‹ Basile et Sophia. Dessins de C.H. Dufau, gravés sur boisChapitre 5 sur 5 · LES PK II HOQUETS · texte numérisé non relu

LES PK II HOQUETS

rhabilndc de crier à voix rauque « kallilriké ! » lorsque, dehors, passait un homme coiffé en longues boucles, à l'exemple de Théoctiste. Par le prestige de ses belles mèches, le logothcte, au su de la médisance, gouvernait le cœur de Théodora, l'empire. Or une chanson due à la métrique des séditieux prétendait que la fortune du favori ne tenait qu'à un cheveu, th?'ix, en grec. Aussi les gamins de la faction Bardas ne se privaient-ils point de croasser : « Thrix ! Thrix ! » à la vue du moindre partisan de l'Augusta ; « cheveu! cheveu ! ». Parce que le cri était bref, aigu, crispant, les chances de la faction Bardas augmentaient fort. Euphrosyne installa le perroquet sur une écoperche devant le seuil de sa boutique. « Kallitriké » ne cessa de répéter l'animal au passage des nombreux dignitaires parés de leurs boucles que l'art du baigneur rendait luisantes. Sophia de rire à l'aise, en retenant les sauts de sa gorge. Bientôt la rue fut pleine de gamins qu'attirèrent la voix de l'oiseau comme les gaîtés de la belle lille. « Thrix ! Thrix ! » répétaient les mioches essuyant leurs doigts sucrés contre les petites chlamydes brunes. « Kallitriké », répondait le gros volatil, qui se rengorgeait, qui n'en roulait pus moins un grain de maïs entre sa langue noire et son bec nasal. Les enfants de trépigner alors. Leurs jambes nues, hâlées, faisaient

lever de la pousssière en tourbillons. Egômène tapait d'un doigt leurs joues. Philotée leur prêta son poignard. Ils feignirent d'être les partisans de Bardas qui remportaient la victoire, entraînant par la rue des enseignes de bois, des lances faites chacune d'un roseau, et même une machine à lancer le feu grec qu'un petit chariot représenta, pourvu d'un chevalet, lequel retenait suspendu dans une poche de fronde, le tonnelet plein de soufre. On alluma cette matière devant la boutique d'un fruitier, bâtard, croyait-on, du logothète. Le jet de la fronde joua si bien que le tonnelet fut choir au beau milieu des courges et des limons, les couvrant d'une flamme bleue, aux acclamations des petits. « Thrix, thrix! » croassèrent-ils, pendant que le fruitier éperdu aspergeait sa marchandise avec l'eau d'une cruche, non sans allonger au hasard des coups de pied vers les assaillants. Il s'empara même de la machine, l'ayant conquise, après la distribution de maintes taloches. Alors les guerriers braillèrent. Des larmes inondèrent leurs grimaces douloureuses, leurs bouches pleurantes et tout ouvertes que des fils de salive obstruaient. Les agiles galopèrent jusqu'aux demeures paternelles. Les autres s'en allaient le long des murailles, les poings aux yeux, et se lamentant seuls entre les spasmes des sanglots.

Aux curieux qui s'assemblèrent, Egômone, beau parleur, expliqua lalgarade : « Moi d'abord je dis donc qu'ils ont déjà bien fait, les pclils; et que ce fruitier mérite la fureur des honnêtes gens, môme si le logothète de la Paphlagonienne l'engendra... Moi d'abord, je lui tirerais ses oreilles d'âne, volontiers, donc!... » 11 passa les doigts dans sa bouche et mouilla de salive les pointes de sa barbe ; puis se campa dans une attitude orgueilleuse. Pour faire davantage, il eût fallu ne pas remarquer l'énorme trique brandie vers le ciel, par le fruitier d'ailleurs géant.

Hermotime se glissait près d'une bourgeoise, murmurant: «Mesure, fille de Byzance, combien les amis de la Paphlagonienne ont l'âme dure, envers les petits enfants. Il a presque brisé les reins de celui-ci qui s'en va derrière la fontaine ; oui, tu le reconnais, celui qui a les cheveux nattés et un manteau de cuir... Un autre, unangeletdes cieux, a craché trois dents, après la gifle... Tu peux croire ma parole. C'est une parole d'homme noble qui devrait percevoir les redevances dues au maître de l'Ister par les bateliers et les pêcheurs..., qui devrait commander aux Rasciens avec le trident de fer... Mais la Paphlagonienne méconnaît le juste, elle laisse dans la pénurie les fidèles de l'empereur défunt. Moi qui parle, j'ai le

tlroil de poi'lcr raiiliquc conroimc à douze pointes, sur mon casque; et l'on m'a vu ainsi les jours de bataille. A présent je suis un prince sans peuple, un stratège sans armée, un descendant qui indigne ses ancêtres dans leur tombeau... Et toi aussi tu soutires par la faute de Théocliste. Avoue-le, petite mère des anges; ton mari ne gagne pas autant qu'il le voudrait, ni que tu le voudrais?... Sans doute; mais comment les navires étrangers, ceux qui apportent la richesse dans la ville, ne déserteraient-ils pas un port qui s'encombre chaque jour de gravats et d'ordures? On n'a pas encore détruit les trois nefs échouées entre les deux môles ; et les galères ne rencontrent plus qu'un étroit chenal périlleux. Aussi les maîtres des marins se détournent de Byzance ; et voilà pourquoi ton époux trouve moins de travail pour son équipe de débardeurs. Comprends-moi, rose d'ivoire, fleur de sagesse, si Théocliste était remplacé par notre patrice, Bardas, l'or des impôts ne servirait plus à soudoyer les fils naturels de ce paillard ni à convertir l'intégrité des sénateurs. Non, cet or servirait à faire déblayer l'avant-port des ordures, des gravats et des épaves, puisque Bardas ayant pour lui l'amour des citoyens, plus ne serait besoin d'acheter des acclamations menteuses. D'une part, les nefs étrangères afflueraient en multitude contre

les quais; d'aulrt^ P^irt, Ion mari r(^colterait avec ses débardeurs assez d'or pour l'oiTiir un diadème do perles, beauté sainte!... Tandis qu'à présent, un immonde marchand d'écorces pourries, s'il est le bàlard de Théoctiste, peut casser les roins de ton cher fils, afin de satisfaire une fureur aveugle... Médite mes paroles, épouse exemplaire ; et si tu comptes un œuf de trop dans ta corbeille, tu peux l'offrir à ton ami véritable, Hermotine le Rascien, que les soldats surnomment Raxi..., et qui fera prier, à l'intention de ta fortune, l'Elle-mème Spiritualité d'Hermapolis, le saint évoque martyrisé, tu ne l'ignores pas, dans ce diocèse, par les Sarrasins impies !... »

Hermotime ainsi gagnait un œuf. Mais l'émeute coûtait à Basile quelques pièces de monnaie. Il jugea nécessaire d'acheter les fruits gâtés par le soufre des enfants, puis tout l'étalage du marchand afin de le consoler de sa mésaventure.

Celui-ci la conta dès lors à toute sa clientèle de ménagères, de servantes, de gourmands qui furent répéter l'histoire auprès de leurs amis. Des groupes se formèrent à la porte des maisons, autour des fontaines, sous les calvaires, et les lampes des icônes. Les femmes rejetaient leurs voiles à l'épaule pour mieux causer. Leurs visages s'animèrent, acquis à la curiosité du bruit nouveau. Cependant

les hommes parlaient à voix liante, désireux de convaincre ceux mêmes auxquels ne s'adressait pas d'abord leur discours. Ils se drapaient dans les pans des dalmatiques. Ils cognaient contre leurs ceinturons d'airain le pommeau des glaives. Ils invoquaient les Justes Lois, la vigilance des sénateurs, et la piété du patriarche Ignace, fils de l'empereur Curopalate. Effrayés par les gestes, les pigeons s'envolèrent des places, les chats se glissèrent dans les soupiraux, les chiens regagnèrent rapidement leurs domiciles, sans flairer les ordures.

Or les enfants rentraient en larmes chez leurs mères, se lamentaient, décrivaient à leur honneur la bataille, puis invectivaient le bâtard du Logothète , tandis qu'on collait sur les bosses de leurs fronts certaines pièces de métal; et qu'on les secouait tout en les embrassant. Des mères surent bientôt que le mal venait du perroquet gris et feu juché sur l'écoperche d'Euphrosyne pour répondre à voix rauque : « Kallitriké..., » dès qu'un mioche lui disait : « Thrix, Thrix ! »

Deux jours on défila par devant la bête extraordinaire. Egômène l'agaçait d'un doigt long et sale, pour le plaisir des promeneurs. Le marin qui avait offert la merveille ne tarda guère à reparaître dans les rues , balançant sur sa tête une cage

pleine de semblables farceurs. Le barbier du Patrice acheta vite l'un des oiseaux, le percha, une chaîne à la patte, sur la barre de sa devanture. Chacun des jouvenceaux qui venaient habituellement se faire boucler les cheveux contre les tempes et anneler le duvet du menton, répéta la leçon nécessaire à l'éducation du perroquet.

Basile en donna deux à l'évoque d'Hermapolis. Devant le porche de la maison inachevée, les oiseaux occupèrent un moellon qui n'était pas encore hissé. Et les moines loqueteux de crier à l'envie : « Thrix ! ... Thrix!... » en l'attente de la réponse animale.

Des amis et compagnons du matelot disposèrent sur les lieux des marchés d'autres cages nombreuses et pleines des mêmes volatiles. Les flâneurs se les disputèrent. En peu de jours cent maisons de Byzance, non loin du palais, possédèrent leur perroquet gris habile à proférer la syllabe séditieuse. Les coureurs qui portaient la litière de Théoctiste durent faire de long détours afin d'éviter les « thrix, thrix » des gamins, et les « Kallitriké » des bêtes, les mille rires suscités par cela, les mille gestes indécents à l'adresse de la chevelure belle et grisonnante du dignitaire.

De ce jeu public Sophia s'enchantait. Elle le crut significatif. Le parti de l'Augusta fléchirait

sons l'assnut de l'opiiiioTi. Ensemble triompheraient Bardas et Basile. Jusqu'alors elle avait douté de la victoire. Depuis deux ans, les saisons passaient sur Byzancc, et ne modifiaient rien que l'aspect du ciel, le feuillage des jardins, la mode des vêtements. Trop de déboires avaient flétri les illusions })reniières. Elle regrettait presque Damélis, le jardin de Patras, les chœurs des parentes chantanl, leurs clK'velures jointes sur le volume déioiilé de la musique. Elle souhaitait un époux pareil aux leurs, un marin à tunique bleue qui vous aime, entre ses périlleux voyages, qui vous conte des histoires singulières à propos des îles océanides, et qui rapporte des armes barbares, des perles, des bois parfumés, au milieu de sa riche cargaison. Tout à coup ces regrets s'éclipsèrent. Le perroquet gris et feu, sur le perchoir d'Euphrosync, lui sembla le héraut de sa chance, lorsqu'il répondait, nasillard, aux agaceries des gamins hàlés. Elle-même soignait la mangeoire, renouvelait le maïs et l'eau du godet. D'une sorte de danse qui lui faisait parcourir la longueur du bâton horizontal, il remerciait la protectrice. Suspendu par le bec au doigt de la jeune fille, il savait gravir le poignet et s'y tenir orgueilleux, l'œil agressif. Parfois il y gonflait ses plumes, se tassait et sommeillait le regard à l'abri du jour, sous une pau-

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pière Jaunâtre. Le considérant, Sophia prévoyait l'émeute militaire qui conduirait jusque le trône, l'homme aux grandes mains écarlates. Bardas, celui dont secrètement elle désirait connaître l'amour dédaigneux et cruel, celui pour lequel son frère, volontiers, eût accueilli la certitude de la mort. Aux récits que Basile lui faisait de la haine accrue envers Théodora,dans les cœurs de l'Hippodrome, Sophia sentait battre la convoitise de son sang. Une grande impatience lui vint de hâter tout, d'aider son frère, de mêler aux triomphes des bagarres la surprise de sa beauté militante. Euphrosyne se garda de l'en détourner.

— Pourquoi la Jérusalem Céleste ne descendraitelle pas du ciel, parée comme une épouse qui se pare pour son époux, si cet époux est l'âme mâle de ceux qui aiment Basile et Bardas ?

— Crois-tu, bonne hôtesse? La sainteté du Plérôme descendrait jusqu'à nous?

— Il suffit de devenir les Purs, les Sans-Tache, les Ames d'Ivoire Clair.

Quand Euphrosyne recommençait ses allusions aux mystères, Sophia se troublait encore. De sa première visite au sanctuaire des Pauliciennes, elle n^avait point rapporté une croyance précise. L'accouplement forcé de la vierge et de l'éphèbe avec les bêtes symboliques lui laissait à la mé-

moire des imagos c^norvanlos qui promofiniont, avec les paroles vagues d'Euphrosyno, certaines pratiques voluptueuses capables d'assouvir la maladresse de ses appétits forcenés. Sans être une élue choisie par l'assemblée secrète des fidèles au^ Epîtres de saint Paul, elle ne pouvait obtenir la licence d'amour. Le serait-elle jamais, une Elue, une Pure qui restitue au Plérôme le Rayon céleste inclus dans les viandes et les principes de la génération, celle qui peut, qui doit libérer l'âme universelle du Tliéos, l'arracher à la matière, en sollicitant les tentatives des mâles, en leur faisant perdre la semence oii reste emprisonnée, par la malfaisance du Démiurge, l'énergie du Père, créateur des Eons, des forces universelles?

Euphrosyne croyait que les maîtres des conciliabules ne manqueraient point de proclamer Purs un nombre important de catéchumènes, cette saison-là.

En effet, un bruit commençait à courir. Le saint de Nicopolis, à qui les orthodoxes avaient arraché la peau du crâne, et qui vivait dans une caverne chez les Bulgares, convertis en masse à sa parole, le grand Cyrille, en un mot, consulté par les légats des Agapes avait répondu: « 11 approche du Plérôme celui qui s'arme contre la Paphlagonienne exterminatrice de nos frères. La suave odeur

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du Plérôme so r(^pand sur lui, le lave de toute souillure... » Rappelant les énormes massacres de 841, l'inexorable cruauté de Théodora, qui avait réduit pauliciens et manichéens à rechercher l'alliance des ennemis de l'empire, Cyrille avait en outre cité, comme péroraison de sa harangue, le verset des Epîtres : « Je suis venu parmi vous afin de combattre les serviteurs et les servantes de la Mort... »

Revenus, les envoyés des Agapes interprétèrent les paroles de Cyrille dans le sens d'un appel aux partisans de Rardas. Celui-ci promettrait de rétablir les légions manichéennes commandées par des généraux de leur choix. Rasile se porta garant de ces intentions devant Euphrosyne. Le recrutement des Pauliciens était, pour la faction hostile à Théoctiste, une aide considérable que ne payeraient trop ^'ertains privilèges futurs. Aussi les maîtres des hétairies de saint Paul proclameraient un nombre exceptionnel de Purs, lors de la prochaine assemblée d'Initiation, afin de cimenter le pacte. Ces purs seraient choisis entre les néophytes attachés à la fortune du Patrice.

Euphrosyne estimait possible de se voir l'une et l'autre devenir des Elues, à cette occasion. Cer- .tainement des émissaires surveillaient, invisibles, la conduite des deux amies pour les désigner aux

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sutTiages des Universels. Donc il importait de maintenir rigoureusement les habitudes d'austé- Tiié.

Sophia n'y manqua point. Mais elle eût voulu deviner quels émissaires du conciliabule inspectaient sa vie. Il advint que Philothée s'installa fréquemment non loin du perroquet pour y attendre Hermotime parti à la recherche de vivres. Comme le fidèle ami était sourd et comprenait mal les propos, il se contentait de sourire mystérieusement dans sa barbe fauve, sans répondre aux questions, puis balançait le baril de son corps sur ses deux jambes torses. Toute cette allure parut à la jeune fille cacher une politique savante. S'il parlait à l'oiseau dont il entendait la grande voix rauque, quasi humaine, Sophia s'inquiétait même. Elle le jngeait diabolique, à cause de la grosseur de son estomac, de son vieil habit militaire en écailles de cuir, de son manteau déteint oii l'on distinguait encore malaisément un coq, jadis écarlate et bleu, perché sur des torches en flammes. Il avait des yeux d'or vif dans un visage oblong tanné par les intempéries, et couturé par le fil des sabres, un crâne chauve sous un capuchon de feutre sans couleur; des lanières retenaient les haillons boueux entourant ses jambes de basset. •

— Colombe de Patras, dit-il un jour, crois le

conseil de Philotlioe. Reste dans l'Hippodrome auprès de ton frère Basile. Il a besoin d'âmes dévouées qui le prologent. Ta beauté lui vaudra de la gloire ; et tu l'aideras dans ses commerces. Il n'est pas bon pour une jeune fille de vivre inactive derrière les treillis de sa fenêtre, en imaginant des amours niaises... Tu peux rougir, Arsacide. Philothée explore les cœurs, bien qu'il entende mal la voix des hommes. Etre pieuse ne suffit pas. Agis comme il convient à la descendante d'une race qui accomplit beaucoup dans les combats, et qui sut gouverner les villes... Je veux te voir pleine d'entrain pour servir notre cause, auprès de ceux qui flânent dans les vomitoires de l'Hippodrome en devisant, avec des sagesses contraires, sur les choses de l'Etat.

Cette façon de lui donner un avis, confirma la néophyte dans son appréhension. Philothée la surveillait de la part du conciliabule. Elle résolut de lui obéir, et, le soir même, dit à Basile :

— 0 mon frère, depuis quelque temps, je te quittais fort tôt à l'Hippodrome, et je demeurais, dans la chambre d'Euphrosyne, inactive. Voici que mon âme change. J'ai reconnu que tu parlais justement naguère lorsque tu proposas de m'associer davantage à ton œuvre. Je veux, dès demain, te servir de mon mieux...

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Basile Fembrassa, plaisantant :

— Il y a bien des petites filles qui aiment voir folâtrer, dans les arènes, les cavales et les étalons 1

Descendue de la litière avec l'aide d'une personne vague et silencieuse, Sophia, quelques instants, resta frissonnante, sous le voile qui enveloppait sa figure, lui cachait les formes. A travers le tissu, de vastes clartés parurent grandir, s'assombrir, allernativement. Un bûcher, sans doute, pétilla. Parfois, de la résine grésillait au ronllement des flammes. En outre, c'étaient le murmure d'une foule, des piétinements nombreux, quelques toux réprimées, la voix de la brise dans les branches caressées des arbres.

Les franges métalliques bordant le manteau d'Euphrosyne tintèrent; la jeune lille sentit l'épaisseur du corps chaud s'appuyer à sa hanche, en une

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posture craintive. Elles demeurèrent ainsi. Le silence gagnait. Des proclamateurs répétèrent le même cri. Tous les chuchotements se turent. Seuls les brasiers crépitèrent. Anxieuses de haleter trop, lors des émotions prochaines, elles avalaient l'air tiède et fumeux, pour respirer à l'aise durant la cérémonie. La curiosité de la vierge imagina la figure de l'homme qui lui demanderait d'afîranchir le Rayon Céleste inclus en sa force amoureuse. Elle eût accueilli Bardas, le patrice haut et sévère, aux grandes mains cruelles, ou l'empereur dont les yeux scintillants promettaient d'étranges plaisirs ; lesquels? Déjà, les muscles de Sophia se crispaient sous la peau de la poitrine. En son ventre il lui parut que s'accomplissait le travail énervant d'une fourmilière.

Des musiciens préludaient sur des harpes et des psaltérions. Unecymbale retentit longuement. Des mains prestes dépouillèrent Euphrosyne et Sophia de leurs manteaux. Elles entendirent s'avancer un cortège. Les sandales écrasaient le sable. Les crosses des diacres ou les piques des soldats frappaient l'arène. Tout s'arrêta. Quelqu'un déclama : « Où êtes-vous, Ames qui prétendez connaître Jérusalem, La Céleste? » Peureuse d'oublier la leçon d'Euphrosyne, et, scandant ses paroles émues,

Sophia répondit entre une multitude d'autres voix qui s'essoufflaient :

Je me débats encore Dans les ténèbres de l'ombre, lahveh, le dieu noir me retient, Et Ahriman pèse sur ma gorge...

Le Démiurge qui T'ignore, Clarté du Théos, M'a faite de sa matière aveugle, Sin Tutélaire, ô Lune, Rive de joie Où abordent les vaisseaux des âmes pures... Et voici :

Je languis loin de Toi.

Eïa... Adonaïl Eïa... Adonaï I

Elle se jeta contre le sol, la figure dans le sablo marin qui mollit sous les doigts. « Eïa Adonaï ! » perpétuèrent au loin des échos et des prières morfondues. Un pleur des harpes termina la réplique.

La cymbale ayant retenti de nouveau, quelqu'un interrogeait : « Ames qui prétendez avoir la sainte Jérusalem, que savez-vous, au moins de son apparence ? » Avec la foule des prosternés, Sophia dit:

La ville est d'un or pur aussi clair que le cristal ;

Elle n'est illuminée ni par le soleil, ni par la lune,

Car l'Agni du Théos est sa lampe.

Elle aune muraille de jaspe et douze portes.

Chacune de ses portes est une perle, et son gardien, un Eon.

Trois portes ouvrent à l'Orient où commence le monde.

Elles se nomment : l'Abyrae, la Profondeur, la Pensée.

liO BASILE ET SOPHIA

Tiois portes au Septfintrion, vers où se dirige l'acte des Éons su|)érienrs.

Elles se nomment : l'Intelligence, la Vérité, le Verbe.

Trois portes au Midi, par où se manifeste l'esprit des Éons moyens.

Elles se nomment : le Paraclet, le Parfait, la Sngesse.

Trois portes à l'Occident, en quoi s'absorbent les Éons inférieurs.

Elles se nomment : la Vie, Christos, l'Église.

A la fin du verset, la foule reprit haleine. Les harpes prolongèrent l'dcho des psalmodies... Sophia palpitait de peur d'une omission. La cymbale retentit encore. Les néophytes reprirent :

Et la muraille a douze fondements.

Le premier fondement est d'onyx pareil au sombre cliaos

des origines.

Le second est de sapbir, tel que la profondeur des cieux. Le troisième de clialcédoine qui a les coulevu's de réclair

et des fluides.

Le quatrième d'émeraude ainsi que les étoiles neuves. Le cinquième de sardonyx striée semblable aux couches

superposées de la terre. Le sixième de sardoine comme la matière refroidie. Le septième de chrysolithe, où persiste l'éclat du soleil

fécond.

Le huitième de béryl qui recèle la nuance des eaux

marines.

La neuvième de topaze, qui est la transparence de l'air

respirable.

Le dixième de chrysoprase, qui garde l'éclat du feuillage

printanier.

L'onzième d'améthyste qui luit comme le jus de la vigne.

Le douzième d'hyacintlie, dont la teinte jaune pourpré est celle de la chair sanguine.

Les voix , les échos et les sons des harpes jaillirent ensemble, s'atténuèrent, s'éperdirent...

Des étoffes remuaient; des souffles haletèrent; une enfant cria de terreur, très loin, sans qu'on pûl savoir la cause de cette lamentation... La cymbale fit taire les murmures, arrêter les gestes entrepris. Sophia ne bougeait plus. Les mots de l'oraison se rappelaient à sa mémoire. Elle cherchait leur sens, que, pcul-ctre, on lui demanderait tout à l'heure. Ces vertus des pierres difl'érentes signifiaient les apparences de la nature ; l'ordre de leur classement marquait la série des métamorphoses par lesquelles passèrent les Éons supérieurs lorsque le Démiurge, lahveh, dieu noir, les eut emprisonnés avec le Rayon Céleste dans la

Matière Aveugle Mais une forte parole s'imposa

dans le silence, et dit :

— Les douze fondements de la ville sont les figures du monde sensible, sans lequel le monde intelligible du Plérôme ne serait point reflété!

Euphrosyne poussait de grands soupirs. Le "proclam ateur ajouta :

— Quelles âmes ici croient apercevoir l'Agni du Théos ?

En même temps les brasiers crépitèrent et ron-

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lièrent; de vastes clartés se développèrent. Les néophytes se relevèrent criant :

— Agni du Théos qui purifies les péchés du monde, exauce-nous, Seigneur !

Et Sophia fit quelques pas vers les incendies, les mains tendues selon le rite. A l'interrogation vibrante de la cymbale, la vierge répondit dans l'unanimité confuse des voix manichéennes :

— Agni du Théos, je t'aperçois, Feu Céleste qui crées les énergies du monde !

Alors, le voile lui fut arraché de la face par un catéchumène immédiatement reconnu pour le jeune garçon de l'Hippodrome à qui elle avait acheté une tablette donnant les noms des cochers, leurs généalogies et le nombre de leurs couronnes. Mais, sur trois brasiers, l'or échevelé des flammes l'éblouit, qui montait en tourbillons au ciel lunaire et chauff'ait de ses lueurs tordues les nègres écartelés, un bâillon de cuir à la bouche, contre des croix en ligne.

A leurs pieds, des femmes attendaient, immobiles. Rousses ou violettes, par la teinture, leurs tignasses coiff'aient jusqu'aux sourcils les graves visages fardés de noir, autour des yeux, de rose aux joues, d'écarlate aux lèvres, en sorte que chacune semblait ainsi masquée. Elles avaient des tuniques brunes ouvertes sur la gorge, fendues

LINITIATION DES PURS liG

latéralement sur les cuisses, et ceintes d'écharpes bleues. Leurs parfums embaumaient l'air. Sophia entendit ses coureurs et sa litière regagner la route de Byzance.

La vierge marchait dans une avenue faite de crucifiés et de sacrificatrices. La peur rida sa peau. Le piétinement d'une foule féminine en robe de lin, en voiles bleus, suivait, à son exemple, les crosses des diacres, les mitres des évêques, les tiares des officiants, les dalmatiqnos de pourpre et le dais rond balancé au-dessus du vieillard glabre qui tenait, droite dans le ciboire, la fleur d'amome pareille à un lys jaune, taché de sang autour du calice. Le cortège allait vers les trois incendies, simulacres de la Trinité originelle, et qui marquaient les pointes d'un triangle. Au centre de l'espace, elle aperçut la nudité d'un Syrien aux longs cheveux, fixé contre la croix de l'autel ovale et oii paraissait dormir, en sa chevelure, la beauté d'une grande femme presque dévêtue.

Gela dominait la clairière fermée à droite et à gauche, en arrière aussi, par les arcades de la Nécropole Justinienne. Après l'autel et les feux, le terrain s'inclinait vers les ombres coniques des cyprès, vers le mystérieux épanchemcnt de la mer. Entre les branches, des ondulations lointaines, argentées, trahirent le mouvement des eaux.

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Et les nauimus dégageaienl une chaleur brutale. Des nègres qu'elle incommodait sur les croix, se tordirent, crispèrent leurs muscles. Les femmes masquées de fard les arrosèrent avec l'eau de petites coupes qu'elles tenaient à la main.

Déjà, cependant, le cortège et les chants liturgiques pénétraient au milieu du triangle, se rangeaient devant l'autel. Sophia reconnut l'évoque dllermapolis et ses caloyers minables. Lui, portait une mitre neuve; mais la crosse épiscopale n'était qu'un humble bâton recourbé au feu et blanchi à la craie. Ses officiers diocésains Egômène, Philolhée, Hermotime s'agenouillèrent à côté de lui. Vu la circonstance, ils avaient coiffé de vieux casques aux mille bosselures, mais qui luisaient comme miroirs. Celui d'Hermotime était ceint par la couronne de Rascie aux deux pointes tordues. Philothée disparaissait presque derrière un immense bouclier ovale, d'où émergeait son profil lourd entre les mailles de fer suspendues, le long de ses joues, à l'armet sarrasin.

Confondus en l'assistance, beaucoup de vétérans se révélaient par les balafres de leurs figures. Certains s'appuyaient encore sur des béquilles, ou soutenaient leur bras emmailloté de linges. D'autres restaient marqués à la tempe d'un Q parce que le bourreau leur avait inscrit ce signe avant

1,'lNlTI \T!ON' DES PURS 14o

({u'ils fussent chassés de la légion, comme rebelles, maraudeurs, duellistes ou hérétiques. Là, se pressait aussi nombre de petits marchands trapus, gras, le ventre en avant et la barbe inégale , qui ne lâchaient pas leur bourse attachée à la ceinture ; méfiants, ils dévisageaient voisins et voisines, s'isolaient dans leurs manteaux de feutre, raides comme des dalmatiques, historiés de fleurs éclatantes, vertes, rouges. Les femmes se massaient partout, telles que, sur les arbres en été, les feuilles innombrables troussées ensemble par la brise, rabattues ensemble, lumineuses ensemble au soleil, assombries ensemble au passage des nuées.

Ces images se succédèrent dans l'esprit de Sophia sans qu'elle prît le temps de songer à soi-même. La quantité des gens l'étonnait. De-ci de-là, elle retrouvait des personnes familières à sa mémoire, des habitués de Tllippodrome, des artisans, le savetier qui raccommodait ses chaussures, le sot commis de Forfèvre qui tient boutique au parvis des Saints-Apôtres, le tondeur de chevaux, si taciturne, que sa mère vient chercher au crépuscule, îe gros peseur de grains, au front verruqueux et qui boite, la vieille parfumeuse haute, sèche, plus lière que l'Augusta dans sa robe antique où l'on voit tissés Eliezer, le chameau chargé de présents,

le puits, et Rébecca recevant les bijoux ; d'an 1res en outre. Comment ignorait-elle que ceux-là s'étaient convertis à la vertu du Rayon Céleste, à la haine du dieu noir, du dieu nécessaire, celui sans le contraste de qui la Spiritualité du Plérôme ne se révélerait point?

« Rardas !... Rardas ! » murmurèrent soudain les voix. Et toutes les femmes se retournèrent malgré les musiques, les chants des harpes, les chœurs sacrés, les « kyrie eleison » des caloyers rabattant sur leurs yeux les capuces brunes. Le frère de l'impératrice arrivait dans un groupe de dignitaires. Sa taille ne dépassait pas celle des autres; toutefois il semblait plus grand. Ses larges mains écartâtes détachaient son manteau. Grave dans la barbe de fer et d'argent il apparut, le torse bombé. L'œil d'or rond fulgurait sous la proéminence du sourcil touffu. A droite vers la mer, s'érigeait la poupe d'une petite galère, traînée jusque-là. Il gravit l'escabeau.

La vierge simplement admirait le patrice. C'était bien un homme de Paphlagonie. Il avait la marciie élastique du montagnard, les hautes jambes du cavalier, la distinction féline laissée jadis à la race par le contact vainqueur des Mèdes. Sa prestance l'imposait en maître, non moins que son visage sévère et maigre, sa barbe grise, la lumière même

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réfléchie par Tépidcrme poli du crâne chauve. Les murmures flatteurs de la foule ne parurent pas le rasséréner. Soucieux, il échangeait à voix basse des paroles avec ceux de l'entourage, sans paraître même considérer la multitude manichéenne. Ainsi, le navigateur ne s'inquiète pas de l'élément qui mène la nef au port, mais de l'opinion de ses pilotes. Et Sophia se comprit loin de lui, très humble personne qu'il n'apercevrait jamais uu milieu des autres femmes, des autres hommes. Ce lui donna presque l'envie de pleurer. Sa poitrine se chargea de tristesse. Elle soupira.

Or la cymbale annonça le début de l'office. En simarre blanche brodée d'argent, le prêtre glabre s'agenouilla devant le corps de la belle femme dévêtue qui paraissait toujours dormir, et il déposa le ciboire entre ses jambes, de telle manière que la fleur d'amome sembla jaillir du ventre. Sur la croix, la nudité brune et vivante du Syrien remua quelque peu. Il ressemblait au Christ des icônes, par ses cheveux bruns en boucles, sa barbe clairsemée, les fentes indéfinies de ses doux yeux. Maintenant, Sophia le voyait à l'aise. On l'avait mise en la troisième ligne des assistants ; la veuve Euphrosyne tremblait contre sa droite. Cette robuste femme était émue de sa dévotion à en mourir. Au contraire, Sophia

148 nASILE ET SOPHIA

ressentait peu de craintes reliprienses, mais nn âpre désir de connaître le baiser liturgique dos mâles, après l'agape ; un désir qui lui séchait lu salive dans la gorge. Redoutant l'opinion de ses voisines, elle n'osait, en dépit de sa convoitise, apercevoir l'évidente virilité du Syrien, celles des deux nègres en croix auprès d'elle, tant elle jugeait méchants les yeux de leurs gardiennes masquées de fard. L'une, grasse et grande, l'épouvanta, qui montrait des bras d'athlète serrés au-dessus du coude par des carcans d'émail vert à filets rouges; elle balançait sur un cou large la bestialité de son visage lippu. Une autre surveillait, de ses regards fauves, inquiets, tandis qu'elle demeurait roide aux pieds du Lybien sur qui s'évapora l'eau de l'arrosage. Par l'une et par l'autre, Sophia se crut épiée. Peut-être empècheraient-clles qu'on ne la proclamât Pure? Afin d'éviter les tentations, elle s'enveloppa du voile bleu, le tira jusque le centre de sa face.

A ce moment, du haut de la galère, quelqu'un cria :

— Quelle fille de ta chair offres-tu, peuple du Théos, à l'Universalité du Plérôme? Quelle fille de ta chair juges-tu digne de libérer le Rayon Céleste qu'emprisonna dans la matière aveugle lahveh, le démiurge?... Nomme cette fille, peuple du Théos,

nommo collo Jonl la boaiitc contient, en ses apparences, le plus de ton esprit!...

Quelques-uns proclamèrent :

— Celle en qui le Plérôme mit ses complaisances est, selon nous, Eudocie Lugerina, fille de Damase.

— Nous la nommons, répondit riinanimito de la foule.

Et cette élection, concertée par avance, s'acheva dans un murmure qui fut se mêler à celui de la mer.

Aussitôt, l'un des officiants annonça :

— La voici donc, ta fille élue, peuple du Théos; voici donc Eudocie Lugerina, fille de Damase...

Et, sur l'autel, la femme se réveilla, s'assit, les jambes pendantes, le ciboire contre son ventre, le dos à la base de la croix, les bras étendus. On regarda palpiter sa gorge radieuse, et rire ses dents de lumière. Elle ferma les yeux. La cymbale retentit. Le sacrifice commençait.

Sur les genoux de l'Elue, l'évangile fut déroulé. Le patriarche glabre perpétua sa lecture qu'on n'entendit point. Euphrosyne, ensevelie dans ses voiles , priait de toute la sincérité d'une âme. So})liia regardait cette Eudocie, l'amante de l'empereur Michel; et son esprit travaillait. Comment était-elle ici, parmi les Manichéens, avec Bardas,

l'évêqiie d'IIermapolis, Egômèno, Ilermotime, Philothée, les caloyers loqueteux? Seul Basile manquait à l'agape pour laquelle chacun avait apporté des viandes froides, des confitures, des fruits et des pains recouverts de napperons, dans les corbeilles que les enfants, restés à la nécropole, maintenaient en équilibre sur leurs têtes.

Eudocie Lugerina, fille de Damase, était donc affiliée à leur faction. Par son entremise, Michel recevait les conseils nécessaires à la perte des tuteurs impériaux, Thcoctiste et Manuel. Cette élection concertée d'avance, sans doute habituelle aux Pauliciens et aux Manichéens, désignait l'organe des Fils-du-Théos qui exprimerait habituellement leur pensée à l'oreille de l'autocrator.

Maintenant, le Patriarche glabre roulait à nouveau le volume de l'Evangile, le remettait dans l'étui d'or, puis le tendait à un évêque, qui le reçut au pied de l'autel, en génuflexion, parmi ses diacres relevant sa chape, ses officiers, l'armure brillante. Un frémissement parcourut la foule qui se prosterna, la cymbale ayant retenti.

Noblement, Eudocie Lugerina se relevait sur l'autel de pierre. A la clarté flamboyante des trois incendies, elle apparut telle qu'une lumière plus vive, belle de ses formes harmonieuses et développées. Ses seins vibraient aux échancrures d'une

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sorte de corselet bleuâlrc, où se poursuivaient plusieurs' chevaux d'émail blanc, un fleuve d'argent, des feuillages verts, et, quand elle se tourna, une tète d'homme grave, au-dessus des larges reins blonds à demi engainés par les caleçons en roses fraîches que des bracelets d'or liaient à l'étroitesse des chevilles.

Cette tête avait une barbe et des cheveux d'acier gris, étirés en forme de flammes jusqu'aux côtés de la ceinture merveilleuse ; les yeux étincelaient par deux saphirs énormes ; la bouche close, le nez et les joues étaient ceux d'un Lybien... Elle signifiait la nature du dieu noir, la matière aveugle qui délient captif le rayon céleste de l'âme.

La chevelure d'Eudocie, mêlée à des chaînes de rubis et de topazes, supportait une tiare d'azur brodée de soleils, entourée par les spires d'une bandelette que les noms du Théos sanctifiaient, inscrits à l'encre rouge.

Telle on la vit, qui, lentement, debout, se retournait vers le Syrien. La grâce de ses bras savants enlaça les hanches arides du jeune homme. Elle gravit les trois marches d'un escabeau, puis ses baisers commencèrent à émouvoir la chair du crucifie , qui ferma les fentes oblongues de ses paupières aux longs cils, qui, en une secousse, frissonna de toutes ses côtes maigres contre le

Ib2 ItASILE ET SOPIIIA

])ois de la luuiLe croix... « Kyrie eleison! » clamèrent ensemble les évoques, les diacres, prosternés dans l'or coruscant de leurs chapes. Toutes les mitres s'inclinèrent. Une fois, la cymbale retentit violemment, continua de vibrer jusqu'aux entrailles de Sopliia palpitante, éperdue. Car, lentement aussi, toutes les femmes masquées de leurs fards, toutes les femmes en tuniques fendues et ceintes d'écharpes, montaient aux croix, enserraient les muscles tendus des corps lybiens, symboles du Dieu Noir. Sopliia vit la grande et grasse i'Ireindre de ses bras athlétiques le nègre avec la [outre, si fort que bois et chair gémirent : la tète bestiale se balançait comme celle d'une ourse, pour l'oscillation régulière d'un baiser allant de l'épaule à l'épaule sur le patient fiévreux. Celle au yeux fauves s'agriffait à la proie vivante, se suspendait au cou râlant du noir, puis elle resta, comme une aigle crispée sur le serpent qu'elle dévore et qui se débat, en mille torsions fougueuses.

« Kyrie eleison, » dut répondre la vierge à l'appel des litanies. Le patriarche glabre, en simarre blanche, écrasait dans le vase d'or la tleur d'amome, ses pétales jaunes, son calice sanglant... sur quoi le diacre versait l'eau d'une petite aiguière. Au-dessus de lui, l'Elue des Fils-du-Théos

l'initiation des purs 155

se cramponnait à la croix, sans rien laisser voir du Syrien que la douleur d'une figure inclinée contre le bras fixe, et une bouche ouverte. Mais la cymbale retentit encore : il fallut que, de ses lèvres, la néophyte touchât l'arène, qu'elle restât dans cette posture d'adoration.

— Jérusalem ! Jérusalem ! chantèrent les caloyers et les diacres, Cité radieuse du Plérôme!... Accepte le sacrifice, Père céleste; que cette union soit sanctifiée, comme elle le sera dans les siècles des siècles, lorsque lahveh, le démiurge, lahveh, le dieu noir, se sera élevé jusqu'à Toi, entraînant les formes de la matière aveugle parmi Ta clarté. Énergie des Eons !

— Haut les cœurs!...

— Rayon céleste emprisonné dans la vie dos pécheurs par Saclas, le démon!...

— Délivre-le, Seigneur, répondirent la foule et Sophia.

— Rayon céleste qui te fis nous-mêmes, et voulus mourir sur la croix, dans l'apparence d'un fantôme vain 1

— Délivre-nous, Seigneur!

— Sainte Marie, mère de Dieu,

— Prie pour nous!

— Sainte Marie, mère de Dieu,

— Prie pour nous !

— Encensoir qui as conlenu le charbon vivant el vrai, la face de l'Agni, Marie Tlieotokos,

— Prie pour nous !

— Tour d'Ivoire,

— Prie pour nous !

— Agni du Théos qui elTaees les penchés du monde,

— Délivre - nous , Seigneur , de la malièro aveugle.

— Agni du Tliéos qui effaces les pocliés du monde,

— Délivre-nous, Seigneur!

— Kyrie eleison!

— Kyrie eleison !

Au long retentissement de la cymbale, Sophia se redressait. Un souffle hâlif dilatait encore les côtes maigres et brunes du Syrien, seul contre les bois du signe. Le patriarche blanc abaissa le ciboire élevé tout à l'heure jusque l'amant svmbolique et divin de la Terre Humaine. Dans l'avenue des croix où haletaient les Lybiens garrottés, défilèrent les femmes aux tuniques fendues, et portant une chose secrète sous les pans de leurs écharpes bleues; elles formèrent une procession qui marcha vers l'autel. Eudocie Lugcrina s'y était recouchée dans sa crinière, les mains jointes, les jambes unies. Alors on vint abattre la croix; et le

Syrien en fui drlaché, fut emporté. Ensiiilc, révoque du Pont, parmi ses diacres, fit rapidement tourner, l'un sur l'autre, les bois de cèdre de la croix. Peu à peu, elle s'cchaufTait, fumait à peine.

— Agni du Théos!... appelèrent les caloyers. Quelques étincelles pétillèrent. L'assistance jeta le triomphal « Hosannah! » Aux Fils-du-Théos, l'Agni se révélait propice, le feu subtil, engendré du Saint-Esprit, du mouvement ailé, qui produit les forces universelles, qui féco'nde l'inertie de la Matière, qui délivre la Particule divine dérobée dans la substance du démiurge. Par toutes les bouches les cantiques jaillirent :

— Agni du Théos qui effaces les souillures du monde !

— Délivre-nous, Seigneur!

Sophia regardait le demi-cercle de l'assemblée populeuse adorant les trois incendies, le ciboire qui descendait du tertre aux mains du patriarche blanc et glabre. Derrière lui, les évoques, les officiers diocésains, les caloyers, les chantres, les femmes masquées de leurs fards, et portant la « chose secrète », constituèrent un cortège d'or, de joyaux, de loques éclatantes, de litanies psalmodiées. Les harpes tintèrent. Les castrats chantaiont de leurs voix fines et frôles, près, eût-on dit, de se

V6S BASILE ET SOPFIIA

rompre. Les fumées bleues des encensoirs s'envolèrent. Le catéchumène la fit s'agenouiller... Elle attendit la communion, l'âme étourdie par l'énervement des sens et de l'esprit. Contre elle, Euphrosyne semblait vouloir défaillir.

De toutes parts les corbeilles de l'agape apparurent chargeant la tête des enfants innombrables qu'on avait écartés durant le sacrifice. Mille bruits de vaisselle furent entendus. Sophia prétendit s'absorber davantage, médita la signification des rites. Elle ne put que songer aux glorieuses voluptés dEudocie Lugerina aimant, pour les Fils-du-Théos, l'emblémature du Sauveur, ce Syrien au corps grêle brun, qu'elle-même souhaitait, à moins que ce ne fût le nègre embrassé par la femme grande et grasse, balançant la bestialité de sa face lippue. Communier de la chair du Syrien, comme l'Élue ; à la face du peuple ! Communier du Christ qui a dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ! » Sentir l'univers descendre en soi, avec les prémices de la nature et les forces du Rayon Céleste! Se croire l'âme fécondée par le passage du divin Plérôme, en la personne de l'Eon Christos, qui se donne aux hommes, aux femmes, aux néophytes prosternés en la même attente !

Déjà s'étouffaient dans le sable les pas rapprochés du cortège. La lueur d'une cire éclaira son

l'initiation des purs 159

voile. Une main lui toucha la tetc. Sophia, los paupières closes, tendit la langue, au contact du divin, qu'elle avala doucement. La voix faible du patriarche récitait :

— Je te confirme en tes vœux, fille du Théos, Sophia, descendante d'Arsace. Tu es pure dans Jérusalem et la Matière Aveugle du Démiurge, sera purifiée par toi, colombe de l'Agni...; mouvement ailé du Feu.

— Ainsi soit-il, scanda le cortège qui piétina plus outre, s'arrêta devant Euphrosyne.

Les parfums des femmes portant la chose secrète, pénétrèrent la nouvelle élue. Lasse elle sommeilla dans sa béatitude, à l'ombre du voile, au bruit confus des harpes, des chœurs, des brasiers crépitants, de la rumeur de la foule qui, sous les arceaux du cloître, commençait l'agape, communiait des fruits de la terre et de ses venaisons, ainsi que Sophia communiait encore de l'Hommc-Dieu, savourait encore l'onctueuse eucharistie qui l'avait faite digne de purilier la matière aveugle. Elle s'étonnait un peu de ses mérites. Comment lui avaient-ils valu de telles grâces? Elle se rappela les jeunes, les lectures des Epîtres, les conversations iniliatriccs d'Euphrosyne, au cours d'une année. Voici qu'elle se trouvait à l'agape des fidèles manichéens. Cela lui

semblait miraculeux. Elle soulTrit d'attendre que la communion eût été donnée à tous les néophytes. Quitter sa place et se rapprocher de lu galère où trônait Bardas fut son vœu. Peut-èlre la choisirait-il? Mais le cortège n'activait point sa marche. Les porteuses des « choses secrètes » se rassemblaient autour du Patriarche Blanc. Quelques-unes découvrirent leurs mains enveloppées dans les pans d'écharpes bleues, et elles versèrent aux ciboires des diacres le contenu de petites coupes (qu'elles y cachaient. Alors la procession serpenta entre les rangs des néophytes agenouillés en leurs amples tuniques de lin.

Fatiguée, meurtrie, Sophia s'assit discrètement sur les talons, et regarda les ombres coniques des grands cyprès, les miroitements de la mer, puis écouta bruire la foule, chanter les castrats, vibrer les harpes, s'approcher un autre cortège. Plusieurs caloyers misérables accoururent déchaux et la face couverte d'un capuchon troué à l'endroit des yeux. Des corbeilles remplies de cendres étaient suspendues à leur col. Ils jetaient la poussière au front des nouveaux élus en vociférant :

— Souviens-toi que tu es fait de la poussière de Saclas, et de l'immondice d'x\hriman.

— 11 faut haïr et humilier ta chair.

— Couvre-la de souillures ; flétris-la par des abc-

l'initiation des puas IGI

niinalions; fais-lui honte en l'accablant de ses vices.

— La v'c est mauvaise. N'engendre point, mais donne communnéraent de Ja volupté stérile à qui la demande.

— Méprise ton corps, enjoignit le sixième, qui lança une escarbille rugueuse dans la gorge de Sophia. Ne le respecte pas. II est l'oeuvre du Dieu noir.

— Ne l'anoblis point avec la pudeur !

— Tu serais sacrilège envers le Plérôme qui seul a droit d'attendre la vénération de ses fidèles.

— La chair ne vaut pas qu'on la sanctifie !

— En l'honorant, tu voles le Théos et tu offenses la Spiritualité de la Jérusalem Céleste !

— Aime comme tu marches, ou comme tu manges, sans plus te préoccuper de l'amant que des pierres de la route, ou du boulanger qui pétrit le pain.

— Tu es le Théos lui-môme, ô Pure. Qu'importe au Théos les avanies de la chair?

— 11 trône bien au-dessus...

— H n'y a qu'un seul Dieu. Son Universalité enferme aussi Hylé, la matière aveugle.

— Le Dieu Noir n'est que l'autre face du Plérôme !

— Donc le péché n'existe pas pour cclui(| ai sait...

102 HASILE ET SOPHIA

— Mangez et forniquez à voire goût, ô Pures, a lin que la chair cessant de vous importuner par Je vagissement des instincts, vous soyez libres d'esprit devantl'Idée de la Jérusalem Céleste...

— Mangez et forniquez, ô Pures ! ^langez et forniquez... Soyez l'ordure pour devenir TÉon !

Pareils à des fous ivres, ils criaient cela successivement. Ils couraicntj l'un à la suite de l'autre sur une seule file. Ils lançaient aux visages des élues les cendres des Trois Bûchers et les braises encore chaudes. Gela signifiait que la pureté du feu sort de l'humble matière, sa mère.

— Assouvissez-vous... crièrent les derniers... Mais alors, beaucoup levèrent la, tète parmi î^

néophytes et dans l'assistance. Une rumeur s'accrut. Euphrosyne hurla (oui à coup : « Anathème à toi, honte de Cubricos ! » Et les caloyers loqueteux s'enfuirent sous les injures d'un grand nombre, tandis qu'un plus grand nombre les acclamait. Gela couvrit entièrement les tumultes de la mer.

— Ne les écoute pas, petit pigeon, gémissait Euphrosyne, n'écoute pas les Gorrompus. Viens avec moi. Ils divinisent le démon lahveh, et l'exécrable Ahriman, et la débauche d'Athamarolh !... Suis-moi, Fleur do Pureté... Fuj'Ons les adorateurs de la croix, et les amis des Juifs.

Fuyons les porcs de Job. Ils se vautrent dans la fange; et ils se croient des saints... Viens avec moi dans le cloître. Nos frères s'y rassemblent. Vois-tu, celui-là qui de sa main biiindit le volume des Epîlrcs... ! Allons à lui. Paul recommande la dévotion au Paraclet. Les caloyers mentent. Viens, nous honorerons l'image de la Colombe, et le feu du mouvement ailé qui excite l'inertre de la matière aveugle. Sera-t-il dit que je t'aurai conduite en ce lieu afin que tu me sois un sujet de scandale?... Agni du Théos qui effaces les péchés

du monde, protège-nous, Seigneur !

Elle entraînait son amie, la foule s'opposait à leur marche. Sophia n'aidait point, s'intéressait aux disputes réunissant les femmes en tuniques de lin, et les visages pâles ressuscites aux plis des voiles bleus. Mille exclamations se mêlèrent.

— Les Epîtres distinguent le Démiurge du Théos, avoue-le.

— Tu ajoutes foi aux sottises de Constantin, Icasie?

— A celles de Marcion ?

, — 11 n'y a qu'une substance, qui- est le Théos !

— Tu parles, Icasie, comme une juive immonde, fille de Judas !

— 11 n'y a qu'une essence, celle du Père, celle du Fils consubstantiel aussi, celle d'Hylé, la

164 BASILE ET SOPIIIA

matière aveugle... Et cette substance est le Théos du Pléi'ôme. .. j'ai dit.

— Abjure, Icasie !

— Jamais. Tu peux te taire d'abord, Callinice, •toi qui pulvérises les croix pour composer des

remèdes...

— La croix n'est rien. Jésus n'est pas mort en son corps céleste impérissable. Les Pharisiens ont crucifie Tillusion de leur haine, un fantôme...

— Anathème... Et probablement tu nies en outre la sainteté de Marie ?

— Jésus a passé par le sein de Marie ainsi qu'une eau par un canal... Il n'a pas confondu avec elle son essence... ; gourde à Sarrasins !

— N'insulte pas une vierge qui prie même les lèvres fermées de peur que son haleine ne ternisse l'idée céleste... ô Callinice!

— Va chez les orthodoxes alors... Prosterne-toi devant les joyaux des idoles... Cesse de jeûner... Arbore l'insolence du Patriarche Ignace, et faistoi encenser les narines... ô Icasie, la diabolique !

— Juge son orgueil ! Elle s'estime régénérée, cc'te Icasie ; elle n'admettra point que le Démiurge a vaincu Christos, de nouveau...

— Je suis Pure, selon la parole de Jésus et de Manès... Oseras-tu récuser aussi la parole de Manès, ô Pulchérie?

— Peuh... On Fa déjà nié. La peau ridée de son corps a pendu devant les portes des cités où les chefs de justice la transportaient pour l'exemple.

— Ne condamne pas un martyr ! Il n'est qu'une substance du Plérome qui renferme aussi la matière aveugle. Point de péché, en ceux qui savent, puisque le Théos ne peut s'avilir.

— Notre Icasie parle comme la sainte Sagesse; Pauliciennes imbéciles!... Ouste..., allez au cloître avec vos liseurs d'Epîtres, et vos abstinents riches en hypocrisies diverses. Nous, toutefois, entamerons l'agape joyeuse ; ensuite, offrant l'appât des caresses à nos frères, nous délivrerons le Rayon Céleste captif dans les principes virils.

— Donne ta main, fille de Sérantopichos ; qu'un pas léger nous porte jusqu'aux feux de l'Agni ; nous danserons autour en chantant les vertus des Eons !

— Allez donc... vertus des Succubes ! Urnes d'infamies..., filles de Baal Il y a deux principes : l'Agni de Lumière et le Dieu noir ; ol vous ôtes les servantes de celui-ci, de lavch, l'abominable...

— Tu mens, Euphrosyne. Apprends-donc à ta Sophia comment Saclas, l'ange déchu, emprisonna les particules divines, qu'il possédait encore, dans les prémices de la génération. Tu le sais bien : il

160 BASILE ET SOPIIIA

conslniisit Adam et Eve avec Tcspoir que le srenro humain serait rétcrnelle geôle de l'Esprit, renouvelée par l'amour fécond... Eïa ! tu peux maudire à * ton aise, marchande de jetons faussés, nous continuerons à délivrer les particules de leur prison lluide..., et nous aimerons la communauté des hommes, nous resterons fidèles à la stérilité qui vaincra les manigances de Saclas, d'Ahriman, les pleurs d'Athamaroth... et les hideurs de l'Hadès !

Elles criaient toujours. Euphrosyne et Sophia s'éloignèrent. La veuve grommelait des exorcismes.

— Ne les écoute pas, fille d'Arsace. Elles appellent incubes leurs amants, dans l'intention d'excuser leur débauche. Certes il vaut mieux stériliser l'amour, qui est un engin de Saclas et de l'Hadès, un moyen capable de perpétuer la captivité humaine des Saintes Particules. Mais, il est faux de croire, à l'exemple des Juifs, que l'Ombre et la Lumière sont une seule Universalité, et que, pures, nous ne pouvons pécher, étîint divines, puisque le ïhéos ne saurait s'avilir... Ce sont des infamies anciennes. Ces chiennes ne comprennent pas le verbe de Manès qui a toujours distingué les deux

natures... Grâces au Théos!... Nous voici entre

nos sœurs et nos frères !

Hermotime dépaquetait solennellement une volaille cuite et refroidie entre des tranches de pas-

L INITIATION DES PURS ^è^

Irquc. Il la déposa sur le bouclier immense de Pliilothée. Egômène ricana, l'appdtit ouvert. La Spiritualité d'Hermapolis releva sur son front la mitre neuve, pour s'apprêter à mieux jouir du festin, en l'honneur duquel les caloyers exhumèrent de leurs cagoules des fruits évidemment dérobés aux étalages. Un enfant apporta sur ses épaules une amphore pleine que Bardas offrait à l'évêque. Euphrosync retrouva sa corbeille de mets délicats ; elle les joignit au menu, en ne cessant d'invectiver les consubstantialistes et les vieux manichéens. Egômène s'empressait vers les femmes : « Moi d'abord, disait-il, cela m'est égal. Tous sont rien... » et il riait, en mouillant ses doigts pour lisser fes frisures de sa barbe; cependant que ses yeux ardents sollicitaient l'amoureuse complaisance de Sophia, très triste.

En effet, dans le cloître, autour d'elle, la secte paulicienne pullulait : gens pauvres, loqueteux, amputés, gibbeux, minables, vieux, boiteux et cagneux, rongés d'ulcères à la face, ou revèlus d'une peau trop fine, les écailles de la lèpre venant de tomber. Ce monde dégageait une odeur fâcheuse comprimée sous les voûtes basses, et qu'augmentait le climat de juin, malgré la fraîcheur relative de la nuit. Les vétérans et les soldats expulsxSs des légions formaient le nombre. Leur misère avait

168 BASILE ET SOI' m A

ildlri los figures, terni les armes, élimé les liardes, amolli les attitudes. Les aristocrates de la secte affichaient des mines austères. Leurs chevelures coupées en rond, leurs chapes lourdes et sombres, leurs bottines de cuir brut, leurs tuniques violettes, finissaient la joie des regards.

Presque toutes les femmes étaient d'âge mur. La graisse les alourdissait. Des pendeloques en perles d'acier bleui, tombaient au long des joues blettes, après avoir garni leurs tempes de deux rondaches, leurs cheveux d'un sombre diadème. Moroses et blêmes, elles restaient assises sur leurs talons, avec, dans la main, Fétui de bois qui contenait le volume des Épîtres. Elles murmuraient entre elles. A leurs mines, Sophia devinait le mépris dont elles se communiquaient les raisons pour médire de chacun. Leurs voiles d'étoITe grise couvraient des crânes pointus, des cols courts, des épaules vastes, se plissaient à la naissance des croupes effondrées sur les tapis arméniens. Quelques vierges jaunies déjà par les acres senteurs du gynécée toujours clos, n'osaient i)oint ouvrir leurs voiles plus qu'il n'était nécessaire à la respiration. On les avait installées, le dos à la clairière, de telle façon qu'elles ne pouvaient apercevoir les spoctacles indécents des manichéennes qui dansaient autour des trois incendies.

Là-bas, au contraire, c'était splendeur. Ce qu(» Byzance contenait alors de filles belles, de soldats alertes, de sveltes garçons, de vieillards majestueux et gais, de fonctionnaires aux costumes orfèvres et aux barbes courtes, le monde presque culier de THippodrome s'animait autour du Saint Trinitaire. On détachait les nègres de leurs croix ; et les officiantes aux tuniques fendues les recevaient plaisamment dans les bras dont ils avaient connu l'amour tout à l'heure. Comme ils représentaient la matière aveugle de lahveh, on les emmenait loin de l'Agni développant l'or et l'azur de ses llammes infinies jusque dans la sérénité du ciel. Ils riaient dans le bâillon ; ils se frottaient aux gardiennes par des mouvements lascifs, en dépit des entraves de leurs poings. Vers eux s'agitait une houle de voiles bleus, d'épaules fines, de cris jovcux échappés aux voix puériles. Mille bras grêles les fouettaient au moyen de lis, et de plumes; mille mains pâles, énervées, mille caresses timides, furtives, secrètes, ou franchement brutales, les palpaient dans le dos, à la poitrine , ailleurs . Leurs mu sculatures brunes étaient couvertes de ces mains, comme de fleurs jetées. Des groupes d'hommes enviaient ces Syriens en sueur.

Plus loin les nouvelles Elues dansèrent, guirlande humaine qui s'eulurail aux trois incen-

dics, ddfilait, rapide, autour de l'aulel, s'étendait jusque les colonnades de cyprès et les lueurs de la mer. Le pas était simple. Moulant les formes de leurs corps dans ce lin qu'elles plissaient aux hanches, elles avançaient mollement la cuisse et la jambe, se balançaient sur l'autre jarret, d'arrière en avant, le sourire aux astres. L'une de face (et l'on admirait les rondeurs des .seins, le disque du ventre serrés dans la toile), l'autre de dos (et Ion devinait la richesse de la croupe, l'élégance creuse de i'échine), elles alternaient, passantes. Une autre guirlande humaine, intérieure, unissait les garçons en tunique blanche, aux cheveux ceints de pourpre. L'un de face, l'autre de dos, ils frôlaient les filles ; et le jeu était, pour celles-ci, de fuir le contact figure à figure ; de précipiter ou de ralentir le rythme, de sorte que chaque garçon eût toujours devant lui la nuque d'une danseuse, et non pas son visage... Le plaisir se perpétuait parmi de grands éclats de joie. La cymbale tintait clair et creux. Puis la danse changeait. L'alternat des postures ayant été rompu, garçons et filles s'apposèrent dos à dos, guirlande à doubles faces qui, chantante, accéléra sa course autour des feux.

Des yeux, Sophia cherchait Bardas. Elle le distinguait mal à la poupe de la galère, parmi ceux

l'initiation des purs 171

de l'entourage. Les torches éclairaient moins Les brasiers de l'Agni s'écroulèrent en jetant des iiydres d'étincelles qui lapaient la nuit. Les bûches grésillaient, devenaient d'un or rose, dardant les flammes bleuâtres, vertes, jaunes. Des troncs entiers s'abîmèrent, les uns par-dessus les autres, minés au milieu. Et l'or des hautes flammes bondit au firmament. Gela produisit une vaste clarté dont s'illumina la galère, le balcon de la poupe, et la femme coifl"ée d'une tiare, engainée de fleurs, corsetée d'azur qui buvait au cratère d'or tenu par les mains écartâtes du pal ri ce chauve... Il y eut un geste. Eudocie Lugeriiia cessa de boire; elle essuya ses lèvres contre la bouche offerte du Paphlagonien, qui remettait le vase à im serviteur.

Sophia demeurait stupide. Ce bref amour môme ne viendrait point à lui échoir. Une invisible poigne lui serra la gorge, l'étrangla. Comme elle voulait reprendre haleine, la prompte clarté s'enfuit au ciel. La nuit confondit les formes sur la galère.

Egômène offrait une tranche de limon enduite de

• miel : « Moi d'abord, ô Sophia, colombe de Patras,

je voudrais déjà sentir ta belle paupière battre

sous mon baiser, comme l'aile d'un papillon que

l'on enfermé dans sa main... Jai dit... Tu re-

172 BASILE ET SOPIIIA

gardes Ba^'das, et les autres... Tous sont néant... » Ses chev<».ix bleus et ses dents luisirent. Il riait ; il mouilla ses doigts et tordit un frison de sa barljG.

La vierge accepta machinalement le fruit apprcHo, détourna ses regards loin de la galère, loin de son espoir. Il lui parut qu'en son cœur, des yeux las d'une vaine allente se voulaient clore. La chair de sa gorge lui pesa. D'un soupir, (>llo la relevait. « Mange donc, colombe, fille du cèdre et de la brise... » insinuait Egômène, dont les vêtements, l'odeur fauve, approchèrent le voile. Elle porta la friandise jusqu'à sa bouche. Elle s'étonna que ses lèvres pussent y trouver une saveur agréable. Sa vie ne finissait donc pas en même temps qu'un désir trahi ? Elle étira son torse, une main sur la hanche ; et sourit à la suffisance d'Egômène ; il examinait les Pauliciens, avec l'allure d'un qui convoite l'inattention propice aux secrets de l'amour.

Ceux-ci mangeaient gravement, secouaient parfois les miettes prises dans leurs barbes. Les femmes s'offraient, cérémonieuses, les meilleurs des morceaux. Au bout du cloître, les vétérans et les caloyers commencèrent des plaisanteries bruyantes. Un soldat imitait le rugissement du lion ; d'unanimes éclats de rire approuvèrent. Des

l/ INITIAT ION DKS PURS 17!?

marins en limiqucs bleues rivalisaient. Ils reproduisirent les glapissements des cynoc(^phales, les croassements du pliénicoptère, les abois du chacal. Les voix imitées des bêtes gagnèrent, de groupe en groupe, la joie des convives. Sophia résistait pour ne les entendre point. Ces cris troublaient sa peine qu'elle désira solitaire et recluse. Mais la liesse des hommes montait jusqu'au ciel, étouffait le ruissellement éternel de la mer. En vain, un Pur à la barbe grise, élevant deux doigts mystiques, essayait, l'autre main sur son cœur, de développer une homélie. Seules les grosses dévotes feignirent de s'apprêter à l'entendre, se mii'cnt péniblement debout, dans les cloches de leurs chapes roides, et rabattirent leurs voiles contre les yeux.

— Que ces agapes, ô Fils-du-Théos, signifient, pour votre foi, la parenté de notre corps périssable et de la matière qui produisit, en ses métamorphoses, les eaux savoureuses, les froments, les fruits, les poissons, les gibiers, et la chair môme de nos organes. Ces choses constituent le Ce-Qui-N'est-Pas. Bien qu'elles nous paraissent excellentes, elles sont les tentations du Dieu noir. Repaissons-nous, hommes pieux, de leur délicatesse, pour en dégager le Ce-Qui-Est, je veux dire les particules divines que Saclas, Athama^

roLh, et Arhiman y iiilroduisircnt, lorsque les Eons les eurent chassés de la Jérusalem Céleste. Mais ne cessons pas de penser à nous rendre plus vertueux, en méditant sur les principes du Ce- Qui-est que le Ce-Qui-N'est-Pasnous aide, par contraste, à reconnaître. Elevons nos cœurs, hommes pieux ! Méditons. Tout est vanité, hormis la méditation et le silence. Purifions nos instincts au feu sacré de l'Agni... Fuyez ces prêtres du .Palais que la Paphlagonienne couvre de joyaux...

— Et qui refusent même, tu peux le dire, homme éloquent, d'instituer une quête pour la reconstruction du sanctuaire d'Hermapolis que les Sarrasins ruinèrent...

— Qui insultent l'hoir de Rascie, Hermotime, lequel parle au moyen de ma langue ; tu peux le dire aussi. Pur des Purs... !

— Celui-ci qui porte la couronne royale, exprime toute la vérité des Saintes Epîtres, chinia brusquement Philothée le Sourd, dévoué à son ami...

— Favorisez le prédicant de votre silence, hommes pieux..., intervint une matrone en agitant ses bras courts et l'étui de son volume.

— D'autre part, ripostait incontinent Hermotime, ne saurais-tu dire aussi, Bouche d'Or, en quelle détresse nous vivons parmi les temps Pu-

l'initiation DES p uns 17b

pblagonicns... Celte volaille que l'Emincntc spiritualité d'Hermapolis ronge avec une conscience éclairée, cette volaille je dus l'emprunter en silence au rôtisseur des Scribes Impériaux, pendant'qu'il vendait, le dos tourné, aux femmes dos Fourbisseurs-de-chaînes-Augustales, une mesure de graisse d'oie. Sans ce prêt, notre conciliabule eùt-il pu décemment faire l'agape?... Il ne l'aurait pas pu. Estime donc. Bouche d'Or, le degré de l'infamie régnante !

— Moi d'abord, je prétends que tous sont néant comme le Celui-Qui-N'est-Pas.

Du succès hilare que lui valut cette apostrophe, Egômène profita pour insinuer une main sous le voile de la vierge. Sophia n'eut point le loisir de reculer si vite qu'il ne lui eût furtivement tàté le sein, avant de reprendre une contenance satisfaite et souriante, les doigts dans la barbe.

Alors elle serra le voile autour de ses poings, fit quelques pas pour s'appuyer au faisceau de colonnettes soutenant l'arcade trilobée du cloître; et, les paupières grosses de larmes, contempla la vie de la clairière. Partout des Bouches d'Or débitaient leurs homélies au milieu des groupes assis sur des tapis arméniens, et qui achevaient l'agape. Jusqu'aux ombres géantes des cyprès, une foule grouilla. Les femmes ne se distinguaient pas, ayant

lonles la tête et les épaules dans le voile, le corps dans la tunique rituelle. A cause de la fraîcheur iiaissanic (In matin, les hommes avaient mis leurs capuces. Celle multilude entière lui semhlait informe et fantastique, scmhlahle aux larves imaginées des âmes qui se régénèrent dans les vallons de la lune, après y avoir été portées au moyen des forces de la moi't. Les prédicateurs étendaient, avec leurs gestes oratoires, les pans de leurs manteaux embus de la clarté stellaire. Quelques rondes dansaient encore, là-bas, autour des brasiers de l'Agni qui se réduisirent en minces drapeaux de flammes rougeàtres, jaunes, violettes, intermittentes, jaillies des bûches étincelant comme les métaux neufs . L'autel n'était plus qu'une énorme pierre oblongue.

« Voici donc la fête finie, songeait la vierge, et me voici pareille à cet autel tout à l'heure resplendissant d'amour divin, maintenant abandonné par TindifFérence des mangeurs... Je suis Pure, une Elue des conciliabules; et j'ai communié de la chair symbolique de TAgni... Quoi de plus? Je languirai, dans les écuries de l'Hippodrome, ainsi qu'une courtisane arménienne, acceptant l'offre des hommes, le mépris des matrones. Et Basile ?... Sans doute notre faction devient puissante. Elle compte beaucoup de soldats qui feront triompher

L IXIÏIATION nr!;S PURS 177

Bardas et nous... Mais Bardas, à ccllo heure, désire Eudocie Lugerina, que dis-je, désire !... Depuis longtemps, certes, il la possède. Ainsi l'aulocrator Michel seconde nos entreprises, et renie ses tuteurs... Que m'importe Bardas? Il a des mains grossières de lutteur persan, un crâne dépouillé, le visage terne. .. deux verrues en la narine gauche. .. Cependant je voudrais être celle qu'il écrasera tout à l'heure de sa force, qu'il étreindra, comme ses jambes étreignent les coursiers paphlagoniens. .. Rien n'est apaisé de mon ardeur. Ces femmes qui se cramponnèrent aux Lybiens crucifiés, comme elles doivent être heureuses, assouvies. Pour moi, j'ai dans le ventre toute une fourmilière active. F]llc énerve mes flancs, gratte, trotte, picote, chatouille les ardeurs de mon sang... Quand Egômène me toucha la mamelle sous le voile, mon échine plia ; et j'eus envie de frotter mon oreille contre sa barbe. L'odeur animale de ce corps m'étourdissait. . . Sera-ce donc lui ? Ses jambes nerveuses se mêleront âmes jambes lassées... Il caresse les frisures de sa barbe, avec un air triomphant ; tandis qu'Euphrosyne m'oublie pour écouter le Pur au poil gris, afin d'édilier les matrones par son attention pieuse. On dirait que l'œil dEgômcne porte un miroir de jais oii ses passions brillent et discourent très nettement...

178 BASIL R ET SOPIIIA

Le Pur cosscra-t-il de parler ? Quelle mine sournoise ! Sa tunique noire tombe jusqu'aux courroies de ses chevilles. Il doit être maigre ainsi qu'une momie d'Egypte.. . Comme il roule des yeux orgueilleux. On dirait qu'il fornique avec le Plérôme lui-même... Je n'écarterai pas ces images de mon àme?... Ah ! Bardas !... »

Elle se détourna mieux pour éviter, honteuse, les discours scintillants que lui tenaient les œillades d'Egômène. Elle ne douta plus qu'il la saisirait, qu'il ferait d'elle sa joie. Elle s'y résignait passive, avide aussi de connaître l'acte mâle...

Des exclamations jaillirent de la clairière. Elle vit des formes démoniaques, brandissant des triques... Partout on se levait. Les groupes se dispersèrent. Des voiles s'envolaient aux épaules des vierges poursuivies, et qui finissaient par se blottir aux bras des chasseurs. Mille cris aigus : des rires de femme envahirent l'air. Les formes démoniaques s'élancèrent aux trois brasiers, les assaillirent, dispersèrent les foyers avec leurs triques. L'ombre gagna; car la lune venait de disparaître.

— Règne le Démiurge maintenant...- Souillons la chair!... Avilissez vos corps. Délivrez le Rayon Céleste, ô Elues.

Sophia comprit ces mots dans la rumeur subite... Toutes les torches s'éteignirent ensemble. Les re-

tpnlissements des cymbales stridentes coupèrent la péroraison du Pur qui acheva de déclamer :

— Si ic Ce-Qui-Est, ô Fils du Théos, m peut être connu qu'au moyen du ( Ce-Qui-N'est-Pas, ( admettez que le Théos ne peut être conii u que par la Matière Aveu ^^ ; :

gle, que le Dieu noir en- |'

gendre par le Plérôme engendre aussi le Plérôme... Donc, adorons l'un et l'autre, en les distinguant... Qu'il suffise de répéter : Véritablement le Paraclet ne procède pas du Père et du Fils ; mais du Père seul. Le verbe est l'égal

180 HASILE ET SOPHIA

de l'Esprit qui achèvera la Rédemption des hommes. Gloire à l'Eglise Spirituelle !... Ainsi soit-il!

— Kl/rie eleison, bramèrent les matrones !

— Sophia, Sophia, colombe de Patras ! appelait la voix d'Euphrosyne qui s'éperdit, car la vierge se tordait aux bras musculeux d'Egômène étouffant d'une haleine parfumée d'ail la bouche enfantine.

Elle sursautait aux mouvements de la course qui, tout à coup, s'arrêta, trébucha... Le poids de l'homme accabla sa chair. Des mains graisseuses et moites atteignirent sa peau, empoignèrent sa gorge, relevèrent sa tunique ; une voix haletante priait :

— Cède, ô Pure; délivre le Rayon Céleste inclus en ma vigueur amoureuse...

En mourant, le dernier incendie trinitaire viola la nuit d'une clarté brève qui traversa la mèche l)leue dEgùmène balancée devant le sourire vaniteux.

Plus lard une lif:çne d'aube cerna l'horizon de la mer qui pâlit insensiblement. L'oscillation des flots finit d'être une ombre violette tachée d'argent mousseux, pour devenir le bouillonnement infmi d'un métal terne. Au creux des vagues, elle s'éclaira. Des fraîcheurs s'élevèrent, émurent les feuillages des cyprès, accoururent, remuèrent le coin d'un voile sur la nuque d'une femme couchée, ranimèrent des lisons, effleurèrent le front et la bouche de Sophia.

Elle était seule, maintenanl, lasse, les reins faibles, les lèvres sèches, loin des arcades el du cloître. Dans le sable, les couples se désenlaçaient,

profitant de l'obscurité dernière. Les rires de femme se répondirent, stridents, presque douloureux. Il y avait encore une poursuite du côté de l'autel. Plus près, une fille se grattait la tète, en bâillant. Une autre frottait doucement sa gorge meurtrie. Des hommes passèrent. Plusieurs s'offraient à boire. Sophia entendit le glou-glou du liquide au sortir de la cruche. Il lui sembla reconnaître la voix d'Egùmène ; mais cela fut incertain. Pourquoi l'avait-il abandonnée soudain, à l'appel de la cymbale, en disant : « Moi d'abord je me nomme Jean Chaldios et je suis le descendant d'un patrice... Tu ne te souviendras point, ô Pure, d'un homme vil... » Elle s'était remise à chercher Euphrosyne, péniblement, à cause d'une douleur. Mais quelqu'un venu par derrière, à pas sourds, l'avait précipitée sur les genoux, sur les mains. Elle n'avait point compris d'abord. Une brutale caresse l'avait instruite. Elle sentait encore dans ses cheveux le souftle de l'homme poussif, et, sur les reins, le poids d'un ventre. Il l'avait traitée d'ânesse, la frappait à la nuque, parce qu'elle se redressait. Le col maintenu par la poigne formidable, elle avait dû subir l'élan d'un mâle.

La curiosité de sa chair était repue ; mais l'âme se trouvait sans joie. Qu'allait dire Euphrosyne ? Et si Chaldios se vantait, si Basile apprenait ! Oui,

l'invoqué marche 183

clic ctait Pure, cl p;ir conséquent, incapable de pécher, comme le Théos lui-même ; à moins que les Paulicicns n^eussent raison qui défendent le luxe, le plaisir, l'amour, afin de s'opposer à la propagaiion de la matière du Démiurge ?

Elle redevenait un être assailli de peurs innom brables, et que l'hésitation obsède.

« 0 Théos, conseille-moi, murmurait-elle en son esprit... Dois-je chercher Euphrosyne, ou bien fuir seule de ce lieu. Et toi, consolatrice. Lys dv candeur! Très Illuminante Pureté de Marie, no m'inspireras-tu pas dans le trouble et la détresse? Damélis pensait-elle justement lorsqu'elle accusait les manichéens de honte, de stupre et les vouait à la damnation ? Œil de la Colombe, pénètre mon âme,, éclaire-la... Suis-je déjà la proie dr l'Hadès ; et cet Egômène est-il un démon incub ■ comme les sorcières et les magiciennes en évoquen'. pour jouir d'une volupté stérile ? En me possédant, il ricanait, le diabolique ! Sous lui, j'ai connu en même temps la douleur et le plaisir. Mais ne dit-on pas que lahveh, le dieu noir, participe aux deux natures, qu'il est brûlant comme l'incendie, froid comme les glaces du Septentrion ; et ces qualités doubles ne désignent-elles pa> exactement la puissance du Malin... Théos! je m'y perds. Ma cervelle tremble. Mon sang bout

184 BASILK ET S 01' III A

Qui me guidera?... On entend la rumeur des voix viriles du côté delà mer... Ils sont tous partis làbas. Les Purs mômes ne se tiennent plus dans le cloître, où seules, les femmes roulent leurs tapis, ramassent les urnes, enveloppent les restes de Tagape ; et secouent leurs robes, leurs voiles... La Spiritualité d'Hermapolis ?. . . Je ne Taperçois point, ni personne du conciliabule... Qu'est-ce? Déjà le bruit des meules qui écrasent le grain dans le faubourg!... Et voici le battement régulier des machines dans la fabrique du foulon... Gomme la procession des filles se hâte de quitter l'emplacement des bûchers ! L'autel n'est plus qu'une pierre... Ah ! Ah ! Eudocie Lugerina ! tu as gémi d'amour dans les bras de celui que je désirai, avec l'ardeur de mes vices jeunes... Si je pouvais rencontrer mes porteurs et ma litière, en passant cette arcade... Il a dévoré ma bouche, l'incube!... Quelle singulière chose... on frémit, on gémit ; la nuque devient plus sensible quun membre écorché ; et les cheveux mêmes vous caressent... Une vie palpite dans notre vie... Mais oii s'assemblent donc les hommes? Derrière la proue de la galère, sans doute... Des gens y pullulent, s'y agitent... Voici le son rauque d'une corne... Encore! Que préparent-ils, les pieds dans le flot criard... Je ne rencontrerai pas un

p-^-^'-T^r .i'-- it--

l'invoqué marche 187

homme, avant ma litière... Je n'aurais pas résisté, cependant, bien que mes genoux soient meurtris, et ma main pleine d'égratignures. L'acte du passant qui me précipita procurait, à la fois, de la honte et du plaisir énervé par le mystère d'ignorer l'apparence de cette force anonyme. J'ai cru que le dieu noir lui-même me terrassait, que la Matière Aveugle m'enveloppait de sa masse afin de loger en moi les particules divines qu'elle captiva... J'ai fermé les yeux... Une montagne s'écroulait sur mon dos... J'ai tressailli d'efTroi sacré... L'autre, Ghaldios-Egômène, n'était qu'un homme..., puisque je l'ai vu... L'âne brait ; le bâton du pèlerin frappe la route ; les palefreniers sifflent; les servantes jacassent... Voici l'heure du départ... Non, je ne chercherai pas le reproche d'Euphrosyne... Je m'en irai seule, ayant tiré les rideaux de ma litière, et je penserai ; et je m'élirerai ; et je peignerai ma chevelure... Je mangerai les dattes sèches qui sont dans le coffre avec les limons. »

Dehors, les chameaux, se relevant, agitaient les clochettes attachées sous leurs mâchoires. Quelques nègres serraient des sangles. Les seins tremblants, deux arméniennes chargeaient un cheval de bât. Le ciel finit de s'éclaircir. Un dôme en feu monta des horizons marins où des courants

d'or liquide se dirigèrent. Et les branches des cyprès noirs devinrent roses, dans la Nécropole Jiistinienne. Maintes bêtes secouèrent leur harnachement. Un homme reclouait un fer au sabot de la mule qu'il injuria parce qu'elle chassait les premières mouches en remuant les jambes antérieures. Dans le sable, des enfants s'étaient endormis, les genoux à la hauteur de l'estomac ; et bavaient sur leurs mains jointes. Enfin Sophia découvrit les petits panaches noirs et jaunes de sa litière, aux coins du toit en cuir fauve. Les quatre porleurs ronflaient, entre les brancards verts. Elle toucha du pied le barbare qui, sans même se veiller complètement, poussa les autres. Ils rajustèrent leurs souquenilles rayées, bouclèrent leurs hauts ceinturons, rattachèrent les sandales sur leurs chevilles brunes. Ayant écarté les rideaux, Sophia s'assit dans l'obscur, puis s'étendit au milieu des coussins. Un balancement la berça. Quatre cris gutturaux s'encouragèrent. Alternativement les huit sandales foulèrent la mollesse du sable. On alla vers Byzance. Elle perçut encore le bruit des meules qui écrasaient le froment, et celui des fouloirs battant la laine. Ce fut un tumulte régulier qui répondit à la voix ruisselante de la mer. Celle-ci sonnait à l'oreille gauche, celui-là retentissait à l'oreille droite. L'Arsacide les com-

para quelques inslants jusqu'à ce qu'ils parussent confondus. Un moment elle se demanda si la mer n'avait pas envahi les moulins des foulons ni les aires des meuniers. Difficilement elle réussit à discerner les deux. Cet effort la fatigua, et, telle un(^ petite enfant, elle s'assoupit...

Ce n'était pas la voix ruisselante de la mer, ni le tumulte rythmique des meules et des fouloirs qui se mêlaient à son rêve d'incubes affreux; mais la rumeur d'une foule active, les exclamations des cliamcliers,les sonnettes des dromadaires, les rires d'un garçon, le chant des filles, les piétinements des mules et des ânes, les propos échauffés des marcheurs :

— Bardas affirmera qu'il est venu sceller avec nous le pacte de réconciliation; et l'hétériarque s'en ira piteusement sur son gros cheval, dit une voix d'éphèbe.

— Crains cependant la colère d'Ignace et des moines orthodoxes. La Paphlagonienne peut réunir à cette heure les scholaires contre nous. Penses-tu qu'elle oubliera le traitement infligé par nos frères à ses cavaliers, hier au soir?

— Quel fils du Théos a tendu les cordes oii se prirent leurs coursiers, sur la route, avant de s'abattre ?

— Théophraste, fils d'Eugène.

190 BASILE ET SOPIIIA

— Ceux du conciliabule de Philarètc l'ont aidé.

— Ce sont de hardis gaillards. Euî^mêmes donc ligotèrent les soldats et les enfermèrent dans les caves du cloître?

— Eux-mêmes. La route se trouva libre, ainsi que la Nécropole Justinienne, le cloître et la ^ève, juste à temps pour que nos ordonnateurs pussent disposer l'autel, les croix, les bûchers. Plus tard une autre cohorte vint, mais leur chef accepta les deniers et Tamphorc : nos diocésains n'eurent pas à tirer le glaive. Bardas, au reste, avait interdit Taccès de la Nécropole aux gardes de la cité.

— Qui donc prétend que la Despoina connaît n )lre assemblée et qu'elle envoie des troupes contre nous... ?

— Des conteurs de sornettes prétendent cela... Tiens, voici la plaine... Regarde s'il y court seulement l'ombre d'un soldat?

La conversation finit à ces mots; mais Sophia ressentit quelque crainte; elle écarta le rideau. La rumeur humaine grandissait. Après être montée, deux milliaires durant, la foule redescendait vers Byzance, vers ses épaisses murailles de briques flanquées par les quadratures énormes des tours à créneaux, et que dépassaient les touffes des verdures intérieures. Avant cela, s'étalaientles bandes des jardins maraîchers, toutes vertes de leurs lé-

l'invoquk ma ne 11 e i'Jl

gumes. En presque chaque, une perche élevait le cuivre fourhi de la sainte image; ainsi le propridtaire réclamait l'allégement d'impôts que le percepteur impérial concédait aux iconolàtres.

Déjà quelques hommes, par les sentes blanches, suivaient le fardeau de leurs ânes. Un dromadaire posait les pieds majestueusement, et balançait, au bout du cou, son mufle aplati. Des marchands l'accompagnaient. Sophia reconnut leurs courtes silhouettes, leurs hautes cannes où pendillait la gourde. Alors ils arrêtèrent la bete, se montrèrent par des gestes ce qui arrivait de la colline; puis leur allure s'eflara, tant que l'élue regarda^ derrière elle, l'espace désigné.

Dans la poussière, ce lui parut un peuple en marche. Le soleil signalait des icônes à l'extrémité de mille hampes; sur chaque icône, brillait une colombe de cristal. En dessous, une houle de tètes, d'épaules, un hérissement d'arcs et de piques, entourait l'illumination des casques, des mitres, maintes tignasses crépues de Libyens, des tiares persiques sur des chevelures annulées, des capuces de toutes couleurs, des crosses liturgiques et des croix à quatre branches. Gela s'écoulait du ciel, de la mer, après les voiles bleus et les tuniques blanches des femmes, cohue piétinante. Celles masquées de leurs fards, élevaient des cymbales sans les

If)-.» BASILE ET SO PHI A

Il Mirl( r. Il y on avait sur leurs mulos, qui dopassaionl les autres, et qui déployaient de temps en temps des banderoles où était écrit en caractères grecs :

'0 TtapâxAY.-o^ ave',: V Invoqué marche.

Avec ces bandes, elles étendaient les bras au large, comme si, déjà, les orthodoxes se présentaient, pour être convertis à l'espoir de Paul. Plus avant, et contre la litière môme, courait la multitude des enfants ; leurs bras faisaient les anses des corbeilles chargeant leurs têtes; leurs petites jambes brunes se poudraient de poussière; entre les plis des chlaniydes écourtées et serrées de cordelières éclatantes, les vasles scapulaires dansaient aux bonds de l'élan qui mit vite des perles de sueur sur les boucles des fronts osseux, et sur la peau nue des cous. De leurs yeux noirs ils regardaient fixement les murs roses de Byzance, et les ton (Tes des verdures intérieures.

« Quel combat cherche-t-on, se demandait Sophia, craintive... Basile prétend qu'au jour de la bataille dans les rues, il conviendra de placer en avant les petits et les femmes, afin de faire hésiter le tir des archers, ou le galop descataphractaires. Serait-elle venue l'heure de la lutte?... Etait-ce pour cela qu'Egômène m'a quittée brusquement à l'appel

l'invoqué marche i03

unique d'une cymbale. Corlainemenl l'anonyme, après m'avoir prise à la manière des bètes, s'est liàlé de courir jusqu'à la mer. Tandis que je "me relevais, soupirante et meurtrie, j'entendais fuir ses pas lourds... Je n'ai plus rencontré d'homme ensuite. Euphrosyne est celle-là qui déploie l'étolVe verte où brille le nom saint. Voici ses mèches courtes dépassant le voile, sa carrure épaisse dans le lin plissé,.., et le poil rouge de sa mule liera. 0 Théos! quel malheur !... Bardas ?... Mais llermotime est sûrementce cavalier à la couronne de fer, à la cotte rouge que traverse l'écharpe couleur des eaux lluviales. Toi, Ghaldios, toi... te voilà donc, qui m'as pénétrée de ta force virile, et qui te vautras sur ma chair curieuse... Il est noble à voir... Il manie son cheval blanc, sans paraître savoir que l'animal diffère de lui. Son œil d'aigle envisage lièrement la ville des Basileus ! Où Philothéc a-t-il pris ce grand arc et ce coursier gris taché de noir, plus large qu'un bœuf? La spiritualité d'Hermapolis, tout le conciliabule, suivent derrière les cohortes. Celui qui recevrales crucifix de bronze sur la tète, commencera d'apercevoii'' la Face des

Eons 0, combien ils se hâtent tous !... Arrête,

porteur... arrête tes compagnons... Sais-tu ce qu'on prépare ? »

Elle indiquait la masse popuhiire, les litières

éparses qui floUaicnt brimes ou blanches, entre leurs quatre panaches, l'illumination des casques, la poussière noyant le trot précipité des enfants porteurs de corbeilles, le hérissement des piques jusque le ciel, le piétinement des hommes dans le sable aride.

— Les Pures, Tignores-tu, Très Pieuse, vont à la Suinte-Sagesse, })our remettre au patriache Ignace, que le Tliéos haïsse, le placet des Mille Conciliabules. En vérité, le temps est venu d'obtenir le privilège... Il ne convient pas que les blasphèmes des orthodoxes injurient davantage notre Jérusalem Céleste, sans contradiction publique.

— Périsse le Dieu noirl cria quelqu'un parmi la rumeur de la foule !...

Et l'exclamation se propagea de bouche en bouche, jaillit, répétée en clameur. Les ânes dressèrent leurs oreilles. Les dromadaires allongeaient le col. Une litière manqua de chavirer sur les épaules des coureurs. Alors, celle de Sophiafut débordée. Les enfants dabord passèrent, pais les femmes qui riaient, nerveuses, en se tenant par les mains, les voiles au vent, puis les matrones sur leurs mules, et qui déployaient toujours leurs banderoles : '0 7xapàxAr,T0^ àysf,. Une sembla digne et furibonde : ses bajoues tressaillaient et se couvrirent de rougeurs jusque le bec du nez. Elle

l'ixvoquk m a ne. me lOr»

devança ; les pendeloques de pierres bleues sautaient contre ses épaules en chape noire barrée d'hyacinthe.

A côté d'elle, se précipilait une néophyte dont le voile ôté laissa voir la tête minuscule, les paupières de bistre, le pauvre visage plat et malade, soutenu par les nerfs d'un cou diaphane.

— Mère, mère, cria-t-elle, saisissant la rené de la mule noire... Mère, Jérusalem va triompher... Les Purs le proclament... Compte la multitude des Fils-du-Théos, et leurs armes !...

Elle s'exaltait, elle ouvrait une petite bouche sans lèvres et meublée de dents grises... Quelques instants ces deux femmes occupèrent Sophia qui tâchait d'apprendre en leurs paroles une n'ouvelle. La mère répondait :

— Crains l'orgueil, œuvre du Démiurge, et la folie de Caïn...

Ensuite lâchant la bride, elle étendait, avec ses bras, la banderole violette munie de l'inscription.

Or, dans la poussière, un cheval se dessina, harnaché de jaune, il avait une mèche de la crinière rabattue entre ses yeux. Engainée jusqu'au genou dans la cnémide en bronze verdi que battait un fourreau de bois, la jambe du cavalier pressait le poil de la bête, sous lequel le réseau des veines se

196 BASILE ET snriiiA

gonllait. L'homme se pencha ; ce furent les yeux contents et la barbe bleuâtre de Chaldios :

— Moi d'abord, j'accompagnerai l'Arsacide jusque la Sainte-Sagesse, dil-il ; el tout le conciliabule aussi.

Etonnée de ne pas frémir amoureusement, Sophia lui sourit un peu. Le cheval taché, large comme un taureau, s'interposa ; ce fut la sandale de Philothée, son pied nu, couvert de durillons, sa cnémide de fer piqué, le sayon de cuir, une odeur rance. En l'autre face de la litière la pointe d'un trident releva le rideau. Ilcrmolime salua du haut de sa maigre haridelle; la Spiritualité d'Hermapolis bénit en poussant làne pelé. Fière de ces hommages, Sophia fit glisser les tentures sur les tringles, les anneaux d'ivoire se choquèrent. Alors son regard embrassa l'immensité tumultueuse des Manichéens et des Pauliciens. Elle se trouvait au centre, parcourant une éminence, à deux stades environ de la porte de Thrace vers laquelle se précipitaient les Ilots des Fils-du- Théos, toutes banderoles écloses aux bras étendus des matrones chevauchant leurs mules.

Et l'Arsacide s'enivra de l'àme de cette multitude Quelque chose d'inconnu l'agita, un désir, une certitude immédiate de triomphe. Elle se crut cc\\c qui marche à la tète, celle qui conduit les

l'i.nvoolr marche 197

poiiplos, celle pour qui llutlrnl les étendards, et se hàtcnl les cohortes. L'illusion d'être royale s'augmentait de tous les cris, de toute la rumeur, des chatoiements indéfinis que faisaient les méUiux, les tuniques, les voiles et les banderoles, que renouvelait la marche d'une myriade humaine. En elle, se réveillaient des ancêtres, pasteurs d'armées. Pourquoi sa litière la balançait-elle sur Téchine allongée d'une éminence, afin que, des deux côtés, à droite et à gauche, l'Arsacide eût le spectacle de l'élan et de la force ? N'était-ce pas un signe? Le Nombre vivant l'enthousiasmait. Tout ce peuple s'agitait comme le sang de ses veines ; et tous les regards interrogeaient les panaches de sa litière, la uiilre neuve de l'évoque, la couronne aux deux pointes tordues d'IIermotime prince de Rascie, son patriarche et son stratège.

« 'O-apâxATjTo; ayst. : llnvoqué marche, » répétaitelle, admirant la foule et le ciel, et Byzance qui devenait distincte par toutes les pierres de ses tours, par la voûte ombreuse de la porte, par les toulfes de verdure intérieures, par le troupeau de ses coupoles azurées, dorées, accroupies, confiées aux saints des colonnes, et aux croix des campaniles.

C'était sa ville, où triompheraient donc, avec la prédiction du moine et Bardas, les espoirs de

198 BASILE ET SOP II lA

IJasilc, les Arsacidcs. C'était la récomponsc d'être une Elue, une Pure, une Fille du Théos capable de libérer le Rayon Céleste inclus dans la INIalière Aveugle. Oh, le Plérùme dotait magniliquement sa nouvelle épouse ! Quel destin les Eons lui faisaient ! De toute époque, sans doute, elle avait été choisie par le Père des Origines pour constituer le sort futur de Byzance et du monde. En vue de cela, son frère Basile avait été réveillé sur les marches de la basilique par le moine confesseur de Damélis, veuve et matrone. En vue de cela, on l'avait reprise au couvent où elle s'élevait, orpheline, par le soin des Ames pieuses. En vue de cela la paulicienne Euphrosyne leur avait loué le logis près de l'Hippodrome, et l'avait convertie à la vérité de Jérusalem. Et voici que, selon la promesse de saint Jean, la cité Céleste descendait du ciel telle qu'une épouse parée pour cet époux : l'Avenir de Byzance et des Hommes. Et sa beauté propre, sa beauté royale d'Arsacide, balancée dans la litière aux grands panaches sur l'échiné du terrain, n'était-ce pas le pur visage de Jérusalem ?

L'extase de son cœur le crut.

Il lui sembla que des rayons jaillissaient de ses mains, de son liane, qu'ils éclairaient la face hâve dHermotime, la mitre de l'évoque, le cheval de Philothée, la marche de la foule, et la cavité du ciel.

l'invoqué marche 199

InutilemenI Clialdios-Egômcne tentait, au moyen de ses regards malicieux, le souvenir de Sophia ; l'Ile ne le voulait point remarquer, surprise qu'il osât, à rencontre du serment et du rite manichéens, rappeler les mystères de l'agape. L'honneur de cliacun se liait au respect des amours secrètes. Euplirosyne l'avait affirmé. D'ailleurs peu trahissaient la promesse ; puisque Sophia venait de reconnaître parmi l'assistance tant de personnes qu'aucune bavarde ne lui avait auparavant désignées comme hérétiques. Elle s'étonna qu'un grec, de naissance noble, manquât ouvertement à la coutume. Méprisante, elle se détournait, dépourvue de sympathie pour le mâle qui lui avait appris la volupté de sentir la présence du Rayon Céleste captif dans la semence humaine. Au Théos seul elle s'était donnée, et ne se souciait pas de l'intermédiaire humain qu'il avait plu au Paraclet de choisir. Chaldios avait servi la volonté du Plérùme. L'élue ne devait point au soldat un souvenir. Ne sentait-elle pas son union plus réelle avec l'Universalité de Jérusalem ? Ne portait-elle pas en elle la puissance du Rayon Céleste illuminant cette mer humaine ou nuirche sous les cymbales levées et muettes des femmes masquées de fards?

On approchait de la porte ; on discerna les teints rougeâtres des Varangs et leurs tresses

200 UASILE ET SOPllIA

blondes sous les casques de fer graissé, leurs braies brunies avec du tan et serrées par des courroies jusqu'aux cuisses.

Ils sortaient en masse de la voiile, surpris par la venue soudaine des Fils du Théos. Mais les enfants les a!)ordèrent, en chantant une litanie, en galopant avec leuis corbeilles, et se mêlèrent à leurs groupes de barbares ahuris, qui hésitaient. Des pures leurs riaient aussi, par la fente de leurs voiles. Quelques-unes leur jetèrent des Heurs. Les cymbales des fardées sonnèrent. Au trot de sa mule, et déployant la banderole, Euphrosyne parvint jusqu'à eux. Ils riaient parce qu'une des femmes laissa tomber l'épaulette de sa tunique, et leur montra des seins nus. Cependant les pures se tenant par la main couraient au milieu ; ils ne purent former leur rang, malgré les injonctions du chef qui se tut soudain, au geste des grandes mains écartâtes de Bardas, surgi de la foule, sur un étalon blanc qu'Egômène, Hermolimeet Philothée rejoignirent, ventre à terre ..

Les cymbales retentirent partout. La multitude se précipitait en un torreul qui emporta les litières aux grands panaches, les cortèges des évoques, le hérissement des piques, des crosses, des arcs ; qui s'engoulTra par les détours de la route sonore

el fraîche, avec les porteurs de Sophia. palpilaiile, regardée par les miides rouges et blonds des Varangs, parla lurbuleuce des femmes. « Triomphe l'Arsacidc ! » cria môme une voix de fille inconnue. La Pure sentit son coeur s'élargir; et Byzance aj)parut, dans la splendeur de ses maisons roses.

Derrière les fenêtres treillagées et les cages où rafraîchit le contenu des urnes, les figures de la cité se montrèrent, étonnées ou riantes, coiffées de boucles jaunes ou enveloppées de voiles, barbues ou glabres. Les yeux de la cité regardèrent la joie des Fils du Théos qui se bousculaient, et la magnificence de Sophia qui s'agriffait, peureuse, aux bords de la litière. Des gens qui l'avaient vue sans doute à l'Hippodrome, disaient :

— Celle-ci est l'Arsacide, sœur de Basile, le suppôt de Bardas... Voilà, pour la Paphlagonienne, le pire matin !

Des visages se penchèrent, et les colliers retenus par des mains fines. Etre le but de celte admiration, de ces craintes ou de ces enthousiasmes exprimés à toutes les faces vivantes, émouvait Sophia de délices inconnues, magnifiques et terrifiées à la fois. Qu'allait-il advenir? Si les soldats l'arrêtaient, la jetaient en prison, proie pour la luxure des geôliers, si les juges l'envoyaient ensuite parmi les exilés des i'rou-

tiè'ies, chez les Apclates qui enrôlent les femmes et les hommes dans les cohortes opposées aux incursions sarrasincs ? Ou si le peuple entier de Byzance, sorti de ses maisons, la menait avec Bardas au Palais, pour lui nouer, dans le Triclinion, les souliers de pourpre ! Espoirs et angoisses se succédèrent en son âme pleine de tumulte. Qu'une enfant lui jelât du balcon une rose , elle s'estimait déjà maîtresse des Romains, Augusta! Qu'un vieillard édenté lui crachât des injures confuses, en inclinant son crâne bourrelé de veines grossies, elle croyait à la présence des tortionnaires, elle cherchait les gardes et le bourreau parmi la poussière, sous le pas de l'émeute. Le sang afUuait à ses tempes, lui chauffait les oreilles et les yeux avides.

— Kallitriké..., prononça le premier des perroquets aperçu sur une écoperche.

— Thrix... Thrix!... répondirent d'un seul cri les enfants, puis les femmes, enfin les soldats.

A l'embrasure d'une porte, deux ailes grises et feu battirent. L'oiseau surgit par-dessus les têtes, au haut d'un poing noir.

Alors les chants, les litanies cessèrent. Une seule voix, la voix d'une myriade, répéta la syllabe séditieuse, sifilée entre les dents jointes. Cela scandait la marche et la rumeur. On vit les den-

L INVOQUE MAnCIIE 203

lures éclatantes des nègres qui retroussaient les lèvres pour manifester. A un autre poing-, un second perroquet battit des ailes grises et feu, empêtré dans sa chaînette, secoue par le porteur. Il y en eut trois, bientôt cinq, dix, vingt et cent cueillis sur les perchoirs, enlevés aux fenêtres, reçus des mains offrantes au seuil des maisons. Ils furent comme les cimiers vivants des Fils du Théos qui s'avançaient, inondaient de partout la ville, qu'on rencontrait au coin des rues. Et le bruit des ailes sur cette foule active était pareil à un immense applaudissement.

En outre, les visages de Byzance acclamaient aux façades. Des tapis se déroulèrent des toits. Les icônes furent présentées aux fenêtres. Le ïhéos lui-même illuminait les murs de ses auréoles, de ses joyaux. Plus nombreuses les ailes grises et feu battirent entre les cymbales brandies, retentissantes. Les oiseaux s'envolaient à bout de chaînes, captifs bientôt revenus aux mains gardiennes. « Thrix ! Thrix ! » scandait la foule, silencieuse pour tout autre mot, et dont les pas frappaient les cailloux cimentés des rues. Eblouie par les mille essors des ailes, Sophia se balançait au roulis de la litière, et son cœur sautait d'allégresse, de crainte. En avant, par delà les tignasses crépues des Lybiens, les corbeilles des enfants, les

204 D.VSILE ET SOPIIIA

voiles l)loiis flolliint aux épaules , ontro deux images du Sainl-Kspi'il arborées à liauteui- de hampes, elle recounut les mèches courtes d'Iùiphrosyne el sa carrure, la banderole verte étendue au large des bras en croix.

Autour de la matrone, soudain, un remous de la masse oscilla. Les i( Thrix, Thrix » furent sifllés rageusement; et une clameur s'élevait.

— Périssent les Bardaniotes !...

— Arrière, boui'reaux persans...

— Laisse passer les Fils du ïhéos, idolâtre!

— Laisse passer des enfants et des femmes...

— Place an Paraclet, sacrilège...

— Tu m'arraches le bras, fils d'eunuque...

— Lâche-la, opprobre de Byzance...

Aux oreilles de TArsacide ronlla la j'olation d'une fronde. Le jet de pierre fut une imperceptible trajectoire que suivit le regard anxieux de l'enfant vêtu en jaune. Epouvantée, curieuse, fébrile, l'élue se haussa sur les coussins. Derrière une chaîne tendue, les tuniques pourpres des Bardaniotes lui apparurent, les lances dressées, les arcs tenus obliquement, les casques à écailles surmontés de dragons de cuivre; elles pavillons verts des centuries... La Paphlagonienne opposait la force des soldats aux alliés de Bardas. Instinctivement Sophia cherchait Egômène, Hermolime, Philothée..., les

l'invoqué MAnCIIE ?0.ï

lourde crucifix des caloyers d'IIormapolis. Elle ne trouva personne. Les perroquets fous càquelaient, s'envolaient, retombaient sur les poings qu'ils ensanglanlaient à coups de bec. La mule d'une malrone rua parmi celles masquées de leurs fards qui s'acculèrent à l'auvent d'une boutique encore close. Un dromadaire frappé du bâton tâchait de fendre la cohue des tilles en voiU^s bleus; il détourna son mulle lippu entraîuant la longe que tirait un nègre avec l'etTort de gros muscles saillis sur le bras tout à coup troué par une fine baguette. L'homme hurla, lâcha l'animal, et se réfugia dans le couloir d'une maison. Ses gémissements s'éteignirent au proi'und de lalrion, rempli de clameurs diverses.

Muettes et prestes les llèches volaient. Elles se fichaient aux boiseries extérieures; une vibra sur le bordage de la litière, à deux doigts de la jambe que l'Arsacide y appuyait. « 0 Théos ! » clamat-elle, et se résigna, les larmes aux paupières. Les porteurs la secouaient, hésitaient entre la droite et la gauche, agonis d'injures, refoulés par les poings et les grimaces des visages blêmes... Une fille, en criant, s'abattit. Les plumes blanches à la queue de la flèche, cachaient son œil enfoncé. Les porteurs finirent par tourner à gauche, gravirent une ruelle rocêiilleuse que bornaient des murs

aveugles. Un liiniiilio do (illos en larmes les y suivit, les poussa. Passé une voûte, ils se trouvèrent dominer la place et le palais Hippoh^on qu'occupaient les centuries bardaniotes, quatre phalanges de lances droites, derriôrc un semis d'archers écarlates, tendant la corde, ou fouillant le carquois de leur hanche. Au pied du lion de marbre qui dévorait un cheval de bronze, plusieurs cubiculaires en robes jaunes conféraient, gesticulaient, montraient, de leurs verges d'argent, la foule manichéenne blottie contre les boutiques des trois rues voisines, et qui se réfugiait à l'abri de chars, de coffres, d'outrés pleines sur quoi se piquaient nombre de flèches. Par contre, les cailloux des frondes grêlèrent dru sur la place Hippoléon. Déjà quelques Bardaniotes s'en allaient, qui dégrafant sa longue tunique, qui boitant, qui frottant sa tête bosselée, qui essuyant du rouge à sa face. Étendus à terre, quatre ou cinq corps gisaient avec leurs lances. Un petit chien désespéré aboya lamentablement, la gueule en l'air. « Thrix, Thrix! » sifflaient les manichéens.

Sophia voyait tout comme dans l'illusion d'un cauchemar; sa crainte maintenant diminuait. De la terrasse que foulaient ses porteurs, elle découvrit les combattants ainsi que des gens minuscules et lointains. Cela lui rendit moins redoutables les

persans des centuries, moins tragiques les cadavres à terre. Autour d'elle les feninios piôlinaionl les

plales-baudes d'uu jardin suspendu. Il lleurailmerveilleusement la rose, tant il y en avait de fraîches, et de blanches, en buissons. Des fiKes se lamentèrent toutes ensemble qui se cachaient sous les

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arclies de charniillos, et deri'i lîto les cônes monstrueux de cyprès taillés selon l'art de l'horticulteur. Les poissons se réveillèrent parmi l'eau du bassin de cuivre. Partout des familles curieuses occupaient les loitures des maisons, en silhouettes ai;itéos devant la lumière du ciel. On déposa la litière, les porteurs ne sachant plus de chemin, car la terrasse s'appuyait contre un mur dépourvu de portes cl de fenêtres, puis finissait, angle abrupt, suiploml)ant la place où s'égouttaient les gargouilles de terre cuite.

— D'une part, remarqua l'un des porteurs, ce * jardin exhaussé de murailles compose une sorte de forteresse; d'autre part, si les Bardaniotes grimpent par la ruelle, ils nous auront à merci.

Elle entendit cela, se prévit égorgée par le sabre court de ces hommes félins-qui,en bas, s'apprêtaient à fondre, lances basses, contre les manieurs de fronde. Presque aussitôt, une des phalanges se rua, les piques en avant. On hurla. Des toits, quelquesuns lancèrent desann)hores pleines qu'on entendit tomber à grand fracas. Les hommes écartâtes s'engouffraient entre un magasin goudronné et une maison trapue, llanquée d'une tour noire, d'oili jaillirent des vols de pierres. Sous les longues tuniques éclatantes, les mollets grêles des Bardaniotes semblaient mille pattes de fourmis. Sophia s'éton-

l'i.WOQrK MARCHE 209

nail d'oiix, tour à tour conliante dans le snccôs do Bardas, et craintive pour elle-même. Qui pourrait la secourir? Serait-ce la bande eiïarée des néophytes? Elles frissonnaient les unes contre les auti'es, protégeaient de leurs mains, déjà, leurs petites poitrines adolescentes. Serait-ce la femme couverte de fard, au visage osseux et volontaire, aux durs yeux noirs, et dont le ventre en Ha il la tunique fendue; ou ces garçons maigres, agiles, qui escaladaient l'arbre, atin de mieux viser, la fronde au poing? Aussi. joyeux que des écoliers farceurs, ils riaient en se faisant la courte échelle; et leurs joues étaient rouges d'ardeur.

De la place, la seconde phalange Bardaniote s'élança vers les rues manichéennes ; les soldats baissaient la tête pour olïrir les cuivres et les écailles en fer de leurs casques aux jets des cailloux, des balles de plomb. Les cubiculaires les pressaient; mais l'accueil devait être rude derrière la maison de la Tour Noire. Us s'amassaient là, relluaient, aflluaient, redressaient leurs piques et leurs pavillons verts, criaient, se démenaient sous les coups de fouet à six lanières que les chefs allongeaient aux plus timides. Maintenant ils avaient vidé presque toute la place, et s'entassaient pour assaillir lesdébouchés des trois rues. Ils enfonçaient à coups de massue les treillages des fenêtres; ils

210 BASILE ET SOPIIIA

appliquaient une échelle contre la colonne soutenant le péristyle de la demeure habitée par Phocas, compteur d'or. Mais d'en haut une nappe liquide et fumante s'épancha, qui fit hurler, choir ceux de l'échelle.

Depuis un instant, derrière le palais Hippoléon, une rumeur se précisait. Prêtant l'oreille, on distingua les piétinements d'une troupe. Les porteurs écoutèrent aussi, la femme aux durs yeux noirs, les enfants et les néophytes.

— Crois, dit l'une, que la faction de Bardas approche... N'entends-tu pas : u Thrix ! thrix ! »?

— En vérité...

Le mot séditieux, scandé à deux reprises sur un ton majeur, puis sur un ton mineur, fut nettement compris. De la voie JEgyptiaque, le vol gris et feu d'un volatile éperdu s'élança, chavira, se décida pour effleurer les pilastres en porphyre du palais Hippoléon, les cintres des baies closes. Il atteignait les quatre dauphins de bronze attelés au char de Saint-Pierre qui culmine le faîte de l'édifice. Il hésitait, les pennes battantes, la queue rentrée; il glissait jusqu'au vantail, s'agrifFait aux ferrures polies. Les ailes frappèrent le bois, s'abîmèrent î il retombait au perron, et se perchait définitivement sur l'airain du vase oii finit l'escalier de jaspe. Heureux sans doute de l'appui magnifique,

il grogna un superbe « Kallitriké » qui perça les rumeurs et les tumultes.

— Thrix ! llirix ! ripostèrent les frondeurs dans l'arbre ; et plusieurs jets de pierre vinrent choquer les petits dragons de cuivre ornant les cimiers des Bardaniotes.

Ceux-ci quittèrent le péristyle de Phocas, la tour noire. Avant de tomber, l'un tournoya; cependant que d'autres bandaient leurs arcs vers la terrasse. Les flèches partirent d'un seul essor; la fillette en brun gémit et s'afl'aissa. De l'arbre, un enfant tomba sans lâcher le cuir de sa fronde, son corps roula par la pente, franchit le parapet du jardin, fut s'écraser en bas, tel un aigle tué... Aussitôt les Persans se ruèrent au blessé ; on les vit le couvrir de leurs gestes écartâtes, de leurs glapissements de chats féroces... Ils coupaient, ils arrachaient. Une lance hissa la boule de la tête, grimaçante, éclaboussée, dégouttant de glu rouge. A la pointe du sabre, un lambeau de chair velue fut arboré ; ils coururent, brandissant aussi la viande d'une jambe inerte vers le remous des leurs que bousculait, entre le péristyle de Phocas et la tour noire, une force encore invisible mais victorieuse.

En même temps, le cri séditieux fut répété tout proche par les échos du palais Hippoléon ; et les

ciiMciilaircs, ramassant les plis de leurs roLes jaunes, se précipitèrent dans la voie /Egyptiaque.

— 0 Fils-du-Théos , voici des frères et le triomphe, clama de toute sa force l'Arsacide.

Un délire glorieux Témouvait entière. Elle ne se posséda plus. La multitude et la rapidité des actions enivraient son impatience : terreur au spectacle du sang; joie au moindre succès des frondes; peur quand sonnait le passage destlèclies; espoir énervé quand les voix séditieuses sifllaient plus fort; angoisse lorsque les vociférations persiques étouiïaient le fracas des amphores tombées, des liquides bouillauls vci'sés, des litanies psalmodi(''('s [»ar la myriade sainte engorgeant les rues et les routes, occupant les toitures. Le monde vacilla. Les visages se bousculaient, s'effaçaient : femmes à genoux sur la terrasse, et guettant le malheur; filles qui pleurent et se liaisent aux lèvres, en imaginant l'adieu lointain de l'ami; calmes évolutions des cyprins et des tanches parmi l'eau de la vasque ; femme à quatre pattes, le col tendu, la face anxieuse, haussée prudemment au bord du jardin, vers la voie /Egyptiaque d'où s'élancèrent encore des vols gris et feu de perroquets qui vinrent aux chapiteaux des colonnes ; allées et venues des cubiculaires fous, gestes de leurs verges d'argent, cris dans leurs ligures fripées de vieilles femmes ; et

l'invoquk marche 213

la roli'ailodos Bardaiiioles bondissant à la manière des Fauves, avec leurs arcs, leurs piques, leurs massues hérissées de pointes, pour se heurter à la cFameur : « Thrix, thrix! » débordant la voie .^Egyptiaque sous les vifs- plumets de mille oiseaux gris et feu portés au poing.

Les soldats se reformaient en hâte, cinglés par les étrivières. Au son rauque de leurs cornes, les clameurs des cymbales répondirent de la Tour Noire; et la cavalerie sainte déboucha. Formidable, le cheval plus large qu'un bœuf amena le bouclier et le casque sarrasin de Philothée qui levait, abaissait une hache peinte de sang au milieu des écailles métalliques et des dragons de cuivre coiffant les gardes. A demi dressé sur la maigre haridelle, Hermotimc couronné de fer pointu passa, le cimeterre au ciel. Sa masse équestre fendit la cohue écarlate, la nuée de flèches ténues. Au milieu d'une cohorte extraordinaire, pleine d'écharpes volantes, Jean Chaldios galopa, la main gracieuse, et le sourire vaniteux. Après ce flot, tous les Fils-du-Théos se ruèrent, les piques" basses, les épées hautes. Les croix de cuivre furent assénées par une vague de moines contre la déroute des Persans rageurs, qui, tombés, taillèrent au fil du sabre les jarrets des victorieux. Une voix étonnait, plus qu'humaine : 6 -aoàxXr.to; àyci, l'In-

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voqué marche. C'dltiit l'évoque d'Hermapolis, poussant l'àno galeux au milieu de ses caloyers en loques, habiles à férir de la crosse, à défoncer au moyen du crucifix les crânes persans.

La bataille s'acheva, foule serrée, hurlante, de tuniques écarlates, et de casques écailleux, que pressaient les Fils-du-Théos, innombrables, les uns dégringolés de la Tour Noire, et les autres aflluant de la voie ^Egyptiaque. Ceux-ci montaient les chevaux de l'Hippodrome. Sophia les reconnut aux sabots teints, aux crinières tressées avec des rubans, des boules de couleur, aux bracelets des paturons. Même il apparut un char de course où un homme bandait l'arc ; près de lui, sur un étalon fauve, Basile riant de sa bouche trop fendue, maniait un lourd martinet de chaînes à ongles d'acier. Les dos fustigés s'abattirent. Les mains vaincues se crispèrent aux courroies du harnais blanc. Le frère avançait toujours, flagellant les dragons des casques, jetant comme une araignée de métal aux visages convulsés des gardes. Mais alors, du fond de la voie JEgyptiaque, mille perroquets s'envolèrent des poings tendus, retombèrent, furent lâchés et prirent un essor confus. L'efiTarement des oiseaux recouvrit les têtes de la foule qui scandait: « Thrix ! thrix ! « à chaque coup porté. Le vol des bêtes se dispersa dans la place, au-

l'i.woqué marche 215

dessus de la lutlc, rencontra celui des perroquets venus de la Tour Noire ; et Sophia n'entrevit plus la bataille qu'à travers les taches mouvantes des ailes grises et feu. Elles choquaient le faîte du palais Hippoléon. Elles éraflaient le bord de la terrasse. Elles tourbillonnaient en essaims denses vers le péristyle de Phocas. Les cris de moribonds les dispersaient. Le flottement des banderoles leur offrait un appui dérisoire dont elles s'écartaient. Quelques-uns des oiseaux tentèrent de gagner le ciel, ne purent et revinrent couvrir d'une floraison grise l'arbre des jeunes frondeurs. Et d'autres bètes se mêlèrent à celles-ci : tous les animaux que Byzance nourrissait dans des cages vernies, sur des écoperches de roseaux, ou familiers au point de n'être asservis que par l'entrave d'une chaînette liant les pattes. L'émeute les avait tous pris, geais aux pennes bleues, pies blanches et noires, merles sombres, colombes, passereaux. Une tempête d'ailes multicolores masquait la colère de Byzance, étouffait ses clameurs, cachait la hideur des agonies.

Sophia ne vivait plus en elle-même, mais avec tout. Le sang royal des ancêtres chantait en son cœur fort. Elle se crut la ville entière folle ou sage, victorieuse ou mourante. Elle ne savait plus rien que le triomphe de sa vie. Le frère, l'Arsacide,

jclnil l;i morsure du niarlinct do for au visrigo (hi mauvais destin, etc'élail Ta récompense du Plérùme pour la conversion de la sœur. A une enfiml peureuse encore, l'élue arracha la banderole sacrée ; j)uis, elle vint au bord de la terrasse, étendit le bras alin de la déployer ostensiblement.

■ Ainsi, rigide, en extase, longtemps elle demeura en lace de la Jérusalem Céleste descendue vers l'époux dans un vol épanoui d'oiseaux mystiques; et, pour la saluer, toutes les cloches de Byzance sonnèrent l'aniiolus du nouveau matin.

En bas, les litanies des vainqueurs s'unissaient au centre de la place; les cortèges s'errîbrassaient; un immense éclat d'allégresse bondissait des poitrines, se confondail avec le bruit des oiseaux.

La nuit, Byzance s'éclairait ^ Je lueurs faibles, mais nombreuses. Aux angles des demeures marchandes, une petite lampe d'étain brûlait à la figure du Christ émaillée sur cuivre, dans Je fond des niches garanties contre les mains sacrilèges par les barreaux de croix en fer.

Les fenêtres des courtisanes illuminaient aussi la rue. En signe de repentir, lorsqu'il avait encouru le reproche de son épouse Théodora, trahie pour une suivante, l'empereur Théophile, jadis, les

avait chassées. Mais depuis sa mort et la gloire do Michel, elles revenaient en foule, envahissant les quartiers honnêtes. Derrière le treillage de bois jaune, on les apercevait assises, les joues pourprées de fard, la chevelure arrangée en forme de tour et piquée de fleurs. Certaines jouaient d'un instrument à cordes, afin d'attirer mieux l'attention; et des bandes de jeunes hommes en tuniques courtes, sans bonnet, avec un fil d'or pour ceindre leur front et leurs boucles, récitaient, de fenêtre en fenêtre, des vers joyeux.

Au coin des rues, les porte-torches offraient leur aide par le cri d'une syllabe. En sortant de l'Hippodrome, pour se rendre avec sa sœur chez Eudocie Lugerina qui les avait invités, se rappelant un désir ancien, Basile choisit parmi eux un enfant robuste d'une quinzaine d'années. Il tenait d'une main le brandon, de l'autre un épieu destiné à pourfendre les voleurs. A cause de la fange des rues étroites, Sophia prit place sur un siège de cuir que deux nègres portaient à l'aide de brancards; et leur cortège s'achemina vers le quartier du port.

Sous la nuit favorable, Byzance chantait. Des hymnes amoureux traversaient les touffes des jardins. A la porte basse des tavernes, des marins contaient leurs fabuleux voyages devant les

bouches béantes des Francs crédules, et le rire agaçant des Latins. Parfois, des cloches semaient la voix du Théos sur les tumultes ; et, pour un signe de croix, les amants, dans l'ombre des piliers, rompaient leur étreinte, les conteurs arrêtaient le cours de leurs mensonges, les rhéteurs en plein vent cessaient de faire retentir la prosopopée.

Sophia s'amusait peu de cette vie. Elle n'aspira point avec complaisance l'odeur suave des syringas ; sa curiosité pubère chercha moins à deviner les gestes des couples vautrés dans Iherbe des jardins qu'on louait pour y offrir les fêtes de débauche. Elle se demandait si, chez Eudocie Lugerina, Bardas et l'empereur souperaient aussi.

Elle avait mis quatre robes de gaz superposées, l'une d'hyacinthe, l'autre noire, la tierce d'argent, la quarte portait toutes ces couleurs en étroites bandes, et chacune se terminait par un joyau de nuance pareille à la sienne. Le cou était dans l'étreinte d'un carcan d'émail oii une meule de chiens blancs poursuivait Actéon à travers les roseaux et les eaux. A la cime de sa chevelure, une main d'argent tenait une perle. Le long de ses tempes, des pendeloques de jade ciselé mettaient en valeur la lumière de sa face ; et, de temps en

temps, clic regardait à nn petit miroir ova^c sa splendeur éclairée par la torche.

Basil(> ne rcpondail iioiiil à ses questions. Depuis

deux jours, par ordre de l'empereur, l'hctériarque André Tavait investi d'une charge au palais, charge vague, sur laquelle ses collègues, avec une admirable politesse, le. félicitaient en refusant de l'instruire. Il abordait un milieu hostile, parmi la cohorte des messagers impériaux. Cela le préoccupait.

Comme lui, Soi)liia prcsscnijiil riiciirc diuleslin. 11 fallait que tout se décidât, qu'à défaut de Bardas, Tempcreur la prit, qu'elle retint en ses bras ce jeune homme jouflhi et odorant. D'ailleurs, il se mêlait à ses espoirs moins d'ambition que de volupté. Elle aimait le- souvenir clu moment où, par crainte de l'étalon, il avait gravi l'Épine de lllippodrome jusqu'aux pieds du Saint-Chrislophe, jusqu'à elle, et où, contre sa poitrine, il s"(>lait adossé; elle admirait cette science du plaisir, cette ji.'unesse grimacière, toute la pompe divine où il apparaissait ensuite, symbole vivant et majestueux du peu[)le Romain, Rayon du Clirist, but des acclamations universelles, joyau du monde. S'oiïrir à lui serait s'offrir au souflle outier des peuples, au mystère des avenirs, à l'apothéose de l'empire. Elle fermerait les yeux, elle s'imaginerait telle que la terre de Byzance, el lui paieil à son cortège de Pâques précédé dcsévèqiies, dupalriarche, des stratèges, du patricc, de tous les dignitaires en dalmatiques, sous les dais, en chai, à cheval, en lilière, armés d'or et d'orillammes, accompagnés de hérauts, de (ibicinaires, d'eunuques, suivis des scholaires aux haches d'or, des lourds cataphraclaires , des Varangs blonds et hauts, de milices barbares, brunies par des soleils inconnus, ou gardant au visage le rellel des

glaçons. En lui, elle aimerait la magnificence de l'Etat. Et cet espoir la faisait longuement frémir.

La pente des rues menait à la mer. Un mort était là sur une civière basse, entourée de moines blancs et par les feux échevelés des torches; ils le dépassèrent. Le chant de funérailles les obséda quelques instants. Des rôdeurs aux jambes nues se dissimulaient dans l'ombre des balcons, derrière les piles de barils, les ballots amoncelés. Une odeur de dalles, de laine et d'olives plana. Trois petites filles entraînaient sous un porche bas des matelots ivres. Les dernières maisons touchèrent la forêt des mâtures ; l'eau et la lune vinrent à luire.

Les Arsacides ayant congédié le porte-torche et les nègres de la chaise , embarquèrent dans un dromon. La longue barque noire relevée à la proue et à la poupe, glissa selon la cadence des quatre rames rayant de plis argentés la soie du Bosphore. Ils atteignirent vite un promontoire chargé de jardins en terrasse. Entre deux lanternes de corne hissées au bout de perches, un serviteur d'Eudocie Lugerina les attendait. Avec son aide, ils montèrent la déclivité de marbre rose ; et, tout de suite, très surpris, après un tournant brusque, ils découvrirent sous un vaste lendelet de brocart jaune, l'Officiante et l'empereur attablés devant des calices pleins de neige fondue.

— Salut, dompteur d'étalons. Voilà celui qu'Eudocie désire, cria Michel... Courtise-la, Macédonien. Elle est savoureuse aux lèvres, douce à la peau, économe et dépourvue de mauvaises odeurs. Je l'échange contre la sagesse de ta sœur, si elle consent à râler d'amour pour ma triomphante majesté... Relevez-vous, aigles de l'Hippodrome. Ici, le Rayon du Christ n'éblouit plus... Ne le défends pas, Eudocie : tu m'as parlé du Macédonien comme une femme qui cherche déjà, d'un doigt tremblant, l'agrafe de sa ceinture, afin de la détacher... Et n'est-ce pas le privilège des esprits sages de constater sans orgueil le désir que l'on provoque chez la femme, et sans dépit la certitude de la voir désirer un autre compagnon découche... Voilà que mes paroles impériales ahurissent cette fille de Patras... Ne t'épouvante pas, délice des Grecs, mais consulte ton miroir. Il te dira plus de louanges que n'en créerait ma langue, cependant habile aux exercices de la rhétorique et de l'amour.

Comme, s'il n'en priait, l'étiquette défendait de répondre au maître, ils demeurèrent en silence devant l'ironie du jeune homme. Sophia lâchait de restreindre les bonds de sa poitrine, et de ramener la salive dans sa gorge. Un orchestre, des chœurs s'évertuaient derrière les buissons de roses. Elle

BASILE ET SOPIIIA

aspira l'otlour pnissanle des parlerrcs. Plus bas que la terrasse, Byzauce bleiilssail au loin sous la lune. Telle une chienne couchée snr le dos, elle montrai l les nombreuses mamelles de ses coupoles. Des clai'tés vivos révélaient ses croix de . métal, les pommes dorées des mâts. Et elle était une longue pâ-leur étalée le long de la mer sous les toilures ])lales, sous les loulTes de ses jardins. Elle regardait par les lumières roses éclairant les" lucarnes de ses murs courts.

Lui-même, le basileus, était vêtu de bleu comme la ville : bleu sombre sa tunique, bleu clair ses bottines lacées jusqu'aux genoux ; bleu d'acier sa ceinture écailleuse. Un étroit ruban de saphirs et de turquoise^^ serrait les boucles audessus des oreilles; et la demi-lueur des petites lampes brûlant derrière des écrans de soie huilée, laissait le reflet du bleu pâlir la rougeur de ses grosses joues. Sophia ne le distinguait plus de la ville. Il était la tête de cette créature monstrueuse élalée le long de la mer avec tant d'yeux roses ouverts dans sa croupe infinie. Lui l'examinait aussi. De temps à autre, loin d'épargner Eudocie Lugerina, immobile et pensive en son siège de marbre, il exprimait par la brusquerie du sourire ce que pensait son esprit de luxure. Quand les chœurs eurent cessé leur chant, il dit à Basile :

— Tu sais donc , Macédonien , dompter les hommes aussi bien que les chevaux?

— Peut-être.

— Oui, tu as combattu les Bulgares, et à coups de cimeterre ils ont élargi ta l)ouche. C'est par là, sans doute, que tu séduisis notre Eudocie Lugerina ; tu as, d'un côté du moins, la plus vaste gueule de Byzance, comme elle a, des deux côtés, le plus vaste sein... Mais par quelle charme Théoctiste, le cunicléios, a-t-il, lui, pris à son service l'esprit de l'Augusta ma sainte mère? Notre oncle et illustrissime patrice, Bardas, ne le peut soulfrir, ni moi, ni tes amis, ni les perroquets. J'ai voulu rendre femme sa fille, afin qu'il y eût plus de noblesse dans le sang de sa race. Il me tracasse, depuis, pour l'argent, à tel point que j'ai dû secrètement débarrasser de divers joyaux les insignes de l'Empire et les troquer contre les effigies monnayées du basileus, mon père. N'aimons pas Théoctiste, logolhète et cunicléios ! Si tu aidais mon oncle à le dompter ainsi que tu domptas l'étalon bulgare, je t'accorderais au désir d'Eudocie Lugerina : sa dot est considérable. Elle possède des territoires en Cappadoce, et le revenu de trois villes sises dans la préfecture d'Orient... Favorise-nous de ton silence, Eudocie. Tu aimes ce gaillard. Moi aussi. Je veux anoblir son sang, à moins que la sœur au

coUiordt'mail nclo défondo... Basile! L'hétériarqiie le [)n'S('iil(Ma, quoique jour, à notre sainte Despoïna, ma mère, et dès aujourd'hui, je t'offre à Eudocie Lugerina, qui t'aime. Donne ton anneau et ton doigt : je vous fiance, mes enfants... Eudocie montre-lui ta maison... Je t'api)ellerai hientùt... Toi, sagesse de Patras, demande à ton frère la permission de nous entretenir en secret...

En robe de soie jaune et les seins retenus par une haute ceinture d'écaillé blonde, Eudocie Lugcl'ina laissait sa main dans celle de Basile incliné vers le geste impérial qui, ne relevant personne de l'obligation du silence, par cela même congédiait. Un eunuque les en avertit et les emmena, parla déclivité de marbre rose, vers les charmilles oii les chœurs recommençaient leur chant.

Sophia vit disparaître le manteau de son frère et sa tunique noire. Soigneusement, il n'avait, de l'œil, manifesté ni approbation, ni improbation; mais, le front vers la terre et les épaules courbées, il conserva l'allure de l'obéissance.

Seule avec l'empereur, elle frémissait, lassed'être droite, depuis si longtemps, étouffée par l'angoisse, le désir, la peur et la joie, l'attente. Sans rire, Michel ^e leva, courut à elle, la saisit, écrasa dans le baiser leurs lèvres. Sa main maîtresse, avec les ongles, déchirait les quatre robes de

gazes, celles de toutes couleurs, celles de tissu d'argent, la noire et l'hyacinthe. Sophia se laissa glisser au sol, ferma les paupières à demi...

Elle voyait le ciel. Il lui parut être la ville monstrueuse étalée le long de la mer. Le cortège impérial la pénétrait. 11 était lourd le poids des dignitaires, du patriarche, des évoques, des milices barbares rués sur sa chair, et assaillant, avec des souffles rauques, sa beauté. Entre ses boucles, la face bestiale de l'empereur bleu se gonllait, rougissait. Les chœurs chantèrent :

Phoïbos aima Séléaé

A l'heure du crépuscule.

Phoïbos aima Séléaé

A l'heure de l'aube.

Autant durent nos amours Que le baiser du matin et de la nuit. Oue le baiser du soir et de la nuit.

ViiiV I I r ■^"'r ■

1er les Arsacides à sa mère, l'emperoiir Michel rivrugne choisit un jour de fcte impériale.

Donc il occupait le très vaste trône de la Mégaura gardé par des lions au pelage d'or. A sa droite et debout, l'Augusta régente se tenait rigide, mif^tte, la main gauche recouverte par un pan de la tunique pesante qui, revenue du sol, chargeait ce bras de joyaux rectangulaires sertis dans les raies longitudinales du tissu violet, dans les losanges de perles. Contre la beauté mûrie du visage, des franges de perles, encore, tombaient en pende-

loques, depuis le diadème. A la gauche de Tempe reur, la jeune impératrice, fille de Décapolitos, sembla délaissée par tous ceux de la cour, à un tel point que son regard ne rencontrait celui d'aucun dignitaire, et qu'il lui fallut toujours le reporter vers l'arcade de porphyre ouverte sur le triangle de Byzance, à cette heure noyée de pluie.

Eudocie Lugerina restait en prosternation derrière le bâton d'ivoire d'un eunuque qui les cachait, elle, Basile et Sophia, comme des choses indignes d'être vues, avant un signe de complaisance. Le signe se fit attendre.

Ils restèrent le front au sol, patiemment. Ils avaient vu, contre la porte du palais, les ambassadeurs bulgares stationnant à l'averse, et un légat du pape en grand costume. On avait introduit d'abord Basile, les deux femmes aimées du maître. Sophia regardait cette salle de la Mégaura, si énorme que les bruits de voix s'y dispersaient. L'arbre d'airain doré construit pour feu l'empereur Théophile, s'élevait un peu sur la gauche, et sous chaque feuille, en sa lueur, un oiseau de pierreries, les ailes ouvertes, s'apprêtait au chant. Elle remarqua des perroquets, des martins-pôcheurs, d'auti-es inconnus et minuscules, faits d'une émeraude, d'une opale, d'un saphir, avec des becs d'argent.

Michel baillait au milieu du trône. A genoux, le chef d'une corporation ânonnait une adresse. Théoctiste , le cunicléios , en robe pareille de nuance à l'encre des décrets impériaux, préparait lécritoire pour la signature. Et de toutes parts c'était la lumière de l'or jaunissant les mains, les visages. Elle émanait des murailles, du vêtement de l'empereur, métalliques et roides comme une armure, de la croix longue qu'il gardait à la main, de l'immense couronne pendue par une chaîne d'or au-dessus de la tète souveraine, et qui oscillait.

Au loin, par l'arcade, la pluie laissait voir malaisément la sombre acropole sise sur le promontoire du Bosphore, les thermes d'Arcadios, et le faubourg des Blaquernes, enfoui dans les verdures.

Enfin, le chef de corporation cessa de lire; il rejoignit les rangs des officiers, au bout des perspectives de la salle. Sophia découvrit alors une cohue silencieuse de gens minables en tuniques amples fendues par la vétusté, mais pompeusement brodées d'insignes. Eudocie lui murmurait que pas un de ces fonctionnaires n'avait porté neufs ces vêtements venus, par héritage, du trisaïeul.

Un chœur d'adolescents châtrés, en robes blan-

ches, chanta selon la mesiiro au psallérion que gratlait l'un d'eux; cl comme Michel souriait à Basile, une troupe d'eunuques cnhiculaires à hâtons d'ivoire s'approcha. Deux courhèr'ent leurs épaules afin que la sœur y appuyât ses mains. Eudocie Lugerina et Basile avancèrent, avec elle, sur les épaules des eunuques dont bruissaient les robes de soie jaune. Devant le trône, ils trouvèrent Théoctiste et Bardas pour les arrêter. Théoctisle prononça leurs noms à voix haute, et les qualifia de titres attribués aux offices du palais intérieur. La Paphlagonienne effleura du regard les deux femmes, puis le fixa sur Basile avec insistance et mécontentement. Michel riait.

— Celui-ci, ô mère très sainte, dit-il, dompte les étalons et les lutteurs thraces. Comme il descend de la race royale des Arsacides, je pense «le marier plus tard à cette dame, pour qu'il en domple l'orgueil, et nous préserve, en les domptant, des hérétiques et barbares, poste de l'Etat, Sa sœur est cette beauté. Lui se nomme Basile.

— H faut prendre garde, murmura l'ironie de l'impératrice, qu'il ne nous dompte aussi, nous, notre descendance...

— Nous ne sommes cependant ni chevaux, ni lutteurs, ni P'rancs, ricana Michel. D'ailleurs je l'aime. Los Bulgares lui élargirent la bouche à

uo

coup de glaive. Regarde, mère très sainte, comme il rit diversement à droite et à gauche. Ris, Macédonien...

Basile obéit; et l'empereur lui plein de joie, jusqu'à ce que les eunuques fissent sortir les trois personnages. Noir de pluie, entrait le légat du pape. Mais, pour rendre honneur à ce nouveau cortège, les lions d'or du trône aboyèrent, les oiseaux factices piaillèrent sous les lueurs des feuilles d'or, par rellVl do mécanismes délicats.

Dehors, sous les portiques, la foule pataugeait, de ses pieds nus, dans la boue. On portait à la main les bottines d'étoile. On se déchaussait par ostentation de respect envers la famille impériale, qui devait se rendre publiquement à la Sainte- Sagesse. Déjà se formaient les rangs des gardes, armés de petits boucliers et de légers javelots. Et, presque sur leurs pas, les hérauts coururent, criant : « Voici venir l'étoile du matin, celui qui renvoie par les regards les rayons du soleil ! Longues années au Maître ! Vous : adorez ! » La foule se bouscula pour se vautrer dans la boue.

Le dimanche suivant, un cubiculaire les vint chercher et les conduisit aux appartements du palais. Michel les voulait savoir près de lui. Le nouvel honneur les contenta moralement; mais ils se trouvèrent embarrassés lorsqu'ils connurent

k's chnmbres de marbre nu, garnies pour sièges de cubes eu pierre. Eudoeie l.ugérina fil monter sa litière, et elles y dormirent. Le mardi, l'empereur leur envoya, de sa table, un chevreau dont luimême venait de manger. La bête était exquisement farcie d'ail, d'oignons, de poireaux et arrosée de saumure. Des eunuques dressèrent dans la chambre de Sophia un lit de bois rouge où ils amoncelèrent des couvertures de soie et des fourrures. Elle espéra qu'une nuit l'empereur la viendrait rejoindre. 11 ne l'avait encore possédée qu'une fois Elle tremblait de ne pas savoir le retenir. Mais Eudoeie Lugerina dit qu'il ne man- (juait pas de constance, encore qu'infidèle.

Accaparé par son office, Basile les laissait à elles-mêmes. Bientôt leur compagnie se renforça par la présence d'Euphrosyne qui était venue, certain jour, repentante, himible et en larmes. Elles se rendirent ensemble à l'église pour leurs dévotions. Elles aimaient également la Vierge, comme toutes les femmes byzantines depuis que les imao'es avaient été encore une fois établies. Euphrosyne gardait un volume de la vie sainte qu'elle déroulait afin d'y lire. Sophia écoutait, sémerveillant.

Toutes trois se promenaient aussi dans les édifices impériaux. Elles allaient jusque l'Hippo-

drome. Des galeries de bois juchées près du plalond, elles virent les banquets offerts par IMichcl dans la Maison Courbe. Elles entendaient les paroles obscènes des convives assis autour des tables étroites. L'empereur, couché entre deux vases d'or, buvait sans rien diri'. Tondu, ceint d'une 'chaîne d'airain, le nonce bulgare excita leurgaîlé. Au bout de quelques instants, l'odeur de saumure m(Mée à la chaleur des corps frottés d'huile devenait sulVocante dans la haute galerie. Elles préféraient sortir, malgré qu'il les amusât de voir les trois cordes recouvertes de peaux dorées et pendues au plafond soutenir le plateau des services, le descendre jusque les tables, puis l'enlever par un jeu de poulies, jusqu'aux galeries supérieures, 011 le happaient des serviteurs adroits pour desservir, et le couvrir de plats nouveaux. Cependant Sophia vivait inquiète, se désolait d'être omise déjà par Michel. Elle regrettait l'Hippodrome, ses libres allures dans les vestibules, les acclamations du peuple quand elle jetait une couronne de tleurs fraîches au cocher victorieux. Elle regrettait les plaisanteries des marchands adulateurs qui sollicitaient son intercession pour faire accueillir leurs fournitures.

Au palais, elle trouva derrière chaque pilastre, la tête glabre et ridée d'un eunuque, son corps

mon dans une robe do soie jaiinc salie de mille taches. Ils épiaient les mots ; ils suivaient les pas. Ou bien les femmes de l'impératrice Théodora la chassait avec de grands gestes, si elle dépassait certaine colonnade, limite de son domaine. Près d'un mois, elle fut sans revoir rempereur, intimement.

Quant à Basile, il s'attachait à la fortune de Bardas, et grave, alfairé, il parlait seulement de complots. La régente voulait alors marier Théoctiste à l'une de ses filles, pour lui valoir l'inlluence d'un époux de Cérarissa. L'empereur s'emportait contre « l'âne gi'is », comme ils l'appelaient, à cause de sa barbe de cinquante ans.

Que l'empereur l'eût cédée à Basile, cela ne semblait point tourmenter Eudocie Lugérina. Elle vantait la jeunesse de Michel , sa bonne humeur, sa force physicjue, et donnait à Sophia des conseils de courtisane, afin de communiquer le plus de plaisir au maître. Elle achetait des robes pour sa future belle -sœur, des carcans d'émail, des bottines en tissu d'argent ; elle remplissait d'or la ceinture de Basile, désireuse qu'il se fit des amitiés parmi les scholaires, les moines et les eunuques, en rendant de menus services.

Sophia s'attristait cependant, au milieu de la chambre nue, toute de marbre gris et blanc, oîi le

lit roiigc occupait une [)lace étroite. Assise sur les coussins, (>lle rogai-dait la splciKlciir de Byzancc et les eaux du Bosphore, dans le cintre de la fenêtre.

Un jour, on releva hriilalement les tentures de la porte, et Michel entra, la figure furieuse. Elle se prosterna très vile, pensant (ju'elle avait oublié de mettre du parfum dans sa chevelure. 11 rit aussitôt, puis se coucha contre elle, après s'être assuré qu'il n'y avait point d'armes sous les coussins, et avoir retiré les longues épingles retenant la chevelure de la Macédonienne. Il fut joyeux et fort. Il se baigna dans les chairs douces, en frémissant. Passé le plaisir, il dit : « Ton frère ? Je veux le voir ! » Elle courut, sans se revêtir, appela.

Bardas et Basile attendaient avec Eudocie Lugérina dans la salle voisine. Ils entrèrent. Basile montra l'épée suspendue à son épaule. L'empereur rit, selon sa coutume, et il demanda un miroir pour arranger ses boucles, pour rajuster sa tunique verte.

— Tant que Théoctiste demeurera dans la puissance avec l'Augusta, l'empereur ne jouira point de lempire, dit Bardas.

Il frappait les dalles de sa botte blanche. Sophia ressentit de la peur devant cet homme colérique. Un peu de bave moussait sur sa barbe bifide.

Les mains nerveuses empoignaient rélolTe rayée de ses manehes.

— Va donc, dil Michel! Et vons, belles lilles accompagnez-moi dans la galei'ie. De là-liaul, nons admirerons l'épisede.

Dasile et Dardas descendirent par l'escalier sonore.

A la porto, elles reconnurent des patrices armés qiii suivirent à distance. Michel prit chacuiu^ j)ar un bras; et ses mains lascives pesèrent leurs poitiines à travers les ctolTes. Quand ils eurent gravi lentement tous les degrés, et quand ils eurent aUeint les galeries, l'amant les fît s'accouder au balcon de pierre. On voyait, de là, l'escalier géant, l'altitude intérieure du palais, les immenses mosaï(iues d'or représentant les Evangélisles. Le nez de saint Marc, tout prociie, fait de dix-huit pierres ditTérentes, dépassait la taille d'Eudocie.

Mais aussitôt elles furent intéressées par l'attitude de Dardas et Dasile, au fond, campés devant le vestibule de l'Augusta. Théoctiste arrivait à l'autre bout, des rouleaux plein les mains, et retenant, de plus, sa robe dont les franges gênaient sa marche. A la^vue de Dardas, il parut blêmir, mais continua, courageux. Alors Michel cria, de la galerie :

— LogolhMe ! monlro à notre oncle Bardas, ce que tu portes dans ces volumes..*. Montre! Ce que tu portes serait-il aussi précieux que la douceur qui pèse dans mes mains..., et il fit voir à la figure levée de Théoctiste comment les poitrines des deux femmes penchées remplissaient ses paumes.

Théoctiste s'arrcMa. Michel reprit :

— Pourquoi lis-luà ta fille une poitrine dépourvue de seins ? Dis, Logolhète. Je ne goûtai qu'un plaisir mince avec elle!

Alors, deux larmes luisirent aux yeux de Théoctiste ; il baissait les yeux, sa tête grise... Sophia, pour plaire' à l'empereur, imita le rire fort d Eudocie. L'écho du palais, aux murailles lisses, répéta cette joie, la propagea le long des colonnades, des vestibules, des escaliers larges.

— Au nom du Christ, montre ces écritures, Logothète !... cria Michel voyant que le pauvre homme se retirait.

Et Bardas, muet, courut sur le cunicléios, le saisit aux cheveux. Théoctiste lâcha ses volumes, qui roulèrent Loin par les dalles de porphyre. Il gémit, étant tombé sur les genoux, dans sa robe de sombre pourpre.

Des gardes, des eunuques, accourus au bruit, s'arrêtèrent devant Bardas, qui leur montrait

SI

B A SI LU ET SOPillA

rcnipoi'cur. Làclit' un inslanl par la poigne do l'oncle, Tliéoclisle en profila pour ouvrir sa robe ; cl la lueur d'une lame brilla, eomnic il se relevait ; en même temps retentit la cliute d'un fourreau vide. Basile drgaina son glaive :

— Vile, Macédonien, dompte ce vieux cheval hongre... Pousse donc, fils d'Arsace... Bien... encore... par le flanc...

Sophia fermait les yeux ; elle avait vu la lame i\u cliancelier contre le front de son frère. Elle pensa que, s'il venait à mourir, elle ne serait plus rien dansByzance. L'empereur excitait les combattants, comme Eudocie, les cunuc|ues, les gardes, et Bardas la[)ant du pied. Sophia rouvrit les paupières. Les lames hésitaient l'une autour de l'autre; elle referma les yeux, insensible, sentant à peine la pression cruelle de la main impériale qui pétrissait sa gorge... Alors, une exclamation se leva ; les ongles de l'amant la firent crier. Entre ses cils, elle aperçut Théoctiste debout, les mains à son ventre, dont le sang jaillissait par les intervalles des doigts. Il finit par chanceler, s'abattre, et, sur la pierre du sol s'épanchèrent les anneaux visqueux et verts de ses entrailles.

Dans le cintre de porphyre, l'impi-ratrice Théodora apparut au bruit, vêtue d'une vaste chevelure argentée par-dessus ses tuniques obscures.

Elle vieillit aussitôt jusqu'à paraître centenaire, ses yeux ternes enflaient :

— Michel... Toi aussi, puisses-tu périr sous le fer du Macédonien. Ivrogne ! et toi Bardas!

L'écho prolongea la malédiction. Un eunuque jeta sa capuce jaune sur le sang et les entrailles. Sophia crut défaillir, mais elle sourit au baiser de l'empereur.

^^...«y-'vyt'A-p^i^Sf^^^-

Dès lors ceux du Palais obéirent à Basile; et ils craignaient Sophia. Elle considéra son frère tel qu'un héros. Elait-ce lui qui, poudreux et fugitif, était parvenu jusqu'à la porte de Damélis, ainsi que l'avaient décrit tant de fois les parentes? Maintenant il traînait, majestueux, la dalmatique par les degrés de marbre oii posaient ses larges souliers blancs, brodés de fleurs grises et roses. Les splendeurs de son cortège valaient celles de Bardas. En cagoules neuves, les moines d'Hermapolis marchaient solennellement, porteurs de ses volumes, de ses parchemins, de ses placets ; et leurs barbes étaient odorantes. Philothée-Constantin surnommé Toxaras pour son aptitude au tir de l'arc, lors des émeutes, précédait. Les amis de

246 BASILE ET SOPIIIA

l'impcîralrico Tlirodora redoutèrent cette carrure vêtue d'un lial)il militaire en cuir fauve qui présentait les reliefs d'une carnation herculéenne avec les formes des mamelles , les rondeurs du ventre, le trou du nombril, et, sur le dos, le creux de l'écliinc; de la ceinture tombaient aux genoux des lanières noires et vertes ; et ses mollets énormes gonflaient des bottines de fourrure; dans la gaine de bois et de nacre, cliquetait la lame épaisse du glaive. Vraiment on s'effrayait de sa figure velue, de la saillie des mâchoires, de la surdité qui n'eût pas entendu merci. Auprès de lui, Jean Ghaldios mâchonnait quelque friandise, la mine haute; puis venait J'Arsacide lui-même, son visage à la fois ironique et sévère, la malice cruelle de son sourire fendu vers l'oreille droite. Sophia l'admirait, pour le silence qu'il gardait toujours, lui, bavard autrefois, poète, conteur et fanfaron. Un mutisme pareil augmentait la noblesse du prince de Rascic, qui dépassait le cortège de sa tête à la barbe brune et rousse, de ses épaules en tunique écarlate traversée par Técharpè glauque, qui écartait la foule des eunuques et des serviteurs avec le geste d'un trident doré. La Spiritualité d'Hermapolis occupait la gauche de Basile, lui soufflant des conseils et des remarques, heurtant le marbre avec la crosse pastorale; sa face blette re-

EUPIIKOSYNE 2i7

muait de ses mille rides, de toutes ses poches, au murmure des paroles, sous la tiare lumineuse que prolongeait la dalmalique do brocart blanc. Derrière, marchait l'orgueil de Bardas, Cunicléios. On comptait ensuite trois évoques, des capitaines do troupes, beaucoup dhommcs d'cpée, en manteaux courts et la chevelure ceinte d'une tresse do métal. Puis c'était la confusion des gens du palais, des fonctionnaires aux robes brodées d'insignes, des gardes varangs, géants et blonds.

En haut des galeries de Chalcé, Sophia penchée contre Euphrosyne, aimait voir le nouveau Cunicléios, dardant ses regards sous la broussaille grise de sourcils aquilins... Elle haïssait le dédain du patrice.

— 0 femme excellonlo, Euphrosyne, vois comme il est majestueux, mon frère ! Que Bardas est royal d'autre part...! Maintenant j'appartiens à l'empereur...

— Regrettes- tu, colombe de Patras, la témérité d'Ego mène?

— Ne veuille pas me blâmer par des railleries indirectes, ô toi qui sais mon àme, mais plutôt, ayant compati à mes craintes, rassure celle que ces grandeurs subites attristent ainsi que des présages néfastes.

— Les corbeaux ont-ils croassé à ta gauche,

petite colombe tremblante ?... Contemple Ion frère, l'hélériarqiie, et de quel pas solide il avance. Ce n'est pas un qui trébucbera.

— Il me cli(5rit moins. Il m'abandonne. Jamais plus il ne me parle seul à seule. Entre lui et moi, maintenant, s'élargit la mesure de son auibition. Hier je lui fis observer mestristesses.il a ri, disant : « l'eux-tu gémir, toi, en la main de qui j'ai mis un empereur! Serre les doigts et tu auras tout le suc de la grenade... »

— L'Arsacide énonce des paroles sages. Il a fait beaucoup pour ta gloire.

— Parce que ma gloire servait sa gloire. Maintenant, il peut se passer de mes amours.

— Mais ranguste Michel te préfère à toutes. 11 sort de nos chambres en dansant. Cela fait mourir de rage la vieille Théodora...

— Certes, l'Auguste Michel me préfère, jusqu'à ce qu'une autre, à son tour, soit préférée. M'aimet-il, cependant, celui qui voulut l'autre soir me livrer, sous ses yeux, à la vigueur du nègre Soliman. Malgré mes pleurs, ignorant encore si c'était une épreuve sournoise, je dus obéir à la force. Rien que du plaisir animait son visage, pendant que le nègre me possédait... Supposant même que l'Auguste prétendît connaître la double volupté de goûter sa jalousie et d'amuser, par les

yeux, sa pcrvorsion ; admettant, comme il l'assurait, qu'il tentât d'être pareil au saint Plérùme lequel renferme à la fois la douleur et l'extase, selon le texte des Apôtres,... s'il m'aimait, il eût pâli... Au contraire... sa passion s'est ensuite violemment réjouie de mon corps. Il m'a parlé de Thécla, la sœur cadette, dont il vante la gorge enfantine et les membres vigoureux. Il la désire à présent, malgré la loi du Théos qui défend l'inceste abominable. Mais déjà Finceste est commis dans son cœur.

— Accepte avec patience, ô Sophia, les épreuves qu'envoie le ïhéos. Songe que tu accomplis auprès de notre Michel une mission que les Purs te confièrent. N'ai-je pas, afin d'y aider, répudié moimême toute honte. Quelle servante ne crachera contre terre, quand elle passera devant ma boutique, à présent. Qui me nommera de nouveau « la chaste Euphrosyne » ? Nul ne me nommera de la sorte, mais chacun ira, répétant : « Cette matrone qui vend des jetons et toutes manières de trésors non loin de l'Hippodrome, dans la voie arméniaque, est devenue celle qui fournit des succubes au péché de l'Autocrator. Sans doute la fonction garnit mieux sa bourse; et quand elle aura de l'or plein ses coffres, elle ouvrira une étuve où serviront des masseurs épilés et des

prostituées de toutes races prêtes à satisfaire les marins viivings et sarrasins... « Tels, discourent les bavards. Néanmoins je me résigne à l'infamie, parce que j'aperçois le terme du sacrifice. Entourant TAnguste Michel de nos bontés et de nos beautés, nous, les Pures, réussirons à le faire signer un jour avec l'encre de pourpre, sur l'avis de Bardas, le décret favorable aux vérités de la Jérusalem Céleste. Alors le mensonge d'Athamaroth et du Démiurge ne gouvernera plus le monde, mais la pure lumière du Rayon Céleste délivré.

— Ainsi soit-il.

Ensemble, elles se signèrent, avec deux doigis pour marquer les deux antagonismes, puis avec un, pour marquer l'unité du Plérôme.

— Regarde, Anna, regarde le sacrilège ! Ces infâmes se signent à la manière de Wanès. Et voilà ce qu'abrite aujourd'hui le Palais des Basileus !... La sœur manichéenne d'un assassin !... 0 Manuel, comme tu eus raison de te retirer dans le monastère fondé par tes mains pieuses ! Tuteur de mon fils, tu ne vois pas du moins régner ici la honte de la terre... 0 Théoctistc qu'une main détestable fit périr, réjouis- toi de siéger entre les Saints Eons, plutôt que d'assister au blasphème immonde... Car voilà les jours qui nous sont faits par le crime et l'hérésie !.

L'organe raiiquc de rimpératrice Tliéodora déclamait ainsi. L'écho sonore répriail en bas, aux angles des murs de marbre, en liant, dans les voussures du dôme ; et les eunuques levèrent la lète, tout petits à cause de TaUitude où se penchaient Euphrosync et Sophia. Vite retournées, elles se prosternèrent devant le courroux de la grosse femme accourue parmi ses filles et les serviteurs du gynécée. Les vierges impériales se redressaient orgueilleusement.

— J'ai vu la double croix de leurs gestes sacrilèges. Elles nient laConsubstantialité, en se signant de deux doigts.

— 0 Anastasie, ma sœur, ne t'approche point de la peste, car valent-elles mieux que la peste celles-ci qui corrompent les âmes au lieu des corps?

— Je ne m'approcherai point, ô Anna, de la pçste ni des manichéennes. Seul le bourreau peut en approcher justement.

— Grains, ô Thécla, de respirer dans le voisinage de leur haleine; écarte-toi, ma sœur...

— Je m'en écarterai, dussé-je encourir la haine de mon frère Michel, et me laisser tondre pour le cloître.

— En vérité, en vérité, soufllait la grosse femme, il n'est plus de vie probe qu'au sein des monastères. L'air môme, ici, est corrompu.

2^'i BASILE ET sor m A

Le front sur la fraîcheur des dalles, Sophia tremblait contre Euphrosyne. Pour s'ôtre accoudées aux balustres, elles n'avaient pas entendu s'ouvrir les portes ni venir l'impératrice et ses filles. Serait-ce le courroux do Basile, ou la prison, la décapilalion sur la borne de l'Hippodrome devant la curiosité du peuple avide de voir mourir? Un frisson la traversa. Son frère pouvait tout à coup revenir, devançant le cortège du patrice. En dépit de l'indiiïérence qu'il témoignait, lu voudrait-il secourir? De la haine lui crispa le cœur ; elle détestait Euphrosyne pour avoir abusé de sa jeunesse au bénéfice des Purs. Cela coûterait peutêtre la vie. Elle se résignait déjà, pensant qu'elle fermerait les yeux à l'approche du bourreau.

L'impératrice et ses filles prolongèrent leurs cris, s'éloignèrent. Elles attestaient les saints des mosaïques. Lorsqu'elles furent loin, la veuve murmura :

— Rentrons dans tes appartements, fille d'Arsace ; fuyons ces lieux où nous resterions sans défenseurs jusqu'à la fin de l'audience impériale qui ramènera ton frère près de nous.

Elles s'enveloppèrent étroitement le visage et, s'étant relevées en silence, elles coururent à travers les couloirs sonores, elles descendirent les escaliers géants ; elles poussèrent des portes,

EUPHROSYNE 2j3

levèrent des tentures, écartèrent la curiosité des eunuques, se retrouvèrent enfin à l'abri des verrous tirés sur les battants de leur retraite ; et là, pleurèrent.

— Invoquons l'Agni du Théos, petite colombe tremblante, proposait Euphrosyne. Ceci est uncv croix orthodoxe, de bois très sec. En choquant la pierre à feu sur le clou qui unit ces branches, l'étincelle jaillira ; l'Agni brillera pour nous. Je lirai le destin dans sa llanime.

Entre les sanglots, Sophia se permit un espoir, regarda la veuve battre le fer avec le caillou, enflammer l'étoupe mise autour de l'objet divin. Le feu sacré parut, hésita, s'éteignit et reparut, au soufile de la matrone. Le bois pétillait un peu, il fumait aussi ; mais Euphrosyne ayant renversé le signe, les flammes grimpèrent.

— Agni du Théos qui effaces les péchés du monde! supplièrent les femmes...

Quand la croix fut consumée, elles se crurent maîtresses d'un destin sauveur : Théodora ne jouissait que d'une influence nulle; Bardas défendrait les Filles du Théos. Enfin Euphrosyne recueillit les cendres pour les mélanger à des élixirs qui calment la hèvre, purifient le sang, chassent les pustules et les dartres. Sophia la blâmait :

— Crains que l'on révèle le feu de la croix. On

254 BASILE ET SOPIIIA

nous accuserait de sacrilège, en outre; car ils ne comprennent point.

— Il ne faut rien craindre si IWgni brille d'une flamme bleue et d'une flamme d'or au centre du signe. La colombe s'est posée à la place de Christos. Le Paraclet protège les Pures. Eïa, fille d'Arsace, reprends courage el parfume ta chevelure. L'empereur vient souvent auprès de toi, quand se termine l'audience du Cunicléios... J'entends un cortège, des rires.

En oft'et, il entra, tout rouge, les boucles au vent. Ses mains étaient jaunes de confitures. 11 renifla l'odeur du bois brûlé, la remarqua mais ne s'arrêta point au détail. Sa mère venait d'envahir le Triclinion. Elle l'avait accusé d'entretenir au palais le sacrilège de JNIanès ; puis, au bout de sa diatribe, et après avoir craché devant Dasile, l'appelant égorgeur, elle avait déclaré son dessein de remettre au Sénat, le trésor qu'elle administrait, à titre de régente. Elle ne voulait plus habiter le palais oîi la peste hérétique souillait l'air. Sa fille très aimée, Pulchérie, avait alors appelé sur Michel, Bardas et Basile, la vengeance du Théos s'ils refusaient de se faire tondre et de rejoindre Manuel au monastère d'EIoparis. Tant d'injures et de vilaines paroles moleslèrcnt l'empereur qu'il dit:

EUPIIROSYNE 255

— 0 sœur, comment le Tiiéos me recevrait-il au nombre de ses clercs et serviteurs, si de tels vices me rendent indigne? Certainement il ne m'admettrait point au milieu des saints hommes que l'oncle Manuel héberge dans son domaine consacré. 11 faudrait bien des prières de martyrs pour amender le jugement de la Jérusalem à mon égard. Or, puisque tu t'affirmes martyre, toi, ô sœur, aucune prière ne peut convenir mieux que la tienne, pour cela. Afin que tu me prépares le pardon de la Théotokos, toujours indulgente envers les pécheurs, les eunuques te vont immédiatement conduire au monastère de Gastria, parmi les pieuses vierges qui ont, par règle, l'habitude des macérations et des pénitences nécessaires au rachat des impies. Elles t'enseigneront la manière d'invoquer efficacement la Très Illuminante Pureté, de qui tu obtiendras, en ma faveur impériale, la divine intercession auprès du Fils... Ainsi soit-il...

Finissant de conter, il éclata de rire, les mains aux cuisses, la joie aux yeux. En l'heure présente, la grave Pulchérie, recluse dans une litière sous la garde sûre des eunuques, gagnait hi retraite de , dévotion où elle savourerait des jours austères. Il dépeignit la stupeur de la princesse et ses larmes, l'imitant par des contorsions, des grimaces. Mais

rien ne le réjouissait lant que de savoir sa mère prête à rendre au Sénat les comptes de régence et tutelle.

— Mesure de tout ton esprit, fille d'Arsace : elle laisse neuf cent mille livres pesant d'or, et trois cent mille livres pesant de monnaie argentine. Bardas se les fera livrer par ceux du Sénat. Alors je doterai de façon magnifique la fiancée de ton frère, notre Eudocie Lugérina... Pour toi et pour celle-ci, je devrais vous faire périr ainsi que des manichéennes infâmes. Cependant, je dois à ton sacrilège, la fureur de ma mère, son abdication, neuf cent mille livres pesant d'or, et trois cent • mille livres pesant de monnaie argentine. Je les reçois pour rançon de vos deux vies. Notre Cunicléios enregistrera l'acte, tout à l'heure... Viens en cette couche, car je veux te donner, ô Sophia, le baiser du pardon, et quelques autres. La volupté récompensera, d'autr&part, l'excellence de ma dialecliquc qui vient de convaincre Pulchérie, fille de mon père Théophile, fils d'Euphrosyne, lillc de Constantin, fils de la Très Pieuse Irène, laquelle mourut à Lesbos en filant la laine, quand l'usurpateur Nicéphorc le Logothète se fut emparé de l'Etat ; forfait dont le punit le Théos en le faisant immoler par un Bulgare ignoble !

Ce discours et mille gestes d'une majesté fac(î-

EUIMinoSVNR 2t)7

tieuse rassurèrent les alarmes. Volontiers, Sophia l'ut pour Michel une amante inventive en ses complaisances.

Même elle finit par croire l'aimer. Ne lui devaitelle [)as tout ; et ne donnait-il pas tout? L'ardeur . au plaisir compensait les apparences de sa laideur joufllue. Une se lassait point de mettre à l'épreuve les vigueurs amoureuses de sa maîtresse, soit qu'il la possédât lui-même, soit qu'il fît succéder à ses actions celles dés nègres recrutés à cette lin.

La jeunesse de Sophia s'étourdissait de lant de joies nerveuses. Quand il relardait sa visite, il lui manquait.

Euphrosyne n'enseignait guère davantage sur les vérités pauliciennes. Ensemble, elles déroulèrent les volumes des vieux; poèmes, et apprirent à scander les vers, aux sons des cordes émues par leurs doigts experts en l'art du barbiton.

Or l'impératrice Théodora remit ses comptes aux sénateurs, désireuse, assura-t-elle, de vaquer exclusivement à son salut. Accompagnée des trois filles, Anastasie, Anna, Thécla, elle s'en fut dans un palais sis à l'écart, vers la Propontide. On ne la vit plus, grasse, lourde et chargée de pierreries parcourir, l'air maussade, les suites des salles marmoréennes, ni discourir, en son trône, devant les fonctionnaires prosternés, dos et croupes

2;j8 BASILE ET SOPIIIA

au ciel. On no vit plus les princesses avancer, la main dans la main, au pas envolé de leur jeunesse, les yeux clairs et les bouches fendues par le sourire ; tandis que les courants d'air relevaient les gazes dures de leurs robes plissées, accrochées au-x épaules par des escarboucles, à la taille par des ceintures d'émaux, et laissant libres les tiges frêles des cous ombragés de courtes mèches fauves. Le rire hautain de Thécla ne provoqua plus les réponses des échos nombreux qui le répétaient à Fembouchure des souterrains, à l'angle des murs immenses, aux voussures des coupoles dorées. Ses bras frais et robustes entre les plis des portières, ne ramèrent plus dans le vide alin d'appeler les servantes d'un geste plaisant.

Sophia put abolir l'inquiétude de craindre cette inlluence sur l'esprit de Michel tout occupé de contredire Bardas et Basile pour l'emploi des ressources du trésor.

Des jours heureux se suivirent pour elle.

Elle fut la dame aux belles robes peintes que îes eunuques et les caloyers saluent, en se détournant, par crainte de concupiscence, que les paons des jardins accueillent en étalant la roue de leurs plumes, que les fleurs des parterres encadrent le long des terrasses aux grands mâts enHamniés de banderoles, que les yeux du soleil, à travers les

EUPIIROSYXR 259

feuillages recliligncs, colorent de taches luiiiineuses allumant l'incendie sur les facettes des joyaux et l'or des brocarts.

Elle fut la beauté contente dont les doigts sèment les oboles et les deniers aux mains crasseuses des mendiants, dont le sourire méprisa les allures fates qu'Egômène arborait, sans dire rien de ce que voulaient prétendre ses mines empreintes du souvenir interdit.

Elle fut la déesse odorante portée au balancement de la litière, tandis que les pas mous des nègres s'enfoncent dans le sable de la grève, allernatifs, cependant que la mer, de tous ses ruissellements, afllue contre la ville.

Elle fut l'àme suave respiréc par la perruche qui becqueté un grain de mil aux lèvres de la maîtresse caressante.

Elle fut l'admiratrice de ses mains opalines, du roulis de ses hanches, des trembleries de sa gorge, des ombres siennes projetées contre le sable qui rampe entre les bordures de buis vert, jusque le détour de la charmille, oi^i les pies, à terre, dressent leurs queues noires.

Elle fut la révérée devant qui se taisent les amis autrefois bavards, et que les inconnus abordent, le cœur fébrile, le nez pâle, les pupilles grandies.

Elle fut l'adorée que les adolescents contemplent,

2G0 BASILE ET SOPIIIA

toute l'amo au visage, et celle qui, nocturne, arrive, par la sente détournée, dans les bras secrets d'un bel amant fou.

Elle fut un fruil délicat que happèrent des bouches puissantes et chaudes, que pétrirent des mains rapaces, qu'écrasèrent des passions ruées, qu'élreignirent des vigueurs convulsives.

Elle fut, toute une nuit, dans un dromon bercé sur la mer, la bacchante vêtue de ses sandales, et qu'espèrent, en scintillant, les astres.

Elle fut celle pour qui chante dans l'ombre, au bas du mur, une voix éclatante cl mâle de poète.

Elle fut aussi l'enfant naïve dont le rire dilate les chairs, secoue les yeux, étrangle la gorge, l'enfant qui applaulclit la troupe des ivrognes chevauchant des ânes derrière celui de l'empereur Michel : chœur de faunes barbouillés, couverts de peaux animales et choquant les cymbales, à l'image des satyres amis de Dionysos, le dieu païen. Elle fut celle qui s'égaie de voir, eii sa litière, ce cortège de fols rencontrer le patriarche Ignace et la procession solennelle, les jours où les tapis magnifiques se déroulent des balcons, où flamboient les étoffes, où les icônes d'or fourbi sont présentées aux fenêtres riches, et celles de cuivre poli aux fenêtres pauvres, les jours où les fillettes jonchent le sol de fleurs, où les garçons

agitent les branches vertes et les palmes, où les moines s'assemblent, une torche fumeuse au poing, où les caloyers se frappentde verges, entonnent des psaumes, où les religieuses enveloppées de leurs voiles psalmodient le plain-chant que couvrent, par essors unanimes, les sons envolés des cloches. Elle fut l'enfant de joie qui crierait aussi les odes obscènes des satyres, en imitant le ton môme des litanies murmurées aux bouches des évoques d'or, des clercs de brocart, des religieuses de lin, des moines de bure. Elle fut l'enfant qui agite les mains afin de saisir les cymbales des œgipans, et rire, entre eux, du patriarche prt't à crier anathème, les doigts levés pour l'exorcisme. Elle fut l'enfant 'bestiale en son hilarité, dont les seins dansent avec les hoquets, parce que Michel lui-même prend la tête de la procession devant le dais patriarcal, et bat la mesure du chant priapique hurlé par ses amis talonnant leurs ânes rétifs. Elle fut, aux soirs de débauche, l'effort silencieux et rythmé d'un désir qui s'obstine, qui veut tordre les nerfs et tuer les yeux par la douleur de jouir à sanglots. Elle fut le serpent qui rampe, enlace, la pieuvre qui aspire, la lice qui tend la croupe, la bête à quatre pieds et aux mamelles pendantes, la sirène accroupie sur la proie humaine extasiée.

262 BASILE ET SOPIIIA

Elle fut celle qui dompte avec son corps lu vigueur des athlètes, l'imagination des chastes et l'orgueil insolent d'un empereur.

Elle fut, devant son frère Basile, une sœur plus puissante d'être sollicitée ; elle fut devant le patrice Bardas une amante plus glorieuse de se refuser aux tremblements des grandes mains avides.

Elle fut la courtisane dont les hommes parlent bas, en espoir de terreur et de mort, la main à l'épée.

Vers ce temps-là, Basile dit :

— J'ai mis un empereur dans ta main, et tu vas me rendre l'écorco fripée d'un fruit vide. Alors Bardas chaussera, quelque jour, les souliers de pourpre. Ne crois-tu pas qu'il vaille mieux continuer à voir cette sorte de chaussure sur les pieds de Michel qui nous aime ?

— Je le crois, ô Basile.

— Songe qu'une impératrice veille parmi ses filles dans un palais proche, et que le Patriarche exerce à la réprobation des âmes pieuses. Tu peux beaucoup .

— Moins que tu ne peux toi-même.

— Davantage, ô Sophia. Cependant il convient que l'Aulocrator veuille doter Eudocie Lugeiimu Maintenant Hermotime réclame une armée pour

reprendre son domaine de Rascie, et ses privilèges seigneuriaux relatifs à la navigation de l'Ister. Jean Chaldios Egômcne désire de l'argent qui payera les chevaux de sa cohorte. Constantin Philo- Ihée Toxaras estime nécessaire à son amJjition de commander un corps d'archers. La Spiritualité d'Hermapolis exige qu'on relève sa basilique bientôt reprise aux Sarrasins par les Rasciens d'Hermotime, les cavaliers de Jean Chaldios, et l'infanterie de Constantin Toxaras. J'ai promis cela et beaucoup d'or, en outre, aux marchands de 1 Hippodrome qui avancèrent, à l'époque des émeutes, l'argent indispensable. Les bleus réclament mes largesses. Or, Bardas ne m'aide point à obtenir de l'empereur qu'il décrète l'établissement de la légion basilique où je pourrais faire entrer avec une belle solde, et des armures ciselées, les amis de nos Perroquets. Reconnus vétérans, ils auraient droit à des territoires. S'il devenait leur stratège, Hermotime occuperait la Rascie par la force des cohortes dévolues à Jean Chaldios et des archers de Philothée Toxaras. D'autre part, on trouverait, en ce pays-là, une église pour l'évêque, des monastères pour ses caloyers. Et cette Euphrosyne mérite qu'on l'enrichisse. Elle nous apporta le secoui's précieux des Fils-du-Théos. Malgré son hérésie il la faut chérir, car l'influence des Purs

264 IIASILE ET SÙPIIIA

nuit à cellcdii l*alri;iiche... Le trésor de la Paphlagonienne va s'ouvrir. Il importe de régler ces choses et de récompenser nos partisans avec le prix des cargaisons qu'elle introduisait sur les galères impériales, du temps de l'empereur Théophile, sans acquitter les impôts delaPorte-iMarine. Bien souvent le vieil Autocrator punit la contrebande que protégeait le pavillon des Basileus... Voici que le Gunicléios aux grandes mains et aux sourcils d'aigle m'accuse de misanthropie, lorsque je rappelle l'impatience de ceux qui détruisirent le pouvoir de Théoctiste, Il assure que si beaucoup de bons citoyens hâtèrent, par leurs turbulences opportunes, l'abdication de Théodora, leur vertu satisfaite de la prospérité nouvelle ne réclame rien en échange de cet efTort... Il se trompe, ou il ment avec science. Dans toutes les églises, les princesses Anastasie, Anna, prient ostensiblement le Théos de soustraire Michel à nos avis. Hier encore, devant l'ambon des Saints-Apôtres et parmi la foule des communiants, Thécla suppliait la Théotokos d'épargner à l'Auguste l'erreur manichéenne que des femmes honteuses, ô petites colombes, propagent au Palais. Et les catéchumènes, l'ayant écoutée, crièrent ensemble : « Préserve, ô Tliéotokos, notre empereur Michel de la peste manichéenne... » En vérité je vous le dis, il est temps

^-SF» - -i^'

do rénover l'entrain do nos zélateurs, en justifiant les promesses anciennes...

— Ainsi tu affirmes, ô Basile, que notre triomphe est précaire.

— Il l'est certainement . Bardas pense que Michel s'abolira, que lui-même prendra le pouvoir, peut-être, les souliers de pourpre. II réserve les richesses du trésor pour l'ère de sa toute-puissance...

— Donc, reprit Euphrosyne, pardonne-moi, Hétériarque, si j'ose donner un avis, devant Ta dignité. Bouche d'Or. Cependant celle-ci, ta sœur Sophia, peut conseiller Michel. Il l'aime quand elle consent à jouer devant lui avec des Arméniennes et des nègres aptes à la discipline des voluptés.

— Il ne m'aime pas tant que sa sœur Thécla ; il voudrait qu'elle parût dans nos jeux et c'est une chose impossible. Malgré toutes mes complaisances, il n'oublie point les jambes blanches et robustes de l'enfant, ni ses bras, ni la fente aiguë du sourire, ni les saillies de la gorge à travers l'étofTe... En vain j'ai tenté l'approche de la princesse. Toujours on m'écarta. Aujourd'hui elle est loin. Je le sens devenir morose. Il aime la fraîche vigueur de Thécla, et non pas mes complaisances.

— Pardonne à une servante qui jusqu'à cette

heure a gardé le silence convenable, car il ne sied pas aux humbles do colporter les nouvelles lâcheuses. D'autre part j'ai entendu conter par les eunuques de quelle façon Bardas, cunicléios et patrice, essaya de ravir sa nièce et de lamener un soir, aux salles de Daphné, oii l'empereur s'amusait en compagnie des athlètes bulgares et des courtisanes égyptiennes. A cause des cris et des sistres, Thécla s'en fut, et remonta dans les galeries du gynécée, le nommant entremetteur ou fils de l'Hadès. Quand Michel eut appris cela, il déchira ses habits, brisa l'aiguière, frappa les Egyptiennes éperdues et sanglantes, et cornait se jeter en son lit. 11 y pleura deux jours, disant à Bardas : « Si tu m'avais rafraîchi le cœur avec la chair de Thécla, je t'aurais, sûrement, associé à l'empire, ô cunicléios, mon oncle!... Je suis un amant passionné, et rien ne vaut, pour la joie de ma vie, les formes d'une vierge plus merveilleuse que les statues d'Athènes. Je veux étreindre la beauté. Elle réside dans le corps des filles, non dans l'esprit des hommes... »

— 11 adore la beauté. Que de fois il reste accroupi devant l'aquarium pour admirer les mouvements des cyprins. Ses phrases de rhéteur les comparent aux mouvements imprécis des eaux. Il croit les poissons fils de la vague, et il parle

sans fatigue des métamorphoses. Il aime tout cela plus que moi, fille d'Arsace.

— Celui qui le fera chérir de Thécla, celui-là sera près de la couronne, déclarait sentencieusement Basile.

— 0 mon frère, n.'agis point contre ma fortune en substituant une autre à ta sœur dans l'amour de Michel.

— Maintenant tu épouseras toujours un stratège, répondit-il, moqueur ; puis s'en fut.

A quelque temps de là, comme l'empereur buvait avec Eudocie et Sophia, dans une chambre basse, oii l'on se réfugie aux heures chaudes, Basile entra le rire tout ouvert par la blessure de sa bouche :

— Rayon du Christ, que ton Augustalité accueille ta sœur Thécla. Euphrosyne, veuve et matrone l'amène, ayant promis que tu l'écouterais avec faveur, pour les griefs dont elle se veut plaindre...; et j'ai garanti cette promesse, sous l'icône. •

Les grosses joues de Michel pâlirent, il se dressa du lit. Sophia enveloppait d'un voile ses épaules et sa gorge nue ; Eudocie resta telle, vêtue d'une robe . bleue ■ aux milles fentes par lesquelles se montrait un réseau de soie grise et les ivoires de sa chair. L'appréhension de Sophia frissonnait. Thécla parut.

270 BASILE ET SOPIIIA

— Me voici, donc, ô Michel. Vois mes mains. Elles sont toutes mouillées des larmes de notre mère. Depuis le milieu de la nuit, ses pleurs ne cessent de couler, à cause de toi. J'ai recueilli ces larmes dans la paume de mes mains, afm que tu goûtes si elles te paraissent suffisamment amères...

Blême et les yeux en lueurs, Thécla offrait ses mains d'enfant toutes potelées, au bout de la force blanche de ses bras. La palpitation de la poitrine soulevait les tissus de la tunique. Michel essuya son front, et avança la mâchoire inférieure.

— Thécla, dit-il, est-ce moi qui peinai notre mère? Elle voulait devenir l'épouse de Théocliste et nous donner, outre un père nouveau, un empereur de basse origine... Alors le peuple se révolta. Les Bardaniotes furent rompus sur la place Hippoléon par l'attaque des séditieux... Il fallut céder au cri public... Donne-moi tes mains chéries, petite sœur : je boirai les larmes de Théodora comme un vin généreux qui restituera du bonheur à tous... Ne rentrerez-vous pas, quelque jour, au Palais?...

En aucune heure Sophia n'avait entendu cette douceur insinuante de l'intonation; à l'ordinaire, moqueuse et rude. Quelque chose la mordit aux

EUPUROSYNE 271

entrailles. Jamais, pour elle, il n'avait eu cette voix. Jamais il ne l'aurait pour elle. Des chaleurs troublèrent son regard, elle laissa glisser le voile qui découvrit sa chair ; elle omit l'attention de le relever. Elle chercha la mine d'Eudocie Lugerina, la vit ironique et vicieuse, en sa tète appuyée contre la muraille : les bras s'étirèrent jusqu'à relever les seins lourds. La dame ne se départissait point du silence toujours gardé par sa face paisible. Gela semblait donc juste que Michel désirât respectueusement cette fille, tandis qu'il les avait bousculées comme des esclaves. A reculons Basile était parti ; on entendit glisser lentement le loquet de la porte. 11 livrait Thécla. Devant l'icône et la lampe, Euphrosyne demandait le pardon du parjure commis, afin que l'Autocrator, par reconnaissance envers les Purs, promulguât l'édit de tolérance.

« Assisterai-je à cela, pensait l'Arsacide?.. 0 Théos quelles vigueurs me prêteras-tu pour que je n'aille pas défaillir... Le salut de Basile, de Bvzance, et la gloire du Plérôme exigent le sacrifice de cette vierge aux caprices du maître dont ils dépendent. J'accomplirai donc la prescription... Mon aide flétrira la postérité de la Paphlagonienne et, avec elle, le parti du dieu noir... L'angoisse m'étrangle ; cependant je ne verrai pas sans plai-

2/2 IJ ASILE ET SOriIIA

sir l'orgueil do cette fille prostitué aux plaisirs d'un homme incestueux... »

Précipitamment, les idées confuses et bruyantes se répétaient avec le bruit du sang qui enflait ses artères.

Michel baisait aux mains de Thécla les. larmes de sa mère. Pesant la valeuj' de son instinct et les déclamations de sa conscience instruite, il réflécliit. Sophia s'étonnait qu'il n'eut point déjà, par un geste oi)scène, atlirmé ses goûts, au nom de la maxinie coutumière : « Savcns-nous le bien et le mal : Adam n'a rien appris en mangeant la pomme ; faisons donc ce qui plaît d'abord, pour l'exaltation de l'être... » Sans doute Thécla devinait cette méditation silencieuse. Elle essaya de dégager ses mains. Michel la saisit aux coudes :

— Pourquoi ma mère souffre-t-elle ? Reste et confie-moi tout.

— Permets que je m'écarte, Rayon du Christ. Je suis là pour exprimer les douleurs, les justes colères de celle qui l'engendra dans le Pavillon de Porphyre. Le moment des amitiés n'est pas celui-ci.

— Suis-je donc un rustre ou un viking mangeur de viande crue pour que tu repousses de la sorte ton frère et l'empereur? Mon baleine serait elle parfumée d'huile rance ?. ..

EUniROSYNE 273

— Il n'est pas bon que tu plaisantes. Offre plul(M. des paroles de paix et de repentir, afin que je les rapporte au chagrin de notre mère.

— Je te les olïrirai si tu m'olîres toi-mômc le baiser d'un pardon fraternel...

— Je ne toucherai pas, de meslèyres chastes, un visage que celles-ci, peut-être, souillèrent en y appliquant leurs bouches hérétiques... Lâche mes bras... Michel...

— Tu refuses mon repentir en vérité. Pré- Icnds-tu me faire injure !...

Ayant parlé de la sorte, il l'attira vers son désir; mais elle se débattit ; elle rejeta la face en arrière, et tordit les épaules. Lui cependant put enclore dans ses jambes croisées les jambes de la furieuse... Alors elle cria :

— C'est une embûche que ta lubricité a tendue par le ministère de tes entremetteuses ? Infâme ! 0 toi qui pries devant l'icône, femme hypocrite, rappelle-toi ton serment, si tu ci'ains l'Hadès et le feu des parjures !

— Le Rayon céleste, répondit Euphrosyne, m'a purifiée, fille de Théodora. Je sanctifie même le parjure en le prononçant, parce que ce parjure sert la gloire de l'Universel ! Souffre donc ton mal en patience. Livre à l'Autocrator le baiser qu'il réclame. Pour plaire au Théos, les fiiles de Loth vinrent

274 BASILE ET SOPIIIA

trouver leur père, durant son sommeil, et conçurent de ses œuvres. Qu'importent au Plérôme notre droit et nos instincts... Tu dclends un bien dépourvu de valeur... Pour moi je prierai que le Paraclet t'éclairc... Tu iiijuiies en vain ma mission qui est de rendre heureux le deslin de Byzance, avec son maître.

— Cette hérétique te conseille sagement, répliqua Michel. Comment le Théos s'occuperait-il de nos pauvres envies... Allons, cesse de te tordre comme une flamme. . . j 'aspire l'odeur de ta gorge, . . . et tu appelles en vain. Basile veille à la porte...

— Tu seras vaincu d'abord, car mon bras est robuste, mon corps flexible...

Thécla, de fait, ayant élevé violemment ses poignets, fit lâcher prise ; mais elle n'aperçut point Eudocie Lugerina glissée à quatre pattes entre les coussins derrière elle, et qui bondit comme un chat sur les épaules, la fit fléchir sur les jarrets, se renversa l'entraînant avec elle. Ainsi la sacrifiée fut offerte à Michel sur le corps d'Eudocie Lugerina, qui la maintenait de ses bras et de ses jambes liés aux bras et aux jambes virginaux.

Ainsi, reconnut Sophia, le sacrifice des Purs avait été off'ert au Théos, en l'autel des incendies trinitaires, sur le corps même d'Eudocie Lugerina.

— Epargne, Michel, épargne la vertu d'une sœur!

— Je veux le rendre mère d'un fils doublement impérial, de par ton sang, de par mon sang. xVucun empereur des histoires ne sera plus impérial, en vérité. Accepte, ô Thécla, que je crée eu tes flancs un serviteur de tes besoins, puisque mon bon vouloir ne suffit point à rassurer ma mère ni toi-même... Ecarte ses genoux, ô Sophia, tire la jambe, urne de sottises... Fût-il couronné d'épines sur la croix sainte, Christos lui-môme ressusciterait pour làter le marbre de cette gorge... Dégrafe donc la ceinture, fille d'Arsace. En celle-ci je créerai l'image de mon vouloir... Il sera, tu sais, doublement digne du trône, celui que tes flancs vont porter, sœur qui pardonnes, mère d'un Autocralor !

— Kyrie eleison ! pleura devant l'icône Euphrosyne, la bouche à terre, comme pendant la communion du patriarche blanc sur l'autel des Purs.

— Kyrie eleison ! répéta la gorge étouffée d'Eudocie.

Et Sophia redit la même invocation, tremblante de tout le Divin qui l'emplit. Subitement la pensée s'illumina. Elle se convertit à la magnificence de l'acte. Le Rayon céleste du Plérôme descendait en elle, lui faisait comprendi'e la gloire des Pures conquérant le basileus, et le monde, le sceptre et la sphère. Et, dans la salle basse, retentirent, par-

276 BASILE ET SOPIIIA

dessus les hoquets de l'amour, les j);ilpitalions des trois cœurs élus.

Haletante, demi-nue, Thécla serrait les dents, crispait les poings. Elle demeura nouée au corps d'Eudocie qui râlait sous ce poids des deux êtres en lutte. Sophia contemplait, tirant à soi la cheville de l'hostie humaine, par les lanières bleues d(> la sandale.

— Hosannah ! parvint à murmurer Eudocic. Alors Euphrosyne se releva, courut au vantail

de la fenêtre, proclama vers les verdures brûlées dos jardins, et les dômes étincelants de Byzance :

— Hosannah ! L'empereur doublement légitime, l'empereur Deux et Un, l'empereur trinitaire des Fils-du-Théos est conçu ! Hosannah ! L'empereur trinitaire est conçu !

Mais le silence de la ville sembla se recueillir.

Michel hébété, en sueur, regardait, à genoux, la matrone. Eudocie, Sophia lâchèrent ensemble les membres de la princesse, qui se roula contre terre en trépignant, qui empoigna les courtes mèches de sa chevelure, et secoua sa tète sur le tapis des dalles. Elle étrangla entre des sanglots secs et précipités. Au bruit, Basile revint. Euphrosyne déclamait toujours vers le ciel de feu. Gela stupéfiait l'empereur et le Macédonien. Hs interrogèrent les visages extatiques d'Eudocie, de Sophia, sans

EUPHIIOSVNE

comprendre (iirolles ne fussent pas étonnées comme eux...

Les belles jambes pâles de Thécla se contractaient, se détendaient à travers le tapis dont elle raclait la laine avec ses ongles,... et le sanglot l'étouffait encore. .

278 BASILE ET SOPIIIA

Aux jardins, une voix triomplialc déclama :

— 0 -apà/ArjTO^ ôcye»,, l'Invoqué marche.

— L'invoque marche ! ne put s'empôcher do répondre de toute sa voix Sophia qui se crut lumineuse comme le Seigneur au Monl-Thabor.

— L'invoqué marche ! L'empereur trinitairo est conçu ! répéta la matrone des Purs, malgré lenrouement.

Alors Michel se releva d'un coup. Sautant à Sophia, il lui prit le col à deux mains :

— Ordure de Manès, tu conspires contre le Théos et l'Empereur ! . . . Sacrilège, tu trompes Notre Majesté !

Mais Sophia ne sentait point la meurtrissure. Une joie indicible luisait en elle, hors d'elle, l'éblouissait de rayons intenses : univers entré dans la chambre, où la figure de Michel, féroce et joufflue, semblait lointaine, sombrée dans un océan de feu divin , dans l'Agni des trois bûchers, bien que la salive impériale jaillît, la mouillât. C'était donc vrai, tout ce qu'on disait de la Colombe et des Purs? Les événements miraculeux se succédaient depuis l'Initiation de la Nécropole Justinienne. Le Mouvement Ailé, sous les allures humbles d'Euphrosyne, venait de mellre aux bras de l'Auguste, souverain du monde, sa sœur Thécla, seule de qui pût naître l'empereur de la Jérusalem Céleste, un par le sang, double comme

KL'PIIROSYXE 279

la seule essence du Plérômo et du Démiurge. Car le geste de Michel vers Thécla n'était que le conseil des instincts exaspérés par les sueurs voluptueuses d'Eudocie, de Sophia, iillos de la Jérusalem Céleste ; car la chair orthodoxe de Thécla était celle-mème du Démiurge et de la Matière Aveugle! Et, mystérieusement, Euphrosyne, la Pure, avait conduit cela ! Un empereur Universel, rellet de Jérusalem, allait naître, afin d'étahlir sur la terre le honheur humain !

— Kyrie eleison! cria-l-elle, démente et hienheureuse...

L'empereur hurlait, hondissait, frappait. Elle lomha. Elle entendit Basile défendre Eudocie, sa dot et sa fortune :

— Rayon du Christ, si tu me prives justement de ma sœur qui a péché, ne me laisseras-tu point celle à qui ta largesse me fiança?...

Un hruit de gens ; les paroles grêles et chuchotées des eunuques ; les pas lourds des nègres : Sophia fut saisie par les pieds, par les épaules ; on l'emporta.

— 0 ma sœur, puisses-tu expier la faute daus l'exil de Lydie... souhaita Basile de loin, avant qu'une porte fût refermée. Elle remarqua l'émotion sincère de cet adieu.

Lié autour de son cou, un voile lui cachait les

280 BASIL K ET SOPIIIA

choses. Il y eut du grand himulle dans les couloirs... Les écailles des armures tintaient aux épaules de ceux qui coururent, déchaux. Les échos des angles et ceux des voussures répétèrent mille voix confuses.

— Eheu ! prostituée macédonienne, ricana-t-on. Un choc, celui peut être des colonnes s'écroulani,

lui fracassa lé front... De l'ombre s'abattit.

... Plus tard, elle se souvint des pleurs salés qui piquaient son visage, do la fraîcheur de la mer. Le roulis du vaisseau balançait alors une lanterne de corne au-dessus de sa tête enveloppée par les linges humides. Ensuite, des hommes vinrent, la portèrent, piétinèrent le flot. Les eaux rugissaient sur. la grève. On la hissa dans un chariot. Les roues pleines étaient engagées, jusqu'aux moyeux, dans le sable. Une femme sanglante et hâve la reconnut, l'^niibrassa :

— Euphrosyne te salue, colombe de Patras, ô Pure, martyre des impies...

Jusqu'au loin une foule pullulait que des soldats à cheval piquèrent à coups de lances. Les chariots démarrèrent péniblement à la file. Des plaques de bouse cuirassaient les bœufs de trait. Gémissements et lamentations montaient dans l'air.

Accroupie, Sophia souffrait tant à la tête, que voir, qu'entendre furent un supplice varié. Un

E U P II R 0 s Y \ K 281

barreau de fer, scmbla-t-il, lui traversait la cervelle. Autour (les sourcils, des tempes, les os étaient devenus de bronze et de plomb. Un poids, dans l'oreille gaucbe, inclinait son cou. Elle voulut le sommeil et la torpeur. A quoi bon savoir où l'on allait? Elle coucha sa face dans ses bras que soutinrent ses genoux. Il l'intéressa peu d'apprendre l'exil des trois mille Fils-du-Théos aux camps d'Apélates, sur la frontière sarrasine, en Lydie, où Petronas, frère de Bardas, commandait. Il faudrait, sous menace de mort, accomplir de rudes exercices militaires, et chevaucher; car les femmes composent les cohortes d'éclaireurs, tandis que les hommes s'enrôlent dans une infanterie d'archers. Il y aurait chaque jour la fatigue, la faim,* le combat. A quoi bon savoir? Ne juoiirrait-ell(> pas dabord?

— Aime souffrir pour Jérusalem, Sophia, fille d'Arsace ! encouragea quelqu'un aussitôt bousculé par la fureur du soldat en manteau rouge.

Elle pensait avoir reconnu la barbe d'Hermotime.

— L'Invoqué marche! répondit de toute sa voix rauque, Euphrosyne, qui étendit les bras.

L'éclair d'une arme abattit la matrone; elle chut vn avant, la face vers l'atlachc du timon. Au cuir de la carapace enveloppant sa monture, le cavalier essuya le sang huileux d'une hache.

282 UASILE ET SOPIIIA

— Que ceci vous enseigne le silence, filles d'eunuques...

Il dit, ricana, Irutta plus avant.

Sophia voulut secourir la matrone ; mais elle allendit la fin d'une vive douleur. Une autre succéda qui luipiquala tcte de vingt mille pointes, et elle pleura longtemps sans pouvoir remuer. Quand elle se réveilla, c'était le soir. Le corps d'Euphrosyne gisait dans la môme posture. Seulement la fiente du bœuf attelé avait recouvert, d'une masse verte, la chevelure et l'épaule. Sophia crut la veuve morte ; se rendormit. Après, elle ne vit plus le cadavre qui sans doute alourdissait la charge, et qu'on avait jeté.

En la même place, elle constata la présence d'une des femmes qui, masquées de leurs fards, escaladaient, lors de l'Initiation, les musculatures des nègres en croix.

— Je me nomme Maximo, fille de Bassilianos, ô Pure.

Sophia ne répondit rien. La femme marmonna quelque prière. On sillonnait la plaine obscure. Les lances de cavalerie barraient les étoiles du firmament. Les essieux des chariots criaient. Une foule gémissante gravissait l'espace, dans la direction de l'aube.

L'APÉLATE

Sophia mit son bonnet en poil de cliamelle dont les frisures étaient teintes de rouge. Sur les bandeaux de cheveux rudes, elle l'arrangea, non sans coquetterie, grâce au cuivre légèrement concave du miroir à main. Elle se jugeait noble. Hors de la tente, il naquit du tumulte. Une trompe beugla. La guerrière entendit courir les hommes dans la boue du camp. Le cuir de la portière soulevé, elle aperçut les Apétales sortant de partout et bouclant leurs hautes ceintures de métal. Les chiens jaunes étoufTèrent leurs abois sourds. Oreilles couchées, ils offraient au vent dur leurs fins museaux.

284 liASir. E ET ^OPllIA

Un enfant qui passa proclamait d'une voix monotone de cricur public :

— L'ennemi vient d'arracher l'image du Sébaslocrator au màt de frontière. Andronic et Leucope demandent leurs soldats. Ralliement au milliaire de porphyre pour les fantassins, et sous l'icône solitaire de la Très Illuminante Pureté, pour les cavaliers. Cela au nom redoutable de Manuel Akrilas, stratège des Apélates. Que le sang de Christos retombe sur les têtes infidèles. Triomphent Byzance et le nom romain !

S'étant signe de deux doigts, à la manière officielle, l'adolescent courut afin de rejoindre le cri rauque de la trompe, qui déjà se répétait par la montagne entière, sur les cimes où les sapins obliques cachent le ciel, et dans les combes, où fument les foyers des huttes militaires.

Sophia appelait son palikare. Il répondit de loin qu'il sellait le cheval. Très joyeuse, elle se glissa dans sa tente. Sûrement, on allait poursuivre les fourrageurs de l'émir. Elle en atteindrait un avec son coursier vite. Elle enfoncerait sa lance entre les plis du manteau, elle verrait la révulsion des yeux au visage verdi de l'agonisant. Elle nomma : « Irène! Marie! Anne! Icasie !... » Et, en même temps, elle ramassait la lance bleue, le cimeterre dans sa gaine de bois verni, le bouclier

L APELAT!Î 285

conquis sur un homme lue par surprise, alors quau début de l'exil elle surveillait les routes • impériales. L'œuvre d'argent limpide se gonflait, au centre d'un lion en or massif, ayant, pour regards, deux turquoises. « Irène!... Marie!... Anne!... Icasiel... on va chevaucher !... vite! »

Armées aussi, elles avaient des visages brunis par l'air, des robes fendues par devant, à cause de la selle ; et, à cheval, elles dépassaient à peine les bonnets en peau de chèvre des fantassins, tant leurs montures à longs poils roux étaient petites.

Un gamin leva sa robe de laine verte pour leur montrer ce que sa plaisanterie obscène promettait de.récompense à leur victoire. Icasie, la plus jeune, encore pareille à un garçon, le cingla de son Ibuet. Hurlant, il s'enfuit par la sente qui escaladait le roc ; il secouait ses doigts rougis pour avoir touché la balafre. Mais les gens hâtifs ne s'apitoyèrent point. Alors, il s'arrêta sur la corniche d'un bloc, et se contenta de frotter son ventre avec l'étotTe de la robe, en invectivant les amazones :

— Poussière de sandales!... Manichéennes!... Filles de lépreux!... Le pain des prisons vous a gonflé les joues... Va! va! je te connais, toi!... Tu mendies autour des hôtelleries, et tu attires les pèlerins dans les embuscades, sous prétexte de

plaisir... Poche à poison 1... Je le dirai à mon père, va... va. ..

L'injure les poursuivail ainsi ; tandis que riaient les deux calaphraclaires, immobiles dans leurs armures dorées; ils représentaient, parmi les Apélates des confins militaires, le pouvoir régulier du Sébastocralor, dont ils gardaient l'étendard, image de la Vierge allaitant un Jésus chauve au milieu d'un ovale d'or mal... Ils proclamèrent :

— Nous avons vu les chevaux des Sarrasir? lis valent bien ensemble deux cents efligies dt l'empereur Michel... Ramenez-les. Le préfet dt cavalerie vous les achètera, Sœurs ck la chance':

On descendit sans paroles. Les fantassins s'écoulaient par les ravines, avec leurs massues à clous de fer, leurs arcs, leurs piques, leurs tuniques vertes, leurs ceintures de métal.

Sophia pensait que la conquête d'un cheval lui rapporterait bien cinquante pièces d'argent. Déjà, elle possédait, par victoire sanglante, cette jument blanche dont les sabots carminés à la cochenille, faisaient jaillir la fange de la sente jusqu'au canevas de sa robe, à travers quoi brillaient ses membres. Ainsi, pour le combat, elle aimait se vêtir. Attentifs à la beauté de sa poitrine, les adversaires soignaient moins leur défense. Elle les chassait plus commodément. Pendant la longue guerre de 808

L APÉLATE 287

conlre les Arabes, elle avait acquis la science équestre, celle de l'audace. Car alors elle avait inutilement espéré qu'une prouesse la ferait choisir pour être présentée à Michel venu commander les troupes. La voyant il l'eût graciée, ramenée à Byzance I Mais elle resta sur les ailes de l'armée, et ne connut que de vaines escarmouches sans gloire.

Après, elle avait langui, résignée, dans la monotonie de la môme existence, soignant les chevaux, fourbissant les armes, traquant le gibier de la plaine ou causant avec les manichéennes de leur détresse, d'amours passées, d'anciens triomphes, de désirs impossibles. Certains jours elle accueil lai t la galanterie d'un gros soldat rieur et bavard, s'en dégoûtait vite, l'écartait bientôt. Hermotime, Chaldios et Philothée ne purent jamais la rejoindre, à cause de la surveillance des chefs. A plusieurs reprises elle les avait aperçus dans les marches, avant la rencontre de l'ennemi, ou les soirs de déroute, très loin parmi les cohortes et les archers de Leucope, le stratège. Ils avaient disparu dans la foule des chevaux et des hommes, dans la poussière du sable.

De temps à autre, une fois l'an, parvenait certain message secret de Basile. De la sorte, elle avait d'abord appris l'union avec Eudocie Lugérina,

2S8 liASII.E ET SOPIIIA

conimonl Tli('cla avait été recluse parmi ses sœurs à Gastria, où l'on conduisit plus tard la Paphlagoiiienne elle-même, arrêtée dans la rue, un jour'de novembre, puis tondue sur Tordre de Michel. Ensuite Basileavaitdit Icsphasesde sa rivalité contre Bardas associé à l'empire, et la façon dont celui-ci avait substitué son neveu. Photios.au patriarche Ignace. Une lettre avait annoncé la nomination du frère au titre de Chambellan, et apporté des promesses (le libération pour Sophia. Sans doute il avait craint de perdre son crédit, ou n'avait pu rien obtenir de lAutoerator. Maintenant elle savait que Michel, Basile et Bardas, menaient une expédition dans lilc de Crète. Qu'ils fussent vainqueurs, et peut- Ire le frère la pourrait-il sauver! Il le fallait.

Car elle allait vieillir. Onze ans d'exil, de durs labeurs, de rudes chevauchées, de grandes misères, avaient hâlé son teint, bruni sa gorge, ridé ses •yeux, gonflé ses mains calleuses. Pourtant des officiers ne la désiraient paâ moins que les plus jeunes des manichéennes ou des courtisanes nouvellement amenées au camp.

Le trot des bêtes les emportait, toutes : Icasie, l'enfant nerveuse, pâle, en froc de bure, et dont les seins se protégeaient d'une guimpe de fer bleuâtre; Irène, lourde et forte, hurlante, en sueur, sous l'écorcè de cuivre pendue à son col»

L A Pli LA TE 289

et OÙ les rcliol's cK's personnes saintes forniaienl égide ; Marie, sèehe, couverte d'une cotte de mailles rapiécée avec des cordes, par-dessus une vieille robe de pourpre à franges dorées; et la belle Anne, rieuse, haussant un bouclier de cuir traversé de barres d'airain, derrière quoi elle semblait un archange, à cause des mille plis volants de sa longue tunique blanche, et de ses boucles couleur de flamme secouées par le vent.

Les pendeloques de turquoises et de cailloux marbrés sautaient entre les tresses des crinières.

Les pentes de la montagne s'abaissèrent roidement. Vers le loin se courbait, sur les plaines de Cappadoce, une rivière lumineuse entre les bois de sapins, les bouquets de tamaris, les couples de cèdres aux feuillages symétriques, les rives verdies d'une herbe grasse. La fuite d'une grenouille fut écrasée par le sabot rouge de la jument que montait Sophia. Par les fentes des roches, les lézards se précipitèrent.

A mesure que l'on descendait, l'air se remplit du bourdonnement des insectes plus fort que le bruit des galops. Apparurent le mât rouge, l'icône solitaire de la Très Illuminante Pureté, devant les visages et les épaules de soixante Apélates à cheval. Ces gardiens de frontière avaient des faces camuses, des barbes en fer de palefroi, des

290 BASILE ET SOPIIIA

écharpes éclatantes liées autour de la tête rase, des cimeterres non polis, et des épieux courts. Leucope, vieillard en longue robe noire, restait à pied devant eux, leur imposant une vénération silencieuse par l'aspect des rides qui assuraient à sa physionomie barbue de blanc un air de cruauté tranquille. Au-dessus de son bonnet de velours jaune, tremblotait la lueur de la lampe sainte illuminant le cadre doré de l'icône... L'os de son doigt décharné montra la route aux guerrières, et l'ombre fraîche des sapins espacés.

Elles y coururent. Sophia voyait luire les cinquante pièces d'ai'gent qu'elle obtiendrait en échange du premier cheval conquis sur le Sarrasin. Avec cela, elle achèterait les ûacons des sept parfums célèbres. L'odeur des sapins charmait l'air. Les sabots des bêtes enfonçaient la mousse... L'Arsacide pensa brusquement à cet homme qui l'avait prise, une nuit, dans le vestibule d'une hôtellerie pendant que la foule acclamait la suite du stratège entre les torches. Et l'expression à la fois bestiale, mystérieuse de cette ligure crispée lui réapparut très nettement, ainsi que la verrue à la narine gauche de l'audacieux. Dans sa mémoire passa le souvenir du frisson le plus voluptueux, jamais ressenti depuis cette minute-là... Elle ferma les yeux pour sa-

L APELATE 291

voiircr... Le mouvement du galop et la rude caresse du vent l'enivrèrent.

Un écart de la jument la bouscula. Les yeux ouverts, elle eut contre eux la lame d'un cimeterre, un bras velu et une barbe noire autour d'une bouche qui vociférait. Le coup frappa son bouclier. Elle dut serrer les genoux pour se maintenir. Tout autour des voix arabes criaient; les chanfreins des chevaux se convulsaient sous l'étreinte des mors; des corps se démenaient dans les fourrures des manteaux. Contre la guimpe d'acier d'Icasie une masse d'armes résonna, et plia l'enfant vers la croupe de son petit cheval.

La belle Anne ruée, avec ses boucles d'or, sa tunique d'archange, son grand bouclier de cuir, éventrait les poitrails des montures infidèles. Un Arabe, à terre déjà, retenait par les deux mains le flot jailli de son cou; et le sang s'échappait tout de même en nappes, aux interstices des doigts. Sophia revit la lame du même cimeterre, et le rictus baveux de l'ennemi dans sa barbe noire ; mais son cheval éperonné l'emporta loin du péril.

A l'issue du bois, les Apélates découvrirent, par delà les fuyards sarrasins, une grande poussière où brillaient certainement des armes. Sophia, Icasie, Anne excitèrent ensemble les coursiers.

Leur rire se vanla des prouesses qui avaient disperse les éclaireurs ennemis. Elles se monlraient les lueurs rondes des boucliers arabes recevant l'intermittence du soleil à travers les nuages. Jusqu'aux fins de l'étendue, les barbares se mouvaient en lignes de lumière flottantes. Et ces lignes se succédaient, de l'orient à l'occident, comme les eaux enflées de la mer. « Arrête, fille d'Eumène, dit Sophia ; observons la marche de ces troupes nombreuses. Ensuite, nous retournerons vers Leucope, avec des bouches savantes, et il nous louera de n'avoir point trahi, par. notre imprudence, la manœuvre des légions... Mène ta jument jusqu'à ce bois de cèdres. Chacune y dissimulera son corps et son cheval ; nous regarderons les soldats du Calife se déployer entre les troncs des arbres, ainsi que l'on voit la sainte image luire dans le cadre de Ticone ! »

Elles se rendirent à cet avis. Mais, dans la clairière que masquaient les troncs rougeàtres des cèdres, elles trouvèrent renversé un poteau au chiflVe de l'Autocrator, la face de l'Illuminante Pureté souillée de boue et de terre, rayée par la rage des infidèles avec la pointe d'une lance. (( Triomphent Byzance et le nom romain ! » cria la naïve Marie qu'indignait cette profanation. Toutes se laissèrent glisser de selle et s'empres-

l'apélate 293

sèrenl afin de relever la sainte figure qui veille aux frontières de l'Empire. Les âmes pieuses s'émurent. Depuis leur enfance, la face de la Vierge était sœur de leurs pensées. Bien que manichéennes, bien qu'exilées pour cette hérésie parmi les populations des confins militaires, elles navaient point admis, contre la More du Théos, les erreurs des Iconoclastes, ni celles des pauliciens sévères et prudes qui refusent à Marie la divinité de son fils... « Pardonne-leur, Consolatrice, Tour d'Ivoire, Lys des miséricordes, Fleur des lumières célestes ! » Du pan de sa robe Icasie essuyait le métal et l'émail qu'elle baisa. '

Mais alors, telle une avalanche humaine, les archers aux tuniques vertes et aux ceintures d'airain descendirent des rochers, entre les ronces, se pendirent aux lianes, dégringolèrent avec le^s cailloux, bondirent par-dessus les crevasses, sautèrent jusqu'aux cèdres ; tandis que, par les sentes, détalait toute la cavalerie des Apélates. Maître d'une haridelle osseuse, Hermotime, coiffé de la couronne de fer aux deux pointes tordues, dirigeait la course. Philothée menait de l'avant sa bête» aussi large qu'un taureau. Tout suivait, amazones et écuyers, vêtus d'armures disparates, de corsets en cuir, de gorgerins en bronze martelés selon la figure du Christ, de bottines en fourrures de chèvre,

294 DASILE ET SOPHIA

de baiidrlors éclatants, de casques aux cimiers imitant la nageoire des dauphins, ou de bonnets en écailles métalliques. « Sophia, fille d'Arsacc, je te salue donc enfin, dit Hormotime arrêtant la luu'idell(\ (Combien as-tu compté d'escadrons sarrasins?... » Elle communiqua le nombre, tout heureuse de la rencontre, devant les cohortes qui se groupaient sous leurs bannières bleues où était inscrit en lettres grecques blanches : V Invoqué marche.

Examinant ses compagnons, Hcrmotime caressait la longueur de sa barbe fauve et noire. Les archers déjà rampaient dans les ornières, pour tirer, invisibles. Sur les cinquante chevaux un peu plus grands que des ânes, les amazones, anxieuses, se dressaient, tendaient le cou, leurs beaux visages de courtisanes exilées là, en punition de scandales, ou leurs figures extatiques d'apôtres hérésiarques, de martyres d'une foi certaine. La plupart se paraient de courtes mèches noires autour de la tête, ayant été tondues d'abord. Elles corrigeaient, au moyen de fouets courts, l'impatience des bêtes : elles maniaient de hautes lances légères.

Sophia les connaissait toutes. Elle parcourait avec elles, depuis onze ans, les plaines de Phrygie et les montagnes de Cappadoce, échappant aux

LAPELATE 295

mômes poursuites des Sarrasins, buvant les eaux des mêmes sources, mangeant le môme gibier alloint parleurs frondes, ou pris dans leurs iilets. Elle leur commandait avec douceur : « La volonté du Théos, disait-elle, est de vaincre, par nos forces, les ennemis de la Jérusalem Céleste. Aussi chacune d'entre nous, ô Pures, doit-elle soigner mieux les coursiers agiles qui nous permettent de surveiller au loin les agissements des impies. Donc, brossez le poil et la crinière, pansez les écorchures, lavez la corne du sabot et les paturons. Au nom du Théos, noire Père, je vous l'ordonne, et du Paraclet saint. » Dociles elles lui obéissaient, parce qu'on la savait d'extraction royale.

Sophia devinait leurs craintes. Jusqu'alors elles avaient seulement galopé à distance des camps pour guetter les approches des Arabes. Maintes fois elles avaient rencontré des partis. Plus nombreuses, elles les avaient promptement enveloppés. Moins nombreuses, elles avaient fui toujours. Il n'en serait pas de même. Les stratèges avançaient, derrière, avec les légions arméniennes, les Bardaniotes de la garde palatiale ; l'on avait posté les francs Varangs dans les défilés de la montagne afin que personne ne pût y passer. Des milliers d'hommes de races diverses, mais tous aptes à la guerre, affiuaiei.!: de Bithynie depuis

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vingt jours. Los Apélates devaient entreprendre l'attaque, répandus devant le front d'armée. Or qu'on allât vers l'ennemi ou que l'on revînt sur les escadrons byzantins des catapliractaires, lumineux comme des murs d'airain au pied de la montagne, la mort semblait certaine. Sopliia pensait : « Voici donc le dernier jour de ma vie, ô Théos. Mu tête ornera bientôt la pointe d'un cimeterre ; un homme en sueur criera sa gloire, essuyera contre sA robe ses doigts rougis par mon sang jeune. Tu le veux, Pèfe-des-Origines, Essence-des-Eons, Paraclet universel. Quêta volonté soit faite, malgré la douleur de ma gorge et la peur glacée de mes membres. J'ai connu lamour et la richesse. Bien des joies m'ont effleurée. Je me confie à ta volonté, Dieu des dieux ! »

Hermotime leva son trident de fer ; et l'on épcronna les chevaux . Sophia pressait les flancs de sa monture. Sorties des cèdres, elles aperçurent toute leur armée impériale étagée sur les pentes du Taurus en lignes miroitantes. Au bas, les armures des cataphractaires et leurs étalons blancs parurent deux mille statues équestres, cariatides de la montagne hérissée de sapins... Loin, après les poussières de la plaine, les escadrons des sarrasins voltigeaient, grossissaient. Vingt clameurs se répondirent. Telle une seule bête aux jambes

innombrables, à 1 "échine blanche, aux cent têtes vociférantes, une masse, ventre à terre, se darda sur les soldats d'Hermotime. « Triomphe Ghristos! » cria je prince de Rascie ; et il dressait son trident vers l'orage du ciel.

Parce que, sourd, il entendit mal les ordres d'Hermotime ou les cris rauques de la corne, Philothée dépassa, d'un essor, le premier peloton des Apélates. Son gros cheval taché défonça l'arène sablonneuse. Lui-même trapu, llanqué d'un vaste bouclier, et tendant l'arc, cacha de ses épaules le vol des ennemis. Alors Sophia reconnut les lignes grecques : les piétons verts, au centre, se relevaient; ils coururent, bataillon rapide, sous leurs oriflammes, les chefs en tête, selon l'apparence d'un grand oiseau dont les ailes étaient la cavalerie des amazones. « Oh ! pensa-t-ellc, nous représentons l'image même du Paraclet!... Colombe céleste, aide-moi et recueille ma mort, si je péris, Éternité du mouvement! » Gela lui rendit beaucoup de confiance. Le Messager du Théos évidemment s'incarnait dans leurs forces.

Icasie, à.côté d'elle, le remarqua : « Vois : nous sommes l'Elle-Même Colombe, celle qui porta l'essence de Ghristos au sein de La Pureté, Celle qui fit brûler l'Agni sur le front des Apôtres, le Cinquantième jour! Eia... nous triomphons! —

L'Invoqué marche ! — L'Invoqué marche ! » répondirent de partout les mêmes clameurs. Or les frondes, en ronflant, tournoyèrent au bras des piétons, lancèrent mille trajectoires contre les groupes sarrasins, qui se déployaient, débordaient la silhouette trapue de Philothée, dont la flèche partit au loin... « Avance donc, Fille du Théos », ordonna quelqu'un ; et Sophia, fouettant son cheval, laissa de la place au troupeau des petites bêtes velues qui emportaient les pans de robes en canevas, les bouts d'écharpes, les figures pâles, les yeux larges et fixes, les mains, les coudes crispés aux manches des lances, les odeurs de poil humide et de cuirs, les cris, les souffles oppressés... Tout cela hurlait, barrissait et vociférait.

Les dentures éclairaient des faces hâves. Des cercles en fer serraient les cheveux et les fronts. Elle ne pensait plus rien, répétant à toutes forces la clameur : « L'Invoqué marche ! L'Invoqué marche ! » Cela dilatait sa poitrine, exprimait sa rage d'avoir à craindre la mort; cela l'enivrait aussi d'une puissance divine. La magie sainte du nom lui donnait le délire ; il étourdissait la peur; il empêchait les oreilles d'entendre les chocs du fer sur les casques, les sifflets des flèches, le jet des pierres heurtant d'un bruit mou la chair des

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Apélates. Elle ne voyait rien que son imagination de la Colombe arrivant par les espaces firmamentaux pour la conduire à la gloire ou aux délices ineffables de la Jérusalem Céleste. Elle apercevait l'Échelle de lumière, les ailes des Messagers, le feu de l'Agni, et ce fut un étonnement d'y reconnaître une barbe noire entre les mailles des couvre-joues, sous le nasal de fer terminant le casque plat d'un Sarrasin. « L'Invoqué marche ! » hurla-t-elle à pleins poumons, sûre de tuer avec ce cri, et se recroquevilla autour de sa lance, étreignit de ses jambes les flancs du coursier. Au bout de la hampe, une résistance se débattit. L'éclair d'un cimeterre traversa la vision. Ce fut la chute du cheval arabe, les paturons en l'air, tandis qu'il neigeait des lueurs de cierge, et que vibrait la tête de Sophia toute sonnante du coup asséné contre le bouclier mis à sa face.

Le galop de sa monture l'enleva dans la neige de lueurs : derrière s'agitaient cent figures barbues, des étoffes, des crinières de bêtes, des rires balafrés et sanglants. « L'Invoqué marche ! » soupirat-elle malgré la faiblesse de sa voix et le ruisseau de sueur à ses tempes. Un cheval noir l'évita d'une volte où sautèrent les courroies écarlates du harnais ; et l'homme inclinait un turban jaune roulé autour d'une pointe d'or. Plus loin, le nègre, qui

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abattait sa masse d'armes sur In hampe, eut cependant la cuisse percée; il jeta son allirail pour mettre les mains à la blessure, mais le chameau qui le portait s'agenouilla et la poussière recouvrit tout. « L'Invoqué marche ! » clama l'amazone. Elle ne s'ignorait plus, à présent,*puissante de toute la vigueur de la Colombe. Lequel des Impies résisterait au bras du Théos ? Elle ne s'étonnait point que les jambes humaines battissent l'air en haut de mécréants terrassés par lélan de la bête et la vigueur de la lance. Dans la poussière blonde, elle allait, tel l'archange Michaël quand il apparut aux soldats de l'Autocrator Léon, avant le désastre des Bulgares. Né tait-elle ^as Michaël lui-même, elle, la Pure, l'élue du conciliabule, la pieuse sectatrice persécutée pour la parole de Manès ? Oui, le Paraclet, le mouvement ailé de Kubrikos, triomphait par elle contre l'orthodoxie mensongère et les patriarches blasphémateurs.

Elle allait, la lance basse, dans le nuage blond ; et le coursier était ses quatre pieds formidables de centauresse, pétrissant au trot la matière des agonies, les hurlements des blessés, les invocations vers Allah ! Après un choc lourd, une lance lui déchira l'oreille, et un nègre monstrueux la domina du haut du dromadaire. Elle sentit le

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coursier fléchir, oui à poiiK» lo tompsdo drgno^.p sa jambo gauche, pour tomber chins une llaqun gluante. A genoux, elle vit glisser Tadversaire noir jusqu'à elle, et se trouva renversée, foulée par le poids du corps qu'elle étranglait avec ses mains unies sous un menton motte. Les yeux blancs du meurtrier s'injectèrent. Les grosses lèvres craquelées blêmirent ; mais elle sentit la froide pénétration d'une arme en sa chair contractée, pincée, qui céda tout à coup, qui glissa le long de la lame, l'avala, l'embrassa d'un anneau grouillant.

Or, l'homme lâcha cette épée, sans doute afin de distendre les doigts qui l'étouffaient. Sophia put saisir le cou à la pomme d'Adam ; elle tordit d'une main sûre. Ses ongles y entraient doucement. Tandis qu'il voulait rompre l'étreinte, do tout le désespoir des sourcils froncés, du front ridé sous la laine crépue, elle réussit à concentrer sa force en une main, à libérer l'autre qui empoigna facilement le pommeau de- son glaive. Que de siècles alors s'écoulèrent ! Le nègre devinait l'action propice à la mort. Sa jambe retenait l'étui de l'arme, y pesait. Lucide, Sophia mesurait ses mouvements, toute gonflée de fureur muette. « Va, va, murmurait-elle, je triompherai du dieu Noir. Tu luîtes en vain contre

Michaël, ô Lybien... Tu luttes en vain contre l'Invoqué..., ombre d'Ahriman 1 ... » Elle entendit un blessé gémir en langue sarrasine, le trot allongé de vingt chameaux ; trois clameurs de cymbales... le ricochet d'une balle de fronde sur l'airain d'une rondache ; s'aperçut que la jambe du nègre mollissait, et, d'un seul trait, dégaina le glaive... Aussitôt le genou noir lui enfonça le sein.

Ce fut une souffrance atroce qui ne l'empêcha guère de pousser la pointe en la pomme d'Adam. 11 y eut un soubresaut du nègre, une pluie tiède sur les doigts qui étranglaient. Mais elle tranchait la viande humaine. Il abandonna les poignets de la femme, griffa l'air, et s'écroula, l'entraînant avec lui. A demi libre, elle se rua, s'abattit contre l'homme pantelant, trancha mieux encore, puis se redressa, prit, à l'oreille, la figure lippue, verte et brune, aux yeux de sang... Elle coupa une dernière peau, et put brandir cette pauvreté de mâle qu'elle labourait de ses ongles patriciens... La Colombe radieuse Féblouissait de joies trépidantes.

Enfin debout, elle reconnut la plaine avec la bataille. Les tentes de l'Emir brillaient là. Le trident rouge d'Hermotime convoquait les essaims d'Apélates chassant les escadrons légers. La mu-

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raille lumineuse de cataphractaires refoulait au sombre horizon la cohue sarrasine, ses croissants d'or, ses étendards verts, ses queues de cheval, ses lances, ses cavaleries multicolores, ses turbans clairs. Byzance triomphait. Les Bardaniotes marchaient tout proches sous les dragons de cuivre couvrant leurs casques écailleux ; leurs longs cheveux persans étaient gris de sable comme leurs tuniques, leurs jambrcs maigres. Des têtes rases bayaient en haut des piques, teintes par le sang.

(i 0 Sophia, l'Arsacide, fille du Théos, proclamait Hermotime, tu as, la première, arrosé de sang barbare les tentes de l'Emir. Gloire à ton nom ! — Triomphe l'Arsacide ! répétèrent les Apélates arrêtant partout leurs petits chevaux poudreux qui semaient l'écume des mors. — L'Invoqué marche ! » répondit Sophia. Elle se crut grandir autant que le Paraclet.

Elle arborait à son glaive la tête du nègre et la bouche tordue. Elle n'écoutait point le sang sourdre de sa hanche.

tVlORT DE L'IVROGNE

Puisqu'il avait obtenu l'Associa lion à Icnipiro et loule la confiance de Michel l'Ivrogne, puisqu'il avait mis à mort dans la tente, imprriale. Bardas, tuteur, logothMe et cunicléios, soupc^^onnd par le souverain d'ambilion suprême, Basile jugea qu'entre le trône et lui la corpulence d'un homme était peu de chose. A deux occasions, son glaive avait su mesurer l'épaisseur du cuir patricien et ne l'avait pas trouvée plus résistante que celle du cuir bulgare. Sophia rappelée d'exil, et sa femme Eudocie, levant les yeux par-dessus les chartes oii elles lisaientles aventures héroïques, ricanèrent lorsqu'il avoua craindre les accidents de chasse pour l'Autocrator enclin à perdre l'escorte dans les bois.

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Leurs propos agiles insistaient alors sur les chances que Basile pourrait avoir de prendre les souliers de pourpre au cas oii Michel, plus ivre que de coutume, tomberait malencontreusement de cheval.

— Qui s'opposerait, ô mon frère? Déjà la dignité d'Auguste ne couvre-t-elle pas ta force ?

— En vérité, qui s'opposera, reprenait Eudocie ? Depuis la conspiration de ses amis, notre impératrice ïhéodora vieillit sans courage à Gastria. Pense-t-elle encore en sortir, pour soustraire son fils à notre devoir?

— Les eunuques la gardent dans le monastère.

— On a coupé la tète à tous ses amis sur la borne de l'Hippodrome.

— Qui s'opposerait donc?... Ses filles? Anastasia, Anna, Thécla? Les eunuques les gardent aussi. Elles filent sagement la laine autour de leur mère.

— Thécla cependant a gémi d'amour sous le corps passionné de l'empereur, sous le corps de son frère ... Dites : elle ne sortira plus de Gastria ? Admirez ceci. Michel ne l'aime plus, tandis que moi...

— 0 Sophia, toi tu rappelles tout le plaisir d'Eros par le seul essor de ta robe; flattait Eudocie.

— Et toi, répondait l'autre, tu as la croupe des

N(?réidcs. Tu prolonges une marche de lionne souple, loi !

— Moi, je suis l'épouse de celui qui commandera seul au nom romain.

— Tais-toi, criait Basile, ne tente pas le Théos par des prophéties hasardeuses. Humble, je suis la Dextre du puissant, l'Auguste associé à lEmpire, le serviteur des serviteurs.

Mais ils ne gardaient pas longtemps le silence. Ils rappelaient leurs aventures. Sophia savait encore lequel de ses baisers industrieux avait obtenu de Michel telle charge, tel titre, telle richesse. Eudocie n'oubliait pas non plus comment les fêtes orgiaques bien ordonnées par son art avaient valu la dignité d'Auguste à Basile. Elles raillaient la fougue voluptueuse de l'empereur que l'une et l'autre, par les complaisances de leurs beaux corps, continuaient de satisfaire.

Certains jours, à trois, entraînant leurs manteaux de fourrures et de tissus roides où se tordaient les bêtes des symboles, ils allaient le long des sentes faites parmi la neige des jardins. Les corbeaux avec les pies cherchaient les vers. On distinguait l'écureuil roux entre les branches détleuries. Jusqu'aux horizons, Byzance était une femme pâle endormie au bord d'eaux glauques. Pour noircir cette triste blancheur, les sinuosités des

rues se coupaient autour des hautes coupoles blafardes, des campaniles aigus, des dômes dédorés, des mâts déteints par les intempéries. Les grandes galères, dans le port, semblaient les cadavres de monstrueux poissons. D'autres couraient à la rame, les antennes basses, en brisant l'eau. Les oiseaux du nord criaient entre les cendres du ciel et puis passaient lentement, par lourdes escadres.

Il soufflait aussi des vents âpres, quand on revenait aux édifices du palais, malgré les braseros flamboyant sous les portiques oii se chauffait la piètre cohue des serviteurs en fourreaux d'étoffes jaunes ou violettes avec les broderies maL cousues de leurs insignes. On y comptait des Perses aux yeux humides. Leurs chevelures crespelées débordaient les bonnets de feutre. Entre ces gens, Jacobitzès, homme expert dans l'artifice de peindre, sur les étoffes, des gritfons et des fleurs, les entourait tous trois de ses adorations timides. Sophia et Eudocie Faccueillirent bien à cause des robes qu'il historiait magnifiquement, jusqu'à fournir aux corolles de ses fleurs la physionomie des visages humains, sans délaisser le souci de faire paraître leur réalité végétale. Les belles-sœurs . disaient :

— Vois, Jacobitzès, nous marchons vêtues de la pensée...

— Regarde comme ton hippogriffe vole le long de ma manche. J'en ai presque peur. S'il me becquetait l'oreille ?

— Et les deux fleurs rouges sur chacun de mes seins ! Elles ont des tentacules ainsi que les pieuvres redoutées de qui pêche les perles.... Ma gorge frissonne d'horreur, quelquefois

— Grâce à vous, lumières éclatantes ! Sourires dOrmuzd... Opales du temple !

11 })crpëtuait des révérences à la manière des femmes.

Sur le théorbe, ses doigts bruns et fins, en grattant les cordes, imitaient les gouttes de pluie lorsqu'elles touchent les feuilles, une par une, au début de l'orage. Il savait suivre leur précipitation si elles augmentent en nombre, et si elles deviennent l'averse. Eudocie, Sophia, sentaient leurs âmes s'épanouir à l'entendre, à le voir sourire dans sa fine barbe huileuse. 11 imitait encore, sur le théorbe, l'arrivée des sauterelles dans un champ de riz, le travail de leurs mandibules, la chute des verdures coupées, l'essor de leurs multitudes parties vers les autres richesses de la terre.

Basile-Augusle lui-même écoutait la musique, regardait avec plaisir les images. Devant le travail du Perse, il s'arrêtait, oubliant l'eunuque porteur

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do volumes roulés, de parchemins, de sceaux. Celui-ci finissait par rougir de toutes ses rides; car il sentait que ses bras las laisseraient choir le faix de l'administration impériale.

— Que ton augustalité prenne garde, avertit une fois Jacobitzès, ton actif génie fatigue les eunuques, les parasites, les soldats, les préfets et ceux qui engraissent autour du patriarche Photios.. . Vois comme ils plient et rougissent sous le fardeau de ton intelligence. Doigt du Théos!

Basile se mit à rire. Depuis son association à l'empire, il accablait de travaux les gens du palais endormis jusqu'alors dans une fainéantise parasitaire. Ceux-ci l'avaient hissé vers le Pouvoir, estimant que l'époux et le frère des concubines impériales ne serait pas dur aux agenceurs de l'intrigue ni aux titulaires de sinécures. Mais Basile possédait une imagination féconde. Il croyait nécessaire la grandeur de l'Etat. Les idées, dans son esprit, étaient comme les habitants d'une ville riche. Elles allaient, venaient, s'assemblaient, agissaient sans trêve, et malgré lui, en dépit des soins de sa fortune, il inclinait à rendre Byzance pareille à son cerveau. La remarque de Jacobitzès l'éclaira.

— Oui ; tu mets de la sueur à la façade du palais, reprit le Perse. La petite et la grande domesticité, les scribes et les moines, les patrices comme les

MORT DE l'ivrogne 311

stratèges, s'essuient le front sous les arcades ; ils se plaignent derrière les colonnes. Les gardes scholaires te jugent dans leurs disputes. Les vestibules (le l'Hippodrome retentissent de récriminations. 11 n'y a que les marchands pour te louer... Moi, je comprends aussi. Tu veux peindre sur la robe de l'empire des choses belles, comme moi je peins sur ces étofies... Je sais, je sais...

Basile l'écouta plus attentivement. 11 lui révélait dos intrigues ennemies, de secrets voyages accomplis par les principaux entre les mécontents, vers le monastère de Gastria. La vieille impératrice Théodora y instruisait son fils de présages et de songes annonçant que les souliers de pourpre seraient mis aux pieds impériaux de Basile, et que leur race périrait avant ce jour.

D'ailleurs, les moines bientôt se répandirent hors des églises, dans les rues, coururent ainsi que des fourmis actives. Ils prêchèrent sous les auvents des vendeurs de vin, au haut des bornes, avec un cierge allumé. Ils déclaraient que l'empereur Michel allait mourir, à moins qu'on ne vît reparaître la sainte impératrice Théodora.

Eudocie commença de craindre pour Basile. En vain riait-il de son étrange rire, agrandi d'un côté par la blessure bulgare. Elle lui répétait que Michel cessait de se réjouir, de s'enivrer et de boire,

qu'il pensait longuemeiil enlic les corps étendus des belles-sœurs, sans que ses mains pussent toujours se souvenir de leur présence. Le fou n'amusait plus sa préoccupation. Il dédaignait les femmes grasses et pâles que lui préparaient les eunuques, les petites vierges en pleurs, amenées à la fin des soupers, par des malrones encore belles qui leur tenaient les mains.

Sopliia ne l'encbanta plus. Un après-midi, elle revint tout alarmée des appartements du maître. Ses dents saignaient, il l'avait souffletée, disant : (( Va rejoindre ton frère, l'Auguste, le ministre de la pauvreté... Va... Tu ne sais pas plus échauffer mon désir qu'il ne sait remplir le trésor... »

Eudocic parla de fuir. Elle fit passer leurs bijoux en Bethynie, acheter des chevaux, établir des relais sur les routes d'Occident. Sophia pleurait. Jacobitzès, afin de savoir des choses exactes, donna pour cadeau ses belles étotïes aux eunuques et aux moines. Il apprit de la sorte que Théodora allait obtenir de son fils une entrevue au palais d'Anthemios, et que l'empereur envoyait le Protovostiaire avec d'autres domestiques à la chasse ^ espérant offrir quelque gibier rare à sa mère. C'était la réconciliation.

Aussi, quand, le même jour, un serviteur de Michel fut prier subitement à dîner Basile, l'épouse

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cl la sœur, il leur ^ iiit à tous trois lu certihulcquc le repas serait tragique. L'empereur les ferait saisir par les eunuques. Sophia eut une crise de rage, se voyant déjà entre les murs du cloître, ou exilée à nouveau sur les frontières dans les camps des Apéiates. Comme elle sanglotait, se lamentant, Eudocie l'enferma dans une chambre, et prépara la fuite à l'aise. Mais Jacobilzès vint dire que les eunuques rôdaient partout. Des cavaleries allaient partir vers les routes d'Occident, sans doute pour tenir les relais

— Alors, dit Basile, nous devancerons le dessein de l'empereur. Tu viendras, Perse, avec Jean Ghaldios Egômène, Philothée ïoxaras, et des épées coupantes. Puisqu'il le veut, je teindrai mes souliers dans sa pourpre.

Eudocie passa le reste des heures à farder Sophia et son propre visage ; de sorte que leur pâleur ne put transparaître. Tremblantes, muettes, résolues, elles cachèrent des stylets aux plis de leurs robes.

Or, dans la salle du couvert, Michel ne leur montra qu'une figure de fête; Le long de ses grosses joues, la barbe se hérissait plaisamment. Un large bandeau bleu cachait les indiscrétions du crâne nu entre les boucles espacées. Pour accueillir les belles-sœurs, il insista sur les plaisanteries coutumières.

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C'était une salle pioche de la chambre où couchait l'empereur ; les tables réunissaient, ce jour-là, quelques familiers seulement et les cubiculaires Bascilianos, Ignatios, qui gardaient la personne du maître. Basile les savait lâches, doucereux. Il sourit à la forte stature de Jean Chaldios, dont la barbe brune s'étalait sur une tunique élargie par l'ampleur de la poitrine. Jacobitzès, souple et félin, sourieur, se glissa derrière Chaldios jusque les stalles réservées aux stratèges et s'installa entre Hermotime et Philothée.

Michel siégea sous un dais ; Eudocie et Sopliia se couchèrent le long d'un lit de table, à portée de sa main ga.uche. Basile s'assit en face, assez loin... Les autres convives étaient sans importance, ni amis, ni ennemis. Ils mangeaient à une autre table plus longue, spectateurs dévots de l'Empereur et de l'Auguste.

Sophia cessa^vite de craindre. Eudocie riait aux éclats chaque fois que l'empereur disait une drô-' lerie obscène. Pour lui complaire, elles mirent leurs gorges hors de leurs robes dégrafées. « Afin que mon œil aussi mange et se rassasie, dit il, non moins que mon estomac ! » On servit des olives avec de petits poissons rissolés ; un faon tout entier, froid dans une sorte de confiture bloquant des oranges cuites ; ensuite parurent des

MOUT DE l'iVROGNB 317

pigeons farcis de pistaches et d'amandes. Los serviteurs passaient des vases d'or pleins de saumure, des assiettes de nacre où saignaient des tranciies de pastèques, des œufs durs. Mais l'empereur annonça un vin de miracle que lui envoyaient les villes de Sicile, auxquelles il avait consenti la libre entrée du port de Byzance. On l'apporta dans des urnes de terre vernie. Des coupes de cristal et d'argent furent remplies. On goûta. On s'extasia. Michel vida d'un trait le vaste bol d'or incrusté de turquçises où se reflétèrent son front dartreux et ses joues tombantes.

— S'il préparait notre perte, ce soir, murmurait Eudocie à Sophia, il se garderait de l'ivresse.

Elles écorchèrent des fruits et jetèrent les peaux aux lévriers quêteurs. Basile se trouva gêné. Jean Chaldios et Jacobitzès demandaient du regard un ordre, un conseil, un avertissement. Tout semblait sûr. Au troisième bol de vin, Michel s'embrouilla dans une histoire d'eunuque lorrain violé par le patriarche et qu'il venait d'apprendre par le Protovestiaire. Le rire d'Eudocie salua chaque phrase. Bascilianos paria de boire d'un coup le contenu de l'urne vernie. Michel l'en défia. Le cubiculaire leva les coudes et l'urne, et l'on vit, sous la fuite du liquide, glisser la pomme d'Adam le long du cou pelé.

318 BASILi; ET SOPIIIA

— Ce n'est pas pour ce soir, dit tout haut Basile, en regardant Ghaldios, Hermotimc et Toxaras.

— ■ Qu'est-ce qui n'est pas pour ce soir? interrompit Michel...

— Ce que tu nous avais promis, OEil du Théos 1

— La mère et la fille de l'Indus, la vierge de Samos ?

— Tu l'as dit.

— Ton Augustalité va voir !

Dans le mur de marbre blanc, sous le linteau de cuivre, une portière verte s'écarta... Trois formes voilées défilèrent, et vinrent se placer au entre du demi-cerchi formé par l'arrangement des tables. La plus grande forme se dénuda. C'était une haute fille blanche. Aucun bijou ne déparait sa splendeur.

— Aphrodite !

— Phoïbé...!

Des exclamations jaillirent. A la cime de ce corps olympien, les cheveux érigeaient une tiare en grosses tresses blondes. Les deux autres formes dévoilées parurent, l'une lourde, avec des seins monstrueux, des cheveux noirs argentés déjà par 1 âge, et entièrement couverte de pierreries collées aux membres, hormis la gorge ; l'autre, une grêle enfant brune, impubère, sèche, grave, qui portait une courte lunique noire fendue sur les hanches.

MOIIT DE L IVROGNE 310

— Les eunuques de l'Inde ont (^diiqué la petite ! Vous verrez, dit Michel, ce que ses mains et ses lèvres savent faire... Quant à sa mère, qui luillc comme un serpent... c'est Priape lui-même... Voici donc la beauté une, et le plaisir double... En contemplant la beauté de la vierge de Samos, nous laisserons nos corps aux soins des deux autres... Il faut se hâter de jouir. Notre sainte impératrice Théodora prétend revenir au palais, et changer nos coutumes... C'est un dernier soir...

Cela dit, il se dressa, trébuchant. Il parut vouloir satisfaire un besoin... Ignatios et Bascilianos se précipitèrent malgré leur ivresse, afin de le soutenir. Il ricanait depuis la mâchoire jusque toute l'enllurc de son ventre qui dansait dans la tunique bleu-perse. Il dit à Basile en sortant :

— Ton Augustalité a compris... Notre sainte mère... va revenir au palais... à...

Basile entendit dehors les éclats de rire, la chute d'un jet liquide, les hoquets de Bascilianos. Le fard craqua sur la figure d'Eudocie. La vierge de Samos restait debout en attitude de statue, ayant à ses pieds l'idole de pierreries, et la fillette brune.

Basile se leva, disant à Chaldios : « Ce sera pour ce soir, nous ! » Parce qu'il connaissait les lieux, il alla jusque la chambre où se coucherait l'empereur. Le vin de Sicile centuplait l'audace,

320 UASIt'.E ET SOPIIIA

Basile trouva la porte ouverte . Av»?c la pointe d'une arme, il força la serrure de telle sorte que le battant ne pouvait plus se clore. Il rentia, comme Michel, tout tremblant d'ivresse, prétendait s'étendre sur les belles-sœurs. Mais Sophia nerveuse jeta un cri, et le repoussa... L'empereur hurla des injures... puis s'affaissa dans les mains des cubiculaires... Basile vint pour lui baiser les doigts... L'assistance et les convives de la grande "table se retirèrent discrètement. L'empereur se laissa entraîner hors de la salle.

Chaldios, Jacobitzos, Sophia et Eudocie restèrent seuls avec Basile, devant la vierge de Samos et les deux étrangères, immobiles, attendant le signal de commencer la débauche. Presque une heure se consuma dans le silence. Les cœurs battaient sous les tuniques. La fillette s'endormit sur les genoux de sa mère, engluée de pierreries et passive. Soudain, Basile se leva. Chaldios, Jaco; bitzès découvrirent leurs sabres courts et coupants. Tous trois, sans se rien dire, gagnèrent la chambre impériale, guidés par le ronflement de Michel. Ils trouvèrent Bascilianos dormant sur un lit, comme mort, et sur un autre Ignatios, qui se frappait à coups de poing la poitrine;, en injuriant la trahison de la porte démontée... Celui-ci se rua vers Jacobitzès, qui s'insinuait sous le bras de

MORT DE L IvnOGNE 321

Basile. Au bruit, l'empereur se réveilla, étendit une main aussitôt coupée par le sabre de Chaldios parvenu là. Dascilianos reçut des coups dans le dos, Philolhée Toxaras ayant rejoint les conjurés. Le cubiculaire se sauva; mais, à la porte, il trébucha sur le corps d'Ignatios, que, silencieusement, Hermotime achevait dans l'ombre. 11 eut un sort pareil.

Basile s'allbla. L'empereur sanglotait, en cachant son moignon dans les couvertures. Ses boucles rares pendaient autour du crâne quasi nu. Toxaras dit : « Je lui couperai l'autre main, afin qu'il ne puisse plus signer le décret. » Il le fit malgré les cris déchirants de l'ivrogne. « Et s'il survit, quelle défense présenterons-nous ? » demanda Jacobitzés comme ils quittaient la chambre, tous.

Alors Chaldios y rentra. Basile regardait, à la porte, Michel qui n'osait pas se lever, mais se roulait dans les couvertures, en cachant ses moignons, en se lamentant ; en ruant de ses bottines bleues... Chaldios le prit à l'épaule et le retourna, brutal. On vit ses gros yeux dans les poches fripées des paupières ; le gonflement informe de son estomac, où fut plongé le sabre, à toutes forces. Ensuite Chaldios agrandit l'entaille depuis le nombril jusque l'os qui soude les côtes... L'empereur sursauta deux fois , prononça un nom arménien ; et puis, il devint flasque, immobile.

Jean Chaldios caressait sa large barbe. Ils retournèrent anprès des belles-sœurs et des prosliLuées.

— i^[oi d'abord, je suis très content, ô fille d'Arsace, parce que la pourpre, dès cette heure, peut chausser ton frère, empereur des Romains ! dit

Egumène.

MORT DE l'ivrogne 323

Au reproche orgiioilleiix de ses regards, Sophia comprit quelle récompense il attendait de son audace. Depuis le jour de Tlnilialion des Purs, il n'avait point. cesse de la désirer encore. Des cheveux gris s'étaient mêlés à ses cheveux hleus ; des rides avaient rétréci ses joues ; l'âge avait fripé ses paupières. Il n'avait pas cessé d'entretenir le même espoir d'amour. Sophia vibrait de toute une émotion. Des larmes jaillirent de ses yeux, et elle se jeta sur la poitrine de Chaldios, criant :

— Non, je ne me suis pas souvenue d'un homme vil!

Il la baisait graviiment au Iront,

— Je t'aimerai comme la Colombe qui nous t'ait grands sur la terre ! murmura-t-il.

Ils restèrent ainsi, les mains aux mains.

Eudocie congédia les prostituées.

Toxaras partit à la suite du prince de Rascie.

Jacobitzès haranguait les eunuques dans les vestibules.

Basile s'était rendu dans le Triclinion où l'on rassemblait les Scholaires et les Bardaniotes.

Sophia regrettait la pieuse Euphrosyne morte sur le chario't de Bithynie.

Chaldios la serra contre lui; ils s'épousèrent en silence, dans la salle vide, sans prêter l'oreille à tous les tumultes du palais <[m séveilki... .

324 DASILE ET S 01' III A

Plus lard, Hermolinic les vint chercher. Il les entraîna, fiévreux, annonçant avec des paroles confuses, le sacre. Descendus, ils arrivèrent jusqu'à la Mégaura. Basile trônait dans un cercle de mille torches flambantes, tenues aux mains des soldats. Les moines chantaient un office. La Spiritualité d'IIermapolis, levant au ciel les poches de son visage mou, déclamait :

— Au nom de Jérusalem, et du Plérôme Universel, je déclare, celui-ci, Basile-Auguste, Empereur des Bomains... Vous, adorez...

— Triomphe Basile, fils d'Arsace le Macédonien !...

— Longue vie à l'OEil du Théos.

— L"lnvoqué marche ! crièrent des bouches courageuses.

L'aube, alors, blêmit les fentes du vantail. Le jour d'un nouvel empire se levait sur Byzance.

Debout contre l'aigle en or, qui, d'une aile haute, soutenait le trône , Sophia, éperdue de gloire, regardait les figures vociférantes des acclamateurs, les feux des torches secouées, les moines présentant leurs crucifix, l'ombre immense et rousse de la salle dont nul ne pouvait entrevoir la hauteur.

— L'Invoqué l'a voulu, pensa-t-elle, ivre de sainte extase.

Elle se redressait dans sa robe faite d'écaillés

d'argent el de canevas écarlalc : elle se crut grandir jusqu'à la hauteur invisible, mystérieuse de la salle, du ciel...

— J'ai délivré le Rayon Céleste de la Matière Aveugle. Règne, maintenant, lumière du Plérôme ! Eclaire le monde, Mouvement ailé du feu !

Ainsi cria-t-elle...

Une stupeur etTara les visages militaires, ceux des moines... Quelqu'un répondit cependant, du côte d'Hermotimc :

— L'Invoqué marche !

Et une clameur de gloire retentit, salua la parole qui avait vaincu les Sarrasins...

En même temps la colombe de cristal parut au sommet d'une hampe. Elle brilla de tous les reflets que lui valurent les feux des torches inclinées vers elle...

L'àme secrète et divine de Byzancc triompha.

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