‹ Basile et Sophia. Dessins de C.H. Dufau, gravés sur boisChapitre 4 sur 5 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Favorise-le de ton silence l'Auguste... va

Un idiot qui donne un talent d'or à celui des fous capable d'dteindre la chandelle d'un seul pet... ci'iorenl à Basile les marchands.

— Sacrilège ! garrulèrent les eunuques, et ils jetaient par terre leurs bonnets de velours jaune pour les piétiner; et ils se frappaient noblement la poitrine, et mille grimaces vives murent les rides entre-croisées à leurs visages de vieilles lemmes.

Les Varangs, appuyés sur de grosses lances, riaient de toutes leurs dents. Quelques-uns lâchèrent leurs armes, pour se tenir le ventre à la manière des Barbares du Nord quand ils ressentent de la joie; et ils se claquaient les cuisses et se tiraient leurs grandes mèches blondes. La moquerie de ces sauvages rendit quelque noblesse à la discussion.

— D'abord, déclama Basile, vous, les vendeurs, on sait pourquoi votre langue double loue la Despoina. Si elle a rétabli les Images Saintes {ils arrêta im incitant pour que tous plissent faire le signe de croix m silence), vous lui aviez constitué par cotisation le trésor des Blaquernes... Oui... Ne ronge pas ta Larbe noire, bouc Arménien... Vous gagnez assez

d'argent à dorer les auréoles el les manteaux de la Pureté... {il s'arrêta de nouveau ; et, en silence, on se signa), à vendre des pierres fausses pour incruster dans les icônes et les statues... Vous avez payé la Despoina afin qu'elle rétablît votre commerce 1 L'or se transmettait mal quand vivait l'empereur Théophile, hein?

L'écho d'une seule exclamation de voix indignées se déroula sous les voûtes blanches. En vérité, Basile poussait loin ses accusations contre la régente. Les eunuques secouèrent leurs robes comme pour en démêler les rangs de franges multicolores. En se regardant, en croisant et en décroisant les bras dans leurs larges manches sombres doublées d'écarlate, ou de vair, ou de bleu, ou de blanc rayé, les marchands hochaient la tctc. Il y avait de la salive au long de leurs barbes. Un jeune Grec des îles qui portait sur sa chevelure une coiffe de pourpre répliqua, tout bas, en ricanant :

— Et vous, les soldats, vous aimiez l'hérésie de risaurien, parce qu'alors vous pouviez, à loisir, piller les statues précieuses des églises et faire fondre le métal, en décortiquer les gemmes..., afin (le nous les revendre, en secret..., et voilà; vous accusez à présont notre sainte Impératrice Théodora de Paphlagonie , parce que les basiliques s'étant remplies à nouveau d'images, les édits

iconoclastes permettraient des pillages fructueux. Sans doute, l'Auguste Michel, entre deux rots, a promis ce changement, comme Bardas, qui prétend détenir à son tour l'encre de pourpre du signataire impérial.

— Et si tu osais, renchérirent les autres, tu arracherais, à l'exemple du patriarche Jean, les yeux de Ghristos, disant qu'ils ne sont pas doués de la faculté de voir... Agis, et tu accueilleras aussi les d(;ux cents coups de hàton. Ricane donc avec tes eunuques et tes ramasseurs de crottin, stratège des chevaux, coiffeur de juments, masseur d'animaux solipèdes... Agis donc, main droite deThéophilizès. Epouse l'impiété de l'Auguste, vante ses muscles. Il a violé la fille du Logolhète, ce rayon du Christ ; il poursuit sa sœur Thécla dans le gynécée, malgré les malédictions de leur mère. Agis, efforce-toi... il violera bientôt ta belle semeuse de couronnes. Prends-la en arrière, par les coudes ; tu n'as qu'à lui tenir les mains et à retrousser sa robe, et à l'étendre sur toi-même, son dos contre la face... llàtc-toi. Voici les trompettes, les haches brillantes des Scholaires... et la rumeur publique qui salue notre Eudocie... Le maître va venir voir ses coursiers... Hâte-toi. Renverse la sagesse de ta sœur sur ton genou docile. Tu seras en même temps le lit qui gémit et la bourse qui gonfle...

Pour hurler cela, en vingt voix diverses, ils se réfugiaient derrière les Varangs dont s'alignèrent les cuirasses écailleuses, les casques de fer graissé, les sayons gris. A la rumeur de la foule on pressentait le cortège impérial ; et, puisque l'office de Basile le retenait vers la porte des écuries, à celle heure surtout, ils faisaient les braves, jetant ainsi leur fureur de voir grandir son influence au point qu'ils ne pouvaient plus traiter avec Théophililzès des fournitures de l'Hippodrome, sans l'avoir prévenu d'abord. Il venait de les avertir qu'il refusait, pour la nourriture des étalons, tout un chargement d'orge moisie arrivé dans le port. De leur spéculation avortée, la rancune les avait mis en rage... Ils eurent peine à se taire, malgré les avis du héraut, le choc des piques frappées contre les dalles par les soldats francs.

Néanmoins, comme on entendait bruire les voix et les soies du cortège, derrière la muraille, ils cessèrent d'injurier; ils subirent le mépris de Basile les toisant, adossé contre les hautes plinthes de marbre vert.

Sophia , qui s'était cachée derrière la série de chars réunis en vue de la troisième course, glissa doucement, entre les timons, jusqu'à son frère. Passive, elle admirait le génie de Basile, son adresse. Elle ne jugeait plus mauvaise leur am-

bilion. Les injures des marchands entendues ne la touchaient pas. Oui d'entre eux n'eût livre sa sœui-, sa femme, sa fille ou sa mère, afin d'obtenir un titre, fût-ce le plus modeste?

La chronique mentionnait trop dételles transactions. Pauvres, comment parvenir autrement? Ou bien alors, il fallait se faire tondre et choisir l'éternelle réclusion du cloître.

Elle toucha doucement l'épaule de son frère. Il frémit, et sans se retourner :

— 0 Sophia, ma colombe, j'ai voulu que lu entendisses le jugement des hommes sur nous... 11 est temps de renoncer. Retourne auprès de Damélis. Tu épouseras un honnête pilote.

— Basile, je demeurerai près de toi, sous l'anneau de ta main droite.

— Tu méprises assez l'opinion des hommes pour créer notre gloire avec ce qu'ils nomment hypocritement la souillure et le crime...?

— Je méprise assez...

— Tu crois?

— Assez...

— Alors, va entre les jambes de saint Christophe ; et regarde l'Auguste quand tu jetteras les couronnes...

Elle y alla. Dans l'Hippodrome, la foule bruissait au soleil, tel qu'un peuple d'abeilles abattu

sur le gale au de miel liabilemcnlexposépar le pasteur contre la ruche neuve. Au bout de l'Epine, sous le sexe du colosse , Sopliia surgitensarohe peinte devantJa

bras élevait une vaste cou- ' ronne, l'une de laurier et de pivoines roses, l'autre de feuilles de

chêne et de jaunes renoncules. Ses seins, poussés par les muscles des épaules, palpitèrent doucement à travers les deux lunes de gaze transparentes ouvertes dans le tissu à plis alternatifs mauves et bleus. Un instant clic pensa comme devait, dans le sombre bronze du colosse, flamboyer, à la place du sexe, sa chevelure couleur de feu. Immobile, elle resta, les mains en l'air.

Vers sa splendeur physique, sept mille visages se tournèrent, se fixèrent. L'Hippodrome de Byzance devint pareil à une hôte des prophéties couverte d'yeux ardents qui la dévisageaient. Elle-même, la sainte impératrice, et Eudocie, l'Augusta, tendirent, vers la prometteuse de couronnes, leurs cous cerclés de perles.

Et soudain, la course affolée des chars jusqu'alors silencieuse dans l'épaisseur du sable, arriva, ouragan de sabots rouges, verts, bleus, battant l'air devant l'écume jaillie des mors en étincelles, et devant la vapeur des naseaux. Les têtes livides des cochers, à l'autre bout des rênes, malgré la borne imminente, se levèrent pour apercevoir la cause qui détournait d'eux l'attention de Byzance. Ils connurent Sophia...

Une roue blanche frôla la borne, éclata. Le conducteur passa, comme une javeline de barbare, par-dessus le quadrige ruant à terre entre les traits

rompus, les crinières mêlées, les croupes ruisselantes. Et successivement, l'essor des cinq attelages culbuta dans l'amas des bêtes. Une vague de coursiers, de chars blancs et d'hommes projetés éclaboussa de rouge la pointe de l'Epine, les souliers en toile d'or de Sophia, qui gardait les couronnes hautes, à la cime de ses bras pâles... hors l'atteinte des vaincus.

Byzance et l'empereur hurlaient. Un nuage accouru voila d'ombre le cri de la foule, l'arcnc blonde, l'Epine et ses statues d'athlètes, ses encens fumants de trépied en trépied, parmi les pinacles de cuivre poli, les mats écartâtes mettant au ciel l'ondulation douce des banderoles, sinople et azur.

Sopliia devint célèbre dans Ijyzancc.

Ce n'était point qu'on la trouvât bello si on la comparait à la concubine de rempereur Michel, Eudocie Lugerina. De celle-ci, elle ne possédait pas les yeux fauves, le teint lumineux, ni la poitrine pesante, sur une stature svelte. Sophia n'égalait pas encore réponse légitime de Michel, Eudocie, fille de Di'capolilos, semblable au cierge doré des grandes tètes. Mais, depuis que les quadriges s'étaient

lOG BASILE ET SO PRIA

écrasés au coin de la borne dans l'Hippodrome, parce que le coureur de tête avait voulu la voir, chacun vantait ses bras de nacre, sa chevelure de feu, les fosses ardentes de ses yeux noirs et le roulis de ses hanches.

Quand, revêtue de la livrée des Bleus, Michel daignait lui-même, pour les applaudissements des évêques et des stratèges, faire galoper les attelages impériaux autour de l'Epine, il affectait de tourner au large, loin de la jeteuse de couronnes debout entre les jambes en bronze de saint Christophe. Cela faisait rire le peuple comme si la mer eût bramé en se retirant par les galets menus.

Bientôt, elle régna dans l'Hippodrome. Avec Basile, elle commanda les cohortes de cochers ; elle pacifia les querelles entre verts et bleus ; elle marqua la tâche des hérauts, des crieurs, des tibicinaires. Absorbé par la surveillance des comptables, Théophilitzès, ordonnateur des courses, se satisfit d'une aide active.

Parce qu'il avait contraint un lutteur d'Ibérie à vomir rouge dans l'arène, Basile n'attirait plus les railleries ni les colères des marchands. Ils redoutaient sa violence. Vers Sophia, ils employaient leur faconde, disant :

— Sœur du Macédonien, souhaite l'agrafe de jade que voici. Elle t'appartient. Apprends que

l'étalon i07

trois n^fs arrivées d'Ethiopie dans le port rogorgoiil de grains odorants. Tu peux le dire au préfet des écuries. Ses chevaux, à le manger, n'auront pas chance de prendre le souffle court ou la colique marine. Mes navires ancrent vers le palais Bucoléon, à gauche en venant de la taverne des Sarmates. Il peut envoyer un émissaire.

— Ecoute, colombe de Patras, jeteuse de couronnes, perdition des hommes : le maître prend il livraison du lot de mors? Tu lui as dit qu'ils étaient d'airain et de fer battus ensemble? Oui, il les prend ? Alors mon esclave te portera le rouleau d'hyacinthe... Donne que je te baise le doigt, pour la chance...

— Sophia, je t'apporte la petite buire de vermeil. Vois les ciselures et l'art du polisseur. Hier, Théophilitzès m'a compté la somme pour les jarres de vin. Les palefreniers ne se plaindront pas du liquide.

— Moi, fille d'Arsace, je te confie les roues en bois de cèdre. Je vais acquérir de pillards cappadociens (ne le crie pas à tous) cent charges chamelières de cuir tanné à Pessinonte, pour les brides. Voilà ce qu'il faut aux Bleus afin de gagner tes couronnes. Qu'ils m'achalandent ! Tu porteras les plus hauts souliers de Byzance, taillés à ta pointure avec une turquoise sur la place de chaque orteil ; à

moins que tu ne profères m'épouser et compter, au lit, les verrues de mon ventre... Ne frappe pas un vieillard, enfant généreuse..., ne frappe pas...

Ainsi, vers le soir, ils l'entouraient, donateurs insinuants. Basile ne lui disputa point leurs cadeaux ni leur docilité. Même il prit coutume d'accueillir, et de mener à Théophilitzès ceux-là seuls qu'elle favorisait. Il chassa les autres. Son dessein semblait vouloir qu'elle gagnât toute Fimportance.

Heureuse, Sophia vécut ainsi, d'heure en heure, plus riche. Dans le cirque vide, elle aima traîner ses robes pourpres et jaunes, ratissant le sable avec les cabochons des franges. Souvent, après le repas, elle montait entre les jambes de saint Christophe pour tresser les couronnes de blancs œillets et d'asphodèles, en chantant. Elle espérait alors l'amour, et s'étirait, et grattait les cheveux de sa nuque contre le bronze des mollets colossaux. Mais Basile veillait à ce qu'elle demeurât vierge. Nul ne l'approchait plusieurs fois sans qu'il vînt guetter le galant. Elle se résigna. Elle se flairait les aisselles. Sous l'écharpe, elle se pesait les mamelles.

Or, il advint qu'on amena jusque les écuries un étalon fauve offert en cadeau à l'empereur par lo. stratège des Galates Buccélariens. Michel exi-

geait qu'il courût au cirque, comme bète de timon. (Quelques heures après, lui-même se fit annoncer en hâte. Il avait encore la bouche grasse, à cause du repas inachevé dans l'impatience de revoir l'animal. De sa place habituelle, Sophia le vit se démener par l'arène. Brusque, les boucles envolées, il agitait ses manches violettes. Il injuria les valets incapables de maintenir le cheval qui ruait fort. Désireux d'explorer la mâchoire afin d'en connaître Fâge, Michel tenta vainement d'atteindre le chanfrein. L'anxieux Théophilitzès retroussait sa robe, et tâchait de courir, malgré son âge, sa myopie, pour rattraper la longe traînant à terre. L'empereur s'exaspéra. Joufllii, imberbe, il rougissait, hurlait, sautait sur ses maigres jambes de dix-huit ans, couvertes, jusqu'aux genoux nus, de hautes bottines écarlalos et lacées de vert. Autour de lui iïottait sa tunique noircie de taches récentes, et battait le tissu doré de son court manteau.

L'animal ne cessa de bondir. Au fond des naseaux retroussés, on aperçut le sang. En choquant son cou, les billes de bois bleu attachées dans la crinière Fénervaient aussi. Ni leur habitude des bêtes, ni leur courage, n'engagèrent les palefreniers à le saisir. Roux, bruni de sueur, blanchi d'écume, il se cabrait sur le ressort amassé

des muscles. Il détendait sa croupe, il sautait en hauteur, entraînant une grappe d'hommes agriffés aux pendeloques de la têtière.

Sophia s'émerveillait de cette force. Accroupie sous le ventre du saint, parmi les fleurs des couronnes entreprises, elle aspirait l'odeur du poil humide, de la transpiration des hommes. Car, en se débattant, l'étalon se rapprochait de TEpine el de la borne. Ayant jailli comme une vague entre les efforts des bras tendus, il retomba, se roula. Les serviteurs des écuries s'éparpillèrent, projetés au loin, et s'aplatirent sur le sable, les mains en sang... Le cheval aussitôt relevé s'élança le long de l'Épine. Derrière ses sabots, la terre rejaillit jusqu'aux trépieds de la digue, jusqu'aux statues saintes, jusqu'aux mâts rouges, jusqu'aux pinacles de cuivre. Sophia suivit la course. A l'autre pointe de la longue maçonnerie, il contourna la statue de la Très Illuminante Pureté ; mais un nègre, caché là, bondit sur la longe traînante. Un instant l'homme fut comme un marron d'Inde roulé dans la poussière, puis debout, tirant, faisant des enjambées immenses. Alors tous coururent aussi. En plein soleil, la crinière flamboyait.

Ensuite Sophia ne vit plus rien. Le fugitif et ceux de la poursuite longeaient l'autre face de

l'étalon m

l'Epine. La vierge se déplaça. L'empereur épongeait ses boucles défrisées. Théophilitzès, plus pâle que les poils blancs de sa tête, six Ethiopiens ruisselants de sueur, les gardes roides dans leurs cuirasses peintes et sous les casques bas de cuiviv fourbi, tout ce monde, avec encore une petite fille joyeuse, contournèrent la borne afin de voir revenir le cheval.

A ce moment, par une poterne ouverte cntro les pilastres de la loge impériale, parut Eudocie Lugerina.

— Je t'adore. Rayon du Christ, cria-t-elle de loin, OEil de Dieu !... Me voici selon tes ordres; et elle se prosternait dans une robe de clarté lunaire.

— Approche! dit Michel.

Tous l'appelèrent. Ils craignaient que le galop de l'étalon ne foulât sa tête, si elle restait ainsi dans le milieu de la piste. Elle glissa, plus rapide. Elle aperçut Sophia. Elles se regardèrent, l'une cl Vautre, amusées, jusqu'à ce que, les cris de la poursuite se rapprochant, Théophilitzès conseillât, pour se garer, de gravir les marches aux pieds du saint Christophe.

L'étroitesse de l'espace les serra. Les Ethiopiens occupèrent les cinq degrés. Sophia, s'écrasant contre les jambes en bronze du colosse, n'évita

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point lo saciilôg'o de loiiclicr à la personne impériale. Michel s'en aperçut ; il rit, vanta la douceur de la chair, s'adossa contre elle, tandis qu'il attirait en sa poitrine Eudocie Lugcrina :

— Macédonienne, ne crains pas le sacrilège. l^nlre le pain tendre de ta poitrine et le vin onctueux du corps Lugérinien, je suis comme, à la communion, Christos sous les deux espèces...

11 rit de nouveau. 11 sentait le bouc. Il fit mal à Sophia, par jeu, en la pénétrant de son dos. Alors les parfums, mêlés à l'odeur de transpiration, la troublèrent. Elle tressaillit... elle eût voulu fermer les yeux.

Dans un filet tendu par les Ethiopiens, l'étalon se rua, d'un galop sourd, trébucha, roula comme une vague rousse, avec les mailles et les nègres. Une nuée d'hommes accourut ; ils saisirent la longe, ils lui passèrent une bride. Michel criait des ordres. Fourbus, ceux de la poursuite pantelaient, le ventre dans le sable.

L'étalon se releva. Il frémissait de ses jambes fines. Les ondes des frissons émouvaient son poil balafré d'écume. Il bondit encore...

— Lumière de Christos, dit Théophilitzès. J'ai ici le frère de cette Macédonienne. II est expert dans l'art de dompter les chevaux... C'est un homme fort.

— S'il est aussi fort qu clic a la peau cliuuJc... envoie-le chercher, répondit l'Empereur...

Basile vint. Il s'approcha de Tanimal en sifflant bas; et mit une main sur la bride. Attentifs, les Ethiopiens tenaient la longe, à six, de loin. Son geste leur commanda de lâcher. Ils n'osèrent. Basile répéta le geste :

— Graines stériles, hurla l'empereur, lâchez donc ; on va voir comment se brisent des os macédoniens 1

Ils posèrent la longe sur le sable afin de la ressaisir, à la première ruade

Basile parut très large d'épaules en sa tunique de cuir blanc, serrée par une ceinture de fils d'airain.

— C'est ton frère? murmura la voix admirative d'Eudocie.

— Mon frère.

— Oh!...

Le silence était absolu. Basile empoigna de sa dextre l'oreille du cheval, qui, surplace, piétina, renifla, encensa. Une terreur envahit le feu de l'œil. Sans effort, Basile sauta sur l'échiné rousse, puis, lâchant l'oreille, il obligea sa monture aune série de voltes difficiles.

— Maintenant, Lumière du Christ, tu peux enfourcher la bète, dit Théophilitzès. Elle obéira comme un petit chien docile.

Il en fut ainsi. Michel accomplit deux fois le tour de l'arène, d'abord au trot, ensuite au pas. Menu et malingre, au haut du grand cheval roux, il prit soudain une ;iltilude impériale. Il redressait la tête joufflue, autour de laquelle pendillaient les boucles molles. Sans se retourner, il sortit de l'arène, magnitique. Les gardes trottaient en arrière.

Eudocie Lugerina dit à Basile :

— Comment as-tu appris à devenir fort et si habile?

— Dans les guerres.

— Ah !... ta sœur est belle aussi.

— Oui.

— Il faudra venir, quelque jour, tous deux dans ma maison...

On amenait sa litière Elle y monta, s'étendit. Les rideaux jaunes retombèrent, et les eunuques emportèrent leur long fardeau de bois courbé. Les jari'ets soulevaient les pans de leurs robes à rayures.

Alors, Sophia entendit la clameur du peuple au dehors. Surprise, elle escalada les gradins intérieurs de l'hippodrome ; elle monta sur le portique d'Occident, elle s'appuya contre le mât doré, par peur du vertige, au milieu du ciel. Blanche et blonde, Byzance s'élirait jusqu'à l'azur du golfe.

?ni,s la viorge, dans la voie, grouillait le peuple romain. Les voiles multicolores dos feni mes s'envolaient do leurs coifïures, à tous les

balcons de bois. La rumeur grandit. Des fenêtres, les esclaves déroulaient les étoffes précieuses qui tombaient jusqu'au sol. Les cas;^ues de cuivre en ligne, et les feux dos lances éblouissaient. Les

cataphractaires vêtus d'armures lumineuses chevauchaient dans un scintillement. Comme des scarabées de rubis, d'émeraudes et d'or, les hérauts • avançaient en cadence. La riimour émut l'ànie de Sophia. Ensuite vinrent les tibicinaires criant au Théos par vingt clairons d'argent, la gloire du Maître... Une file de chameaux effrayés causa du remous dans les flaques de foule sombre.

A l'ombre du dais écarlate, au milieu des enseignes dressées, des aigles d'argent aux vastes ailes ouvertes sur le haut des hampes, chevauchait l'aulocrator, vers qui s'évertuait la clameur fervente de la ville.

■ Le poing à la hanche, les mèches immobiles autour de sa figure joufflue, il dominait Fétalon fauve sur lequel on avait jeté une housse d'orfroi.

L'homme et la bête formaient un seul dieu.

Alors, la vierge tomba sur les genoux, et versant sa voix vers l'acclamation de vingt mille bouches, elle répéta, les veines gonflées...

« Rayon du Christ! Lumière de Dieu, Empereur des Romains! »

Ivre d'adoration, elle flairait, en même temps, l'odeur de mâle laissée par lui en la robe pourpre et jaune.

Hermotime avait la pln- '"^ ; cidité sournoise du Ras-

cien. Par-dessus la tunique écarlate, il portait en sautoir une écharpe verte et bleue, nuances propres aux ondes de l'Istcr. Il revendiquait le droit de percevoir le péage que les bateliers du fleuve acquittent. Avant qu'elle ne fût dépossédée, un pareil droit appartenait à sa famille sur le domaine que ces eaux bornaient vers le septentrion. Parmi son mince bagag:e, le capitaine Hermotime gardait un sceptre en forme de trident, et une couronne de fer antique, emblèmes héréditaires de la souveraineté perdue lors des conflits de sa race avec

les [Jiinces des Croules. Souvent il montrait à Sopliia, entre les pointes incurves de la couronne, deux toutes tordues par les coups de l'ennemi. Car il avait coutume de la coifTer, avant le combat, outre le casque. Hommage au pays des nobles ancêtres, Son mot de ralliement était « Raxi ! » dans le fort des bagarres. Les soldats lui donnaient ce surnom populaire chez les gens d'armes. Un peu jaloux, Egômène se moquait de pareilles prétentions en cirant avec la salive les pointes de ses longues moustaches noires, courrouçait ainsi le capitaine Philothée. Sourd, celui-ci réglait ses allures selon celles d'Hermotime. A sa suite, il roulait sur deux mollets torses; tels ces chiens varangs fidèles à leurs maîtres, et qui vont, les crocs hors des babines.

Certain jour, Egômcne arriva dans la boutique d'Euphrosyne, le rire à l'air. Derrière lui, Hermotime et Philothée se bousculaient en joie. Ils apportaient à Sophia un perroquet gris, mais dont la tête, le dessous des ailes et la queue ressemblaient au feu, par la couleur. Les trois héros l'avaient eu de ([uelque marin protégé, grâce à leurs cimeterres, contre les gardiens du port qui voulaient le conduire à FErgastule, en punition d'un larcin. Euphrosyne et Sophia ne se lassèrent point d'admirer la bête. Mais la plus précieuse de ses vertus était

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