‹ BasileChapitre 13 sur 21 · II. là · texte numérisé non relu

II. là

environnants que le ciel, plus favorable qu'on n'eût osé Tespérer, aux dévotions de la comtesse de Savoie , lui avait accordé , non-seulement un iîls, mais deux princes jumeaux. A cette nouvelle, Basile pensa devenir fou. Il avait <les fils ! lui, des fils!... Ah! le moine avait bieu deviné qu'il voudrait connaître ses enfants; car alors, cédant à un désir sans cesse combattu , sans cesse renaissant et contre lequel il avait, mais en vain, épuisé toute sa force de volonté, Basile , vaincu enfin par la pensée desa double paternité, osa dire résolument à sa compagne :

— J'ai beau vouloir résister, Benedetta, les forces me manquent pour continuer la lutte; iaut-il te Tavouer , l'ennui me gagne ici , ici la vie me pèse! Si quelque chose peut encore me donner du courage à souffrir, c'est la certitude où je suis que, même contraint de rester ici jusqu'à ma dernière heure , je ne dois plus du moins y demeurer long-temps. — Et comme elle le regardait avec effroi, il ajouta pour se faire mieux comprendre : — Non , pas long-

temps; car si nous ne partons bientôt, bientôt je mourrai.

iienedella, justement alarmée d'une telle menace, ne se demanda pas comment son ami pouvaitèlreatleintdu mal de l'ennui, là où elle vivait si heureuse. Certaine de retrouver le même bien^ être, quelque part qu'il voulût se ûxer^ elle lui répondit, comme autrefois sur la montagne :

— Quand tu partiras, je te suivrai.

Elle le suivit donc à Cbambéry , car c'est là que l'attirait cet impérieux besoin , non pas de revoir la comtesse , mais de respirer le même air qu'elle.

De tout ce que quittait la douce créature si dévouée au bonheur de Basile , si confiante en son amour , elle ne regrettait rien que sa seconde Catarina, mais celle-ci devait être, lui avait dit Unsile , un embarras pour eux pendant la roule; une diliicultopourrétablisssemeulde leur n)éna^;e dans la ville, il talliil bien s en séparer.

Quinid arriva la veille du jour fixé pour le déport, l^jucdclta, <|ni ne voulnil point s éloi-

guer de Candie sans avoir assuré le sort de sa chèvre bien-aimée , conduisit Catarina à Sainte- Ombre, et elle la donna au vieux curé qui, trois mois auparavant, avait fait son mariage. Délivrée de tout souci touchant l'avenir de sa chèvre, elle revint au logis, pleurant un peu le sacrifice ; mais Basile qui n'aurait point eu le courage de le lui proposer, Ten remercia si bien; il témoignait tant de joie de voir cesser leur solitude, qu'elle ne regretta plus rien.

L'instant était venu de partir. Croira-t-on que le plus pressé des deux de se mettre en route, fut cependant celui qui montra le plus d'hésitation avant de franchir , pour la dernière fois, le seuil de la cabane où naguère Amaury avait pris soin de les réunir ?

Benedetta, vingt fois, se mit en devoir de devancer Basile sur le chemin, et toujours elle était forcée de revenir et de l'attendre: il n'en finissait pas de dire adieu à tout ce qu il allait abandonner. Ce n'était pas le regret du passé qui retardait son départ, mais la craintcde Tave-

nir. 15ien décidé à ne rien changer à sa résolulion, il ne se dissimulait point, cependant, quil commettait une grave imprudence , et qu'en même temps il se rendait coupable d'une sorte de |)arjure envers Benedetta, en se rapprochant des lieux habités par la comtesse de Savoie. Au penchant d'un abîme il s'arrêtait pour en consulter la profondeur. Sa destinée Tentraina !

— J'attends, lui dit sa compagne.

Basile lui répondit : — Me voici. — Et, tous deux, ils se dirigèrent vers la ville. Rapportant à Amaury la clé de bois de leur chaumière, ils se disposaient à lui demander asile pour quelques jours. Ce ne fut que vers le soir qu'ils arrivèrent aux approches de Chambéry.

Eu ce moment la population tout entière était en frairie. Elle célébrait encore par des jeux, par des danses, par des feux de joie , la naissance miraculeuse des princes jumeaux.

Benedetta, quoique naturellement peu accessible à la crainte, ne put s'empêcher de manifester un sentiment de terreur.

230 KASiLK.

— Qu'as-tu donc, lui demanda Basi!<3 , la sentant frémir à son bras et ne pouvant comprendre pourquoi elle avait tout à coup ralenti sa marche, alors qu'il était, lui, si impatient d'arriver.

— Je ne sais, dit-elle, mais j'ai peur; ces cris, ces lueurs soudaines, ces épais tourbillons de fumée, me rappellent l'incendie de notre village, et tu dis que c'est une fête, Basile. Ah ! j'ai besoin de le croire; car j'ai le cœur tout serré comme s'il s'agissait d'un malheur.

— Un malheur? folle! mais il s'agit de réjouissances publiques au contraire. Ces lueurs qui t'effraient parce qu'elles rougissent au loin les maisons, ces colonnes de fumée qui montent vers le ciel, tout ce bruit que tu entends, ma Benedetta, c'est la joie du peuple, qui éclate ainsi! ce sont ses actions de grâces qu'il envoie à Dieu!

Et comme une clarté plus vive brillait en ce moment, comme des clameurs plus bruyantes venaient de retentir, il ajouta en pressant le bras

de la jciino femme avec une indicible expression de Ijonliour.

— Enlends-tu, de là-bas, les vivat de la foule? vois-tu ces feux qui illuminent jusques aux nuages? cela veut dire que toute la ville adopte les deux enfants qui sont nés pour porter la couronne. Celte adoption, cet enthousiasme , c est beau, n'est-ce pus?

— Oui, bien beau, pour ceux qui ont donné le jour à ces enfants, répondit Benedetta.

Basile à ces mots eut peine à maitriser un visible mouvement d'orgueil.

— Tu dis bien : leur père est heureux !

— C'est la mère surtout que j'envie! repritelle. Mnis, poursuivit la jeune femme s'adressant à elle-même, patience! moi aussi j'aurai des fils dont tu seras fier, mon ami. Dieu n'en accorde pas seulement aux prières des nobles comtesses ; la neuvaine des pauvres gens lui est aussi agréable que celle des plus puissants souverains; toute prière porte ses fruits quand le cœur est fervent et Tame conOanle. J'irai prier aussi à la

chapelle de Sainte-Claire, et nous n'aurons plus rien à envier au comte Rouge.

La naïve espérance de Benedetta jeta pour quelques instants un sombre voile sur les joies paternelles de Basile; il pensa que tout ce qu'il avait d'amour à donner il le devait à sa compagne et aux enfants qui naîtraient d'elle. Sans une fausse honte, peut-être alors lui eùt-il dit : — Retournons à notre maisonnette du bois. — Mais il fallait que les menaces de frère Raphaël lussent accomplies.

Une troupe de paysans venue des environs pour prendre part à la fête nationale, passa près du jeune couple et Tenveloppa en poursuivant sa route, si bien que Basile et Benedetta se trouvèrent entrer, quasi par force, dans Chambéry.

Parvenus ainsi à leur destination, ils n'eurent plus, pour jouir de tous les incidents de la fête , qu'à se laisser conduire partout où la foule voulut les porter. Benedetta fut bientôt assourdie par le bruit, éblouie par Téclat des feux , enlié-

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vrée au spectacle des danses. Tout ce grand niouvenient lui donnait le verti^je, à elle, simple fille habituée à la solitude du bois ou de la montagne, à la vie calme et régulière; elle n'avait jamais vu de peuple se renmer, soit dans la joie, soit dans la colère, et, pour le moins , Benedetta éprouvant autant de peur que de plaisir, se demandait, quand un nouveau tumulte succédait à celui qui venait de cesser, si c'était bien l'allégresse populaire qui Tavait provoqué. Elle ne savait pas quece lion robuste — lepeuple — lorsqu'il bat ses flancs , ou d'aise ou de fureur, soulève toujours la même quantité de poussière, et que quand sa voix terrible retentit, nul , à dislance, ne pourrait dire s'il menace sa proie ou s'il proclame ses amours : son rugissement est le même. — L'amie de Basile était donc, avons-nous dit, sous la puissance du vertige. Ne sachant où regarder, à quoi entendre, entniinant, entraînée ; tantôt elle repoussait le Ilot, tantôt elle le suivait, et sa curiosité partout excitée, nulle part assouvie, lui faisait à

chaque instant dire à Basile, ici , là-bas, plus loin, et puis toujours plus loin :

— Viens donc ! oh ! mais viens donc ! c'est de ce côté que c^est beau. . . non, par-là c'est bien plus beau encore.

Pour lui, ivre aussi de félicité, il était bien moins occupé de la fête que de ceux dont on célébrait la naissance. La fête , il la dominait , dans sa vanité de père, comme le triomphateur domine du haut de son char la'foulequi le regarde passer. On disait : — Gloire à Dieu qui donne des princes à la Savoie! — Et de sa voix intérieure, il répondait : — Gloire à moi !

Peut-être Ta-t-on oublié : Basile, alors, n'avait pas encore vingt ans.

C'était aux alentours du château , dans les jardins, que la fête devait être belle , avait dit à Benedetta Basile, impatient de revoir cette même place où Bonne, arrêtée devant lui , s'était jicnchée un jour pour lui faire entendre de si douces paroles : — Je saurai bien la reconnaître cette place , pensait-il j et m'y agenouiller de

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nouveau, on ex[)iatic)n du soupçon que j'ai [)U concevoir contre la noble femme qui me cloimc aujourdliui tant de bonheur. — Aussitôt, arracliant Benedetta au spectacle du mystère de la Nativité , psalmodié par des clercs de la corporation de Saint-François, à la clarté des torches, sur quatre tréteaux, au milieu de la place aux Herbes ; Basile lui répéta :

— Viens du côté du château , c'est-là que tu verras de belles choses!

Elle quitta non sans regret Téclaircie qu'à grand' peine elle était parvenue à se ménager en se glissant dans la masse compacte des spectateurs; mais son ami lui promettait ailleurs tant de plaisir! et puis, dùt-il être moindre que celui qu'elle devait à la représentation du mystère , il fallait bien que toujours elle finit par céder à ses volontés.

Au lieu des merveilles dont Basile Tentretcnait en chemin pour l'encourager à le suivre, c'était la nuit profonde, ainsi qu'un silence de mort qui régnaient autour du château.

Par iûtervalle le passage d'une ronde de hallebardiers, marchant à pas comptés, interrompait ce silence et forçait Tenthousiasme à refluer vers les autres quartiers de la ville quand il s'avisait de déborder de ce côté.

— C'était bien la peine , lui dit Benedetta , de quitter notre bonne place au spectacle des beaux clercs de Saint-François, comme on les appelle ; là-bas il fait clair, on entend des cris de joie, c'est une naissance qu'on célèbre ; ici se serait à croire qu'on pleure des trépassés. Retournons bien vite d'où nous sommes venus.

Mais Basile, plus ému qu'elle encore de ce silence et de ces ténèbres , loin de céder aux prières de Benedetta , continuait à s'avancer vers le château. Toutes les portes étaient closes, toutes les sentinelles criaient à qui s'aventurait de ce côté : — Passez plus loin !

— Mon Dieuî dit la jeune femme voyant que Basile , loin de reprendre le chemin de la fête, s'engageait dans ce quartier désort où ne par-

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venaient plus aucun dos bruits de In foule, dnns quelle partie de la ville me conduis-tu?

— Par-là , répondit-il , nous pourrons voir au moins le jardin de monseigneur le comte.

— Et que nous importe le jardin, puisqu'on n'y peut pas entrer et qu'il n'y a pas de divertissements à y espérer.

— Non, mais de la dernière grille on aperçoit les fenêtres de la comtesse.

— Ses fenêtres, à quoi bon? nous ne la verrons pas, elle 1 Ainsi, mon ami, rejoignons ceux qui s'amusent tant là-bas.

Basile , ne tenant aucun compte de ces sages observations, et pouvait-il en tenir compte? il ne les entendait pas ! — Basile ne s'arrêta que lorsqu'il eut atteint l'extrémité opposée des murs du château.

— Oh! Benedetta, lui dit-il, si tu voulais m' attendre là I

— T'attendre , et pourquoi t'altendre ? j'ignore où tu me mèneras, mais je veux te suivre partout... Mon Dieu, qu'as-tu donc Basile? ton

bras tremble an mien , on te croirait agité par quelque mauvais pressentiment.

Oui, c'était un douloureux pressentiment qui le rendait ainsi désireux de s'introduire dans îes jardins, et voire même plus loin s'il était possible. Il se disait, effrayé du calme et de l'obscurité qui contrastaient ici avec le tumulte de la ville. — Un fatal événement est arrivé peut-être ! il est de malheureux enfants dont la naissance est pour leur mère un arrêt de mort! Si Bonne avait succombé!... si ses fils, les miens n'avaient vu le jour que pour mourir aussitôt 1

Benedetta , de nouveau, lui parla avec inquiétude de l'agitation qu'il éprouvait.

— Moi, tu te trompes, dit-il en essayant d'assurer sa voix ; je cherche seulement si de ce côté on pourrait voir.

— ' Eh bien , que voudrais-tu de mieux que ce que nous avons vu?...

— C'est juste, dit-il, rien de mieux... Allons, reprenons le chemin de la fête.

— Mais ce n'est pas de ce côté.

— Si fait, te dis-je, et il entrainuit Benedetta en cliorcliant toujours une issue où il put glisser sou regard dans Tintérieur de la demeure de Bonne de Berry.

— Arrière! cria une voix rauque; et la pointe d'une hallebarde brilla dans Tombre.

A peine la sentinelle avait-elle parlé ainsi, que Benedetta s'était déjà jetée, par instinct, entre son imprudent ami etTarme qui le menaçait.

— Tu vois bien, lui dit-elle , que tu te trompais encore de route.

Cette fois, Basile se laissa conduire par elle ; mais ce fut en soupirant tout bas qu'il renonça à Tespoir de pénétrer dans le château.

Lorsqu'ils eurent atteint l'endroit où brillaient les premières lumières de cette fête qui devait se continuer jusqu'au jour naissant , la jeune femme s'appuyant davantage au bras de Basile, lui dit :

— Soutiens-moi I

— Qu'as-tu donc?

— Peu de chose, sans doute ; mais cependant

la hallebarde du soldat m'a piquée et mon sang coule.

— Il serait vrai 1 s'écria-t-il ; et ne songeant plus qu^à la courageuse femme qui avait attendu pour se plaindre que son ami fut hors de danger, il s'empressa de la faire asseoir au seuil d'une porte et d'étancher le sang qu'elle perdait. C'est à l'épaule que le hallebardier Tavait blessée.

— Adieu la fête , lui disait-elle, pendant qu'il lui donnait des soins , te voilà bien puni de ta curiosité, une autre fois tu me croiras, j'espère, quand je te dirai que tu t'égares.

Ce fut là le seul reproche qu'elle crut devoir lui adresser.

Peu de temps après , Basile soutenant sa compagne affaiblie , moins par la perte du sang que par la souffrance , frappait à la porte d'Amaury.

Un temps d'arrêt, un regard en arrière avant de poursuivre jusqu'au bout notre récit:

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i\ous avoriïï jiis(ju'iri marché pas « pas, la roule nous éluil belle : il s'a^jissait de suivre, dans son chemin aux mille détours, un cœur qui se laissait naïvement aller partout où il se sentait pousser par ses premiers élans d'amour, de jalousie, de généreuse indignation contre les méchants et de tendre pitié pour leur victime. Nous TavonsvUjCe cœur, livré, ici au penchant d'une douce affection, là à l'attrait d'une étrange fortune, nous Tavons vu échapper, revenir à sa première amie; vouloir par moment se donner tout à elle et par moment aussi oublier la reconnaissance qu'il devait au dévouement si simple mais si complet de cette pauvre enfant de la montagne. Malgré sa ferme volonté de ne point trahir la conliancedeBenedetta, il fallait bien toujours que le cœur ainsi tourmenté cédât, entraîné qu'il était soit par la puissance d'un terrible et délicieux souvenir, soit par les enivrements de l'orgueil paternel.

Mais en ce jour, en ce jour de fête, le sang de Be-

nedetta avait coulé. Basile comprit alors que s'il II. 16

ne faisait courageusement, et pour jamais, retour • sur lui-même, c'était par sa compagne, par elle, innocente du passé, que commenceraient à s'accomplir les vengeances du moine. Se dévouer, lui, pour un amour si haut placé que la tête devait tourner à qui pensait seulement à y atteindre; c^était bien sans doute; mais il ne pouvait point lui accorder une victime que la haine même de Raphaël, si sauvage qu'elle fût, ne lui demandait pas. Le sang de Benedetta avait coulé, disonsnous, précieux sang, favorable blessure : c'était à celui-là, c'était à celle-ci que devait être réservé la gloire de prévenir tous les malheurs dont Tantonin avait menacé son confident , épouvanté de la révélation autant que de la prophétie. Basile, maintenant, ne pouvait plus, sans crime, se livrer à la plus légère imprudence; il ne renonçait pas à connaître ses fils; mais, aussi, il devait se bien garder de laisser jamais deviner à Bonne de Berry que le comte Rouge n'était point leur père; Basile, enfin , ne pouvait plus penser à aller de nouveau s'agenouiller sur le passage de la comtesse poui'

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attirer sur lui les regards de celle-ci, pour entendre encore le son magique de cette voix qui vibrait toujours en lui^ il aurait eu à craindre de ra[)|)orter à chaque fois, un peu moins d'amour à sa compagne. 11 fallait qu'elle fût heureuse, qu'elle fut aimée ; car sa tendresse pour elle devait être pour lui-même une sauve-garde : à quel péril oserait-il maintenant s'exposer? L'expérience lui prouvait si bien que le sort en tout leur était commun ! il ne pouvait se compromettre sans la sacrilier.

Ce que nous donnons ici comme de simples réllexions échappées au courant de la plume, Basile l'avait dit à part lui en soignant la blessure de Benedetta, et il le répéta à Amaury, dans l'entretien qu'ilseurentensemble,tandis queBlanche OUvelle, active, hospitalière, s'empressait d'aider Benedetta à se coucher dans le lit qu'elle avait (îressé en toute hâte pour ses hôtes. Mais Basile ne parla ainsi, toutefois, qu'après avoir coniié a son ami les idées sinistres qu'avaienlfait naiire en lui le silence et l'obscurité du château; idées quijt?tèrent un voile de deuil sur sou cœur, el tant de

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Iroubledansson esprit, que raccident arrivé à Benedetta avait pu seul y faire diversion. Amaury bien informé de Tétat de la comtesse et de ses fils par un ami qu'il avait parmi les gens de service d'Amédée, rassura complètement Basile; puis lui entendant faire les sages réflexions dont nous parlions plus haut, il ajouta :

— Voilà de belles promesses, puissiez-vous n^y pas manquer, mon cher Basile; mais puisque vous étiez si bien disposé à ne point succomber, toujours est-il que vous eussiez mieux fait, pour vous tenir convenablement à l'abri des tentations, de continuer à demeurer dans la mai* sonnette du bois de Candie ; car je soupçonne que la ville de Chambéry ne vous est pas bonne.

— Je ne pouvais plus vivre la-bas.

— Oui, mais Benedetta se portait beaucoup mieux. L^air de ce pays est malsain pour vous et pour les vôtres, je doute que vous puissiez jamais vous y acclimater.

— J'agirai avec tant de prudence...

— Bien, soyez prudent; mais d'abord tenez

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fermement à la résolution de n'aimer que votre femme; c'est une bonne habitude, j'en sais quelque chose, moi qui Tai prise pour mon compte cette habitude là ; je commence à m'y faire, et sans peine encore; oui, le mariafje me va assez bien ; vous ne vous en seriez pas douté, je parie. Eh bien! ni moi non plus, poursuivit-ii fjaîment. Ensuite, prônant un ton confidentiel, ildità Basile en se caressant le menton avec complaisance : — Nous avons parlé ce soir de chercher un parrain ! on sera père aussi, mon maître, chut! pas un mot là-dessus à ma femme, elle me gronderait! Dites-moi donc, continua Tex-vaurien avec une joie pleine de bonhomie, voilà une singulière idée qui me passe par la tête; si ma moitié allait me donner deux jolies petites jumelles, quels mariages nous pourrions faire un jour!... Oh! mais pardon, j'oubliais que vos jeunes gentilshommes sont de trop bonne maison pour nies filles; il leur faudra des têtes couronnées à eux. Diable! je n'aurai pas, tant s'en faut, de si beaux chaperons à leur offrir.

Ce malicieux propos prouvait que le mariage n'avait en rien altéré la bonne humeur d'Amaury. Il est vrai que trois mois à peine s'étaient passés depuis qu'il avait, ainsi qu'on Ta vu, pris une femme au vol et élevé son taudis de garçon à la dignité de ménage; mais pour prévenir une supposition contraire à la vérité , disons tout de suite que l'avenir ne démentit pas les premiers jours des épousailles: le coureur de belles s'en tint bourgeoisement à sa ménagère; au fait que pouvaient lui apprendre de nouvelles amours? sur ce point sa curiosité était depuis long-temps épuisée.

Maintenant avertissons le lecteur, en terminant ce chapitre et avant d'entamer le suivant, qu'un abime de sept années les sépare.

LiC» Jumeaux..

Au milieu d'une chaude nuit du mois d'août de Tan ^591 , deux hommes appartenant à !Vscouade de la garde comtale chargée , celte nuitlà, de veiller sur la partie du château qu'habitaient Bonne de Berry et ses fils, se promenaient dans le jardin intérieur, devisant à voix basse d'un événement de cour arrivé durant la journée précédente.

Deces deuxhommes l'un, le chef de sa compagnie , n^avait pas encore trente ans \ Tautre , simple hallebardier , paraissait avoir passé depuis long-temps la cinquantaine.

— Seigneur Basile , disait le plus âgé des deux à son supérieur, ceci, voyez-vous, ne promet rien de bon pour quelqu'un; j'ignore quelle en sera la victime, mais nous pouvons y compter , il y en aura au moins une. Quand deux orages, partis de points opposés, viennent à se rencontrer , la foudre n'en éclate qu'avec plus de violence; malheur aux maladroits qui se trouvent sur son passage! Or, après tant d'années d'éloignement et de désaccord , monseigneur àmédée et son cousin le comte Bernard se sont rencontrés : il est vrai que c'est dans une fête, dans une fête même donnée par le vassal à son suzerain; bref, ils se sont embrassés, ils ont bu dans le même hanap; enfin, il y a eu entre eux réconciliation complète. C'est beau, c'est chrétien, disent les sots qui se laissent prendre à de pareilles happc-lourdcs.

LES JU.MIULX. 249

Quant à moi , je le r6[)ète, ceci ne promet rien de bon.

Le vieux soldat avait nommé Basile, c'était bien à celui que nous connaissons que s'adressaient ces paroles. Entré, quelques jours après son arrivée à Chambéry, et grâce à la protection de quelques amis de l'ex-vaurien , dans la [jarde particulière du comte Kou{>e, il était parvenu au grade que nous avons dit pendant une expédition que fit Amédée Vil , pour repousser l'irruption des Valaisans dans le Chablais.

A ce propos du soldat , Basile donc éprouva un secret frémissement et il murmura :

— Que ne se sont-ils étouffés Tun Tautre en s'embrassant.

— Je crois, vrai Dieu , répondit le hallebardier, que la bonne envie ne leur manquait point. Un des miens parents, employé à la panneterie du comte Bernard et qui a vu Taccolade , m'a dit que les deux cousins en se tenant ainsi serrés, poitrine à poitrine, avaient plutôt Tair de se harpcr avec rage que de s'étreindre loyalement.

— Poignards qui se cherchent, vipères qui s'enlacent, voilà le tableau reprit Basile ; je suis surpris, ajouta-t-il, qu'ils aient pu se séparer vivants.

— Eh mais I lit observer le soldat, si Tétouffade fut advenue comme vous Tentendez, il y aurait une veuve maintenant dans ce château.

— Il y aurait une femme heureuse dit l'officier.

— On compterait deux orphelins de plus sous le ciel.

— C'est à dire, mon brave Humbert, que l'existence de ces pauvres enfants , chaque jour menacée, ne serait plus en péril ; car la haine de monseigneur le comte leur est rudp depuis leur naissance.

— Il est certain qu'il ne les aime guère, ces chers petits ; c'est pitié vraiment de voir comme il malmène aussi ceux qui font mine de les caresser des yeux ; il prétond que c'est leur manquer de respect que de les regarder en face, même avec une bonne intention ; quant à ce qui est de cela , on peut dire que leur père est fort res-

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poctiicux avec eux, car jamais il ne leur donne un coup-d'œil, sinon de travers, et pourtant ils sont beaux à voir.

— Oui, n'est-ce pas qu'ils sont beaux! répliqua Basile.

— Pourquoi me le demander puisque j'en conviens? Cependant je ne me permettrais pas de le dire tout haut ; qui sait ce qui m'arriverait ! L'an dernier, mon compère Jean a été battu et mis en prison pour s'être avisé de les flatter de la main, et pourtant il était dans son droit; il avait de grands privilèges alors, maître Jean, le fameux tireur au blanc': il venait de gagner le prix et d'être couronné roi de l'arbalète, ce qui n'empêcha pas le comte Kouge de le faire punir.

— Il y eut à cause de cela grande émotion parmi le peuple, interrompit Basile.

— Dites-donc une révolte dont c'est à grand' peine que nous avons eu raison.

— Ah î si elle avait pu triompher de ceux qui marchoreni contre elle.

— Cela étant, dit le vieux soldat, le fils remplacerait aujourd'hui son père et c'est vive AmédéeVlïl que Ton crierait en Savoie.

Le cœur de Basile bondit à ces mots.

— Eh bien! mon brave Humbert, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas volontiers que tu crierais : Vive Amédée Vllï !

— Pourquoi se réjouir du changement que la mort de l'ancien amènerait, qu'y gagnerionsnous? on ne doublerait pas notre solde.

— Bonne serait régente; elle sait bien connaître ceux qui la plaignent, ceux qui s'intéressent à son malheur; va, crois-moi, sous le règne d'un autre Amédée tous les droits seraient respectés ; les services rendus cesseraient d'être oubliés, et un vieux serviteur qui, comme toi, s'est honorablement fatigué à manier la hampe d'une hallebarde aurait pour reposer sa main un glorieux point d'appui : le pommeau d'une épée!

— Il serait temps que cela arrivât, pour moi surtout qu'on a toujours sacrifié au dernier venu.

— INnses-tu, quel réveil pour toi, Ilurnhert, le jour où au lieu de te couvrir de ton hoqueloii de soldat, lu pourrais endosser le haubert de capitaine !

— Je serais capitaine ! dit le hallebardier partageant l'enthousiasme que la pensée d'un règne nouveau causait à Basile, en ce cas, poursuivil-il, mais en baissant la voix, ii I du présent, salut à l'avenir, et comme vous dites : vive Amédée VIII.

Basile serra chaleureusement la main du soldat ; celui-ci , quand son supérieur eut cessé de lui tenir la main, la garda soigneusement fermée, ii avait senti s'imprimer en creux sur la paume, l'efligie princière d'une large pièce de monnaie.

Avec tout autre qu'Humbert, la marque de gratitude paternelle qui avait terminé Tenlrelien aurait pu avoir des dangers pour l'imprudent partisan du prince héritier; mais Basile connaissait bien le bonhomme a qui il parlait avec tant de franchise ; souvent, depuis plusieurs années qu'il commandait l'escouade dans laquelle ser-

vaitHumbert, il avait reçu les plaintes confiden- , tielles du vieil hallebardier toujours fidèle, mais toujours mécontent, et même il s'était vu, dans rintérét de ce dernier, contraint de réprimer parfois sa liberté de langage et ses accès de mauvaise humeur contre le souverain. Il n'avait donc à craindre de sa part aucune trahison, alors que devant lui il s'abandonnait à un espoir dont ses vœux appelaient chaque jour Taccomplissement.

Ses vœux, disons-le, n'étaient point coupables , car il est permis, il est juste, de demander au ciel la mort du bourreau quand elle seule peut sauver d'innocentes victimes. Il n'était pas besoin de s'appuyer, comme lui, du titre de père pour gémir sur le sort de ces deux jeunes enfants voués , comme leur mère, à la haine puissante d'Amédée, à son mépris duquel on ne se relevait point. Ces deux enfants demandés à Dieu , cependant, obtenus par un crime,avaient, dès avant leur naissance, été frappés de la malédiction du comte Rouge ; au prix d'un nouveau sacrilège il

eût voulu éteindre, aux sources de l'être, ce niensonijc vivant qui , tout en servant sa politique, allait devenir une insulte perpétuelle à sa dijjnité d'homme. Bien souvent, durant la (jrossessc de Bonne, et alors que de toute part lui venaient les félicitations sur le succès de la neuvaine , bien souvent il disait à la comtesse avec cette sourde rage dont furent empreintes ses paroles au retour du couvent de Sainte-Claire :

— Votre foi est trop crédule, madame; ne vous réjouissez pas trop encore de ce que vous allez être mère : Dieu n^accorde pas toujours un fils à ceux qui le plus désirent d'en avoir, et puis, en ce monde, il est toujours bonde se préparer au deuil : tous les enfants ne vivent pas!

C'est ainsi qu'il prenait à lâche de Mrir dans le boulon, de piquer à la racine cette fleur d'espérance dont la douce senteur parfume les premiers rcvos de l'amour maternel.

— Mou Dieu! iui dit-elle une fois qu'il se donnait encore le cruel plaisir de lui montrer, eu imagination, un froid cadavre dans l'enfant

qu'elle sentait vivre. « Mon Dieu ! Seigneur et maître que vous êtes de mon sort et de celui de notre enfant, dites, pourquoi me l'avez-vous laissé demander par tant de prières, puisque d'avance vous l'aviez condamné ?

— Je ne condamne, répliqua-t-il, que vos folles exagérations touchant la joie qu'il doit vous causer ; il ne faut pas se faire ainsi de fausses idées sur le bonheur : il ne nous vient pas toujours de celui en qui nous mettions notre espoir.

— Oh l non , osa-t-elle dire , car c'est de vous que j'attendais le mien.

Amédée haussa les épaules d'un air de pitié, et à l'avenir il n'en continua pas moins, pendant chacune (j^fees visites à la comtesse , à faire , coup à couÇ, pénétrer si bien le désespoir dans son cœur, qu'elle en vint à s'écrier un jour :

— Sauveur du monde ! Dieu tout-puissant, faites mourir dans mon sein l'enfant que vous m'avez donné , pour épargner un crime à son père j car il le tuera !

LES JLMEAUX. 2'J

Opoiiilaiil (juniid ollo eut mis ses deux ( iiliiiils au joiir, quaiKi («lie so liil enivrée du honluMirdclesvoir, lessiniîilrespensées qui ravaieiil accomjni^uée jusqu'au inoinentde sa délivrance s'évauouiieiit , sa preniière illusion lui revint, et lière de sa fécondité, elle se dit :

— Oli! je suis vraiment une heureuse mère ! ils sont beaux, mes lils! qu'il les voie, lui, oui, qu'il les voie , et il les aimera !

Amédée ne fut pas présent à leur naissance. Renfermé dans son oratoire avec le supérieur des Antonins, on le disait en prières : il insultait, il menaçait le moine, son complice.

— A [jenoux , mon père , lui disait-il , à votre tour, mettez-vous à mes genoux et confessez votre trahison , car si le père du misérable enfant qui vient au monde en ce moment n'est pas mort , c'est que vous avez voulu qu'il fut sauvé. Son nom! son nom! le lieu de sa retraite! je veux que vous me disiez tout ; car vous enlendez bien qu'il ne doit pas éire vivant demain , cet homme. Il faut qu'on le trouve! il faut qu'on le tue!

— Demandez-le donc à Dieu, qui sait seul où il est, répondit le père abbé sans s'émouvoir des terribles regards du comte.

H— Ah! tu vas me le dire! tu vas le dire, rebelle , les deux genoux à terre et le front courbé devant ton maître.

Des yeux il lui désignait la place où il devait s'agenouiller, et de sa main levée il semblait peser sur la tète du moine, qui, peu à peu, se relevait plus iière devant lui.

— Vous oubliez, sire comte, lui dit-il, que deux puissances égales ne s'inclinent pas l'une devant l'autre ; car moi aussi je porte une couronne. Il indiquait du doigt sa tonsure. Quand Dieu nous appellera , plus heureux que vous , qui serez forcé de laisser à votre héritier celle que vous avez reçue de vos pères , moi j'emporterai la mienne dans la tombe , et au jour du Jugement, c'est avec elle que je ressusciterai.

— Au jour du Jugement tu seras damné!

repartit Amédée, carie mensonge que j'ai conçu, c'est toi qui Tas rendu possible.

— OJi ! dit le supérieur presque d'un air de deli , la pensée se juge ainsi que l'œuvre : vous n'avez voulu que servir votre haine; moi TÉfjlise et mon pays; T intention vous condamne, elle m'absoudra. ^

— Et je ne me vengerai pas de cet homme qui me trahit et se raille de ma colèrel s'écria le comte , cette fois la main sur la poignée de sa dague.

— Je ne défends pas ma vie contre vous , repartit avec calme le père abbé, mais réfléchissez, sire comte, avant de frapper : Home n'attend plus que le meurtre d'un prêtre pour niettre vos États en interdit ; un crime de plus, monseigneur, et César vous cite au ban de l'Empire.

Devant cette double menace du Pape et de l'Empereur, l'un dirigeant surTui sa foudre, l'autre son épée , le comte Rouge sentit le néant de sa puisijance et le danger de céder à un mouvement de fureur. Le supérieur des Antonins ayant rompu de la sorte avec son pénitent, sortit

de chez celui-ci , la démarche assurée , le regard fier, la tête haute, comme s'il eût été escorté des deux protecteurs devant qui les princes de l'Europe chrétienne coai^baient encore leur sceptre et pliaient le genou : le chaf de l'Empire et celui de rÉglise.

Rentré dans son couvent, le confesseur du comte donna Tordre de réclamer à grand bruit de cloches, les prières du peuple pour la délivrance de Bonne de Berry, et alors, forcé de s'abandonner à la fièvre de terreur qu'il avait su dominer durant son entretien avec Amédée , il se coucha dans le cercueil qui lui servait de lit; la nuit suivante il eut le délire. Le lendemain le souverain de la Savoie et du Piémont comptait sur terre un complice de moins : le supérieur des Autonins était allé rendre raison à Dieu de la part de responsabilité qu'il avait osé accepter dans la fraude pieuse.

Bonne avait dit dans sa confiance maternelle : « Qu'il voie mes fils, et il les aimera ! y> Or, quand on vint annoncer au comte Rouge que la Provi-

LRS JUMEAUX. 2G1

dence, favorable à ses prières, lui envoyait deux princes jumeaux, la pâleur se répandit comme un mascjue sur son visage, et c'est avec une expression farouche qu'il répondit par ces mots, au porteur de Theureuse nouvelle :

— Grand merci, chevalier de Caffardon ; vous êtes époux depuis six mois , n'est-ce pas? Puisse le ciel vous accorder bientôt un bonheur semblable à celui que je vous dois !

L'expression, avons-nous dit, dont il accompagna ces paroles était telle, qu'un instant elle laissa interdit l'empressé courtisan , lui qui se faisait gloire d'être le premier à apprendre au maître que les vœux de son cœur étaient plus qu'exaucés.

— Sire comte, — reprit après un moment le chevalier, blessé de la réception qui lui était faite. — Quand messire Guillaume de Caffardon, mon noble père vint, il y a quarante ans, annoncer au vôtre que la comtesse de Savoie vous avait mis heureusement au jour, soudain Amé"

dée VI détacha généreusement son collier qui porte pour devise : — Frappez, Entrez, Rompez Tout — et le passant au cou de mon père , il lui dit : — Gardez ceci pour Tamour de moi, mon cousin, on doit bien un peu d'honneur à qui nous donne tant de joie.

Le comte sourcilla et repartit :

— J'entends, chevalier; mais ce n'est pas, je suppose, Tespoir d'une telle récompense qui avait échauffé le zèle de votre père pour notre maison. Au surplus, ajouta-t-il, votre désir, j'en ai regret, ne peut-être satisfait aujourd'hui, mon collier de Tordre est depuis long- temps promis» Vous ne jalouserez pas, j'aime à le penser, la personne que je vous préfère : c'est madame la très Sainte-Trinité.

Le chevalier s'inclina le front humilié, la rage dans l'âme et , sur l'heure, il monta à cheval, suivi de ses écuyers, pour retourner dans son domaine de Caffardon,

Ainsi, ce fut par une disgrâce qu'Amédée accueillit le premier qui vint pour le féliciter sur

le soin visible que Dieu prenait d'assurer la durée de sa race.

Malgré s.i répujjiiance, le comte alla voir les enfant ; malfjré la Iiaiïie que d'avance il éprouvait pour eux, haine que ne justifiait pas , mais que du moins expliquait l'offensante certitude qu'il y avait quelque part, dans sa ville capitale peut-être, un honnne qui pouvait, et à meilleur droit que le souverain , se dire aussi leur père. — Malgré sa haine, Amédée les regarda presque avec complaisance. L'assembU"^ était nombreuse dans la chambre de la comtesse , quand il y parut; tous ceux dont la nouvelle mère se voyait entourée n'étaient pas de fidèles serviteurs : parmi ceux-ci , le comte Bernard comptait des amis, des espions, Amédée le savait, il n'i[jnorait pas non plus que chacun des coups-d'œil qu'il adressait aux frères jumeaux serait interprété suivant Tintérêtde ion ennemi, que chacune de ses paroles à la comtesse, irait retentir d'écho en écho jusqu'aux oreilles de celui-ci ; c'est pourquoi , faisant violence à la pé-

nible émotion qu'il éprouvait, Amédée fut assez maître de lui-même pour dire à sa femme.

— Vous devez vous sentir bien glorieuse, madame, car si vous nous les avez fait attendre, c'était pour nous les donner beaux. En vérité, on ne saurait dire lequel des deux a le droit de régner; car ils outTun et Tautre un front à porter la couronne.

Il se fit désigner celui des deux frères à qui devait être un jour donné le nom d' Amédée Vlll. Et [Tenant alors l'autre enfant dans ses bras, il dit , s'adressant à ce dernier :

— Tune seras pas comte de Savoie, toi; mais, sois tranquille, gentil enfançon, nous avons déjà songé à ton avenir, et la part que nous te réservons est telle que tu ne pourras penser à envier le sort de ton frère.

— Part égale d'amour dans le cœur de son père, se dit tout bas Theureuse Bonne de Berry.

— Large part de noble fils de Savoie dans les caveaux de l'abbaye de Hautc-Combe, pensa , à part lui, Amédée.

LES JUME4UX. 2G5

Six semaines aj)rcs on fêlait, en même temps que les rclevailles de la mère, la naissance des princes jumeaux. Bonne avait dit : — Il y aura gala à la cour. — Amédée repartit : — Que le peuple se réjouisse, d'accord, mais ici je ne veux ni bruit, ni fête. Votre santé est encore trop faible, madame, avait-il ajouté : et comme la comtesse allait dissiper le doute qu'il semblait témoigner sur son parfait rétablissement, le comte s'empressa de dire :

— En vérité, ma mie, on croirait que vous redoutez, comme mauvaise aventure, de passer cette soirée téte-à- tête avec moi.

Pour Bonne, cette parole ne pouvait avoir que le sens qu'y attacbait son doux espoir d'épouse, envieuse de se voir aimée. Décidément Amédée revenait à elle; il y revenait ramené par les enfants qu'il devait à sa piété. Elle dit avec un charmant sourire : — Non, pas de bruit, pas de fête, soyons à nous, rien qu'à nous, c'est assez d'être en famille quand on ne veut que du bonheur.

Voilà pourquoi toutes les fenêtres du chaleau

étaient closes, toutes les issues soigneusement gardées, alors qu'au centre de la ville la joie populaire faisait si grand vacarme. La comtesse attendait son époux, il vint. A son arrivée, trouvant chez Bonne les berceuses et les nourrices des jumeaux, il leur ordonna de se retirer, et, demeuré seul auprès de sa femme, c'est à peu près ainsi qu'il lui parla :

— L'hypocrisie sied mal à ma nature , madame, je puis être injuste, cruel même; mais tenir continuellement un masque sur mon visage, toujours étudier mes paroles, effacer par une incessante préoccupation les plis que la colère creuse sur mon front, c'est impossible !

La comtesse vit bien qu'au lieu de se préparer à un tendre entretien, c'était à un nouveau malheur qu'elle devait s'attendre, cependant elle lui dit :

— Parlez! je ne crains plus que vos menaces et vos reproches me fassent mourir , je suis forte : je suis mère!

— Eh bien! répliqua-t-il, ce titre dont vous

LBS JUMEAUX. 267

vousfailes une égide contre mes fureurs, loin de les détourner ne feraitque les attirer plus vite sur vous si je ne savais triompher de moi-même. Vous êtes mère, c'est vrai; mais qu^im porte, puisque vos fils ne sont pas de mon sang! Non, ils ne sont pas de mon sang, et voilà pourquoi je les bais, voilà pourquoi les fêtes, les félicitations les ambassades que je reçois à Toccasion de leur naissance , sont un supplice que je ne peux plus subir qu'en vous le faisant comprendre.

Bonne se croyant insultée dans sa chasteté de femme, dans sa vertu d'épouse, repartit :

— Monseigneur, je demande contre celui qui m'accuse le jugement des hommes et le jugement de Dieu.

— Mais vous ne m'avez pas entendu, madame, dit le comte , c'est une révélation et non un reproche que je viens vous faire ici; je ne vous accuse pas : je vous éclaire !

Et non moins impitoyable que le moine avec Basile, Aniédée dévoila à Bonne toute la vérité. Celle-ci, presque folle de désespoir, disait :

— Eh quoi ! sans autre intérêt que celui d'une vengeance que je ne méritais pas , il vient m'ôter ma dernière joie, ma dernière espérance ! il vient me dire que Dieu permet de tels crimes, pour que je ne croie plus en Dieul il vient me dire que mes enfants seront pour moi une flétrissure éternelle, pour qu'à mon tour je les maudisse!.. Vous vous trompez, monseigneur, reprit-elle avec force , en rejetant ses longs cheveux en arrière et redressant la tête; oui, votre espoir sera déçu, je ne les maudirai pas... S'ils ne vous appartiennent pas, que m'importe aussi! ils m'appartiennent à moi; ce n est pas votre sang, dites-vous? tant mieux, mais c'est le mien 1

— Vous ne me les ferez point aimer si vous parlez toujours ainsi, murmura le comte. Il avait les dents serrées, un tremblement nerveux agitait tous les muscles de son visage.

Effrayée de l'audace que lui avait donné son délire, la comtesse croyant entendre déjà pro-

noilcer Tarrêl de nioit de seslils, se précipita aux genoux de son mari.

— (irace pour eux! dit-elle, grâce! ils sont innocents, innocents comme moi! Vos paroles m'ont oie toute raison, monseigneur, vous devez bien le voir; vous deviez vous attendre qu'il en serait ainsi; mon Dieu I je ne vous demandais pas votre secret; pourquoi me Tavez vous dit, dans quel but?

— Dans quel but? répéta le comte, vous allez le savoir; mais d'abord rassurez- vous, madame : vos enfants vivront, ou c'est que vous ne le voudrez pas, car leur avenir ne dépend plus que de votre prudence. J'ai voulu que vous fussiez instruite de tout pour m'épargner désormais ce rôle fatigant et ridicule que votre ignorance du passé me forcerait à jouer plus long-lenips. Retenez bien ces paroles : Ils vivront, l'un des deux me succédera ; mais de vous à moi jamais un mot sur eux, jamais ! Que je les pri\e de mes caresses, que je les éloigne de mes regards; souffrez en silence, madame, et quoiqu il arrive,

souvenez-vous toujours que vos espérances, votre orgueil ou vos douleurs maternelles ne peuvent point avoir d'écho dans mou cœur; d'autres seront chargés de m'instruire de ce qu'il me plaira de savoir en ce qui touche vos enfants ; de vous je ne puis, je ne veux rien apprendre.

On disait le lendemain dans le château du comte Rouge, que monseigneur avait fait preuve de grande prudence et de tendre sollicitude pour la santé de sa femme en ne permettant pas aux bruits du dehors d'arriver jusqu'à elle; car, malgré le calme d'une soirée consacrée tout entière au repos du téte-à-téte conjugal. Bonne avait été prise d'une fièvre si violente qu'il y avait lieu de craindre pour sa vie.

La promesse faite par Amédée de laisser vivre les enfants ne rassurait qu'à demi l'inquiète tendresse de Bonne pour ses deux fils, son seul amour maintenant, amour qui semblait croître en raison des larmes qu'elle lui donnait. Les jumeaux avaient g;'andi, sans se douter encore qu'un père doit aimer ses enfants; ils ne s'éton-

naient donc point de n'obtenir jamais de lui aucune douce parole, aucun regard bienveillant; ils ne savaient que trembler, baisser les yeux et se taire, quand le hasard les faisait se rencontrer avec le comte de Savoie, soit pendant leur promenade journalière , soit dans Fintérieur des appartements. Un jour, Tun d'eux , Pierre , celui qui ne devait pas régner, curieux, indocile , s'échappa des mains de ceux qui le gardaient, et courant à l'aventure , il arriva dans la partie (lu château réservée à Amédée. Poursuivant sa route, il ne s'arrêta que lorsque, ayant soulevé la dernière portière de soie, il se trouva face à face avec le mari de sa mère. Ce dernier éprouva à l'aspect de l'enfant une inexprimable commotion.

Qui t'amène? lui demanda-t-il. — Moi, répondit Pierre. — Que veux-tu? — Voir. — Qui, voir? — Tout I — Va-t'en ! dit le comte comme s'il eut craint de céder aux mouvements de violence qu'il sentait naître à chaque seconde en lui, va-t'en !

L'enfant, saisi de lerreur, ne bougeait point , Amédée se leva, il le prit brusquement par la main, et Tentraînant, il diî à cbacun des gardes qui veillaientaux portes. — Pourquoi as-tu laissé passer cet enfant? tu seras punil — Enfin, arrivant chez Bonne de Berry, alarmée déjà de la disparition du jeune Pierre.

— Madame, dit-il à la pauvre mère, si vous n^avez point assez d'auiorité sur vos gens pour les obligera mieux garder vos fils; je me chargerai de trouver parmi les miens des gardiens auxquels, je vous en réponds, ilsn'échapperont pas.

Il y avait une si terrible menace au fond de ces paroles, que la comtesse, après le départ de son mari, conçut Tidée de s'enfuir la nuit suivante, emportant ses enfants dans ses bras jusqu'à ce qu'elle eut gagné les frontières de la France. Fuir! c'était bien une folle idée de mère au désespoir. Au premier essai de départ, elle comprit que l'évasion secrète était chose impossible.

il y eut, ce jour là, douze soldats de la garde comiale envoyés en punition à la tour : ils ne

savaient pas, ces braves {^ens, que la visite d'un tout petit enfant à son père dût allumer si fort le courroux de celui-ci.

Revenons maintenant aux deux promeneurs de nuit qui se Jlaltaient tout à Theure de l'espoir incertain d'un autre règne.

Comme ils s'en retournaient à pas lents vers le château, une fenêtre, ayant jour sur le jardin, s'ouvrit tout-à-coup, et une voix de femme, avec un accent désespéré, cria :

— A moi , mon Dieu ! à moi I du secours ! du secours!

Cette voix, qui venait du cœur et qui semblait vouloir atteindre aux dernières profondeurs du ciel, arrêta sur place le vieux soldat et son officier. Basile frissonna, et Humbert dit :

— C'est elle ! c'est notre Madame !

— C'est elle! répéta Basile.

Soudain, sans se demander s'il avait bien le droit, lui, de répondre à ce cri de détresse, il s'élança dans la direction d'où la voix suppliante était parli(^; i! franchit le péristyle, gravit rapi-

dément les montées, et tandis que des femmes de service, se croisant avec lui, couraient de toute part éplorées , il avançait toujours. Basile ne s'arrêta que lorsqu'il eut pénétré jusqu'à la dernière pièce de l'appartement de la comtesse.

Celle-ci, en proie au délire, le corps à demi penché hors de la fenêtre, continuait à pousser des cris qui s'affaiblissaient graduellement; car elle venait de dépenser, dans l'énergie de ses premiers appels, tout ce qu'il y avait en elle de force et de puissance.

— Madame î Madame ! dit Basile , s'approchant de la comtesse, vous avez appelé, vous demandez un sauveur! faut-il ma vie?'me voilà!

Elle ne Tentendait pas, elle se penchait toujours vers le jardin, et si imprudemment, que c'en était fait de la noble créature, si le jeune officier, secourable jusqu'à h témérité, ne Peut prise dans ses bras et arrachée de cette fenêtre d'où le vertige allait U précipiter en bas.

Bonne de Berry se tourna vivement du côté de son libérateur. Oh! quel changement dans

LRS JUMEAUX. 275

SCS tniits! lellc elle n'était pas à l'heure f,\[,\\(i ci rof^rettiihle de Textase ; telle elle n'était pas non |>liis le jour où elle se baissa jusqu^à lui î -Fiant luw pièce d'or dans la main qu'elle lui tendait , afin que, sans blesser la difjnité de la souveraine, il lui fut [)ossible, comme mère, d'accorder la faveur qu'il réclamait au nom de son enfant. En ce moment, la comtesse de Savoie n'était plus cette femme belle , calme et gracieuse dont chaque mouvement complétait une adorable harmonie. C'était ^ nous l'avons dit, la lièvre, le délire; ses yeux regardaient tout et ne voyaient plus rien ; son pur visage, bouleversé par d'étranges convulsions, répétait toutes ses souffrances intérieures, et elles devaientélre horribles ses souffrances, car Bonne Berry faisait peur à voir !

— Seigneur Dieu! s'écria Basile, étreignant avec violence et pour la rappeler à elle, cette lennne qu'une fois il avait pressée contre luimême, avec amour ; Seigneur Dieu! qu'a-t-elle donc !

Eile le repoussa.

— Ah ! c'est encore un des hommes de sa garde! dit-elle, un homme vendu à lui! un homme de sang ! il vient tuer l'autre, peut-être! Ah ! cache-toi I cache-toi, mon Amédée! il n'v a ici que des assassins?

Basile eut vainement essayé de l'interrompre; dans l'état d'agitation où était la comtesse , pas une parole rassurante n'aurait pu se faire jour jusqu^au cœur de cette pauvre femme; aussi ne dit-il pas un mot; mais déposant son épéesur le carreau et mettant un genou à terre, il joignit les mains, puis il la regarda, comme autrefois: avec respect, avec amour.

La comtesse n'aurait puTentendre; mais ce regard humhle et caressant, cette attitude dans laquelle on pouvait deviner autant d'adoration que de pitié, furent compris par elle.

— Ce n'est donc pas lui qui vous envoie ? ditelle.

— C'est à votre cri seulement que je suis venu.

— Pas pour tuer Tautre, n'est-ce pas?

— Pour luerî oli! non; mais pour vous défendre.

— Moi ?

— Vous et les vôtres, madame]!

— Les miens ! dit-elle en joignant les mains; mais vous ne savez donc pas?... je n'ai plus qu'un enfantl... Pierre, mon pauvre Pierre , ils Tint empoisonné!

— OIi ! s'écria Basile , pâlissant de terreur et (renil)ldntd'indi[jnation; ce n'est pas, Madame! ce que vous dites n'est pas possible !

— Il suppose que je mens ! il voit que je pleure, il voit que je suis folle, que je demande à mourir, et il ne veut pas me croire !

Alors prenant Basile par la main, l'attirant dans le fond de la chambre où était son lit, et soulevant un voile de mousseline: — Tenez! croyez-vous, maintenant? lui dit-elle. — En parlant ainsi, la comtesse lui montra le jeune prince immobile et froid déjà ; sa face, affreusement contractée, portait par plaques livides les traces irrécusables du poison.

Basile demeura frappé d'horreur. Cependant son amour de père lui faisant illusion sur la mort trop réelle de Tenfant, il prit celui-ci dans ses bras; il s^assit, il le posa sur ses genoux, et, se courbant sur lui, à force de baisers, à force de larmes, en Tétreignant, en promenant surtout son corps un souffle qu'il demandait au plus ardent du foyer de sa propre vie , il essaya de le ranimer. Bonne n'espérait plus , elle ; car pendant si long-temps elle s'était épuisée pour faire passer dans le sang glacé de la jeune uciime ce qu'elle sentait de chaleur dans le sien! malgré la certitude qu'elle avait acquise, après tant de soins inutiles, que les yeux de son fils ne se rouvriraient pas; elle s'agenouilla pourtant devant l'homme qui comprenait si bien sa douleur , et c'est à deux qu'ils tentèrent de reprendre à la mort uneproiedont elle ne pouvait plus se dessaisir.

-r- Vous êtes bon, disait la comtesse à Basile.

— Non, madame, je suis père.

Elle ne comprenait pas.

— Oli ! réj)oii(lait-cllt' , c|ue le ciel vous préserve (lu malheur do Unir jamais ainsi, sur vos {jeiioux , un (ils de voire sauj}, qui ne doit plus vous entendre, qui ne doit plus vous parler , dont le dernier rejjard vous a redemandé la vie, alors qu'au prix de la votre vous n'aviez pu la lui rendre.

— J'ai connu ce malheur.

— On a empoisonné votre fils ?

— On Ta empoisonné !

— EtTavez-vous sauvé? demanda-t-elle.

— Voyez! dit-il , en lui montrant à son tour iVnfant toujours froid, toujours immobile.

Klle ne comprit pas encore.

— Mais vous êtes un homme, vous, repritelle, vous vous êtes venjjé, n'est-ce pas , de celui vous enlevait votre bien, votre trésor?

— Je m'en vengerai , madame , croyez-le, je m'en vengerai.

Il était temps que cette scène de désolation cessât, car quelques paroles de plus, et Bonne de Berry allait savoir que ce n'était pas la seule

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pitié pour la douleur d'une pauvre mère qui arrachait tant de larmes à cet homme, qui lui faisait ainsi oublier tout respect envers la comtesse de Savoie, au point de la laisser à genoux devant lui, au point d'oser confondre son souffle avec celui de sa souveraine.

On vint , il tenait encore Tenfant dans ses bras. Les regards de Basile cherchèrent le comte Rouge; il n'avait pas cru devoir venir, en personne, s'assurer de la vérité d'un fait qui faisait déjà grand bruit dans tous les quartiers de la ville.

— - Vous arrivez trop tard , Messeigneurs , dit Basile , dont les jambes avaient peine à le porter, dont la voix ne pouvait presque plus se faire entendre ; vous venez trop fard pour sauver celui-ci, que Dieu garde Tautre!

— L'autre , lui dit tout bas la mère ; l'autre , Qii le tuera aussi.

— Non, madame ; je vous en réponds , on ne le tuera pas!

Demeurer plus long-temps dans l'appartement de la comtesse , alors qu'elle se trouvait

entourée de ceux-là, qui, seuls avaient le droit d'y pénétrer, c'eut été compromettre, elle, luimême et son autre fils, il déposa le cadavre du jeune Pierre sur le lit de Bonne et il s'éloifjna. On peut dire qu'une partie de son cœur allait être ensevelie avec cette première victime de la liaine d'Amédée.

Quand Basile , sorti de chez la comtesse, fut parvenu bas de Fescalier , il fut contraint de s'appuyer à la rampe de pierre ; car il manquait de force pour aller plus loin.

— C'est une triste chose , dit Humbert qui avait guetté son retour; je soupçonnais bien que la réconciliation des nobles cousins serait fatale à quelqu'un ; mais j'étais loin de m'attendre que deux hommes qui ont le bras robuste et du sang de Pierre-le-Charlemagne dans les veines , se croiraient forcés de se réunir^ seulement pour venir à boutde coucher un enfant dans le cercueil!

L'état, pénible à voir, dans lequel se trouvait le désolé père , toucha le vieux soldat. Il dit à son supérieur :

— Vous prenez Taffaire trop à cœur, sire Basile; on a beau tuer nos niaitres dès le berceau, il en échappe toujours assez au poignard et au poison pour qu'à la fin quelqu'un nous fasse encore la loi. Plaignons les victimes, d'accord, mais ne les pleurons pas comme si cela nous regardait; il peut y avoir uneépidémie de meurtres dans les hautes maisons; les pauvres gens sont en sûreté : ce n'est jamais eux qu'elle atteindra. Ainsi continuons tranquillement notre service jusqu'à demain. Peut-être est-il dangereux de se trop hâter de porterie deuil de l'innocent; nous saurons plus tard si Monseigneur permet qu'on le pleure.

Les exhortations du hallebardier loin de calmer Basile, ne firent qu'irriter davantage les blessures qu'il avait au cœur.

— Silence, malheureux! silence! dit-il impérieusement à Humbert; je suis bien assez torturé, sans que tes paroles viennent encore ajouter à mes souffrances. Tais-toi! tais-toi et va-t-en !

m:s ju^ieaux. 283

Le vieux soklnt obcil; mais en s'él()i{jnanl, coiniiio il ne |)()uvait nllribucr (jifù un inlérét ou le senliinent personnel n'entrait pour rien, la violente a^jitalion de son olficier, il murmura : — En voilà un dont la sensibilité sera bientôt à bout, s^il s'avise de s'émouvoir ainsi de toutes les mauvaises actions qui se commettent là-haut.

Jusqu'au lendemain, à l'heure de la relevée de la garde, Basile demeura pensif, nourrissant dans son esprit mille projets de vengeance contre le bourreau de ses enfants. L'effort de courane qu'il lui fallut faire pour renfermer en lui-même ce qui grondait et faisait orage intérieurement, avait épuisé ses forces ; c'est à peine s'il lui fut possible de commander d'une voix distincte le mouvement militaire dont la garde de la veille devait saluer l'escouade qui venait la remplacer au poste du château. Il ne tenait plus son épée que d'une main mal assurée, et sa parole, d'ordinaire fortement accentuée, exprirait au bord de ses lèvres. Humbert, son dé-

voué, malgré l'accueil peu encourageant que lui avait fait Basile en dernier résultat, ne crut pas devoir abandonner l'officier qui, si souvent, lui avait témoigné intérêt et sympathie.

— Vous êtes décidément malade, lui dit le soldat; notre service est fini pour aujourd'hui ; je veux vous accompagner jusque chez vous j allons, prenez mon bras.

Machinalement, il s'appuya sur le bras robuste qui s'offrait à lui, et grâce à ce soutien dont il avait grand besoin , il put regagner sa demeure. Quand ils furent tous deux arrivés devant la porte de la maison où Benedetta attendait toujours avec impatience le retour de son mari, Basile pria le brave Humbert de s'arrêter là.

— Je veux rentrer seul, dit-il, ma femme est prompte à s'effrayer, si elle apprenait que j'ai eu besoin d'un appui pour revenir chez nous ; elle me supposerait plus souffrant que je ne le suis ; épargnons-lui donc un chagrin inutile. Au revoir, mon digne ami ; au revoir, et merci.

LES JLMEAUK. 285

Il n'avait pas dit toule sa pensée au liallehardier ; c était bien moins la sensibilité de Benedetta que sa jalousie, (ju il voulait ménager ; un mot imprudent de la part de son guide, eut suffl pour jeter dans le cœur de la jeune femme une lueur de cette fatale lumière qui, plus d'une fois depuis sept ans, avait failli Téclairer; car, bien que Basile se fût continuellement observé, il ne lui était pas toujours possible de rentrer chez lui avec le visage calme et un sourire tout prêt à répondre au sourire de bien -venue que Benedetta ne manquait jamais de lui adresser. 11 y avait des soupirs qu'il croyait étouffer et que son amie recueillait tout bas avec une pénible surprise, mais sans oser en demander la cause; il y avait des paroles qu'il croyait dites à luimême , et que Benedetta entendait bien. Ces paroles, comme ces soupirs , elle en cbercbait le lens à part elle, et, plus d une fois, au monient de le deviner, la jeune femme se sentit prise à son tour d'une telle tristesse à l'ame, que. pour croire à l'amour de Basile, elle fut

forcée de se dire : — J'ai mal vu ; c'est dans mes yeux qu^il était, ce sombre nuage que j'ai cru remarquer sur le front de Basile ; c'est de mon cœur, injustement soupçonneux, qu'ils sont partis, ces soupirs qui me semblaient venir de lui. Les paroles qui me troublent, c'est en rêve qu'il lésa dites, et suis-je bien sure, même, de les avoir entendues! Que pourrait -il regretter? que pourrait-il désirer? Nous nous aimons, et Tambition qu'il avait de porter Tépée est satisfaite. Allons, je suis folle; c'est à tort que je serais jalouse : Basile est beureux.

Pour se rassurer complètement, elle s'avisait quelquefois de demander tout à coup à son mari :

— N'est-ce pas^ que tu es beureux?

Il se serait bien gardé de ne pas lui répondre affirmativement; et comme il lui faisait alors un reproche de ce qu'elle semblait mettre en doute son bonheur, Benedetta reprenait d'autant mieux sa première confiance, que Basile,

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pendnilt cjuelquo Icmps du moins, s'observait (Invantajyo.

Dissipons ici un soupçon qui pourrait naître. Non, Basile, trop fidèle au souvenir du couvent (le Sainte-Claire, n'avait pas cessé d'aimer Benedetta; elle était encore pour lui cette première amie vers qui la pensée finit toujours par revenir avec bonheur, cjuelque chose qui puisse en distraire; il Taimait, elle, il l'aimait d'amour même; mais il ne pouvait oublier, cependant, celle qu'il avait rendue mère ; et tout en donnant à Benedetta la plus large part de son cœur, elle ne pouvait plus prétendre, comme autrefois, à ie posséder sans partagée. La tendre pitié du jeune ofGcier de la [jarde comtale pour l'épouse malheureuse, son incessante sollicitude pour les jours précieux et continuellement menacés de ses lils, s'opposaient à ce qu'il le rapportât, ce cœur, tout entier à la chevrière.

Nous savons pour quelle raison Basile avait voulu rentrer seul chez lui. Cependant quoiqu'il ru pour caclier à sa compagne les pensées qui

Tagitaient, et les souffrances interncb que trahissaient à chaque instant les contractions involontaires de son visage , elle ne put se défendre d'un mouvement de terreur à l'aspect de son ami ainsi pâle, affaibli, les regards singulièrement animés et essayant, pour tromper sa tendresse inquiète , un sourire plutôt effrayant que capable de rassurer celle à qui il s'adressait.

— Seigneur! dit Benedetta, qu'a donc aujourd'hui mon Basile? je m'attendais bien à le revoir avec un air moins heureux que celui qu'il avait hier en me quittant; car toujours une inconcevable tristesse l'accable lorsqu'il revient de monter la garde au château ; mais cette tristesse cède toujours aussi à mon premier baiser; jamais elle ne m'a donné à craindre pour sa vie : on croirait aujourd'hui qu'il est près de mourir!... Seigneur, qu'a-t-il donc?

Basile s'efforça de dissiper les craintes de Benedetta; c'était entreprendre une tâche impossible: rliacun de ses mouvements, démentant ses parolesjnic-aitdevincr une préoccupation si puis^

santé, querien n'en pouvait détourner son esprit. Des yeux, tantôt il adressait encore un dernier adieu à la chère \iclinie que son souflle eut voulu ranimer, tantôt, il semblait cbercher la place où plus sûrement il frapperait le bourreau. L'événement de la nuit passée était sans cesse présent à son imagination. H se revoyait tenant sur ses genoux Tenfant expiré , il entendait la mère en délire crier vengeance contre l'assassin du jeune prince, et la fatale illusion qui le ramenait à cette scène [de deuil et de désespoir prit si bien, à la lin, le caractère de la réalité, qu'oubliant la pauvre jeune femme qui se tenait debout devant lui, silencieuse, les mains jointes elles yeux pleins de larmes, il s'écria :

— Mon enfant I mon fils, ô mon Dieu, rcndez-moi mon fils!

Benedetta subitement éclairée, poussa un cri et

tomba les deux genoux à terre : elle succombait

à la violence de la douleur. Son cœur, pour ainsi

dire, s'en était allé avec|son amour, arraché par

ces mots comme avec des tenailles de fer. Basile II. 19

vit Tabime qu'il avait ouvert entre eux, et tremblant il se pencha vers Benedetta pour la secourir, pour la rassurer : il était trop tard, Télan de l'amour paternel avait brisé la conflance de son amie, elle répondait : — Mensonge I mensonge! à chacune des paroles par lesquelles il essayait de guérir la blessure qu'il avait faite. Le mystère ne pouvait plus se continuer : Benedetta voulut tout savoir. Pourtant Basile pensa qu'il n'avait pas le droit de tout dire ; ainsi, il ne nomma pas Bonne de Berry ; dans son récit, il rabaissa ses rapports d'unjouravecla comtesse, au niveau d'une aventure vulgaire , il ne parla que de la mort de son fils, mais sans apprendre à la jalouse à quelle haute destinée celui-ci aurait pu prétendre, et quand Benedetta exigea impérieusement qu'il lui déclarât le nom de la femme à qui il avait dû Tenfant dont il déplorait en ce moment la perte , Basile répondit : — Pourquoi te Tapprcndrais-je? Cette femme , je ne Tai point aimée; cette femme, tu ne peux la craindre : elle est morte I

lîonodoUa ne fut point convaincue; mais elle a\ail subi tant iran^joisscs depuis quelques instants , (juo le courage lui manquait pour pcrsévéi^r trop violemment dans le doute.

— Morte ou vivante ,^it-clle, il faut , si tu veux que je vive, moi, quitter dès demain €liam- I)éry; car il me serait impossible de demeurer plus lonfT-temps là où tu ne m as amenée que pour ùirc plus près d'elle. Si tu t'obstines à vouloir rester dans cette ville , je croirai qu'elle existe , je croirai que tu me trompes encore; je le le pardonnerai , Basile ; ai-je le pouvoir d'oublier combien je t'ai aimé; oui je te le pardonnerai , et tu seras libre alors de lui appartenir tout entier, car, moi, j'aurai bientôt cessé d'exister.

— Nous partirons, reprit-il vivement, heureux d'avoir encore à lui donner cette marque < l'amour.

Il se garda bien de lui dii'v, à elle, ignorante de la sévérité des lois militaires , que ce dé[)art était un crime pour qui portait IVpée, un crime

que les édits des princes punissaient de mort ; seulement il lui fit entendre qu'elle devait garder le plus profond silence sur leur résolution de quitter la capitale de la Savoie; Benedetta pensa que c'était encore pour ménager la sensibilité de la femme, soi-disant morte, à qui elle avait été sacrifiée ; mais publique ou cachée , leur fuite était une victoire qu'elle remportait sur sa rivale , et tout en soupirant, elle promit de se taire»

Lejourdu départ étaitfixé, pour la dernière fois Basile faisait son service au château du comte Rouge; il ne regrettait rien que cet autre enfant dont il n'avait point parlé à Benedetta, et pour qui il avait tant à craindre, Amédée, complètement réconcilié avec son cousin , Bernard-de- Savoie, et sans doute maintenant résolu à lui laisser la couronne, n'avait-il pas déjà, pour gage de leur bonne harmonie, impitoyablement sacrifié l'un de ses deux héritiers? Comme le jeune officier se tenait pensif devant le péristyle du pavillon de la comtesse, une litière aux panneaux ar-

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morit'sy futuiiieiiée,et la jjarde, ralliée au pied du grand escalier, se forma en double haie. Basile, inquiet de révénementqui se préparait, s adressa au vieil liallebardier.

— Que veut dire ceci?

— Que nous ne criei*ons jamais vive Amédée Vin, lui répondit tout bas le soldat.

— Et j)ourquoi?

— Parce que monseijjneur le comte envoie, aujourd'hui même , sa femme et son lils unique iiaire leurs dévotions à Tabbaye de Haute-Cond)e. Soyez-en sur, ils ncreviendront pas à Chambéry. Le comte Bernard qui s'estemparé de l'esprit de son noble cousin , et qui mène tout à présent dans rÉtal, ne veut pas que la mère et Tenfant fassent obstacle à son désir de régner. Qu'ils s'arrangent comme ils l'entendront, je vous l'ai dit, nous ne pouvons rien y gagner , rien y perdre ; vive le survivant ! voilà désormais ma consigne.

Une rumeur qui se fit dans les montées, annonça le dépai't de la comtesse et du jeune Amédée. Toute la cour avait été conviée pour don-

ner un caractère de solennité à cette séparation des époux. On disait que le fils et la mère se rendaient à Haute-Combe, afin de prier pour la santé, de plus en plus chancelante, du souverain de la Savoie. 11 avait en effet grand besoin de prières, car sa vie était plus menacée encore qu'on ne pouvait le supposer. Le comte, pour ôter tout soupçon sur le criminel dessein que le vieux soldat n^avait que trop bien deviné, ie comte, disons-nous, accompagnait sa femme, voulant lui faire escorte jusqu'à sa litière. Bernard-de-Savoie, la joie au cœur, suivait le noble couple. Il se tenait ainsi à distance derrière Bonne et les deux Amédée, comme mesurant de l'œil la portée, pour les précipiter tous les trois dans la tombe. Au moment où la comtesse de Savoie passa près de Basile, lequel avait l'épée haute, elie le reconnut et jeta sur lui un regard désespéré. 11 comprit d'autant mieux ce regard , que les paroles dliumbert résonnaient encore à son oreille.

-— Adieu, sembla-t-clle lui dire, nous n'avons

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pu sauver Tautre , celui-là aussi est promis à la mort.

— Vive Amédée VIII! s'écria-t-il.

Alors, s'élaiiraiitsur le comte Houge, par trois fois il le perça de son épée. Celui-ci, ne iïit-il pas mort de sa triple blessure, que la chute qu'il fit sur les dernières marches de l'escalier , eut suffi pour Fachever: quand on le releva, il ne donnait plus signe de vie.

Basile, pris sur le coup du meurtre, fut envoyé à la Tour. Huit jours après la cour martiale , présidée par le comte Bernard, le condamnait à la mort réservée aux assassins. Il ne réclama pas contre cet arrêt.

Et Benedetta? Benedetta, dont les préparatifs de départ étaient faits, l'avait attendu au retour de sa (jarde , pour s'éloigner avec lui de Chambéry. Quand on lui eut appris que Basile avait assassiné lecomtede Savoie; elle n'en voulut rien croire, mais ne voyant pasrevenirsonami,elIesc rendit partout où elle pouvait espérer de le rencontrer. Chacun lui ayant dit : — Pauvre feimne,

c'est à la Tour seulement que vous pourrez le revoir.— Elle alla, quasi-folle, frapper au guichet de la Tour,Saverio, le gardien, lui en refusa Fentrée, alors elle courut chez tous ceux qui se disaient les anfiis de Basile, tous la repoussèrent; tous, un excepté; ce fut Amaury. — Attendez, lui dit-il, on ne le condamnera pas, je vous en réponds , on ne le condamnera pas, — On le condamna.

— Il sera envoyé en exil et vous le suivrez, avait dit alors Amaury. — On publia dansChambéry, l'heure du lendemain fixée pour Texécution du coupable. — L'ami qui, jusqu'à ce moment, avait gardé quelque espoir; voyant que Basile était voué décidément au supplice, dit à Benedetta :

— Un moyen vous reste pour obtenir sa grâce; j'ai différé de vous en parler, pensant qu'ilTemploierait lui-même , ce qui aurait mieux valu ; mais puisqu'il ne croit pas devoir s'en servir, c'est à vous d'y avoir recours.

Aussitôt, et sans mémigement, il lui révéla tout ce qui s'était passé lors de l'enlèvement du novice aux portes de la ville. A l'appui du mystère con-

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somm('' dans la cellule du couvent des Urbanistes, il montra à Benedetta Tanncau de la comtesse, encore en sa possession, quoiqu'il en eût dit à Basile.

— Ah! dit la jeune femme : voilà le crime expliqué au moins, je comprends pourquoi il a tue, pourquoi il veut mourir. .. Ainsi, cette rivale qu'il disait morte, elle existe! malheur! elle existe!

— Oui, mais elle peut sauver le père de son enfant.

— Elle le peut, elle le doit !

— Allez la trouver.

— J'irai.

— Montrez-lui son anneau.

— Je le lui montrerai , je lui dirai tout, donnez, donnez, merci !

Benedetta, munie de l'unique preuve de l'intrijjue d'Amédée Vil et du supérieur dos Antonins, se rendit au château et demanda une audience à la veuve du comte de Savoie. Elle l'obtint.

Le lendemain, on disait dans la ville que Tas-

sassin du comte Rouge s'était fait justice en s'étranglant dans son cachot. Cent témoins assuraient avoir vu placer le corps du coupable dans le cercueil , par le geôlier de la Tour. Amaury n'entendit plus parler de Benedetta.

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liC Mystère*

A quelque temps de là, Savcrio, le g^ardien de la tour, fut dépossédé de son emploi , partant réduit, disait-on , à chercher sa pitance de chaque jour, dans les économies qu'il avait pu faire sur la contribution forcée dont il frappait jadis les pauvres diables confiés à sa g^arde. Alors on n'avait pas encore imaginé de pourvoir à l'avenir des vieux serviteurs mis à la réforme; c'est ce

qui explique, nous avons presque d justifie, les rapines scandaleuses e temps-là par les fonctionnaires p corrigeait les torts de Timprévoyanc et l'arbitraire couvraittoutde sa prol raie. Mais dans le poste infime que occupé quarante ans, le plus habil trouvé à glaner que de maigre pour ceux que le sort plaçait plus moisson était belle. L'ex-geôlier se t en perdant son emploi, réduit à la existence, ce qui ne Tempècha pas, ( sa destitution, de constituer une Dionisia , sa petite fille, jolie ar seize ans qui, depuis quelques moi au fond de sa pensée l'idée d^un b mais seulement comme on se plait imagination un beau rêve qui ne d< liser.

Ce mariage que Dionisia désin

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