LIVRE VI
Non... il n'y a pas de pressentiments... S'ilj en avait, comment, lorsque nous y rentrâmes par une belle aprèb-uiidi ensoleillée du mois de mars, Paris aurait-il pu nous paraître si gai, si radieux»
si rempli de promesses de plaisirs, alors que ik telles hori ours allaient s*abattre sur lui?
Par rintermédiaire de Tagence John Arthur, nous avions loué le môme hôtel, et notre même maître d hôtel nous attendait sur le perron. Arrivant à rheure du Bois» nous croisâmes, sur les Clicunps-Elysées, plusieurs de nos connaissances avec lesquelles nous échangeâmes d'amicales salutatiops. Les petites brouettes de fleurs des marchandes ambulantes embaumaient Tair et le remplissaient de mille promesses du printemps. Le> rayons du soleil, en se posant sur le bassio du Rond-Point, l'aisaieiit miroiter dans l'eau toutes les couleurs de Tarc-en-ciel.
Nous vîmes passer, dans un attelage à la Oauuiont, rinipératrice, plus jolie que jauiais; elle
noas recoDDotf et noos adressa de la main un gracieux ^.alat.
Cette année, nous évitâmes de nous jeter dans le tourbiUoB des plaisirs mondains. Nous n'acceptâmes aucun bal et nous tînmes à l'écart des réceptions officielles. Nous allâmes aussi moias fréquemment au théâtre, nous bornant seulement à voir les œuvres nouvelles dont on parlait le plus. Nous passions nos soirées chez nous, le plus souvent seuls, ou dans rintimilé de quelques amis.
Quant au projet de désarmement de l'emperenr, il n aboutit pas. Napoléon 111 n'avait pas abandonné son idée, mais il trouvait le moment actuel peu favorable à son exécution. Dans son entourage immédiat, on avait une claire conscience du peu de solidité du trôné impérial. Un grand mécontent tement se trahissait pai luul. La censure et la police redoublaient de surveillance, ce qui ne dcvaitahoutir qu'à irriter davantage les esprits. Plus que jamais^ ceitaiii.s politicieus affirmaient que, seule, une bonne petite guerre pouvait donner à la dynastie régnante un nouveau prestige et Tasseoir sur des bases plus solides. On ne voyait nulle pari de motif sérieux de guerre immédiate, mais il eût été tout à fait inopportun de parler de désarmement. Le • reflet de la gloire militaire de Napoléon l'"' — qui entourait toujours le nom de Bonaparte — en eût été détruit.
Nos dcuiarches privées, en Prusse et en Autriche, n'avaient pas eu de résultat plus satisfaisant. On s'y occupait précisément d'augmenter les forces défensives (le mot armée cummençailàse démoder)
On pensait que le meilleur moyen de mainteoir la paix était d'augmenter les effectifs militaires. W
lallail se méfier des Français... des Russes... des Italiens surtout; il était clair qu'ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour tomber sur Trîeste et sur le Trentiu. Bref, il fallait avant tout adopter et développer le système de la landwehr.
— Les temps ne sont pas révolus, soupira Frédéric, lorsque nous reçûmes ces nouvelles. Il me faut renoncer à Tespoir d'agir personnellement... Ce que je puis est si peu de chose..., et cependant, depuis que je considère cet intiniiueut peu cuaHiiemon devoir, il est devenu, pour moi, la chose la plus sacrée... C'est pourquoi je persévérai dans mes efforts
Une satisfaction me restait : il ne planait dans rair aucune menace immédiate de guerre. Ceux qui pensaient que « la dynastie avait besoin de se retremper dans un bain de sang » devaient, pour le moment, renoncer à Tespoir attrayant donc petite campagne sur le Rhin. La France n'avait pas d alliés; le pays soulî'rait d une «rrande sécheresse; on craignait une disette de fourrage. Bon nombre de chevaux d'artillerie et de cavalerie avaient été vendus. Le Corps législatif avait décrété une diminution du contingent des recrues; à ce [)ro]'os, Emile Ollivier avitit dit'à la tribune : « La paix de l'Europe est assurée. »
Assurée l Combien je me réjouis de cette parole! Elle fut répétée par tous les journaux, et des milliers de personnes s'en réjouirent avec moi. Que peut-il y avoir, en ellet, de plus heureux qu'une paix assurée?
BAS LES AHMESi
Ghacuû ^ait aujourd hui quelle confiance méritait cette déclaration faite le 30 juin 1870 par cet homme d'Etat. Nous aurions pu, d'ailleurs, nous rendre compte, dès lors, que de semblables allirmations ne comportent aucune garantie, bien que le pulilic les accepte toujours avec la même candeur. On se dit : la situation ne laisse entrevdir aucune « question pendante », — donc la paix est assurée. Quelle logique! Les questions » peuvent surgir d'un moment à Tautre; nous ne pourrons nous sentir à Tabri de la guerre que lorsque nous posséderons d'autres movens de récrier les différends internationaux que riiorrible tuerie des champs de bataille.
La société se dispersa de nouveau après le Grand Prix. Quant à nous, nous venions d acquérir, à Paris, un petit hôtel sur Fayenue de l'Impératrice. Désirant surveiller nous-nième."^ les travaux d aménagement, nous résolûmes de ne pas quitter Paris. Le plaisir de présider à la création de notre futur iiid compensait largement, pour nous, le désagrément d'un été en ville.
Nous n'étions pas, du reste, isolés. Nous allions, [ilusieurs lois par semaine, en visite dans les châteaux des environs de Paris : à Saint-Gratien, chez la princesse Mathilde; à Ferrières, chez le baron de lîothschild et chez d'anUe^i encoi e.
Je me rappelle que c est dans le salon de la princesse Mathilde que j'entendis, pour la première fois,
parler de la question qui allait provoquer la guerre.
Après le déjeuner, nous étions- assis sur la terrasse qui donne sur le parc. Je ne puis me souvenir de toutes les personnes présentes; je sais seulement que Taine et Renan étaient là. La châtelaine de Sailli (Iralien aimait à s'entourer de personnalités littéraires et scientifiques. La causerie était très animée : c'était Renan qui la dirigeait, étiocelant et spirituel comme toujours.
La couversation dérivant vers la politique, il fut question d^in candidat au trône d'Espagne. Le nom d'un HohenzoUern fut prononcé. Je n'avais d'abord prêté qu'une attention distraite, car rien ne m'intéressait moins que le trAne d'Espagne et celui qui pourrait bien Toccuper. Cependant, quelqu un dit : « Un HohenzoUern? La France ne le permettra pas. »
Celte remarque m' impressionna péniblement, car^ en pareil cas, que signiûe ne pas permettre » ? Une telle affirmation fait passer devant nous l'image d'une vierge géante se tenant debout, la tète rejetée en arrière, dans i attitude du défi, la main sur le pommeau de son épée.
Mais on passe h un autre sujet de conversation. Personne parmi nous ne prévoyait les terribles conséquences qui devaient sortir de cette succès* sion d'Espagne. Seulement, celte arrogante affirmation : — « la France ne le permettra pas m'avait laissé dans le cœur comme une résonnance désagréable.
 partir de ce moment, la question de la succession d'Espagne prit chaque jour une importance
plus grande. Je me rappelle combien j'en étais aiîacée. Bientôt, on ne causa plus que de laf candidature iloheazoUern; on en parlait avec une extrême irritation, comme si rien n'eût pu être plus outraiïeant pour la France. Plusieurs !a considéraient mmme une provocation de la Prusse. Il est évident, disait-on de toutes parts, que la France ne saurait l'autoriser.
De môme que, dans une forêt, Forage est toujours précédé d'un frémissement des feuilles, de même, lorsque la guerre doit éclater, on entend circuler des rumeurs qui en sont le signe précurseur et infaillible. Nous aurons la guerre! nous aurons la guerre! telle était la rumeur qui remplissait l'air de Paris. Je fus saisie d'une angoisse indicible^ non à cause des miens, puisque TAutriche était, pour le moment, hors de cause, mais nous ne savions envisager la guerre qu'au point de vue humain. Les paroles suivantes, dites on jour devant nous par Guy de Maupassant, expriment bien nion propre sentiment :
a Quand je songe seulement à ce mot : <c la ;:ruerre », il me vient un effarement, comme si l'on ine parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose lointaine, finie, abominable, contre nature... »
Lorsqu'on sut que Prim .avait oifert la couronne au prince Léopold, le duc de Grammont prononça au Corps législatif un discours, très applaudi, dont voici à peu près l'esprit :
Nous ne voulons pas nuus immiscer diiiis les affaires des autres nations; mais, nous ne pensons pas que notre respect des droits d'un Etat voisin
BAS L£S AiiM£Sl
nous oblige à accepter rélévation d'un de ses princes au trdne d'Espagne, cette élévation ne pouvant que ronijHe, à noire détrinniit, l'équilibre européen, et mettre eu danger les intérêts et Thon- ,neur de la France. »•
Toute une dynastie de Ilolieiizollern aurait pu s'asseoir sur le trône de Charles-Quint, et sur bien d'autres encore, sans causer aux intérêts et à 1%onneur de la France la centième partie du iioiiiuiage que lui ont attiré ses hommes d'Etat par leur arrogant : « Nous ne le permettrons pasi »
« .Noua espérons fermement », poursuis ait l'orateur, « que le cas ne se produira pas; nous comptons pour cela sur la sagesse de rÀlIemagne et sur l'amitié de l'Espagne. Mais s'il devait en ètr«^ autrement,^ oh! alors, messieurs, forts de votre appui et de celui de la nation, nous saurons, sans hésitation et sans faiblesse, faire notre devoir. >» {Bravos frénétiques.)
A partir de ce moment, la presse ne cessa de pousser à la i^iierre. Emile de -Girardin, surtout, excitait ses compatriotes à punir l'audace inoole de cette candidature Hohenzoilern. Enivrée par ses triomphes de 18G6, la Prusse s'imagine pouvoir poursuivre sur le Rhin sa marche triomphale et ses confiscations de territoire... Mais, grâce à Dieu, nous sommes là pour rabattre l'arrogance de ces casques pointus... Ët il continuait sur ce ton. Qoaut à Tempereur, il souhaitait toujours le maintien la paix; mais ^ou entourage regardait la guerre comme d'autant plus inévitable que Ton sentait fermenter, sans cesse davantage, dans la nation, le mé-
contentement politique. Rien ne saurait mieux
qu'un succès militaire rendre au fi^ouverneinent le respect et l'affectioa de la nation Iraaçaise, éprise de gloire.
Des consultations furent simultanément ouvertes sur In Mtnation par les dilférenis cabinets d'Europe. Tous demandèrent le maintien de la paix. En Allemagne, les groupes populain;s pnhlirrent nn manifeste, signé notamment par Liebknecht, oii on lisait : « La seule pensée d'une guerre franco-allemande est un crim*'. ' J'appris qu'il existait déjà alors un parti — le parti socialiste — comptant plusieurs centaines de milliers de membres, dont le programme portail, coimiie premier article <c la suppression des préjugés sociaux et nationaux ».
Henedelti reçut Tordre d'inviter le roi de Prusse à interdire à son cousin Léopold d'accepter la couronne d'Espagne. Le roi Guillaume se trouvait alors aux eaux d'KiiJs. Benedetti s'y rendit, le 9 juillet, et obtint une audience à ce sujet.
Le roi répondit simplement qu'il n'avait rien à interdire à un prince ni;i j ur.
En France, cette réponse combla de joie le parti de la guerre : Ainsi on veut nous pousser à bout I Le chef de la dyna^stie n'aurait pas le droit d'interdire ni d'imposer quelque chose à un prince de sa maison? C'est absolument ridicule! Les UohenîoUern s'imaginent que nous les laisserons Iranquillemeat faire... que nous accepterons Thumiliation de voir qu'on ne tient aucun compte de notre protestation?... Jamais! nous savons ce que
rhonneur et le patriotisme érigent de nous!
Eitoujours |»luh dialiiicls et toujours plus sinistres grondaient les bruits précurseurs de 1 orage. Le 12 juillet, cependant, arrive une bonne nonvf»ll«» : Dou Salu^h' Oloza^ra amionco olTicielIemeat au gouvernement français que le prince Léopold de llohenzollern, ne voulant donner aucun prétexte à la guerre, renonce à la couronne qui lui est olferte.
La nouvelle est communiquée à la Chambre,
à iiÉidi. Emile Ollivier déclare qu'elle met fin a toute contestation. Toutefois, le même jour (évidemment en exécution d'ordres antérieurs), des troupes et du mali^riel de guerre sont dirigés sur Metz. Dans cette môme séance, Clément Duveruois interpelle :
Quelles irai aiiiies avons-nous qur la Prusse ne fera pas surgir de nouvelles complications daos le genre de celte succession d'Espagne; nous ne devons nt'gliger aucune mesure de précaution.
On dépèche, de nouveau, Benedetti à Ems pour sommer cette fois Guillaume de s'engager à iaterdire celle candidature au prince Léopold, non seulemenl dans le présent, mais aussi dans l'avenir. Démarche absurde, puisque celui auquel on voulait imposer de tels engagements n'avait pas le droit de les prendre? Le roi de Prusse, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
Le IT) juillet, mémorable séance à la Chambre. Emile Ollivier demande po^jr la guerre un crédit de 500 millions. Thiers s'y oppose. Ollivier insiste elalTirme qu'il accepte, devant l'histoire, larespon-
BAS LES AUMESI 413
sabilité de sa proposition. Il expose que le roi de Prusse a refusé de recevoir l'ambassadeur français et, par une dépêche diplomatique, a notifié ce fait au gouvernement français. La gauche demande à voir cette dépêche; la majorité proteste tumultueusement contre la communication de ce document (qui n'a probablement jamais existé). Cette même majorité accorde tous les crédits demandés pour la guerre. Qu*il eût été cependant aisé d'apaiser un si léger conflit, s'il eût existé un tribunal international!
19 juillet. L'ambassadeur français à Berlin remet au gouvernement prussien la déclaration de guerre.
Déclaration de guerre! On prononce ces mots avec insouciance et légèreté, et ils représentent la condamnation à mort d'un demi-million de créa-* tures humaines!
Je retrouve, dans mon journal, le texte de la déclaration de guerre. Voici ce document :
« Considérant le projet d'occupation du trône d'Espagne par un prince allemand comme attentatoire à la sécurité territoriale de la France, le gouveoiement de S. M. Tempereur des Français a cru devoir exiger, de S. M. le roi de Prusse, la promesse de ne jamais donner, dans Tavenir, son assentiment à une senibiabic coiiibiaaison. S. M. le roi de Prusse s'étant refusée à donner cette garantie, et ayant déclaré, au contraire, se réserver, le cas échéant, la libre appréciation des circonstances, le
gouvernement français a cru voir, dans cette réserve, ane arrière-pensée pleine de dangers pour la France et pour le maintien de Fégoilibre européen.
« Cette réponse a été aggravée par le relus du roi de receToir l'ambassadeur français et d'aviser arec lui à un nouveau mode de solntion.
« En conséquence, le gouvernement français a cru de son devoir de songer à la déiense de sa dignité offensée et de ses intérêts menacés. Il a donc résolu de prendre toutes les mesures qu'exige la situation actuelle, et se considère, dès à présent, ea état de guerre avec la Prusse. »
Etat de guerre! Celui qui, du fond de son cabinet, trace ces mots sur le papier, songe-t-il qu'il trempe sa plume dans le sang et dans les larmes?
Ainsi, cette lois, c'est k< cause d'on . priace à trouver pour un trône vacant que la tourmente a été déchaînée.
Kant a-t-il raison lorsqu'il af0rme que la condition fondamentale de la paix perpétuelle est la constitution républicaine de tous les Etats?
Certainement, bien des causes de guerre disparaîtraient. L'histoire montre que nombre de campagnes n'ont été entreprises que dans un intérêt dynastique ; mais, il n'en est pas moius certain que les républiques aussi sont belliqueuses. Ce n'est pas la forme du gouvernement, mais Tantique, barbare et léroce esprit belliqueux qui allume encore aujourd'hui, chez les peuples, quel que soit leur régime politique, les haines nationales, Tamour de la guerre, la soif de la conquête
J*ai gardé le souvenir très net de l'état d'àœe
où je me trou?ais au momeDt de la déclaration de ia guerre franco-allemande. Avant la date fatale, «
on sentait comme uno loui «J* ur d'orage dans Tatmosphère,,.. puis ce lut le déchaînement de la tempête..«toute la population prise de fièvre... Naturellement, — comme toujours, en pareille circonstance, — on crut, au début de la campagne, à une marche triomphale. Dans les rues, on entendait partout le cri : « A Berlin!... à Berlin !... ^ Partout retentissait la Marseillaise. Dans tous les théâtres, Tactrice ou la cantatrice la plus en vogue — à TOpéra. c'était alors Marie Sass — s'avançait devant la rampe et entonnait ce chant patriotique, que le public écoutait debout. Nous assistâmes, un soir, Frédéric moi, à celte scène, et nous levâmes, non par politesse, mais, parce que nous nous sentions vraiment éleo trisés.
— Vois-tu, Marlha, me dit Frédéric, cette étincelle d'enthousiasme qui soulève cette foule dans un même et puissant battement de coeur : c'est de Tamour.
— Tu crois ? C'est cependant un chant de haine :
Qu'un sang impur Abreuve nos sillons !
— N'importe : Tunion dans la haine est encore de Tamoui . Deux ou plusieuib êtres qui s unissent dans un sentiment commun s'aiment. Que les hommes puissent seulement accepter une conception plus haute que celle de nationalité, en s'élevant jusqu'à l'idée d'humanité, et alors...
— Ah I soupirai-je, quand cela sera-t-il ?
BAS L£S ÂHMESl
— Quand est uq terme très relatif : par rapport -à la dorée de notre vie, il veut dire jamais; par
rapport à celle de la race, deoiain.
Lorsqu'une guerre éclate, les États neutres se partagent eu deux camps, et preauent parti pour ou contre l'un des belligéranis.
xVvec laquelle des deux nations pouvions-nous bien sympatliiser, Frédéric et moi? Comme Autrichiens, nous avions, « patriotiquement » parlant, le droit de désirer la défaite de nos vainqueurs. On s'intéresse aussi naturellement à ceux au milieu desquels on vit, et dont les sentiments et les idées deviennent un peu les vôtres. Mais Frédéric était d'origine prussienne ! Et puis,la France u appuyaitelle pas sa déclaration de guerre sur des raisons, ou plutôt ï»ur (les prétextes bien futiles? La cause des Âlleniands uou:s paraissait plus juste puisqu il^ ne prenaient les armes que contraints et pour répondre à une provocation. C'est avec raison que, dans son discours du trône, le 19 juillet, le roi Guillaume avait dit :
Le peuple allemand et le peuple fraiirais, jouissant tons Jeux, et un même degré, des bienlails d une éducation chrétienne et d une prospérité toujours croissante, étaient appelés à une plus noble lutte que celle des armes. Toutefois, les diplomates français ont jagé bon d*exciter à leur profit, et pour le plus grand avantage de leurs passions personnelles, la sensibilité très vive, mais très excusable de notre grande voisine.
De son côté, Napoléon III publia la proclamation
suivante :
Eli face des piéLeutions de la Pru>se, nous avons cru devoir élever une prutestalion ; il nVn a point été tenu compte, et dans K^s évriieiiienls ultcneuis, la Prusse nous a fait sentir tout son mépris. Notre paya en a été prolondément irrité, et des ciis de guerre ont immédiatement retenti d'un bout de la France à Tautre.Une nous reste plus qu'à régler cette affaire par les armes. Nous ne faisons pas' la guerre à l'Allemagne, dont nous entendons respecter Tindépendance; nous souhaitons vivement que tous les peuples qui composent la grande nation allemande disposent librement de leur sort. Pour r*e qui nous eonrpnie, nous ne voulons qu'établir une siluation européenne qui garantisse notre st-cniite pi'rsente et future. Nous désirons arriver à une paix durable, fondée sur les véritables intérêts des peuples; nous souhaitons de voir cesser le misérable étatactuel, qui pousse les nations à dévorer toutes leurs ressources en armements réciproques.
Dix-huit ans plus tard, voici comment furent appréciés ces événements. Dans son ouvrage sur la guerre de 1870, le général Boulanger écrit : « Après avoir obtenu une satisfaction léiritime, nous avons voulu imposer une humiliation au roi do Prusse; nous en sommes venus à prendre une attitude diplomatique agressive presque inconsciente. La renonciation formelle du prince Léopold de UohenaoUern nous était acquise; nous avions en outre Tassentiment du roi de Prusse à cette renonciation. La réparation était suffisante, car elle demeurait sur le terrain respectif des intérêts de la France et des obligations du chef de la famille des Uoheiizol-
418 BASLESABMES!
lern. Nous devions nous en tenir lè ; notre gouver-
nemeot poussa plus loin. Il voulut un engagement catégorique du roi Guillaume pour l'avenir. Eu portant si haut ses prétentions, il déplaçait l'objet et le terrain du litige. Il en faisait une provocation directe au souverain de la Prusse. »
Quelle leçon, quelle grande leçon dans ces lignes! Ainsi, ce fut pour obteair une paix durable que la France entreprit cette guerre! Et qu'en est-il résulté? — L'année terrible! Un état d'hostilité qui dure encore! Cette situation misérable, à laquelle Napoléon faisait allusion, combien n'a-t-elle pas empiré depuis? Le projet de désarmement général de 1 euipereur était très sérieux et absolument sincère. Mais le parti de la guerre lui iorça la main; il dut céder. Toutefois, il ne put s'empêcher de duiiiier, dans sa proclamation, une place à son idée favorite. Il se consola par l'espoir de la reprendre « après la campagne — après la victoire ». G eàt tout autre chose qui devait arriver.
Je ne pensais pas que cette guerre pût être de longue durée ni bien sérieuse. Deux ou trois batailles gagnées ou perdues d'un coté ou de l'autre, et, certainement, on arriverait à mettre un terme à relFusion du sang... Folle que j'étais! Comme si les résultats d'un»' guerre se mesuraient à Timportance de sa cause !
Noii^^ aurions volontiers quitté Paris, car Tenthousiasme de la population nous affectait péniblement; mais, tous les chemins du c6té de TEst étaient maintenant fermés; nous étions aussi retenus par raiiiénagement de notre hôtel... nous hési-
tâmes, pois, enfio, nous résolûmes de rester. Il
n'était naturellement plus question de réceptions ni d*invitations moûdaineâ. Nous n'avions plus de relations suivies qu'avec un très petit nombre d'amis du monde littéraire qui se trouvaient (Micore à Paris. Il était tout particulièrement intéressant pour Frédéric d'entendre, à ce moment, les jugements portés sur la situation par des esprits snpé rieurs. Je retrouve, dans mon Journal, quelques unes de mes propres idées exprimées à cette époque par un tout jeune autenr. Guy de Maupaiisaut, parvenu depuis à une si grande célébrité :
I.a guerre! quand je soni/e seulement à ce mot, je sui^ saisi d'borreui' oonini»' si j'onl^ndais parler de sorcellerie, d'inquisition, d une chose abominable,, contre nature, remontant aux âges barbares, mais dont la civilisation aurait eu raison. La guerre ! se battre, s^égorger, s'entre-tuer ! Dire qu'aujourd'hui, à notre époque, avec notre science, nos connaissances si étendues, au degré de culture si élevé auquel nous croyons être parvenus, nous avons des écoles o£k Ton apprend à tuer — à tuer a une iir.uide distance — le plus grand nombre possible d'individus à la fois!...
...Et le plus étonnant, c'est que les peuples supportent cel état de choses... que la société ne se révolte pas au seul mot de guerre 1
Tout gouvernement devrait regarder comme son premier devoir d'éviter la guerre, tout comme un capitaine de vaisseau est tenu d'éviter un naufrage. Quand un capitaine a perdu son navire, il est sommé de comparaître devant une cour de justice, qui le condamne, s*il est prouvé qu'il se soit rendu coupable de quelque négligence, l^ourquoi un ^,^)uv^rnemenl ne serait-il pas, après hfute déclarai inn de ifuerre, soumis il un semblable jugement ? Si 1 lutcUi^euce des
BAS LES AHM£S
peuples pouvait seuluraeut s'ouvrir là-dessus î S'ils se refusait'iit à se laisser ainsi massacrer sans raison, c'en serait fait de )a guerre»
Voici dps paroles, également de la même époque, d'Ernest Ui-uaii ;
N*«îsl-il i)as (lésul.iiil ppii^er «pio hm\ cp qu'au cours de c»*s cinquante dernières aiinee>, nous nous soniîiK's, nous, hommes de science tt d'études, efforcés de produire, va être anéanti d'un seul coup : la sympathie de peuple à peuple, la connaissance et l'intelligence réciproques des nations, leurs eQorts sî . puissants dans tous les domaines? La guerre tae Famour de la vérité : que de calomnies, que de mensnniies vont, maintenant, pendant une cinquantaine d'années, être dits et crus avidement d'un peuple à raulre! (Juel ralentissement dan< la marche du pro- • grés européi'u! iiélasi nous serons uiipui^sants a relever dfifis cent ans ce que la guerre va. détruire en uu seul jour !
J'eus aussi l'occasion de lire une lettre que Gustave Flaubert écrivait à George Sand, dans les premiers jours de juillet. La voici:
Je suis désespéré de la stupidité de mes concitoyens; cette incorriiiihle barbarie de l'homme me remplit de la plus profonde tristesse. Cet enthousiasme qui ne repose sur aucune idée me fait souhaiter la mort pourn'en plus voir la manifestation. Le brave Français veut se battre: 1» parce qu'il se croit insulté parla Prusse ; 2-^ parce que l'état actuel de l'homme est la férocité; 3° parce que la guerre a, pour l'homme, ttQ attrait mystique. En sommes-nous a la guerre de races? Je le crains. Les terribles batailles qui vont être livrées n'ont pas mémo un jirétcxte pour se jusliiier. Ce n'est que le plaisir de se hattre pour se
battre. Qne je regrette les ponts et les lunnels qui vont sauter! Que de travail perdu! Vous avez vu qvLnn membre de la Chambre a proposé la dévastation du graud-duché de Bade.
Oh! que je voudrais être chez les Bédouins!
— Ah! m'écriai-je, quand j'eus terminé la lecture de cette lettre, que ne sommes-nous nés cinq cents ans plus tard ! Gela vaudrait encore mieux que de vivre choz les Bédouins.
— Il ne faudra pas tout ce temps aux hommes pour devenir raisonnables, repartit Frédéric avec conviction.
On en était maintenant à la période des décrets
iH des proclamations.
Toujours les mêmes vieux refrains de la part du gouvernement et des autorités militaires; et toujours la même apprubatiun et le mciiie enthousiasme de la part du public. On acclamait les manifestes promettant la victoire avec les mêmes transports qu'eût excités une victoire réelle.
Le 28 juillet, de son quartier général de Met2^f Napoléon III lança la proclamation suivante. Je la transcris comme modèle de phraséologie ronilaute et creuse :
Nous défendons le sol de la patrie : nous vaincrons. Soldats d'Afrique, de Grimée, de Chine, d'Italie, du Mexique ! rien ne peut être au-dessus de vos efforts et de votre dévouement : vous montrerez encore une
fois ce que peut l'amour de la patrie. Sur (jin hiue chemin que nous marchions, eu dchurd de nos Iron-
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lières, nous y retrouverons les traces glorieuses de nosp^^res. Nous nous montrerons dignes d'eux. L'avenir de la liberté et de la civilisation dépend de nos succès. Soldats, que chacun fasse son devoir et le Dieu des armées sera avec nousl
Le Dieu des armées ne pouvait naturellement manquer d être de la partie.
Le 30 juillet, le roi Guillaume quitte Berlia et publie le manifeste suivant :
Au moment de rejoindre Tai mée et de combattre avec elle pour l'honneur et la défense de nos bieiis les plus prf^'MMcux, j'amnislip Ums les condamnés politiques. Mon peuple sait coniintî moi que ce n'est point nous qui avons atteaté à la paix ui déclaré la guerre; mais, une fois provoqués, à l'exemple de nos pères, et confiants dans le Dieu des armées, nous sommes résolus à soutenir la lutte ,pour le salut de la patrie.
La nécessité dé se défendre I Voilà la seule raison que Ton ose donner de ces égorgements criminels! C'est pourquoi les deux partis ne manquent jamais de Tinvoquer. Ce n'est point une contradiction, car ils sont dominés tous deux par une troisième puissance : Tantique esprit guerrier et conquérant. C-est contre lui que tous devraient s'unir eu une ligue défensive.
— 0 monsieur! 0 madame! quel bonheur ! quelle
heureuse nouvelle! s'écrièrent un jour, en se précipitant dans le salon, le valet de chambre et ie cuisinier. C'était le jour de Wôrth»
— Qu y a-t-ii? *
— La dépêche est affichée à la Bourse; dous
sommes vainqueurs; l'armée du roi de Prusse est anéantie. Toute la ville pavoise ; ce soir on illumioerat
On apprit dans Taprès-midi, que la dépèche était fausse — une simple manœuvre de Bourse — • Donc, pas d'illaminations. Ollivier harangua la foule du haut de sua balcon.
Le 7 août, mauvaises nouvelles* L'empereur quitte Saint-CIoud pour se rendre sur le théâtre de la 2:uerre. L'ennemi a franchi la frontière. Les journaux ne peuvent trouver de termes assez violents pour exprimer Tindignation que leur cause « rinvasion ». Cependant, le cri : « A Berlin! à Berlin l » laissait bien supposer de la part des Français Tintention d*entrer en Allemagne. Ils n'auraient vu en cela rien de révoltant; mais, que les Barbares de FEst se permettent d'envahir la belle France, chérie de Dieu... c'était une sauvagerie dont il fallait avoir proniptement raison.
Le ministre de la guerre par intérim fait savoir, par décret, que tous les citoyens valides, entre trente et quarante ans, ne taisant |joiiit encore partie de la mobile, doivent être immédiatement incorporés. Il se forme un ministère de la défense nationale. Le crédit de ^^uerrc de 500 millions,déjà accordé, est doublé. Il est tout à fait réconfortant de voir avec quel noble esprit de sacrifice les gens disposent ainsi de la ^ ie et de la foi'tune des autres. Un léger malaise iinancier se fait naturellement sentir. On perd 10 p. lûÔ sur le change
424 AlAb ttS ABMES i
d'un biiii l de banque ; il n'y a plus assez dor en circulation pour faire face à la quantité de bii-
lels émis par la Banque de France.
Et (lu cùlè de l'Allemagne? victoires sur victoires!
A ï*nris, la conslcriiation et la colère remplarenl la jactance et Thumeur belliqueuse des premiers jours. Le sentiment qu'une horde de vandales s*êst abatlrie sur le pays L^iaiidit de pins en plus. Les Français paraissent avoir totalement oublié que ce sont eux, qui, par leur déclaration de guerre, ont provoqué celle calamité... Il se débite sur Fennemi les contes les plus monstrueux : a Les uhlans! les uhlans » ! On dirait que ce mot rend un son fantastisco-inferiial. Ce corps prend, dans l'imairinatioû populaire, la forme d une troupe diabolique. Si quelque coup hardi- est exécuté par la cavalerie allemande, il est inl'ailliblenienl allrihiié aux uhlans, réduits à vivre de butin. En même temps que ces bruits sinistres, se répandent aussi des bruits de Irioiiiplie. Le mensonge est, en temps de ^^lerre, unde\oir patriotique; il faut soutenir le courage. Sous la dictée de Frédéric, j'ai transcrit, dans mon jourual, cet extrait du journal le VoLoniaire :
Depuis le 16 août, les Allemands ont déjà perdu 444,000 hommes ; le reste sera bientôt décimé par la
faim. Les dernières réserves sont appelées, soit la landwi'lir et la laudslui in. Ces corps sont coiiiposés d'iioninies de «nixaiite ans, arm> s craiiciens fusils à pierr»\ tiiir ('uoi me blai^ue à tabac au cùté droit, une f^ro>s* 1:011 rdp d'eau-de-vie au coté gauche, leur longue pipe en terre à la bouche; dans leur sac» leur
BAS LES ARMES i m
moulin à café et leur thé de guimauve. Haletant sous le poids de ce sac, ils avancent, soufflant et toussant, et se disposent à traverser le Rhin. Ils accablent de malédictions ceux qui les arrachent ainsi aux em* brassements de leurs petits enfants pour les envoyer à une mort certaine. Quant aux nouvelles de leurs soi-disant victoires, ce ne sont que mensonges prussiens bien connus.
Le 20 août, le comte de Palikao fait savoir à la Chambre que trois corps d'armée prussiens marchaiit contre Bazaine ont péri dans les carrières de Jaumont. {Très bien! très bien!) Il est vrai que personne ne connaît ces carrières ; on ne saurait non plus s*expliquer comment elles ont pu contenir trois corps d'armée, mais Theureuse nouvelle n'en vole pas moins de i>ouche en bouche : « Vous savez, n'est-ce pas?... dans les carrières? — Oui, oui... à Jaumont... » On dirait que tous ceux qui en parlent sont de Jaumont et connaissent les bienheureuses carrières comme le fond de leur poche. A la même époque, le bruit circule que le roi de Prusse, voyant Tétat de son armée, est devenu fou de désespoir.
On n'entend dire que des insanités. L'excitation, la fièvre de la population augmentent d'heure en heure. On a cessé de considérer la guerre... « làbas, » comme une simple promenade militaire. On sent que les forces, que Ion a volontairement déchaînées, vont produire quelque chose de terrible; on ne parle que d'armées anéanties, de luttes corps à corps, de trahison, d'espionnage. A propos du combat de Bazeilles, on raconta que les Bavarois
araleoi commis les horreurs les plus abominables.
— Le crois -tu, Frédéric, demandai-je à mon mari, de la pari de ces braves Bavarois?
— C'est fort possible : Bavarois, Turc, Allemand, Français ou Italien, un être qui défend sa vie, et qui a le bras levé pour tuer un adversaire, a fait litière de tout sentimeut humain; la hôte seule vil en lui, lollc et ivre de sang.
Trochu éprouve le besoin de relever, par une nouyelle proclamation, le courage des Français.
Dans ce but, il rappelle une ancienne devise bretonne : « Avec laide de Dieu pour la patrie! » Cela n'est pas nouveau, cela a déjà été dit dans d aulres proelamations ; mais l'effet ne manque jamais: la population est enthousiasmée. Il s'agit, maintenant, de transformer Paris en place forte. — Paris, place forte? Je ne puis le concevoir. Paris, la ville que Victor Hugo a appelée la ville Lumière ; — Paris, la ville de science, de plaisir et d'art; — Paris, ce centre de la mode, du kixe, de l'esprit — Paris veut se fortifier, c'est-à-dire devenir le but suprême des efforts de Tennemî, la cible de son tir! Il veut s'isoler de toute communication avec le pays et s exposer à la famiue et à rincendie. £t les gens font cela x< de gatté de cœur ». dans un comj)lel esprit de sacrifice, avec une joyeuse émulation, comme s'il s'agissait de Fœuvre la plus noble et la plus utile ! Le travail 8B fait avec une liàle iiévreuse ; il s agit d élever de^
remparts, d'y percer des meurtrières, de creuser lies fossés, d'établir des puats-levis, de couvrir les canaox et de les garnir d'on?rages de défense. On bâtit des poudrières, et Ton place sur la Seine une flottille de caiiuimières. Quelle fièvre! Quelle activité! Quelle dépense de zèle et d'énergie! Quels frais monstrueux de travail et d'argent! Que tout cela serait beau et réjouissant, appliqué à une CBOvre féconde de paix et de progrès!... Mais, lorsqu'on songe à l'œuvre de mort et de destruction à laquelle tend tout cet effort!...
La ville s'approvisionna en vue d'un siège que Ton prévoit très long. Jusqu'à présent, on n*a jamais vu de forteresse imprenable. La capitulation est une affaire de temps ; et cependant, on élève toujours de nouvelles forteresses et on continue à y amonceler des vivres, en dépit de Tiuipossibilité mathématique de se garantir indéfiniinent de la famine.
On établit des moulins et des parcs à bestiaux; mais le moment n'en doit pas moins fatalement venir où le blé fera défaut, et où les animaux de boucherie seront consommés. Mais on ne prévoit pas ce moment; on espère que d'ici là Tennemi aura été repoussé ou anéanti. Tous les hommes sont enrégimentés ou s'enrôlent volontairement. Tous les pompiers des environs se joignent à la garnison de Paris. Des incendies peuvent^ on attendant, éclater en province, mais qu'importe! De semblables incidents ne comptent plus en face d un désastre national. Vers les premiers jours de septembre, 60,000 pompiers sont déjà dans Paris. Les uianns
sont également requis pour la défense de la capitale ; il se forme journellemeat de nouveaux corps sous les différents noms de volontaires, édairears^ francs-tireurs, etc.
Les événemouts se succèdent avec une rapidité foudroyante. Toute vie civile est suspendue. Une seule pensée hypnotise les esprits: « Mort aux Prussiens! » On sent se soulever une tempête de haines ; elle n*a pas encore éclaté, mais on en perçoit, de toutes parts, les grondements précurseur^. Toute proclamation officielle» toute manifestation publique n'est que Texpression de ce sentiment : « Alorl aux Prussiens ! » Toutes ces troupes régulières et irrégulières, ces munitions, ces ouvriers, tout ce qu'on entend dans le tomalte des foules, tout ce qu'on voit dans le flamboiement des armes, tout vous redit cette pensée sinistre : « Mort aux Prussiens! » Et c'est le même sentiment qu'exprime encore, sous une autre forme, ce cri d'amour: « Pour la patrie l »
Je demandai, un jour, à Frédéric :
— Toi, qui es d'origine prussienne, quel effet te font ces manifestations de haine?
— Tu me posas la même question en 1866. Je te répondrai aujourd'hui comme alors ; ce n'est point comme citoyen, mais comme homme, que je souffre de tant de haine. Si je juge les Français au point de vue national, je ne puis les blâmer. Ce seuliment qui nous révolte, ils rappellent la haine sacrée de l'ennemi; il constitue une partie essentielle du patriotisme guerrier. L'unique pensée des Français est de délivrer leur pays de l'invasion ; ils oublies!
que cet ennemi, e'est leur gonvernement qui Ta attiré. Ils ont eu le tort de le croire sur parole
quand il leur a représenté celte guerre comme inévitable ; mais ils ne perdent, maintenant, leur temps ni en récriminations ni en invectives. La
calamité est là; il s'agit de mettre en œuvre toutes les forces, tout Tenthousiasme du pays pour la conjurer, ou pour succomber ensemble, dans un sentiment d'universelle abnegatiou. Va, crois-moi, l^'homme ejst doué d'une grande puissance d'aimer. Qu'il est seulement regrettable de la lui voir gaspilier dans les vieux errements de liaine!
— Et, de l'autre côté, ces Prussiens si détestés, ces barbares aux cheveux rouges, que font-ils? Ils ont été provoqués, et ils s'avancent maintenant sur le pays de ceux qui les menaçaient. « A Berlin l à Berlin î » Il y a à peine quelques semaines, ce cri retentissait dans toute la ville, l^urquoi ceux qui ont crié : <( A Berlin! à Berlin! » imputent-ils main« tenant à crime aux Prussiens leur marche sur Parib ?
— Parce qu'il ne peut y avoir ni logique, ni justice dans. Tégoïsme patriuliqne. Cr'tte marche des Allemands, je ae puis nrempôciier de l admirer. J'ai été S)ldat et je onnais la magie qui s'attache à l'idée de victoire; je sais tout l'orgueil, toute la joie qu elle donne. £lle est le but, la récompensede tous les sacriûces que Ton exige du soldat...
— Mais pour({uoi les vaincus, qui sont des soldats, et connaissent, comme toi, le prestige de la victoire, n'admirent-ils pas le succès de leurs vainqueurs? Pourquoi, dans aucun rapport uiûciel, après
une bataille perdue, on chef d'armée TaincQ n*a-
t-il jamais dit : L'eanemi a réiiijiurté une glorieuse victoire ?
— Parce que, je te le répète, l'esprit guerrier el
Tégoïsme patriotique sont ia négation mèaie de toute justice.
Nous ne pensions et ne pouvions penser à rien
d'antre qu'aux péripéties de ce gigaiilt^^que duel à inort.
Notre bonheur L.. notre pauvre bonheur! Non?
le possédions... mais nous ne pouvions en jouir. Oui, nous avions tout ce que le ciel propice peut donner de meilleur sur cette terre ; un amour immense, la fortune, deux enfants ravissants, l'indépendance, le goût des choses intellectuelles... Mais pouvions-^ttous... devions-nous être heureux, tandis qu'autour de nous tous tremblaient, s'afiFolaient, souUraienl et mouraient? C'eut été vouloir s'amuser sur un vaisseau démonté par ia tempête.
— Un poseur, ce Trocbu! médit un jour Frédéric; tu ne dev inerais jamais quel coup de théâtre il vient de faire aujourd'hui.
— Les femmes appelées au service militaire?
— Il s'agit bien de femmes; mais elles ne sont pas appelées, au contraire*
— Les cantinières supprimées?... Les sœurs de charité renvoyées ?...
— Tu n'y es point encore; c'est bien cependant de suppression qu'il s'agît et. en quelque sorte, de cantinières aussi, puiiîque leur rùie est de verser rivresse du plaisir. Bref, sans plus d'énigme, le demi-monde est expulsé.
BAS LES ÂAMËS l 431
— Et c'est le ministre de la guerre qui a pris cette décision ? Quelle relation y a-t-il?...
— Je n*en vois aucune; niai.^ le public est ravi de cette mesure. D abord il espère un bon résultât de tout nouyeau décret^ de mftme que certains malades aperçoivent en tout nouveau remède une chance de guérisou. £n voyant le vice expulsé, les gens pieux se disent : qui sait si le Ciel, visiblement courroucé, ne pardonnera p;is maintenant aux Parisiens? £t d'ailleurs, dans un moment où Ton se prépare aux graves devoirs et aux privations d'un siège, à quoi bon garder dans Paris ces créatures de dissipation et de plaisir? Cette mesure paraît à tous excellente, tout à fait morale, et, par-dessus le marché, très patriotique, puisque la plupart de ces iemmes sont étrangères, Anglaises, Espagnoles, voire môme Allemandes; peut-être même y a-t-il des espionnes parmi elles! La ville n'a plus maintenant de place que pour ses propres enfants, et pour ses eniànts vertueux !
Le 28 août, nouvelle expulsion ; tons les Allemands durent quitter Paris danbies trojis jours. • - Ceux qui signèrent ce décret ne se doutaient probablement pas du venin mortel, à raction lente et prolongée, qu'il allait distiller. On éveillait ainsi la haine de rAUemagne. De ce moment, la France et TAllemagne ne se sont plus considérées comme deux grande^s, fortes et puissantes nations dont les armées avaient dû se livrer un chevaleresque combat. Une haine profonde et réciproque s'est infiltrée chez les deux peuples, et se transmet en héritage de génération en génération.
J'eus Toccasion de voir de près combien ce décret d^expu'Ision fut cruel pour beaucoup d'honnêtes et paisibles familles. Paiiui les négociants avec lesquels nous étions en rapport pour la décoration et Fameublement de notre hôtel, se trouvaient plusieurs Allemîinds : un carrossier, un tapissier et un ébémste établis depuis quinze à vingt ans à Paris, où, par leur mariage avec des Parisiennes, ils s étaient foiuié un foyer et acquis une bonne clientèle. Et maintenant, il leur fallait, en trois jours, fermer leur maison, se séparer de tout ce qui leur était cher, perdre fortune, clientèle, commerce ! Consternés, ils vinrent nous faire part de leur malheur. lis ne pouvaient, naturellement, terminer les coiiimaiides qu'ils étaient sur le point de nous livrer.
« Mon vieux père est en ce moment très malade », nous (lit Vnn d'eux; — « Ma femme atlend ses couches au premier jour... et partir ainsi I nous dit l'antre... » — « Je n'ai pas un sou à la maison ! gémit le troisième: parmi mes clients, presque tous mes débiteurs sont absenta et les autres ne se pressent pas de me régler. Je ne puis donc motmême payer mes ouvriers, qui sont tous Français. Dans huit jours, j'aurais pu livrer une importante commande qui m^eût assuré un bon bénéfice... et il me faut tout abandonner précipitamment... dans la plus grande confusion 1 »
Et pourquoi? Pourquoi toutes ces calamités s'aballaicnt-elles sur ces malheureux? Parce qu'ils appartenaient à une nation dont Tarmée faisait victorieusement son devoir; ou, pour remonter
plus haut, . parce qy'un HohenzoUerB aurait pu^
dans l'avenir, accepter une candidature au trône d Espagne... Mais non, ce motif n'a .jamais été sérieux, il n'a été que le prétexte de la guerre ^
Sedan! — Tempereur Napoléon 111 a rendu son épée. — Cette nouvelle nous bouleversa. C'était une véritable catastrophe historique. — L'armée française anéantiej l empereur pii^uuuier. — La partie était donc terminée. S'il y a des gens qui ont le droit de se dire citoyens du monde, ils peuvent aujourd'hui illuminer, dis-jc; s'il y av<iii des temples consacrés à Thumanité, ce serait l'occasion d'y chanter des Te Deum, puisque le massacre est lenuiiié!
— iSe te*réjouis pas trop, ma chérie, tne dit Frédéric. Pour une armée anéantie, il en sortira dix
de terre. La France est aftblte de colère et de douleur. Àu point de vue patriotique, sa douleur est sainte, sa colère est juste. Quoi qu'elle puisse faire de désespéré, ce ne sera point poussée par Tégoïsme, mais, au contraire, par un sublime sentiment de sacrifice.
— Je veux espérer que la guerre est terminée.
— J'en doute, et d'ailleurs, la semence de guerres futures n'en est pas moins jetée...
l. Déjà, en 1870 et 1811, le t"ta'respt»iidaiit diî Iji Gazvffa (fe Cologne qui suivait rarmée a'ieînondp. ÎVl.Adt» Wick(.'(l(.', appelait le prince Leupoid de ilohenzoliera le ])land, ;»rétexte de ia guerre ». :
Le 4 septembre, nouvel acte de violence, nouveau remède lenté pour le salut de la patrie r l'empereur est déposé; la France se déclare en République. Les fautes, les traiiisons, tout est mis aur le dos de TEmpire et de ses généraux; la France n'y est pour rien, et n^en accepte pas la responsabilité. En renversant le trône, on a, du même coup, * déchiré du livre de Ttaistoire la page où étaient inscrits Wortb, Preshwilliers et Sedan. Maintenant, c est le pays lui-même qui va continuer la guerre, si rAllemagne a Taudace de poursuivre son infâme invasion.
— Mais si Napoléon eût été vainqueur? demaadai-je à Frédéric.
— Les Français auraient naturellement considéré ses victoires et sa gloire comme les victoires et la gloire du pays.
— Cela est-il juste?
— ÏNe pourras^tu donc te déshabituer de cette question?
HAlasî la catastrophe de Sedan ne termina pas la guerre. Partout, au contraire, la rage, le désir de yengeance, la haine de Tennemi et la haine aussi de la dynastie déchue étaient poussés au paroxysme.
Le travail de fortification se poursuivait avec ardeur. Tout bâtiment compris dans le pérîmèlre de la princi[)al{' enceinte fut abandonné ou démoli. Tous les environs furent rasés; les habitants de la banlieue se réfugiaient dans Paris. Quel triste tableau que celui de ces familles, tramant ainsi, en langues liles, à travers les rues, les débris de leurs foyers détruits! J'avais déjà tu ce spectaele, en
Bohème, lorscpie les pauvres geos de la campagne
fuyaient devant Tennenir victorieux. C'étaient hicu les mêmes visages aaxieux el souibres... le même accablement... la m6me fièvre... la même douleur.
Eiiiiii, Dieu soit loué! voici une bonne nouvelle. Pr^l^arée par l'entremise de l'Angleterre, une «Mtrevue a lieu, à Ferrières, entre Jules Favre et Bismarck. On va enfin s'entendre et conclure la paix! Loin de là; ie goulire qui sépare les deux nations apparaît plus profond après. Les journaux allemands commencent à parler de ranin^xioFi de l'Alsace et de la Lorraine : ils expriment ie vœu de Toir réunie à la patrie cette terre jadis allemande. D'ailleurs, c'est une forteresse indispensable en v ue des guerres futures. D'autre part, laFrauce a perdu la partie, n'est-ii pas juste qu'un fruit de la victoire échoie au vainqueur? En cas de succès, les Français se seraient approprié les provinces du Rhin.
En attendant, Tarmée victorieuse ne ralentit point sa marche; les Allemands soat déjà aux portes de Paris. La cession de TAlsace-Lorraine est oflieiellement demandée. On y répond par la déclaration bien connue : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses
Nous résolûmes alors de partir. PooraciOi restery sans nécessité, dans une ville étrangère assiégée? Pourquoi demeurer au milieu de gens hypnotisés par la haine et la vengeance, qui nous regardent de travers, et, en nous entendant parler aileiuaud, nous montrent quelquefois le poing? 11 était devenu difficile de quitter Paris. Partout il y avait des zones militaires â traverser; plus de régularité,... le che-
m BAS LBS ARM£S l
min de fer était souvent refusé aux particuliers. Il nous en coûtait aussi de laisser notre hotei inaciievé. Hais ulmporte, nous avions déjà trop tardé. Ces énioiions violentes avaient compromis' ma santé. J'avais, dans ces derniers temps, éprouvé quelques accidents nerveux»
Nos malles étaient faites lorsque je fus prise d'un nouvel accès, mais, cotte tois, si sérieux que je dus garder le lit. Le médecin déclara mon état très grave, et interdit tout voyage.
Je gardai le lit pendant de longues, semaines. Il ne m'est resté de cette époque qu'un souvenir confus, et, chose singulière, très agréable. La maladie cérébrale que je traversai, en me plongeant dans une demi-absence de conscience, avait suspendu, chez moi, la pensée, la réflexion, la volonté; je n avpiis conservé qu'un vague sentiment de l'existence. J'étais comblée des soins les plus affectueux. Mou liicii i, plein de tendresse et de sollicitude, infatigable dans son dévouement, ne me quittait ni jour ni nuit; il amenait souvent les enfants auprès de mon lit. Que de choses me racontait Rodolphe! La plupart du temps, je ne comprenais pas, mais sa chère petite voix me faisait Teffet d'une musique. Le babil Je notre petite Sylvia — notn: idole — me charmait. Puis, c étaient mille plaisanteries entre Frédéric et moi, au sujet des'faits et gestes de notre iilletle... Je ne me souviens plus de ces plaisanteries, mais je me rappelle la joie qu'elles me procuraient. Avec quel plaisir j'avalais les boissons qu'on me présentait! Tous les jours, à la même heure, on me donnait une limonade qui me iaisait
BAS LES AllMES :
l'effet du plus divin nectar. Calmante et soporifique, elle provoquait un sommeil délicieux dont je saTOurais la douceur, tout en gardant conscience de la présence de mon Frédéric bien-aimé. Je n'avais plus ou presque plus aucun M-iitimont de la guerre, qpii faisait rage autour de Paris. Cette chambre de malade — ou plutôt de convalescente — était tout mon univers. Je m'y sentais revivre — au bonheur.
Au bonheur? Hélas 1 non. Avec la £:uérison revint la conscience de toutes les horreurs qui nous entouraient. N'étions-nous pas dans une ville assiégée, au milieu d'un*' jxjpulation souffrant de la iaim, du froid, de toutes sortes de privations?
J'appris tout ce qui s'était passé pendant ma maladie : le bombardement de Strasbourg u la Belle » et Tincendie de sa splendide bibliothèque.
Strasbourg avait succombé !
Metz s'était rend» !
Un désespoir furieux s'empare du pays. On cherche dans Nostradamus des prédictions applicables aux événements actuels; des voyants l'ont entendre des prophéties. Pis encore : il y eut des possédés; ce fut comme un retour vers les ténèbres du moyen âge.
<( Oh! si je pouvais être chez les Bédouins! » avait dit Gustave Flaubert. — « Oh! si je pouvais retomber dans les rêves de ma [ualadie! » m'écriais-je, en fondant en larmes. Mais j'avais recouvré toute ma santé ; j'étais condamnée à savoir et à comprendre toutes les horreurs qui déûlaient devant moi. Voici ce que je lis dans mon journal :
1'' décembre. Troeha fortifie les hauteurs de Cbampigny.
2 décembre. Combat opiniâtre aux euviroo^ de Brie et de Champign^é
5 décembre. Le froid deyient de plus en plus intense. Oh! les pauvre^ niailieureux qui meurent ètendos, sanglants et glacés sur la neige!... Dans Paris, on sotfffre aussi terriblement du froid. Tout cuinintTce a cegsé. ....
21 décembre. Sortie de Paris.
25 décembre. Aux villages de *** et de des fenêtres des maisons un petit délachemeut de çavacavalerie prussienne est salué à coups de mpus- i quet. Le général Kratz, pour punir ces villaipes, . ordonne de les réduire en cendres^ et, ses komn^àes — de bons et braves garçons, à coup sûr — obéissant et allument l'incendie. Les flammes s'élèvent rapidement; les toits de ces pauvres demeures s' effondrent, avec fracas, sur les habitants. Quelques* uns s'enfuient en criant, en pleurant, eu hurlant, en brûlant...
Oh i la belle, la joyeuse nuit de Noël I
L'eniienii attendrait-il Tœuvre de la lamiue, ou bombarderait-il Paris? -
La conscience du monde intellectuel et artistique se révolte à celte dernière idée. Bombarder ce centre d'attraction de tous les peuples, ce brillant foyer de rinteiligence, dû sont amoncelés tant de riehesses et de travaux ailistiques! Ou ne peut y songer.
liAb LES ARMES !
Toule la presse neutre allemande avait protesté. A Berlin, les journaux da parti de la guerre y poussaient, au contraire, assurant que c'était le meilleur mojen d eu iinir au plus vite. Et quelle gloire de conquérir cette splendide capitale! Le 28 décembre, j'écrivis, d'une main tremblante :
« Nous j voilai... encore ce bruit sourd.., puis mi arrêt*., puis un nouveau coup... »
Je n'ajoutai rien; mais je me rappelle distinctement mes impressions de cette journée. Ces mots : « Nous y voilà! » exprimaient, en même temps que ma terreur, une sorte de sonlasremeut, une délivrancj» de rette appréhension nerveuse, doTenue presque intolérable. Nous étions à déjeuner, de pain et de fromage, avec Rodolphe et son précepteur, lorsque retentit le premier coup. Nous relevâmes tous la tête et échangeâmes des regards de surprise. Serail-cc Mais non, c'est peut-être tout autrf^ bruit... une porte cochère fermée violemment. Nous n'entendîmes plus rien et reprîmes notre conversation interrompue. Mais trois ou quatre minutes après... se reproduisit... Frédéric se leva... « C'est le bombardement », dit-il, en se dirigeant vers la fenêtre. Je ïy suivis.
Un murmure de voix montait de la rue; des groupes se formaient. Les gens s'arrêtaient, écoutaient ou causaient avec animation.
Notre valet de chambre se précipita dans le salon. Une nouvelle salve retentit :
— Oh monsieur I oh madame! C'est le bombardement!
Toiis les autres domestrques envahirent la pièce.
iiO . BAS LES ARMES l
Tontf harrière de classe tombe devant des catastropUes telles que la guerre, l'iaceadie, la iaauuei parce que tous les hommes se sentent éganx devant
le danger.
C'était aiTreux celle pensée de bombardemeut, el, cependant, je me souviens de m'ètre sentie comme
satislailo de prendre part à un pareil événement. Il ne me déplaisait pas d'être môiée à ce grandiose épisode de la lutte, et de pouroir constater que je lie tr(îml)lai.s pas devant le danger; j'éprouvais... que dirai-je? comme Torgueil de labrayoure.
La chose fut, en somme, moins pénible que je ne
Taurais cru. Pas de monuments incendiés, pas de populace affolée, pas de pluie continue d'obus. Au bout de peu de temps, on finit par s^habituer au
i^rondement du canon, et les Parisiens choisiront iuôme, conmie lieu de promenade, les endroits où on l'entendait le mieux. Çà et là, un obus éclatait dans la riir, mais il taisait rarement des victimes. La véritable inquiétude des Parisiens n'était pas le bombardement, mais la famine, le froid, les misères di.' toutes sortes. Je fus cependant très inipr^^ssionuée d'une mort, que nous apprit la lettre de iaire p^ri que voici :
Monsieur et Madame N... vous annoncent la mort (le leurs ileux enfants : Franeois (haé de S aiis', Aniédé'^ fde i an?), tués par une bombe. Les parents» affligés, sollicitent votre profonde sympathie.
BAS LES ARMES î
Ce biilel navrant m'arracha un cri de douleur; je compris Tiasoudable désespoir que contenait cette iroide et sèche rommunication... Je vis nos deux enfants, Rodolphe et Sylvia... non, je ne pouvais même supporter cette pensée I
On ne reçoit que bien rarement des nouvelles de province. Toute correspondance est interrompue; on n*a de relations avec le monde extérieur que par ballons et pigeons voyageurs. Les bruits qui circulent sont des plus contradictoires. Tantôt, on entend parler de sorties victorieuses; tantôt, on dit que Pennemi va donner Tassaut, incendier et raser Paris, de fond en comble. D'autres assurent qu'avant qu'un seul Prussien pénètre dans ses murs, les commandants des forts ont ordré de faire sauter la ville. On raconte que le Midi va prendre les assiégeants par derrière, leur couper la retraite et les anéantir jusqu'au dernier.
Parmi tant de fausses nouvelles, quelques-unes
dont l'exactitude s'est confirmée plus tard — parvinrent jusqu'à nous; entre autres celle d'une panique sur la route de Grand-Luce, près du Mans, et dans laquelle de véritables atrocités furent commises. Des soldats, débandés et sans chef Jetèrent, sur la voie, des blessés couchés daus un train, et prirent leur place.
Il devient de plus en plus difficile de se procurer des vivres. Depuis longtemps il n'y a plus de boMils ni de moutons dans les parcs à bestiauic. Bientôt, tons les chevaux seront épuisés; on ne dédai^^^ne pas, maintenant, les chiens, les cUats, les rats et les sonris ; il va falloir manger les animaux du Jardin
BAS LES AUMEbl
des Plantes: le pauvre éléphant lui-même, si chéri des Parisiens. On ne tfooTe presque pins de jAm. Il faut, durant des h**ures, faire queue devant les boulangeries, et, le plus souvent, on revient les mains rides. La mortaiilé moyenne croit dans d'iHimenses proportions. De 1,100 personnes par semainOi en temps ordinaire, elle s'élève, maialenant, à 4,000 ou même 5,000, ce qni fait, par jour, 300 ou 4<)0 meurtres. I.a responsabilité de ces crimes incombe aux bravaches pariementaires, qui, par leurs discours provocateurs, ont mis le fan aui poudrf^s et dArlaré, dans leur superbe pathos, qu'ils prenaient, devant rfliatoire» la responsabilité de cette gserre!
Un jour, aux environs du ::Î0 janvier, Frédéric rentra, très excité, d'une course à travers Paris.
— Prends ton cahier de notes, cher petit historien, me dil-lL en se jetant sur un fauteuil : je t'apporte une nouvelle importante.
— Quel cahier?... Le protocole de paixl Frédéric sHi-oua la léte :
— De celui-là, hélas ! il ne sera plus quesliua de longtemps. La guerre actoelle a pris de trop immenses proportions, pour que son action puisse être limitée.
— Mais quelle est ta nouvelle importante?
— Le roi Guillaume vient d'être proclamé empereur d Aik magne, à Versailles. 11 y a, maintenant, une Allemagne, un empire tiniflé^et poissant. Cet événement constitue, à lui seul, un chapitre de l'histoire universelle. Ce nouvel empire, for^è avec le fer, va relever encore, etpour longtemps, le crédit
BfLS LES AHM£Ô !
du fer. Dorén^Yant, las deux plus grandes nations du continent, au lieu de- marcher à la tète de la civilisation , entretiendront et développeront en Europe Tesprit guerrier : l'une, pour rendre les coups qu'elle a l*eçQ8 ; Tautre, pour conserver sa suprématie. Tu peux fermer notre protocole de paix; nous sommes, pour bien longtemps^ sous la sanglante constellation* de Mars.
Et je me fis raconter les détails de révénement. Tous ces massacres n'auront donc pus eu lieu en vain, poisqu'iU auront servi à édifier un grand et puissant empire... *
— Nous pouvons porter sur la guerre un jugement indépendant. Nous pouvons non seulement la déplorer au point de vue humanitaire, mais, même, au point de vue national, nous avons le droit de ne pas nous réjouir des succès.., de nos oppresseurs de 1866. Et cependant, je reconnais comme toi, que Tunification de rAllemagne est une b^ïÏQ cliuse. J*adinir6 Tempressenient des princes allemands à ofirir la couronne impériale à ce vainqueur aux cheveux blancs. Oui, cela ne manque pas de grandeur. Il est à regretter, seulement, que cette unification soit le couronnement d'une œuvre de guerre. II est triste de penser que si Napoléon III n'eût pas, le 19 juillet, envoyé sa déclaration de guerre à la Prusse, il n'y aurait pas eu assez de patriotisme, chez les Allemands, pour accomplir, de leur propre initiative, Tunion dont i(s sont si fiers. Maintenant, leur joie va s'exalter; le vœu de Içur poète est accompli ; ils vont oublier qu il y a quatre ans i peine, ils étaient tous en guerre les uns contre
Ui
BAS L£S AHMKS i
les autres^ et que pour les Haaovriens, les SàxoQS, les Frankfortois, il n'y arvait pas de Dom plus délesté que whu de o Prussien ». Mais, en revanche, cuoibien va graodir, eu France, la haiae delaPrasse!
Je frissonnai :
— Le seul mot de haiue...
— Te fait horreur... to as raison. Tant que ce sentiuieiit subsistera, il n y aura pas de véritable humanité. Car, il n y a> ici-bas — nous le savons bien, n>st-ce pas, Martha? — qu'une seule chose qui |iuis^e ennnblir l liuiiime, et lui donner le bonheur : c'est l'amour 1
La tète sur son épaule, je tins mes yeux attachés sur le:> siens, laulU^ que, de la inaiii, il écartait, eu les caressant, mes cheveux de mon front.
— Oui, nous savons, continua-t-il, combien il est doux de se sentir le cœur plein d amour pour un autre soi-même, pour ses enfants, pour tous ses frères de la grande famille humaine, auxquels on serait si heureux d'épargner les malheurs qui les menacent... Mais ils ne le veulent pas !
— Non, non, Frédéric; mon cœur n>st pas aussi vaste... je ne peux aimer ceux qui me haïssent.
— Mais tu peux an moins les plaindre?
Nous continuâmes longtemps à causer ainsi. Nous en vînmes à parler de Tavenir: Paris allait capituler; la guerre prendrait fin et nous pourrions, enfin, jouir de notre bonheur. Nous nous plûmes i passer en revue les garanties de notre félicilé iuture. Pendant les huit années de notre mariage, rien n'avait i)a porter atteinte à Tintensité de notre
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aûecUoa. Toutes les nouvelles expériences de la vie qoe nous ferions ensemble ne pourraient que res-
biMiei le lien qui unissait nos deux existences. Arrivés à la vieillesse^ il nous serait permis d'interroger le passé avec sérénité! Quel beaii soir d'existence, loul resplciidissarrt des feux du couchant, nous apercevions au terme de notre carrière! Je m'étais si souvent et si vivement représenté ce couple de bons vieux que nou^ ilcvions èlre un jour, que i image s'en est profondément gravée dans mon esprit, et m'est parfois revenue, en réve, avec n\iile détails, comme si c otait une réalité : Frédéric, un bonnet de velours sur la tète... un sécateur à la main — je ne sais pourquoi, car il n'a jamais eu de ^oùt bitMi nuiiqué pour l'horticulture, et n'avait pas encore usé du bounet grec, — Pour moi, je me voyais, une dentelle noire coquettement posée sur mes cheveux blancs, assise dans un coin du jardiii. Je sentais un échange de regards et de mots affectueux : Te sottvieûs-tu encore?... Te souviens-tu?...
J'ai dû me faire violence, rassembler tout mon courage, toute mon énergie pour écrire la plupart des pages précédentes. Mais j'ai rempli un devoir sacré. Une bouche amiee m'avait dit, un jour : Si je meurs avant toi) tu continueras ma tâche en travaillant à l'œuvre de la paix. Sans cet ordre, je n'aurais jamais eu le courage de raviver d'ausM cruelles blessures*
Quant à l'événement dont il me reste à parler, je
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ne vais que le meulionner, ne voulant, ne pouvant pas le décrire.
Je Fai tenté : dix feuillets à moitié remplis, pais^ déchirés, gisent épars autour dr mou bureau. Une coniraciion me serre le œur. Mes pensées, glacées d^bord, ont tourbillonné ensuite dans mon cerveau; j'ai hiissê tomber ma plume et j'ai pleuré follement « désespérément, comme pleurent les petits enfonts... Quelques heures plus tard, j'es« saye de reprendre la plume, mais, quant à retracer les détails de révénement... quant à dépeindre co que j'éprouTais... je ne le peux pas.
Le fait sut lit.
Une lettre de Berlin trouvée sur lui^ fit soupçon^ ner mon Frédéric d'espionnage. Une bande de forcenés Teutoura aux cris de : « A. mort le Prussien ! » et, après un jugement sommaire, on le fusilla séance tenante, le 20 janvier 1871.