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voiles, moins peut-être son mari, que la joie de la vie précédente. Les coutumes provinciales la forçaient à vivre au fond de sa maison, les cheveux cachés par une coiffe de toile, et dans des vêtemenis de lourde étoffe sombre. Religieuses et moines l'exhortaient sans cesse, par les barrières du jardin. Les pauvres pestiférés aussi, on les voyait trop sur la route, derrière l'épouvante des petits enfants avertis de la mort sarrasine par la robe verdàtre que traverse, devant et derrière, la croix blanche, selon les ordres des préfets vigilants. Car les misérables savent qu'afin d'obtenir le repos de l'àme pour ceux péris au loin, les veuves multiplient l'aumône.
Damélis teignait ses cheveux gris. Basile ne la désira plus. Adopté par elle, pourvu d'un peu de bien en récompense de longs offices, elle lui devenait comme une mère tendre. Sans doute, le jeu d'amour lassait la matrone même, après une répétition quotidienne de plusieurs années. Elle n'objecta rien lorsqu'il invoqua le devoir de marier la petite sœur à Byzance. Elle admit que la beauté de Sophia, l'antiquité de sa race qui avait régné sur ceux de Bactriane, sur l'Arménien, le Scythe et le Parthe, offraient l'espérance d'une glorieuse union-, et elle adressa Basile à un client de feu son époux, à l'intendant des fêtes impé-
riales, Théopliilitzcs. Cet homme devait au défunt et à la matrone héritière une somme d'argent que januiis il n'avait pu rendre. Pour ac([uit, elle lui demanda de favoriser le frère de Sophia.
A Byzance, tous deux logèrent non loin de l'Hippodrome, dans nne rue marchande. Les Arméniens y otalaicnl les lapis des caravanes, pendus aux balcons de bois du premier étage. Avec une i)a"uelle, ils en montraient les dessins aux liancurs; ou bien guidaient le choix du passant attiré par les lueurs des plats de cuivre, les agates et les onyx ornant de cabochons Targent des brûleparfums. C'était une population soyeuse, aux belles barbes noires, aux mains lentes, aux robes sombres garnies de franges coûteuses et lourdes. Derrière le grillage de bois odorant cloué à sa fenêtre, la vierge assistait au passage des grands nommés par l'hôtesse, une vendeuse de billes d'ivoire, de jetons de nacre gravée^ de bandes métalliques brodées en corail, et autres babioles. Elle désignait le frère de l'impératrice, Bardas, cavalier impérieux, dont le soupçon assombrissait le regard, et qui marchait avec une escorte de scholaires armés, ou bien le Logothète Théoctiste, porté en litière par de jeunes et blonds eunuques austrasiens. Sa figure triste, au poil gris, souriait doucement vers les hommes, pour attester le chagrin de sa vie pénible. On
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disait que le jeune empereur Michel avait déshonoré sa fille, et que Bardas minait son influence, l'accusant de vouloir épouser l'impératrice régente Théodora de Paphlagonie, afin de régner sur les Romains, à la place de l'Âutocrator.
— Oui, oui, ajoutait la marchande, Théodora laisse volontairement son fils s'ahêtir dans l'ignorance, pour conserverie pouvoir avec Théoctisle; et il faut applaudir Bardas de déjouer le complot. Le voilà, notre auguste Michel, en âge bientôt de prendre le trône. Mais il est simple ! Il s'amuse à donner la sainte communion dans de la moutarde et dii vinaigre, afin qu'éternuent les moines du palais, au milieu des offices... et il jure qu'il fera la même chose, dans la Sainte-Sagesse, le grand jour de la résurrection de Christos, quand le peujtle viendra recevoir de sa main radieuse le pain de vie... En attendant, il naime que les chevaux, les bouffons, les nains et les cochers... Aussi votre protecteur Théophilitzès est devenu presque son ami... Avec votn^ beauté, le courage de votre frère... et celte amitié-là... on peut prétendre à tout, colombe de Patras...! Vous m'achèterez vos broderies de noces. Mouette blanche. Sourire de la Vierge, Lueur de lampe dans la nuit suave des églises !...
L'Auguste passait lui iuhuc dans son char de
Lois bleu, couvert de grappes en argent soufllé, et traîne par des étalons pie, harnachés de cuir vert. Ses nains recevaient les cinglements du fouet, sans paraître souffrir de leurs faces ridées et pleines de verrues. Lui, montrait une grosse tète joufflue augmentée de boucles noires voltigeant autour des tempes, à chacun des gestes bruscjnes. D'une sorte de courte chasuble, ses bras en manches violettes jaillissaient tout à coup pour fustiger la fiireurdes étalons splendides, secouant les palefreniers suspendus aux mors. Et c'était sa joie impériale, de voir dans la rue étroite, irrégulièrement envahie par les feuillages des jardins, le tumulte de la foule effrayée des bonds des chevaux. Jusqu'aux branches basses dépassant les murs, ils enlevaient à leurs naseaux les palefreniers vctus en jaune et en noir.
Une fois que le cortège s'annonçait par une fuite de femmes laissant tomber, de leurs corbeilles, bananes et grenades, Basile fit descendre Sophia sur le seuil de la maison. Il lui arrangea vite ses cheveux fauves au sommet de la tête, et y planta un haut peigne de corail pris à l'étal de l'hôtesse. Les ondes de la robe flottante étaient alternativement couleur de rose et de citron. La jeune fille les releva par devant, un peu, et attacha une pincée de plis à Lagrafe de mêlai
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cousue entre les seins... Ainsi laissait elle voir sa tunique de dessous, en transparente gaze noire, brodée d'hyacinthe depuis ses genoux jusqu'à ses pieds. Basile attira la tête de la sœur contre son épaule; et, du char, l'Auguste l'aperçut, tout en saillie cambrée, sonda du regard le sourire humide, la profondeur des yeux mi-clos, connut la rigidité de la gorge.
11 advint, en efFct, que Michel la remarqua. Brutalement, au nain le plus proche, il enjoignit de demander à la fille son nom el son état.
— Je me nomme Sophia FArsacide, murmura l'enfant, et mon frère que voici est Basile, qui domj)leles chevaux de rhippodromeavccTliéophilitzès, son maître. Il devient expert dans la lutte...
En boitant sur ses genoux bas et cagneux, le nain cria vers l'empereur :
— Lumière du Christ, celle-ci s'appelle la Sagesse d'Arsace, qui lutta sans victoire contre le nom romain, il y quatre siècles... Etonne-toi qu'elle vive encore... Pour moi, je te conseille de la faire saillir par celui-ci, dont le métier est d'adoucir les juments hargneuses ; tu verras si cette Sagesselà produit encore un avis digne d'être réfuté, un fils digne d'être émasculé, une fille digne d'être voilée...
— Elle est, au moins, digne d'être violée... cria Michel en é^^lutanl de rire.
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Mais déjà il parlait de loin, encore que les chevaux fussent maintenus au pas, sous le fouet du maître. L'Auguste se retourna, et ses joues de gros garçon se plissèrent pour un baiser à l'adresse de Sopliia.
Gomme, en pâlissant, elle pleurait, Basile la reconduisit dans sa chambre.
— Nous irons aux jeux Padrémiques, lui dit-il, et si, en le revoyant, l'Auguste se rappelle son désir de toi, lu épouseras, pour le moins, le préfet des postes, ou un gouverneur de diocèse... Soigne la beauté, colombe de Patras, ma sœur !
La jeune fille ne comprit pas. Elle se remit, des mois durant, à filer la laine dagncau, pour l'hôtesse, sans vouloir descendre jamais plus au seuil de la maison.
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Par mille gâteries, riiutessc remerciait. Elle cuisait des tartes au gingembre ; elle les mangeait avec Sophia. Ensemble, elles croquèrent de potils poissons frits d'abord dans la graisse, puis englués de miel.
A travers le treillage de la fenêtre, elles admiraient les scènes de l'Ancien Testament brodées, à la vieille mode, sur les manteaux des riches. D'autres portaient dans le brocart de leur dos, maints épisodes de chasse ; une panthère en drap y griffait une licorne de laine blanche ; un aigle enlevait dans les serres un dragon tordu en fils
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(l'or. Des femmes avaient des voiles Meus et des robes rouges comme la mère du Tliéos et, au bas, des larges bandes oii les apôtres môles aux signes du zodiaque étaient assis sur des tigres et des dauphins que la marche plissait. Beaucoup de gens venaient en promenade jusqu'à la fontaine construite là. Les pouces dans leurs ceintures d'émaux, les fonctionnaires jasaient à , l'aise. Des jeunes filles s'adossaient à la corniche du bassin, entre les coqs et les boucs de métal qui lançaient l'eau vers la pomme de pin crachant vingt jets, au centre de la flaque. De cet endroit, les flâneurs apercevaient le forum Ausustreon, la statue de Justinien habillé comme Achille sur un cheval de bronze, les nymphées, leurs arcades et leurs groupes sculptés, les ballants d'ivoire derrière les gardes assemblés à la façade du Palais Impérial. En outre, les portes en cuivre de la Sainle-Sagesse, luisaient par-dessus la cohue de caloyers aux crânes glabres. Parfois les amies .;orlaieni, pénétraient dans la basilique. Sopliia ne se lassa point d'y compter, parmi les six mille candélabres, la multitude des colonnes prises aux anciens temples de la Syrie, de la Grande-Grèce. 11 en était de porphyre, de malachite, de marbre vert, de pierre blanche polie, d'autres revêtues d'armures brillantes, d'icônes parées de joyaux, de peintures. A deux,
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los amies se promenaient sous les portiques du Nartlicx, et elles contemplaient les perspectives des coupoles, leurs mosaïques immenses, les couleurs des saints debout sur les crocodiles, ou
bien accoudés entre les ailes des vautours. On contournait la tribune de l'Ambon que surmontaient un dôme et une croix, puis tout au bout, c'était le mur en argent massif de l'iconostase ouverte sur le sanctuaire, l'autel d'or. Ensuite elles allaient le long du Palais Impérial, elles mesu-
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raient do l'œil les haiilos et massives architccliires de briques. Elles longeaient, d'abord Chalcé, les galeries pleines de soldats ; ils laissaient voir des mollets nerveux entre les caleçons bruns et les cnémides. Leurs faces étrangères riaient en inclinant des casques aux écailles de fer écarlate. Plus loin, les murs soutenaient à leur faîte des pilastres et des arcades sur lesquelles s'entassaient d'autres étages béants par les cintres de baies énormes. Des terrasses surplombaient. Des campaniles s'affinaien-t dans le ciel. Des banderoles ondoyaient en haut des mâts rouges, pardessus le Triclinion oi^i mangent couchés, sur dixneuf lits, les ambassadeurs des Barbares et des Sarrasins, les jours d'audience. Un malin^ par des portes successives, elles entrevirent l'Atrion, le bassin bordé d'argent au centre duquel s'érige un grand vase d'or. Là commençait Daphné, le quartier des apparlements à l'usage spécial de FAutocrator. L'hôtesse en énumérait les magnificences, par ouï-dire, car jamais elle n'avait vu, dans le Chrysotriclinion, s'ouvrir les deux portes d'argent qui révèlent alors, à la foule agenouillée sur rOctogone, la Piété du Basileus apparu en son trône, au milieu -des couronnas suspendues qui symbolisent les Puissances, des sièges en or qui signifient les Possessions. Dans la Magnaure,
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dos arbres d'or aussi porlenl dos oisoaux de pierreries qu'un mécanisme délicat fait chanter avec art. Deux lions, devant le dais impérial, se dressent sur leurs pattes de bronze, rugissent.
— La Théotokos fasse que je les voie..., soupirait la sœur de Basile. Ecoute-moi, bonne hôtesse, ô Euphrosyne, comment parvenir jusqu'à cos merveilles?
— Aide le Théos, colombe de Patras... Si tu me suivais...
— Où donc, Euphrosyne?
— Je te le dirai quand, ô Sophia, une amitié plus certaine aura lié nos cœurs.
— Ta prndence se défie de moi?
— Quelle prudence se défierait de toi, polit pigeon ? D'autre part, il y a des choses qui étonnent la jeunesse...
— Si tu pouvais connaître, ô Euphrosyne, ma convoitise de franchir ces murs, et de toucher à l'or des objets..*. Il me semble que cela me donnerait une autre santé, que mes joues deviendraient plus vermeilles, que j'améliorerais mes chances providentielles parla vertu des gemmes...
— Les gemmes retiennent le Rayon Céleste dans leur matière. Il ne faut pas l'attirer à soi, ni l'emprisonner dans sa propre pensée.
— Pourquoi ?
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— Parce que le Démiurge appelé laveli par les Juifs déroba, lu le sais bien, Vàma du Plérôme qui est TUniversalité du Théos, depuis le Père jusqu'au Fils! Celte âme, tu l'entends, se lauicnle dans la tempête, crie avec le vent, les nuits d'orage ; c'est elle qui pleure aux yeux des petits enfants, qui geint avec l'arbre qu'on étronçonne, qui soupire avec le llux et le rcilux sur la grève ; elle se désole parce qu'elle a quitté la Jérusalem Céleste j)Our tomber sur la Terre Mortelle, parmi les Eons inférieurs. Le Tbéos du Plérome a bien envoyé Ghristos pour la délivrer. Et Cbristos a vaincu, pendant quelque temps. Mais le Démiurge s'est ressaisi de l'Eglise, notre mère, à présent. Vois comme ses prêtres, ses moines, se couvrent d'or, vois comme ils emploient des moyens idolâtres, les cérémonies, les baptêmes ! Ils emprisonnent en eux l'âme du Plérome, sans pudeur. Ils ne pensent plus, les sataniques, qu'il leur faudra rendre compte, au jour du Jugement.
— Ni Damélis, ni ses filles, ni Basile ne m'avaient enseigné cela.
— Comment te l'auraient-ils enseigné, s'ils le chérissaient, colombe de Patras ? Ignores-lu que notre impératrice Théodora fit périr dix myriades de nos frères, et plus, il y a quinze ans.
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— 0 Euphrosync, scrais-tu do ces paulicicnncs qui pulvérisent le bois des croix...?
— Christos ne s'est pas uni à la matière... Le Plérôme ne pouvait déchoir jusqu'à s'unir aux apparences du Démiurge. Le corps céleste n'est pas mort sur la croix, mais un vain fantôme...
— Anathème !
— Silence, ô Tliéos... Si quelqu'un nous cnlendait, petit pigeon, voudrais-tu perdre Euphrosync ?
L'hôtesse examinait furtivement la perspective de la rue. N'ayant avisé que les habits rouges et les bonnets jaunes de quelques Oardanioles, soldats persans de la garde impériale où l'on comptait les types de loulcs les ualioiis soumises, par hypothèse, au Nom Romain, elle se rassura. Ces hommes languissants et félins agaçaient le cynocéphale d'un gros marchand accroupi qui tripotait ses pieds nus, entre les jarres d'olives, sous un auvent bleu.
Elles ne parlèrent plus. Euphrosync baissait la tète enveloppée dans un voile orange qui couvrait ses yeux et lui serrait les épaules, à cause de la bise bousculant les feuilles mortes jusqu'au ruisseau creusé dans le milieu de la voie sèche.
Une extrême agitation rendait Sophia tremblante.
(Jiic faire? A Byzancc, elle ne connaissait d'autre personne que cette hôtesse, aimable et bonne, à la vérité, en dépit des idées sacrilèges. Cependant le Patrice Bardas la protégeait. Dès leur venue dans la ville, Basile avait compris la mauvaise fortune du Cunicleios Théoctistc. Toute la horde politique de l'Hippodrome se vouait à Bardas; et pour lui complaire, le frère et la sœur avaient voulu se loger de préférence chez cette marchande qui vendait à l'oncle de l'Empereur les jetons de nacre gravée et les dés d'ivoire. Se fâcher contre elle eût mécontenté justement Basile. Rentré, le soir, il parlait avec feu, imitant les prosopopées des rhéteurs. Il abominait Théoctiste et le patriarche Ignace parce que ce pieux successeur de Méthode prétendait, à la suite de débauches scandaleuses, frapper le Patrice d'excommunication. Basile vantait la science universelle du neveu de Bardas, Photios, qui eût fait à son avis, un patriarche redoutable pour le pape de Rome.
Sophia se le représentait encore furieux et déclamateur, toute sa bouche fendue à gauche dans le poil gris de la barbe quadragénaire. Il l'épouvantait un peu. Contredire, en médisant sur la protégée du Patrice, parut impossible. D'autre part, elle avait horreur des Pauliciens. Leurs mystères étaient odieux, affirmait-on. L'impératrice Théo-
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dora en avait fait périr dix myriades et plus, sans les pouvoir convertir. Comment celte Euphrosyne, un peu sévère de visage, pouvait-elle leur appartenir, de cœur et d'àme? Probablement, son mari était mort à l'époque de cette ample justice.
La veuve ressemblait aux saintes femmes que les fresques montrent en pleurs vers le pied de la croix, dans les monastères latins. Jamais Sophia ne l'eût crue si méchamment hérésiarque en la regardant cuire des pâtisseries sur le disque de fer. Il l'étonnait que rien de cette tare morale ne parût au front, à la démarche de la matrone. Une paulicicnne, une manichéenne devait être l'étal de tous les vices. La jeune fille se la fût imaginée telle que les bacchantes qu'on voit encore en relief de bronze sur les vases païens. Au contraire, Euphrosyne ne recevait pas d'hommes. Elle lisait à voix pieuse les Epîtres de saint Paul, vers la tombée du jour. Si elle ne fréquentait pas assidûment les offices de la Sainte-Sagesse, si elle souriait lorsque sa locataire indiquait la pureté de Marie, de la Théotokos, elle jeûnait le jour de la Passion, depuis chaque jeudi soir jusqu'aux Matines du dimanche. Et parfois manquait de défaillir.
Sophia se rappelait cependant qu'aucune icône ne représentait la Vierge ni la croix, dans leur maison. On y adorait soulcmont le triomphe de
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Cliristos, tenant la bonlc du monde en la scnestre, levant trois doigts de la dextre, le visage radieux contre l'auréole de gemmes. Toutes les lampes affectaient la forme d'une colombe en l'honneur du Saint-Esprit. Or, les Pauliciens et les Manichéens révèrent surtout le Paraclet. Parfois, Euphrosyne sortait mystérieusement à l'aube, elle no rentrait qu'après le milieu du jour, lasse comme d'une longue route ; et ses robes exhalaient une odeur d'herbes brûlées.
De tels signes étranges, d'autres encore assaillirent la mémoire de la jeune fille, révélèrent l'évidente hérésie de la matrone qui hâtait le pas à côté d'elle, longeait les murailles du Cathisma où l'empereur revêt les insignes avant de paraître à l'Hippodrome, puis celles de l'Hippodrome luimôme , l'immense bâtisse ovale que dépassaient les mâts verts, les mâts rouges, qu'ouvraient des porches à cintres pleins, sur lesquels des cochers de bas-relief conduisent leurs quadriges en bronze, qu'emplissait une rumeur continuelle de gens affairés, traînant leurs manteaux à la main , se rangeant contre les murs de marbre pour laisser la voie libre aux trotteurs blancs qui secouaient les crinières tressées d'écarlate, et portaient des bracelets d'émail au-dessus des paturons. Un essaim de marchandes arméniennes aux yeux do
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gazollo oiïraient des pastèques, des couronnes de feuillages, des poissons secs, des fromages de chèvre, qui chargeaient les corbeilles en équilibre sur leurs cheveux gras, les poings aux hanches, elles appelaient insolemment les hommes en sueur, avec de la convoitise aux yeux ; elles faisaient trembler leurs gros seins dans le tissu des tuniques collantes. Des pierres barbares pendaient à leurs oreilles par de petits réseaux de pourpre. Sophia les enviait toujours secrètement. Nulle pudeur no 1( s empêche d'assouvir leur envie damour, elles ! Cent gaillards musclés et actifs, qui suivent et poursuivent Les coursiers par le dédale des voûtes sonores, les coucheront tantôt dans une botte de foin; elles serreront les jambes sur le frisson des reins virils, tandis que la nièce de Basile, la descendante d'Arsace, mordra les coussins de son lit roide. et se sucera les lèvres en râlant de désir, en fouillant sa mémoire pour évoquer l'image du soldat aperçu contre le tréteau des caloyers qui peignent des icônes en plein vent, non loin des constructions encore inachevées, au faubourg des Blaquernes.
Alors Sophia se rappelait les propos des bonnes femmes sur les mœurs manichéennes. On dit que les sectateurs de Cubricos se réunissent dans les souterrains, dans les vieux aqueducs, qu'ils accom-
plissent des cérémonies, qu'ils festoient, et que les flambeaux éteints tout à coup n'éclairent plus les embrassements hasardeux des convives masqués par l'ombre. On dit encore qu'ils gagent des nègres à cause de leur vigueur génésique, parce que les prêtres se servent de semence humaine pour des communions abominables... Sans doute Euphrosyne eût élucidé tout cela; eût donné des leçons précieuses et confié des paroles qui font bondir le cœur, qui arrêtent la «alive dans la gorge, qui laissent frissonner l'échiné, ets'étreindre les cuisses des vierges.. Mais Saphia n'oserait point interroger l'hôtesse maintenant, après avoir crié « anathème » contre elle en étendant les trois doigts qui symbolisent l'Essence Trinitaire du Théos.
D'ailleurs ces contes mentent peut-être. Basile riait aux éclats quand Damélis et ses filles insinuaient de pareils soupçons. Pour lui. Manichéens et Pauliciens ne formaient qu'une secte politique réclamant des économies à l'Etat, s'élevant contre les dépenses du clergé orthodoxe et du Palais, voulant une absurde égalité entre les citoyens, des lois somptuaires qui obligeraient chacun à la simplicité des Apôtres, comme saint Paul, en ses épîlres, la recommande. De plus, ils exigeaient l'expulsion des Juifs, et les assommaient
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à coups (Je Làlon dans les rues, parce que les magistrats du Sanhédrin cinq fois avaient lait appliquer les Ircnto-neuf coups de corde à Paul, lors de ses prédications dans Jérusalem. A cause de cela, les Manichéens fomentaient des émeutes ; car la populace, excitée par leurs homélies, pillait alors- les ghettos : il fallait que les soldats de la police intervinssent avec la pique ou la hache. Des séditions pareilles avaient motivé la grande répression de l'an 841, où plus de cent mille trouvèrent la mort tant à Gonstantinoplc que dans les autres cités de l'Empire.
Par riposte, ils s'étaient armés, alliés aux Bulgares. Ils avaient même converti à leurs imaginalions le roi Bogoris qui leva l'étendard contre Théodora de Paphlagonie. jNfais la prudente Augusta de lui faire dire : « 0 roi des Bulgares, certes tu me trouveras à la tête de mes légions, le glaive dans la main. Le Théos aidant, je te punirai d'avoir violé la paix afm d'entreprendre avantageusement la guerre contre un enfant ; car mon fils Michel est loin encore de la puberté. Et qui peut résister au Théos? Tu seras vaincu. Mais fusses-tu même vainqueur, tu ne pourrais te glorifier pour cela, puisque tu aurais combattu seulement contre une veuve et un orphelin. A la vérité, quel que soit le succès des événements, lu assu-
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nieras la lioiilc d'avoir été battu par une IViiinie^ (m celle, plus infamante encore, de l'avoir battue ! » Frappé de ce raisonnement, Bogoris avait accueilli l'évêque impérial, et l'ambassade.
Depuis que les deux souverains avaient ainsi convenu de la paix, beaucoup de Pauliciens rentraient secrètement dans les villes grecques : il n'y a rien à gagner chez les Bulgares qui restent pauvres et dépourvus de politesse. Selon l'apparence, Euphrosyne était du nombre.
Ces souvenirs se rangeaient subitement, accourus du désordre, de la multitude et de l'oubli qui garnissent les réserves mystérieuses du cerveau. C'était comme le déroulement d'une vieille tapisserie envoyée au tisserand, et qui, après un long séjour dans l'atelier est rapportée tout à coup, neuve, raccommodée, reteinte, avec l'évidence éclatante des couleurs.
Il iallut, pour détourner Sophia de ses pensées, qu'un rassemblement encombrât la rue. Sur la bosse d'un dromadaire lépreux couvert d'un lilet de cordelettes amarantes, un homme était assis, les jambes en croix. Dans un mauvais grec entremêlé de mots arméniens et persans, il vantait aux badauds le baume de Ctésiphon dont il versait, au creux des mains tendues, quelques gouttes huileuses tombant d'une petite outre. Des colpor-
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tours habill(^s de peau de clièvre, un soldat en tunique verte et on capuce brune, des femmes empaquetées d'étoffes sombres écoutaient le rhéteur nasillard. Cependant, d'une bouche lippue terminant le long cou dépouillé par plaques, le dromadaire happait une branche de jasmin qui débordait la muraille prochaine. Des enfants s'extasièrent, car un paon, juché sur la nuque du charlatan, faisait la roue.
En un pli de son voile, Euphrosyne chercha de la monnaie d'argent. L'homme détaiha de son baudrier une petite outre odorante ; il l'échangea contre la pièce. Alors la veuve releva du côté de la jeune fille un visage de larmes, et murmura :
— Ton orgueil refusera-t-il ce présent, ôSophia? Ignores-tu maintenant combien je t'aime, puisque je livrai, afin de sauver ton âme, Colombe de Patras, le secret, et ce qui en dépend : mon repos, mes biens, ma vie. Accepte-les cependant avec la suavité de ce parfum, qui compensera l'offense de ma piété envers ta candeur. Lys du ciel, Tour de nacre. Etendard de pureté...
Elle perpétua toute une litanie. Sophia eut peine à reconquérir sa colore de l'instant passé. La voix dolente et humble, coulait en elle, l'amollissait, noyait son horreur des hérétiques. Elle tâcha de rassembler les motifs de haine ; elle ne les
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roiroiiv.'iil pins. La voix sincère cliarmnii, porsuadait. Véri labiés, les larmes de la bonne hôtesse
tachaient les plis de son voile. L'Arsacide perdit le courage de l'affliger. Elle ne refermait pas la
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m.iin sur lo cadeau qu'on y avait poso : mais ollo ne le repoussait point. Une émotion détendit ses nerfs. Oui ! Euphrosyne venait de lui offrir, en confiance, sa vie même avec le secret des Pauliciens ; et il n'appartenait pas à une descendante d'Arsace de trahir. Cela lui parut magnilique. VA\g s'imaginait être la statue de la Théotokos qu'une suppliante implore. Elle s'admira telle, indulgente et miséricordieuse. Un sanglot cnda sa gorge, des larmes piquèrent ses yeux et jaillirent. Elle serra la main d'Euplirosyne, baisa les joues pâles de la veuve et dit :
— Jure-le par Christos. Ta prudence ne me parlera plus de ces choses qui me peinent, femme excellente... Je ne veux plus connaître ton erreur...
Rentrées, elles se jetèrent aux bras l'une de l'autre et pleurèrent longtemps.
Jl
L'ÉVEQUE 'HERIYIAPOLIS
s jours passeront.
Sopliia filait, derrière le treillage de la fenêtre, la laine des agneaux noirs. Les hérétiques l'inquiétèrent moins que les déceptions de son frère. Il ne réussissait pas à devenir un fonclionnaire du palais. Bardas n'avait encore pu priver Ignace de la dignité patriarcale. Et tout le jour, Basile abandonnait la vierge, pour ne pas manquer aux intrigues nécessaires. D'ailleurs la jeune fille comprenait mal les discours qu'il rapportait de l'Hippodrome. Néanmoins il apparaissait
que les compagnons liabiUiels du frère élaienl des palefreniers et des eunuques, d'anciens fonctionnaires iconoclastes révoqués depuis que Métliode et l'impératrice avaient rétabli le culte des Images, des capitaines sans troupes, des entremetteurs, des embaumeuses et des bouquetières, des moines va-nu-pieds, des pèlerins qui n'atteindraient, en aucun jour, le terme de leur voyage, mais qui vivaient d'aumônes. Avec cette populace bruyante et arrogante, Basile recevait les largesses du Palais. Quelquefois même il rentra muni de viandes et de pains, de fruits géants que les officiers des tables impériales distribuent aux agilateurs, lorsque les festins ont été abondants, pour faire honneur à ces voix de l'opinion byzantine. Certaines confiseries reproduisaient des formes d'oiseaux, de couronnes, de croix. Des gâteaux étaient pétris à l'image du Paraclet.
C'était là tout le bénéfice. Il se plaignit fort. Il injuria le destin. 11 jetait les sandales contre un Ignace invisible le nommant : « Vase d'Hypocrisie ! Poche à fiel ! Bouche de Mensonge ! » et puis mangeait goulûment, s'endormait ensuite, couché en rond, à la manière des chiens, parce que, soldat, il avait contracté l'habitude de cette posture dans les longues nuits froides, autour du bivouac.
Dans le jour, il ne récitait plus ces contes inouïs
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OÙ (aiit d'iivcnUircs éproiiyciit la fermclcdcs héros. Il ne composait plus d'iambes scandés par le sifflement de ses Icivres épaisses. « Et pourtant Johannèsm'a prédit l'Empire ! » bramait-il soudain en rompant un silence morose, en repoussant l'échiquier : son visage exprimait l'amertume de l'ironie, ou se contractait de haine.
A vendre de^ chevaux, à en acheter, à pourvoir de fourrages les greniers de l'Hippodrome, il gagnait cependant de l'or ; mais il le distribuait aux compagnons alin (ju'ils criassent ensenibk', une acclamation, vers la fin de ses discours, et qu'ils allassent jusqu'à la taverne répéter : « Ce Basile, qu'on assure être le descendant des Arsacides, opine avec éloquence pour les choses de la Ville. On dirait que des colombes s'envolent de sa bouche à chaque période. Notre Bardas, vous verrez cela, le fera quelque jour liéLériarque, et plus tard logothète. »
Malheureusement le destin ne réalisait pas les espérances de tels propos. En vain Basile se démenait-il de l'aube au crépuscule. En vain traînait-il à sa suite, et jusque devant l'étal d'Euphrosyne, toute une clientèle loqueteuse claquant de la sandale sur les cailloux cimentés de la rue. En vain abrouA'ait-illesti'ois capitaines encerclés, par-dessus leurs haillons, dans les baudriers en cuir de croco-
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dilc, où pendaient des cimeterres ébrdchés et nus. En vain se signait-il avec les douze nwines barbus de la face, rasés au crâne, qui passaient les mains dans les trous de leur froc pour se gratter les reins. En vain parlait-il à demi prosterné devant l'évêqued'Hermapolis qui, assis sur un âne galeux, laissait pendre dans la poussière une dalmatique dédorée, et frappait les alvéoles vides de joyaux sur son agrafe, conjurait le Théos de secourir ses malheurs orthodoxes, de punir les cruautés sarrasines pour l'avoir chassé du siège épiscopal, pour avoir dispersé les fidèles et transformé en une écurie d'onagres la basilique à la dédicace de saint Mathieu :
— Ainsi la Paphlagonienne néglige, fille de Fatras, les serviteurs de la Très Illuminante Pureté, pleurait-il, en imposant sa bénédiction à Sophia. Vois mes diacres (/7 montrait quatre sordides gaillards trapus et hirsutes qui maniaient, ainsi que des massues^ leurs lourdes croix de cuivre). Ils jeûnent trois jours sur quatre. Parfois nous dressons un modeste autel au bord de la route impériale. En échange de nos prières nous réclamons au voyageur son offrande. Celui qui passe solitaire, ou devant une escorte peu nombreuse, donne l'argent, mais celui-là refuse arrogamment qu'une cohorte de serviteurs armés accompagne... En vérité je
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vous le dis, mes frères, on n'honore plus le Thoos, d'une âme universelle. Les Sarrasins foulent, dans l'impunitd abominable, l'ambon même dont Notre cvangéliste consacra romplacoment à lïermapolis ! Et nulle veuve pieuse n'assure la solde des centuries que ces nobles-ci, vaillants capitaines, mèneraient au combat contre les loups ravisseurs. Oh, qui me rendra la vue de Jc^rusalem Céleste, et le doux sourire du Sauveur. Chaque nuit je montais au faîte du campanile. Entre les plaines du Ciel, m'étant exténué par l'abstinence et la prière, je te contemplais, Splendeur du Plérôme Universel, Illumination du Monde, Assemblée radieuse des Eons ! Les harpes des archanges sonnaient comme une mer calme ! La Théotokos étendait son voih; bleu sur le jardin des étoiles. Il pleuvait un miracle do parfums. Ma pénitente languissait d'amour céleste contre la poitrine de sonpèrc spirituel... Maintenant je campe sous une arche de l'Aqueduc, ou dans les maisons inachevées des Blaquernes. Vos courtisanes me jettent par dérision les épluchures des limons. Les moines de mon cortège veillent avec des triques pour repousser de notre gîte les chiens féroces de tes rues, Byzance ! Cité impie des Autocrators. . . Urne d'orgueil ! Lice en chaleur que souillent les ruts de tous les barbares ! Va, ton temps est écoulé. Comme Jean à Pathmos, j'ai vu des-
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rendre du iMi'manienl l'Ange qui tionl la Clef do l'ANymc et une grande chaîne on sa main. Il j)i'endi'a l<' dragon, ton coi'ps com^ort d'ossoncos ])récionsos, ot qui est Tancien serpent appelé Nahasch par les juifs, celui qu'on nomme aussi Baal, Ahriman, Athamarolh et Satan. Et il t'enchaînera pour mille années!
A la fin de la période, il crachait une salive qui noircissait la poussière en forme d'étoile ; et il étendait les bras sur une croix invisible. Sophia voyait alors le Rayon Céleste transparaître en ses membres. Les peaux blettes de son visage se sanctifiaient d'une douleur mystique. Ses petits yeux grossissaient hors de leurs bourrelets de chair ; sa barbe rare se hérissait autour du hàle. Les loques de pourpre doublant sa dalmatique pendillaient ainsi que les plumes de vastes ailes en essor ; et l'âne galeux dressait de hautes oreilles semblables aux cornes sataniques de l'Ombre. A cet instant, pour rame religieuse de Sophia, il représentait le triomphe de la Jérusalem Céleste sur la Jérusalem Terrestre, l'extase des Éons reflétée en ombre par la patience inquiète de la bourrique noire.
Et les diacres brandissaient leurs grands crucifix de bronze vers le ciel grisâtre ; et les capitaines ébranlaient leurs cimeterres à coups de poing
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frappés sur les ceiiilurous ; et les moiiios psalmodiaient ensemble de lonilruanfs « Kyrie eleison ! » qui forçaient les groupes de passant s à faire silence pour de rapides signes de croix. De la foule s'inlerrogoant, se pressant, bousculant les ovontaires des fruiteries, cent exclamations montaient alors :
— Ecoute, ô femme, la plainte du saint évoque.
— C'est encore un que le Logothètc a laissé piller par les Sarrasins.
— Regarde quelle souffrance a llctri sa ligure !
— Sa soutï'rance ou l'abus du vin?
— Silence, iconoclaste, peste des camps barbares !
— Gloire à Bardas qui te sauvera, Byzanco, de tes Hypocrisies et de tes Lâchetés !
— Approuve Basile le Macédonien, descendant d'Arsace... Sa charité et sa richesse recueillent la détresse de nos prélats que la Paphlagoniennc abandonne.
— Père des chrétiens, que Ta Spiritualité excellente accepte ces melons et ces bananes offerts par une âme pieuse et payés par une monnaie probe!
— Prends mes sandales, Patriarcalité dllermapolis ; j'ai honte de marcher sur du cuir neuf quand tes orteils crèvent les souliers rituels. J'irai pieds nus, jusqu'à ce que Fllypocrisie d'Ignace cesse de souiller la Sainte Sagesse.
— Eïa, coiirago, Johannès iils de Grogorios, persévère dans la pieté.
— Bardas et Basile te rendront bientôt tes sandales.
— Et ils y joindront des cndniides tannées dans la peau de Théoctiste, Logothète, amant de la Paphlagonienne !
— A moins, outre de Cappadoce, que ce bâtonci ne lui décolle la mâchoire, à ton Bardas !
— Petit Père, ne te fâche pas, cache le gourdin, Petit Père des pauvres !
— Quel sacrilège a prononcé, hors des formules, le nom de la Très Pieuse Impératrice des Romains? Oue celui-là vienne ici mesurer la profondeur de son ventre à la longueur de mon braquemart.
— Soleil , éclaire mille ans l'Augustalité de noire Très Pieuse Théodora qui a rétabli la Face de Théos sur les murailles saintes, et rendu le sourire de la Théotokos aux iconostnses !
— Mort aux pauliciens et aux iconoclastes abominables.
— Eïa! Eïa! petite poule, fuyons d'ici, voilà qu'ils ramassent des pierres.
— Baisse l'auvent, fils de Johannès, ou bien ces possédés piétineront tes pastèques mûres.
— Ktjric eleison ! Kijrie eleison !
— Paix aux hommes de bonne volonté !
l'évêque d'hermai'olis 63
— Rentre ton glaive, toi, l'Arménien, si tu ne veux pas voir la carcasse pendue à la potence de la Porte éléphantinc. Crains les haches des Scholaires.
— Avec ton beau manteau, tu attirerais leurs coups d'abord !
— Ils frappent de préférence sur qui montre un opulent bulin !
— Vanité, vanité, mes frères ! Je ne suis pas venu apporter la guerre parmi vous, mais le baiser de paix et l'humilité do ma plante épiscopale!
— Avance, Spiritualité d'Hermapolis, ton âne ficnle sur mes aubergines ! Avance donc...
Un éclat de rire général calmait souvent ainsi les factieux. Et chacun s'en allait atténuant les sarcasmes. La poussière retombait. Les marchands réparaient le désordre des étalages, dans le cadre du ceintre bleu ouvrant, sur les objets ou les fruits, une étroite baie.
Basile retenait facilement autour de l'évéquo d'Hermapolis plusieurs badauds, portefaix, et soldats fanfarons qu'il menait boire à la taverne voisine. L'évêque s'y lamentait; les moines dissortaient, en comptant sur leurs doigts les points de l'argumentation ; les capitaines péroraient au souvenir de leurs anciens exploits. Entre ceux-ci, Sophia choisissait pour se réjouir l'un qu'on sur-
Oi BASII.R KT SOPIIIA
nommait Egômènc, parce qu'il commcn(;ail chaque phrase par ces deux mots significatifs : « Moi, d'abord... » Et il effilait, d'un geste toujours égal, sa barbe bleue, sous le nez en bec de corbeau. Les deux autres ne l'égayaient pas moins ; l'un, Philotliée Toxaras, ressemblait à une barrique de salaisons dressée sur deux mollets torses ; l'autre, Hermolime, s'apparentait de toute l'allure aux chiens jaunes qu'on voit sournoisement courir le long des boutiques, où ils happent la viande et le poisson quand nul ne les observe.
Les diacres replets et les moines très maigres ne lui valaient pas moins de gaieté malicieuse, lorsque le cortège en haillons quittait la place pour regagner les Blaquernes. Basile y avait pris à loyer une demeure en construction, le propriétaire étant mort presque insolvable, et les héritiers entamant une procédure contre les maîtres des maçons. La bande y campait parmi les plâtras et les tas de briques. Des nattes pourries remplaçaient les huis encore futurs. Les poutres tenaient lieu de sièges et de tables ; le foin de l'Hippodrome servait de lits. Devant la porte, les moines tour à tour prêchaient aux gens de la corporation, aux charpentiers, aux serviteurs des architectes. Les capitaines contaient leurs fables de guerres, les diacres leurs voyages. Ensuite l'auditoire par
LÉVÊQUE n IIKUMAI'OI.IS 67
tageait avec eux son fromage de chèvre et son pain gris.
Sopliia emmenait Eiiphrosyne de ce côté pour les voir. De jour en jour la troupe s'accroissait d'autres moines, d'autres soldats, d'eunuques qui ressemblaient, à cause de leurs hanches lourdes et de leurs rides^ à des vieilles femmes ; en outre ils marmonnaient et branlaient de la tète. Le Patrice Bardas chevauchait par là fréquemment. Alors ils sortaient tous, en une ovation :
— Longue vie au Patrice !
— Sauve-nous, Tutélaire t
— Bras du Théos !
— Langue de la Vérité !
Il les saluait noblement du haut de son cheval, il inclinait sa taille dans le long vêtement violàtre damassé d'or et fendu sur le sternum, sur l'échiné, afin de recouvrir, panneaux roides, les jambes engagées dans les étriers d'argent.
La jeune fille aimait cette face altière, pâle, ce nez busqué, cette barbs longue et grise, ces froids yeux clairs, cette vaste main gantée d'écarlate. 11 lui parut souvent qu'il la regardait avec complaisance. Elle rêvait alors d'être introduite auprès de lui P^i" une entremetteuse, de s'abandonner aux mains écarlates, de subir la cruauté de sa débauche, de frotter à la longue barbe les pointes
énervées de sa gori^e. Une fois, elle rougit trop de sa pensée. Euphrosyne l'en reprit sévèrement, bien qu'elle acclamât aussi Bardas. Sans doute espérait-elle qu'il vengerait les Pauliciens tués selon l'ordre de Tliéodora. Elle laissait entendre que ses frères le soutiendraient de tout leur pouvoir, de leurs armées mêmes.
— Tu vois donc tes frères, ô Euphrosyne? Elle ne répondit.
A nouveau, leur amitié première les unissait cependant.
La veuve ne gardait pas rancune de l'injure qui l'avait nommée anathème comme les sacrilèges- et les blasphémateurs exposés par décret ecclésiastique à la malédiction des fidèles, sur le parvis des églises. Mais elle donnait gravement des conseils. A maintes reprises elle consola des colères de Basile que ses déboires politiques rendaient irritable.
— Prie le Théos qu'il aide les projets de ton frère, et sa miséricorde exaucera tes oraisons. Es-tu assez pure, lille d'Arsace? Il faut être pure. Alors tout réussit. On porte en soi la puissance des Éons si l'on devient, par la sainteté, un Eon soimême.
Euphrosyne vivait chastement. Bien des ardeurs qui torturaient Sophia ne semblèrent la
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gôner. PourUmt la vieillesse ne la menaçait guère. Grasse et vigoureuse, elle se parait encore de fraîcheur, de malice. Les cheveux fort noirs convraient son front de mèches ondulées; ils lombaient au long dos tempes et des joues mates, se terminaient en boucles courtes sur les épaules. Elle avait le regard vif et bon, la bouche rieuse, les mains agiles, la démarche indolente, le corps un peu massif. Des chalands la courtisaient lorsqu'elle alignait devant eux les trésors de ses coffres. Mais elle savait les éconduire, d'une moquerie.
<( Sûrement, méditait Sopliia, riiôtesse ne soudVe point de l'envie amoureuse. Elle reste pure. Je ne le suis guère. Dès que je ferme les yeux, des images honteuses se dressent ; je frémis tout entière. Je devrais pratiquer l'abslinence d'Euphrosyne. Peut-être y a-t-il quelque vérité particulière dans ses imaginations. Je veux m'accoutumer à ses habitudes et me priver aussi de grosses nourritures. Les herbes suffisent à maintenir la santé du corps. Elle dit que les viandes chargent le sang de vapeurs lourdes qui donnent les cauchemars : que le pain et les gâteaux engraissent ; que les boissons font enfler le ventre. Je me priverai de cela, ))
Des salades bouillies, et les racines du raifort
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la contentèrent. Prononçant des oraisons, elle buvait l'eau de la fontaine afin que l'intérieur de son corps fût bénit à chaque gorgée. Elle pensa mieux à la Jérusalem Céleste. Elle construisit le rêve du Plérôme, illuminant de ses Puissances les perspectives amoncelées de légendaires basiliques. Il lui advint de rester sans nourriture deux jours, son frère n'étant pas rentré chez riiùtesse. Tout un matin oii criaient ses entrailles, elle attendit avec confiance l'aigle qui apportait la notirriture aux Solitaires, dans la Thébaïde.
A son retour Basile s'aperçut de cette faiblesse ' il fit tout avouer, la réprimanda. Maigrissant, elle pouvait perdre sa beauté. Il la contraignit à partager les viandes saignantes dont il s'alimentait à la mode des Varangs. Il se fortifiait, lui, pour les prochains combats, disait-il, entre des invectives à l'adresse de Théoctiste et d'Ignace. Il faisait tàter le roulis de ses muscles sous la peau velue des bras. Alors Euphrosyne invoquait Christos, en affirmant qu'elle n'avait jamais vu d'homme aussi fort.
Quand les deux femmes se retrouvaient seules, l'adolescente décrivait les extases de ses jeûnes. Une fois elle avait vu Christos entraînant la croix s'étendre sur elle, les lèvres tendues. Certes elle aurait reçu le baiser. La peur de s'évanouir, de
L livÈQUE D IIERMAPOLIS 7l
mourir, ravait obligée à se reprendre, qui haletait. Mais elle avait senti l'odeur suave des cheveux divins, de la barbe dorée ; elle avait aspiré le parfum de l'haleine ambrosiaque, cependant • qu'elle-même, chair et os, semblait se fondre, s'épancher, telle une cire chaude. D'autres fois, au conij'aire, le Sauveur se répandait comme la pluie d'un lait tiède qui pénétrait sa peau. Du doigt, si elle faisait le geste d'étendre les taches du liquide miraculeux, elle sentait une substance onctueuse se diluer en caresses fluides. Un matin, à la naissance de l'aube, elle avait vu tous les Eons se précipiter \^rs sa nudité, dans les rayons de l'astre apparu. Et c'avait été une grâce indicible. Leurs forces l'avaient secouée de grands frissons délicieux.
En mille autres instants, elle obtenait des béatitudes.
— 0 Euphrosyne, ta science m'apprendra-t-clle les raisons de ce bonheur pressenti durant l'abstinence. Ta parole plus douce que le miel, déjà m'avait avertie de ces faveurs.
— Je pourrai, Colombe de Fatras, satisfaire ta curiosité pieuse quand tu m'auras relevé du serment qui scelle ma bouche.
Un soir la jeune fille commanda, devant les réticences de l'hôtesse ;
'/2 DASILE ET SOIMIIA
— Oublie donc ton serment. Descelle la bouche. Que Ghristos te protège si tu prononces des paroles indignes de Lui ! Je m'en lave les mains, ainsi que Pilate se lava les mains.
Sophia baigna ses ongles parmi l'eau d'une petite urne.
— Apprends-le donc, vierge de Patras : dès que tes bonnes extases t'enchantent, c'est le Plérùme qui descend jusqu'à toi.
— En vérité, le crois-tu ? Comment attirerais-je en mon être impur, les essences du Plérôme ?
— Ainsi les attire la lueur des métaux ; ainsi la chanson des sources, ainsi le plumage des oiseaux. Ta beauté leur ressemble, n'est-ce pas ? Le Rayon Céleste se plaît en ta splendeur naturelle. Mais prends garde, ô Sophia. Si tu l'emprisonnes en toi, tu assumeras la peine de ton orgueil. Voulant capter les Essences supérieures par le moyen de tes qualités attractives, le Démiurge t'inspirera les vices de Caïn : l'appétit des viandes, l'alourdissante paresse, la luxure qui obsède l'intelligence et la rend démente, la colère qui obsède le cœur et l'afTole de haine. Alors tu ne pourras plus penser le Divin Plérôme ; tu t'abîmeras dans les enfers, qui sont la bêtise de Caïn.
— Je sens que tu ne dis pas de mensonges,
l'évûque d'hermapolis 73
bonne Hôtesse, pclile mère tendre ; continue... continue...
— Evite les pièges de Caïn. Défends-toi de liiaiigerles chairs d'animaux. Surtout, quand un
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lioninie t'aimera, laisse la semence lombei' à lerro. Car la génération emprisonnerait le Rayon Céleste dans ton ventre, et tu deviendrais mère du démon : les deux principes lutteraient au corps de ton enfant.
— 0 Tliéos, écarte la malédiction !
— 0 Sophia, il en est ainsi. Je te révélerai de grands mystères encore, si tu désires que Basile triomphe avec notre Bardas ; et tu deviendras une élue, une pureté.
— Toi, tu es une Pureté...
— Qui peut le dire ? Je n'ose pas le penser, vraiment. Tu vois : je me nourris très rarement de viandes; si j'étais pure, au contraire, je ne m'en priverais point, car, les mangeant, je séparerais le Rayon Céleste de la Matière-Aveugle, du Démiurge; je la délivrerais; elle remonterait au Plérôme des Eons, dans la Jérusalem Céleste.
— Oh !
— Christos assainissait tout ce qu'il toucha. Aussi la Mère de Dieu est nommée la Très Illuminante Pureté. Elle n'acquit point d'elle-même cette vertu du Plérôme. En passant par sa matière adamique et terrestre, le Sauveur la lui imprima De même il l'imprimera sur tous les hommes, el sur toute la terre quand l'œuvre de Rédemption sera close. Et voilà pourquoi Marie porte le nom
l'kvèque d'hermapolis 75
même de M.iïa qui est l'apparence des choses... Il faut que Christos passe en notre chair et la purifie, ô Sophia ; il faut... 111e faut, afin que la Lumière Céleste triomphe du Démiurge, de lahveh et des Juifs, son peuple néfaste..., le peuple noir comme l'Abyme...
Elle se jetait à genoux devant l'icône où la gloire de Christos brillait à la lueur d'une petite lampe en forme d'oiseau.
Sophia tremblait, priait.
ADONAI
Roue de feu, le soleil, à travers les branches horizontales des sapins, nuança les pelouses grises, les champs blanchis par la gelée, un éparpillement de moutons roses,
un bois lointain viulàiic et brun, sans une feuille.
Au bout surgissait la colline bleue, toute nue,
contre le ciel vide.
Lcporvier (|ui passa fut une silhouette prompte
aux ailes déchiquetées. Il glissa dans le réseau
des ramilles à la cime des hêtres. Sa tache agitée
se fondit.
BASILE ET SOPIIIA
Rien n'attira plus l'attention "des voyageuses. Sophia pensait que, derrière elles, à Byzance, il faisait nuit déjà dans les' boutiques, qu'on allumait les lampes de cuivre. Sa curiosité de l'inconnu promis la tenait en éveil sur sa mule, qui allongeait le pas entre les serviteurs de la veuve. Celle-ci ne parlait point. Engoncée dans la fourrure d'une chèvre de Perse, elle gardait son attitude coutumière, indolente et massive, que balançait la marche de la bète alerte. Cependant, elle dit, comme le ciel au crépuscule allait verdir :
— La lune sera pleine et claire, colombe de Pal ras ; nous verrons les vaisseaux chargés d'âmes monter de la terre, se déverser là-haut.
A une question elle ne répondit pas ; et l'on continua d'aller. L'humidité du soir brunissait les dalles de la route.
« Je connaîtrai donc, se répétait Sophia, fébrile, ces manichéens et ces pauliciens dont chacun blâma les crimes sacrilèges autour de moi, pendant mon enfance. Que va-t-il m'advenir. Si l'un des prêtres prétendait ravir ma virginité ! On dit qu'ils se mêlent au hasard, les torches éteintes, après l'agape !... Si je me sauvais ; si je retournais à Byzance, en pressant du talon le flanc de la mule? Je retrouverais le chemin, le grand cimetière, le§ cyprès géants, la petite taverne peinte
(.io vermillon ; il y a iiii dauphin de })lonil) [lour enseigne. J'ai lu le chifTrc impérial sur une borne de grès rouge. Ailleurs des matelots latins buvaient devant lauberge bulgare. Maintenant le théâtre de bois, plus près de la ville encore, va s'éclairer de torches pour les foulons et les corroyeurs du faubourg. Après, la route tourne. On passe entre les jardins du Patrice Didyme... Quel homme riche!... Les branches vous fouettent le visage. Aussitôt on découvre les murailles, les courtines, la tour carrée où chanta si joliment la voix fraîche du soldat... Pourquoi la veuve n'a-t-elle pas voulu me dire ce qu'on allait faire dans cette réunion de femmes? Cependant, je la crois bonne et pieuse, S'exténuerait-elle de jeûnes, d'abstinence, réciterait-elle, sans cela, plusieurs fois le jour, l'épître de saint Paul ?... Elle a promis de me purifier! Si je pouvais devenir élue ; si vraiment je purgeais de toute la matière, en mangeant les viandes, le Rayon Céleste qu'elles contiennent ! Si je libérais ainsi l'âme du Plérôme ! J'aurais de belles extases. Christos pencherait la face jusqu'à mes lèvres. Les archanges m'éventeraient de leurs ailes ! Toute ma vie frémirait de joie... »
A ce moment, le serviteur prit la rêne de la mule, et dirigea l'animal par une sente creusée d'ornières gluantes. Les oliviers grelottèrent à la
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lii.se. Doix cliions jaunes se dispul;ii>'iil un rut, pi'ès la margelle d'un puits. Le conducteur alluma sa lanterne de corne, et les mules descendirent prudemment parmi des cailloux (|ui ci'ièrent, qui roulèrent.
— Petite mère, demanda la jeune fille, sommesnous arrivées?
— Kyrie eleison! Nous voici tout à 1 heure devant la porte, ô Sophia, tille d'Arsace. Aie conliance dans le Théos, vierge innocente. Euplirosyne veille sur toi, colombe !
A l'extrémité du talus buissonneux, ce fut le mur élevé d'un jardin. On le côtoya. La nuit tombait. Quelques étoiles se situèrent définitivement au ciel bleu. Du roncier une construction grossière émergea, toute plate, sans étage, munie, à l'extérieur, de cages en bois qui protégeaient les fenêtres soigneusement closes. Après un détour, une porte apparut dans la façade de briques rousses ; ses clous et ses ferrures luisirent entre les deux groupes de colonnettes soutenant une arche trilobée. Au bruit des mules, les battants s'ouvrirent, une lampe trembla, haussée par une main d'homme, éclaira le bonnet de fourrures, les rides d'une trogne martiale à poils blancs, le rcllet des écailles d'airain sur une buflleterie.
— l-e Théos te protège, Euphrosyne ! grommela le portier. Entrez vite...