LA CULTE. H
— Oui... la vérité, baihulia-l-il, cl presque ù voix hasso.
— Songez, continua la jeune fille, que je suis forcée do croire ce que vous me dites; je ne connais personne au monde qui puisse me prouver que vous m'avez menti; vous seriez bien coupable si votre sincérité n'égalait pas ma confiance ; vous en seriez puni un jour ; oui, comme il y a une justice au ciel.. Basile, si tu me trompes, tu en seras puni.
Elle s'était de beaucoup radoucie en lui parlant; car loin de chercher maintenant à le fuir, ce fut en tournant vers lui son charmant visage, en plaçant ses deux mains sur les épaules de son ami pour mieux le contempler, qu'elle lui dit ces derniers mots. Le dangereux contact qu'il subissait, la fraîcheur enivrante de la douce haleine qui se jouait dans ses cheveux, la puissante attraction du regard qui le caressait, et l'indicible sourire qui mêlait tant d'amour à la menace , agirent sur la raison de Basile pliis rapidement encore que le philtre du supérieur des
fl6' BASILE.
Antonins, et avec plus de force que les parfums du couvent de Sainte-Claire. Enfin, l'image importune qui le poursuivait dans la veille et dans le sommeil s'effaça ; il n'y eut plus rien au monde que Benedetta pour lui, et, dans les bras de celle-ci point ne fut besoin de ruses ni de sortilège pour qu'il retrouvât, plus vive et mieux sentie, l'extase qu'il avait due à l'artifice d'un moine.
Benedetta, à qui une existence nouvelle venait d'être révélée, ne lui demanda plus la cause de ses rêveries et de sa tristesse ; elle crut si bien l'avoir devinée !
— Ami, dit-elle en cachant pudiquement son front sur le sein de Basile , tu savais , toi ! et alors tu souffrais de mon ignorance ; tu craignais mes refus : voilà pourquoi tu étais malheureux; c'est pourquoi tu voulais partir! Et moi, je ne pouvais pas comprendre cela. Ohl mais tu ne penseras plus à me quitter, à présent! Tu ne le peux plus; et puis, comment cette mauvaise idée de nous séparer pourrait-elle te
i.i i.uuii:. I 17
venir encore? noire boiilieur ii ollenstî personne, et maintenant tu n^3 sonllViras plus.
Benedetta, baissant encore la voix coninie si elle eût craint crentendre elle-même le bruit de ses paroles , mais étrei{>nant Basile d'un mouvement eonvulsii, répéta :
— Non, non, tu ne soûl l ri ras plus î Le lendemain, quand les deux adolescents se réveillèrent, ils trouvèrent Calarina couchée sur la litière où, jusqu'alors, Basile avaitdormi. Le {{rave incident de la soirée précédente avait lait oublier à Benedetta, d'ouvrir à la jolie chèvre la porte de la petite chambre voisine qui lui servait d'élable.
LéC complice*
Basile enfln était tout à Benedetta.
Un soir qu'il revenait de la chasse, par le chemin que d'ordinaire il prenait afln que la jeune fille n'eût point à hésiter sur la roule qu'elle devait suivre pour aller droit à la rencontre de son ami, un soir, et comme celui-ci était encore à jurande distance de la maisonnette, il onlendil retentir dans le plus épais du bois, le signal hien connu qui ra\erlissail de l'approche
deBenedetta, 11 hâta le pas, car riiiquiétude le surprit ; il lui semblait que la peur, bien plus que le désir de le revoir, précipitait la marche de sa compagne vers la direction qu'il suivait. Basile faisait erreur, c'était la joie qui poussait son amie à sa rencontre.
— Grande nouvelle ! dit-elle, quand ils lurent assez près l'un de l'autre pour se parler.
— Est-ce mauvaise nouvelle que tu veux dire? lui demanda-t-il vivement.
— Non, heureuse , bien heureuse au contraire.
Hors d'haleine, la jeune fille s'élança, les bras en avant, au cou de Basile, elle s'y suspendit la tête appuyée sur l'épaule du chasseur, sans pouvoir, durant quelques secondes, ajouter un mot à ce qu'elle avait dit : la respiration lui manquait.
Malgré l'assurance de bonheur qu'elle avait mêlée à ses dernière? paroles, Basile resta sous le coup du fâcheux pressentiment qui Tavait frappé lors de Tappcl de Benedclla. Enlin, celte
deriiiùrc, assez bien reposée de sa course précipitée, put lui apprendre ce qui Tavait rendue si impatiente de son retour. Ce fut ainsi qu'elle lui parla :
— Oui, je le répèle, c'est une bien heureuse nouvelle (jui nramène ce soir au-devant de toi. Tu le sais, ami, voilà déjà bien long-temps que, chaque semaine, nous remettons à la semaine suivante d'aller tous deux à Sainte-Ombre, pour faire bénir notre union par le chapelain de l'endroit; eh bien ! maintenant il ne sera plus nécessaire de faire ce voyage que nous différons toujours, parce qu'il pourrait attirer surnous les regards du monde : ce soir même nous serons mariés sans sortir de chez nous.
— Mariés, ce soir, chez nous? répéta Basile avec surprise.
— Mais sans doute, et cela grâce à un bon religieux qui attend ton retour ; tout à I heure je me suis confessée à lui, j'ai reçu l'absolution de nos péchés, poursuivit-elle malicieusement; et puis, attirant son ami par la main, elle ajouta :
Viens, viens vite, mon Basile, le saint homme paraît pressé de partir, si nous tardions à arriver, peut-être se lasserait-il de nous attendre, et j'ai besoin , pour me croire bien à toi, qu'un prêtre nous dise : « Devant Dieu et devant les hommes vous êtes vraiment mari et femme. y>
Tout ceci était encore fort obscur pour Basile, mais sa jeune amie ne laissa pas long-temps le doute tourmenter son esprit. Cheminant appuyée au bras du chasseur, elle lui raconta comment, vers la chute du jour, un voyageur qui ne portait pas Thabit ecclésiastique, mais dont la tête tonsurée trahissait la pieuse vocation, était entré dans leur cabane, suppliant qu'on lui permit de s'y reposer à l'abri de la pluie qui tombait en ce moment. Bien accueilli par Benedetta, l'homme du bon Dieu, c'est ainsi qu'elle le nommait, l'avait interrogée sur la vie cachée qu'elle menait dans cette solitude. Il paraissait prendre un si grand plaisir à la faire causer et un tel intérêt au récit de cette paisible existence à doux . qui s'écoulait aussi ignorée qu'insoucieuse du reste du
monde, enfin, le religieux l'avait écoutée avec tant de bonté, que Benedetta, facile à donner sa conliance et heureuse de pouvoir, enTabscncedeson ami, parler de lui à quelqu'un qui put mieux l'entendre que Catarina, s'était lait une fête de laconter in^jénuement tout son passé au voyajjeur.
— Qu'as-lu lait? s'écria Basile à qui le souvenir de son danger revint aussitôt, Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous repentir de ton imprudence !
— Sois donc sans crainte, il ne nous veut pas de mal; au contraire : il pardonne à notre amour, et lorsque je lui ai demandé de faire notre mariage, il a souri d\m air si bon, il m'a tant pressée de courir au-devant de toi, que j'ai bien vu qu'il ne demandait pas mieux que de nous unir dès aujourd'hui.
— Benedetta! Benedetta! repartit son am? avec défiance, tu as oublié les conseils d'Amaury; il t'avait pourtant bien ixHonnnandé donc point dire noire secret au |)remier venu.
— Mais tu ne m'as donc pas entendue, répliqua la jeune fille, celui à qui j'ai tout conté ne peut être dangereux pour nous ; ce n'est pas un premier venu: c'est un homme d'église, c'est un prêtre comme le bon prieur de Cliamouny, ton père d'adoption.
Celui qui savait par expérience que Tliabil le plus saint ne couvre pas toujours le cœur le plus pur, n'osa pas dire à la candide enlant : — Il y a tel prieur qui jette» par besoin de corrompre, de fatales lumières dans Tame des novices; il y a tel prêtre qui tient sous sa robe, près de la croix visible, un poignard caché, et, avec ce poignard, il tue! Possible est que l'homme dont tu me parles, ne se soit arrêté chez nous que pour y laisser après son départ la désolation, Tisolement, qui sait? peut-être la mort ! — Si Basile, inquiet, counnc on peut le supposer, de ce qu'il venait d'apprendre, garda pour lui seul lessouj)çons qu il eut craint de faire partager à Benedetta, du moins n'eut-il plus besoin d'être sollicité par celle-ci pour avancer au plus vile vers
leur deinoure. C'est lui ({ui maintenant entraînait sa compafjne.
— Arrête, de grâce, arréte-toi, disait-elle, il est bon de se presser quand on est attendu, mais non pas au point de se faire mal. Si lu vas toujours ainsi je ne pourrai bientôt plus te suivre.
— Eh bien, donc, tu me rejoindras à la maison.
— Mieux vaut y arriver ensemble.
— Non, laisse, laisse-moi, ajouta-t-ilendéga- {{eant violemment son bras que retenait Benedctta, si j'allais arriver trop tard I — Elle voulut s'attacher à lui : — Non, poursuivit-il en prenant sa course, ne me retiens pas! Je doute, je crains, il faut que j'arrive!
Il était déjà loin de la jeune fille quand il prononça ces derniers mots : elle ne les entendit pas. D'ailleurs les eut-elle entendus, comme Benedetta n'avait aucune raison pour partager les craintes de son ami, elle ne lui aurait pas moins liomandé de faire halte un moment pour répariM- la perte de ses forces. C'est d un pas beau-
coup moins hâtif que celui de Basile, qu'elle suivit le sentier battu qui menait à la cabane. Quand elle y arriva, le jeune homme et le voyageur avaient eu le temps de se reconnaître l'un l'autre.
Le pressentiment qui avait activé la marche de Basile se trouva complètement justifié dès qu'il eut envisagé l'hôte dont sa compagne lui avait parlé avec tant de confiance. Ce ne fut pas sans éprouver un frémissement de terreur qu'il reconnut dans celui-ci, et malgré le changement de costume, l'un de ses deux moines persécuteurs: le complice du supérieur des Antonins.
— C'est vous, mon père !
— Par le sang du Christ! dit l'autre, le hasard m'a bien adressé.
Basile recula, l'arbalète qu'il tenait frémit dans sa main , comme si le chasseur eut songé à se mettre sur la défensive.
— Est-ce encore à ma vie, est-ce à mon bonheur que vous en voulez ?
LE COMPLIC!:. 127
î.c moine le rejjardu et sourit de pitié.
— Ta vie? injjnit, lui dit-il, lu i[jnores donc que je l'ai soustraite au poi^^nard ; je ne lais pas cause commune avec les assassins, moi! et si lu as trouvé les portes ouvertes devant toi quand lu essayais dY'cliapper à celui qui t'avait déjà rrap[)é deux lois, si, parvenu dans la cellule dorée où tu venais de passer trois jours, quelqu'un s'est rencontré à temps pour te dire tout bas, en t*arrachant ta robe : — Fuis ! mais tu la reverras.— Sacbe-le donc, jeune fou qui oses me rej'arder d'un œil menaçant, la main qui avait ouvert ces portes, c'est la mienne; c^est moi aussi qui introduisis l'homme dont la voix t'indiqua le chemin de la délivrance.
— Serait-il vrai, mon père.
— Comme il est vrai que je baise les plaies du Sauveur.
Pour preuve de sa sincérité, le moine tira une petite croix de son sein et posa dévotement ses lèvres partout où les clous et la lance des
Juifs avaient pénétré dans la chair de THomme- Dieu.
Basile interdit, repentant du soupçon qu'il ^vait trop visiblement manifesté, posa sur la table son arbalète et sa carnassière, et revenant auprès de son hôte il lui demanda :
— Dans quel intérêt , mon père , étes-vous venu me chercher ici, quelque danger me menace-t-il donc encore?
— Aucun ; aussi m'inquiétant peu de découvrir ta retraite, je cherchais un abri et non pas loi. Cependant, poursuivit le moine après avoir réfléchi un moment, notre rencontre ne te sera pas inutile. Tu parlais de ton bonheur comme si j'avais pensé à lui porter tort, puissions-nous être seulement une heure ensemble et tu jugeras à quel point je m'y intéresse.
Il fit une nouvelle pause, puis, comme par souvenir, il ajouta ;
— Mais pour te dire heureux , tu Tas donc revue?
— Qui?
i.K roMPfiri:. i20
— Elle!
— Elle! répéta Basile. Celto appellation si vague pour tous les autres, mais, pour lui, si claire , si positive, le £t tressaillir, et, de nouveau, le souvenir de sa belle inconnue bouleversa son esprit.
— Tu as une bien pauvre mémoire si tu ne sais plus déjà de qui seulement je puis avoir à te parler.
— La revoir, est-ce possible? reprit Basile avec une sorte de découragement, où Faurais-je retrouvée? A qui pouvais-je la redemander! Je ne la connais pas.
— Tu ignores!...
— Qui elle est, comment on la nomme..; oui... toujours!
Le moine eut un mouvement de surprise, il parut douter.
— Et si je te disais tout? continua-t-il. Basile s'avança avidement vers lui , ses yeux
disaient : oh! oui , j'attends, j'écoute! — Mais
tout à coup repoussant une révélation dont il prévoyait le danger, il s^ écria :
— Mon père! mon père, ne me parlez pas d'elle!... Je ne veux rien savoir!
— -Tu la connaîtras, répliqua sourdement Fanlonin qui venait de prendre une résolution irrévocable.
L'arrivée soudaine deBenedetta mit fin à leur mystérieux entretien.
A l'apparition de sa compagne, Basile, de plus en plus tremblant d'émotion, essaya de dissimuler ce qui se passait en lui.
— Eb bien î lui demanda-t-elle gaîment, mais à voix basse , que craignais-tu donc pour courir si vite qu'il m'a fallu renoncer à arriver ici en même temps que toi ?
— Je m'étais effrayé ; il me semblait que je devais trouver ici un de ces persécuteurs dont Amaury t'a parlé ; mais je vois bien que je me suis abusé ; notre hôte n'est pas un ennemi pour moi. — Ensuite se tournant vers le moine; — Mon père, dit-il, avec une intention qui ne dût
LE COiMPLICn. 131
pas échappera celui-ci, vous avez appris par ma compagne, la seule amie que je veuille avoir, la iemine que Dieu ui'avait destinée, comment, partis tous deux de nos montagnes, nous sommes venus nous fixer dans ce bois, afln d'y vivre ensembIe,toujoursetrien que pour nous. — L'antonin lit un signe affirmatif. — Alors, dites-moi , puisque vous êtes instruit et de notre amour, et du ferme désir que nous avons de le sanctifier, s'il est vrai, comme ma jeune amie le suppose, que vous ayez été envoyé chez nous par le Seigneur lui-même, pour bénir notre mariage?
— Mon fils, répondit le moine , je ne suis pas dans les secrets de la Providence ; peut-être estce à moi qu elle doit donner mission de vous bénir ; quand le temps sera venu , je ferai ce qu'elle ordonnera.
— Le temps ? dit Benedetta ; mais , c'est ce soir, mon père, que vous avez promis de prononcer notre union.
— Votre impatience, bien légitime sans doute , vous aura troûjpée iiur le sens de mes paro-
les , clière enfant, je n^ai rien promis pour aujourd'hui , je ne pouvais rien promettre , puisque je suis engagé par un vœu à ne donner, à qui que ce soit , aucun des sacrements de l'Eglise avant d'avoir accompli mon pèlerinage.
— Et doit-il vous mener bien loin ? Seronsnous long-temps avant de vous revoir? demanda la jeune fille avec surprise et chagrin.
— Non , mon aimable petite; j'espère repasser par ici dans quelques jours et alors vous serez mariée... à moins, continua Tantonin, en adressant à Basile un regard douteux, à moins que le ciel n'en décide autrement. i
Basile se rapprocha de Benedetta que venait d'alarmer cette menace indirecte.
— On croirait que tu trembles, dit-il en lui prenant la main et accompagnant, pour mieux la rassurer, ses paroles d'un sourire. Si notre hôte parle ainsi, c'est qu'il ne sait pas combien nous nous aimons ; va, je suis tranquille sur l'avenir, moi- le ciel n'a pu déoidor que ceci : Benedetta
m: co.mi'Lici:. J3,']
sera II) loiiinic de I5iisile, Basile ii iiimeiM jamais (juesii Bciiedetla.
Et maljTrc la préseiiee du moine, le brave ^ai- (;on, défiant le souvenir <jui était venu l'assiéger, lit sonner un baiser sur le front de sa compagne.
Malgré le 'bien que devait lui faire éprouver cette nouvelle marque d'amour , le cœur de Benedetta se serra ; car son bote venait de se lever, et avec lui allait s'éloigner indéfiniment l'espoir delà bénédiction nuptiale, sur laquelle Famie du novice avait si bien compté pour le soir môme l
— Mon fils, dit Tantonin, en s'adressant à Basile , votre compagne m'a religieusement ouvert son cœur, n'oubliez pas , puisque sincèrement vous voulez être son époux , que j'ai aussi votre confession à recevoir. Le temps est beau , rbeure me presse , il faut, à l'instant, que je me remette en marche; si vous n'êtes pas trop fatigué de vos courses de la journée , vous ne refuserez pas , je Tespèrc , de me servir de guide
jusqu'à la sortie du bois, afin que je puisse gagner Voglans par le chemin le plus court.
Étrange incertitude du cœur de Thomme!
Quand Basile vit le moine se disposer à partir, il ressentit, ainsi que Benedetta , l'atteinte du regret, non pas, comme elle, parce que le mariage désiré était renvoyé à un autre jour, mais parce que son hôte devait emporter avec lui un secret que, cependant, il s'applaudissait de n'avoir pas voulu connaître. Volontiers il eut dit à Tantonin : — Restez, mon père. — Et quand celuici l'invita à lui servir de guide , il demeura indécis entre le désir de tout apprendre et la prudence qui lui disait : — Mieux vaut tout ignorer.
La jeune fille voyant que Basile ne répondait pas à l'invitation de son hôte , dit vivement :
— Si vous le voulez , je vous conduirai , moi , je connais les chemins aussi bien que lui et il a tant marché aujourd'hui !
— Non, restez, mon enfant, je partirai seul,
je vois bien que votre ami ne tient nasà recevoir l'absolution ce soir.
Il allait l'rancbir le pas de la cabane, Basile se
ravisa .
— Mon père , dit-il, la route a"clés danjjers pour ceux qui la parcourent de nuit une première fois et sans guide.
— Puisque vous ne voulez pas être le mien.
— Je n'ai pas dit cela, mais...
Le moine supposant que l'irrésolution de Basile ne venait que de sa défiance touchant les mauvais desseins qu'on pouvait avoir sur lui , l'interrompit ainsi afin de lui rendre la sécurité.
— Si vous pensez qu'il y ait quelque danger pour nous à parcourir ce bois quand il est déjà si tard, je vous engage, mon fils, à prendre une arme solide, car moi, je n'ai que mon bâton de pèlerin, et, encore, aurais-je scrupule de m'en servir autrement que pour soutenir mes pas; par état, je ne dois savoir ni attaquer, ni me défendre.
Ce n'élail [)as une rencontre forluilc, mais une
révélation prévue que Basile redoutait ; cependant, à tout hasard, il prit dans un coin et mit sur son épaule la cognée de fer dont il s'était servi, au premier temps de son installation, pour emprunter aux arbres des environs, les pieds de la table et ceux des escabeaux du ménage. Puis, pensant que ce serait manquer de charité chrétienne que d'exposer à s'égarer, la nuit, le moine qui lui avait ménagé autrefois les moyens d'échapper à son meurtrier, il lui dit :
— Je suis prêt à vous montrer le chemin , mon père.
Benedetta les regarda partir avec douleur. Arrêtée sur la porte , elle cria de loin à Basile : — Reviens bientôt, je t'attends ! — Cette prière de prompt retour ne s'adressait pas seulement à son ami.
Quand elle eut cessé d'entendre le bruit de leurs pas , la jeune fille s'assit tristement sur le seuil du logis, où elle avait rêvé une si belle fête quelques heures auparavant; d'une main, elle soutint son front chargé d'eunuis, tan-
Mi COMI'MCK. 137
dis (juo de Tautrc, elle caressait inaclunaleinent sa chèvre qui Tavait suivie dehors, et qui s'était couchée la tête appuyée sur les genoux de sa maîtresse.
Durant quelque temps, le moine et son guide marchèrent en silence. Ce dernier se sentait bien, par instant, saisi d'un violent désir d'interroger l'autre, mais toujours un scrupule dans lequel son amour pour Benedetta avait encore plus grande part que la prudence , combattait en lui le besoin qu'il éprouvait de voir se déchirer enfin , le voile qu'Amaury lui avait fait promettre de ne jamais tenter de soulever.
c A quoi me servira , pensait-il, d'éclaircir ce mystère? C'est à Benedetta seule que j'appartiens, celle-ci est tout pour moi, l'autre ne m'est rien; ainsi que la dit mon sauveur: elle ne doit pas même exister dans mon souvenir ! C'est un rêve , un rêve que j'avais presque oublié ; ah ! pourquoi cet homme est-il venu me le rappeler, pourquoi Tai-je suivi ! Encore quelques pas et puis je le quitte, car je l'interrogerais! Et s'il
allait encore une fois troubler ma raison ! — S^attachant à la sage résolution de retourner auprès de sa compagne, Basile se fixait mentalement ce qu'il avait encore de chemin à faire avant d^abandonner son hôte en route. — Une fois arrivé au but que j'ai marqué, disait-il, certes, je ne le dépasserai pas. — Et toujours il le dépassait et toujours il en fixait un nouveau qu'il dépassait encore.
Il marchait ainsi , se reprochant comme une improbité impardonnable de se manquer de parole à chaque pas, et il tremblait que son compagnon de route n'entamât la révélation qu'il lui avait promise, ce qui ne l'empêchait pas, en même temps, de s'irriter de cet obstiné mutisme.
Enfin, Basile faisant un effort décourage, ouvrait la bouche pour dire au moine : — la route est belle à présent , suivez tout droit ; bon voyage, mon père , et ne nous revoyons plus. — Il allait lui parler de la sorte et regagner à grands
LE COMPLICH. 130
pas sa demeure , quand relui-ci prévenant son
guide :
— J'ai attendu avec patience , lui dit-il , que tu voulusses bien desserrer les dents; mais, puisqu'il paraît que tu n'as pas encore achevé ton examen de conscience, c'est moi qui commencerai. En attendant ta confession, je vais le faire la mienne.
— C'est inutile, mon [)ère , je vous Tai dit, je ne veux rien savoir; et je n'ai puissance ni pour absoudre , ni pour condamner le pécheur.
— Aussi no te demandai-je pas l'absolution , enfant; je ne crois pas à Tefficacité de celle de Tévéque de Rome, que ferais-je de la tienne!
Etonné d'entendre un tel blasphème sortir de la bouche d'un homme qui, tout à l'heure, avait baisé devant lui les plaies du Christ , Basile s'arrêta court.
— Ah I reprit le moine , mes paroles te semblent étranges; il parait que tu n'as rien perdu encore de ton respect pour ceux qui (ont métier de dire des jwièrcset de boire le sang du calice?
Il faut que ta loi soit bien tenace et que ton âme n'ait été pétrie que de religion pour qu'il puisse t'en rester encore après ce que tu as vu, après ce que tu as souffert.
— Comment, repartit Basile avec stupeur , vous ne croyez donc pas vous?
— En Dieu? répondit le moine, si fait , toujours. Quant aux hommes, c'est différent, je les hais, je les méprise, soit qu'ils portent la croix, soit qu'ils manient réj)ée ; car ils sont tous ou lâches ou méchants. — Et brusquement il ajouta : — J'ai été lâche, moi, ahî si je pouvais enfin prendre l'autre rôle.
Chaque mot de l'antonin était pour Basile un nouveau motif de surprise. Bien armé comme il l'était, l'ami de Benedetta ne pouvait pas craindre cet homme, et pourtant, auprès de lui , il lui passait un frisson de terreur.
~ Est-ce bien vous qui parlez ainsi, mon père? dit-il , essayant de lire dans ses yeux à la clarté des étoiles.
— Oui, répondit le moine, c'est moi qui dis
cela, moi qu'on a nommé trop lonjT-iem|)s frère llapliaël ; mais, {jraccs en soient rendues à mon saint patron, je Taijeté enfin ce nom. avec la robe et le capuce du couvent; que le bon Dieu protège mon voyage, et Ton ne m'appellera plus désormais que du nom que j'ai reçu de mon père.
— Quoi , demanda Basile , vous aussi vous avez pris la fuite?
— Sans doute ; comme toi, Basile, c'est devant le poison, c'est devant les poignards que je fuis. Ab 1 c'est que tu ne sais pas cela, poursuivit frère Rapbaël, cbeznous, entends-tu bien, il est dangereux d^étre en tiers dans un secret d'état : on ne tue que ceux qui , ainsi que toi, passent la dernière nuit d'une neuvaine dans les bras de la comtesse de Savoie.
A ce ressouvenir, à ce nom, Basile crut qu'il allait défaillir. Un éclair lui passa devant les yeux, et il se fit un bruissement étrange dans s^es nroilles.
— Plait-il, mon père^ dit-il en balbutiant, quel nom avez-vous prononcé là ?
— Celui de Bonne deBerry; je te dis, novice, que la comtesse de Savoie, la plus belle princesse du monde chrétien, est la femme qui t'a été livrée dans une cellule du couvent des dames Urbanistes; je te dis encore que l'enfant qu'elle mettra au monde dans trois mois t'appartient par les droits du sang; je te dis enfin que situ le voulais, tu ne mènerais pas cette misérable existence au fond d'un bois ; mais, ajouta frère Raphaël, il faudrait faire preuve de cœur et de courage pour mériter, par toi-même, ce que le hasard t'a donné une première fois, et peut-être es-tu comme moi : un lâche !
Basile n'entendit pas les derniers mots de l'antonin défroqué ; sa tête étaiten feu, son cœur, comme suspendu, semblait ne plus oser battre, et tout tremblait en lui.
— Ellel... murmurait sourdement l'ami de la chevrière, elle , la comtesse de Savoie !
— Oui, et bientôt mère! et son enfant est
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aussi le tien ! lui cria trère Kapliaol , comme s'il eut pris à tache de détruire la raison de; Basile.
— Benodetta ! Benedetta ! exclama celui-ci. C'est ainsi qu'au moment du péril on invoque
le bon an^e en qui on a foi. Poussé hors de lui-même par Tinvincible puissance des paroles du moine, il essayait de se rattacher à sa comj)agne : son ancre de salut.
Frère Raphaël jouissait intérieurement de l'égarement qu'il venait de provoquer, lorsque Basile se tournant tout à coup vers lui, dit. fatigué de la lutte accablante qu'il soutenait depuis liop long-temps :
— Vous mentez , mon père ! oui , dans un dessein que je ne comprends pas encore, vous avez voulu, je le vois bien, vous jouer de ma crédulité ; mais je ne suis , heureusement , ni assez vaniteux, ni assez simple pour croire aux fables que vous me débitez; rien de ce que vous dites n'est possible , rien n'est vrai ; encore une fois, vous mentez!
Comme s'il n'eut attendu pour parler que cette énergique dénégation, effort suprême de la révolte de Basile contre ses propres pensées, Tantonin commença aussitôt le récit de Tévénement qui faisait nuage encore dans l'imagination du principal acteur de ce drame ténébreux.
Le but politique du crime, l'audace fanatique autant que sacrilège des moyens employés pour en assurer le succès, la lâche et profonde dissimulation de Tépoux, l'imbécilité du prêtre, la candide piété de Bonne deBerry, tout enfin fut révélé à Basile qui, les genoux défaillants, la sueur au front, le cœur dilaté à se rompre, recueillait avec une inexprimable avidité, chacune des paroles que le moine laissait, par calcul, tomber lentement.
— Ah ! grâces à Dieu, vous avez fini, dit le complice innocent de l'adultère, il était temps ! J'allais mourir, je crois !
Vaincu, sous le poids du secret que frère Raphaël venait de lui confier, il se laissa tomber au
Mî COMPMCK. iA.")
pied d un aibre on quelques iiiiiiules auparavant réinotion l'avail déjà forcé de chercliei un point d'appui.
Le moine vint s'asseoir auprès de lui, et, sans donner à Basile un moment de répit, toujours impitoyablement révélateur, il continua :
— Non, pardieu ! je n'ai pas encore lini. Tu as donc oublié que, d'abord, je t'avais promis ma confession? Dans tout ce que je viens de t'apprendro, c'est de toi et d'elle seulement qu'il a été question : il est juste que j'aie aussi mon tour. Ne montre pas trop de répugnance à m'écouter, jeune homme, car, eutends-tu bien, c'est moins encore de mon intérêt que du tien qu'il s'agit.
Basile, les coudes sur ses genoux, la tète dans ses mains, répondit avec impatience :
— Parlez donc !
Frère Raphaël reprit :
« Cette femme, cette belle et noble femme que
tu as possédée, je l'ai aimée, moi ! aimée au
point de vouloir vendre mon ame pour elle; u. 10
mais au moment de conclure le marché de damnation avec l'enfer, je n'ai pas eu le courage d'invoquer Satan ; car tu le sais , je te l'ai dit : je suis lâche î
« Un an passé, Bonne de Berry fut ma pénitente. Malheureuse épouse , confiante en moi, elle me disait ses chagrins ; son cœur si pur s'épanchait avec tant d'abandon dans le mien, que le plus fort eût été contraint de faiblir. Tu la connais bien, n'est-ce pas? peut-être que dans tes bras tu Tas vue sourire. Ah! si tu l'avais vue pleurer î Je viens encore une fois de m'accuser de lâcheté ; tu vas juger si c'est à bon droit :
« La comtesse de Savoie comprit enfin mon amour; elle s'en offensa : je devais le prévoir, je devais être armé d'avance contre un inévitable mouvement d'indignation et le vaincre, soit par les prières, fut-ce même par la violence; oui, je le devais! 11 n'en fut pas ainsi pourtant : au premier regard de mépris qu'elle jeta sur moi, au premier mot de reproche insultant qu'elle m'adressa, à son premier geste menaçant, ma réso-
m: compmci;. 147
lutioii (le courajjc m abandonna, mes forces fuient uneanlios. Ali ! c'est que ce regard, ce mot, ce ijeste, avaient tant de puissance! ils étaient si désespérément dignes, qu'il fallait bien, quelque audacieux que Ton fut, se courber devant eux ; aussi, comme accablé par l'anathéme, et presque rampant à terre, je m'éloignai de Bonne de Berry : c'était pour ne plus la revoir. J'emportai dans ma cellule, non pas le remords de mon amour, tu apprendras par toi-même, Basile, qu'on ne peut se repentir de Favoir aimée; j'emportai, dia-je, non pas le remords, mais un besoiu de vengeance qui devait être assouvi plulot encore que je n'avais osé l'espérer. Quand vint ce jour-là, je fus bien heureux! Heureux? misérable Raphaël que tu as souffert ! *
Il y avait en même temps dans la voix, dans Taltitude, dans le jeu de physionomie du moine parlant ainsi , joie et colère, mépris pour luimême, et cependant une sorte de satisfaction intérieure à s'accabler hautement de son propre mépris. C'était à douter qu'un homme
pût se traiter avec si peu de ménagements sans mêler à ses paroles des larmes de rage. Basile l'écoutait et ne pensait guère à remarquer ce qu'il y avait d'étrange dans cette confession brutale : rien ne pouvait plus le surprendre, sa puissance d'étonnements était usée.
Uantonin poursuivit en ces mots :
« — 11 est un homme dans Chambéry que Ton nomme le comte Bernard; après Amédée VII , souverain de la Savoie et du Piémont ; cVst le personnage le plus considérable de ces deux pays, car son cousin le comte Rouge passé h Dieu, il doit régner, régner, entends-tu bien? si Amédée meurt sans postérité.De Tun à l'autre, c'est une lutte, c'est une haine qui ne se pourraient comparer qu'à celles des premiers enfants de notre mère Eve, si elle avait mis au jour deux Caïns. Repoussé par Bonne de Berry, je me jetai, mais sans bruit, avec adresse et prudence , dans le parti du comte Bernard ; je lui vendis tous les secrets qui m'avaient été conflés par ma noble et pieuse pénitente sous le sceau
F,K COMPl.ICi:. (49
de la confession; je l'introduisis, pour ainsi dire, dans le sein de ce niéiia^je, où la violence et les dédains du mari nie vengeaient des rigueurs de la femme; et voilà comment furent ébruités partout, au -dehors, ce désordre intérieur, ces vices honteux, ces turpitudes cachées, enfin tous ces mystères flétrissants qui, aux yeux du peuple désabusé, font pâlir sur le front des princes la glorieuse auréole dont ils s étaient frauduleusement couronnés.
« J'étais vendu, te dis-je; il fallait gagner l'argent du maître , et surtout poursuivre des yeux celle que je voulais punir de l'amour qu'elle m'avait inspiré. Pour cela faire, à force de pratiques stupidement dévotes, je parvins à gagner la coniiance du père abbé, supérieur de mon couvent, el le confesseur d'Amédée. Tu sais? ce moine abruti par l'abus du jeune et de la prière, si habile à jouer du poignard contre le novice qu'il vient de pousser à un adultère sanctiQé soi-disant par la messe. Lorsqu il lut décidé entre le souverain impie et le religieux
iaiiatique qu'un enfant du miracle devait ruiner les espérances légitimes du comte Bernard, ce dernier ne tarda pas à être instruit par moi du complot tramé dans le tête-à-tête du confessionnal. Manquant de puissance pour le faire avorter, mon maître, je dois lui donner ce nom, puisque c'est en valet, en esclave qu'il m'a traité, mon maître, disais-je, m'ordonna de servir l'intrigue, afin que je pusse la dénoncer ouvertement le jour où le comte Rouge mis en terre , la vacance du trône serait déclarée.
« Seul confident du père abbé, espion de Bernard de Savoie, en même temps je dus aider à ton meurtre et j*eus mission de te sauver', toi dont le témoignage devait nous venir si puissamment en aide pour déshonorer la femme qui n'avait pas eu pitié de ma faiblesse. Un jour ce pendant que mon amour pour Bonne de Berry me parlait plus haut que la colère, je formai le projet de te délivrer, et je descendis dans ton cachot; ce n'était pas que ta jeunesse, que loninnocence m'inspirassent le plus léger intérêt, non, mais
parce qu^il s'agissait de te donner, à toi qui ne l'avais pas méritée par des humiliations, par des larmes dévorées , celle qui s'était refusée à moi, à moi dont la vie était un supplice depuis qu'elle m avait chassé. Lâche encore une fois, je sortis de ta prison sans avoir osé te dire : — Suis-moi, tu es libre! — J'avais cru entendre de loin venir vers nous le supérieur. Toujours lâche, c'est à la crainte du poignard que je cédai encore lorsque, la nuit venue, et sur Tordre d'Amédée lui-même, je transportai la comtesse évanouie dans la cellule où Ton devait bientôt te laisser seul avec elle. Oh I que la mort doit être une horrible chose ! puisque pour l'éviter, je pus avoir la force de faire violence à la fièvre ardente qui me précipitait vers Bonne, comme si j'eusse été entraîné par le tourbillon du vertige. Tu te rappelles, j'en suis certain, avec quelle inexorable puissance cette femme attire à elle l'âme, le cœur, enfin toutes les facultés de l'être qui la voit ainsi que tu Tas vue ? > Basile sortant de son attitude pensive, comme
152 BASJILE.
s'il venait de s'éveiller d'un long assoupissement, dit presque en délire.
— Mon père I par pitié , mon père , ne me rappelez pas ce qui s'est passé cette nuit-là ; j'ai besoin d'être calme, j'ai besoin de me croire heureux auprès de la compagne que Dieu m'a donnée, et malgré moi ce n'est plus à elle que je pense. Moi aussi j'ai le sang brûlé par la lièvre, moi aussi j'ai des vertiges. Ah! le philtre du supérieur et les parfums du couvent ne font pas plus de mal que vos paroles !
Frère Raphaël, sans s'arrêtera l'agitation qui s'était emparée de Basile, poursuivit son récit.
« — Je dois te faire observer, dit-il ironiquement, que cette nuit-là tu as été traité par tes hôtes d'une façon toute noble et bien glorieuse pour toi. Le prince souverain de Savoie t'a livré sa femme, le supérieur des antonins, que la foule ignorante révère à l'égal des bienheureux , te destinait pieusement la couronne du martyre, et celui qui s'était introduit tout exprès dans le couvent de Saint-Claire pour protéger ta fuite ,
LE tO.Ml'LICK. 103
ce n'étyit autre que rhériticr lé^riliine du trône: le comte Bernard lui-iiienie. Far exemple, tu lui as fait grand tort en ne demeurant pas là où il espérait te retrouver ; par ta disparition miraculeuse , tu lui as ravi le témoin sur lequel il comptait le plus pour dénoncer la fraude. Toi perdu pour lui, il ne restait plus que moi à Tambitieux cousin du comte Rouge ; il n'a plus personne maintenant : je cesse de le servir. — Eh bien ! Basile , tu ne me demandes pas pourquoi je le trahis aussi, celui-là?
— Que m'importe! répliqua-t-ii, sais-je seulement ce que vous me dites? le volcan qui gronde dans ma tête m'empêche de vous entendre.
— Cet homme est ingrat et méchant comme les autres, reprit Tantonin ; il ne règne pas encore, et déjà il menace de faire tuer tous les gens. Ne s'est-il pas avisé de me soupçonner de faire cause commune avec ses ennemis , et de ne lui reporter les secrets de ceux-ci qu'aOn de me rendre maître des siens 1 Parce que son digne parent, le comte Amédée, a tenté de le faire
empoisonner, il y a huit jours , c'est moi qu'il accuse d'avoir versé le poison ; enfin malgré le danger qu'il y aurait pour moi à reparaître en plein jour dans Chambéry, il exigea hier, pour preuve de mon dévouement, que je me misse en route afiade retrouver tes traces. — Si tu ne parviens à le rejoindre , m'a-t-il dit , tu dois t'attendre à mourir de sa main. —
Frappé d'une lumière subite, Basile se levant aussitôt dit au frère Raphaël.
— Je devine le piège : c'est pour me livrer à lui que vous m'avez prié de vous servir de guide. Mon père, vous n'êtes pas adroit ; il fallait alors m'empêcher d'emporter cette cognée de fer.
— Tu es fou! répliqua tranquillement le moine ; si j'avais voulu ce que tu dis , satisfait des renseignements que j'ai obtenus de ta compagne, je me serais bien gardé d'attendre ton retour; mieux eût été pour moi d'aller aussitôt dénoncer ta retraite au comte Bernard : il lui suffisait, non pas de te prendre ce soir, ce serait un embarras inutile, mais de savoir où te
trouver qnand Tinstaiit arrivera de faire reconnaître ses droits. Je ne veux plus le senir, te dis-jc ; ([ucique récompense que puisse me valoir la découverte de ta demeure , je ne serais plus en sûreté auprès de lui. Le maître soupçonneux tôt ou tard nous trouve assez coupable pour se croire en droit de nous punir.
— Mais, pour vous protéger, vous avez Tabri du cloître.
— Je n'ai rien que la fuite. Tu ne sais pas tout encore ; ainsi que toi j'ai été menacé de mort par le père abbé des antonins ; il ne m'a pas dit : — Tu vas périr, — ce n'était pas sous le poignard que je devais rendre mon ame au souverain juge; on voulut s'y prendre plus traîtreusement pour me sacrifier à un secret dans lequel j'étais de trop, sans doute. Il est chez nous un cachot dont toi seul, jusqu'à présent, a pu sortir après y être descendu. On n'en remonte pas, entends-tu bien, lorsqu'une lois on a mis le pied sur la première marche de Tescalier qui y conduit ; heureusement que j eu connaissais le che-
min , heureusement aussi je savais par quelle ruse est préparée la perte du frère dont on veut se débarrasser. Toujours il est appelé chez le supérieur, qui prétexte, pour l'attirer chez lui, une mission importante dont il veut le charger. La conférence qu'elle semble exiger se prolonge avant dans la nuit , et puis quand tous les antonins sont endormis dans leurs cellules , le père abbé guide lui-même sa victime par des détours qui doivent, lui dit-il, abréger sa route en le faisant sortir plus promptement du couvent; on n'en sort pas : on y meurt! et si plus tard quelqu'un vient à s'inquiéter de Tabsence du frère disparu : — Prions pour le repos de son âme , dit le supérieur. — On prie, et bientôt après on cesse d'y penser.
— Mais, ce n'est pas une sainte maison que la vôtre, mon père : c'est un lieu maudit !
— Notre couvent est le seul dans Chambéry qui n'ait point encore mérité les censures de Tévéque , répondit frère Raphaël , par un reste d'orgueil monacal ; puis, poursuivant son récit,
LK COMPMCF. 15/
il ajouta : — Dès lo surlendemain de ta fuite, le père abbé nie parla, mais en liésitant et comme si les paroles avaient peine à lui sortir de la bouche, d'une mission qui devait ex ij^^er mon départ prochain. A Tincerlitude de ses regards, à Témotion de sa voix , je devinai l'arrêt de mort. Quelque temps se passa sans qu'il fut de nouveau question du périlleux voyage. Je crus qu'il avait renoncé à son criminel dessein; mais soit qu il obéît à une volonté étrangère, soit qu'il n'eut consulté que la sienne, il me répéta un jour ce qu'il m'avait dit une première fois , et il ajouta avec un visible effort : — Nous en recauserons après la prière, car il faut vous tenir prêta partir au milieu de la nuit prochaine. — lime fut facile de comprendre que ma perte était résolue. Au lieu de suivre nos frères dans la chapelle, je courus vers la grille qui ouvre sur la rue, et trompant la surveillance du servant qui gardait la porte de sortie, bientôt j'arrivai chez le comte Bernard. C'est chez lui que je me suis caché depuis ce temps; s'il ne m'eût pas menacé à son
tour, j'y serais encore. Tu le vois, Basile, dit irère Raphaël eu terminant, tes soupçons étaient injustes ; comme toi je suis fugitif, et moins favorisé que toi, je ne pourrai me croire en sûreté que lorsque j'aurai dépassé les limites de la Savoie.
— Que Dieu vous conduise , répliqua Basile; notais il eut été plus miséricordieux pour moi s'il ne vous avait pas amené sur le chemin de ma cabane ; il sait cependant bien que je voulais tout ignorer !
— Plains- toi donc maintenant! n'as-tu pas devant toi double voie ouverte pour arriver à la fortune? ou Famour de Bonne de Berry, ou la reconnaissance du comte Bernard.
— Que voulez-vous dire?
— Tu dois m'entendre : à quelque porte que tu veuilles frapper, partout lu seras le bien-venu. Une femme ne repousse pas celui qui ra|rendue mère ; un prince menacé d'être dépossédé du trône fait toujours bon accueil à celui qui vient lui en rouvrir le chemin.
r-K COMPLfCE. t5<j
— Crime et trahison , voilà ce que vous mo proposez! taisez-vous, renéffal 1 et Basile, ou parlant, sembla consulter le poids de sa cognée.
— Tu reverras Bonne de Berry, elle t'aimera, je te le prédis , elle t'aimera ! s'écria frère Rapliai'l du ton de la menace.
— Tentateur! répéta Tami de Benedetta, tu veux que j'oublie celle qui n'a que moi au monde pour l'aimer, pour la protéger. Mais je serai fort contre moi-même ; ton Bernard ne saura pas si j'existe ; la comtesse de Savoie ne me connuilra jamais.
— J'en appelle à l'avenir, répondit le moine ; lu voudras connaître ton enfant!
Basile , dont la main n'avait cessé , durant ce q u i précède, de tourmenter fièvreu sèment le manche de sa cognée, se sentit attéré par cette parole prophétique, et il laissa tomber l'arme terrible qui fit rendre à la terre un son mat et sourd.
— Adieu, Basile, reprit Raphaël après un moment de silence; tu m'as accompagné assez
loin ; je n'ai plus besoin de guide pour arriver à la lisière du bois ; retourne auprès de ta Benedelta , et exhorte-la à la patience, car je soup» çonne que le prêtre qui doit vous marier n'est pas encore prêt de s'arrêter à votre porte.
— Je n'attendrai pas que le hasard nous l'amène, car après ce que j'ai appris, je n'ai plus, je le sens, de refuge que dans le mariage.
— S'il en devait être ainsi , observa Raphaël , à quoi bon alors tant de paroles ? mais non , ce ne sera pas vainement que j'aurai eu la force de m'accuser de lâcheté et de te révéler, à toi qui es fort et courageux, le but où doit tendre ton ambition. C'est à elle seule que je remets le soin de faire tout le mal que j'ai rêvé. J'avais un but en te parlant de la sorte; tu m'aideras à Tatteindre! ajouta-t-il avec l'expression delà vengeance satisfaite; le secret que je t'ai confié, d'autres l'apprendront, et, cela, grâce à ton imprudence. Oui , c'est sur ton imprudence que j'ai compté pour les perdre tous. C'est en vain que tu voudras lutter contre le penchant qui doit t'en traîner : tu failliras Ba-
LE COMPLICF. ICI
sile, je le gagerais contre Dieu lui-même î ainsi s'accomplira ma vengeance : Bonne sera flétrie, Amétlée mourra sans héritier, et Bernard ne lui succédera pas, car son loyal cousin Taura forcé de le précéder dans la tombe.
— Seigneur ! vous l'entendez, dit Basile éperdu, mais vous ne permettrez pas que tant de crimes s'accomplissent pour la seule joie d'un moine aussi lâche qu'impudique... Oh! non 1 reprit-il avec force , rien de tout ce qu'il dit ne sera , car demain j'épouse Benedetta.
— Demain tu te souviendras combien la comtesse de Savoie est belle ; et puis, je te le dis encore, tu voudras un jour connaître ton enfant.
Tel fut l'adieu de Raphaël à Basile.
Ce dernier reprit le chemin de sa maisonnette.
Il était demeuré bien long-temps avec le moine,
il lui fallut un grand temps encore avant de se
croire assez reposé de tant d'émotions ; donc , la
nuit était fort avancée quand il s'arrêta enOn à
sa porte : il y retrouva sa compagne et la chèvre
qui, toutes deux, s'étaient endormies.
Benedetta, presque aussitôt réveillée, ne se plaignit pas trop de son tardif retour ; elle lui dennianda seulement si le bon religieux repasserait bientôt par le pays pour les marier.
— Oui, bientôt, répondit Basile , et tout bas il ajouta, bien décidé qu'il était à faire mentir la prédiction du moine : — Douce et chère! non, une autre que toi n'occupera pas ma pensée. Jamais on ne me verra dans cette ville qu'elle habite. Je veux vivre ici , près de toi, toujours. A demain notre charmant projet d'union, à demain I à demain !
Le lendemain Basile était à Chambéry.
I/annean*
Bien que la comtesse de Savoie ne fut point étrangère au but du voyage de Basile, ce n'était pas, cependant, pour tenter de la revoir qu^au jour naissant, et après une nuit de fiévreuse in* somnie , il s^ était si discrètement glissé hors du lit où Benedetta, fatiguée de sa longue attente de la veille, reposait encore.
Arrivé à la porte du faubourg, il demanda au
garde du pont le chemin des cabornes de Saint- Léger. C'est le nom qu'une fois, chezMartuccia, il avait entendu donner au quartier qu'habitait Amaury.
C'est auprès de son sauveur que le réfugié du bois de Candie se rendait.
Eclairé, malgré lui, sur son passé par l'inexorable révélateur, il n'avait pas eu besoin d'y rêver long-temps pour deviner l'intention secrète du vaurien , lorsque, autrefois, celui-ci avait exigé impérieusement de son protégé l'abandon de Tanneau de mariage, soustrait à la belle inconnue. Soudain Basile s'était représenté Amaury, témérairement imposteur, venant, armé de cette preuve irrécusable de la mystérieuse rencontre au couvent des Urbanistes, tout dévoiler à la 1^ comtesse, ignorante encore du piège tendu à
son ardente et naïve piété. Il l'entendait disant à cette pure et noble femme , deshéritée en même temps de sa foi de chrétienne, de sa conflance d'épouse et de son orgueil de mère : — 11 n'y a pas eu miracle, madame ; il y a eu mensonge !
le prince a conçu la pensée de l'intrinruo, un prêtre a cherché Ihomme obscur qui devait la faire réussir : l'homme, c'est moi ; je vous aime, j'ai le droit de vous le dire : votre enfant est le mien !
Or, Basile s'était fermement promis de donner un démenti à la prophétie du frère Raphaël en demeurant fidèle à-Benedetta ; mais il ne voulait pas qu'aucun autre qu'Amédée Vil usurpât, avec son titre de père, l'amour de Bonne de Berry.
Ainsi, après six mois passés, comme si l'événement n'eût été encore que de la veille, il allait réclamer à Amaury l'anneau dont celui-ci avait peut-être depuis long-temps déjà obtenu le prix.
Renseigné tant bien que mal par le garde du pont, Basile, qu'une loyale intention conduisait chez son ami le vaurien, marcha dans la direction qu'oQ lui avait indiquée , mais sans tenir compte de nombreux détours que tantôt il fallait suivre et tantôt éviter, si bien qu'il se trouva,
après une ample promenade dai avoir justement décrit, à sa dn courbe qui, décrite à gauche, l'eu liblement au point où il devait s'a nait d'enlever les chaînes de fer soir, fermaient aux deux bouts la r la parcourut dans toute sa longue peu, au moment de s'y engager, c longer le mur extérieur de ce cou^ nins où il avait appris ce que c'es ainsi que Tisolement du cachot, était encore menaçante pour lui d du supérieur. Quand il eût atteint la rue, il demanda de nouveau s gauche, lui dit-on, puis vous ire:
jusqu'à la Sainte- Chapelle, et d montrera le clocher de Saint-Légi impatient d'arriver, fui bientôt de que monument de la piété d'Am lequel Marguerite de Chamy, fille
de Jérusalem, (i ne s'arrêta pointa contoinpl ces liardis et délicats réseaux de pierre où ciseau de Touvrier a patiemment creusé des nii aux hirondelles ; mais à quelques pas plus lo il fut tout-à-coup empêché dans sa course p un obstacle facile à prévoir pour qui connait l localités. L'obstacle était une masse imposant flanquée de hautes tours : il avait nom le chatea de Chambéry ! C'était là que demeurait la con tesse de Savoie ; Basile pouvait-il poursuivre se chemin?
Toutes ses belles résolutions de prudence de courage, tous ses plans de sagesse, ainsi qi son bon vouloir de fidélité , s'évanouirent devar cette idée : — elle est la ! — H demanda à u passant dans quelle partie du château étaiei situés les appartements de la comtesse. — D'ic lui répondit-on, vous ne pouvez voir que ceu de monseigneur le comte Rouge, son époux. -
mée Bonne, poursuivit celui à qui l'imprudent questionneur s'était adressé , il donne sur les jardins, donc il ne m'est pas possible de vous le montrer ; mais quand Theure aura sonné à Saint- Léger, toutes les portes des cours seront ouvertes, vous n'aurez qu'à traverser les deux grandes voùles, et au bout de la dernière un jardin vous fera face , c'est celui de la comtesse. Que Dieu lui donne une heureuse délivrance ainsi qu'un fils qui lui ressemble, ajouta le bourgeois en levant respectueusement son chaperon , et il s'éloigna.
Le charitable vœu du bourgeois retentit si bien au cœur de Basile, qu'encore un peu, et il allait lui presser la main afin de le remercier d'un souhait dans lequel il se sentait intéressé pour moitié.
Les portes du château ne devaient s'ouvrir et donner entrée libre aux promeneurs que lorsque l'heure prochaine aurait sonné , avait dit le passant; ainsi l'ami de Benedetta avait beau jeu pour résister à la tentation qui l'attirait dans les
l'anneau. ICD
jardins de monseigneur le comte Amédée. Cette tentation était si puissante ! mais Basile comprenait tellement le danger qu'il y aurait pour lui d'y céder, que pour en être délivré , ce qu'il trouva de mieux à faire, ce fut, non point de passer outre comme la raison semblait le lui prescrire, mais bien de retourner de quelques pas en arrière et d'entrer dans la Sainte-Chapelle afin d'invoquer l'assistance du ciel pour qu'il Taidat à se vaincre lui-même.
La prière était un passe-temps comme un autre, en attendant l'ouverture des portes.
Quand il repassa devant le château, F heure avait sonné et l'accès des voûtes indiquées par le bourgeois n'était plus interdit aux Cambériens curieux d'aller rêver sous les allées ombreuses du jardin comtal.
Basile franchit le pas périlleux en se disant :
— Rien qu'un coup-d'œil , rien qu'une pensée et puis j'en sortirai pour n'y jamais revenir.
Le coup-d'œil et la pensée rapides se changé-, rent en une contemplation si absorbante, en une
lî^O BASILE.
suite de réflexions si prolongée, bien qu'elles se succédassent multipliées comme les grêlons que le choc divise et que Touragan chasse devant lui; enfin il demeura devant les fenêtres de la comtesse tant et tant d'heures, toujours se répétant : -^ïl faut partir! — toujours attendant il ne savait quoi , que l'instant ûxé pour la .promenade journalière de Bonne de Berry était déjà venu , et Basile avait encore à faire le premier pas pour poursuivre son chemin.
La comtesse de Savoie était aimée : le propos du bourgeois Pavait bien prouvé ; elle était plainte aussi et sa grossesse soi-disant miraculeuse ajoutait à Tamour qu'on avait pour la gracieuse souveraine, à rintérêt public qui suivait dans son triste intérieur Fépouse malheureuse, une sorte de respect religieux pour la protégée du Très Haut. 11 n'était donc pas surprenant qu'à Theure de sa promenade, le peuple se portât en foule dans le jardin pour la voir passer; mais toujours dévoué et jamais importun, c'est à grande distance, silencieusement, rien que du cœur que ce
L^NNEAU. 171
bon peuple admirait la noble femme cl (ju*!! lui adressait ses actions de [Traces. Aussitôt qu'on la voyait sortir du château, accompagnée seulement d'une des femmes de son service, la foule se retirait à Fécart, et même si loin de Bonne de Berry, que le murmure d'enthousiasme et de tendre émotion que sa présence faisait naître, parvenait à peine à ses oreilles; sa solitude n'en était point troublée,
Ce jour-là, un homme, un seul, osa se tenir en dehors de la limite que, dans leur discrète admiration pour la belle comtesse, les bonnes
gens deChambéry s'étaient imposée. On eut beau lui crier:
— Arrière, manant! par-ici, voilà notre Madame qui vient!
Basile ne pouvait rien entendre, toutes ses facultés pensantes étaient anéanties: sa vie, sa force, son intelligence avaient passé, pour ainsi dire, dans ses yeux; il n'existait plus que parce qu'il conservait encore le sens de la vue. Mais lorsque Bonne de Berry qui s'avançait pensive comme
1 f2 BASILE.
toujours , sans apercevoir Findiscret étranger,' vint à passer, et si près de Basile qu'elle fut forcée de faire un pas de côté pour ne point le heurter, alors ce qui restait de puissance vitale en lui sembla s'évanouir ; ses yeux se fermèrent, un soupir mélancolique et profond, comme le dernier élan de Tâme vers Dieu , s'échappa de ses lèvres frémissantes, et il tomba les deux genoux à terre, les bras croisés sur la poitrine, le front courbé.
11 ne l'avait que trop bien reconnue.
Les curieux , jusques-là , étaient demeurés à distance ; mais quand ils virent l'obstiné paysan, qui n'avait pas voulu répondre à leur appel, causer, par son audace, une émotion de frayeur à la comtesse , soudain , indignés, ils se précipitèrent vers lui pour Pentrainer hors du jardin et lui apprendre , par quelque rude châtiment, à respecter une autre fois la promenade solitaire de Bonne de Berry. Ils allaient vraiment lui faire bien mauvais parti, et d'autant plus aisément, que Basile n'aurait été en élat ni de se j ustifier, ni de se défendre. La comtesse avait déjà
fait quelques pas sous la sombre allée où elle allait se dérober à tous les regards, mais entendant la clameur qui s'élevait, et touchée de compassion pour rimprudent que tant de bras menaçaient sans qu'il parut se douter du péril, elle revint à la place où il était resté comme anéanti. Alors étendant la main sur lui , elle dit à la foule irritée :
— Bonnes gens, merci de votre zèle, mais je ne veux point qu'il soit fait de mal à ce jeune homme; il ne m'a pas offensée.
Chacun s'arrêta avec respect.
Aux premiers mots prononcés par la comtesse, Tûme de Basile s'épanouit comme au bruit mélodieux de la voix des anges, il sentit une douce chaleur le pénétrer : la vie lui revenait.
Bonne de Berry continua :
— ïl faut supposer que ce pauvre garçon n'est point de la ville; car il saurait que notre bienaimé soigneur le comte Aniédée a fait défense de mendier dans l'intérieur de nos jardins.
Basile leva timidement les yeux vers la comtesse :
,^ — Je ne mendie pas, madame, lui dit-il en balbutiant.
— Si cela n'était , répondit la comtesse avec surprise, pourquoi seriez-vous à genoux et tremblant j est-ce donc une grâce que vous avez à nous demander?
Une pensée téméraire passa dans l'esprit de Basile.
— Oui , une grâce , répéta-t-il d'une voix étouffée.
La comtesse voyant qu'il promenait sur la foule un regard impatient, comprit que c'était à elle seule qu'il voulait parler.
— Faites éloigner un peu ces braves bourgeois, dit-elle à la femme qui l'accompagnait. Un mot de celle-ci suffit pour que chacun se retirât à l'écart; on se disait tout bas : — C'est au moins le fils de quelque malheureux paysan que l'on va pendre; car il a l'air bien piteux. — La supposition des bourgeois n'avait rien de heurtant
l'ajsneau. t75
pour la vraisemblance, en ce temps où le bon plaisir seijjneurial faisait si bon niarcbé de la vie d'un chrétien et si jjrande consommation de corde neuve à Tintention des pauvres justiciables.
Lorsque la comtesse et Basile furent à peu près seuls dans le jardin, car ceux qui pouvaient les voir étaient de beaucoup trop éloignés d'eux pour les entendre. Bonne se pencha vers le suppliant et elle lui dit :
— Si nous pouvons vous accorder ce que vous avez à nous demander, ce sera de grand cœur, pauvre jeune homme ; mais notre puissance est bien bornée; nous ne pouvons que supplier à notre tour celui que Dieu vous a donné, ainsi qu'à nous, pour maître.
Basile, en ce moment qui allait décider de toute sa vie , frémit intérieurement de sa témérité; mais bien qu'il s'en effrayât, il n'était pas, comme frère Raphaël, un lâche ; d'ailleurs pour Tencourager Bonne ne lui dit-elle pas encore :
— Eh! bien, j'attends, qui vous empêche de
parler? Est-ce donc une cause si désespérée que la vôtre , que vous vous soyez effrayé du peu de pouvoir qui nous est laissé.
— Vous seule, madame, dit résolument Basile, pouvez m'accorder ce que j'ai la hardiesse d'espérer.
— Qu'est-ce donc?
— Au nom de Tenfant que vous portez, votre main à baiser, madame!
Bonne se sentit aussi surprise qu'effrayée, elle jeta sur Basile un coup-d'œil empreint de colère; mais lui la regardait avec tant de respect et d'amour, que jamais elle ne s'était vue contemplée de la sorte; puis il répétait encore : — Au nom de votre enfant? — C'était la première fois qu'on l'implorait en ce nom. Un de ces avertissements de maternité prochaine qui coloraient instantanément ses joues et remplissaient ses yeux de douces larmes, vint au moment même la surprendre de nouveau et, pour ainsi dire, solliciter en faveur du suppliant. Bonne ne pouvait plus refuser la grâce qui était ainsi appuyée.
l'awneal. 177
— On ne bnise que h main qui donne, repritelle avec dignité, mais non pas sans émotion : et alors se tournant vers la femme dont elle était suivie : Francesca, dit la comtesse, je le savais bien, ce jeune homme demande la charilé, n'astu rien dans ton aumonière.
Francesca s'empressa de donner une pièce d'or à sa noble maîtresse, et celle-ci, s'approchant encore une lois de Basile, reprit :
— Tenez et maintenant souvenez-vous bien , à l'avenir, qu'on ne mendie pas dans le château du comte Amédée.
\ l saisit rapidement la main qu'elle lui tendait, moins pour l'effleurer de ses lèvres que pour vérifier un pénible soupçon; malheur sur lui! L'anneau qu'il avait dérobé pendant l'extase , puis abandonné à Amaury; Tanneau de mariage qu'il venait réclamer au vaurien , était au doigt de la comtesse !
Bonne, un instant après, continuait sa promenade; quant à Basile, la rage, en lui, avait succédé à la stupéfaction; alors, traversant comme un fu-
rieux la foule, il sortit du jardin en nommant tout haut Amaury, avec Taccent de la menace.
Lorsque la comtesse repassa par le même chemin pour rentrer dans son appartement^ elle s'arrêta un moment à la place où elle avait vu le solliciteur agenouillé, tout étonnée d'y retrouver la pièce d'or.
Une Fin.
Ce n'était plus pour éclaircir un doute insupportable, mais pour punir un audacieux imposteur, que Basile avait pris celte fois le véritable chemin des cabornes de Saint-Léger. Le timide novice du temps passé sentait enfin circuler et bouillir dans ses vein^^ sang du vieux soldat. Estimant, à l'égal d'une trahison dont.il était en droit de se plaindre, Tinlrigue présumable du vaurien et de la comtesse, Basile avait compris qu'il est telle colère qu'on no peut appniser
qu'en effaçant du nombre des vivants celui qui Va provoquée.
Ainsi , c'était contre son sauveur , contre l'homme qui avait protégé Benedetta au jour de Fabandon forcé, contre Tami hospitalier dont le toit les abritait encore tous les deux, sa compagne et lui, qu'il lançait la menace de mort. — Ingrat I — Ingrat? Non, Basile ne croyait pas l'être. Il n'y avait pas eu, pensait-il, générosité, mais bien calcul de l'intérêt personnel, arrièrepensée coupable dans la conduite d'Amaury envers lui. En le contraignant à se dessaisir de Tanneau de Bonne de Berry; en condamnant son protégé à ne jamais pénétrer le mystère de l'événement du couvent des Urbanistes, ce n'est pas la sécurité d'une victime encore menacée que le vaurien avait en vue, mais bien le succès d'un mensonge dont T^pira née de Basile devait lui assurer limpunité. Les bienfaits d'Airaury expliqués de la sorte, l'obligé n était-il {)ns dispensé de toute reconnaissance, grâce à la (lécoiîverte du jnarehé frauduleux que l'autre
UNE FIN. t8l
avait déguisé sous les doliors d'une proleclioii gratuite? Ce marché, Basile, certes, n'eût p.is voulu Taccepter si Aiiiaury avait eu l'impudence de le lui proposer; donc aucune considération des services rendus n'ayant plus à retenir son bras impatient de s'armer, Basile, non-seulement trouva que sa provocation serait légitime, mais encore il s'imajjina que c'était faire vraiment une louable action que de venger une noble femme abusée. A chaque pas, plus indigné contre le faussaire, il ne voyait plus, oublieux qu'il était, cette autre créature si dévouée, si aimante, qui ne vivait que par lui et que pour lui; cette douce Benedetta dont il allait jouer le bonheur, partant la vie, dans une imprudente rencontre. — Et si la comtesse de Savoie ne ucmandait pas à être vengée! Si, heureuse de son erreur, la fille de France, au cœur blessé par les injustes mépris d'un époux, avait donné son amour en échange de Tauneau; si elle aimait Amaury enfin ! — Basile se dit cela, et cette simple réflexion, qui aurait dû 1 iu*réler tout à coup
iS2 BASILE.
en chemin , l'irrita davantage et n'eut d'autre résultat que de précipiter sa marche. Mais, comme s'il avait été en droit de demander à Bonne de Berry compte de ses affections, ce n'est plus à un seul nom maintenant que s'adressait sa colère.
Frère Raphaël , tout prophète qu'il était , n'avait pas deviné sans doute que sa révélation de la veille porterait sitôt ses fruits. C'était le lendemain même que menaçait d'être accompli ce qu'il n'avait osé prévoir que dans un avenir lointain. On eût dit, en vérité , que le démon familier du moine, pressé de servir les rancunes de celui-ci, avait pris à tâche de faire faire fausse route à Basile, et de le conduire là où devaient se briser ses fortes résolutions de prudence et de fidélité, afin qu'il n'y eut qu'une nuit dlntervalle entre la prédiction et le malheur.
Quel que fût son guide, il lui fit prendre la bonne route; car peu dinstantt) après son entrevue avec la comtesse, Basile avait franchi la
dislance qui séparait le jardin du comte Rou{;e de la demeure d'Amaury.
La maison qu'il cherchait lui ayant été dési^rnée, c'est avec une sorte de joie furieuse qu'il se dit enfin :
— C'est là !
11 heurta à coups redoublés à la porte, mais sans obtenir de réponse : le vaurien n'était pas chez lui.
Au grand bruit que faisait Basile, une marchande regrattière du voisinage sortit de sa caborne, et roulant, plutôt qu'elle ne marchait, tant était majestueux l'embonpoint dont elle jouissait, elle s'avança vers lui en disant :
— Tout beau ! maître frappeur , tu prends une peine inutile, le voisin est parti, et Dieu seul peut savoir quand nous le reverrons !
— Parti ! répéta Basile ; comment , parti !
— Mais comme on part.
— Où est- il allé? demanda notre furieux, promenant çà et là ses regards, comme s'il eut
cherché à suivre la roule par laquelle s'en était allé l'objet de sa poursuite.
— Où? dit la regrattière; mais, dame, en Purgatoire, sans doute, à moins qu'il n''ait emporté sur lui une fausse clé du Paradis; car il a trop péché, le pauvre gars, pour y entrer tout fin droit comme un autre, sans forcer la porte.
— Allons donc, bonne femme; vous plaisantez, repartit Basile violemment remué parce qu'il venait d'entendre; Amaury n'est pas mort!
— Il ne Tétait pas il y a une heure ; bien au contraire, je l'ai vu joyeux, frétillant, avantageux comme à l'ordinaire. Mais les quatre bourgeois qui l'ont emmené au clos de Verney, avaient à la bouche tant de terribles menaces, et ils portaient sous leurs capes des lames si longues et si bien affilées, qu'il faudrait que le voisin fût bien protégé de son saint patron, si, juste au moment où je parle, il n'en passait pas quelqu'une au travers de son pauvre corps. Je te le dis à toi, mon honnête jeune homme, qui parais tout coi
Ui>E FI.\. 186
de la mésaventure , jamais le ûls de sa mère ne s'est trouvé en si grand danger.
Tandis que la voisine parlait ainsi, Basile sentait peu à peu tomber sa colère, et à ses projets hostiles succédait une intention toute charitable.
— Vous dites, bonne femme, qu il est seul contre quatre?
— Seul; mais c'est un brave cœur, va! je t'en réponds ; car en passant devant ma porte, il leur disait : — Que n'étes-vous six, la partie serait plus belle pour moi ! — Je ne m'étonne pas si ce garçon-là n'a jamais reculé devant une femme: une demi-douzaine d'hommes ne lui font pas peur. Pourtant, il lui arrivera malheur; c'est moi qui te le dis : aussi , c'est pourquoi, si tu es de ses amis, je te conseille de partir bien vite au Verney; peut-être arriveras-tu encore assez à temps pour aller lui quérir un prêtre, car ce serait vouloir la mort d'une âme, entends-tu bien, que de laisser un si grand pécheur s'en aller sans confession,
i8^ BASILE.
A l'idée d'Amaury menacé par un tel nombre d'ennemis, Basile, avons-nous dit, éprouva un mouvement de compassion; il ne vit plus dans le présumé imposteur que l'homme qui , à si grand risque, l'avait courageusement emporté hors du cloître de Sainte-Claire ; il pensa qu'alors la généreuse action d'Amaury n'avait pu lui être inspirée par le motif personnel que maintenant il lui supposait : il ne savait rien encore de la soustraction de l'anneau ; aussi , animé en ce moment d'une pensée vraiment chrétienne, Basile ne voulait plus que venir en aide au vaurien en péril, quitte à lui demander compte ensuite de la ruse dont il s'était servi pour s'assurer, dans le cœur de la comtesse, une place que Basile ne voulait pas, lui, ni réclamer, ni laisser usurper.
— Dites-moi, demanda-t-il de nouveau à la regrattière, où est-il votre clos du Verney?
— Belle question ! îit-elle. Qui est-ce qui ne connaît pas, à Chambéry, le beau promenoir public dont feu le comte Vert nous a fait don?
UNE FliN. \87
'- Mais, moi, je ne puis le connaître ; je viens dans cette ville pour la première lois.
— En ce cas, pour trouver le Verney, il faut que tu prennes par-là, dit-elle, étendant sa main vers le nord ; va toujours devant toi en biaisant un peu à droite, et tu y seras bientôt.
Basile partit courant toujours ; de temps en temps il jetait sur la route cette question aux passants: — Suis -je bien dans la direction de Verney? — La réponse affirmative saisie, pour ainsi dire au vol, il s'élançait de plus belle.
La voisine d'Amaury n'avait pas trompé Basile. Lorsqu'il arriva aux abords du promenoir public, nouvellement planté d'arbres, il avisa au loin quelques curieux faisant cercle autour d'un spectacle qui paraissait exciter vivement leur intérêt, lequel ils témoignaient, soit par des gestes rapides, soit par une soudaine et bruyante exclamation.
A mesure qu'il avançait vers le lieu où l'action captivante se passait, Basile entendait d'une
i&8 BASILE.
façon plus distincte les gens qui ferraillaient chaudement. Ainsi le combat n^ était point encore terminé; donc, il arrivait à tempspour protéger aujourd'hui celui qui Tavait sauvé autrefois. Cette espérance doubla son ardeur à la course : il prit un dernier élan, rompit le cercle, et infailliblement il serait tombé juste au milieu des adversaires^ si l'un des spectateurs, qu'il venait de heurter, ne Teut brusquement arrêté par le bras, en lui disant :
— Arrière, étourdi, vous allez déranger ces braves gens.
Saisi tout-à-coup au passage, Basile se tourna vers celui qui le retenait encore, et à sa grande surprise, c'est Amaury qu'il reconnut parmi les juges du camp.
— Ah ! Dieu soit loué , lui di(-il , je vous croyais en danger.
— Ehl mais, réphqua l'autre, vous n'aviez pas si grand tort, car je ne suis pas fort h mon aise ici.
UiNR FIN. I8i^
En vérité? seriez-vous déjà blessé, hors de
coiTibat?
Moi ? du tout, je n'ni pas même tiré la spada
du fourreau.
— Ce n'est donc pas, comme on me l'avait dit, a vous qu'on en veut?
— Si fait, c'est bien à moi.
— Je comprends, on vous a désarmé, et vous vous êtes avoué vaincu.
— Par exemple, répondit Amaury en prenant une attitude plaisamment fière, pour me parler de la sorte, vous ne savez donc pas que le (ils unique de maître Amaury, le joaillier de la couronne, et mon respectable père, n'a jamais reculé d'une semelle ni devont l'épée d'un homme , ni devant le rej^ard provoquant d'une femme.
— Alors, que faites-vous là?
— Je rcf^arde ces honnêtes bourj^eois qui se disputent bravement ma main.
— Comment? fit Basile, s'ébahissanl de la réplique.
— Toutes choses se peuvent dire en peu ; voici l'affaire, continua le vaurien les yeux fixés sur les combattants. Je suis victime d'un complot, mon ami ; les braves qui ferraillent à mon intention sont venus ce matin m'offrirou le combat ou celui-ci sa sœur, celui-là sa nièce , cet autre sa fille, et enfin, le croiriez-vous, ce dernier qui rompt à gauche et va se faire enferrer tout à l'heure, ce dernier, dis-je, m'a offert sa tante! Quand je dis offert, c'est à peu près comme le bourreau offre la corde à celui qu'il va pendre; ils ont ameuté contre moi les grands parents, les alliés, les tuteurs, enfin de je ne sais combien de charmantes filles à marier, à qui , disent-ils, je suis également cher : c'est bien de la bonté 1 — Aie! voilà un maladroit qui glisse. — Bref, la ville tout entière s'est soulevée contre moi, et si je ne me décide aujourd'hui pour l'une des quatre protégées de ces chers amis. Demain je dois m'a ttendre à recevoir de nouvelles visites, toujours dans ce terrible but de mariage, et ainsi de suite ; tous les jours. Ceux-ci ouvrent
UNB PIN. 191
la marclic; si les autres n'étaient pas plus à craindre! Ne voulaient-ils pas tout d'abord me tuer pour me forcer à épouser. J'allais accepter Id fortune du combat, lorsque tout-à-coup une idée m'est venue, etalors, les mettant face à face, je leur ai fait comprendre que ma mort ne servirait qu'à faire nombre de veuves et non pas une lille mariée de plus. Puisque c'est mon mariage et point ma vie qu'ils demandaient, le plus simple était de se disputer entre eux à qui me posséderait. Dans toute partie bien réglée , ce n'est jamais à Tenjeu qu'on s'attaque : il reste en re^ pos jusqu'à ce qu'un vainqueur l'empoche. — Bon ! en voilà un autre qui se secoue les doigts. Vous comprenez à présent pourquoi je reste là les bras croisés, tandis qu'ils font si drôle de besogne. Du premier coup on les désarmerait.
— Pourquoi ne le faites-vous pas; vous seriez débarrassé d'eux.
— Bah! ne doit-il pas en venir d'autres demain ) et puis ça m'amuse, moi, de les voir se battre. Hein, les gaillards, comme ils v vont!
D'ailleurs, continua Amaury après un coupd'œil donné aux singuliers jouteurs , puisque toute la ville lèvent, il faut bien que je fasse une fin!... C'était gentil, mais cela ne pouvait durer toujours. J'appartiendrai au survivant... Attention, interrompit-il, cela se réveille.
En effet, la partie, d'abord tièdement engagée entre les quatre bourgeois, que la malicieuse éloquence du vaurien n'avait que fort médiocrement convaincus de la nécessité de croiser le fer l'un contre Tautre, la partie, disons-nous, engagée deux contre deux, mais chacun pour son compte, s'échauffait graduellement; les rapières commençaient à faire étincelle; les yeux des combattants lançaient des éclairs et les voix émues par l'animation de la lutte, invoquaient ici, l'archange ^lichel, là le vaillant saint Georges. On se piquait de la pointe, on s'excitait avec Tinjuré.
— A ta santé, malandrin !
— Noue ton sac et tire les chausses, satanas!
— L'as-tu senti, signor ladre?
r NE FIN. Id3
— Mais moiitre-iiioi donc belle face, maître porc!
A chacune de ces provocations, le cliquetis d'épées reprenait avec une activité furieuse, que la maladresse des ferrailleurs rendait souvent des plus réjouissantes.
Amaury était tout à Taction ; il suivait les mouvements, il comptait les coups, et de ses deux mains qu'il agitait en arrière, comme le nageur qui repousse les flots, il maintenait les curieux dans les limites de Farène. — Place ! place et silence! disait-il. — Et puis, intéressé comme il Vêtait dans la lutte, mais sans préférence pour tel ou tel vainqueur, il criait aux champions, les désignant tour à tour par quelque trait distinctif de Tune ou de Tautre de leurs clientes.
— Bien, mes doux yeux bleus. — Rends la main, ma belle aux amoureuses fossettes. — Hardi! ange de Dieu marqué d'un signe noir au menton. — Miséricorde! te voilà perdue, ma colombe au plumage doré. — Non, c'est le signe noir qui rompt; il se relève. — Diable! les yeux
bleus vont avoir le dessous. — Sus ! sus ! très bien macolombe! — Compliment, de tout mon cœur, Régine les fossettes. — Ab ! saint Jésus 1 s'écriat-il en poussant un immense éclat de rire , voilà mes quatre pendards enferrés.
Son coup-d'œil ne Tavait pas trompé ; à peine finissait-il d'exclamer ainsi , que toutes les mains lâcbèrent les rapières et cbacun des combattants ébaubi, regarda couler son sang. On accourut vers eux; ils avaient tous reçu au poignet droit, à peu près la même blessure , peu profonde et point dangereuse. En un instant les mains endommagées furent pansées; mais en soignant les blessés c'était de toute part tant de mordantes railleries, tant de félicitations impertinentes sur Taccord miraculeux de leur estocade, que ceci, joint à la soulTrance qu'ils éprouvaient, leur faisait faire la plus piteuse grimace qui se puisse voir.
— Que demandez-vous de mieux, leur dit Amaury voyant qu'ils commençaient déjà à murmurer, nous y avons tous été de franc jeu , j*es-
UNF FIN. iO^
père? je n'ai fait de vœu pour aucun de vous cl e vousiii lousencouniJjcs. fl s'a^issaitdnju(;enicnl (le Dieu ; vous le voyez, Dieu a jnjréque je n'étais (lijjnc ni i\e> hcoux yeux hieus de votre su'iir Marguerite, maître Grandon, ni du joli signe noir que votre nièce Marie porte à son gracieux menton , Hugues le prud homme ; enfin il ne veut pas plus que je me fasse gloire de posséder les fossettes d'amour de votre pupille Blanclie, mon loyal Montagnole, que le coffre aux fermoirs d'or de votre radieuse tante, cher Jean de Couz. Ainsi tenez-vous en paix, craignez la fièvre et ne vous jalousez plus: vous êtes dignes Tun de Tautre. Mes vœux à vos dames.
Il dit, et entraînant Basile, Amaury disparut hientôt à rexlrèmité du promenoir, du côté de la ville; on ne le voyait plus, qu'on entendait encore éclater au loin son rire fou.
Les malavisés ferrailleurs excepté, il n'y eut qu'un seul individu parmi l'assemblée que le dénouement de l'aventure ne put mettre en gaitè. Celui-lh, nous n'aurions pas besoin de le
nommer. Tant qu'il crut avoir quelque chose à craindre pour Amaury, il imposa silence à ses griefs contre le vaurien qu'il supposait en passe difficile ; mais lorsqu'il fût bien certain que toute appréhension fâcheuse au sujet de ce dernier était en pure perte, alors les premières pensées deBasile reprirenten lui le dessus, et ce nefutplus qu'avec une inexprimable impatience qu'il attendit la fin de ce singulier combat. Il avait hâte de se trouver tête-à-tête avec l'heureux jouteur qui savait se faire beau jeu partout : aussi bien auprès de sa souveraine que chez une Martuccia.
Malgré le besoin qu'il éprouvait de se faire expliquer au plus vile, par Amaury, la restitution de l'anneau à la comtesse, la difficulté que lui présentait Tentrée en matière embarrassait sa langue; si bien que s'arrêtant à dix fois devant l'obstacle, malgré son parti pris, ce ne fut pas lui qui parla le premier.
— Pardieu! dit le joyeux compagnon, faisant tout-îVcoup diversion à son accès de belle bu-
mciir, ce il est pas vous, celles, clier Basile, (juc je in'allendais à rencontrer à Clianibéry.
— Il m'eut été bien pénible de ne vous y pas voir, moi , reprit sourdement l'autre, car je n'y suis venu tout exprès que pour vous.
— C'est une démarche tout à fait calante et dont je vous sais bon gré.
— Vous n'avez pas à m'en remercier, peut-être? dit encore Basile en adressant à Amaury un sombre regard.
— Bon! reprit ce dernier, je devine à votre air chagrinque nous avonscessé d'êtrebonsamisj vous m'en voulez un peu, n'est-ce pas, de ce que je vous fais mes visites si rares? Mais Candie est bien loin, vous-n'avez plus besoin de moi et mon temps est si occupé I malgré cela je ne vous oublie pas, croyez-le bien; mieux que cela , je me suis souvent facbé contre moi-même de ce que je vous sacrifiais toujours à des devoirs nouveaux; mais beureusement, car il faut tout envisager sous son plus beau jour, c'est ma morale, heureusement, dis-jo, que quelqu'un de ces
mariages dont on me menace va me rendre libre de remploi de mes heures; soyez tranquille, nous réparerons le temps perdu : quand je ne me devrai plus qu'à ma femme, je serai tout à mes amis.
Basile le laissa s'excuser aussi longuement qu'il le voulut sans Tinterrompre; puis le franc garçon ayant terminé, il reprit :
— Est-ce donc sérieusement, Amaury, que vous pensez à ce mariage?
— Moi? je n'y pense pas le moins du monde, mais, comme vous l'avez pu voir, tant de bonnes gens prennent la peine d'y penser pour moi, qu'il faudra bien, un jour ou 1 aulre, que leur volonté soit faite, par exemple ce n'est pas de bon cœur que j'ajouterai : Ainsi soil-il!
— Mais, demanda Basile dont la voix commençait à trembler, car il allait entamer cnlin la question de sa visite à Amaury, mais, pour vous décider à' \ous marier , vous oubliez donc qu'il y u en ce nM)nde quel([u'uu qui sera en
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droit (le se plaindre de Tuiiion que vous voudrez coiielure.
— Quelqu'un, dites donc quelqu'une, repartit le maître fat, toutes, enOn, exce[)té, l)i<'ii entendu , eelle que j'épouserai... et encore !.... ajouta-t-il en donnant par avance un soupir de commisération à la femme que, le sort lui destinait.
— Finissons ces railleries, carje ne plaisante pas, moi, mon maître! dit vivement Basile en s'arrétant et forçant Amaury de s'arrêter aussi. Jus(|ue-là, ils avaient continué à marcher.
— Tubleu! riposta le vaurien, ce n'est pas seulement du mécontentement qu'il y a dans vos yeux : c'est ma foi de la belle et bonne colère. Auriez-vous aussi, par hasard, quelque jolie fiancée à me proposer? En ce cas, mon ami, il ne faudrait venir qu'à votre tour ; vous savez que chacun doit avoir le sien. Allez vous faire inscrire l\ la suite.
— Arnnury, interrompit Basile avec force, Amaur\, vous ne m'avez pas répondu ; je vous
demande si parmi vos nombreuses conquêtes, il n'en est pas quelqu'une en droit de vous dire : Tu n'épouseras personne; car tu es à moi!
Interpellé de la sorte le vaurien n'eut pas de peine à comprendre que Basile défendait une cause personnelle.
— Bravo! j'y suis! s'écria-t-il saisissant la première idée plaisante qui lui passa par l'esprit, sa Benedetta aura rêvé de moi tout haut la nuit dernière et voilà mon jaloux qui prend l'alarme. Peste! comme nous avons Tamour ombrajjeux!
Le nom de la compagne de Basile jeté à Timproviste au milieu de cet entretien, fil éprouver à celui-ci une émotion douloureuse , il lui sembla que Benedetta elle-même venait de se placer entre Tagresseur et l'attaqué pour demander raison à son tour d'une rivalité dont elle n'était pas Tobjet. Cependant Basile reprenant courage à parler, répondit, mais d'un ton beaucoup plus bas.
— Ce n'est pas de Benedetta qu'il s'agit,
DxNE FIN. 201
VOUS le savez bien, mon mailioî Ccsl d'une autre.
— Une autre, répéta Amaury moitié riant, moitié avec stupéfaction ; il n'y a donc plus de lidélité ici-bas, puisqu'on parle d'une autre au colombier du bois de Candie?
Le reproche adressa juste, Basile frissonna ; mais trop avancé maintenant pour ne pas aller jusqu'au bout, il poursuivit :
— Vous ne voulez donc pas me comprendre? C est d'elle, d'elle-même, que je vous parle !
— Elle! laquelle? demanda impertinemment notre jjalant aventureux. Expliquez-vous nïieux, mon cher ami, car vous avez une manière de particulariser les gens qui jette beaucoup irineerlitude dons les idées : Elle, n'est pas un nom, ou plutôt toutes commencent par porter celui-là.
Basile, s'approchant d'Amaury , après avoir regardé autour de lui pour s'assurer qu'aucun indiscret ne pouvait surprendre le nom qu'il
allait dire, lui glissa à Foreille ces mots qui les firent pâlir tous les deux :
— La seule femme dont il puisse être question entre nous : c'est la comtesse de Savoie. Vous êtes l'amant de Bonne de Berryl
Ils se regardèrent un moment sans pouvoir, l'un ou l'autre, articuler une parole, tant celui-ci était frappé de surprise, tant l'émotion de celuilà était grande.
Cependant Amaury, toujours assez promptement maître de lui-même, reprit, mais cette fois d'un ton sérieux et même assez péniblement affecté.
— Basile, vous avez, je le vois bien, manqué à votre promesse, pour avoir le dernier mot d'un mystère dont votre propre intérêt vous faisait un devoir de repousser l'explication, fut-elle venue s'offrir à vous d'elle-même; vous avez été imprudent, coupable envers vous, envers votre compagne, envers votre anii : vous avez, enfin , traîtreusement faussé la parole que vous m'aviez donnée.
— Et vous, l'cpiit l'autre indigné de cet el* fionlé reproche , vous avez nianciué à quelciue chose de bien plus sacré encore que cette promesse surprise à mon ignorance : c'est au respect que doit avoir tout homme de cœur pour l'estime qu'une femme lait à bon droit d elle-même, (juc vous avez forfait! Oui, pour qu'elle se crût forcée de se donner à vous, elle, noble et pauvre créature de toute part trahie, elle qui ne soupçonnait pas même qu'on l'eut si lâchement livrée au premier enfant perdu que le hasard envoya sur le chemin de ses ennemis ; pour la posséder, dis-je, vous avez avili votre souveraine à ses propres yeux, vous avez détruit son seul reconfort dans le malheur : la sainte conliance qu'elle avait en sa pureté.
Amaury, les bras croisés, le regard Hxe^ mais le front soucieux, accueillit l'accusation que Basile fulminait contre lui avec un sourire d'ironie que ce dernier crut devoir interprêter ainsi.
— Ou inq^orte! voulez-vous dire, (ju inqjorle! répeta-l-il. mais ce n'est donc pas un crime cola?
— Il s'arrêta un niomenl; puis sans attendre la réponse qu'il avait provoquée, il reprit, — Si fait, c'en est un, niaitre Amaury, et Dieu m'envoie ici tout exprès pour vous en punir!
— Holà 1 repartit le vaurien d'une voix peu émue, malgré l'attitude menaçante de son accusateur. Holà! prenons-le, s'il vous plaît, moins en pourfendeur de géants, mon brave; je vous assure que vous avez fait un mauvais rêve , cher ami; Dieu, que fort incivilement vous vous permettez de mêler à cette diabolique affaire, n'a pas pu vous donner la mission que vous dites , attendu qu'il est beaucoup mieux informé des choses que votre gracieuseté. Par ainsi, ne continuons pas à causer sur un pareil sujet avec cette chaleur : il pourrait y avoir du danger pour tous deux; peut-être l'ignoriez-vous ; c'est moi qui vous en préviens, novice.
A ce nom qui ne pouvait plus lui être donné sans une intention injurieuse, Basile, relevant fièrement la tête, répondit :
'—Je suis Basile le chasseur, Basile, le fils du
UNE riN. 205
vaillant clicf de la compagnie blanclie et non plus rélève du prieur de Chamouny; vous semblez en douter encore; mais j'espère bien, la Providence ni'aidant, vous forcer à le confesser vousnjènie avant peu.
— Décidément c'est de la folie! quoi, Basile, vous me menacez, moi... moi, votre sauveur.
— Je ne suis plus votre obligé, vous avez abusé des secrets du couvent de Sainte-Claire.
— Pas si sot, vraiment, autant aurait valu porter sa tête au bourreau ; je ne joue pas si gros jeu.
— Je vous dis que vous vous êtes fait une arme de mon silence pour tromper la comtesse.
— Et moi je vous répète, Basile, que vous êtes fou.
— Oh ! vous vous en défendrez vainement, j'ai trop bien deviné
— Mes intentions, interrompit Amaury, j'en conviens; quant au fait, c'est différent; vous n'y êtes point, mon cher, et si vous ne faites jamais <|no des découvertes semblables, ce sera, j'en ré-
ponds, grande injustice que de vous brûler comme sorcier.
— Vous raillez maintenant, mais tout à T heure vous avez pâli^ ne le niez pas, je vous ai vu pâlir.
— C'est possible, mais ne pouvais-jo pas aussi bien pâlir de dépit que vous de rage, surtout quand vous êtes venu me rappeler, par votre sotte querelle, une si belle occasion manquée.
— Manquée? riposta Basile, et l'anneau, maître Amauryl Tanneau de mariage de la comtesse, à quel titre le lui avez-vous rendu? ou plutôt à quel prix vous Ta-t-elle racheté? dites I
— L'anneau! murmura le vaurien en se frappant le front, comme furieux contre lui-même, c'est justement à ce qui me donnait tant de confiance que j'ai dû ma perte.
— Comment cela, demanda vivement Basile.
— Tenez, j'ai pitié de vous, dit Amaury en lui prenant le bras pour continuer à marcher; car depuis si long-temps qu'ils s'étaient arrêtés leur colloque animé avait attiré les regards des gens
(lu voisinage, et quehjues observateurs au long manteau que le beau galant de la ville connaissait i)ien, commençaient à rôder autour d eux, connne des renards qui clierchenl fortune aux environs de la basse-cour. — Oui, je ne veux pas vous tourmenter plus long-temps; ne fut-ce que |)our reconquérir votre amitié, si touteiois j'ai pu la perdre, ce que je ne crois pas. Je viens de vous avouer francbement quel était mon projet, je vous dirai de même que vous ne vous étiez pas trompé sur l'emploi que je prétendais faire de la bague, jusqu'ici tout est bien; vous dites : tout est mal, là-dessus nous ne serons jamais d'actord, je liens à mon opinion, gardez la vôtre, je poursuis. Mon premier tort fut de croire qu'une importante entreprise ne devait pas être brusquée comme une intrigue vulgaire; je m'imaginai qu'il fallait y réfléchir quelque temps, je pris huit jours de réflexion et lorsque n'ayant rien trouvé de mieux qu'une demande d'audience particulière pour me rapprocher de la comtesse, je me rend.ns au château, armé de cette preuve