voulu raviver mes senlimis d'autrefois; j'éprouvais par mouieuts une rtaine satisfaction à relire quelqu'une de ces gloications du couraire militaire et des actions roîques dont les historiens sont prodigues. J'ai* ns, parfois, à me figurer que la mort de mon iri et ma douleur de veuve avaient eu leur iuiporice dans le cours des événements actuels, — Je i parfois — car il n'en était pas toujours ainsi. Il était impusbibie souveut de retrouver mes idées kutrefois, du temps où j'aurais tant souhaité être anne d'Are. Bien des mots dans les récits de erre sonnaient faux à mon oreille, lorsque je me présentais les horreurs d'un champ de bataille ;

me demandais souvent si la vie, celle perle ècieuse, est payée à son vrai prix par cette fausse mnaie, la gloire.

J'eus bientôt épnisô tous les livres d'histoii ^* que Qtenait la bibliothèque de mon père. Je demandai i ouvrage à notre libraire. Il m*expédia VHisioire la Civilisation, de Thomas Buckle. L'envoi était compagné de la note suivante : a L'ouvrage n'est s encore terminé, mais les deux volumes que je us adresse forment un tout complet; leur publition produit un grand effet dans tous les milieux tellectuels du monde entier. Cet ouvrage esti^é^iélement considéré cumuic devant servir de base à le nouvelle conception de Thistoire.

Après avoir lu et relu ce livre, j'éprouvai la senlion d'un homme qui, ayant toujours vécu dans 16 étroite vallée, contempl e, pour la première fois,

du haut d'an sommet voisin, un prestigieux paysage^

Je ne dirai pas qu'il me fut possible de saisir [mié la portée de cet ouvrage; je ne dirai pas qu€,<le la cime élevée où je me trouvai transportée, je $\à apprécier tous les détails du paysage ; mais j( fui éblouie» subjuguée. Je compris que je n'avais aucune notion du monde, que l'histoire de rhumanitè ne consiste point, ainsi qu*on me l avait ensei}![né,i dauâ ies uomeuciatures des faits et gestes des roi^ ou des hommes d'Etat, ni dans les traités qui résul-i tentde l aiiibition des uns ou de Tasluce des autre^^ mais bien dans le développement de Tintelligeace. Les chroniques de cour et de batailles ne retracefii que des manifestations partielles de la culluie| des diiiérentes époques. ()aus Buckle, aucune traça de l'antique admiration pour les conquéraotâ dévastateurs. Il démontre, au contraire, que la prestige dont rhumanitè a entouré le guerrier eal en raison inverse du degré de culture iotellec* tuelle. Plus on remonte vers la barbarie des âge? reculés, plus on retrouve la guerre à Tétat habituel; il est à remarquer que le progrès des sociétés fai( plus rapidement disparaître l amour de la guerii que la guerre elle->méme. Cette idée et bien d'antres de BucMe me charmaient. Le sentiment d*horreoi que m'inspirait maintenant la guerre — et que je croyais auparavant indigne et lâche — n'était qu( récho d'un esprit nouveau qui soufflait sur Fépoquf aciueile. Je n'étais donc pasâeuie à ue pas gloriiiu le carnage.

Je trouvai, par conséquent, dans l'œuvre de BuckU tout le contraire de ce que j'y cherchais : mais ^

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lecture terminée, je me sentis grandie, calmée^ éclairée.

J'essayai, une fois, de causer avec mon père de ces idées, mais C6 fut en vain ; il ne voulut pas me mim sur la montagne ; c'est-à-dire qu'il refusa de lire l'ouvrage.

- Ma seconde année de veuvage s'acheva, et, avec elle, la seconde phase de ma douleur. Mon chagrin devint de la mélancolie. Je lus et étudiai avec plus de zèle encore. L'ouvrage de Buckle m'avait appris à 'réfléchir et la réflexion me procurait bien des jouissauces. J abordai 1 étude de ditréreuts ouvrages écrits dans le même esprit ; les lectures contribuétentà ravènenuMit de la quatrième phase : la transformation de ma mélancolie en joie de vivre. Seulement je compris bientôt que mes livres seuls ne pouvaient plus me suffire; que l'ethnologie, Taniliropologie, les mythologies comparées et toutes les « logies » et « graphies » du monde étaient incapables de remplir mon existence; que la vie doit réserver à une jeune femme de ma condition des joies que je n'avais qu'à saisir.... Et voilà comment, dans l'hiver de 1863, je m'utlVis à conduire mes jeunes sœurs dans le monde et ouvris moi-même mes salons à la société de Vienne.

— La comtesse Martha Dolzky, jeune et riche veuve, — C'était mon titre sur le programme de la «comédie da grand monde ». Je dois convenir que '« rôle me plaisait; il n'est pas désagréable de i^ecevoir de tous côtés des hommages^ de se voir lètée et choyée par tous, de se lancer, après quatre années de réclusion, dans le tourbillon des plaisirs j

de courir de fête en fête et d'dtre partout Tobjet

d'une fiatlense aUciition.

Mon titre de jeune veuve me valait à lui seul bien des hommages* On était persuadé dans ma famille — et je ne me ruvollais point à cette idée — que je me remarierais. Dans ses homélies, tante Marie ne parlait plus du « bienheureux qui m'atteadait là-haut ». Elle comprenait évidemment que si, durant <( les quelques annéos qui me séparaient de la tombe », je prenais un second mari, le plaisir de revoir mon premier en serait quelque peu amoindri»

Tout le monde dans ma famille, excepté moi, paraissait avoir oublié Arno. Les regrets peuvent se calmer — les regrets ne dépendent pas de notre volonté — mais nous sommes maîtres du souvenir. Le silence dont ma famille entourait Arno -me faisait l'effet d'une seconde mort, et je ne toif lais pas m*en rendre complice. Je m'étais fait une loi de parler chaque jour de son père à mon petit Rodolphe. L'enfant répétait tous les soirs, dans sa prière : a Mon Dion, que je sois bon et brave pour Tamour de mon cher papa Arno! »

Nous nous amusions beaucoup^ mes soeurs et moi. A vrai dire, c'était bien mon début dans le monde. J y avais bien paru comme fiancée et jeune mariée, mais les adorateurs s'étaient naturellement tenus à dislance, et les adorateurs sont les plus grands attraits de la vie mondaine. Aucun des miens ne produisit sur moi d'impression profonde. 11 y avait entre nous un mur infranchissable élevé par mes trois années de réilexion et d'étude soii-

tatres. Sans doute, Us étaient aimables et brillants,

mais leur vie tout entière se résumait dans l'amour des sports, du jea, des bals et ils n'avaient pas la moindre idée des grandes théories sociales qne j'avais eutrevues dans mes lectures.

J'étais bien décidée à ne pas choisir de mari dans celte catégorie de prétendants, nullement pressée d'ailleurs d'aliéner une liberté qui me plaisait. Je prétendais ne donner mon cœor qu'à un homme vraiiiieiit digne de lui; mais j'étais très disposée, si je le rencontrais, à laire valoir les droits de ma jennesse au bonhenr et à contracter un second mariage.

En attendant Tamour et le bonheur, j'étais de fort belle humeur. Je prenais grand plaisir à la danse, au tiiéâtre, à la toilette; je ne négligeai pour cela ni mon fils ni mon propre développement intellectuel. Je me tenais au courant du mouvement des esprits; je me procurais les livres les pins importants ; je lisais régulièrement la Hevue des Denx-Mondes et d'autres revues semblables.

Je surélevais ainsi chaque jour le mur qui me séparait de mes adorateurs, mais cela m'était égal.

J'eusse volontiers attiré dans mou salon que lques personnalités du monde savant et littéraire; mais c'était impossible. L'élément bourgeois ne pouvait être mêlé à ce qu'on appelle, en Autriche, « la société Cet esprit de caste étroit et intolérant s'est un peu modifié depuis; on admet aujourd'hui dans ses salons les artistes et les savants; mais à cette époque, tout ce qui n'avait pas de titre suffisant pour être présenté à la Cour — c'est-à-dire qui ne

pouvait produire seize quartiers de noblesse — était absolument exclu de la « société ».

— Permets-irioi, ma chère Martha, — me dit uiii soir mon cousin Conrad ÂUhaus — de te présentei le lieutenant-colonel baron Tilling.

Je m inclinaî; Conrad s'éloigaa et le baron demeura muet devant moi. Interprétant son silence comme une invitation à la danse déjà commencée, je me levai, arrondissant mon bras, prête à le poser sur son épaule*

— Excusez-moi, comtesse, je ne danse pas.

Il accompagna ses paroles d'un sourire qui découvrit ui)e rangée de dents éblouissantes.

— Tant mieux... répondis-je en me rassayant, je m'étais retirée dans ce salon pour m'y reposer. '

— Je n'ai recherché Thonneur de vous être pré* senté que pour vous faire une couimuiucation.

Je le regardai avec surprise; son visage avait une expression sérieuse ; c'était un homme & Textérieur grave. II n'était plus jeune et paraissait approcher de la quarantaine; quelques lils d'argent se montraient sur ses tempes; en somme, une apparence distinguée et sympathique.

Chaque fois que Fon me présentait un jeune homme je me demandais : est-ce un prétendant? L'accepterais-je? Cette fois, j'eus bien vite répondu <t non )> à la première question. Dans Tattitude de mou interlocuteur, il n'y avait rien de cette muetle admiration classique du prétendant. La réponse à la deuxième fut également négative. Je m'étais juré | de ne pas épouser une seconde fois un militaire; non seulement pour ne pas repasser par les angoisses

que j'avais déjà traversées, mais surtout parce que mes nouvelles idées sur la guerre ii*auraieot pu s harmuuiser avec les siennes.

Le lieutenant-coiouel Tilling refusa de s'asseoir.

— Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, comtesse, cetle salle de bal ne saurait con- Venir à la communication que j'ai à vous faire; je ne veux, aujourd'hui, que vous demander Thonneur d'ôtre reçu chez vous. Voudriez-vous m indiquer le jour et 1 heure où je puis vous rencontrer?

— Je reçois le samedi de deux à quatre.

— Ce qui veut dire que le samedi, de deux à quatre, votre salon ressemble à une ruche autour lie laquelle bourdonnent les abeilles,

— Et où vous me voyez trônant en reiue ; — le compliment est joli.

— Je ne fais jamais de compliment... c'est pour cela que Theure de votre ruche du samedi ne me sied pas; je désire vous trouver seule.

— Vous piquez vivement ma curiosité; venez demain mardi, à deux heures ; je ne serai chesp moi que pour vous.

Il salua et se retira.

Un instant après, apercevant Conrad, je rappelai

et, lui demandai des renseignements sur le baron Xilling.

— Ah! il t'a donc plu ! Ëh bien oui... tu peux le

considérer comme un parti... il n'est pas marié; je Qesais, toutefois, s'il est absolument libre... Ou le dit au mieux avec une certaine dame (Âlthaus me nomma une princesse d'une maison régnante). Son régiment n'étant que depuis peu à Vienne, on ne Ta

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pas eneore beaucoup tu dans le monde; je croîs d'ailleurs qu'il n'aime ni le bal, ni aucune distrac--

tioa4e ce genre. J ai lait sa connaissance au cercle de la noblesse où il passe chaque jour quelques heures, mais presque exclusivement dans la salle de lecture, ou absorbé dans une partie d'échecs.

J'ai été étonné de le rencontrer ici, mais il est cousin de la maîtresse de maison, c'est ce qui ' explique, sans doute, sa courte apparition. Je l'ai vu se retirer aussitôt après t'avoir saluée.

— L*as-iu présenté à d'autres dames?

— Non, rien qu'à toi; mais ne t'imagine pas qu'il ait reçu le coup de foudre en te vopnt. II m'a simplement demandé si la comtesse Uotzky, née ÂlthaïUS, qu'il savait être ma parente et avec laquelle il désirait s'entretenir, ne serait pas ici. Si, lui ai-je répondu. La voilà— en robe bleue, — sur le sofa... dans ce coin. — Auriez-vous l'obligeance de me présenter à ullc ? m'a-t-il dit. J'y ni consenti avec empressement sans me douter que j allais compromettre ton repos.

— Ne dis donc pas de bêtises, Conrad! mon repos n'est point si facile à troubler. Tilling?... quelle est cette famille? C'est la première fois que j*euten<ls prononcer ce nom.

— Ahl ahl... Tu n'en démords pas..* Voilà on homme heureux! Depuis plus de trois mois, j'essaye, en pure perte, de m'insinuer dans tes bonnes grâces, tandis que ce lieutenant-colonel à l'aspect glacial — et je puis l'assurer qu'il est. en effet, tout de glace — est venu, a vu et a vaincu ! Tu veux des renseignements sur la famille Tilling? Je la crois

d'origine prassienne; ie père du baron avait déjà ,

été au service de l'AïUnclie ; sa mère est Prussieune; tu as dù ie remarquer à son accent du Nord.

— Oui, il parle un aileuiaaJ délicieux. Naturellement ; tout en lui est charmant.

Allhaas se leva.

— Je te laisse à tes rèveriesj je vais essayer de caoser avec des femmes qui..«

— te trouvent charmant... toi! — Il n'en manque pas.

Je me retirai de bonne heure; je n'avais plus

enviede danser; je rne senlais latijLruée et désirais la solitude ; ce ne pouvait être afin de penser à, Til* lingl Et qui sait, cependant? A minuit, j'étais encore assise devant mon bureau, occupée à :onsigner sur mou journal ma conversation avec lui, accompagnée des réflexions suivantes: Nature intéressante, ce lilling... la grande dame qui 1 aime pense sans doote à lui en cet instant... peut-être est-il à ses l'ieds... Oh! pouvoir aimer ainsi passionnément I lilling ou un autre, puisque je ue connais pas Tilliag... Je suis jaloux de la princesse parce qu'elle aime, et non parce qu'elle aime Tilling.

Ma première pensée, en me réveillant, fut pour Tilling ; c'est aujourd'hui que j'entendrai son importante communication. Depuis longtemps, je n'avais attendu personne avec une telle impatience.

A rheure fixée, je donnai ordre de ne recevoir i|le lui. Meâ soeurs étaient allées patiner sous la conduit^ de tante Marie. Habillée d'une jolie robe de velours violet — le violet sied aux blondes — je

m'assis dans mon petit salon, et, un livre à la main, j'attendis. Â deux heures dix, le i^aron ïiiliag entrait. ]

— Vous voyez» comtesse 5 dil-il, en me baisa ii( la main, que j'ai ponctuellement profité de votre autorisation.

— Heureusement, répuiidis-je en souriant et en lui indiquant un siège, car sans cela je serais morte d'impatience; vous avez excité au plus haut point ma curiusilé.

— Je vais donc vous faire part tout de suit«, sans préambule, de ce que j*ai à vous dire; si je n'ai pas cru devoir le faire hier, c'était pour ne pas troubler votre gaieté.

— Vous m'effrayez.

— Ën un mot, j'ai assisté à la bataille de Magenta.-

Et vous avez vu mourir Arno! m'écriai-je.

— Ouif madame; et je puis vous donner des détails sur sa fin.

— Oh! parlez! dis-je toute tremblante. •

— Ne tremblez pas, comtesse; si ses derniers moments avaient été douloureux, je ne serais pas venu vous en parler. Rien n'est plus tnsle que de penser aux tortures qui ont accompagné la mort d'un être chéri, mais ce n'est point ici le cas.

— Vous me soulagez d'un grand poids.

— Je ne vous i*épéterai point la phrase ^creuse et consacrée que Ton prononce d'ordinaire : u II est mort en héros », j'ignore ce que l'on entend par là. La consolation réelle que je puis vous offrir, c'est de vous dire qu'il est mort sans songer à la mort.

Il a toujours été convaincu qu'il no hii arriverait fien. Nous nous sommes souvent lencontrès : il me parlait de son bonheur, de son enfant, de sa charmante femme dun( il me montra le {lortrail. 11 m'avait invité, la campagne terminée, à venir le voir chez lui. Au cours de Thorrible carnage de Magenta, je me trouvai, par hasard, à côte de lui; je vous épargne le détail des scènes qui précédèrent la catastrophe; de telles horreurs ne se racontent pas. — Ceux qui ont vraiment l'àme d'an soldat se sentent, à Todeur de la poudre et $0118 la pluie des balles, saisis d'une telle ivresse qu lis perdent le sentiment de ce qui se passe au^ tour d'eux. Dotzky était de ce nombre : ses yeux élincelaient. Soudain un obus éclata à quelqm*s pas de nous. Dix hommes, parmi lesquels Dotzky, forent renversés ; les malheureux poussèrent d'horribles cris; seul, Dotzky ne cria pas; la mort avait été instantanée. Je m'approchai de lui, il ne respirait déjà plus; le cœur avait cessé de battre; de son coté ouvert, le sang s'échappait avec une telle abondance qu'en cas peu probable d'évanouissement il n'y avait pas [à redouter qu'il pût reprendre connaissance.

— A redouter? répétai-je en pleurant*

— Oui : à redouter, car il fallait Tabandonner sans secours; devant nous retentissaient de formidables <c hourrah! » qui nous entraînaient au carnage; derrière nous arrivaient, au galop, dos escairoQs qui allaient fouler ces mourants sous le sabat de leurs chevaux.

Lorsque, la l^ataille terminée, nous relevâmes,

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nos morts et nos blessés, je retrou^rai Arno Dotzky à

lu même place, dans la môme posilion, avec himèrae expression de calme. J'ai tenu à vous faire part de cela, madame ; j'aurais pu tous le dire depuis longtemps déjà, OQ plutôt vous l'écrire, puisque je n'avais jamais eu Toccasion de vous rencontrer; mais ridée ne m*en est venue qu'hier, en entendant dire à ma cousine qu'elle attendait, parmi ses invités, la jolie veuve d'Ârno Dotzky. £xcusez-moi d'avoir révuill*^ d'aussi douloureux souvenirs; mais je crois vous avoir rendu service en vous délivrant peut-être d'une poignante incertitude.

• Il se leva. Je lui tendis la main :

— Je vous remercie, baron Tilling, lui dis-je en essuyant més larmes; vous m'avez fait du bien en m'absurant que mon cher Arno n'a pas souffert, en mourant, de tortures physiques et d'angoisses morales... Mais je vous en prie... ne me quittez pas encore...; je voudrais causer un peu avec jous ; votre ton..., vos expressions ont fait vibrer quelque chose en moi..., vous me paraissez détester la guerre?

Son visage s'assombrit.

— Excusez-moi, madame, de ne pas vous répondre sur ce sujet; je regrette également de ne pouvoir demeurer plus longtemps, mais je suis attendu.

C'était la princesse sans doute qui l'attendait. Cette pensée me fut pénible.

— Je ne veux point vous retenir, monsieur, lui répondis-je froidement.

Il s'inclina et sortit sans même songer à me demander Tautorisation de revenir.

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' Le carnaval était iiûi; mes deux sœurs Rosa et Lili s'étaient « énormiment amusées ». Chacune d'elles pouvait inscrire à son actif une douzaine do conquêtes, mais parmi lesquelles il n'y avait pas un seul parti sortable» Tant mieux! elles jouiraient ainsi quelques mois ou quelques auuces de plus de leur vie déjeunes filles avant de se mettre sous le joug conjugal.

Et moi? Voici comment sont relatées, dans mon joarnal, mes impressions de carnaval :

— Je suis bien aise que toutes ces danses soient âûies; cela commençait à devenir monotone: {toujours les mêmes conversations... toujours le même danseur, cai, que ce soit le sous-lieutenant de hussards X*.. ou le lieutenant de dragons Y... ou le capitaine de dragons Z..., ce sont toujours les mêmes révérences... les mêmes lieux communs, les mêmes soupirs... les mêmes regards... Le seul homme... mais il est inutile d'en parler: il est tout à sa princesse... Il va sans dire qu'elle ne peut être |ue très jolie femmel*. mais elle West bien peu sympatliique...

Le carnaval terminé, les grands bals et les fêtes cessèrent, mais les petites réunions continut i ( ni : mirées, diners, concerts, le tourbillon lut à peu près le même. On préparait une comédie de salon qui ne devait être représentée qu'à Pâques. Duraut le carême, il fallait montrer une certaine modéralion dans les plaisirs. Tante Marie ne trouvait jamais cette modération assez grande, lille ne me pardonnait pas mon irrégularité aux sermons du carême. Pour se consoler de ma tiédeur, elle

BxVb LLS ARMES I

traînait Rosa et Lili aux sermons de tous les prédi*| catears célèbres. Celles-ci se laissaient faire volon* tiers; elles retrouvaient tout leur clan à l'Église. Le père Klimkowstrôm était aussi en vogue dans le monde des Jésuites que la Mouskra à TOpéra. Et puis, mes sœurs étaient vraiment assez pieuses.

Pendant le carême, je m'abstins autant de soirées que de sermons ; j'avais subitement perdu le goût du monde ; je prélèrais rester seule à la maison pour jouer avec mon fils et, Tenfant endormi, me plonger, au coin du feu, dans quelque bonne i lecture.

Mon père venait quelquefois me voir et passait une ou deux heures à causer avec moi* Les mêmes éternels souvenirs de campagne revenaient

toujours. Je lui avaib faiL part de la communication du baron ïilling touchant la mqrt d'Arno, mais il n'y avait attaché aucune importance. La souffrance qui accompagne la mort le laissait tout à fait induférent. u Rester sur le champ de bataille » é^tait à ses yeux une chose si belle qu'elle valait toutes les tortures physiques; ce ^< rester » résonnait dans sa bouche comme un son de fanfare, il ne voyait rien de plus glorieux, de plus enviable ^pie cette moi t : « Être blessé » venait immédiatement après dans estime. Il racontait Thistoire de ses blessures de telle sorte qu on ne se doutait même pas qu'elles l'avaient fait souffrir. Quelle différence avec TiUing, quand il parlait des malheureux broyés par l*édal d'une bombe! Je m'étais bien gardée de répéter à mon père les paroles de Tilling : je comprenais instinctivement qu'elles lui auraient paru indignes

d'on officier; paui" moi, sa pitié pour ses cama-

lades agoaigauts m'était uiiee droit au cœur.

Combien j'aurais aimé parler plus longuement de tout cela avecTiHing! Mais il ne semblait pas

lésirer me revoir. Quinze jours s'étaient écoulés depuis sa visite, il ne l'avait pas renouvelée et je ne Tavais rencontré dans aucun salun ; je l'avais seulement aperçu deux ou trois l'ois dans la rue.ou au théâtre ; il m'avait saluée respectueusement ; je lui

tvais répojidii par un salut amical; rien de plus... Rien de plus ? mais alors pourquoi, dans ces circonstances insignifiantes, mon cœur avait~il battu plus fort ?... Pourquoi étais-je comme hantée par le souvenir de son salut?...

— Mon enfant, j*ai uae prière à l adresser, me dit un jour mon père, en ent^rant chez moi et je t apporte quelque chose, ajouta-t-il en déposant sur la table le paquet qu'il tenait à la main.

— Une prière et un cadeau en même temps,

dis-je en riant. Tu veux donc me soudoyer?

— Ecoute ma requête avant de déballer le cadeau. J'ai aujourd'hui un dîner qui promet d'être assez ennuyeux.

—Je comprends: Trois vieux grognards et leurs femmes.

— Et deux ministres é'^alement avec leurs épouses. Bref, une réunion très solennelle, très assommai lté.

— Tu ne viens pas m'inviter ?

— Mais si, précisément, puisque ces dames m'honorent de leur présence... je voudrais que tu leur fisses les honneurs de mon salon.

1]AS LES AUMK> l

' — Mais c'est le rôle de tante Marie.

— Elle a sa migraine aujourd'hui ; il ne me reste donc plus...

— Qu'à sacrifier ta fille... comme plusieurs pères en ont donné Texempie dans, ïmiiqaité.^ Agamemnoii taUe auires. — Je me soumets, puis* qu'il le laut.

— Il 7 a aussi, parmi nos invités, un élément plus

jeune: le D"" Bresser qui m'a parliculièrement bien soigné pendant ma dernière maladie et auquel je désire faire une politesse... ensuite le lieate-^ nant-colonel Tilliug... mais qu'as-tu... pourquoi rougis-tu ainsi ?

— Moi!... mais cVst de curiosité: je Liiile de voir ce que tu m'as apporté.. •

Et je me mis à déplier le paquet.

— Ce n'est pas pour toi ; j espère que tu ne t'aftendais pas à un collier de perles ? C'est pour Rudi.

— Je vois; c'est une boîte de joujoux. Ce sont des soldats de plomb y mais, père, cet enfant n'a que quatre ans, il ne faut pas encore...

— A trois ans, je jouais déjà au soldat; mes premiers jouets ont été des sabres, des tambours ; moa jeu favori était de faire Texercice, c^est ainsi qu'où éveille le goût du métier.

— Mon fils ne sera pas soldat. «

— Mais, Marllia, tu sais cependant que le désir de son père

— Arno n'est plus ; Rodolphe m'appartient a

moi seule et je ne veux pas que...

— Qu'il embrasse la plus belle et la plus noble des carrières ?

BAS L£â AKMËS!

— Je ne veux pas que mon ûis amque aille mourir sur on champ de bataille.

— J'étais bien fils unique et je n'en ai pas moins été soldat; Ârno n'avait pas de frères, que je &ache; je n'ai pas d'aotres garçons que ton frère Otto et je : ai envoyé à l'École militaire. Nos traditions de lamiile exigent que le rejeton des Dolzky et des Althaus se consacre au service de la patrie.

— La patrie a moins besoin de lui que moi.

— Ët si toutes les mères raisonnaient ainsi ?

— Eh bîea, il n'y aurait pins ni revues, ni parades, ni chair à canon et je ne vois pas où serait le mal.

Mon père leva les épaules.

— Ah! les femmes! dit-il, d'un Ion de mépris* Ueareusement que l'enfant ne t'en demandera pas la permission; il a du sang de soldat dansles veines.

puis, il ne restera pas ûls unique. Tu te remarieras, Martha. Voyons, parmi tes prétendants, n'en est-il pas un qui puisse trouver grâce à tes yeux...? Le rittmeister Olinzky, par exemple, qui t aime à la folie, m'irait très bien comme gendre.

— Mais pas du tout à moi conune mari.

— Alors le major Millersdorf ?

— Tu me présenterais en vain tous les officiers delà garnison. A quelle heure est ton dincr ?

^ A cinq heures ; mais sois là un peu plus tôt. Au revuir ; embrasse pour moi RufJi, ce futur général en chef de l'armée impériale.

La réunion de mon père eût été vraiment solen*- Lclle et assommante sans le convive dont le nom m'avait fait rougir.

baron Tilling arriva juste à l'heure du dîner;

nous n'échangeâmes, à ce moment, que quelques mots insiiTiiihauls. A table j'étais placée entre deui, vieux généraux, et Tilling était assis trop loin pouij qu'il pùt se mêler à notre conversation. Il me tardait de relouraer ausaiohoù je comptais Faccaparer et lui faire conter encore le récit terribiei il m'avait déjà iail; j'éprouvais un giand désir d'entendre encore sa voix qui me troublait si pro-j fondément. j Mais, revenus au salon, mes deux vieux gêné-* raux ne me lâchèrent pas. Lorsque je m'assis, après avoir servi le café, il se forma tout de suite un cercle composé de mon père, du D' Brasser, du ministre et de Tilling, et la conversation devint générale. Les autres convives s'étaient groupés dans un coin du salon où l'on ne fuma pas, taodb que dans notre groupe le cigare était permis. J'avais allumé une cii^arette.

— Quel sera Tennemi dans la prochaine guerre? demanda un des généraux.

— llum!.... répondit l'autre, je pense que casera la Russie 1

— Est'il donc indispensable quUl y ait toujours

une guerre? demaudui-je.

Mais personne ne parut m'entendre,

— Je crois plutôt que ce sera l'Italie, dit moa . père, il laut absolument reconquérir noire Loni-

hardie. Que je voudrais revoir une nouvelle entrée à Milaiil... comme en 1849 avec le père Kadetzky. — C'était par une belle après-midi de soleil..*»

aAS L£S ARMES!

— Mais, père, nous connaissoos tous Thistoire de rentrée à Milan,..

— Celle aussi du brave Hupiauf?

— Cerlaineroent — et je la trouve môme révoltante.

— Comment peux-lu en juger?

— Racontez-la, AUhaus, nous ne la connaissons

pas.

Mon père ne se fît pas prier :

— Hupfauf, du régiment de chasseurs tyroliens, était le meilleur tireur qu'on pùt iiua^^iicr. Lors de la révolte des Milanais, il demanda l'autorisation de monter avec quatre camarades sur le toit de la cathédrale, pour tirer sur les rebelles : la permission lui fut accordée. Ses quatre camarades, porteurs chacun d^une carabine, ne faisaient que charger leurs armes sans interruption et les passer à liupfauf pour que celui-ci ne perdit pas un instant; il tua quatre-vingts Italiens à la file.

— C'est horrible I m'écriai-je ; chacun de ces Italiens avait une mère, une femme^ une fiancée et tenait à hi vie.

— Mais, mon enfant, c'étaient des ennemis, ce qui change tout à fait la question.

— Tant que la notion actuelle d' ennemi » aura cours parmi les hommes, remarqua Bresser,. les lois de la véritable humanité seront violées.

— Qu'en pensez-vous, baron Tilling ? demandai-je.

— J'aurais souhaité à ce brave une décoration sur la poitrine et une balle dans le cœur,

I J'adressai à Tilling un regai^d de reconnaissance

■20 BAS LES ARMES l

et de syiiipatiue. A Texception du docteur, les autres parurent choquèfi de cette opinion qui pour un instant jeta un froid dans la conversation.

— Excellence, demanda le docteur à mon père, avez-YOus entendu parler de l'ouvrage d'un nataralisle anglais du nom de Darwin?

— Non.

— Mais si^ père^ rappelle*-toi, il y a quatre aiiSi

lorsque ce livre parut. Le libraire nous Tcnvovaet tu prédis qu'on n'eu parlerait bientôt plus.

— Tu vois bien que je ne m*en souviens plus en effet. ^

— Cet ouvrage lait grand bruit dans le monde, répondit le docteur. On discute partout la nouvelle

théorie des Oriijiaes.

— Vous voulez parler de la théorie du singe ^ demanda le général à ma droite. On en causait hier au cercle; il faut avouer que iiïessieurs les savants ont parfois de singulières idées. Il parait maintenant que 1 homme a été primitivement un orang-outang.

— Evidemment, approuva le ministre. — Qaaad Son Excellence le miaislre comniençait par u évidemment »y on devait s attendre à d'interminables développements. — La chose à Tair comique, mais ce n'est pas une plaisanterie ; c'est une véritable théorie scientifique dont Tauteur ne manque « évidemment » pas de talent. Elle a produit quelque impression, elle a trouvé des défenseurs j il ^^1 encore de mode de discuter Darvrin, mais celant durera pas : avant [hhi, ])ersonne ne prendra plus ses idées au sérieux, D ailleurs, c'est en discutant

868 élucubrations qu'on donne de Timportance

à cet origiiial d'Anglais. Le clergé fulmine contre ces théories qu'il trouve dégradantes, II ne peut admettre une origine aussi humiliante pour Thomme créé à l'image de Dieu.

— Il suffit du simple bon sens pour détruire de pareilles bètiscs, inlorrompitmon père qui craignait une longue suite de a évidemment », les réfutations savantes sont inutiles.

— Les rérutaliuHS oiU-elles une valeur ai)solue? répartit le docteur ; la nouvelle théorie a beaucoup d*arguments en sa faveur; et les savants auront bien du mal à se mettre d'accord à sou sujet.

— Ils n'y parviendront jamais, reprit, de son ton rade et dans son dialecte viennois, le général assis à ma gauche ; ils ne vivent que pour discuter. J'ai bien entendu parler de cette farce de Thomme descendant du singe, mais on perdrait la tùte, vraimentt s'il fallait prêter attention à toutes les diva- -ations de tous les savants qui semblent avoir pour mission de nous faire avaler des bourdes. J'ai, du reste, vu le portrait de ce Darwin dans un journal niustré; franchement, il a bien une tète de siuge; je n'ai pas de peine k croire que son grand-père ait été chimpanzé.

Le vieux générai accompagna cette boutade d'un gros rire auquel mon père se crut, par politesse^ obligé de faire écho.

— Le rire — évidemment — est une arme, reprit le ministre, mais assez faible. Les argu*^ roents sérieux et fondés sur une base scientiiiquc valent mieux- Le système d'un savant sans grande

autorité n'a pas de chance de se maintenir lors^ qu'on peut lui opposer des noms comme ceux de] Linoée, de Cuvier, Agassiz, Quatrefages. D'un autr*' côté, on ne peut nier qii il n'y ait de grandes, analogies euUe i homme et le singe et que...

— Cette analogie, interrompit le général, ne prouve rien • Peut-on se représenter un singe inventant le télégraphe? Le langage à lui seul élève rhomme tellement au-dessus de la bête.

— Permettez, général, riposta le docteur, Tliomme primitif n'a connu ni le langage ni le télégraphe. Ces progrès ne sont que le résultat d'un lent perfectionnement, d'une évolution...

— Oui, oui... je le sais, cher docteur. « ÉtoIutiou » est le mot d'ordre du système; maib jamais une .évolution ne fera sortir un chameau d'un kangourou...

- Me tournant vers le baron Tilling :

' — Qu'en pensez-vous? lui demandai-je. Acceptez-vous CCS théories?

— J'en ai beaucoup entendu parler, comtesse^ mais je ne puis émettre aucun jugement, n'ayant pas lu Touvrage en question.

— Je dois avouer que je ne l'ai pas lu non plus, dit le docteur.

— Du reste, moi non plus, avoua le ministre.

, — Moi non plus — moi non plus — moi non plus. — Personne ne l'avait lu.

^ — Néanmoins^ continua le minisU^, les- points caractéristiques du système : la lutte po^rda vie — la sélection naturelle — l'évolution, etc.. ont été &i souvent analysée que l'on peut aisément en juger

BAS LES ARMES t

et se ranger parmi ses partisans ou ses adversaires, li ne peut d'ailleurs se trouver parmi les i-remiers que des esprits heureux de bouleverser i ordre de choses; tandis que parmi les seconds se rencontrent les gens froids, sérieux, positifs, qui, par lenrs sens critique, sont natnreliemont amenés a iaire opposition à toute idée nouvelle, opposition que d'ailleurs...

— Il n'est peut-être pas facile de défendre lorsqaon ignore les arguments de Tadversaire, dit Tilling. Avant de discuter une idée nouvelle, il faut, avant tout, me semble-t-il, la connaître. Lorsque parut le système de Cbpernic, ceux-là seuls qui prirent la peine de refaire ses calculs purent se convaincre de leur exactitude. Quant aux autres, qui se formèrent un jugement d'après Texcommunication que Rome lança contre le novateur...

— J'ai déjà observé, interrompit le ministre, que dans notre siècle, l'exactitude des hypothèses scientifiques ne s'apprécie plus au point de vue de rorlhodoxic, mais bien do la science.

— Il arrive souvent pourtant, répondit Tilling, qu'une hypothèse dont l'exactitude finit par être reconnue est d'abord combattue par toutes les vieilles barbes du monde savant. Pas plus aujourd'hui qu'autrefois, les retardataires ne laissent toucher à leurs vieux dogmes et ils les défendent arec des arguments aussi péremptoires que ceux Hue l'Eglise et les astronomes opposèrent à Copernic.

— Alors vous voulez soutenir — répliqua mon

général rébarbatif — que la théorie de ce toqo* d'Anglais est aussi juste que celle du juouvemeat de lu terre autour du lioleil? {

— Je ne veux rien iiouteiiir, puisque je ne coûoais pas Touvrage ; loais je ma propose de le lire, et si mes eonnaissaeces, hélas! très bornées ea ce8| matières, ne bunt pas trop luisuliisaiites, peut-élre; pourrai-je me former une opinion. Jusque-là, je me contente d'être frappé de l'opposition générale et passionnée que rencontre celte théorie, — et, je l'avoue, cette opposition me parait plaider en sa faveur.

« Quel esprit droit, lucide, généreux! » pensai-je en moi-même.

Vers huit heures, nos hôtes se levèrent. Mon père essaya 'de les retenir; je me crus obligée d'insister aussi r « Une tasse de thé? » Chacua trouva une excuse et il lallut, sans autant de regret d'ailleurs qu'on semblait en témoigner, les laisser partir. Tilliug et le docteur Bresser prirent congé les derniers.

— Et vous deux, leur demanda mon père, voos êtes donc aussi bien pressés de nous quitter?

— Moi, non, répondit Tilling en souriant ; mais puisque tous vos convives se retirent, je crois qu'il serait indiscret...

— Je le crois aussi, ajouta le docteur.

— Eh bien, je ne vous laisse partir ni l'un ai l'autre.

Quelques minutes plus tard, mon père et le

docteur étaient absorbés dans une partie de piquet*

BAS LES ARMES l

Le baron TiUiiig s'assit à côté de moi auprès de acheminée*

— Ennuyeux... assommant.., ce diner? Mais non, raiment ! J'aurais difficilement pa^^sé une plus igréable soirée.

— J'ai des reproches à vous faire, monsieur, l'avoir si compiètemeut oublié le chemin de mon lôteL

— Mais vous ne m'avez point invité à revenir.

— Je croyais vous avoir dit que le samedi...

— Ohl oui, entre deux et quatre. Ne m'en renîllez pas, madame, niais vraiment je ne sais rien de plus horrible que ces jours de réception. Entrer dans nn salon plein de monde, s'incliner devant la maîtresse de la maison, entendre les arrivants formuler des considérations qu'ils pensent inédites sur la pluie et le soleil, puis quitter la place au bout de dix minutes ; non vraimeat, comtesse^ cela dépasse la mesure de mes capacités.

— Vous me paraissez quelque peu misanthrope? Non, je retire cette èptthète... Je croirais volontiers, au contraire, que vous avez le cœur assez large pour aimer tous les hommes.

— J'aime l'humanité ; mais tous les hommes — oh non! 11 y en a de trop vii;^, de tio]) bornés, de trop froidement cruels... ceux-là, je ne puis les aimer, mais je les plains d'avoir manqué de l'éducation qui aurait pu les rendre meilleurs.

— L'éducation*?.. Mais ne pensez-vous pas que le caractère est gouverné par des penchants innés?

— Ce que vous appelez a penchants innés »

n'est, au fond^ que le résultat de transipissions hé-

léditaires.

— Vous admettez donc que le méchant est irre^ pensable, et qu41 ne doit, par conséqnenft^ inspire^

aucune aversion? i

— Ces prémisses n'entraînent pas cette conclu^ sien. Le méchant n'est pas responsable, soit ! maiii il doit néanmoins nous inspirer de la rép.ulsioul Vous êtes innocente de votre beauté, et on oe rom en admire pas moins.

— Baron Tiiling! Nous avons jusqu'ici causé sérieusement ; ai-je donc mérité que vous me traitiez tout d'un coup en vulgaire coquette.

— Pardonoez-moi; je ne pensais pas vous blesser; j'ai simplement usé du premier argument qui s*est présenté à mon esprit.

Il y eut un moment dé silence, TilUng attacha sur moi ua long regard que je soutins sans baisser les yeux; je sais que j'aurais du, les détourner, mais je ne le ûs point* J'éprouvais un sentiment à la fois plein de douceur et de trouble, comaio une délicieuse conscience de mal faire. Cette sensatiou ne dura qu'une demi-minute; il ne fallait pas qu'elle se prolongeât. D'un mouvement d'éventail, je me cachai le visage et changeai de position. Je repris alors d'un ton indifférent :

— Vous avez, tout à Theure, donné une excellente réponse au ministre Evidemment.

Tiiling sembla sortir d'un rêve :

Moi... tout à Theure?... Je ne me souviens pas... Il me semblait, au contraire, avoir choquétoul le monde. Vous seule m'avez paru approuver marê-

BAS LUS AHMESi 77

ponse; j'ai le sentiment d'avoir blessé Leurs Excellences, et elles sont persuadées que j'ai blasj>hcmé en parlant de la dureté de cœur d'un i^oldat. Ne sait-on pas que les soldats les plus cruels sont, an fond, des natures très douces? Y a-t-il^ dans le * répertoire mélodramatique, une figure plus seulimentale, plus sympathique que celle du vieux ser* irent u au cœur tendre? » Ignore-t-ou qu'un vrtérau à la jambe de bois serait incapable de tuer une mouche?

— Pourquoi avez-vous choisi la carrière militaire?

— Je vois que vous avez lu au fond de monrœur. Ce n'est pas le baron Tilling, aujourd hui âgé de trente-neuf ans, ayant trois campagnes à son actif, qui a ciioisi cette carrière; mais bien le petit Fritz de douze ans, grandi au milieu des chevaux de bois, des soldats de plomb, jouant avec des fusils, des sabres, des tambours; le petit Fritz, auquel le général son père, tout chamarré de décorations et« son oncle, le jeune lieutenant, si choyé des jeunes &Ues, demandaient : a Que veux-tu devenir? » et qui répondait : « TJn vrai soldat, p)ur avoir un vrai sabre et un vrai chevaL »

ic Je ne donnerai pas à mon petit Rodolphe, pensai-je, la boite de soldats que lui a apportée son grand-père. »

— Mais pourquoi, lorsque le petit Fritz est devenu le Frédéric d'aujourd'hui, n'avez-vous pas renoncé à une profession que vous détestez?

— Détestez? C'est trop dire. Ce que je déteste, c'est Fëtat de choses qui nous impose l'horrible

Tf8 BAS LES ARMES!

devoir de la guerre ; mais, pnisqiie cet étal de choses existe, puisqu'il est inévitable, je ne sauraiH haïr ceux qui eu acceptent les obligations et W remplissent de leur mieux. Si j abandonnaAsie se^' vice, y aurait-il moins de guerres? Ce serait \ab autre qui exposerait sa vie à ma place, voilà tout; autant vaut que ce soit moi.

— Mais vous pourriez, daçs une autre situatioarvous rendre aussi utile à vos semblables? \

—.Je ne sais. Je n'ai fait d'études sérieuse*^ qu'en ¥ue du métier des armes et partout on peut faire du biiMi. Les occasions ne mont pas maiH^ qué d adoucir la vie de mes subordonnés. Et pois, je ne suis }>as insensible au respect qu'inspire ma prolession; j ai fourni jusqu'ici une carrière très honorable; je me sens aimé de niés camarades i et m eu estime heureux. Je ne possède, d'ailleurs, aucune fortune personnelle, ce qui m'interdirait dans la vie privée toute activité utile. Pourquoi renoncerais-je à mon état?

— Par aversion pour l'œuvre de mort.

— Dans la bataille, on est en droit de légitime défense, et on n'est plus responsable du meurtre commis. La guerre a été souvent, et à juste titre, qualifiée de meurtre en grand; mais chacun isolément n'est pas meurtrier. La mêlée sanglante m'est odieuse... les eiïroyables scènes d'un chm^ de bataille mïiispu ont une immense douleur... je ne le nie point. C'est une nécessité dont je souffre, mais devant laquelle je ne puis reculer sans lâcheté.

— C est vrai; mais la guerre est^elle donc inévitable?

— Ceci est ime tout autre question. Mais Tindiidu isolé n'a pas le cboiz, il doit marcher : eette «nvictioQ seule lui donne la force de remplir sou levoir.

Noqs continuâmes à causer quelque temps ainsi

— presque à voix basse. Tilling me racoula encore pielqoes épisodes de batailles dont Thorreur l'avait rappé. Nons échangions sur la guerre des idées lui n'auraient pas charmé le général Althaus» rilling^me dévoilait ses pensées intimes avec nne confiance qui me touchait. Une sorte <le courant tjfmpathique s établissait entre nos deux âmes.

— Vous me paraissez bien absorbés dans vos kucliotoments, intervint une fois mon père en odélant ses cartes. Que complotez-vous donc?

— Je raconte a madame votre fille des épisodes le campagnes.

— Ahl ahl... elle sait ce que c'est; de temps en lemps, je lui un raconte aussi.

— Si X piques, docteur^ et une quatrième majeure» Noos reprimes notre conversation à voix basse^

Fout d'un coup, pendant que Tilling me |>arlait, d'un accent d'intime confiance, son regard fixé sur le mien, je pensai soudain à la princesse.

J éprouvais comme un coup violent au cœur; je détournai la téte.

Tilling s'arrêta au milieu d'une phrase.

— Qu'avez-vous, comtesse, me demanda-t-il Mirpris. Vous ai-je inconsciemment déplu ?

— Non, non... une pensée péniijle ma traversé l'esprit, voilà tout... continuez.

— Je ne sais plus de quoi je parlais... Couliez-

f BAS LES ARMES!

moi plutôt cette pensée pénible... Depuis que noi

causons, je vous ai parlé à cœur ouvert... l aites i même à mon égai^d*

— Il m*est impossible de me confesser à tou

— Impossible... ? Faut-il que je devine? Cal pensée vous concerne?.

— Non.

— Alors... me concernerait-elle ?

Je fis un signe de téte affirmatif.

— Quelque chose de pénible me conceraaut que vous ne pouvez me dire... Serait-ce?...

— Ne cherchez pas. Je refuse tout éclairciss ment.

Puis je regardai la pendule et me levant :

— Déjà dix heures... Je vais te dire adieu, pèr

— Tu as donc une soirée ?

— Non» je rentre... je me suis couchée hier tr tard.

— Et tu as sommeil? Ce n'est pas flatteur poi vous, Tilling.

— Non, non, protestai-je en riant; ce n'est p la faute du baron... notre conversation a été tr

intéressaalé.

Je pris congé de mon père et du docteur. Tilli me demanda la permission de m^accompagn jusqu'à ma voiture; il nae posa, dans rantichambi mon manteau sur les épaules et m'offrit le br pour descendre l'escalier.

Sur le palier, il s'arrêta un instant et me demam d'un ton sérieux :

— Encore une fois, comtesse, vous aurais-; blessée?

SI

— Mais non... sur Thonneur.

— Vous me Uanquillisez.

Il pressa et porta à ses lèvres la main que

jappuyai sur la sienne pour monter en voiture.

— Quand pourrai*je me présenter chez vous ?

— Le samedi, je...

— Vous recevez... je comprends... c'est m inierdire votre porte!

Il salua et se retira.

Le domestique avait refermé la portière avant que j'eusse pu ajouter un mot.

Je m'enfonçai dans un coin de ma voiture; j'aurais voulu pleurer... des larmes de dépit... comme une méchante enfant. J'étais furieuse contre moi-même; comment avais-je pu être si froffle, si impolie..* envers cet homme qui m'inspirait une si profond'e sympathie? C'était cette pniictsse qui en était cause**, oh, comme je la détestais 1 — Mais quoi?..* était-ce de la jalousie? J'eus subitement la conscience de ce qui se passait en moi : j'aimais Tilling!.*. j'aimais Tiiling!

Voici ce que je trouve dans mon journal daté du lendemain :

Non. je n aime pas Tiiling; j éprouve iuut au plus un élan de sympathie pour sa noble et belle nature I mais de Tamour? Oh non! Je n'irais pas ainsi jeter mon cœur à un homme qui s'est donné à une aulro. Lui aussi éprouve certainement de la sympathie

BAS LES ARMES l

pour moi ; nous nous entendons sor bien des points; peut-être n'a-t-il jamais coaiié à d'autres ses idées sur la guerre; mais il ne s'ensnit pas qu'il m'aime, et je ne dois pas l'aimer (lavaiUage... Cependant après notre intime échange de pensées, il a dù me trouver bien froide et bien dure... An fait, peutêtre vaut-il mieux que je ne le revoie pas maiutenant.*. Dans quelques semaines, les impressioni qui m'ont si profondément troublée seront dissipées; je pourrai alors le rencontrer sans éuioùou et, sachant quHl en aime une autre, ne chercher auprès de lui que des jouissances morales et intellectuelles. 11 est si différent, si complètement différent de tous les hommes que je connais! Je suis ))ien aise de pouvoir écrire tout cela avec tant de calme, car, hier, j'ai pu craindre un instant qoe c'en

fût fait (le mon repos...

Le même jour, j allai chez Lori Griesbach, Tamiu chez laquelle j'avais appris la mort de mon pauvre Arno. Je la vujais très souvent; nous avions cependant bien peu d'idées communes; que de fois nous n'arrivions même pas à nous comprendre! Â défaut d une véritable amitié — impossible dans de semblables conditions — une enfance commune et des luallieurs semblables nous avaient mpprochées, nos relations avaient pris, de ces circonstances, uu certain charme qui me plaisait. Le terrain snr lequel nous pouviojis nous entendre était très limité. Biea des pensées de ma vie intime lui demeuraient secrètes; je ne lui avais jamais dit un mot de mes nouvelles conceptions du monde et de la guerre; je n'éprouvais aucun besoin de lui en parler. Qu'il

*^st rare de pouvoir se confier tout entier à ua ami!

Mais sur bien des sujets nons pouvions, Lori et

moi, nous entretenir des heures entières: nos souvenirs d'enfance, nos enfants, les événements mondains, la toilette, les romans anglais, etc., etc.

Xavier, la petit garçon de Lori, était de l'âge do mon fils et son meilleur camarade. 11 était convenu que sa fille Béatrix, alors âgée de dix mois, serait on jour comlesse Rodolphe Dotsky.

* — Enfin, on te revoit I s'exclama~t-elle en me recevant. Tu as vécu en ermite ces derniers temps; il y a bien longtemps aussi qûe je n'ai eu Thonneur de voir mon iutur gendre; Béatrix est très froissée... Comment vont Rosaet LillitJ'ai appris hier, par mon mari , qui Ta entendu conter au Cercle, une ciiose très intéressante au sujet de Lilli. Il parait qu'un monsieur que je croyais fort épris de toi lui fait sérieusement la eour... Quelle jolie rofoe tu as!.- C'est de chez Francme, n'est-ce pas ? Tout ce qui sort de ehez elle a un cachet!..» Ton chapeau est de Gindreau. Il le va délicieusement. Quel goût exquis, ce Gindreau I Hier soir, chez les Dietriechstein, — pourquoi n'y es-tu pas venue? — Nini Choteck portait une toilette de chez lui... qui la faisait paraître presque jolie. ^

Je la mis sur le terrain des commérages de société ; je lui demandai, de Tair le plus dégagé du monde:

— As-tu entendu parler des relations de la princesse *^ avec un certain baron ïilling?

— J'en ai bien ouf dire quelque chose, mais c'est

84 BAS LES ARMES t

de rhistoire ancienne. Tout le monde sait que la princesse a aujourd'hui pour amaut un artiste du Théâtre Impérial... Portes-tu quelque intérêt à ce baron Tilling? Il me semble que tu rougis... Pourquoi nier?... Avoue plutôt. Tu ue peux pas persister éternellement dans ton insensibilité... Que je serais contente de te savoir amoureuse! Mais tu trouveras de bien plus brillants partis que Tilling; on dit qu'il n'a aucune fortune, il est yrai que tu en as pour deux. Il est aussi trop âgé... Quel âge aurait maintenant ce pauvre Arno?... Quel coup terri* ble ! Je n'oublierai jamais la lecture de cette lettre... Il est certain que la guerre est pour beaucoup de gens une triste chose... Pour d'autres, au ccnatraire^ c'est une merveilleuse institution. Mon mari désire ardemment une nouvelle campagne; il ne rêve qu'une occasion de se distinguer; je le comprends très bien; si j'étais militaire, je n'aspirerais quà quelque action d'éclat pour avancer rapidement.

— Ou pour être tué... ou mutilé?

— On ne pense pas à ces choses-là... D'ailleurs^ il est impossible d'éviter le destin... Le destin^ mon cher cœur, avait décidé de faire de toi une jeune veuve.

— Alors la guerre n*a été déclarée à l'Italie que pour que mon destin s'accomplisse ?

— Certes, et si le destin me réservait à moi d'être la feuime d\\n tout jeune génér;il...

— Il faudrait un nouveau conflit international qui permettrait à Griesbach un rapide avancement. Tu as une façon très simple d'envisager les événements. Que voulaiS'tu me dire à propos de Liili?

— Que son cousin Conrad Taime et qu'il fera

bien tut sa demande.

— J'en doute y Conrad est trop léger pour songer •

au mariai.'e.

— Baà! Légers, ils le sont tous, et tous se marient cependant quand leur cœur est pris... Penses*

lu qu'il plaise à Lilli?

— Je ne sais... je n'ai rien remarqué.

— Ce serait un très bon parti; à la mort de son oncle Droiitheim, il héritera de la propriété de Salavetz. ÂJpropos de Drontheim, sais-tu que Jerdi Drontheim. celui qui a niangé sa f(»rlune avec une danseuse, épouse la Hlic d'un riche banquier ? Ils Be seront reçus nulle part... Iras-tu ce soir à l'ambassade d'Angleterre? Toujours non? Au fait, tu as raison. On n'est pas dans son monde dans ces ambassades; on y 'rencontre une foule d'étrangers qu'on ne connaît pas. Je suis sùrc qu'il y aura des bourgeois anglais en voyage, des industriels et fflême des négociants. Pour moi. jo n'aime les Anglais que dans l'édition Tauchnitz. As-tu lu Jane £yre^ C'est charmant, n'est-ce pas! Dès que Béa- Irix commencera à parler, je lui donnerai une boane anglaise. Je ne suis pas du tout satisfaite de la bonne française de Xavier... Dernièrement, je la rencontrai dans la rue, à l'heure où elle promenait Xavier, en compagnie d'un jeune homme qui avait Tair d'un commis. Je me plantai soudain devant eux; si tu avais vu leur embarras! Quelle croix que ces domestiques! Ma femme de chambre me quitte pour se marier, et je déteste les visages ûouveaux... Tu^veux déjà partir?

BAS LES ARMESI

— Oui 9 chère, j'ai eocore quelques visites io<tiâ-

pensables.

Lori eut beau iusister, je ne me laissai pas per* suader, bieVi que je n'eusse pas la moindre risite i faire. Jadis j'aurais ecoulè des iieui es eûtières se^ bavardages; mais aujourd'hui, ils m'étaient odieux* Ah! que ue (loaat iciis-je |)our jouir encore d'une ! conversation comme celle d'hier soir. Une transformation s'était produite en moi... Ces intérêts si mesquins dans lesquels s'absorbait mon amie: toilettes..* domestiques... cancans de société*., m'é* cœnraient maintenant. J'étouffais dans ce cerde d'idées, je voulais en sortir, m'élever dans me atmosphère supérieure.*. Tilling était libre. « U princesse a pour amant un acteur. » Peut-être ne Ta-t-il jamais aimée ?

Plusieurs jours s'écoulèrent sans que je revisse Tilling. J'allais en vain chaque soir au théâtre oa en soirée pour le rencontrer. J'eus beaucoup do visites le samedi, mais naturellement pas la sienoe^ je ne l'attendais pas, du reste. Après son : « Je comprends : c'est me fermer votre porte », je ne pouvais espérer qu'il se présentât chez moi ua samedi. £fl le qnitlani, chez mon père, je lui avais fait de la peine; il m'évitait certainement. Que faire? voulais â tout prix le revoir, réparer mon impolitesse, et goûter encore le charme de sa converst tien*

A dèfaul de Tilling^ je re$us, le samedi suivant, sacoosine, chez laquelle j'avais fait sa eonnatssance.

Moo cœur battit; j'allais au moins avoir de ses. Boiivelles. Je n'osai pas eependant adresser une question directe. Je sentais que je ne pourrais pro- Aoucer saa nom sauâ rougir^ j'entretins ma visiteose d'une foule de sujets — du temps, entre autres — sans aborder celui qui me tenait tant au cœur.

— A propos, Martha, me dit-elle, j'ai une commiâsion à vausiaire: mon cousin Frédéric m'a ckargè de vous salaer;... il est parti afant^hier.

Je me sentir pâlir.

— Parti I pour où? Son régiment a-t-il été diangé?

— Non, il a demandé un petit congé pour se rendre à Berlin où sa mère est mourante. PauTre

Frédéric I Je le plains beaucoup, car il a une véri- U]}le idolâtrie pour sa mère.

Deux jours après, je reçus une lettre datée de Berlin. Avant môme de regarder la signature, je savais qu'elle était de Tilling. Je la transcris :

n Berlin, Friedrichstrasse, 8, 30 mars 1863.

« Chère Comtesse! J'ai besoin de confier mon oliagrin à quelqu un. Je ne sais pourquoi je m'adresse à vous. Je n'en ai aucun droit, mais je sens que vous me comprendrez.

« Si vous aviez connu celle qui va mourir, vous l'auriez aimée. Quel cœur bon! Quelle intelligence lucide l Une liumeur toujours charmante... une

douceur... une dignité 1... et songer que tout cela

va bientôt êlie eiiglouli dans la tombe!.-. Plu: d'espoir 1

« Je ne Tai pas quittée de la journée et j p pass« auprès d'elle celle nuit qui sera probablement dernière... Elle a beaucoup souffert, mais elle esi calme maintenant; ses forces s'en vont; le pouh bat à peine; sa sœur et le médecin laveillejat avec moi.

(( Ah! la mort! quel terrible déchirement! On sait bien qu'elle est inévitable, mais on ne songe jamais qu'elle nous prendra nos bien-aimés. Je n'ai pas de mots pour exprimer ce qu'était, ma mère pour moi.

« Elle sait qu'elle va mourir; lorsque je suis arrivé ce matin, elle ma reçu avec un cri de joie : «Je puis donc ie revoir, mon Fritz... je craignais que tu n'arrives trop tard. »

<( — Mais tu guériras, mère, lui ai-je répondu. \« — Non, non, c'est impossible, Pas de ces banalités dans la solennité^de mon dernier jour. Disons-nous adieu.

« Je m'agenouillai en sangluUai auprès de son lit.

« — Tu pleures, Fritz? eh bien ! je ne te dirai

point de ne pas pleurer. Je suis heureuse de la douleur que te cause la mort de ta meilleure amie ; elle me dit que tu conserveras longtemps liion souvenir.

« — Oh ! mère, aussi longtemps que je vivrai !

« — Conserve aussi le souvenir des joies que tu m'as procurées j tu ne m'as donné que du bonheur,

BAS LES ARxMES I

(u m as aidée à supporter les moments difficiles de l'existence. Sois en béni, mon enfant! »

« Puis, de violentes souffrances l'ont reprise; ses gémissements, ses traits décomposés me déchiraient le cœur. Cette agonie me rappelle toutes celles que j'ai vues sur les champs de bataille. £t dire que les hommes sont assez insensés pour s'en* Ir'égorger volontairement. Comment peut-on exiger que la jeunesse, pleine de vie et de forces, se livre sans révolte à cette horrible camarde contre laquelle la vieillesse exténuée et souilntiilc cherche encore à soutenir une lutte désespérée?.*.

« Que cette nuit me paraît longue. Si la pauvre malade pou vsÂt seulement dormir; mais ses yeu£ restent toujours ouverts. Je passe de longs moments, immobile à son chevet; puis je reviens écrire quelques mots sur cette feuille et je retourne auprès d'elle. Il est déjà quatre heures* Quelle triste inapression de sentir le temps continuer sa marche monotone et régulière à travers l'éternité, alors que pour un être chéri il va s arrêter pour toujours.

<« Au milieu de Findifférence qui entoure nos * afflictions, ou éprouve l'impérieux besoin de se coofler à un cœur ami qui vous comprenne. C'est pourquoi j'ai écrit ces lignes sur la feuille blanche laissée par le docteur, et c'est aussi pourquoi je vous les adresse*

« Sept heures. — C'est fini!

« — Adieu, mon enfanti ce furent ses dernières paroles... puis elle ferma les yeux et s'endormit

« — Adieu, jnère chérie 1

3XS LES ARMES I

« C'est en plourant, et sous le coup d'uue aiurtelle aiUictioû que je vous baise les mains.

Je possède encore cette lettre. La feuille 'est

toute froissée et jaunie par vingt-cinq ans d'existence, et par les larmes dont je couvris alors cette chère écriture. J'étais profondément affligée, mais singulièrement heureuse en môme temps. Au lit de mort de sa mère, c'était dans mon ccear et aoa dans celui de la princesse que Tilling avait éprouvé le besoin d'épancher son chagrin, cela sulilsait à dissiper ma jalousie.

Le même jour, j'expédiai une couronne mortuaire, composée de cent gros camélia^ blancs auxquels était mêlée une seule rose rouge à demi* épanouie. Saura-t-il comprendre que les pâles fleurs inodores, tristes symboles de deuil, sont à l'adresse de sa mère, et que la petite rose est pour lui.

Trois semaines s'étaient écoulées. Conrad Althaus avait demandé la main de ma sœur Lilliet essuyé un refus. Il ne prit point la chose au tragique cl continua à venir nous voir.

Je lui exprimai, un jour, mon étonnement de sa persévérante fidélité :

— Je suis très heureuse, lui dis-je, de la manière dont tu as pris ta déconvenue ; mais cela me prouve que ton scntimciU pourLiUi n'est poiuLau^si

oient que tu le prétends ; un amour repouBiè se

ansforme eu dépit et eu raucuue.

—Quelle erreur, chère cousine ; je raffole de LUli ; li d'abord cru que mon cœur Tappartiendrait, aiâtum'as téiaoigué une telle froideur que j'ai iureuseoieat pu étouffer à temps ma passion nais* nie; je me suis ensuite, pendant quelque temps, téressé à Rosa, mais mon inclination s'est mainoaot définitivement' fixée sur Lilli ; et jusqu'à la 1 de ma vie je demeurerai iidèle à ce sentiment*

— Cela te ressemUe bien.

— Lilli ou personne.

~ Mais puisqu'elle ne veut pas de, toi, mon m?re Conrad?

— Je ne serais pas le premier qui ait été agréé la deuxième ou à la troisième tentative. C'est 5sez inexplicable, mais Lilli ne m'aime pas, c'est irtain. 11 ne me déplaît pas qu elle ait résiste à attrait de devenir jeune femme et n'ait point ccepté nn parti avantageux au point de vue niunaia : je ne l'en aime que plus; elle se laissera peu peu toucher par mon attachement et son cœur y t'ijondra; tu iiuiras par devenir ma belle-sœur. Itère Martha; j'espère au moins^ que tu ne me essmiras pas?

— Moi! Tout au contraire! la persévérance me •lait Nous ne devrions toutes ne nous laisser séduire lUeparune alTectiou tenace et duralile. Mais nos leaux messieurs ne se donnent, aujourd'hui, plus a peine de conquérir pour aimer ; on ne veut pas uticrpour le bonheur, mais le cueillir au passage, mmeon cueille une fleur sur le bord de la route.

J'appris que Tiiling était de retour à Vienne

depuis quiûze jours et ne s'était cependant pas présenté chez moi. Je ne pouvais espérer le rencontrer dans les salons, puisque son deuil Ten tenait éloigné. J'avais supposé qu'il viendrait me voir ou m'écrirait; mais les jours se succédèrent et je ne reçus ni lettre ni visite.

— Qu'as-tu donc? me dit un matin tante Marie; je te trouve taciturne, distraite... Tu as tort, grand tort 4e n'agréer aucun des prétendauls qui te recherchent : cette solitude ne te vaut rien ; tu j as gagné le spleen. Dfs-moi : nous voici aux fêtes de Pâques : as-tu rempli tes devoirs religieux? Cela te ferait du bien.

— J'estime que se marier comme aller à confesse sont deux choses qui ne devraient se faire que par conviction et non comme remède contre le spleen. Parmi mes prétendauls, aucun ne meplail, et quant à la confession...

— Il est grand temps, puisque c'est demain le dimanche des Rameaux... As-tu une carte d'entrée pour la cérémonie du lavement des pieds?

— Ouij père m'en a procuré une, mais je ne sais encore si j irai.

— Il faut 7 aller! C'est le triomphe deThumilité chrétienne. L'Empereur et l'Impératrice, agenouillés pour laver les pieds à de pauvres vieillards^ quel touchant symbole du néant des grandeurs humaines !

— Un sentiment de supériorité à l'égard de

ceux devant lesquels on s'agenouille peut seul donner à l'acte de la génufleiion un caractère

BAS LES ARMKSl

d'humilité. Il faut que l'Empereur se dise : Ce que le ûis de Dieu a été vis-à-vis de ses apôtres, je le suis, moi, à l'égard de ces pauvres* Sinon, je ne

vois vraïaieat pas ce que rhumiiité yieiil faire làdedans.

— Ta as des appréciations bien singulière:^,

lailija; pendant ces trois années de solitude, que tu as vécues à la campagne, plongée dans la lecture

mauvais livras, [li t'es coinplèlement faussé les idées.

— De mauvais livres?...

— Oui, mauvais; je maintiens l'expression. Dans ma grande innocence, je parlai dernièrement à Varchevèque d'un ouvrage que j'avais aperçu sur ta table, intitulé : la Vie de Jésus ^ d un certain Slrauls; il. leva les bras au ciel et s'exclama: ^' Dieu tout-puissant! commentun livre aussi impie a-i-il pu vous tomber entre les mains I » Je devins pourpre : je lui jurai que je ne l'avais pas lu, que je l'avais simplement vu ciiez une de mes parentes : <« Au nom de son salut éternel, obtenez de cette jkirenle qu'elle jette ce livre aufL ii! »Je remplis la ^mmission de l'archevêque, Martlia. firùleras tu ce livre ?

— Si nous avions vécu deux ou trois siècles plus IM, vous auriez pu goûter la satisfaction de voir brûler le livre et Fauteur avec; c'eût été plus tiieigique et plus eflicace, momentanément, du moins.

— Ce n'estpointune réponse. Brûleras-tu le livre?

— Non.

— C'est tout ce que tu trouves à me répondre?

— A quoi bon, chère tante, de lon^s discours "^ Sur ce sujet, nous m aous entendrons jamais^ Laisse-moi plutôt te raconter ce qae me fit hier k petit Rodolphe. C'était un thème inépuisable et ne prêtant) entre ma tante et moi, à aucune divergeace d'opinion. Nous étions aussi cosTaincues l'une que l'autre que Rodolphe Dotzky était l'enfant le plus gentil, le plus original^ le plus intelligent qui fât m 0ionde.

Le lendemain, je me décidai à aller à la cèréaiftnie du lavement des pieds. Vers dix heures, vèhies de noir, comme il convient durant la Semaine sainte, nous nous rendîmes au Palais, ma soewr

Hosa et inoi, et pénétrâmes dans la grande sall(3 des cérémonies. Une estrade était réservée à l'aristocratie et au corps diplomatique ; on était en pays de conuaid:^aiice et on échangeait de petits saluts amicaux. D'autres invités garnissaient la gâterie, mais ils n'appartenaient pas tous à l'aristoLiaiid comme sur notre estrade. C'était encore, à Toccasion de cette cérémonie, « symbole d'humilité », l'étalage des vieux préjugés et de l'esprit de caste irréductible. I Je ne sais si d'autres ressentaient une inipressioo religieuse; pour moi, il me semblait être au théâtre, lorsque, avant le lever du rideau, on échange, de loge à loge, les saluts d'usage. Le décor était déjà en place : je veux dire la longue table à laquelle devaient s'asseoir les douze vieillards et les dom ; vieilles femint^s. Je ne regrettais pasd*être venue: ma curiosité était excitée. J'éèais distraite de ma constante préoccupation, de mon idée fixe.

a — Pourquoi Tilling ne se montre-t-il pas? »

En ce moment, mon attention était toute absorbée par Tatteiite du couple impérial, des membres de la prébende et des antres acteurs de la représentation. Au moment ou je ne songeais plus à lui, mes yeux tombèrent sur ïiiliug. A Tissue de la messe, les dignitaires de la Cour étaient entrés dans la salle, suivis des généraux et des oiiiciers; je ne jetais qu'un regard indifférent sur ce groupe d'uniformes, quand j'aperçus soudain Tilling, juste en face de notre tribune. J'éprouvai comme une commotion électrique : il ne regardait pas de notre côté; son visage portait les traces du chagrin dont il souffrait d^uis quelques semaines. Que n'auraisje donné ponr pouvoir, d'un serrement de main, lui exprimer toute ma sympathie 1 J'attachai mon regard snr loi, dans Tespoir qu'il se sentirait oontraiuL, comme par une puissauce mai^uétique, à tourner le sien vers moi : ce fut en vain.

— Les voilà*., les voilà!... me dit Rosa en me luuchaut du coude; regarde donc... oh! que c'est beau]... quel tableau! Les vieillards et les vieilles femmes entraient vêtus d'un ancien costume national allemand. Ils étaient ridés, courbés, sans dents, je ne comprenais pas ce qui pouvait faire dire à Ro^a : « Oh! que c'est beau! » Elle n'admirait certainement que les costumes : ils s'adaptaient merveilleusement à l'ensemble de la céré* monie toute pénétrée de l'esprit du moyen âge. ^ous formions un anachronisme, nous, les spectateurs, avec nos toilettes et nos idées modernes.

Lorsque les douze vieux et les douze vieilles

eurent prirent place à la table, un groupe d'hommes

âgés, tout chariKu rcs d'or et de décorations, pénétra dans la salle; c'étaient des conseillers privés, des ' chambellans, des ministres. Venait ensuite le | clergé qui devait officier pendant la cérémonie. Lo défilé des figurants terminé, Tattention du public | était surexcitée. Quant à moi, mon regard cher- ; chait toujours obstinément celui de Tilling. 11 ; m'avait enfin aperçue et reconnue; il me salua.

— Martha, te trouves-lu mal? me demanda Rosa, Tu est devenue subitement toute pàle, puis très . rouge... Regarde, regarde... les voilà!

C'étaient eux, en effet. Le maître des cérémonies | leva son bâton pour annoncer l'approche du couple : impérial. Leurs Majestés parurent ; elles formaient , assurément un des plus beaux couples de la ville, i La cérémonie commença immédiatement. Des pages : et des écnyers tranchants perlaient des plats que ' TEmpereur et l'Impératrice déposaient sur la table, devant les vieillards.

A peine présentés, les mets furent retirés par les archiducs eux-mômes. Puis, la table enlevée, commença la grande scène, ce que les Français appellent a. le clou de la pièce ». On procéda au lavement des pieds — bien entendu un simulacre — de même que le repas n'avait été qu'un semblant de repas. Agenouillé sur le parquet, TEmpereur essuyait avec un linge les pieds des vieillards sur lesquels un prêtre faisait semblant de verser deTeau» De son côté^ Tlmpératrice, si majestueuse d'ordinaire, également a,^onouillé(', ce qui ne lui faisait rien perdre de sa grâce habituelle, procédait

de même à 1 égard des douze vieilles femmes. Pendant ce temps, rauinonier lisait l'évangile du jour at remplaçait le chœur, qui, dans les tragédies grec^ ([oes, accompagnait TactioD.

J'aurais aimé, pour un instant, être à la place de ces vieillards pour me rendre compte de leur état d'àme au milieu de cette salle, soub les yeux de celte foule brillante, Leurs Majestés à leurs pieds. Ils ne devaient, sans doute, pas éprouver d'impressions bien nettes, mais vivre au milieu d'un rêve conius et éblouissant, leur procurant une double sensation dè joie et de malaise. Il se produisait même probablement une suspension complète de pensée dans ces vieilles tètes affaiblies par l'âge. Ce qui devait liapper le plus ces bons vieux, c'était certainement la bourse de soie rouge, garnie de trente pièces «d'argent qu'ils recevaient de la main des souverains et le panier de provisions qu'on leur remettait au départe

La cérémonie terminée, la salle se vida rapidement.

Une pensée m'absorba tout entière : « Nous

attendra-t-il à la sortie? »

Nous ne pûmes quitter la salle aussi rapidement que je Teusse souhaité. Il fallut distribuer bien des poignées de mains, échanger des phrases de politesse :

— Bonjour Tini !

— Bonjour Martha!

— Âh ! vous êtes aussi là, comtesse !

— Ètes-vous déjà engagée pour le dimanche de Pâques?

98 BAS LËS AliMËâ!

— Bonjour Excellence ! n'oubliez pas que noofi

vous altenclons lundi soir.

— Étiez-vous, hier, ausotmon, cke^^les Dommi-^ cains?

Nou j'étais au Sacré-Cœur où ma lille fait une retraite.

— N'oubliez pas, baron, que la première répéti-; lion de notre représeutationde charité a lieu mardi, à deux heures ; ne vous faites pas attendre !

— Quel grand air avait aujourd'hui l laipéralrice.

— Âs-tu remarqué comme l'archiduc Victor n'a cessé de re^rder la petite Fanny?

— Il parait que le mariage de Ferdi ûroutheim se confirme. c'est scandaleux I

Auciiui' irace du « symbole d huinilité » en ces propos futiles. Nous pûmes enliu gagner la porte, devant laquelle stationnaient les voitures. Les abords du palais étaient encombrés d'une grandefoule, avide de voir ceux qui avaient vu. • Sur le péristyle nous trouvâmes Tilling :

— Permettez-moi, comtesse, de vous remercier encore de la superbe couronne.*.

Je lui tendis la main, sans pouvoir articuler uu mot.

Notre voiture avançait; Rosa me pressa d'y monter. Déjà Tilling se retirait, lorsque, me penchant à la portière, et d'une voix qui me parut étrange à

moi-même :

— Je serai chez moi, dimanche, de deux à trois, lui dis-je.

Il salua et nous partîmes.

— Tu as dù prendre froid, Marlha, me dit ma

BAS L£S ARM£S l 99

sœur,tu as la voix tout enrouée. Pourquoi ne m'asta pas présenté cet officier mélancolique? Vit-on

jamais pareille Irislt^sse?

Je ne répondis rien.

Au jour et à Theure dits, Tilling se fit annoncer chez moi. J avais, en ratleudant, confié à mon journal le trouble de mon àme :

«Je pressens que ce jour sera (îi»cisif;je me sens dans la plus douce et la plus anxieuse attente de quelque chose de solennel. Peut-être les choses jkoût-elles se passer tout autrement que je l'imagine... Peut-être aussi mes pressentiments se réaliseront-ils. Celui que j'attends m'aime assurément ; sa lettre écrite au lit de mort de sa mère m'en est garant et la petite rose de ma couronne a dû lui dire mon aiiionr... Nous allons nous revoir sans témoins, très émus tous deux*.. Il a besoin de consolations... S'il pouvait les tenir de moi... Je crois que nous nous comprendrons aisément et sans beaucoup de paroles... II suffira des larmes qui nous monteront aux veux... <le l'étreinte de n(*.> uiauis tremblantes pour que nous nous sentions lienreux... heureux d'un bonheur doux... recueilli... solennel, bien éloigné de l'insouciance, de la légèreté avec laquelle on dira dans le monde : « Vous ne savez pas ! la comtesse Dotzky est fiancée au baron Tilling... c'est un bieu misérable parti pour elle... » Déjà deux heures cinq; il ne peut plus tarder longtemps... On sonne... Mon cœur bat, et ma main tremble... »

« Mes prévisions ne se sont point réalisées. Durant sa courte visite, Tiiiing ne se départit point de la plus froide réserve ; il s'excusa même de la hardiesse de sa lettre et me supplia de ne v oir en cet oubli des convenances que Teffet de sa douleur. II me donna quelques détails sur la vie et les derniers jours dfe sa mère. Son attitude m'avait rendue réservée et froide. Lorsqu'il se leva, je n'essayai point de le retenir. »

Dès qu il fut parti Je me précipitai vers mon cahier demeuré ouvert :

u Je sens que tout est fini et que je me suis affreusement trompée... Il ne m^aime pas et je lui ai laissé croire qu'il m'était tout à fait indillV rent. N'ai-je point agi avec trop de sévèriLc ? Il ne reviendra plus et pourtant, dans le monde entier, il n'y & que lui pour moi! Ah! Frédéric! aucune femme pourra-t-elle t'aimer davantage ? £n tout cas, ce n'est pas cette princesse auprès de laquelle te voilà, sans doute, déjà retourné! — Rodolphe, mou fils, tu seras désormais mon seul refuge, mon cœur ne connaîtra plus quo raniour iiialernel. Si je puis faire de toi un homme semblable à lui, si tu me pleures un jour comme il pleure sa mère, mon but sera atteint ; j'aurai renij)li ma tâche. »

Sotte idée que celle d'écrire ses impressions. A retrouver ces variations de mon moi intime, je me sens couverte de confusion. Comment peut-on passer si vite du plus confiant espoir au découragement sans limites?

La promenade traditionnelle du lundi de Pâques s'accomplit par une journée radieuse. Je me rap-

BA§ LES ARMES î iOl

pelle combien Véêlni de ce joar contrastait avec ma

tristesse intérieure'. Et, ceiieiidaut, ma tristesse m'était chère. J'épr<wva^3>de l'amour, c'est-à-dire tine plus grande iiilensih de vie. Et mon cœur était empli d'une émotion brûlante dont je no souhaite- Tais point qu'il fût allégé. .

Je ne m'atleiidais point à renr ralivr Tilling au Prater et mes yeiix, distraits par un rète iattrieur, erraient sans regard sur la foule. '

Tout à coup, un cavalier nous croisa au galop Jè reconnus Tilling et lui adressai de la main un geste irréfléchi et vif.

Heureusement Conrad apparut, et Lilli put croire que mon geste s'adressait à lui. Je lui fus obligé de sa brusque apparition et plaidai sa cause auprès de ma sœur. N'aurait-elle point pitié de ce bon garçon ?

— Mais, Marlha, il m'est indifférent?

— En aimes-tu un autre?

— Non, non, je n'aime personne.

— Que je le plains !

Nous descendîmes et remontâmes encore deux ou trois fois l'allée, mais je ne revis point celui que mon regard cherchait.

Quelques jours après, Tilling entra chez moi une après-midi. Je n'étais i)as seule. Mon père.iante Marie, mes soeurs, Conrad et le ministre se trouvaient au salon.

J'eus peine à réprimer une exclamation de surprise et de joie; je m'attendais si.peu à cette visite! Ma satisfaction fut, toutefois, de courte durée. Lorsque Tilling eut salué les personnes présentes et se fut assis, il me dit, d'un ton froid r

t(fâ BAS LES ARMES l • ^

— Je viens prendre congé de.vou^, comtesse ; je compte quitter Vieune prochainetaent.

Ah I lit mofl père, pp|ir longtemps ?

— Pour toujours^ peut-être. J'ai demandé mon chaiii^ement. Je v,ais/en Hongrie.

J'eus quelqùè^p^ine à me remettre de mon émotiuu. - ' ^

tme résolution bien subite, dis*je arec

l'appgirélîce d'un grand calme. Que vous a donc fait Vieïiûe pour que vous le quittiez avec tant de hàle?

— Je trouve Vienne trop brillant et trop gai. Je me sens dans une disposilioû d'esprit qui me fait souhaiter la solitude des Puztas.

— Allons donc! répartit Conrad^ plus on se sent triste et plus ou doit recherclier la distraction. Une soirée au Karl-Théàter I Voilà un remède plus sûr contre la mélancolie que de longs jours dans la solitude.

— Non, non. Il faudrait pour vous secouer une

bonne et joyeuse guerre, mon cher Tilliug, dit moa père. Hélas ! la paix menace de se prolonger.

— Quelle singulière association de mots et d'idées, ne pus-je ni enipècher de remarquer: u Une guerre joyeuse I » — « Une paix qui menace ».

— On peut toujours compter sur l'imprévu, dit le Ministre, et, ton t en formant des vœux sincères poar le maintien de la paix, ainsi que Texige ma fonction, je comprends très bien les aspirations de Tarmée. *

— Pepmeltez-moi, Excellence, l'interrompit Tilliug, de me défendre contre la supposition que je pourrais, pour ma part, souhaiter une guerre et de

BAS LES ÂRMESI m

repousser également l'idée que ie point de Tue

militaire peut différer du point de vue humanitaire, y armée n'est faite que pour défendre le pays si Teimemi le menace, de même que le corps des pompiers if a d'autre utilité que d'éteindre l'incendie s'il éclate ; ni le soldat ni le pompier ne sont autorisés à appeler de leurs vœux la guerre ou 1 incendie. Guerre et incendie sont synonymes de malheur ; l'homme ne doit^ en aucun cas, souhaiter le malheur de son seiublabie,

— Quelle élévation de pensée l quelle noblesse d'esprit I pensai-je ! Âh ! que je Taime ! soupirai-je tout bas.

Tilling continua :

— Je sais que sfins l'incendie et la i^uerre, ni le pompier ni le militaire n'ont chance de se distinguer; mais il faut qu'un homme ait le cœur petit ou l'esprit mal fait pour souhaiter un avantage personnel, s'il doit être la conséquence du malheur géné^ ral. Lapaiï est le plus grand des biens, ou mieux, elle est l'absence du plus grand des maux. Ainsi que îotts le disiez rous-méme, elle est la seule condition favui<ilile aux intérêts d une nation, et vous admettriez que 1 armée pùt légitimement souhaiter le retour de la guerre!... Vous vous efforceriez de faire naître ce « légitime » désir et d'en hâter la réalisation !... Vous pousseriez à la guerre pour donner satisfaction à Tarmée... Vous allumeriez volontairement l'incendie pour entretenir Tactivité des pompiers et leur fournir Toccasion de se distinguer!

— Votre comparaison n'est pas j uste, monsieur le

104 BAS LES AUMES!

Heatenant-colotiel, riposta mon père (II n'avait pas

rhabilude, en s'adressaot à Tillinir, de lui donner son titre militaire; peut-être le faisait-il actuellement pour lui mieux faire sentir combien ses sentiments concordaient peu avec sa profession). L'incendie ne cause (|ue des dommages, tandis que la guerre accroît l'étendue et la puissance d'un pays. C'est par des guerres heureuses que les Etats se sont constitués et développés. L'intérêt du soldat n'est pas seul à trouver sa suusraction dans la guerre; Torgueil national, — c'est-à-dire ie patriotisme — y trouve aussi son compte.

— C'est-à-dire Tamour du sol natal ? répartil Tilling. Je ne sais vraiment pas pourquoi noas aurions la prétention, nous militaires, d'accaparer ce sentiment qui est inhérent à la nature humaine. Chacun aime le coin de terre où il est né; chacun veut le bien de ses concitoyens j mais il esl d'autres moyens que la guerre pour obtenir la prospérité et la gloire du i>ays; il esl d an 1res actions, d autres succès dont on peut, à bon droit, être aussi fier que du plus brillant fait d'armes et, pour ma part, je m'enorgueillis beaucoup plus de notre grand Ânastasius Grûnn que dii plus illustre général.

— Comment peut-on scuiemeut avoir Tidée de comparer un poète à un homme de guerre? |

— C'est ce que je me demande aussi; tant le laurier qui n'a pas été souillé de sang me parait 1« plus beau ! l

— Mais, cher baron 1 interrompit ma tante, je n'ai jamais entendu un militaire parler commft

BAS LES ARMES l

TOUS ! Que faites-vous donc de l'enthousiasme du combat, de l'ardeup belliqueuse?...

J'ai connu ces seulimeiits, madame, à Tàge de

<lix-aeaf ans, lors de ma première campagne. Mais, quand je me suis trouvé sur un champ de bataille, au milieu du carnage, quand j'ai vu la bestialité humaine déchaînée, mon enthousiasme est tombé tout de suite; ce n'est plus qu'avec résignation que j'ai pris part aux campagnes suivantes.

— Eh bien, pour ma part, Tilling, j'ai fait plus de campagnes et j'ai assisté à plus de scènes de carnage que vous; jamais mon ardeur nen fut refroidie. Lorsque, âgé déjà, je dus, en49,marcher avec Radelzky, ce fut avec le même enthousiasme

que la première fois.

Pardon, Excellence, vous apparteniez à une

génération qui possédait à un plus haut degré l'esprit militaire ; à une époque que n'avait pas pénétré un sentiment d'universelle pitié et ce désir croissant d'adoucir les maux dont l'humanité souffre.

il y aura toujours des maux et des souffrances

sur la terre; on ne saurait pas plus les supprimer

i^ue la guerre...

C'est la théorie de la résignai ion en face des

misères sociales. Pourquoi combattre le mal s il est inévitable, et dans l'ordre de la nature. Aujourd'hui le remords naît avec la compassion devant le malheur des autres. C'est un écho de runiversello réprobation et un reproche de — comment dirai-je — la conscience du siècle.

Mon père leva les épaules :

Tout cela est trop iort pour moi ; mais j'af-

firme que si l'on demandail aujourd'hui, aux jeunes,

aux très jeunes, s'ils marcheraient volontiers, ils Répondraient tous avec élan : en avant!

— ' Les Irès jeunes, certainement ; ils sont en* core tout pleins de Fenthousiasme qu'on leur inculque à l'école; — quant aux autres, la plupart ne répondraient : «en avant! » que parce que ropinion estiuAe celte réponse vaillante et virile, tandis que l*expression sincère de leur sentiment ne leur vaudi itit que du mépris.

— Âh! dit Lilli, j'aurais bien peur à la guerre; ce doit être terrible de voir les balles pleuvoir^ et la mort vous menacer de tous cotés!

— Cette terreur nous est interdite à nous autres hommes; on veut détruire en nous Tinstinctde la conservation: un soldat doit en outre être inaccessible à la pitié, à la sympathie; il lui est défendu de s'attendrir à la pensée des calaiiiités que la guerre va déchaîner. La sentimentalité, rien n'est plus blâmable chez un soldat, après la peur*

— Ce que vous dites-là, Tilliug, n'est vrai qu'en temps de guerre.

— Oui, oui... Dès qu'il s'agit de la guerre, une sorte de convention s'établit. On décide que les sentiments naturels sont provisoirement abolis. Au terrible jeu de la guerre, doua* i la mort ne siijniiiô plus tuer; le vol n'est plus le vol : c'est la réquisition; la destruction des villages par les flammes ne s'appelle plus <^ incendie » mais « prise de position ». Tant que dure la partie, il est entendu que, articles du code, articles du catéchisme, préceptes de la morale u cela ne compte pas »« Mais quand cesse

BAS LË2i ARMËSI

Tardeur du jea et qu'on voit dans leur réalité bru* taie ces scènes de carnas:e; quand, malgré la conveutLOii| on à aperçoit que cela n'a jamais ce^àc de compter » et qu'on réfléchit à rimmensité de ce îiialhétir et de ce crime, alors, pour se soustraire à rinlolérable douleur qui vous étreiat le cœuri on ne peut sonhaiter qu'une chose : la mort.

— En effet, dit tante Marie, d'un air pensif, les préceptes diWns : « Tu ne tueras point. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Pardonnez à vos ennemis.

— ... ne:*comptent plus, interrompit Tilling. et

les hoiiuiies qui. par leur muiistère, devraient surtout les enseigner, sont les premiers à bénir nos armes et à appeler la faveur du ciel sur Tœuvre de

— Ils ne font que leur devoir ! s'écria mon père ; le

Dieu de la Bible n'est-il point le Dieu des ]);ilailles? C'est lui qui nous ordonne de ceindre 1 èpée; c'est lui...

— ... auquel les honuaes ont toujours fait décréter, comme s'il§ étaient Texpression de sa volonté, les propres désirs de leurs cœurs. Il est aussi censé avoir promulgué des préceptes d'amour et de charité ; mais quand ses enfants veulent jouer au grand jeu du curaagc, ils mettent dans sa bouche leur « cela ne compte pas ». Oui, ce Dieu a toujours été dans Thistoire, Timage de la naïveté, de la brutalité et de Tinconséquence des temp» qui Tout produit. -^-.Veuillez me pardonner, comtesse, ajouta-t-il en se levant, do m'ùlre laissé aller devant vous à une discussion aussi

fastidieuse, et permettez*moi de prendre congé.

Une tempête d'émotions se déchaînait en moi : ses paroles me le rendaient encore plus cher... et il allait partir... Je ne le reverrais peut-être jamais !... Encore quelques froides banalilésd'adieu et tout serait fini!... Non, cela ne se pouvait!... S'il fût ainsi parti, j'aurais éclaté en sanglots. Non... mille fois non... Je me levai :

— Un instant, baron ; je voudrais vous montrer celte pliulu^iapiiie dont je vous parlais dernièrement.

Il me regarda avec 'étonneiaent : il n'avait jamais été question de photographie entre nous.Àh me suivit dans un autre coin du salon ; on nejpouvait de là nous entendre. J'ouvris un des albums, sur une table. Tilling se pencha pour Texaminer; j'en profitai pour lui dire, très bas, d'une voii étranglée par Témotion:

— Je ne vous laisserai point partir ainsi... Je veux... il iaul que je vous parle...

— Puisque vous le désirez, madame, j'écoute.

— Non, pas maintenant: revenez demain, à la même heure.

Il parut hésiter.

Je le veux... au nom de celle que j'ai pleurée avec vous.

— Oh, Martha I

Mon nom ainsi prononcé me fit tressaillir.

— Ainsi à demain... à la môme heure.*, lui dis-je mes yeux dans ses yeux.

— A la même heure.

Noos nous étions compris. Je revins vers les

aiutves. Tilimg porta ma maiu à ses lèvres, salua et sortit.

— Drôle d'homme ! remarqua mon p^re en secouant la tète. Je ne sais trop comment seraient interprétées ses paroles en haut lieu.

Le lendemain, je donnai Tordre de ne recevoir

personne excepté le lieutenant-colonel Tilliiig.

J'éprouvais un sentiment mêlé de douce impatience, d'angoisse passionnée... et d'un certain embarras. Je ne savais pas au juste ce que je voulais lui dire... Si par hasard Tilling me demandait : « — Qa'avez-vous à me dire luadauie ? » Je ne pouvais cependant pas lui répondre : « — Ce que je veux TOUS dire, c'est que je vous aime... ce que je veux, c est que tu restes! » Enfin, nous pourrions nous entendre sans questions et sans réponses aussi catégoriques. L*essentiel était de le revoir. Je voulais, si nous devions être séparés, que nos cœurs, au moins, se fussent dit adieu. Â cette pensée d'un adieu, mes yeux se remplirent de larmes.

Tilling entra à ce moment.

— Je vous obéis, comtesse, et... maip... qu'avezvous? Vous avez pleuré... vous pleurez encore ?..

— Moil... mais non... C'est la fumée de la pièce à côté... Prenez un ^icge... Je suis bien aise que vous soyez venu«..

Et moi je suis heureux «que vous m'ayez

BAS LES AKMESt

demandé de Tenir... que tous me Tayez ordonné,

au iiom de ma mère !... Fort de ca souvenir, j'ai pris la résolution de vous dire tout ce que j'ai sur le cœur. Je...

Pourquoi vous iiilerrompez-vous?

— Je crpyais qu'il était plus facile de parler.

— Vous m'avez témoigné tant de coufiance durant cette nuit douloureuse où vous veilliez prés du lit de mort de, votre mére...

— Peudant ces heures solennelles, je n étais plus moi-^méme ; depuis, ma timidité habituelle a repris le dessus. J'ai eumpris que j'avais dépas:5t tous mes droits, et, pour éviter une seconde folie, je vous ai fuie...

— Il m'a semblé, en effet, que vous m'évitiez, mais je n'ai pu comprendre pourquoi.

— Pourquoi ?... Parce que je vous adore...

Je no répondis rien; j'étais trop émue. ïilling se taisait aussi.

Euiia, je me ressaisis, et, rompant le silence: -rr- Pourquoi voulez-vous quitter Vienne ?

— Pour le même motif.

— iSe pouvez- vous revenir sur votre décision?

— Je le pourrais... à la rigueur... puisque mon changement n'est pas encore officiel.

— Restez alors!

Il me prit la main :

— Martha!

C'était la seconde fois qu'il m'appelait par mon

nom; j'aurais voulu que ma réponse lui lit comprendre tout mon amour mais je ne pus que dire, en attachant mes yeux sur les siens :

— Frédéric!

En ce moment, la porte s'ouvrit et luun père entra :

— Ah! te Toilà! le domestiqae me disait que tu n'étais pas chez toi... — Boujour Tiiling !... Hais, au fait, je suis étonné de vous voir après vos adieui J hier

^ Je m pars plus, Excelieuce, je venais pour...

— Pour rendre une visite à ma fille... très bien... C'estune affaire de famille quim amène^Martha.

Tiiling se leva :

— Ma présence serait indiscrète...

— Ma communication n'est pas pressée.

J 'aurais yolontiers envoyé m)n père aux antipodes, avec ses affaires de famille ! lillnig n'avait plus qu à se retirer; mais cet éloignement n;était plus une séparation. Nos pensées et nos cœurs resteraient réunis.

— Quand vous reverrai- je? me demanda-t-ii tout bas, en me baisant la main.

— Demain matin, à neuf heures, au Prater; j y serai à cheval^ lui répondis-je du même ton.

Mon père salua le baron assez froidement, et lorsqu'il fut sorti :

— Que signifie tout ceci? me dcmanda-t-il d'un ton sévère. Tu me fais consigner ta porte et je te trouve en tète-àrtôte avec cet officier.

Je rougis de dépit et d'embarras.

— Quelle est l'affaire de famille dont tu voulais m'entretenir?...

— Celle-ci précisément. Je voulais éloigner ton adorateur pour pouvoir te donner mon opinion^

Je n'admets pas que ma ûlle, la comtesse Dotzky.

s'expose à coiapromeltre sa réputation.

— Cher père, j'ai dans ia personne de mau fils le pins sùr gardien de mon honneur et de ma xéputation ; quant à l'autorité paternelle du comte ÂlthauSt laisse-onoi te rappeler, avec tout le respect que je te dois, qu'en qualité de veuve iiidépenjdante, je n'y suis plus soumise. Je n'ai pas rin- .tention de prendre un amant, eomme tu semblés le croire, niais, dans le cas où je songerais à me remarier, je me réserve le droit de ne consulter que mon cœur.

— Epouser Tilliug !... mais tu n'y songes pas, ce serait désastreux.*. Je préiérerais encore que tu... non, je ne veux pas dire cela... mais tu ne peux sérieusement pas y songer?

— Pourquoi? Tu m'as proposé dernièrement qd lieutenant, un capitaine et un major. Tilling est déjà lieutenant-colonel.

— C'est ce que je déplore.. On pourrait, à la rigueur, excuser ses opinions chez un civil ; mais chez un militaire, elles frisent presque la trahison. II donnerait avec plaisir sa démission pour ne pas s'exposer aux dangers d'une nouvelle campagne, dont il redoute les fatigues et les périls. Il est sans fortune, il est tout naliirel qu'il désire faire un riche

. mariage; mais j'espère que tu ne serviras pas ses calculs; toi, la fille d'un ancien général qui ne compte plus ses campagnes...; toi, la veuve d'uû brave officier tombé au champ d'honneur!

Mon père marchait à grands pas dans le salon; âon visage s'empourprait; sa voix frémissait..* Je

BAS LES ARMES î

me sentais burexcitée moi-mèaie. J'étais révoltée

par ces phrases de convention, ces mots creux dont

il se servait pour dénaturer los sentiments de celui que j'aimais, ei cependant je ne trouvais rien à lui répondre. Puisqu'il avait pu si faussement juger les idées de Tilling, c'est qu'il était absoliiineiit iacapal)le de le comprendre : il n'admettait pasd*aiitre règle morale que la disciplinejinflexible. — Mon Silence put lui donner Tillusion de m avoir confondue et d'avoir étouffé inon projet en germe^ J élais libre heureusement; la désapprobation pa- Vernelle m'aurait affligée, mais ne m'aurait pas empêchée de suivre le penchant de mon cœur, ii'ailleurs, la félicité infinie, qui venait de naitre en moi, était trop vive pour qu'un chagrin sérieux put s'y mêler.

J'éprouvais le lendemain, en me réveillant, le même sentiment d'attente, délicieux, indéfinissable,

^|\ie j'avais connu, enfant, à chaque veille de NoéL Il n'était pas encore 'neuf heures lorsque je descendis de voiture, à l'entrée du Prater, pour monter le cheval qu avait amené mon paielrenier» Le temps était doux, Tair embaumé; le soleil ne se montrait pas. 11 avait plu pendant la nuit ; les arbres itaient d'un vert très tendre et des senteurs humides montaient du sol.

J'avais à peine fait une centaine do pas que j'entendis derrière moi le trot d'un cheval. — Bonjour, Martha, enchanté de te rencontrer*

iO

C'était Conrad, rinévitable Conrad. Cette fois,

il était de trop, li est certain que le Prater n'étant pas ma propriété privée, je ne devais pas être étonnée que, par ces belles matinées de priiH temps, l'allée des cavaliers fût remplie de promeneurs. Comment avais«je pu être assez maladroite pour supposer qu'ici un reaJez-vous ne serait point troublé?

Althaus avait fait prendre à son cheval l'allure du mien, et se proposait, évidemment, de m'escorter. Âu même instant j'aperçus Tilling.

— Tun'iirnores pas, n'est-ce pas, Conrad, quelle fidèle alliée tu as en moi; tu sais tous mes eilorts pour te gagner le cœur de Lilli?

— Je les sais, ô la plus généreuse des cousines!

— Je lui faisais, hier soir encore, Ténumératioiz de toutes tes qualités, car tu es yraiment un charmant garçon : complaisant, .discret, plein de tact...

— Quel service as-tu à me demander?

— De vouloir bien donner un coup de cravache à ton cheval pour qu'il t'emporte un peu plus

loin.

Tilling était déjà tout près de nous. Le regard de

Conrad all;i ilo lui à moi; il rno dit adieu de la tète, sourit et s'éloigna au triple galop*

— Encore cet Althaus !

Ce lut avec celte exclamation que m'aborda Tilling. Son ton et sa physionomie trahissaient une certaine jalousie ; j'en éprouvai de la joie.

— iist-ce a mon approche qu'il s'est ainsi sauvé| ou son cheval lui a*t-il gagné la main ?

BAS LES AilMES I

— JeFai reuTuve pour,..

— Comtesse Martba ! poorqaoi faui^il que je tous trouve justement avec cet Allhaus? Igiiorez-TOUS *qu on le dit amoureux de sa eou^ioe?

— C'est exact.

— Et qu'il cherche à se faire agréer ?

— De plus en plus exact.

— Et ne désespère pas de réussir?

— En eliet.

Tilliog se tut. Souriant de bonbeur je le regardai

bien en lace.

— Vos yeux démentent vos paroles, reprit -il après un instant de silence, car ils scnibK at me dire : Allhaus m aime sans espoir.

— Mais il ne m'aime pas du tout; c'est à ma soeur Lilii que s'adressent ses hommages.

— Oh! de quel poids vous me délivrez! C'est en partie à cause de cet homme que je voulais quitter Vienne. Je n'aurais pu supporter de le voir...

— Quels autres motifs aviez-vous encore?

— La crainte de voir graiitlir ma p^ission et de ne pouvoir la dissimuler; je sentais qu'elle me ren* dait malheureux et ridicule à la fois.

— Vous sentez-vous malheurenx. aujourd'hui?

— Oh! Martha! Je vis depuis hier dans un trouble délicieux. Il me semlilr' que je fais un rêve, el que je vais brusquement retomber dans la douloureuse réalité. Mon amour est, au fond, sans espoir. Qu'ai-je à vous otfrir? Aujourd'hui votre bienveillance me sourit ; demain..*^ un pam pl\]\^ tard, vous me retire** fez cette faveur imméritée pt me plonirerez dans un abime de di^^^^poif^. Je ne me reconnais plus

m . BAS LES ARMES!

moi-même : tnoi, d'ordinaire' si calme, si terre à terre,., je parle par hyi^erboles... Mais rien ae me parait exagéré quand il s'agit de vous. Il est eo votre |»oLivoir do me rendre le plus heureux ou le plus misérable des hommes...

— Si nous parlions aussi un peu de mes propres angoi>ses... Cette princesse?...

— Ce commérage est donc venu jusqu'à tous... il n'y a absokimont rien de vrai...

— Vous niez?... Vous ne pouvez iaire autrement.

— A Tégard de la femme dont il s'agit, Viiomme le plus réservé n'est pas tenu à tant de discrétion. Son cœur appartient maintenant — pour combien de temps, je l'ignore — à un artiste du Burgtheater. £t d'ailleurs, aurais-je quitté Vienne s! ce bruit eût

été londé ?

— La jalousie résiste à la logique. Vous aurais-je donné rendez-vous ici si j'y étais venue pour

rencontrer mon cousin ?

— Je dois me faire violence, Martha, pour che-

vauclier tranquillement à vos côtés... Je voudrais pouvoir porter à mes lèvres votre main adorée.

— Cher Frédéric, de telles démonstrations ne sont point nécessaires ; on peut en dire autant avec un simple mot que par un...

— Un baiser.

A ce mot, nous tressaillîmes tous deux; nos regards se cherchèrent et nous sentîmes que Ton peut aussi s'embrasser des yeux.

Tilling reprit le premier :

— Depuis quand?...

Je compris cette question incomplète.

— Depuis ce diuer chez mon père, repoudis*je... et vous ?

— Vous?... Ce « vous « est une dissonance. Jo voudrais que votre question me lût autrement lormulée.

— Et... toi?

— Moi, depuis le même soir ; mais je ne m'en

suis rendu compte qu'au lit de mort de ma mère... Comme en ce moment douloureux ma pensée volait vers toi !

— Je Fai bien compris... tandis que loi... tu n'as pas saisi le langage de cette petite rose rouge que j'avais placée parmi les camélias pâles de la couionne mortuaire; sinon, m'aurais-tu évitée de la sorte ? Je ne comprendsi encore ni cette attitude, ni ta résolution de quitter Vienne...

— Je voulais te luir, parce que je ne pouvais nourrir Tespoir de te posséder. Lorsqu'au nom du souvenir de ma mère, tu m'as ordonné de venir et de rester, alors, seulement, j'ai senti que je pourrais te consacrer ma vie.

— Ce qui revient à dire que si je ne me fusse jetée à ta tète, iu n'aurais jamais parlé ?

— Je te voyais entourée d'adorateurs; je n'ai pas voulu me mêler .à cette cohue.

. — Tous ces prétendants ne voient en moi que la riche veuve.

— Voilà bien la pensée qui me retenait : « la riche veuve! » Et moi, a l'olficier sans f(3rtuno! » J'aurais préléré mourir que d être soupçonné du sentiment que tu prêtes à la foule de tes prétendants^

— Je ne t'aurais Jamais soupçonné, toi si Her^ si noble... si^ généreux, d'une pareille vilenie.

— D'où te vient tant de confiance, alors que tu me connais si peu ?

Nous poursuivîmes longtemps cet échange de questions. Je lui avouai Taltrait qu'avaient exercé sur moi ses opinions sur la guerre. Ce que j*avais senti et ]H usé en secret, il Tavait, lui, proclamé avec une pariaite indépendance d'esprit. J'avais compris par là que son cœur s'élevait au-dessus des intérêts de sa profession, que son esprit dépassait les idées de son temps. Oui, cela avait bien été le point de départ de mon amour. Que de « parce que » trouvai-je encore à répondre à ses nombreux « pourquoi? » Parce que son extérieur était si séduisant! Parce que sa voix était en même temps si ferme et si douce ! Parce qu'il s'était montré si bon fils, parce que...

— jbiltoi? Pourquoi m'aimes-tu? lui demandaije, interrompant soudain mon énumération.

• — Pour mille raisons, et pour une seule.

— Voyons d'abord les jnille.

— Ton grand cœur... tes beaux yeux... ton intelligence élevée... ton duux sourire... ton esprit étiiicelant... ta main si blanche... la dignité de ton maintien... ta ma^nifiaue...

— Assez, assez... inutile d'aller jusqu'au bout... dis-moi plutôt la raison unique.

— C'est plus simple, en effet : Je t'aime, Martba, parce que je t'aime.

BAS L£S ARMëSI

En quittant le Prater, je me rendis directement

chez moapère. Je prévoyais que Tentrevue serait pénible, et je désirais en Unir au plus tôt.

Lorsque j'entrai dans sa chambre, mon père était encore assis devant son déjeuner, parcourant les journaux. Tante, auprès de lui, Usait aussi.

Mon père, quelque peu surpris de la brusquerie de mon entrée, leva les yeux, et tante Marie posa dur ses genoux son Fremdenblatt.

— Te voilà de bien bonne heure... en costume d amazone. ». que signifie?

Je les embrassai foos deux, et, me jetant dan^ uu fauteuil :

— Cela signifie, dis-je, que je reviens d'une

promenade au Prater ou s'est passé un événement que je veux vous communiquer sans délai; vous voyez, je n'ai même pas pris le temps de passer chez moi pour changer de toilette.

— Raconte vite, repartit mon père, en allumant an cigare, notre curiosité est excitée.

J hésitai un instant; puis, je compris qu'il valait mieni: tout brusquer.

— Je suis fiancée.

Tante Marie leva les mains an ciel, mon père fronça le sourcil :

— J'espère que...

Je ne le laissai pas "achever :

— Je suis fiancée avec ?iri homme que j'aime, que j estime, auprès duquel je crois pouvoir être

m BAS LES ARMES!

parfaitement heureuse... avec le baron Frédéric

Tilling.

Mou père se leva arec vivacité :

— Nous y voilà!... Après tout ce que je L'ai dil hier!

Tante Marie secoua la tète :

— J'aiiicus préféré une autre alliance; le baron Tilling n'est pas un parti pour toi... il doit n'avoir aucune fdrtune... et puis.*, ses principes... ses sentiments.

— Ses principes, ses sentiments sont en comma-

nion avec les miens. Quant à rechercher ce qu on appelle un parti, quel besoin en ai-je? Père !... cher petit père ! ne me regarde donc point d'un air si sévère... ne me gâte pas la grainle joie que j'éprouv<^

— Mais, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton fort radouci — comme toujours, un peu de càlinerie avait suffi à le désarmer — ce n*est que ton boaheur que je cherche ; à ta place je ne pourrais être heureuse avec un militaire qui ne serait pas militaire dans l ame.

— Mais ce n'est pas toi qui épouses Tilling,

remarqua judicieusement tante Marie. La qiK^stion militaire serait pour moi bien secondaire, mais je ne puis admettre qu'un homme s'exprime sur le Dieu lie la Bible eu termes aussi peu respectueux que le lit dernièrement Tilling.

— Mais, tante, remarque que ce n'est pas toi non pins qui épouse Tilling.

— Enfin!... tu es libre... ajouta mon père avec un soupir, en se rasseyant. Tilling duiinem naturellement sa démission 1

— Nous n^en avons point, encore parlé. Je le

préférerais, mais je crains qu'il n'y veuille consentir.

— Qaand je pense que tu as refusé un prince, mnrmura tante Marie, et que tu vas mainteuaut descendre Fécheile sociale 1

— Que vous êtes contrariants fous deux ! Et cependant vous prétendez m'aimer! Je viens à voos en vous disant toute la joie que j'éprouve, et, au lieu de vous en réjouir, vous faites loules :>oi lès d'objections pour empoisonner mon bonheur. Ët quelles objections, grand Dieu.: le militarisme... Jekovah... Téciielie sociale !

Je réussis, au bout d,^une demi-heure^ à amadouer mes vieux parents. Je craignais^ jo l'avoue, une plus longue résistance de la part de mon père*. Il est probable que, devant le fait accompli, il sentit toute opposition luutile. Il se peut aussi que le bonheur qui rayonnait dans mes yeux et vibrait dans ma voix ait triomphé de son mécontentement, et qu!il en eût inconsciemment subi la coatagiou. Bref, lorsque je m'en allai, il m'embrassa affectueusement et me promit de venir chez moi, le soir même, saluer son futur gendre.

JVais réuni pour le thé les membres de la iamiUej je présentai à tous les miens Frédéric comme mon fiancé.

Rosa et Lilli étaient ravies. Conrad s'écria :

— £h! bienyLilli^ prends doue exemple sur ta

Quant à mon père, il avait, ou vraimont surmonté son antipathie, ou^ par affection pour moi,

réussi à la dissimuler» Tante Marie était atteodrie, émue.

— Les mariages soot écrits dans le ciel, nous dit-elle. J'espère qu*ayec la bénédiction de Diea le

votre tournera à voire plus grand bonheur* J'implorerai le Seigneur chaque jour pour tous.

Mon petit Rodolphe fut aussi présenté à son futur u nouveau papa ». Avec quelle profonde et douce émotion je vis celui que j'aimais prendre mon enfant cians ses bras et l'embrasser tendrement, en lui disant : « Nous ferons de toi a& homme, cher petit ! »

Dans le courant de la soirée, mon père revint sur ridée de démission qu'il supposait à Tiliing*

— Je pense que vous allez abandonner votre carrière. Puisque vous n'êtes pas partisan de la guerre...

Frédéric releva ta tète d'un air surpris :

— Abandonner ma carrière? Mais je n*en ai pas diantre. Il n'est pas besoin d*être partisan de la guerre pour remplir son devoir militaire..* pas plus qu'un médecin n'est tena d'avoir de goût pour le cancer et uu magistrat pour le vol.

— Vous nous avez déjà dit cela, interrompit mou père.

— Abandonner ma carrière? Mais pourquoi?

— Pour épargner à votre femme, répondit taote Marie, les ennuis de la rie de garnison et, en cas de guerre, les angoisses... qu'il est^ au fond, bien ridicule de se donner, car...

— Les motifs que vous indiquez, Madame,- sont d'un grand poids. Mon but unique sera, en effet,

a eparguer à Martha, les ennuis et les ditûcultés de la rie ; mais les inconvénients de ilnaclion seraient, je crois, plus grands que ceux de la vie de garnison; le danger de voir ma démission attribuée à la paresse ou à la lâcheté serait pire pour moi que les périls d'une campagne. Une pareille pensée lie m'a pas même effleuré l'esprit. Â vous non plu s 5 Martha?

— Si j'en faisais cependant, une condition.

— Vous ne le ferez point, car vous me forceriez à renoncer à mon bonheur. Vous êtes riche; je ne possède que mon grade ; je ne puis songer à m'en démettre; ce serait contraire à ma dignité, à tous mes principes d'iionneur.

— Bravo, Tiiling ! s'écria mon père, me voilà tout à fait réconcilié avec votre mariasse. C'eut été une faute grave d abandonner votre situation; vous allez être nommé colonel; vous arriverez certainement général. Pourquoi môme n'as[)ireriez-vous pas au poste de commandant en chef, et môme de ministre de la guerre? Votre femme n'en serait-elle pas heureuse et Uattée ?

Cette perspective n'était point du tout faite pour me séduire; j'aurais infiniment préféré menei, avec celui que j'aimais, une vie retirée dans une campagne. J'approuvais cependant sa résolution.' Elle le mettait à l'abri des soupeuns de mon père, que le monde eût certainement partagés.

— Oui, oui, continua mon père, tout à fait réconcilié : . car, je ne vous cacherai pas que j'ai cru tout d'abord que vous visiez surtout à... — ne prenez donc point cet air oilensé — que vous pouviez

aussi souger à démissionner, en quoi vous auriez eu grand tort... Martba ^st iille de militaire, veave de militaire ; je ne pense pas qu'un ci?il aurait pu lui plaire pour de bon.

Tiliing ne put s'empêcher de sourire; il répondit

à iiioii père :

— Je crois, en effet, que c'est de mon uniforme qu'elle est éprise.

Notre mariage fut célébré au mois de septembre.

Tiiiiiig avait obtenu pour notre voyage de noce un congé de deux mois. Berlin fut notre première étape. J'avais exprimé le désir d'aller déposer une couronne sur la tombe de la mère de mon mari et de commencer notre nouvelle vie par ce pèlerinage.

Après notre course au cimetière, notre première visite, à Berlin, fut pour une tante de Frédéric, one

sœur de sa mère, M"*' Cornéiie de Tessow. Je jugeai par son amabilité et sa supériorité intellectuelle de ce qu'avait dû être la mère de Frédéric. Cette tante était veuve d'un général prussien; elle avait un fils unique qui venait d'être nommé Itentenant.

Je n'ai jamais vu de plus beau jeune homme qa^ Frédéric de Tessow. L'intimité du fils et de la mère était touchante. Témoia de l'orgueil avec lequel elle contemplait son fils^ et de la tendresse que celai-ci

téiiiui^iiait à sia mère, j'entrevoyais l'époque où

mou petit RûJulphe, devenu grand, me donaerait les mêmes joies.

— Mais, comment, demandai-je à mon mari, une mère peut-elle laisser embrasser à son fils unique ane carrière aussi dangereuse que celle des armes?

— Il est, ma chère, des réilexioos très simples qui échappent à tout le monde, des faits qui s'imposent, mais dont personne ue tient ( unipte; par exemple, on ne veut pas entendre parler des dangers ' du métier militaire. Il est admis que Ton doit les braver et que » Ton en revient presque toujours »«. D'ailleurs, quelle position plus agréable peut-il y avoir pour un jeune noble prussien que celle d'officier de cavalerie?

Je paraissais plaire à tante Cornélie.

— Hélas! soupira-t-elie un jour, pourquoi ma pauvre sœur n Vt-elle pas joui du bonheur de posséder une belle-fillo telle que toi et de savoir son Frédéric heureux! Elle désirait tant le voir marié!... Mais il avait un idéal conjugal si élevé...

— i^as tant que cela, chère tante, puisqu'il m'a épousée..,

— Une pêche aux compliments, coinme dis^Mit les Anglais. Je voudrais bien que mon Gottiried eût une pareille chance. Je suis impatiente de me voir entourée de petits-enfants, et, cependuat, il faut attendre : mon fils n'a que vingt et un ans.

— Il tournera encore bien des tôtes et troublera bien des cœurs.

J'en doute; c'est un si honnête garçon I II rendra une femme bien heureuse.

— Comme Frédéric, la sienne.

— Tu ne peux encore le savoir, ciière nièce; nous en reparlerons dans dix ans. Je n^'entends exprimer par la aucun doute sur votre bonheur, je crois i'ermement qu'il sera durable*

Après Berlin nous visitâmes plusieurs villes d'eaux. A part mou petit voyage en Italie avecArno — dont je n'avais, da reste, conservé qu'un très vague souvenir — je n'étais jamais sortie de chex / moi. Je découvrais des pays inconnus, des mœurs, des individus nouveaux. Si je n'avais été séparée de mon petit Rodolphe, j'aurais proposé à Frédéric de prolonger indéfiniment notre voyage. J aurais voulu visiter avec lui le monde entier. Que d'attraits dans cette existence errante ! Quel trésor Je souvenirs n'aurions-nous pas amassé ! Si j'en eusse

lait la jiropositiun à Frédéric, il m aurait sans doute répondu que le but de 1 existence ne saurait ètr6 un perpétuel voyage de noce... que son congé ne durait que deux mois... et une foule d'autres choses parfaitement raisonnables.

Nous visitâmes Baden-Baden, Homburg et Wîesbad(»n. Au contact des étrangers, je m'aperçus que Frédéric possédait parfaitement le français et langlais. Cela le lit encore monter dans mon estime. Chaque jour, du reste, je lui découvrais de nouvelles qualités : une grande douceur, de la gaîté, une v ive sensibilité devant les beautés de la nature et de Fart : une promenade sur le Rhin le ravissait; au Ihéàlre, lorsqu'un artiste se surpassait, sa physionomie rayonnait de plaisir.

Ces deux mois passèrent malheureusement trte

BAS LES AHMES!

vite. Frédéric tenta, mais en vain^ d'obtenir une prolongation de congé. La première contrariété que

j'éprouvai depuis notre mai iaiie lui 1 arrivée de la ienille ofiicieUe qui nous intimait fort sèchement Tordre de retour.

— Est-ce cela qu'on appelle la liberté? m'écriaije en jetant sur la table le fâcheux papier.

— Mais, chère « souveraine me répondit Tilling, en souriant, je ne me ligure pas le moins du monde être libre.

— Si j'étais vraiment ta souveraine, je t'ordonnerais d'abandonner ta carrière et de ne vivre que pour moi.

— Mais il a été entendu...

— C'est vrai... J^ài dû me soumettre... èt au iuad je i apjjrouve... mon cher et fier mari!

Âu retour de notre voyage nous dûmes nous fixer

à Olmùlz, petite ville fortifiée de Mora'.ie, où le régiment de Frédéric était en garnison. ^Nous y vécûmes dans une complète retraite. En dehors de nos heures de service, lui comme lieutenaut-culonel à la caserne de dragons, moi, comme mère auprès de mon petit Rodolphe, nous ne vivions que Tun pour Tautre. J'échangeai avec les femmes d'offîciers les visites obligatoires, mais sans nouer (le relations intimes; je n'avais aucune envie d'entendre les commérages de la ville et les histoires de domestiques. Frédéric, de son côté, n'avait aucun goût pour les parties de cartes du générai ni pour

BAS L£S AUMËSl

les libations des officiers. Le monde dans lequel nous vivions — surtout pendant les soirées — était

aubsi éloigné du monde social d'Oimutz que la terre du ciel. Nous lisidns surtout des ouvrages scientifiques qui nous <'nseij2:naient les merveilles de la nature, qui nous eutrainaient dans les prolondeurs du globe, nous élevaient dans les espaces célestes, nous dévoilaient les mystères du monde des infiniment petits. Plus Tunivers se révélait grand à nos yeux, plus nous paraissait misérablement petit le ' cercle où vivotait la société d'OIpiùtz.

Nos lectures embrassaient aussi d'autres branches de la pensée et de la spéculation humaines. Je repris, par exemple, pour la troisième fois, mon cher Bûckle. Frédéric l'admira autant.que moi. Nous ne négligions pas, non plus, les poètes et les romanciers. C'est ainsi que nous faisions de nos soirées de véritables fêtes de Tesprit, tandis que le reste de notre vie n'était qu une longue fêle ininterrompue du cœur. Notre affection grandissait chaque jour : ce que la passion perdait en violence, notre tendresse et notre estime mutuelles le gagnaient en profondeur. J'étais ravie des rapports qui s'établissaient entre Frédéric et Rodolphe : ils étaient les meilleurs camarades du monde. Frédéric était prèsque le plus enfant des deux. Il prétendait ne pas aimer les enfants, mais Rodolphe était le fils de sa chère Martha ; et puis il câlinait si affectueusement son beau-père! Nous faisions beaucoup de plans pour Tavenir de mon fils : Soldat?... Non certes! il n'y anrait aucune disposition, car notre système d'éducation ne développerait pas chez lui l'amour

de la gloire iiûlitaire. Dipluiiialt; ? Ppiit-èlre; mais nous en lerioDS plus probablement un agriculteur. Héritier du majorât de la famille Dotzky, qui devait lui revenir à la mort d'un vieil oncle d'Arno, il trouverait une occupation suffisante dans Tadminis* tration de ses domaines ; il épouserait sa petite fiancée Béatrix et pourrait jouir d'un bonheur parfait. Nous nous sentions si heureux que nous aurions voulu pouvoir assurer des trésors de félicité à l'humanité entière et aux générations futures pardessus le marché.

Pourtant, nous songions aux maux qui accablent i humanité : la misère, Tignoranee, Toppression et

surtout, le plus ttMTible : la guerre. Ah! si nous avions pu contribuer à la iiaire disparaître ! Mais ce beau rêve de voir tout le monde heureux n'était, hélas ! qu'une chimère I

A Noël, nous allâmes à Vienne passer les tètes en femille. Mon père était maintenant dans les meilleurs termes avec Frédéric. Sa conviction, comme celle de tante Marie, était bien que je n'avais pas fait un beau mariage, mais ils ne pouvaient mécoanaitre que Frédéric me rendait parfaitement heureuse et ils lui en savaient gré. Conrad Âlthau s était toujours un familier de la maison; il nie parut avoir tût quelques progrès dans les bonnes grâces de Lilli.

Notre fête de Noël fui tics ^aio : nous écliaugeàmes une masse de cadeaux; mon petit Rodolphe fut naturellement le roi de la féte; mais personne ne fut oublié. J'oiïris à Frédéric un objet doat la vue lui fit pousser un cri de joie : c'était presse-papier en forme de cigogne; l'oiseau te-

130 BAS LES AHMËS l

nait dans son bec un papier sur lequel j'avais écrit

de ma main : « J'apporterai quelque chose en juillet prochain. »

Frédéric m'embrassa avec impétuosité et, sans

la prés<Mi(:r^ des autres, il se fût certainement livré à quelque loUe démonstration de joie.

Le même jour toute la famille se trouva de nouveau réunie chez mon pèrej il n'y avait d étrangers que le ministre « Ëridemment » et le docteur Bresser. En rions rrtronvant autour de cette table, je ne pus m'empècher de songer à cette soirée où nous eûmes, Frédéric et moi, la première intuition de notre amour. Le docteur Bresser eut la même pensée.

— Vous souvenez-vous, nous dit-il, de ma partie de piquet avec votre père, pendant que vous causiez si intimement? Je paraissais fort absorbé dans iiioii jeu, je n on avais pas moins Toreille tendue de votre côté. Je ne distinguais pas vos paroles, mais, au son des voix, j'eus le pressentiment que j avais devant moi deux futurs époux ; tout à l'heure, en vous contemplant, je me disais que vous étiez et demeureriez un heureux couple.

. — J'admire votre perspicacité, docteur. Oui, nous sommes heureux. Le serons-nous toujours?... Cela ne déj>eii»l |>a.s de nous.*. Un danger plane sans cesse sur le bonheur.

— Que pouvez-vous craindre?

— Lu mort.

— Oai... aq fait! Je n'y songeais pas. Ha profes- »

sioD me donne cependant mainte occasion de ren- :ontrer la commère, mais je ne pense pas à elle. ËUe se tient, d'aillenrd, à distance de ceux qui sont jeunes et vigoureux comme vous.

Qae servent au soldat la jeunesse et la santé?

— Chassez de semblables idées, chère baronne; il n'y a point de guerre en perspective; n'est-ce pas, Excellence? demanda-t-il en se tournant vers le ministre, il n'y a pas de point noir, à l'hui izon?

— Le mot point » est impropre, répondit rtiomme d'Etat; il s'agit plutôt, aujourd'hui, d'un çTûs nuage.,. ^

Je frissonnai jusqu'aux moelles.

— Comment? Que voulez-vous dire?

— Le Danemark fait par trop des siennes.

— Âh! c'est du Danemark qu'il s'agit? Alors le îiuage ne nous menace pas. Il m'est toujours très pénible d'apprendre que l'on va se battre quelque P^rt; je plains, certes, les Danois.., seulement, je suis moins épouvantée.

— Mais, remarqua mon père, quand même 'Aatriche prendrait paît an conflit pour défendre ^ôs droits du bciiieswig-Uoisteio nous ne risquerons rien. Une campagne, même malheureuse,

û entraînerait pour nous aucune perte territoriale,

— Crois-tu, mon père, que si nos troupes devaient Dîareher, je songerais un seul instant au territoire autriehien, aux droits du Schlesvrig, ou aux abus de

l^nvoir du Danemark? Je ne verrais qu'une chose ; ^6 danger menaçant ceux que j'aime.

— L'intérêt individuel disparait, ma chère enfant, devant la raison d*Élat. Comme je le le disais, si nous éii venons aux mains avec les Danois, nous ne pouvons qu'y gagner une meilleure position dans la CoiilÏMléralion gerniaïuque. Je rêve de revoir, un jour, sur la tète d'un Habsbourg, cette couronne impériale qui fut si longtemps leur apanage. L'hégémonie nous est assurée, mais cela ne sufût pas. Je regarderais une guerre avec le Danemark comme une excellente occasion de prendre non seulement notre revanche de 1859, mais encore de nous assurer dans la Confédération une situation qui nous dédommagerait de la perte de la Loiiibardie. Qui sait même si notre accroissement dlniluence ne nous permettrait pas, un jour, de reprendre cette province?

Je regardai Frédéric; il n'avait pas entendu

et causait gaiment avec Lilli. Une douleur aiguë m'avait traversé ràme..* La guerre I... Et lui, mon bien-aimé, mon trésor le plus précieux, de* vrait partir... s'exposer à être muliié... tué! L'enfant que je portais, dont Tespérance lui avait, hier, causé tant de joie, devrait naître orphelin!,.. Détruit... détruit à jamais, noire pauvre bonheur à peine éclosi Et pourquoi? Pour favoriser Taccroissement problématique de rAufriche... mais surtout pour le plaisir de prononcer des phrases ronflantes, dignes tout au plus d'une composition scolaire ou d'une [iroclamation aux troupes! Mais ne pouvait-on prévenir... empêcher ce conflit? Mais, si tous les esprits raisonnables, toutes les consciences droites, tous les cœurs bons se réu-

nissaient pour s^opposer à la calamité qui nous

menace?... M'adressaiit au ministre :

— Dites... les choses eu sont-elles là? Vous, les ministres, les diplomates, tous ne pouviez donc pas prévenir le coullit? -

— Croyez-Tous, baronne, que notre mission soit de maintenir la paix perpétuelle? Ce serait certes iiienboau, mais c'est impossible. Nous ne sommes là que pour veiller sur l'intérêt de nos dynasties et de nos États respectifs, nous opposera tout amoindrissement de leur puissance, favoriser , au contraire, leur développement, défendre avec un soin JaloQi I honneur du pays, venger les injures qui lui sont faites.

Bref, interrompis-je, vous cherchez à nuire le plus possible à l'ennemi — c'est-à-dire aux autres États — et, lorsqu'il survient un conflit', vous alfirmez avec entêtement que vous êtes dans votre ^roit, quand vous savez fort bien avoir tort... C'est lïien cela, n'est-ce pas?

— Certainement I

— Et vous persistez jusqu'à ce que les deux antagonistes perdent patieuce et en viennent aux lûaiiis... mais c'est biorrible!...

Gomment régler autrement les différends entre peuples?

Comment règle-t-on les procès entre gens civilisés?

— Par un jugement j mais les nations n'accepte- ^ient pas ce procédé.

Pas plus que les sauvages, repartit h' (lecteur vtaant k la rescousse* Donc, dans leurs rapports

134 BAS LES ARMES l

entre eux, les peuples en sont toujours à l'étal de barbarie, et il s'écoulera bien du temps encore avant qu'ils acceptent l'arbitrage international.

— Ils ne Taccepteront jamais 1 s écria mon père. Il est des choses qui ne peuvent s'arranger que par les armes : les grandes puissances ne se soumettront pas plus à un tribunal que deux gentil^ hommes ne vont régler un différend en justice. !

— Le duel est aussi une coutume immorale ei, barbare. ^

— Mais que vous ne pouvez changer, docteur,

— Âu moins je ne veux pas 1 approuver, Ëxcellence !

— Qu'en pensez-vous? demanda mQu père à

reçu un soufflet, on doit aller devant un tribunal réclamer cinq florins d indemnité?

— Je ne le ferais certes pas !

— Vous provoqueriez rinsuUeur?

— Évidemment.

— Ha! ha! docteur!... ah! ahl Martha 1 Enten^ dez-vous? Tilling, qui n'est évidemment pas un défenseur de la guerre, approuve le duel.

— L'approuver'? oli non! J'ai simplement voulu dire que, le cas échéant, je ne reculerais pas devant un duel, et ce ne serait pas mon premier. Jd me battrais, tout comme je repartirais en campagne, s'il le fallait. Je me soumets aux prescrip-j tîons de l'honneur, ce qui nMmplique point que, telles qu'elles sont comprises, eiies répondent à mofl| idéal moral. J'espère que, graduellement, à mesure | que ridéal moral s'élèvera, la notion de l'honneur

se modiiiera. Un jour viendra où l'injure imméritée attirera le mépris sur son auteur et non sur sa victime. Jusque la...

— Nous pourrons alteodre longtemps^ inlerrompit mon père. Certainement, tant qu il y aura des nobles...

— Mais il n'y en aura pas toujours, répliqua le

docteur.

— Ohl oh! Vous voulez aussi supprimer la noblesse, monsieur le radical?

— La noblesse féodale, certainement.

— Il a raison, dit TiUing. Ce qu il faut à 1 avenir, ce sont de nobles coeurs :

— Et ces nobles cœurs de l'avenir accepteront les soufflets?

— Ils n'en donneront pas.

— Ils ne se défendront pas non plus, lorsqu une nation Yoisine les attaquera?

— Une nation n'attaquera pas plus alors sa voisine que, de nos jours, les propriétaires des châteaux ne tombent les uns sur les autres. Les châtelains n'ont plus besoin d'entretenir des troupes à leur solde, de môme...

— L'État de Tavenir se passera d armée? Et que deviendrez-vous alors, vous, les officiers?..*

L'ancienne querelle s'était ravivée. La discussion se prolongea encore quelque temps. J'étais suspendue aux lèvres de Frédéric; j'étais si heureuse de lui entendre défendre avec tant de ferveur la cause d'une moralité supérieure I je lui appliquais en pensée le terme dont il venait de se seryvir : Kobie cœur !

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