‹ Basile et Sophia. Dessins de C.H. Dufau, gravés sur boisChapitre 3 sur 5 · ADONAÏ · texte numérisé non relu

ADONAÏ

Les fors des betcs sonnèrent .contre le pavé d'une petite cour. Une torche flamboya ; et vingt femmes empaquetées dans leurs voiles s'agitèrent sous les arcades appelant : « Euphrosyne ! » L'une d'elles accourut à l'élrier de Sopliia, et la reçut dans ses bras :

— C'est toi, la colombe de Patras, la descendante d'Arsace? Que tu es belle ! Christos brille en ton corps, ostensoir de l'Esprit. Prends ma main. Évite les joints des dalles. Lève le pied gauche... Passe donc.

,0n entrait dans une salle oblongue. Des vêtements féminins s'amoncelaient partout, et Sophia, curieuse, reconnut que les assistantes portaient des tuniques pareilles de lin blanc, un voile bleu qui cachait complètement les tètes, des souliers d'étoffe noire. Aux trous des voiles vivaient des regards, respiraient des narines, murmuraient des bouches rosâtres. Par delà les vingt femmes blanches et bleues, ondulait une vaste tapisserie peinte. La face du Christ, large de quatre coudées, y rayonnait par ses yeux de grosses améthystes, par son auréole que coupait une croix de rubis à branches égales et mauves. Chacun de ses doigts levés dépassait en grandeur un bras humain. Deux anges plus petits, en robes de brocart, soutenaient une couronne au-dessus du Sauveur. On

81 nASILE ET SOI'lilA

pai-l;iil à voix basse. Eiiplirosyiie rojoig^nit Sopliin Elle s'éLuil dépouillée de sa fournire, de ses habils de dessus, et portail la tunique de lin, mais elle gardait li; visage découvert, comme cinq autres, qui étaient des jeunes femmes jolies et pâles. Kyrie eleison! crièrent des voix graves, et la tapisserie du Christ se partagea. Tandis qu'une proclamatrice disait :

— Maintenant commence la révélation du saint mystère. Maintenant le Plérùme des Eons va se manifester derrière l'image de son fils glorieux... Montre-toi, Plénitude, Equilibre des Harmonies, Montagne de Sion ! Source de l'Esprit ! Apparaissez, Glaive et Bouche du Théos... Prosterne-toi, matière honteuse du Démiurge !... Face noire du créateur!...

Euphrosyne tira son amie parla manche : elles se vautrèrent ensemble avec l'assistance qui baisait la terre.

— Tour de Lumière, psalmodia la Proclamatrice.

— Eclaire-nous ! répondirent les vingt voix.

— Arc de force !

— Tends-toi ! supplia le chœur.

— Flèche de feu !

— Perce-nous !

"— Aile de la colombe!

ADO-NAl 85

— Ti'aiis|i(irl(>-iioiis !

— Vin du ciol !

— EnivTo-r.oiis !

— Baiser de l'esprit!

— I^llroins-noas !

— Jet du fou !

— Féconde-nous !

— Kyrie eleison !

— Kyrie eleison !

— Agni du Tliéos qui purifies les péchés de la matière !

— Briile-nous !

— Agni du Tliéos qui créas la lumière de Jérusalem !

— Brille sur nous !

— Agni du Tliéos qui échauffas les germes, qui coagulas les principes, qui concrétas les atomes de la matière éparse !

— Purifie-nous, Seigneur !

— Agni du Théos, qui soufflas les vapeurs des nuées, et qui transformas en océans les glaces stériles.

— Féconde-nous, Seigneur.

— Agni du Théos qui engrossas la Terre, qui fis pousser les végétaux, vivre les poissons, les reptiles, les quadrupèdes et les hommes.

~ Ensemence-nous, Seigneur 1

!>r. BASILE ET sonii/.

— Rayon ci^'leste !

— Libère-nous, Seigneur,

— Rayon céleste !

— Libère-nous de noire chair infâme, Soigneur !

— Rayon céleste !

— Triomphe de Lui, Seigneur l

— Kyrie eleison !

— Kyrie eleison !

— Adonaï est mort !

— Eïa Adonaï ! Eïa Adonaï !

Alors toutes ensemble se relevèrent, hurlantes, et la tapisserie se sépara, glissa des deux côtés sur les tringles. Une nappe de feu horizontale flamboyait entre deux bustes de statues géantes, l'une, la tête en haut, toute blanche, représentait le vieillard divin, le Père des Origines ; l'autre la tête en bas, toute noire, lui était identique par la forme. Leurs mains s'enlaçaient au bout de leurs bras tendus jusque la nappe des flammes ronflantes qui dardaient leurs langues d'or mobile. Autour de la tête blanche brillaient sept lampes de poteries en forme de visages angéliques, une robe de brocart pendait sous chacune. Autour de la tête noire renversée, il y avait des pots d'herbes, une chèvre et un bouc vivants attachés à des crampons par les quatre pattes écartées, et qui se débattaient, furieux sous le déroulement de l'incendie.

L'assistance, debout, se frappait la poitrine, simulait la douleur, répétait :

— Eïa Adonaï ! Eïa Adonaï !

Se rappelant les leçons de la veuve, Sophia regardait tout avec une avidité peureuse. Elle comprenait bien que la statue blanche signifiait le Plérôme, la Jérusalem céleste, puisque le triangle d'or paraissait derrière sa tète. D'autre part, la statue sombre signifiait certainement le Démiurge, le Dieu inférieur qui créa la Jérusalem terrestre et l'anima du rayon dérobé au Père des Origines. La nappe de feu était le mystérieux Agni qui purifia les lèvres du prophète Elie, celui que les Persans appellent Ormuz, les Egyptiens Horus, et qui se manifeste dans le soleil au solstice d'été, ou à chaque heure, dans le foyer de la maison. Il brûlait à la hauteur du sexe des deux statues parce que c'est lui qui engendre toute vie de l'esprit et toute vie du corps, celle des sept poupées lampadaires, celle aussi des herbes, de la chèvre et du bélier. Mais pourquoi les pieuses appelaient-elles Adonaï, désespérément ; toutes celles qui se frappaient la poitrine, qui, unies par les mains en une ronde dansante, offraient tour à tour le ventre aux jets du feu et puis hurlaient : « Adonaï ! Adonaï! »

Soudain la Proclamatrice imposa le silence ; elle dit :

88 n A s 1 1, K E T s O p II I A

- — l.iA ! 0 Adonaï, lu fus ravi par TAbymc.

— 0 Adonaï ! gémirent les femmes sous leurs voiles bleus.

— Et lu languis, enchaîné dans les Enfers par les ministres de lahveh, le dieu noir; par Athamarolli, Ahriman, Baal, et la démone Proserpina.

— 0 Adonaï !

— Autrement, tu nous purifierais, Vigueur céleste. Tu nous emporlerais, Amour, jusque les espaces de la Plénitude, entre les huit Eons Supérieurs !

— 0 Adonaï, sanglolèrent les visages bleus.

— Vois, celles-ci te pleurent qui sont velues comme Ta mère, au pied de la croix où Ton fantôme souIVrit pour l'essence de Christos incarné en Toi, Adonaï !

— 0 Adonaï !

— Nous sommes Tes Mères, et Tes Epouses, et Tes Filles, que la mort céleste désespère!

— 0 Adonaï, mugirent les éplorées !

— Et voici la race du Dieu noir, lahveh, le Démiurge, le Juif.

— Anathèma ! Anathèma ! beuglèrent les visages bleus. Que le Plérôme te maudisse, fille des boucs et des béliers ; sentine de la Matière !

Les bouches se tordirent et crachèrent vers une forme humaine ligolée dans une étoffe brune que

deux vieilles transportaient, qu'elles déposèrent entre le bouc et la chèvre.

— Anallièma! crièrent toutes; qu'elle soit exposée à la malédiction, ta race, laliveh, dieu noir! Anathèma, anallièma.

Elles lacérèrent leurs tuniques, les décousirent par de grands gestes fous, apparurent nues, parmi les loques du lin, grasses et lourdes pour la plupart, avec des seins violàtres et meurtris, des hanches tremblantes, des ventres balafrés, des genoux rougeâtres. Euphrosyne alors, se cacha la face dans un voile bleu. Elle montra, s'étant dépouillée, sa carrure massive, une croupe molle, les mamelles qui pendaient au bout de deux peaux vides.

Epouvantée, Sophia courut dans un coin d'ombre, s'y blottit. Les Manichéennes se passaient une coupe remplie d'un liquide ambré ; elles léchaient le gingembre au bord du vase ; elles trépignaient, elles criaient Kyrie eleison! et se liant par la main, elles s'approchèrent, danseuses immondes, de l'Agni ronflant qui dardait ses jets d'or.

Cependant les vieilles dépaquetaient leur fardeau ; Sophia put voir un corps de vierge. Au nez busqué, aux lèvres épaisses, au teint de cire, aux gros cheveux noirs, elle la reconnut pour juive; juif aussi était l'éphèbe brun et circoncis que

les vieilles mirent debout dans ses entraves. Des ressorts de bronze maintenaient béantes les bouches des patients, en sorte qu'ils ne crièrent ni ne gémirent. On entendait seulement leur souffle iau(|uc et précipité ; on voyait leurs côtes bondir, sous la gorge de la fille, sous les mamelons de l'éphèbe. Les effrois de leurs yeux s'écarquillaient.

— Anathèma ! Anathèma ! hurlait la horde.

— Ton dieu noir a détruit l'effet de la Rédemption , race de reptiles ! Et nous roulons dans l'Abyme où tu détiens notre Adonaï ! Anathèma! Sois exposée à la malédiction des Stériles ; Androgyne funeste, Adam-Eve qui cueillis la pomme de science, qui distinguas la Vie de la Mort et condamnas le monde... Anathèma...

Toutes ensemble elles crachèrent contre les deux nudités graciles. Les salives coulèrent, visqueuses, au long des deux visages, s'écrasèrent sur les gorges, filèrent le long des membres qui fléchissaient.

La Proclamatrice prononça :

— 0 Adonaï, accepte ces victimes de la race noire. Que cette chèvre et ce bouc portant les malédictions de tes Filles, de tes Épouses, de tes Mères, enfantent de cet Adam et en cette Eve, le dernier mâle et la dernière femelle de l'Abyme ! Que leur race retourne à la bestialité que le Démiurge

engendra, pour outrage à ta Pureté, Plérôme de la Jérusalem Céleste, Dieu Blanc, Concert des Eons, Tour de Lumière, Père de l'Agni éternel, Urne des félicités primordiales !

— Ainsi soit-il ! bramèrent les Manichéennes. Précipitée sur le couple, la horde Tenloura, le

saisit, lui enfonça d^s griffes et<les morsures dans la chair. Une poignée de cheveux sanglants fut brandie dans les doigts d'une main aux lourds anneaux d'or et de béryls, de rubis. Sophia voulut se pencher, pour voir. Ce n'était qu'une lutte, un amas de croupes grasses, de seins pendants, de jambes tendues, de bras féroces. Quand lés hérétiques s'écartèrent, elle aperçut le garçon lié sur le dos de la chèvre, et la fille liée sous le ventre du bouc qui se débattait, la langue noire au dehors... Mais la voûte de la salle tourna en un grincement, s'ouvrit comme les pétales d'une fleur... et la pleine lune, radieuse, inonda de ses torrents argentés le Dieu Blanc, le Père-des-Origines, sa poitrine de marbre nue, les flammes horizontales de l'Agni. Alors toutes les assistantes s'accrochèrent à l'escabeau de la Proclamatrice, en une grappe de corps frénétiques ; celle-ci offrait à la lune une coupe pleine de sang :

— Accepte, Sin tutélaire, astre de pureté, le sang du Dieu Noir.

92 RAS ILE ET SOPtlIA

— Vois-lu, vois-tu, fille d'Arsace, lo vaisseau de nos âmes purilices , criait Eupiii'osyuo. Vois comme il monte, le cygne blanc, lEon terrestic, ton àme et mon àme!... Regarde, la lune rit de toutes ses lueurs à nos pensées neuves. Nous serons pures, pures comme le Plérôme, ô Sophia. Nous délivrerons le Ra3'on céleste de la Matière, colombe de Palras, sœur de Cbristos, Lys pâle, Basili(|ue d'ivoire, OEil de la Mère éternelle... Et moi, moi Euphrosyne, fille de Nicépbore, je t'ai sauvée du Dieu Noir, descendante d'Arsace !

Sa voix délirait joyeusement. A terre , des femmes se roulaient dans des convulsions.

liieii plus Lellc semblait l'Épine de l'Hippodrome, depuis que Melliode le Confesseur, couvert des plaies du martyre, avait, au palais du Synode, paru devant rimpératrice Tliéodora, devant la multitude des évoques, du peuple, des cris d'anathème contre les iconoclastes, aiin de conduire, un dimanche de Carême, jusqu'au milliairc d'or, la procession des Saintes Images portées en triomphe.

D'abord , à la pointe orientale de la longue digue traversant l'ellipse de l'arène, la Très Illuminante Pureté, frêle et haute, vêtue d'un manteau d'or rigide, incrusté, çà et là, de gros saphirs, de cristaux et d'escarboucles, présentait un fils divin de taille humaine, et en or aussi, vers l'ado-

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ration de la foule assise pour Tattente des chars.

Après ce groupe, et sur l'étroite terrasse de la longue maçonnerie, l'encens déroulait ses vapeurs, de trépied en trépied, parmi les statues d'athlètes, les pinacles de cuivre poli, les bannières brodées de visages pieux ou porlant des icônes radieuses au centre de leurs brocarts, parmi les mats écarlales haussant contre le ciel l'ondulation douce dos banderoles sinople, azur, couleurs de la nouvelle Augusta, Eudocic, fille de Dccapolitos.

Le sombre bronze de l'Hercule antique, recoiffé, comme avant le schisme isaurien, d'une vaste auréole à semis de turquoises, surgissait à la pointe occidentale de l'Epine. Des lettres, réceinment fixées au socle, marquaient le nom de saint Christophe, ce colosse qui gémit sous le poids de l'enfant Sauveur.

A ses pieds était la borne que contournent les roues échauffées des chars. Sophia admirait la loge impériale, sise en face, toute tendue de drap violet et de toiles d'argent. Basile avait obtenu, pour la sœur, la création d'un emploi dans le cirque. Debout, entre les jambes de saint Christophe, elle jetterait des couronnes fleuries aux cochers vainqueurs de l'épreuve.

De là, elle voyait tout.

Encore qu'il s'en fallût d'une heure de clepsydre

Les marchands Oj

pour que le jeu commençât, ja multitude garnissait l'ovale entier des gradins. Voulant se préserver du soleil, les femmes tenaient sur leurs cheveux des bottes éparpillées de violettes, d'œillets roses, de lilas, de lleurs de grenadier. Tout un rang, dans le haut, portait l'éblouissement de l'astre réfléchi sur les casques de soldats. Et les valets de cirque en souquenille bleue couraient sans cesse dans la lumière forte de l'arène, pour ramasser les écorces de pastèques, de bananes et d'oranges jetées là, malgré les prescriptions du crieur public, dont la voix monotone partait tout à coup d'un point de rilippodromo, puis d'un autre, après la plainte aiguë d'une trompette.

Comme un signe de son frère l'appelait au seuil (lu vomitoire, Sophia finit de disposer les couronnes contre les mollets en bronze de saint Christophe, h^lle descendit vite les degrés de l'Epine et courut aux écuries, mais n'y trouva plus Basile. Du moins elle l'aperçut, pérorant au milieu d'une cohue de valets, de soldats de service, de marchunds arméniens dont les robes s'agitaient au bout des gestes. Les eunuques poussaient leurs voix grêles en sa faveur.

— Bardas a raison. Le Gunicleios fornique avec la pieuse Théodora... Il veut l'épouser pour se faire donner les Insignes. Mais Bardas, est plus

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fort, hein, Basile? Et FAuguste se déclare pour

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