RÉSIGNATION
— Par bonheur?
— Oui, pour vous; car si elle eut oonsenli à me suivre ici, quand je la rencontrai sur le chemin où vous Faviez laissée, malgré toute Tenvie que j'ai de vous obliger , ce n'est pas un ami , mais un rival, qu'aujourd'hui vous auriez en moi.
Alors Amaury raconta à Basile , avide de les connaître, les incidents de sa seconde rencontre avec Benedetta. Le récit fut long, résumons-le.
Nous pouvons dire que pour le début, il y eut d'unepartentreprise téméraire, de l'autre vive résistance. Le hardi garçon ne se serait pointeffarouché de la colère de quelqu'une des beautés de la ville, il savait d'expérience, comment, en pareille occasion on amène celles-ci à capituler; mais il vit chez lajeune montagnarde tant d'effroi et d'innocence , surtout tant de douleur véritable de la perte de son ami, que le franc vaurien se sentit ému de pitié pour la pauvre petite abandonnée. C'était la première fois, peut-être, qu'un bon sentiment lui parlait au cœur. 11 songea à sécher
les larmes de la jolie affligée, mais ce ne fut pas à l'aide du système de consolation dont il faisait profession d'user envers les autres. Défiante, comme on peut se l'imaginer, après la double alerte qu'il lui avait causée, Benedetta tourna la tête d'un air d'incrédulité quand Amaury s'offrit franchement pour l'aider dans les recherches qu'elle allait entreprendre à l'effet de retrouver son compagnon de voyage.
— Vous ne me croyez pas, lui dit-il, eh bien ! faisons mieux, c'est moi seul qui le chercherai.
— Et moi , pendant ce temps que deviendrai-je ?
— Je vous conduirai....
Benedetta ne le laissa pas achever :
— Non, dit-elle, je ne veux aller nulle part avec vous,
— Et si je vous indiquais, mon enfant, une maison dont Fentrée m'est défendue? si je vous mettais à même de m éviter jusqu'au moment où je pourrai vous apprendre que votre ami est retrouvé ?
RKSIGNATIOIV. 55
— J'y courrais bien vite.
— Allez donc chez sarre et pieuse donioisolle Yolande, mn respectiibielanie, et surtout, ^nrdezvous bien de nie nonnrner, car sur ma recommandation vous n'y seriez pas reçue.
— Et qui me répondra que vous ne me trompez pas.
— Essayez-en toujours, ne lut-ce que pour cotte nuit; car vous ne pouvez pas la passer dehors.
— C'est vrai, dit-elle, et pourtant si Basile allait revenir, que penserait-il en ne me retrouvant pas?
— Il me trouverait, moi, je vous le jure; car pour vous rendre un peu de ce repos que je voudrais avoir troublé, je m'eng[a(}e à attendre aux environs le retour de votre amant.
— Mon amant! non pas, dit Benedetla qui ne se doutait guère de la valeur de ce mot ; c'est mon ami que vous voulez dire; car voilà le nom que je lui ai donné dès le premier jour, et depuis , il n'a plus voulu en porter un autre.
— A propos de nom, il faut que je sache le vôtre, afin de le redire à ce tendre ami quand je viendrai à le rencontrer; autrement, il serait peut-être aussi difficile que vous à convaincre de la générosité de mes intentions. Mais lorsqu il verra que j'ai gagné votre confiance, il uje donnera la sienne.
Ceci se disait en marchant du côté de la ville. L'intérêt qu'on inspire encourage à parler, Benedetta était naturellement communicative : remise de sa première frayeur, et d'ailleurs n'ayant personne à qui se recommander dans son pénible embarras , elle se laissa aller à raconter naïvement son voyage avec le novice. Amaury trouvait un plaisir tout nouveau au récit de cet aventureux pèlerinage, durant lequel les deux enfants n'avaient eu pour les guider que le hasard, et que leur innocence pour les défendre contre eux-mêmes.
— Ce sont deux pauvres sots, pensait le vaurien, d'avoir perdu en jeux puérils des heures si précieuses; mais, dans leur sottise, il y a
KliïJiGNAÏlON. 57
laiil de gentillesse, qu'en vérilc on est lento de leur porter envie et de regretter d être lionnne d expérience.
Ainsi il linit par s'intéresser Iranclieinent aux jeunes voyageurs ; et si une lois encore il s'oublia, chemin faisant, jusqu à enlacer la taille de la protégée de Basile, ce lui plutôt par entraînement irréfléchi du cœur que par suite d'une niauvaise pensée.
— Voyez, ditBenedetta en s'éloignant de lui, voilà encore que vous avez avec moi de ces vilaines manières auxquelles vous m'aviez promis tout à l'heure de renoncer.
— C'est vrai, petite; aussi je crois qu'il est temps de nous quitter. La nuit nous gagne, ta voix est douce , tes yeux brillent comme des étoiles, ton haleine est fraîche comme la rosée des Heurs ; je te le répète , il est temps de nous quitter.
— 11 fallait donc alors me laisser où vous m'avez trouvée ; car si vous m'abandoiniez ici, comment pourrai-je jamais tiouver la demeure
de votre tante Yolande dans ce Chambéry que Ton dit si grand?
Amaury, rappelé à sa promesse , fit tout bas vœu de retenue, afin de ne plus alarmer la jeune fille j et par un effort de vertu dont il ne se serait pas cru capable, il poursuivit la route jusqu'au bout, sans parler à Benedetta d'autre chose que de Tami dont l'absence inexplicable causait à celle-ci une si vive inquiétude. Quand ils furent près de la porte de la ville , Amaury dit à Benedetta de l'attendre quelques instants à cette place; et en effet, peu de temps après qu'il l'eut quittée, il revint apportant pour elle des vêtements de femme qu'elle devait, par prudence, échanger contre sa robe à capuchon. Il lui avait été facile de se procurer ces habits, le beau galant de Chambéry avait de si nombreuses et de si obligeantes connaissances de toutes les tailles et dans toutes les conditions !
— Enfin, dit en terminant son récit Tami de Basile, je fis sentinelle à quelques pas, tandis que Benedetta prenait un costume plus conve-
RICSIGNATION. 59
nabic [)our se présenter chez ma vertueuse tante; puis nous convînmes que pour peu que fut engageant l'accueil qu'elle allait recevoir de la revéche bigote, elle demeurerait là en qualité de servante jusqu'à ce que je fusse parvenu à découvrir vos traces.
— Et maintenant elle sait que vous m'avez retrouvé.
— Nullement, Benedetta attend encore de vos nouvelles; ne soyez pas surpris du silence que j'ai gardé auprès de votre petite amie ; bien que dame prudence soit rarement ma conseillère, cette fois j'ai bien voulu me laisser conduire par elle; et comme celle-ci m'a prouvé qu'il serait dangereux d'instruire Benedetta de votre sort, tant que je ne pourrais pas en njéme temps lui dire : « Vous allez le revoir aujourd'hui même; » j'ai cru devoir d'abord m 'occuper du soin de vous réunir; mes dispositions sont prises à cet égard, et dès demain , mon ami . vous recommencerez votre douce existence à
deux, bien protégés, je l'espère, contre les mauvais desseins de vos ennemis.
— Béni soit le Seigneur! dit Basile, qui vous a mis sur notre chemin; sans vous, je n'aurais jamais revu Benedetta.
— Il n'en faut point douter, et cependant vous ne m'avez guère pris en amitié lors de votre première rencontre.
— Moi! je vous haïssais comme Satan en personne.
— H est vrai que j'y ressemble bien un peu.
— Ah! non, car s'il fait parfois du bien aux hommes, c'est toujours dans un intérêt caché.
— Eh ! mais je ne suis pas tout à fait désintéressé; cependant, rassurez-vous, novice, malgré l'événement, je puis encore vous donner ce nom ; rassurez-vous , ce n'est pas au repos de votre âme que j'en veux; il ne me faut pour prix du service que je vous ai rendu et de tous ceux que j'espère bien vous rendre encore , que la confidence entière de ce qui vous est arrivé depuis l'instant où vous avez quitté Benedetta jus-
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qu'à celui où vous êtes venu tomber en si taclicux état à nies pieds.
Basile n'avait pas besoin d'être long-temps sollicité pour entreprendre de raconter une aventure encore pour lui pleine de ténèbres; il espérait qu'Amaury, habile à percer toutes les sortes de mystères, Taiderait à dissiper T obscurité dans laquelle erraient ses souvenirs. Mais celui qui, dominant en effet le chaos, pouvait dire : Fiat lux! jugea contraire à Texécution de certain plan audacieux qu'il avait rêvé, d'éclairer ce qui faisait nuage dans Tespril de Basile. Et quand il se fut bien assuré que ce dernier n'avait aucune donnée certaine sur le lieu où il avait été conduit , quand il sut, à n'en pas douter, que le novice était dans l'ignorance complète du nom de la noble créature qu'un complot de prince et de moine avait jeté dans ses bras, il osa lui dire :
— Illusion! pauvre Basile! tout ceci n'est qu illusion. Voyez-vous , c'est votre robe qui a causé tous vos malheurs : la discipline des cou-^
vents est sévère, et quelques frères de je ne sais quel ordre, car ils sont nombreux à Chambéry, quelques frères, dis-je, voyant un novice courir les champs , l'ont cru plus coupable qu'il ne l'était réellement; c'est pour venger la règle qu'ils supposaient compromise par votre étrange pèlerinage en compagnie d'une jeune fille, qu ils se sont emparés de vous ; il ont ensuite voulu vous soumettre aux épreuves après lesquelles on rentre en grâce quand on les a courageusement subies ; vous avez failli à la dernière tâche, ce devait être votre arrêt de mort : celui qui succombe , on le tue.
Malgré son peu d'expérience, Basile avait senti de trop près la réalité pour se montrer convaincu de la valeur de l'explication que lui donnait Amaury.
— Illusion I répéta-t-il; non, mon frère, ce que j'ai vu, c'est par les yeuxj ce que j'ai touché, c'est avec les mains; tout est vrai, vous dis-je, vrai comme l'anneau d'or que j'ai pris au doigt de cette fejume, et que depuis j'ai tenu
KKSIGiNATlON. 03
si hioii caché, que vous, qui avez soigné mes blessures, vous seriez encore à savoir qu il est en uia possession, si je ne vous le montrais pas. Mieux que tout autre, Ainaury pouvait reconnaître l'anneau de mariage de Bonne de Berry; car ce fut chez son père, de son vivant joaillier de la couronne, qu'il avait été fabriqué.
— Par ma foi! dit-il en examinant la bague, vous êtes plus avisé que je ne le soupçonnais; à votre place, je n'aurais pas mieux fait.
— Vous conviendrez maintenant, reprit Basile, que je ne me suis point abusé, et qu'il y a dans tout ceci vérité inexplicable, mais non pas magie.
— Il y a crime d'une parti il y a danger pour ceux qui en ont été en même temps les victimes et les complices, repartit sérieusement Amaury. Si Benedetta venait à connaître par vous le but de votre enlèvement, vous allumeriez en elle le feu de la jalousie, et ce feu dessèche, consume: il fait mourir 1 Si jamais vous cherchiez à re-
trouver la femme à qui cet anneau appartient, je ne serais plus ni assez puissant, ni assez adroit pour vous sauver de rechef ; ne me demandez pas d'autre explication à ce sujet, l'intérêt que je vous porte me ferme la bouche, et mieux vaudrait pour vous, forcer votre esprit à croire que vous avez fait seulement un mauvais rêve, que de vous obstiner à deviner pourquoi, connaissant tout le secret, je refuse de vous mettre dans la confidence de votre propre aventure. Basile, si vous m'en croyez, dès ce soir«même vous me suivrez dans l'asile que je vous destine, et puis vous éviterez, le plus long-temps qu'il vous sera possible, l'approche de Chambéry : il y a partout, dans cette ville, des ennemis qui vous guettent et des poignards aiguisés pour vous faire de mortelles blessures.
— Cependant... murmura Basile.
Son protecteur lui cloua la parole sur les lèvres par ces derniers mots :
-— Ou renoncez à revoir Benedetta, car je ne l'exposerai pas au péril qui vous menace; ou
cessez de m'inteiToorer. Si vous me pressiez trop, je pourrais peut-être tout vous dire; mais alors nous cesserions d'être frères par le cœur, Basile ; c'est un ennemi de plus que vous compteriez en moi.
Plus tourmenté que jamais du mystère éterjiel dont on le menaçait, Basile pourtant se résigna à n'en plus reparler à Amaury.
— Ce n'est pas tout encore, dit celui-ci ; Tanneau dont vous vous êtes emparé, vous ne pourrez le garder sans que Benedetta vous interroge sur révénement qui Ta mis en votre possession; il faut me le donner.
— A vous ?
— Oui , imaginez si vous le voulez que votre amie est ma prisonnière; serait-ce donc un trop grand sacrilice pour vous que d'acheter sa liberté à ce prix.
— Mais, vous me Tavez dit, ce n^est pas vous qui la retenez loin de moi.
— Oh ! non , sans doute ; malgré cela, ajouta II. 5
60 BASILK.
le vaurien, eomnie il dépend absolument de moi qu'elle vous soit ou non rendue, peut-être feraisje bien de ne l'instruire du lieu de votre retraite que lorsque vous m'aurez galamment cédé ce que je vous demande.
— Et que voulez-vous faire de cet anneau? répliqua Basile, après avoir réfléchi un moment :
— Vous avez promis de ne plus m'interroger.
— Que l'anneau demeure donc entre vos mains, dit Tami de Benedetta ; vous avez raison, il faut que j'oublie : — le pourrai-je ? — ajoutat-il intérieurement.
Le brillant regard de joie qu'Amaury lança sur la bague à la double initiale quand Basile la lui eut abandonnée, était de nature à donner beaucoup à penser au novice ; mais le sacrifice était fait. Il se reprocha le soupir de regret qu'il lui arrachait encore.
Le soir même, Amaury sortit de la ville avec
RESIGNATrOW. C7
son protégé ; il le conduisit de l'autre coté de la Leysse, si loin dans la campagne, qu'ils marchèrent durant plus de deux heures avant d'avoir atteint le terme de leur voyajje.
JL'attente.
C'est dans le silencieux \allou du bois de Candie, sur le seuil d'une cabane au toîl de sapin revêtu de mousse , où Amaury l'avait laissé la veille en lui disant : — Cette masure m'appartient par héritage maternel ^ demeurez-y , nous êtes chez vous. — C'est là, avons-nous dit, que Basile confiant dans la promesse de son ami, passa tout le jour à attendre l'arrivée de Benedctta. Lu nuit précédente lui avait paru dénie-
sûrement longue, la journée qui suivit lui sembla éternelle. Cependant les souvenirs qui lui faisaient compagnie étaient bien de nature à tromper son impatience. Il aurait voulu ne penser qu'à l'amie qu'il allait revoir enfin ; malgré lui une autre image , moins cbère , sans doute , mais qui lui causait pourtant un ravissant effroi , venait sans cesse se placer devant ses yeux et pour ainsi dire défier le chaste attachement qu'il devait à la chevrière. En vain il s'efforçait d'armer sa volonté ainsi que son cœur contre une émouvante réalité qui s'était offerte à lui comme la féerie d'un songe , les parfums qui une fois l'avaient enivré lui montaient de rechef au cerveau et réveillaient toutes les sensations du passé. La mystérieuse mélodie qui, à l'heure suprême, était parvenue] usqu à lui, douce et vague comme la lumière d'une lampe emprisonnée dans son globe d'albâtre, faisait de nouveau vibrer les cordes harmoniques de son ûme, et le rêve qu'il essayait de chasser de sa mémoire repassait tout entier dans son esprit, il le retrou-
i/attente. 71
vaitsinon avec bonheur, du moins presque avec orgueil. — Tu la reverras ! lui avait dit l'inconnu en protéjTeant sa fuite. — Garde-toi de chercher à laconnailre, lui avait dit aussi Aniaury-le-Vaurien; et Basile, placé entre Tespoir et la crainte que des deux parts on lui avait inspiré , Basile s'en voulait à lui-même de no pouvoir elfacer cet événement de son souvenir. Conmie Tentant qui joue encore avec Tarme qui déjà l'a blessé, il se faisait une sorte de joie mêlée d'inquiétude de sa tragique aventure. Rien ne se peut comparer à l'étrange malaise qu'il éprouvait en y songeant. Une chose ne contribuait pas pour peu à son tourment : c'était qu'Amaury semblait avoir la clé d'un mystère impénétrable pour lui. Ainsi la jeune et belle créature que le plus inexplicable des complots avait livrée évanouie et sans voile au délire de ses sens, traîtreusement provoqués, Amaury la connaissait ; celui ci pouvait attacher un nom à l'anneau qu'il avait dérobé à la complice de son extase ; le \ au rien avait deviné encore dans quel but fut veisé le breu>age perfide
72 BAsiLi:.
qui devait troubler (lelicieuseiiient la raisou du jeune novice, et s'il Teùt voulu, il aurait pu dire de quelle main partit le coup de poignard qui suivit de si près le baiser d'adieu. Mais quel intérétavait-il donc à se taire auprès de celui qui, plus qu'aucun, avait le droit de tout savoir? Pourquoi Aniaury voulut-il cet anneau? Basile s'épuisait en conjectures; puis il se rappela que l'abandon deTanneau et la promesse de ne point interroger son ami , étaient le prix exigé par Amaury pour lui rendre Benedetta. — Qu'il garde son secret, dit-il, qu'il garde la bague , je dois être assez heureux, puisque je retrouve aujourd'hui celle quej'avais désespér'é de revoir. — Oui, je suis heureux, répéta Basile. — En disant cela, il soupira tristement.
Ce ne fut que long-temps après la tombée du jour qu' Amaury lit entendre, à distance, le signal qui , suivant leur convention de la veille , devait annoncer son arrivée.
Disons , puisque nos amis ne sont pas encore en présence, comment la jeune lillo a pu se dé-
'A.TTfc.N'n:. 7.*]
cider à suivre i!o miil, à Iravcrs bois el dans la jj()i'i;c clroile où la Leysse poursuit sa course torrentueuse, le dangereux [jalantde Chambéry.
Le matin de ce jour-là, Amaury qui avait à cœur de mener jusqu'au bout sa bonne œuvre, s'en alla vers la fontaine du jjrand marebé, à l'heure où les servantes du quartier venaient d'ordinaire faire provision d'eau pour les besoins journaliers du ménage. Il y eut vive émotion chez les pauvres filles quand elles virent s'arrêter devant elles et se consulter, comme s'il eût pensé à faire un choix parmi leur troupe babillarde, l'avantageux gar(;on qui n'en était plus, Martuccia exceptée, à honorer publiquement de ses hommages d'aussi minces conquêtes que celles-ci. Depuis le meurtre de dame Bérold , tuée à son intention par le jaloux complaisant de monseijineur le comle, maitre Amaury s'était acquis une telle renommée qu'il ne pouvait plus, sans déroger, descendre au-dessous de la haute bourgeoisie, encore était-il en droit do viser audessus, creùt donc été déjà une grande fortune
pour les Marion aux jambes nues, aux mains épaisses et rouges, qu'un simple coup-d'œil que le vaurien leur eut adressé en passant ; il fit plus: il s'arrêta à les regarder avec complaisance ; de là rémotion que nous avons dite. Il s'était posté faisant face à la fontaine, adossé au mur, les jambes croisées , un bras soutenant l'autre et , d'une main , se caressant amoureusement le menton. Nos jeunes glorieuses oubliant ce qui les avait amenées à la fontaine, rougissaient de plaisir, elles se rengorgeaient avec orgueil, lançaient sur Amaury de chaudes œillades, ou bien, faussement modestes, elles baissaient avec timidité les yeux. Bref, riant entre elles, mais se jalousant Tune l'autre, elles faisaient qui la chatte, qui le paon , qui la colombe, et durant ce beau manège de coquette, toutes laissaient couler l'eau sans songer que leurs seaux de bois et leurs vases de terre ne s'emplissaient pas. Amaury qui n'était point venu chercber-là ce que de si bon cœur on lui offrait , s'amusait de Terreur des donzelles et, par esprit de malice, tantôt il faisait
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mine d'en vouloir à celle-ci, tantôt il répondait au coup-d'œil de celle-là ; enlin, semant partout Tespérance, le vaurien allumait la guerre. Déjà elles en étaient aux mots qui blessent; encore un pas elles allaient en venir aux coups qui assomment; car c'étaient, pour la plupart, de robustes filles des montagnes ; quand une nouvelle venue qui marchait droit devant elle, sa cruche sur la hanche, comme la laveuse de la chanson, se glissa adroitement parmi les servantes qui obstruaient les approches de la fontaine. Celleci profita du débat qui s'était élevé entre les coquettes pour prendre place, avant son tour, auprès du filet d'eau que la source abondante de Saint-Martin verse depuis cinq siècles aux habitants de Chambéry, et dès que la cruche fut emplie, Benedetla, car c'était elle, l'ayant soulevée vigoureusement, l'appuya de nouveau à son côté; puis un bras arrondi, la main fixée à Fanse, l'autre bras balant et le corps penché, elle |)artit comme elle était venue, sans prendre autrement souci de ce qui se passait autour d'elle.
7^6 BAHLK.
La jeune compagne de Basile avait un puissant motif pour ne pas s'amuser en chemin à caqueter avec les servantes. Quand demoiselle Yolande, la sévère tante du vaurien, se décida à prendre à son service la pauvre petite abandonnée qui ne se recommandait que de Dieu , loin d^être touchée du triste récit que lui lit Bcnedetta, la vielle prude secoua la tête d^un air d'incrédulité, et toisant des yeux la suppliante que ce mauvais accueil intimidait, elle lui dit : — Vous vous êtes grossièrement trompée, ma mie, si vous avez supposé que je pourrais croire à Tinnocence des petites coureuses de votre sorte qui débauchent les jeunes novices; votre Basile n'est qu'un enfant du démon qui vous a plantée là comme vous méritiez qu'il le fit; cessez donc de le pleurer devant moi ; je suis peu sensible à de pareilles larmes et point du tout crédule à de tels contes; grâces à Dieu , je garde ma foi pour de meilleurs évangiles que les vôtres. Vous êtes venue, dites-vous, de vous-même frapper à ma porte ; nous saurons bien si c'est à bonne inten-
L ATTKNTK. 7/
lion fjuc vous vous pivs^Titez ici. Je vous rrois rniipabltMlo qii('lr|iu' }jms pt'fîlK'. la belle; iiuiis \o!is (Mes trop jeune pour (jue ce ne soit pas Ir premier; aussi ne veu\-je pas faire diiiioullé de NOUS recevoir. .Vm' lait vomi de charité pour le repentir : demeurez donc chez moi en qualité de servante; ujais soufrez bien que s'il vous arrive de regarder un homme en face, ou d'avoir aceoinlance avec vos pareilles, mon ioj^is vous sera fermé sur Theure. Ceci bien entendu, séchez vos yeux et remerciez le Seigneur, vous êtes dans une maison où Thonneur des filles n'a jamais bronché.
A ce discours, assez peu intelligible pour Tinnocente fille, celle-ci comprit cependant qu'Amaury ne Tavait pas trompée, quand il lui avait indiqué la demeure de sa tante comme Tasile où elle pourrait être le plus en sûreté contre toute méchante entreprise. Benedetta qui n'avait pas à choisir en fait de protection, se garda bien de discuter avec sa nouvelle maîtresse, à propos de reproches injustes doiil elle ne comprenait pas
la valeur. Ce qui acheva de lui prouver que le vaurien lui avait parlé en toute franchise de cœur, lorsqu'il lui jura que chez la rigide Yolande elle n'aurait plus rien à craindre, ni de lui-même, ni des autres, ce fut cette dernière question, faite d'un air de défiance par la vieille fille :
— Mais j'y pense , ma mie , vous vous diles arrivée d'aujourd'hui dans la ville ; en un jour les créatures de votre sorte ont bientôt fait de mauvaises rencontres. Ne connaîtriez-vous pas, par hasard, un mien neveu , le premier vaurien de Chambéry.
Bien qu'elle eut remords de mentir, Benedetta se rappelait trop bien les instructions qu'Amaury lui avait données, pour ne pas répondre négativement.
— Que cela soit vrai ou non, repartit demoiselle Yolande, faites voire deuil de cette belle connaissance ; car il y a une porte qui ne doit jamais s'ouvrir pour lui, et c'est la mienne;
■quiconque lui a parlé une fois n'entre plus ici,
LATTE/NTi:. ^9
nenedetUi s'inclina en sijjne de respect, et dès le jour même elle commença son service. D'après le caractère connu de la tante d'Amaury, on juge que la jeune fille se gardait bien de s'amuser en route, quand sa maîtresse l'envoyait soit au marché, soit à la fontaine; d'ailleurs, rien de ce qui attirait l'attention des autres ne pouvait avoir prise sur la sienne ; une seule pensée l'occupait la nuit, le jour, et cette pensée la rendait quelquefois si distraite, que sa maîtresse en faisait bruit comme d'un crime.
— Votre conscience n'est point en repos, ma mie, souvent, dans la journée, vous ne savez pointée que vous faites et la nuit vous rêvez tout haut ; il faudra, pour vous guérir, réciter chaque soir les psaumes de la pénitence.
Elle répondait : « Je ferai ce que vous dites. » Et l'eut-elle fait que cela n'aurait pu l'empêcher de penser à Basile du malin au soir et de rêver de lui du soir au matin. Si triste que fut sa condition, Benedetla n'osait s'en plaindre; seule dans lu grande ville , elle n'avait aucun moyen de re-
80 lîASlLK.
trouver son ami ; Amaury lui avait promis d'employer tous ses soins à le découvrir ; il s'était engagé à la prévenir aussitôt qu'il serait en mesure de lui donner des nouvelles de Basile : elle attendait.
Retournons à la fontaine.
A peine Benedetta venait-elle de reprendre le chemin du logis de demoiselle Yolande , qu'Amaury, qui avait guetté son départ , quitta son poste d'observation • alors faisant aux servantes un salut moqueur, qu'il accompagna de ces paroles : — « Merci , les belles lilles, du joli passetemps que vous m'avez donné , » — il courut à grandes enjambées sur les pas de celle qu'il était venu chercher.
I^a rumeur ne fut pas des moindres parmi les servantes désappointées, quand elles eurent avisé de loin l'objet nouveau qui tenait au cœur du charmant vaurien. Chacune s'estimant offensée et toutes se liguant contre leur soi-disant rivale préférée , on sut bientôt dans les nombreuses maisons de la pai'oisse Saint-Léger , que maître
l'ATTENTr:. 81
yVniaury mait pour nouvelle amoureuse, la pelile servante de la pieuse demoiselle Yolande d'Entremont-le-Vieux. La tante d'Amaury ne devait pas être la dernière à apprendre la scandaleuse conduite de Benedetta; long-temps avant que celle-ci arrivât de la fontaine , on avait fait sur elle tant de beaux rapports, que sa maîtresse voyant bien qu'il n'y avait point à espérer de ramener jamais la coupable dans une meilleure voie, prit sur-le-champ des mesures pour accomplir ses menaces. Ainsi, quand Benedetta, tout émotionnée encore de la joie que lui causait sa rencontre avec Amaury, arriva enfin au logis de demoiselle Yolande, elle trouva sur le seuil une nouvelle servante qui 1 attendait pour lui prendre la cruche des mains et lui dire ces paroles d'adieu : « Cherchez fortune ailleurs , mon enfant, vous n'êtes plus de la maison. » Cela dit, sa remplaçante ferma la porte et laissa Benedetta dans la rue. Qu'importe? la jeune (ille venait de recevoir un trop doux allégement
à ses peines pour qu'elle put être fort sensible à H. 6
cette nouvelle épreuve du sort. En y pensant à deux fois, Benedetta trouva même que c'était lui rendre un grand service que de la chasser dès le matin : on lui épargnait ainsi l'embarras de chercher, pour le soir, le moyen de s'échapper sans bruit de la maison. 11 s'agissait de se trouver au rendez -vous qu'Amaury lui avait donné, afin de la conduire auprès de son ami. Elle prit donc gaiment son malheur, et nous pouvons dire que cette journée, qu'elle passa sans asyle et sans pain, ne fut pas la moins heureuse de toutes celles qui s'étaient écoulées depuis son départ de Chamouny. A la chute du jour , Benedetta qui ne s'était nourrie que d'espérance , et qui par conséquent avait grand'faim , se rendit à l'extrémité de la ville sur le pont de bois du Reclus, où Amaury la rejoignit bientôt. Elle lui raconta la mésaventure qui la rendait libre de le suivre, et, par suite, la pauvre enfant lui apprit qu'elle en était encore à attendre le déjeuner.
— Que ne veniez-vous chez moi?
l'attente. 83
— C'est ce que je voulais, mais je ne connaissais pas votre demeure.
— Allons toujours, dit-il, nous trouverons non loin d'ici une chaumine de ma connaissance , où Ton vous fera oublier votre jeûne forcé.
Us se dirigèrent vers le chemin de la Cassine, sur Tancienne route d'Aix.
Quelques jalouses du malin guettaient leur départ, si bien qu'on disait le lendemain à la fontaine, qu'Amaury avait enlevé Benedetta.
Bénnl».
Pourra-t-on bien s'imaginer la joie que nos jeunes aventuriers éprouvèrent quand, après un mois passé de séparation , il leur fut permis enfin de se revoir?
Au cri de ralliement, poussé de loin par Amaury, Basile, chassant aussitôt toute idée /
qui ne s'accordait pas avec la fête de ce jour, répondit par un immense cri d'allégresse; puis il ^ voulut courir dans la direction où la voix de son
ami venait de se faire entendre; mais dès les premiers pas, il se vit contraint de s'arrêter et d'appuyer ses deux mains croisées sur son cœur pour essayer d'en ralentir le battement.
Benedetta, non moins émue que Basile, mais mieux faite peut-être à porter Témotion, avait tout à coup quitté le brasd'Amaury. Alors, s'élançant vers la pente du chemin , de toute la rapidité de ses jambes, elle fut bientôt auprès de celui à qui la force avait manqué pour venir audevant d'elle.
Ce fut à travers leurs larmes de bonheur que les deux adolescents se reconnurent.
Basile portait encore sur son visage l'empreinte de la révolution qui s'était opérée en lui, et des tortures qu'il avait endurées dans Vinpace du couvent des Antonins.
— 0 mon Dieu! dit Benedelta en le regardant avec compassion, combien tu as souffert 1 Comme tu es pâle !
11 eut également sa surprise, moins pénible, njais tout aussi vive que celle de son amie. Ce
n'est pas tout haut, cependant, qu'il osa dire à Benedelta : — Que tu es belle! — Car pour lui, maintenant, à l'idée de la beauté d une femme, était lié un souvenir qui ne lui permettait plus de mêler un parium d'innocence à toutes ses admirations.
Amaury ne tarda pas à rejoindre Basile et sa compagne ; il les laissa se livrer, sans les interrompre, à l'ivresse que leur causait usf silencieuse et mutuelle contemplation; mais à la fin, Fimpatience le prit, et, mettant la main de celle-ci dans la main de celui-là, il dit à la jeune fille :^^
— Mais oui , ma mignonne , c^est toujours Tami que vous regrettez ; on ne vous l'a pas changé.
Puis s'adressant à Basile, il continua :
— C'est toujours ta Benedetta , telle que tu l'as laissée involontairement, le soir, sur le grand chemin. Allons, gais pèlerins, embrassez-vous une bonne lois, car tous deux vous en mourez d'envie; et puis après, que Basile nous lasse les
honneurs de chez lui ; j'apporte les provisions du souper.
Benedetta , avec la naïve confiance que nous lui connaissons , entoura de ses deux bras le cou de Basile, elle attira vers elle son ami, afin de recevoir le baiser de bien-venue qu'à peine il osa lui donner, tant la plus simple caresse d'une jeune fille faisait naître en lui d'audacieuses pensées, ni
Suivant le désir exprimé par Amaury, ,dont une longue course avait aiguisé 1 appétit, Basile se dirigea vers la maisonnette où désormais il allait vivre auprès de Benedetta. La chevrière fut positivement émerveillée de la bonne tenue du logis que le généreux vaurien cédait de si bon cœur à son nouvel ami. Il n'y avait là qu'une seule chambre habitable; mais elle était vaste et suffisamment meublée, surtout pour eux qui n'avaient point été accoutumés aux douceurs du superflu. D'ailleurs, leur cabane était dans une situation charmante, au milieu d'une clairière tapissée de gazon et de mousse ; la porte ouvrait
sur le bois ombreux et tout accidenté ; près de là était le petit étang aux eaux bleues, alimenté par un ruisseau qui déroule paisiblement sa nappe limpide dans le creux du vallon et sur un lit de sable argentin. La fenêtre, percée en regard de la porte, donnait sur un jardin de médiocre étendue , mais déjà si convenablement disposé, qu'il ne semblait demander que quelques soins pour rendre, comme on dit, avec usure, le prix des peines qu'on voudrait prendre pour le cultiver. Basile et Benedetta n en étaient pas à l'apprentissage du métier de jardinier; lui, il avait pendant si grand nombre d'années becbé , ensemencé la terre et fait la cueillette dans Tenclos du prieuré ! Quant à sa compagne, si le soin de son troupeau ne lui permit pas de joindre, aussi souvent que le novice, la théorie à la pratique, en revanche, elle avait tant et tant de fois entendu les anciens de Chamouny deviser entre eux des travaux du jardinage, que, sur ce point, elle aurait pu en remontrer même à l'élève du prieur. Au milieu
de la joie qu^elle laissait ingénuement paraître, Benedetta osa former ce vœu :
— Oh I si je pouvais, avec tant de richesses, avoir aussi une chèvre blanche aux pieds noirs, comme était la pauvre Catarina que je pleure encore! Si j'avais une chèvre, voyez-vous, je me croirais plus heureuse que la comtesse de Savoie, qui fait mettre, quand elle le veut, toutes les cloches de la ville en mouvement.
Au souvenir de la grande sonnerie qui avait eu lieu à Chambéry trois semaines auparavant, au nom de Bonne de Berry, le vaurien ne put s'empêcher de sourire et de regarder singulièrementBasile; celui-ci n'avait point oublié non plus, ce bruit de cloches qui s'était mêlé au chant des cantiques, bruïant encore à son oreille et à la vapeur des parfums dont on l'avait enivré. Il surprit l'étrange coup-d'œil que son ami venait de jeter sur lui à la dérobée, et sans pouvoir y attacher un sens , il vit passer dans son esprit comme l'éclair d'une révélation soudaine, mais trop rapide pour être saisissable.
Amaury s'aperçut de son imprudence , et pour faire diversion aux pensées de Basile, il s'empressa de dire à la jeune flile :
— Si, pour être parfaitement heureuse, il ne vous manque qu'une chèvre blanche aux pieds noirs, vous Taurez, ma mignonne; car je ne veux pas laisser le ménage incomplet.
A Basile il promit aussi des instruments de chasse et de pêche. L'étang était poissonneux , le bois abondant en gibier; Thabitant de ce petit domaine en devait prendre en si grande quantité, que la consommation des deux amis assurée, ils en auraient encore à revendre.
— Eh bien ! dit Benedetta, nous irons vendre le surplus au marché de la ville; avec le prix qu'on en pourra tirer, nous achèterons du blé noir pour cuire le pain de la semaine, des vêtements neufs pour les jours de fêle, et peut-être, ajouta-t-elle, parviendrons-nous à être assez riches pour avoir un jour la petite croix d argent qui, suivant ce que dit votre tanlo , préserve de tous les malélices quand elle a louche la pierre
du tombeau de saint Concors dans Téglise de Lemenc.
C'était là un désir bien ambitieux ; mais ce n'est jamais qu'au plus baut point que l'imagination humaine s'arrête quand elle s'amuse à poursuivre la fortune au vol.
Ce que nous venons de rapporter, s'était dit partie en prenant possession de la maisonnette, partie à table, où Amaury avait pris place entre ses deux protégés.
L'avenir ainsi réglé, il fallut bien enfin parler du passé. Benedetta avait, par plusieurs fois déjà, tenté d'interroger Basile sur la cause de leur séparation ; mais toujours Amaury l'interrompait, en lui disant que le récit des choses chagrinantes ne devait avoir son tour que lorsqu'ils auraient fait d'abord une provision de bonheur assez complète pour ne plus éprouver, en l'écoutant, que le sentiment de bien-être qui succédait pour eux à la mauvaise fortune. « C'est pourquoi, dit-il, nous ne parlerons de ce qui vous tourmente encore qu'à la fin du souper. »
Le souper fini, notre rusé vaurien, pour rappeler lacitement à Basile l'engagement qu'il avait pris la veille d'être discret et d'appuyer en tout point ses dires, glissa à son petit doigt Tannenu d'or dont il avait si impérieusement exigé l'ahandoii, et il prit la parole pour satisfaire à rin)patiente curiosité que Benedetta exprimait de nouveau. Il ne lui fallut pas faire grand effort d'imagination pour arranger un roman à peu près vraisemblable touchant la disparition de Basile ; la jeune fdle était disposée à accepter l'explication telle qu'on voudrait la lui donner. Amaury attribua tout simplement l'aventure qui avait séparé les deux voyageurs à une méprise. Le novice avait été, suivant lui, victime de sa malheureuse ressemblance avec un coupable que l'on poursuivait.
— Mais, objecta l'amie de Basile, pourquoi l'a-t-on retenu si long-temps? Pourquoi a-t-on voulu le tuer ?
— Ah! c'est que dans le pays où nous vivons , repartit Amaury qui ne s'embarrassait
pas pour si peu, ceux qui se trompent ne veulent jamais avoir tort; aussi, pour peu qu'ils aient quelque puissance, il ne fait pas bon de se retrouver sur leur chemin, lorsqu'on peut avoir à se plaindre d'eux. Or, les gens qui ont commis la grossière erreur qui faillit coûter la vie à votre ami, ne sont pas moins puissants que vindicatifs; c'est pourquoi vous devez vous garder, l'un et l'autre, de vous rapprocher de Chambéry avant qu'ils aient eu le temps ou de mourir, ou d'oublier leur faute.
— Jamais tu ne retourneras à Chambéry, dit avec vivacité Benedetta, en adressant à Basile un regard suppliant.
— Jamais, dit celui-ci.
— Bien ! ajouta Amaury, je retiens cette promesse. Quant au produit de votre chasse et de votre pêche, qu'importe que vous ne le vendiez pas au marché de Saint-Léger ; il y a aux environs assez de châteaux où vous trouverez à vous en défaire moyennant bon prix.
La nuit avançait, Amaury avait beaucoup de
chemin à faire pour regagner la ville; il se leva de table.
— Que ne demeurez- vous ici jusqu'à demain? lui demanda Basile.
— Non, dit-il, j'ai besoin de repos, et je ne saurais dormir en paix là où je suis exposé à entendre une jolie fdle rêver tout haut de ce qui tourmente son cœur. ^
— Rien ne me tourmente plus, je vous Tassure, dit ingénuement Benedetta.
Amaury eut un sourire d'incrédulité , et il reprit :
— S'il faisait grand jour, belle petite, je vous conduirais par votre main blanche, au bord de l'étang voisin, afln que vous puissiez y mirer vos jolis yeux; vous seriez toute surprise d'y voir tant d'inquiétude. Et, tenez, pour preuve nouvelle de ce que je vous dis, voilà que vous rougissez.
— Oui , je rougis ; mais je ne sais pas pourquoi.
—-C'est à votre ami à vous le dire ; aussi bien,
je le prévois, notre souper fut un repas de noces. Bonsoir au nouveau ménage, ajouta gaîment le vaurien.
11 jeta sur Basile, intimidé de ces joveux propos, un coup-d'œil d'envie; puis il sortit de la chaumière. Quelque temps encore on l'entendit chanter, à travers bois, d'une voix qui s'affaibhssait peu à peu, en raison de la distance :
Courtois amour
Qui au séjour Gisez en chambre coie,
N'aiez fréour,
Car jusqu'au jour Vous pouvez mener joie.
Basile n'avait pas besoin du trouble que les dernières paroles d'Amaury venaient de causer dans son esprit, pour éprouver le plus étrange embarras, quand il se vit enfui seul à seule avec Benedetta, dans cette chambre où était un lit unique, assez large sans doute pour deux époux, mais où l'espace et la cloison manquaient pour ceux qui n'avaient pas obtenu, par privilège sa-
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orainenlel, le (Iroit de reposer, suivant la naïve expression du vieux poète, il et elle lez à lez.
Durant leur voya(]e, c'est en toute sécurité de conscience qne, tant de fois, ils s'étaient endormis en se donnant la main; et ils n'éprouvaient non plus ni étonncinent, ni souci, lorsqu'au réveil, ils venaient à se retrouver front contre front, œil sur œil, et se tenant embrassés. Les ingénus ne faisaient qu'en rire. Maintenant, pour Basile du moins , il ne pouvait plus en être de même; aussi lui passa-t-il un frisson de la tête aux pieds quand Benedelta , après une heure de causerie, sentant que ses yeux se fermaient, lui dit :
— Allons dormir.
11 chercha mille prétextes j)our ne pas céder à la voix qui Tallirait. A quoi bon tant de reserve? dira-l-on. Quel tort Tamour de Basile, si osé qu'il fut, pouvait-il faire à Bcnedetta , puisque ces deux enfants n'appartenaient qu'à euxmêmes , et que dans la retraite où devaient s'écouler leurs jours, ignorés du n)onde qu'ils ne
demandaient pas à connaître, Dieu seul pouvait les voir? Basile ne se fit point ce raisonnement , il obéit à un scrupule dont il n'essayait même pas de se rendre compte. Assez bien instruit à présent du danger qui menaçait auprès de lui rinnocente jeune tille, il lui sembla que c^était son devoir de la conserver dans sa pureté native, jusqu'au jour où un prêtre devait venir, comme le vieux prieur de Chamouny chez les nouveaux époux de leur village, afin de bénir leur couche de paille, afin de dire pour eux ces saintes paroles qui fondent le mariage et créent la famille : «0 « Dieu ! par qui la femme est unie à l'homme, et « qui donnez à l'union intime la seule bénédiction « qui n'ait point été ôtée ni par la punition du « péché originel, ni par la sentence du déluge, « unissez les esprits de ces époux qui vous ap- « partiennent, et versez dans leurs ca»urs une sin- « cère amitié, afin qu'ils ne soient plus qu'un « en vous. 11 a été écrit : L homme s'attachera c( à la femme , et ils ne feront tous deux qu'une « seule chair. Que Thomme ne sépare donc pas
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c ce que Dieu a uni^ et que le lit nuplial soit
« sans tache. »
— Si le sommeil te gagne, il ne faut pas veiller davantage, Benedetta, lui dit son ami; quant a moi, je ne veux pas dormir encore, la nuit est belle; je viendrai te retrouver quand j'aurai fait de nouveau le tour de notre petit jardin.
Il s'éloigna. Un instant après, Benedetta était profondément endormie. A son retour, Basile profita du sommeil de sa compagne pour s'arranger un lit dans un coin de la chambre ; il se coucha en répétant ce que si souvent il avait dit tout bas depuis quelques heures : — Quelle est belle! — Mais son inconnue aussi était belle. Or, à peine eut-il fermé les yeux, que deux lumineuses images qui ne se pouvaient nuire Tune à l'autre, puisque chacune brillait d'un éclat différent, vinrent se placer auprès de Basile, comme les deux anges gardiens de son sommeil, et, tour à tour, se disputant la pensée du novice, elles se partagèrent son rêve.
A son réveil j Benedetta chercha d'abord des
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yeux celui qu'elle croyait auprès d'elle, et ne l'apercevant pas , elle se leva sans bruit, espérant le surprendre dans le jardin, où déjà elle le supposait occupé à bêcher la terre. Bien surprise fut la jeune lîUe, quand elle vit que son ami avait fait lit à part. 11 dormait, elle n'osa pas le réveiller pour lui demander compte de cette séparation qu'elle ne s'expliquait point • mais lorsqu'à son tour Basile eut ouvert les yeux, Benedetta, au lieu de répondre au bonjour qu'il lui adressait, prit un petit air boudeur si résolument taquin, que l'autre fut bien obligé de lui demander ce qui avait pu la fâcher ainsi.Elle se lit prier long-temps avant de le dire; puis eniin, c'est le cœur gonflé de larmes qu'elle se décida à parler.
— Benedetta , lui dit Basile, tu ignores, je le vois bien, qu'il n'y a que le mari qui puisse partager le lit de sa femme.
— D'où sais-tu cela?
Il rouvrit. '" "
RÉUMS. loi
— C'est mon père le prieur qui nie la a[)prib.
— Eh bien ! soyons mari et femme.
— Il faut, pour cela, que Dieu le veuille.
— Oh! Dieu le veut, répliqua vivement Li jeune lille, en se rapprochant de Basile que son inijénuité mettait au supplice.
— Sans doute, il doit le vouloir, ajoula 1« scrupuleux garçon; mais nous ne serons certains de ne point lui déplaire, que lorsqu'un prêtre aura prononcé notre mariage.
— En ce cas. allons le trouver ce prêtre.
— Oui... nous irons... mais plus tard... entends-tu, Bcnedetta... plus tard.
— Et quand cela, donc?
— Quand je pourrai sans danger m'éloigner d'ici.
— Tuas raison ; il faut attendre, répondit-elle.
Et comme si la pensée d'une longue allente avait pour elle quelque chose de désolant, les
^Jt
larmes qu'elle avait au cœur lui yeux.
Amaury tint sa promesse, le j revint à la maisonnette du bois d( nant en laisse une chèvre blanche ai qu'il avait achetée à une paysanne du Reclus; en même temps il ap Basile les armes nécessaires à 1 de chasseur et de pécheur qu'il j désormais. Habile dans l'art de pn son et d'atteindre le gibier, le vaun partie de ce jour à donner à son double leçon de pêche et de chasse. J Amaury, satisfait de l'adresse que déployée, lui dit :
— Maintenant le temps et la pra prendront plus que je ne pourrais le chance, et au revoir ; tu n'as plusb Je ne te dis pas à demain.
REUINIS.
voulait [)as qu'il fût moins cJoux et nioin que le sien.
Les deux imajjcs hri liantes dont nous parlé plus haut, revinrent, comme la préc» nuit, scintiller dans le rêve de Basile.
lia cbute»
Depuis plus de trois mois les solitaires habitants du bois de Candie suivaient religieusement le plan d'existence uniforme, mais actif, qu'Amaury leur avait tracé.
Ils auraient pu s'estimer vraiment heureux du sort qu'ils devaient à Tamitié du vaurien, si d'abord Basile eut voulu prendre la sage résolution d'éloigner de son esprit, au moins durant le jour, celle des deux images qui, s'introdui-
sant frauduleusement dans ses rêves , prenait ainsi, peu à peu, possession d'un cœur qui se devait tout entier à la gentille Benedetta.
Quelques rudes combats auraient suffi, peutêtre, pour vaincre des souvenirs qui, parfois, plongeaient Basile dans de si sombres rêveries, que Benedetta en devenait triste jusqu'aux larmes à son tour. Ces jours-là, tout ce qu'elle s'était promis de joie pour Tinstant, toujours si impatiemment attendu, du retour de Basile, occupé à parcourir les bois ou à pêcher au bord de Tétang , toutes les bonnes folies que la jeune fille avait imaginées, afin d'égayer le repas de la soirée, tout, avons-nous dit, s'évaporait soudain à l'arrivée du rêveur qui faisait effort pour sourire; puis il allait, en soupirant, déposer ses armes de chasse, ses instruments de pêche dans un coin de la chaumière, et silencieusement, les yeux couverts d'un nuage de tristesse, le front plissé des rides de l'ennui ; il venait s'asseoir à la table où Benedetta avait préparé le souper. On mangeait sans se dno un seul mot; souvent