‹ Bas les armes Avec un avantpropos de Gaston MochChapitre 8 sur 8 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Lorsque je reprib coascMînce de moi-iiiôme, la paix était coecloe, la Gommum écrasée.

Pendant plusienrs semaines, j'avais vécn ém QD état d'hébétement complet. .On prétendit que c'était le typhus; mais, je crois, pour mon compte, qoe ce fut an accès de folie.

Il ne me restait du passé qu un souvenir coiilus de détonations et de lueurs d'incendie. Les récits d'horreur et d'incendie qu'on m'avait contés s'étaient mêlés, dans mon cerveau, à mes propres divagations.

Si je pus, lors de ma s:uêrison, résister à la tentation du suicide, c'est à mes enfants que je le dois. Je devais vivre pour eux. Déjà, le jour même du drame, Rodolphe m'avait retenue. « Mourir! mourir!... je veux mourir! » m'étais-je écriée, en tombant à genoux et en sanglotant Deux petits bras m'étreignirent, et je rencontrai un regard si doux, si triste, si suppliant : u Mère ! »

Jusqu'à ce jour, l'enfant ne m'avait appelée que

(iS BAS LES ARMES !

<( roainaQ ». Jo compris toot le sens de ce mot bou-

veau 11 iii^ail : <v Tu n os pas seule, lu as un fils, qui soutire avec toi, qui t'adore, qui te respecte, qui n'a que toi au monde. Mère, n'abandonne pas

ton enfautî - dp pus que balbutier à mon tour : ; Mon tils! mon liisi »

La pensée de ma fllle... de « sa » fille me tra- {

versa aussi le cœur, et je consentis à vivre. i Mais le coup avait été trop violent : ma raison j en fui ébranlée. Pendant toule une année J^eus des j accôs «Je Hielancolie, accoin{>agnés de troubles céré- | braux. Ces crises allèrent s'espaçaot toujours davan- ! tage. Dix-huit années ont passé depuis ce 20 jan- ^ vier 1871; elles ont disparu, mais jamais le temps i — liussé-je vivre cent ans — n atténuera l immensité de mon chagrin. Maintenant, je reprends inté- ' rèt aux événement et aux détails de noire vie de ' iamiile; je partage si bien le bonheur de mes enfants qu'il me semble éprouver encore, de temps à antre, connne de la jdie de vivre. Et. cependant, d n'y a pas une nuit où ma douleur ne me ressaisisse. Mon âme vit une double existence. Il y a, au plus piuloiid de mon être, comme une seconde conscience, qui conserve toujours intacts Thorrible souvenir et la douleur fidèle. Ce second moi — quand le premier estendoi mi — reprend ses droits, et réveille 1 autre, comme pour le rappeler à la commune douleur. Toutes les nuits, à la même heure, je me réveille avec une sensaliuii d'indicible angoisse, mon cœur se contracte, il me semble que je vais pleurer, sanc^loter. Il s'écoule quelques se- .l'oudes avant que le moi réveillé sache pourquoi

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Tautre moi est si malheureux. J'éprouve, eu même temps» un sentiment d'immense compassion pour tont le genre humain : Oh! pauvres, pauvres hommes!... Puis j entends hurler.., je rois agoniser, sur des champs de bataille, d*innombrables créa* tnres humaines... et je me souviens que mon bienaimé...

Mais, chose étrange, mes rêves ne me retracent que les souvenirs de notre existence heureuse. Pendant mon sommeil, il m'arrive, ^ouveut, de causer avec lui comme s'il était encore rivant. Bien des scènes de joie du passé revivent dans mon imagination : notre réunion après la guerre du Schleswig- Uolstein; nos enfantillages auprès in berceau de Sylvia; nos excursions dans les montagnes en Suisse ; nos heures de lecture et d'étude; et quelquefois aussi, cette vision anticipée de notre vieillesse, où, par un soleil couchant, mon Frédéric à cheveux blancs émoudait les rosiers du parc, eu me disant, avec un sourire : « N'est-ce pas que nous formons un délicieux couple de bons vieux? »

Je û ai jamais quitté le deuil; pas même le jour du mariage de mon fils. Lorsqu'on a aimé, possédé, perdu de la sorte uu mari comme le mien, Tamour doit être « plus fort que la mort », et le ressentiment, le désir de le venger ne peuvent s'éteindre.

Mais sur qui me venger?Les hommes qui l'assassinèrent n'en sont pas responsables. La seule coupable, c'est la guerre, et, quelque impuissantes que paissent être mes représailles, c est contre elle qu'il faut les diriger.

Mon fils Rodolphe partage mes idées. Il n'en a

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pas moins fait ion service militaire: si demain éclatait l'immense guerre européenne dont nous sommes menacés^ il loi faodraii marcher à la £rMtière. Ainsi je puis être appelée à voir ce que j'ai iUt plu^ cher au monde sacrifié encore à rexécrable Moloch. Oh ! alors cette fois la folie me ressaisirait, et pour toujours.

Mais, s il m'était donaé d'assister au triomphe de la justice et de rhomanité? Qui sait? Leurs pr^ grès s'nffirment chaque jour, et des sociétés, sans cesse piusiiuuiiireuses, portent la bonne parole dans toutes les classes sociales.

A partir du 20 janvier 1871, je n'ai pins rieu écrit dans mon journal : à cette date finit 1 hiâtoire de ma ?ie. J*ai seulement ajouté quelques notes i notre protocole de paix,

Durant les premières années qui suivirent la guerre franco-allemande, je n'eus que bien rarement l'occasion de noter quelque nouvelle favorable à la paix. Les deux plus grandes nations du conti* nent n'entretenaient que des pensées de guerre : l'une par orgueil de la victoire ; l'autre dans l'espoir d une rr\ iiiciii». L'exaltation se calma peu à j)eu. De ce côté du Rhin, on acclama avec moins de frénésie la statue de la Germanie ; de l'autre on couvrit do moins de crèi>es celle de la ville de Strasbourg, Enfin, au bout de dix ans, la voix d'un apètre de la paix se fil entendre. Blûntscfali, le professeur droit international, le grand juriste, avec lequel Frédéric était en relation, entreprit de consulter un certain nombre de gouvernements et d'hommes politiques sur la question de la paix universelle. Ce

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lut il lors que le taciturne « Penseur de batailles » prononça cette parole : « La paix universelle n'est qn^un rè?e, mais ce n'est même pas un beau rêve. »

A côté de ce mot de de Moltke, j'ajoutai dans mon: protocole : Si Luther avait demandé au pape son opinion sur la réforme^ il est plus que probable que le pontife ne l'aurait pas approuvée.

Aujourd'hui l'idée de paix fait d'immenses progrès. Des hommes éminents s'unissent, décidés à secouer la torpeur des masses, et à grouper, un jour, •l'humanilé bOus les plis du drapeau blanc. Lour cri de ralliement est : Guerre à la guerre 1 Leur mot d'ordre ! Bas les armes! Partout, en Angleterre, en France, en Italie, dans les payï> Scaiiduiaves, en Allemagne, en Suisse, en Amérique, des sociétés se fondent pour contraindre les gouvernements, par la pression de la volonté des peuples, à suumellre leurs futurs conflits ao jugement d'un tribunal international. L'affaire de VAlabama, des Carolines et d'autres, réglées de cette manière, pronvent que ridée de l'arbitrage international n'est ni un rêve ni une folie. Ce ne sont plus maintenant des gens obscurs et sans influence, comme le pauvre forgeron Ëlihu Burrit, qui se groupent autour de Toeuvre de paix; des membres des Parlements, des évèques, des savants, des sénateurs, des nuaistres ont donné leur adhésion. L'idée est acceptée par • le peuple. Les syndicats de travailleurs l*ont écrite sur leur programme, au milieu de leurs revendicationd.

J'ai fidèlement inséré dans mon protocole de

paix tous les progrès des sociétés de paix. La der-

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nière de ces insertions est la lettre suivante, qui me fui ailre.s>éo par le président d une des ligues de la paix, dont le siège est à Londres

Association de la Paix et d'Arbitraire international.

Lond rcs.

41, Ouler Temple, Juillet 1889.

Madame! vous m*avez fait Thonnenr de me demander où en éCaît actuellemeot la grande question à laquelle vous consacrez votre vie. Voici mit réponse: A au« une époque de Thistuiit', la cause de la paix n'a aulorisr* phis d'espérances. On dirait qu'enfin la Ionique iiuiL de mort et de ruine va finir; il nous sriiililr, il nous, qui nous tenons sur le sommet dp h montai^ne, apercevoir les premières lueurs du royaume de Dieu sur la terre. Il est étrange de din» cela à un moment où le monde n'a jamais vu autant d hommes armés ni autant d effroyables engins de destruction prôts pour Tœuvre n^audite. Mais quand les maax ont atteint leur plus grande acuité, c*est alors qa*(ls commencent à s'amender. L^excès même de ruines qu'entraînent ces armements produit une consternation universelle. Bientôt, les peuples se lèveront, et, d'uip' <v\ï\*^ voix, crifM'ont ;i leurs ^'ouvernaiils : Sauvez-n 'U^, i>auvuz nos enfants de la misère qui r\nus atiend si les choses marchent toujours ainsi! bauvrz la civilisation et tous les projxiès qu'au cours des siècles, ont réalisés les efforts des sages et des grands hommes! Sauvez le monde d'un retour vers la barbarie i

Vous me demandez quels sont les indices de cette aube d'un jour meilleur ? Laissez-moi vous demander

à mon tour : N'est-ce point un événement sans pré-

cc'dcnt encore dans riiisloire que le récent congrès de Paris, où, des représentants d'une centaine de soci*Més ont atlirmé la uécessiLé d'une entente internationale

BAS LES AKM£S !

et la -ub.stitution d'un *^tat de droit et de justice k "l'état actuel de violence et d'injustice? N'avons-nous pas vu des hommes de tous les pays élaborer, avec unanimité et enthousiasme, des plans pratiques en vue de ce grand but? N'avons-nous pas entendu — pour la première fois — une réunion de représentants des différents Parlements de l'Europe émettre le vcBU de voir toutes les nations civilisées créer un tribunal d'arbitrage, qui réglerait leurs différends! De plus, ces représentants ont pris la résolution de se rriinir, chaque année, dans quelque grande ville. d'Kurope, pour examiner les conlliLs el les malentendus qui pourraient surgir, et s'employer auprès des gouvernements pour obtenir de justes et pacifiques arrangements. Le pessimisme le plus invétéré ne peut se refuser à reconnaître qu'il y a là des signes réconfortants, et les promesses d'un avenir où la guerre sera regardée comme la plus coupable des folies dont puisse témoigner l'histoire de Thumanité.

Veuillez ai^réer, madame, Tassuiauce de nia piofoude considération.

Votre dévoué,

Hodgson-Prait.

La conférence internationale, dont parle Hodgson- Pratt, la première de ce genre, tenue à Paris, lors de rExposition, fut présidée par Jules Simon. Voici

un fragment de ison discours d ouverture :

Jr suis heureux de voir réunis, dans ces murs, les repiésentanls des amis «le la paix a|>i)artenant à toutes les nations du monde; je voudrais (jue leur nombre, déjà bien satisfaisant, lût foule, ou plutôt je le souhaiterais moindre, mais formant alors, non une assemblée de bonnes volontés, mais un congrès diplomatique officiel. Si nous n'agissons pas officiellement, nous pouvons cependant beaucoup pour la cause que nous défendons; nous pouvons, comme représentants

BAS L£S AAMËS 1

des diiVérents Etals du inonde, faire ici le meilleur usage possible de lu puissance que nous confèrent nos électeurs. Vous savez, messieurs, que la majorité de noire pays veut la paix ; pemiQttez-moi donc, au nom du peuple Irançais, de vous souhaiter une cordiale bienvenue.

Les représentants des Pariements danois, espi**

guol et italien prirent rengagement de présenter à leurs gouvernements respectife, au cours des prochaines sessions parlementaires, une proposition relative à la creatiou d un tribunal international. La conférence interparlementaire suivante devait avoir lien à Londres en juillet 1890.

Je rtUrouve au:$si dans mou prûigcoie, datée de mars 1888, la copie d'une proclamation où, contrairement à Tancienne tendance, se manifeste on esprit de paix. Mais le prince qui adressa ces belles paroles à son peuple, ce mourant qui rassembla toutes ses forces pour saisir un sceptre, qu'il eW voulu porter comme une branche d olivier, demeura impuissant, cloué sur un lit de douleur, et quelqaes semaines après, il mourut.

Verrons-nous son successeur, ce jeune esprit passionné, ardent pour toutes les grandes caoses, s'enthousiasmer aussi pour la cause de la paix? Rien n est impossible.

— Mère, ne quitteras-lu pas le deuil aprèsdemain? me dit Rodolphe, un matin : c'est le jour du baptême de mon premier né.

BAS LES ABMES 1 45îi

— Non, iiiuii enfant.

— Tu ae peux cependant être triste à cette tète? Pourquoi, alors, porter le signe extérieur de la

tristesse?

— Tu n'es pas superstitieux^ mon Rodolphe, et tu ne crois pas que la robe noire de la grand'raère peut porter mnlheur au petit-fils?

— * li ne s'agit pas de cela, mère i mais le noir ne cadre pas avec la galté. Â8*4u fait un vœu?

— Nuit, ce n'est qu'une résolution... auus uno résolution qui rappelle un pareil souvenir a toute rUiTioIabilité d*un vceo.

Rodolphe n'insista pas.

— Je t'ai dérangée, reprit*il, tu écrivais?

— Ooi^ Tbistoire de ma vie. Je Tai terminée. J'en suis au dernier chapitre.

— Comment peux-tu clore l'histoire de ta vie, puisque tu as encore, je Tespère, de longues et heureuses années à vivre parmi nous? Un nouveau chapitre commence, au contraire, pour toi, avec la naissance de mon petit Frédéric, auquel j'apprendrai à adorer sa grand'mère.

— Tu es un bon fils, mou Rodolphe; je serais ingrate si je n*étais heureuse et fière de toi ; ma, « sa » Sylvia adoucit aussi mes derniers jours. Je puis espérer une vieillesse bénie ; mais, tu avoueras que l'histoire du jour est finie quand le soleil est couché.

U me répondit par un regard muet, plein de compassion.

— Oui, mon enfant, j'ai hien fait d'écrire le mot « fin ». Lorsque j'entrepris d'écrire ma biographie,

BAS LES AHMES !

je résolus de la iermioer au 15 janvier 1871. Je ne serais obligée de rouvrir un chapitre que si ta

mourais à ia guerre. Tel qu'il est, mou récit m'a été sufiisammeai douloureux à écrire...

— Il le sera aussi à lire.

— Je l'espère bien... Si seulement cette douleur pouvait éveiller, dans quelques cœurs, une haine profonde contre la guerre..., ma souffrance, au moins, n'aurait pas été vaine.

— Penses-tu avoir bien mis en lumière tous les côtés de la question? As-tu épuisé tous les arguments, étudie la complexité des liens qui ratta- i cbent la guerre à riiumanité? I

— C'est impossible, mon enfant? Je n'ai pu | parler que des expériences de ma propre vie. Et que puis-je savoir, moi, la femme riche, noble, des souffrances que la guerre répand sur la masse du [leuple? — Que >ais-je des misères et de i'inûuence dégradante de la vie de caserne ? Et, quant aux arguments scientifiques, j'gnore trop, pour les discuter, les questions écuuuiniques, sociales; jf sais seulement que c'eEt d'elles que procèdent, eu définitive, tous les progrès de Thumanité. Ces p.i^es n ont pas la prétention d'être une histoire de droit international passé et futur; elles sont la simple histoire d'une vie.

— Ne crains-tu pas qu'on devine l'intention du récit et que le but n'eu soit^ par cela même, manqué?

— Non. j'expose moi-mènic aion but, en troi:i mots, par le titre même du livre.

' BAS LES AiiAii^iô i

Juillet 1889. Hier lo baptême a eu lieu. Ce jour a été doublement béni : maûUe Sylvia et le parram de mon petit-fils, le comte Antoine Delnitzky — jeune homme qui nous était depuis longtemps très sympathique — ont ajouté, à la solennité du baptême^ celle de leurs fiançailles.

Je me vois doue eulourèe de tout le bonheur que Ton peut espérer de ses enfants. Rodolphe est, depuis six ans, en possession du majorât de la laoïille Dotzky, et marié, depuis deux ans, avec sa petite fiancée d'enfance, Béatrix de Griesbach, la plus charmante créature du monde : la naissance ' d'un fils vient de mettre le comble à leur félicité. Une table, dressée dans la serre, réunissait nos hôtes. Par les fenêtres grandes ou?ertes, l'air de ce ^pleadide après-midi d'été nous arrivait tout embaumé du parfum des roses. J'avais, à côté de moi, Lori Griesbach, la mère de Béatrix. Elle est veuve ; son mari est mort dans l expédition de Bosnie; mais, cette perte ne l a pas très profondément affligée, elle n'a jamais songé à porter un deuil éternel. Elle était, pour cette féte de famille, vêtue d'une robe de brocart rouge, avec profusion de bijoux. ËUe est dejbeurée aussi superficielle que dans sa jeunesse. Elle n'a même pas renuacé à la coquetterie ; elle ne s'attaque naturellement plus aux jeunes gens, mais les hommes d'âge mûr — ceux surtout qui remplissent une fonction othcielle — ne sont point à l'abri de ses œillades. 11 me semble que, '

m BAS LES ARMES I

pour le moment) c'esl au ministre « Ëvidemme&t » qu'elle en veut. Celui-ci a dernièrement changé de

nom. Il est Hevenii le minisire u D'autre part »,à cause de la nouvelle locution qu'il a adoptée.

— Il faut que je te fasse une confession, me dit Lori, a|>rt'^ qu^^ nous eûmes trin(|né k la santé de notre petit-ûls : je veux proiiter de la solennité ce jour pour t*avouer que j'ai été sérieusement épris*' de luii mari.

— Tu me Tas déjà souvent avoué, chère Lori.

— Mais il ne m'a jamais témoigné que de l'indifférence.

— Je le sais aussi.

— Martha^tu avais un mari vraiment exemplaire.

Je ne jjiiis eu dire autant du mien, mais je Tai tout de môme bien regretta. Je me suis consolée en pensant qu'il avait trouvé une mort glorieuse. L'exiîk tencc d'iiiié veuve est Lica maussade, surtout aux approches de la vieillesse... Tant que Ton a des adorateurs et des prétendants, le veuvage n'est pas sacs charmes... mais, actuellemefit, j-^ t assure qu'il me pèse beaucoup. Pour loi, c'est diilérent : tu vis avec ton fils. Moi, je ne désire pas du tout habiter avec Béatrix; elle ue le .souhaite })as iiom plus; les bellesmères, vois-tu, cela ne fait guère plaisir. Je te dirai franchement que je ne serais pas éloignée de me remarier. Bien entendu, un mariage de raison, avec : un homme mûr.

— Avec un ministre, ou quelqu'un de ce geare^ rinterrompis-je eu souriant.

— Oh I la rusée ! Voilà que tu me deviues encore! Hais regarde donc là*bas^ : ne vois^tu pas combiea

taiiileetle comte Delnitzky causent iatimement?

— Laisse-les faire ; en rerenant de Féglise ils ont arrangé cela ; Sylvia me l'a conûé tout à l'heure : le jeune homme Tiendra, demain, me demander sa '•■ aiain.

— Que me dis-tu là? On peut donc te féliciter. Le jeune Tony s'est bien un peu amusé, mais ils sont tous les mêmes ; et, en songeant au beau mariage qu'elle...

— Syiyia n'y a jamais pensé; elle Taime.

— Tant mieux, c'est un bel appoint dans le mariage.

— Un appoint? Mais c'est tout!

Mon voisin de table, un colonel, frappa sur son verre pour réclamer le silence. Quel ennui! pensèrent la plupart des convives, obligés d'interrompre leurs conversations pour écouter Torateur. Ce fut très ennuyeux, en etïet; le malheureux, fort inexpérimenté dans Tart de la parole, dut s'y reprendre à trois fois. Le thème de ses vœux était aussi mal ckoisi que possible. Il félicita le nouveau-né d'être venu au monde à une époque où la patrie avait, de plus en plus, besoin de ses enfants... Puisse-t-il, un jour, manier Tépée aussi glorieusement que ses

I ancêtres paternels et maternels*.. I Puisse-t-il luimônne engendrer de nombreux fils qui seront, à leur

i tour, rbonneur de leur père et de leurs aieuxl... et

; comme beaucoup d'entre eux, tombés au champ d'honneur... ainsi que ses aïeux, pour Flionneur du

I pays... et de leurs propres aïeux... puisse-t-îl conquérir ou... Bref, je porte la santé de Frédéric Dotzky !

Les verres s'entre-choquërent, mais le speech

avait jplé nn froid. La pensée que ce petit être, à peine entré dans la vie, était déjà porté sur la liste fatale destinée aux batailles futures, ne fit sur personne uno impression aLT^'able.

Pour chasser cette pensée pénible, quelqu'un iit la consolaute remarque que, dans les conjonctures actuelles, le inaiiitieii de la paix élait à peu près assuré, que la Triple-Alliance...

La conversation générale passa ainsi sur le terrain politique. Le minisire « D'aulK* part » prit la parole (Lori Griesbach était suspendue à ses lèvres).

— Il laut l>ieii l'econnaître que notre puissance défensive est aujourd'hui si colossale qu elle fera réfléchir tous ceux qui auraient envie d'attenter à la paix. L'instiUilion du laiiflsturm, en imposant le service militaire à tout citoyen valide de 19 à 42 ans — et à tout ancien officier jusqu'à 60 nous [M^rmet, à la première alerte, de mettre 4,800, tJUU hommes sur pied. D'autre part, on ne saurait nier que les exigences toujours croissantes (lu iiiiiiistre de la guerre, et les sacrifices qu'elles imposent au pays, ne j>èsent lourdement sur la population. D'autre part, il est bien réjouissant de voir, avec quel rlan patriotique, les représentants de la nation volent toujours les subsides supplémentaires qui leur sont demandés. Ils reconnaissent la nécessité de subordonner toute autre considération à celle du développement de nos forces miiitaires. • •

— Un véritable article de fondi remarqua quelqu'un à mi-voix.

' u D'autre pari » continua :

' — Nous obtenons ainsi la meilleure garantie du maintien de la paix. Fidèles au patriotisme traditionnel par cet accroissement de. nos forces défensives, nous assurons nos propres frontières; nous remplissons le plus saint des devoirs, el nous consolidons la légitime espérance d'éviter les dangers qui, de différents côtés, pourraient nous menacer. C'est pourquoi je lève mon verre eu Thonneur de ce principe de la paix que je sais si cher à notre anijp, la baronne Martha, principe bautement estimé aussi par la ligue de paix des trois puissances, et je vous demande de trinquer avec moi : Vive la paix 1 Puissions-nous jouir longtemps de ses i)ienfaits I

— Je ne pnis boire à cette idée, répondis-je; la paix année n'est pas un bienfait. Co n'est pas pour longtemps, mais pour toujours que nous devons être délivrés du Oéau de la guerre. .Quand on s'embarque pour une ti aversée, se contenterait-on de 1 assurance que le bateau ne va pas de si tôt échouer où sombrer ? La tâche du capitaine est de mener le voyage à bonne fin.

Le D"^ Bresser; qui était resté noire meilleur ami, Tint à mon aide.

Pouvez-von> croii e que des soldais, passionnés

pour leur* métier, désirent la paix? Pensez-vous qu'on aurait tant de plaisir à construire des arsenaux, à faire des manœuvres, à élever des remparts si 1 on n y voyait que de simples épouvantails? Croyez- vous que ce soit pour s'envoyer des baisers par-dessus les irontièiesque les peuples s'amusent

à les iortiUer? L'armée n'acceptera jamais d'être transformée en maréchaussée. Le général qui crie : Si vis paceni sait bien à quoi s'en tenir, et les députés qui votent les crédits u ont pas, non plus, les yeux fermés.

— Les députés! On ne peut que les louer de leur unanimité dans les moments critiques.

— Permettez, Ëxcellencet Je dis à 1 un: Yois*ttt cette mère? c'est ton vote qui lui enlève son fils! A un autre : c'est ton vote qui crève les yeux à ce malheureux, ton vote qui brûle cette bibliothèque I)récieuse, ton vote qui brise le crâne à ce poète qui eut peut-être été la gloire de ta patrie ! Et tu 1 as donné, ce vote, pour ne pas paraître lâche!

— J'espère, cher docteur, dit le colonel, piqué, que TOUS ne vous présenterez jamais à la députa^ tion ; on tous sifflerait.

— Le courage seul de me présenter prouverait que je ne suis pas un lâche.

— Ët si Ton n'était pas prêt au moment du danger?

— Nous établirons un droit des gens qui suppri- , mera le danger. Une guerre serait trop terrible ; ce

ne serait plus une guerre, mais une lutte de géants oii vainqueurs et vaincus périraient à la fois. Qui de nous vote cette guerre?

— Moi pas, dit le ministre, mais tous les hommes.. • notre gouvernement non plui, mais, tous les autres États.

— De quel droit aecusez^vous les autres de plus

de méchanceté ou de plus Je bêtise que nous? Laissez-moi vous conter un petit apologue :

« Une foule de mille et un hommes regardait arec

BAS LES ARMES l 463

envie un merveilleux jardin, dont la porte était close. La consigne du portier était de laisser entrer ces gens, Si la majorité le désirait. Il appela le premier ; « Sincèrement, veux-tu entrer? »

— (( Moi, certainement, mais les autres ne vou-

♦ dront jamais. » Le prudent portier nota cette ré- . ponse sur son carnet. II appela le second, qui Kit là même réponse. Il nota de nouveau sur son carnet

I oui, 1000 non, et ainsi de suite jusqu'au dernier.

II ût l'addition. Pour lOUi oui il trouva un million de non. Là porte resta close, car la majorité des c< non » était écrasante : chacun s'était cru obligé de voter non seulement pour lui, mais encore pour les autres. »

— Un vote unanime de désarmement serait bien beau, dit le mmislre, mais qui en prendra 1 initiative, et comment imposer silence aux passions et aux intérêts particuliers?

Mon fils iiodolphe prit la parole :

— Quarante millions de citoyens d'un État forment un tout, pourquoi plusieurs centaines de millions d'hommes n'en formeraient-ils pas un? Est-il admissible que, malgré les passions, malgré les intérêts, quarante millions d'hommes puissent renoncer à la guerre, une ligue de paix comme la Triplice puisse se constituer, et que cinq peuples ne puissent se décideY à suivre la même voie? Sommes -nous donc des sauvages?

— OhlohI

— Oui, je maintiens le mot, nous sommes des sauvages, et nous le resterons tant que nous nous raccrocherons au passé... Mais je vois naître Tau-

BAS LES AUMES !

rore d uno ère nonvolle. Peut-être le prince ou l'homme d'Elat qui aura la gloire de proposer le désarmement est-il déjà né ! L^égoîsme d'État fera bientôt place à la frat»'rnité des peuples, et la jus- > lice devieudra la base de la vie sociale. Ce sera le triomphe de Thamanité, de la Noblesse humanitaire, comme avait coutume de dire Frédéric Tilling... Mère, je lève mon verre au souvenir de ton bienaimé perdu... Qu'on ne porte aucun autre toast aujourd'hui... Vive 1 avenir!... Mais qu'as-tu, chère mère?... Tu pleures? Que regardes-tu avec cette attention?...

Mes yeux étaient tournés vers la porte vitrée. Les rayons du soleil couchant entouraient un rosier d'une Tapeur dorée;... au milieu, je vis apparaître mon rêve : Je le vois le sécateur à la main... ses cheveux blancs miroitent au soleil... Il me sourit : « N'est-ce pas que nous sommes un délicieux couple de hoQb vieux? »

Uélas! , .

Pans. — h» Maretuedx» imprimeur, 1, ruo Cassette.

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