‹ BasileChapitre 11 sur 21 · AS1LÈ · texte numérisé non relu

AS1LÈ

qu'elle n'aurait pu récuser; il y avait trois jours déjà que la maudite bague était remise à son doigt.

— On vous l'avait donc soustraite?

— Du tout, qui serait venu la cherclier chez moi? personne ne pouvait soupçonner que jVn fusse possesseur.

— Mais alors

— Pardieu ! vous qui êtes si habile à vous persuader des intrigues imaginaires, vous devriez avoir deviné celle-ci. Oui , Bonne de Berry avait retrouvé son anneau de mariage ; mais ce n'était pas le véritable. Le comte Amédée, instruit de la perte, devait nécessairement prévenir la restitution ; c'était d'avance donner un démenti à quiconque eût cherché secrètement à désabuser sa femme et à nier le miracle opéré par la neuvaine. Il s'empressa donc de faire faire un anneau en tout semblable au premier, chez le fournisseur de la couronne , maître Pasquale , le successeur de mon père; j'ai tout appris, mais trop tard, par la sœur de son premier compagnon.

— Oli ! si je pouvais vous croire, dit Basile qui avait à peine osé respirer durant la justification d'Amaury.

— C'est presque une olïense, répondit celuici. Bah ! dans l'état où vous êtes, je puis encore

vous pardonner cela Mais, dites-moi donc,

maître Basile, pour prendre ainsi Taventure, nous avons donc cessé d aimer cette pauvre Bedetta.

— Moi, non, jamais.

— Cependant le cœur semble incliner étranîjement vers Fautre.

— L'autre, répondit-il, Tautre, je ne sais pas!

— Bien, je sais, moi, dit en souriant le vaurien; mais il faut chanter la messe des morts pour cet amour-là , nous la célébrerons ensemble.

— Mais, demanda Basile, Tanneau, le vrai, celui qu'il m'a fallu vous donner, vous l'avez encore? vous me le montrerez, n'est-ce pas? Et tout-à-coup il ajouta : — Vous me le rendrez.

— Et qu'en feriez -vous, imprudent? dit II. l/i

Amaury après un instant de réflexion, en arrêtant sur Basile un regard scrutateur.

— Que vous importe 1 il m'appartient cet anneau, je le veux l

— C'est bien parler, mon maître î vous le voulez, d'accord 1 il ne dépend que de vous de le reconquérir.

— Le reconquérir? répéta Basile.

— • Oh ! non pas à la pointe de la dague, mais en le repéchant dans la Leysse, où je l'ai jeté comme joyau non-seulement inutile, mais encore dangereux à garder.

— Vous avez pu vous en défaire?

— Au profit des poissons, oui, comme je vous l'ai dit, juste au sortir de l'audience que la comtesse venait de m'accorder ; audience, poursuivit-il, durant laquelle j'ai joué, je vous l'assure, un fort sot personnage. Après tout, il n'en pouvait être autrement, puisque c'est à la porte même du château, au moment où j'allais entrer, que je rencontrai la sœur du compagnon joaillier, cette petite qui me mit au fait de la restitu-

UNE FIÎV. 2 I 1

lion. Bonne fille! elle ne voyait dans la ruse de m()nsei(jneur Aniédée que rattcntion délicate d'un mari pour sa femme. La perle d'un anneau de maria[}e est toujours dit-on le présage d'un malheur; or le comte Rouge, respectant les préjugés de Bonne de Berry, n'avait eu, disait la simple enfant, rien de plus pressé que de dissiper les alarmes de la comtesse à l'aide de cette innocente supercherie. Je vous demande quelle étrange figure je faisais, moi qui savais avoir le véritable anneau dans ma ceinture.

— Alors vous avez rebroussé chemin?

— C'eut été peu courtois : on m'attendait; d'ailleurs il est toujours bon de se montrer. A tout hasard j'entrai. Hélas! la première chose que j'aperçus, dès qu'on m'eut introduit, ce fut cette maudite bague. La comtesse étendant gracieusement la main pour m'encourager à avancer vers elle, me la mit presque sous les yeux, comme si jelle avait eu dessein) de me narguer,

— Mais qu'avez-vous pu lui dire.

— En vérité, je n'en sais rien ; j'étais si trou-

blé ! Cependant il se trouva, lorsque je pris congé de notre belle Madame, que j'avais obtenu l'emploi de garde forestier, pour le mari d'une adorable petite brune, à qui je devais bien cette preuve de bon souvenir, en dédommagement des nombreux soucis que je lui ai causés.

Malgré le ton de franchise avec lequel Amaury avait débité ce qui précède, le doute se lisait encore dans les yeux de Basile.

— Voilà, dit l'autre à qui n'échappait pas l'arrière pensée du soupçonneux, un chrétien en qui la foi doit bien tenir, car il faut frapper de rudes coups pour la faire pénétrer ; mais, quand le diable s'en mêlerait, je prétends qu'il me croie. — xAussitôt s'adressant à Basile : — Vous m'avez dit, n'est-ce pas, poursuivit-il, que Thommequi pourrait se flatter d'appartenir, par l'amour, à la comtesse, ne serait plus en droit de se donner 5 une autre? Je le crois comme vous; car cette femme-là, continua-t-il avec un chaleureux enthousiasme auquel se joignait un apparent dépit, si on en était aimé, tiendrait le cœur en si

grande servitude que, malgré soi, on lui serait fidèle... long-temps du moins, ajouta le vaurien en façon de correctif, après une pause.

— EbbienI ensuite, que voulez-vous dire?

— Marchons toujours, vous verrez si je suis libre de disposer de moi.

— Où voulez-vous me conduire ?

— Où mes affaires m'appellent; car enfin je ne puis pas ni'occuper que de vous ; j'ai aussi de grands embarras, moi : vingt familles sur les bras, et pour mon réveil de chaque jour, la perspective d'une fâcheuse visite comme celle que j'ai reçue aujourd'hui ; encore les autres, découragés par l'exemple des premiers, ne voudrontils pas consentir à continuer la partie comme je l'ai arrangée. Je ne puis pas raisonnablement espérer d'armer une moitié de la ville contre l'autre ; d'ailleurs, la guerre civile, on risque gros à Texciter... Au bout du compte, il m'arrivera malheur... une ridicule blessure, par exemple... Si ce n'était que cela encore!., mais on finira par me faire faire un sot mariage , ce

qui est pis.,. Je les connais si bien, toutes ces charmantes qu'on me destine ! — Il soupira piteusement.— Ah ça ! maitre Basile , poursuivit Amaury, j'aieu compassion de vos alarmes imaginaires, plaignez-moi donc un peu à votre tour, carmon malheur estréel. Quellequesoitcelle que le sort me destine, elle a cessé de me plaire, puisque je suis passé à une autre... Ainsi me voilà justement dans la déplorable situation d'un voyageur, fatigué déjà de l'ennui d'une route, que l'on condamnerait à se remettre en marche toujours par le môme chemin... Pardieu ! s'écria-t-il subitement, ils en auront tous menti 1

Au moment où le vaurien disait ceci, entraînant toujours Basile à grands pas, tous deux venaient de dépasser la chapelle des frères mineurs de Saint-François , aujourd'hui Téglise cathédrale de Chambéry. Une jeune fille, charmante blonde de dix-sept à dix-huit ans , sortait de la chapelle; la vue d'Amaury l'effaroucha si fort qu'elle prit sa course.

— C'est Blanche! dit celui-ci. — Blanche

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était bien son nom. — Aussitôt, l'aventureux (Je quitter le bras do son compagnon et de poursuivre la colond)e eilrayéc: il ne tarda pas à l'arrêter dans son vol.

— Amaury, laissez-moi , ma maîtresse me battra!

— Non pas, car je te défendrai.

— Je ne vous aime pas.

— Tu mens.

— Quittez mes mains.

— Impossible, je sais que tu égratignes.

— Quittez-les ou j'appelle à mon secours.

— Je le veux bien. Appelons ensemble.

L'un et Tautre , en même temps, se mirent à

crier; lui gnîment, elle avec grand effroi.

Les cris de la jeune fille et du vaurien ne tardèrent pas à attirer les curieux; parmi ceuxci, Basile n'était pas le moins surpris de cette scène étrange.

— Messieurs les bourgeois , dit Blanclie, tremblante d'indignation, le visage animé par la colère, des larmes dans les veux, et toujours es-

sayant de dégager ses mains, je vous prends tous à témoin que voilà un méchant garçon qui veut me parler d'amour malgré moi.

Une rumeur, peu rassurante pour Amaury, commença à bourdonner.

— Vous oubliez, dit le gars menacé, que j'ai crié plus haut que cette belle enfant ; donc, c'est que j'avais aussi besoin de voire assistance.

L'idée que cet audacieux galant réclamait du renfort pour conter plus aisément fleurette aux mignonnes , était trop bizarre pour faire cesser l'étonnement de l'assemblée, mais elle disj)osa les gens à l'écouter ; et comme la farouche enfant continuait à se plaindre assez bruyamment, une voix lui cria du milieu de la foule :

— Tais-toi donc, petite, qu'on entende ce qu'il a à dire ; nous l'assommerons après.

Amaury salua d un air narquois celui qui Tencourageait de la sorte à parler; et puis, répétant les premières paroles de Blanche aux empressés venus pour la défendre, il dit :

— Messieurs les bour^reois , je vous prends tous à témoin que ce n'est pas seulement d'amour, mais encore de mariage qu'il s'agit entre Blanche Olivette et moi, son poursuivant.

— De mariage? vous ne m'en avez jamais dit un mot.

— Pour que nul n'en doute, et qu'il en soit bruit aujourd'hui même dans la ville, nous allons nous rendre en masse à la sacristie des frères de Saint-François, et commander la messe pour le jour le plus prochain.

Ce n'était plus d'indignation que la jeune fille tremblait , ce n'était plus la colère qui faisait perler des larmes au bout de ses longs cils dorés.

— Une pauvre fille comme moi? disait-elle.

— C'est comme cola que je les aime.

— Un mariage avec vous, est-ce possible?

— En voici les arrhes, lui répondit Amaury en appuyant deux baisers sur ses yeux.

Aux mauvaises dispositions que sa témérité avait provoquées, succéda, comme on se l'ima-

gine d'abord, des intentions beaucoup plus pacifiques; puis, une sorte d'enthousiasme pour le bel épouseur, et c'est au bruit d'un applaudissement général que les deux baisers lurent enlevés.

Blanche , éperdue de surprise , ne croyait pas encore au sérieux de la proposition de mariage que déjà Amaury , suivi de Basile et du plus grand nombre des curieux, l'avait emmenée à la sacristie de l'église des Frères-Mineurs, pris jour pour la cérémonie, et d'avance payé Toffice. Toutes choses parfaitement réglées et bien entendues , le vaurien se tourna vers les assistants pour leur donner rendez-vous au jour dit. Tandis qu'il faisait galamment ses invitations, Blanche s'était glissée hors de la foule, non point afin de se sauver , la gentille blondine était trop heureuse de se voir prise ainsi pour y penser ; elle s'était éloignée à la sourdine, comme nous disons, dans la pieuse intention d'aller faire offrande d'un cierge à la mère du Sauveur. La cire bénie, plantée de sa main au luminaire de

la vierge Marie, Blanche revint auprès d'Amaury.

— Comme on va me gronder à la maison, lui dit-elle, il y a si long-temps que je suis dehors ; et moi qui avais pris par Tégiisc pour abréger mon chemin I

— Sois sans crainte, dit-il ; je ne quitterai pas ma fiancée avant de l'avoir ramenée au logis.

H lui prit le bras , et toujours accompagnés , ils arrivèrent chez la maîtresse brodeuse de la cour, où Blanche Olivette venait, il n'y a pas un mois , de voir finir ses dix ans d'apprentissage.

Nous passerons sous silence la réception qu'on fit au jeune couple si bien escorté, disons seulement que la maîtresse brodeuse, après qu'on lui eût rendu compte du retard qu'avait éprouvé le retour de son apprentie, répliqua en s'adressa nt à Amaury :

— • En vérité, vous faites-là une loyale action; car depuis le premier jour que vous vous êtes attaqué à elle , la petite sotte ne sait plus que pleurer et vous nommer en rêvant.

Amaury s'émerveilla , mais tout bas , d'apprendre combien , en voulant jouer un tour de sa façon aux vengeurs de ses belles délaissées, il avait eu la main heureuse.

La visite terminée, le rendez-vous promis des deux parts pour le lendemain ; l'épouseur et son compagnon eurent encore , en sortant de chez la brodeuse, à traverser un groupe que la nouvelle de Tévénement retenait dans la rue.

— Ami, dit Basile, quand ils purent se parler sans être entendus; vous disiez vrai tantôt, j'ai été coupable envers vous , envers Benedetta , envers une autre encore, par mes soupçons et mon ingratitude. Comment expierai-je mes torts.

— En les oubliant vous-même; croyez-moi , à Favenir tenons-nous-en chacun à la femme qui nous aime ; je commence à croire que la mienne n'aura pas trop à se plaindre de moi. Qu'il en soit désormais autant de la vôtre.

• — Pauvre Benedetta , qu'elle doit souffrir de mon absence.

— Ce mal lui en épargne peut-être un autre

plus danfjereuX encore et môme irréparable.

— Adieu, pardon, merci, je retourne auprès d'elle et pour ne plus la quitter.

— Journée complète ! reprit Amaury ; je vais à Candie avec vous; car, encore, faut-il que je sache comment vous avez pu découvrir le grand mystère du couvent, vous me direz cela en route; etpuis, je prévois que vous seriez fort embarrassé pour expliquer là-bas l'emploi de votre temps ; je suis en bonne veine aujourd'hui; j'ai déjà assez bien débrouillé mes affaires, j'arrangerai encore celle-ci.

Sans doute , Benedetta avait passé une cruelle journée à attendre , à chercher , à appeler son iami. Quand les deux jeunes compagnons arrivèrent à la cabane du bois , ils trouvèrent la pauvre fille tout éplorée ; mais Amaury qui s'é- •tait'ilatté, non sans raison, de calmer toute douleur , -d'arrêter les reproches et de sécher les (armes, n'eut besoin pour ramener la joie dans le cœur et sur le visage de Benedetta que de prononcer ces mots :

— Pouvez-vous en vouloir à Basile de ce qu'il a fait tout exprès un voyage à Chambéry pour me prier à sa noce ? par malheur je m'occupais (le la mienne , de sorte qu'il a bien été forcé de m 'attendre.

— Mais que voulez-vous dire ?

— Demain vous vous mariez à Sainte-Ombre ; nous venons de passer chez le curé, il vous attendra jusqu'à midi. Quanta mon mariage, il ne pourra avoir lieu que d'aujourd'hui en huit jours.

Amaury, en disant ceci, forçait bien un peu la vérité pour faire excuser l'absence de son ami, mais il ne se rendait pas coupable de mensonge : le mariage du novice avec sa compagne venait d'être arrêté, pour le jour suivant, avec le curé du village voisin.

Le lendemain , en effet , Basile et Bcnedetta furent unis dans la chapelle Sainte-Onibre.

Huit jours après, le vaurien conduisait Blaache Olivette à {'autel.

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