JEAN LOMBART
EVOCATEUR DE BYZANCE
DAMELIS
'( Introduis l'homme '|ue tu verras gisant à la porte : c est un empereur ! »
Le moine s'éveillait en sa couchette. Il crut d'abord que le froid de la première aube lui donnait du cauchemar. Sous l'altitude de l'église vide, les lueurs allaient mourir dans les lampions pendus au centre des couronnes d'or. Aucune vie ne se décela pour l'investigation de son regard, sauf la lumière des mosaïques appliquées sur les anciennes images saintes, à l'ordre des empereurs iconoclastes.
Le frère-gardien referma ses yeux pieux ; il adora la bénédiction du matin. Mais un souffle âpre sifflait de nouveau contre son visage. Les paupières levées, il n'aperçut rien d'une évidence corporelle, entre les perspectives bleuâtres et les piliers. Grosse comme une tète sarrasine, l'agate monstrueuse surmontait une fine colonne torse en jaspe vert devant le seuil de l'ambon, encore voilé d'ombres nocturnes. De cette pierre, la même voix du vent cria, parut-il, pour la seconde fois : « Introduis l'homme que tu verras gisant à la porte : c'est un empereur! »
Il n'aperçut rien aux étroites fenêtres fendues dans la maçonnerie des coupoles, mais crut entendre ronfler derrière la porte. Il se leva et fut tirer les lourds verrous de l'huis. Le battant écarlate laissa passer la fraîcheur du malin ; le moine vit effectivement un pauvre soldat endormi.
Une cicatrice récente, encore rosâtre, marquait la peine de sa vie par une grosse ride à travers le front, la tempe et la joue. En se courbant, la blessure gardait la lèvre ouverte sur les dents à nu. D ^^ haillons couleur de boue entortillaient ses membres vigoureux. Il avait des chaussures faites de bois et de cordes, un pectoral aux lames do cuivre oxydées. Le casque, troué en maints endroits, soutenait sa main velue dont les poils frissonnèrent à la bise.
— Mon frère ! appelait le moine.
L'homme, brusquement, se dressa, les yeux et le corps en défense. Il ramassa le glaive...
— Mon frère ! Il ne faut rien craindre. Celte église jouit du privilège d'asile. Entre.
L'homme se rassura quand , la porte grande ouverte, il eut reconnu la nef déserte. Dès l'invitation du moine, il s'étendit sur la couchette d'algues marines et retomba presque aussitôt dans un sommeil profond. Au réveil, il trouva des confitures de gingembre, une salade de céleri et de raves, du foie de bœuf et des olives, arrangés en un plateau de bois. Le plein jour dorait les mosaïques unies. Pendu à une grosse corde, le moine semait sur Byzance les sons de l'angelus.
— Pourquoi, demanda le mangeur en interrompant son repas, m'accueilles-tu si bien, moine? Penses-tu m'arracher à la croyance des Pauliciens moyennant deux drachmes, ou m'enrôler ici pour jouer le rôle du manichéen apostat, qu'on montre au peuple, vers la péroraison des homélies?
— Non. Dieu m'inspire seulement de t'aimer. Néanmoins, il conviendrait peut-être que je te salue, splendeur des rois, empereur des Romains...
— Empereur ! moi ! Alors demande au patrice Bardas, frère de notre Despoina, s'il veut lui conseiller de mettre à mort Théophile, puis de raser
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la tête de son fils Michel, le futur Auguste, et de l'envoyer grandir au fond d'un cloître pour me céder, avec le trône, Farbre d'or oii chantent, entre les feuilles de pierreries, les voix mécaniques des oiseaux émaillés.
Le rire du soldat retentit jusqu'au fond des nefs. De là, l'échoie renvoya par l'enfilade des colonnes de porphyre.
— Après tout, si La Pureté le veut, je pourrais bien devenir aussi, patrice, au moins logothète. Les Arsacides, mes ancêtres, comptèrent parmi les ancêtres de Bardas, de notre impératrice Théodora. Seulement, je suis de la branche macédonienne, la pauvre ; et l'on m'a laissé prendre en otage par les Bulgares. Mais je m'ennuyais là. On ne vend pas de concombres chez eux, ni de vin fort. Et je ne pouvais monter à cheval. A quelques compagnons solides, nous avons brisé les ferrures des palissades ; puis nous sommes revenus vers le milliaire d'or, à reculons, face aux Bulgares. Vois, c'est l'aile d'un sabre courbe qui m'effleura la figure en passant. Aujourd'hui, je ris à droite avec six dents de plus qu'à gauche. Tu n'as plus d'olives ?
— Ecoute, mon frère. Tu descendras jusqu'au Péloponèse... Va devant toi, parla voie impériale. Je ie prèlerai un bourdon et la médaille de Saint- Marc. Avec elle tu dormiras dans les couvents,
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car les frères te donneront de la nourriture. Va jusqu'à ce que les lilles des fontaines te disent : « Ici est Patras. » Alors tu traverseras la cité ; et, après les murailles de la ville, si tu continues ia route, tu trouveras un màt bleu avec une inscription et une banderole. Et l'inscription signifie : Sous ces firjiàcrs se perpétue le repos de Damélis, veuve et matrone. Tu demanderas l'hospitalitd pour l'amour de Cliristos, en échange de la métlaillo. Damélis adoucira les heures de celui qui viendra de la part du Théos.
— Je m'appelle Basile. Quand tu réclameras un bras fort et une journée d'audace...
— Et moi Johannès, quand il le faudra des prières...
Déjà les catéchumènes entraient, dans leur tunique de toile sans couture apparente.
Le soldat prit la médaille et le bourdon, laissa le casque et le glaive. Aux côtés de son pas alerte les maisons blanches des faubourgs se succédèrent, avec leurs balcons de bois, abrités de vélums pourpres, verts, jaunes. Les maraîchers poussèrent ânes et chameaux en essayant de vendre aux servantes leurs légumes. Et le bruit s'accrut du cri des marchands d'eau. Les teinturiers vidèrent leurs cuves dans la rue. Byzancc acheva de s'éveiller. A tous les campaniles les cloches son-
nèrent. Gras et glabre, un eunuque du palais mena sa mule blanche, et le velours violâtrc de la housse traînait dans la fange.
Après les portes et le poste des Varangs blonds, énormes, armés d'épées hautes, Basile ne marcha plus que vers son but. Il répétait : « Damclis ! Damélis ! » heureux de ses espoirs en ce nom. Et ce fut un long voyage, entre les champs fleuris, par les routes à grandes dalles. Souvent les sonnailles du fouet agité de loin par un messager de l'empereur le forcèrent de se garer contre le talus. L'étalon blanc filait au galop entre les charrettes respectueusement arrêtées et les cavaliers au pas laissant la voie libre. Par la poussière on voyait disparaître l'homme en capuce rouge à glands d'or. On rêvait aux ordres de guerre, de justice, de disgrâce et de fortune qu'il portait dans la sacoche, pour ceux qui commandent les thèmes, les armées. Le bruit des meules broyant le grain annonçait les villages. Au soir, les cloches des couvents appelaient le pèlerin ; et il franchissait leurs murs clairs, la médaille aux doigts.
Plus tard il connut aussi les bois de platanes, des pays rocheux, une mer de soie lointaine, la chanson des soldats en route, et celle des vétérans, juchés, à deux ou trois, sur la bosse d'un dromadaire, pour dire des refrains barbares aux rustres accou-
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rus dans leurs souquenilles brodées de laines diverses.
Un midi, comme il regardait les créneaux d'une porte, le vieillard qui décortiquait une pastèque, annonça : « Ici est Patras ! » Basile traversa la cité perdue dans les touffes de ses jardins, il reconnut le mât bleu, la banderole et la devise ; il tendit la médaille à une jeune fille qui arrosait les plates-bandes.
Elle le conduisit vers la maison, sans se retourner. Il admira ses hautes et fortes jambes à travers l'étoffe plaquée par le vent, et son dos creux, et les courtes boucles de ses cheveux pâles. Mais Damélis lui parut plus belle sous la robe à plis bleus gonflée par sa poitrine de mère, et dans la majesté du manteau...
— Ah ! je comprends, dit-elle tout de suite, je comprends pourquoi Johannès t'envoie jusqu'ici, car tu es l'image même d'Alexis, et tu portes la même blessure ! Sois la bienvenue, figure de mon Alexis ! Christos, par l'intercession de Johannès, me l'avait promis ! Tu reviens à moi. Versez l'eau dans l'aiguière, vous... et préparez les parfums du bain. Voici vivant l'époux de mes jeunes fêtes, malgré l'arrêt de la mort.
Et Basile vécut là très heureusement, car Damélis, après sept années de veuvage, l'aima de toute
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sa grande bouche charnue, de ses yeux puissants, de ses bras doux, de souvenirs fougueux. Il dormait dans la chevelure fauve et sur les larges seins odorants. Il vidait une coupe précieuse. Il voyait des oreilles admiratives pour entendre le récit de ses exploits.
Autour de lui, les pierres des murailles restaient si polies qu'elles ressemblaient au byssus et à la pourpre des vêtements. Au pourtour des fenêtres émaillé d'or mat, serpentaient des branches de vigne d'or, chargées de grappes brillantes.
Damélis, accoudée contre la surface de la table d'argent, lui conta son enfance, ses amours ferventes avec Alexis qui, parti sur une nef, était revenu marqué de la blessure même dont s honorait Basile. En un autre voyage, lors des tempêtes d'équinoxe, le navire ayant disparu, la veuve avait entrepris un pèlerinage vers la Sainte-Sagesse, pour supplier Ghristos de lui rendre l'époux. Contre une donation de vases sacrées, Johanncs avait promis la réalisation du vœu, au bout de sept ans.
— Oui, oui, tu seras empereur, miracle du Théos... répétait la matrone, aux larges flancs. Ne nous marions pas... Tu es Alexis... mon Alexis. Jamais ton navire ne sombra dans la mer, et jamais tu ne fus une épave léchée par l'é-
DAMÉLIS il
ciime, ni happée par les poissons voraces... Je t'aime, je t'aime... comme lui.
Telle fut la première phase de la fortune de Basile. Il se fortifiait pour l'empire, en mangeant, couché sur un lit, devant les jets d'oau qui grimpaient dans l'air depuis les parterres de narcisses et de violettes.
Et il s'émerveillait du service rendu par sa figure à l'Eglise, dont il réalisait merveilleusement, pour Damélis et les citoyens de Palras, une prédiction téméraire.
'^'" - Damclis se tenait d'ordi-
naire Il rinlcrieur d'une cliambre hante construite en forme ùc' croix. Quand brillaient les rayons solaires, Ter partout mis aux murailles renvoyait sur les visages une clarté miraculeuse. En sorte que son amant, Basile, lui paraissait davantage la transfiguration de l'époux défunt. Plusieurs saisons durant, il conta ses peines, les hasards des combats et les coutumes des Bulgares. Elle savait les fables de Bagdad, apprises de son mari quand il trafiquait sur des nefs marchandes, et les malheurs de Sinbad, le marin, et le mystère du
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Cap d'aimant qui attire de loin les ferrures des vaisseaux, les clous, jusqu'à ce que les planches se disjoignent, emportées par les vagues, jusqu'à ce que les hommes, enlevés dans leurs armures, viennent se coller, pour toujours, contre le flanc du mont.
Aux fenêtres, Basile découvrait, comme un tapis de neige, toute cette province du diocèse de Macédoine, étendue entre le golfe de Patras et le mont Erymanthe . Sur la mer d'Ionie , les galères rouges couraient selon l'allure de longs insectes rapides ; et l'on embrassait le golfe bleu, et la côte adverse couleur d'améthyste ; tant la tour, carrée par la base, octogone du faîte, dominait, en altitude, la configuration du pays.
Vers la maison, les fleurs des lauriers le rendaient plus rose, et le feuillage des cèdres plus vert. Les routes y convergeaient. Les ruisseaux se hâtaient dans la direction du golfe. Ainsi semblait-il qu'avec les chemins et les eaux, la conlrée entière affluât aux jardins de Damélis. Des pies jacassaient dans les charmilles rectilignes, ou butinaient entre les parterres de roses, ou se pavanaient en ailes blanches et noires devant les socles des statues. Sablées de rouge et de vert, les sentes menaient à des bocages arrangés en arcades, par l'art de savants horticulteurs. Les labyrinthes
contournaient des coteaux. Sous l'émail des tulipes, des marguerites, des renoncules, les pelouses s'étalaient, bleuies parles poussières d'eaux envolées des bassins, et où se jouaient les diaprures de rarc-en-ciel.
Basile aima voir les filles parentes de Damélis qui allaient, se tenant par le cou, sous les branches. Elles avaient des chevelures en boucles courtes et pâles, des yeux saillants, de larges hanches sous leurs tuniques enflées par la brise de la mer, des bras forts, des tailles hautes et des jambes vigoureuses. Elles lui offraient des sourires qu'il ne comprenait pas. Naïfs ou pervers ? Leurs robes de gazes dures s'ouvraient à partir du joyau les agrafant au-dessus du genou ; et, aux épaules, cela se retroussait par grands ronds roides, laissant le bras aussi nu que les jambes hàlées au soleil des plages.
Avec la lance, la balle ou le disque, les parentes rivalisaient d'adresse, souvent. Le menton dans les mains, Basile les contemplait courir au long du mur bigarré de pierres différentes et couvert de place en place par de luisantes plaques en cuivre. Ou bien, assises sur les parvis incrustés de sardoines, de cristaux et de jaspes, elles jetaient les cubes d'ivoire, en riant.
Le soir, elles s'accroupissaient dans la chambre
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cruciale près de la pierre sphériqiie plantée au centre et disposée de telle manière que les lueurs des étoiles jointes à la clarté de la lune venaient toujours, par les fenêtres, multiplier leur force lumineuse contre cette rondeur propre à éclairer, dès lors, l'assistance. Ayant déroulé les volumes de musique, elles chantaient ensemble, avec une tristesse puérile, pressées comme des oiseaux frileux sous leurs boucles mélangées, tandis que Damélis excitait de ses mains royales l'àme du psaltérion.
Le jour, Basile les étonna par sa vigueur. Il envoyait des flèches bien plus haut que les trois coupoles surmontant le pavillon du porche. Les lévriers, surpris, aboyaient vers la flèche, l'arc et Tarcher.
Mais les parentes feignirent toujours de ne pas comprendre le grec qu'il parlait. Leur langage se mâtinait de termes arabes, parce que leur enfance s'était finie chez les Sarrasins, oii belle- sœur de Damélis, et captive, leur mère avait reçu les baisers d'un maître mahométan.
Basile les aima sans retour. La nuit, quand Damélis le serrait contre la palpitation de sa chair, il murmurait en fermant les yeux : « Aglaïs et ta bouche dure à la place de cette molle bouche abîmée par de vieilles amours; ô Aglaïs!...
Théoctista, et ta jambe nerveuse à la place de cette pauvre étreinte relâchée par l'abus du plaisir conjugal! ô Théoctista!... A toi, Pulchérie, ce jet de vie et cette crispation de mes bras robustes pour que passent au noir d'abîme tes clairs yeux pers, Pulchérie ! ... Et toi, Hiéroclée, fille à la marche harmonieuse comme un son de ci tôle, que ne vibres-tu des fibres de tes jeunes flancs sous mon sanglot, plutôt que cette matrone blette et soufflante, déjà tout en sueur. Car j'ai vu, Hiéroclée, sous la transparence de ta robe ; et j'imagine que je presse ton sein, non celui de la veuve. Ah ! puisses-tu, sur ta couche de vierge, regretter à cet instant l'hommage de mon désir que ta pudeur écarte, Hiéroclée, et saisir les coussins que tu baiseras dans ta fièvre vaine, Hiéroclée !... »
— A quoi penses-tu, Basile... parle vite...
— A la douceur de ta chair, Damélis, où j'enfonce comme l'abeille dans un rayon de miel...
— Menteur... Tu prononçais un nom de fille... c'était une autre que tu aimais à travers ma chair...
— Tu aimes bien ton époux à travers ma barbe, quand ta langue glisse dans la blessure de ma joue.
— Tu nommais Aglaïs, Pulchérie, Théoctista, Hiéroclée...
— Puisque j'en nommais tant, sois contente...
Si j'en avais nommé une seule, je comprendrais le reproche... mais je les retrouve toutes, en tes beautés!
— Lève-toi... Va-t'en...
— Tu me rappellerais, Damélis !...
— Non.
— Écoute... Tu t'es méprise. Je composais un poème iambique.
— Ah ! ah !
— Par le cœur de La Pureté...
— Dis-le donc, ton poème... dis-le, dis-le. Chez les Bulgares, pendant sa captivité, les
heures avaient donné du loisir pour le développement de sa rhétorique ; Basile improvisa ;
Si, contre le ciel sacré, S'étaient figés tous les baisers,
0 Damélis !
Que se livrèrent nos bouches chaudes, On verrait, lorsque descend le soleil,
0 Aglaïs !
Sur la mer changeante de Patras, Le ciel, comme la queue même d'un paon rouge,
0 Théoctista!
Car nos baisers auraient marqué l'étendue De tant d'ocellures innombrables,
0 Damélis !
Que l'astre ne tomberait plus uni.
Mais tel que la queue radieuse d'un paon,
G Hiéroclée !
Vers la mer changeante de Patras.
Il avait lestement improvisé les strophes ; et Damélis crut au mensonge. Cette passion liltéraire l'émut au point que des larmes roulèrent dans le fleuve de sa chevelure noire.
Dès lors, Basile sut garder l'amour de la veuve. Il composait des iambes dans l'ivresse des repas, pour les lui dire, la nuit, quand un nuage de souci obscurcissait le front de l'inlassable amante. Et, de la sorte, il passa des saisons heureuses. Même elle l'adopta, bien qu'il comptât plus de vingl-huil ans, puis fit venir dans sa belle demeure de Patras une petite sœur qu'il avait au couvent. Elle se nommait Sophia.
On attendit que les cheveux lui fussent repoussés. Damélis lui donna des robes de gaze dure, des cubes d'ivoire, des boucles de rubis, des manteaux de velours clair. L'enfant joua parmi les parentes. Pressée entre elles, oiseaux frileux, sous leurs boucles mélangées, elle chantait avec une tristesse puérile, devant les volumes de musique.
La vie coulait, murmurant comme une fontaine d'eau claire et paisible.
Parfois, les voyageurs annonçaient les nouvelles. D'un émir qui, vers son lieu de relégation, voyageait, captif, sous la garde de cavaliers francs, on sut, le même jour, comment le calife Motassem avait pris Amoricum, en Phrygie, incendié la villci
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massacré les chrétiens, et comment Tempereur Théophile venait d'en mourir, à cause du grand chagrin ressenti pour cela. Refusant toute nourriture depuis le désastre, il n'avait bu que de l'eau déneige; et la dysenterie l'avait vidé de toute force. A l'agonie, il avait donné l'ordre qu'on tranchât la tète de Théophobe, le traître récemment emprisonné. Alors Théophile trépassa, disant : « Ainsi, je ne serai plus Théophile, ni toi Théophobe. »
L'émir énonçait en langage fleuri ces nouvelles. De ses riches vêtements, les pillards ne lui avaient laissé qu'une pelisse de castor, à franges de perles. Dessous, il était nu... Gela faisait beaucoup rire ses gardiens francs, qui s'attardaient à boire autour du puits. Les parentes s'étonnaient de l'émir, des chevelures jaunes des cavaliers, de leurs sayons de cuir.
— La Paphlagonienne va rétablir les images maintenant, annonça Damélis, et nous aurons encore des guerres intérieures.
— Non, répondit l'émir, car l'empereur Théophile lui a fait jurer par de terribles serments que s'il mourait avant que Michel fût en âge de gouverner, l'impératrice ne déposséderait pas le patriarche Jean, ni ne rétablirait les idoles.
— Au couvent, affirmait Sophia, les religieuses nous répétaient la prédiction d'une sorcière à la naissance de Michel : il fera gratter les mosaïques
fixées devant les fresques anciennes où l'on voyait la vie des saints...
Une sorcière!' (il lliéruciée.
Une Tlirace, peut-ôlre? inlcrrogeail Aglaïs.
Ou une de ces Paulicicnnes, lu sais, qui
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rompent les croix pour composer des remèdes abominables...
Mais les Francs, ennuyés de ces bavardages, rappelèrent l'émir, le hissèrent sur le cheval. L'escorte galopa dans la poussière de la route.
— Damélis, dit Basile, je sens que mon destin changera quand la première figure de Christos reparaîtra sur les murs de La Sainte-Sagesse... Tu cesseras de m'aimer alors.
Elle l'entoura de ses bras doux comme pour le prémunir contre l'attirance du sort; et la vie continua de luire, malgré les pies qui jacassaient dans les charmilles rectilignes des jardins.
Mais il disait cela parce qu'il prévoyait les dissensions qui suivraient le rétablissement des images. Alors quelque chose serait à prendre pour les audacieux.
Il retournerait à Byzance vers ce temps-là.
Lorsque Sij|juia alleignit le printemps de Ir. seizième année, Basile pensa donc la condiiirft dans Gonstantinople. On y trouve toujours un ambitieux barbare, un Yarang, un Bulgare, un stratège paulicien, écartés de la cour impériale par l'indignité de la naissance ou de l'hérésie, et en quête d'une épouse noble, sous les auspices de qui l'on pourrait se faire admettre dans la suite discrète, soit du Protovestiaire, soit du Cunicleios, détenteur de l'encre rouge propre à la signature de décret. Ainsi l'on se pousse vers les faveurs, l'on obtient le gouvernement des provinces, aux frontières, si l'on sait parler à propos des chevaux engagés dans les courses au cirque, ou disserter convenablement contre les iconoclastes, et le patriarche Jean dont
les zélateurs agitent encore les soldats campés en Bithynie.
Dans Patras, Sophia se fût étiolée, à moins qu'elle n'épousât un cousin de la matrone, l'un de ces marins rugueux dont le teint hâlé rend plus brillantes les broderies d'argent au col de leurs tuniques bleues. Certes, ils sont riches. De Golconde ils rapportent des perles aussi grosses qu'un œil d'Arménienne ; et, pour amuser la compagnie, il les font sauter d'une paume de la main dans l'autre, à travers le rai de soleil pénétrant l'interstice des auvents, au cours des après-midi chaudes.
Avec ceux-là, tour à tour, les parentes de Damélis s'étaient fiancées. Maintenant elles ne chantaient plus ensemble, si graves par leurs figures unies dans leurs boucles mêlées; mais, attentives à la couleur du flot, elles espéraient le retour des galères rouges revenant noircies par les flammes des projectiles en terre qui versent sur les bordages, où ils se rompent, la poix et le soufre allumés.
Sophia ne tenait point non plus à vieillir comme la petite Hiéroclée déjà veuve. Le corps du jeune époux sans tête, taché par les myrrhes des embaumeurs, et porté sur les épaules de ses matelots, venait de lui être remis en un cercueil de bois inconnu. Depuis, la pauvre pleurait, sous les