‹ BasileChapitre 8 sur 21 · LA CHUTE · texte numérisé non relu

LA CHUTE

meiiie on oubliait, en allant se mettre au lit, de se souhaiter la bonne nuit et de se parler du bonheur qu'il y aurait à se retrouver le lendemain au réveil.

Déjà, et à diverses reprises, Benedetta, profondément peinée de la préoccupation incessante de Basile, lui avait demandé :

— Qu''as-tu donc à rêver ainsi?

Toujours celui-ci, se réveillant comme d'un sommeil de plomb, lui répondait:

— Que veux-tu dire? je ne te comprends pas, Benedetta; c'est toi cpii es triste; c'est toi qui ne trouve pas un mot à m'adresser aujourd'hui. Moi, je n'ai rien de plus qu'hier; j'attends que lu me parles pour to répondre.

Ces reproches, si peu mérités, étonnaient Benedetta ; cependant Basile ne parlait pas de la sorte, aGn d'essayer de se justilier en reportant sur sa compagne la faute qu'elle lui reprochait : les rêveries auxquelles il s'abandonnait involontairement, venaient le surprendre sans qu il y pensât, et bien rarement il s'apercevait deb

absences de son esprit auprès de Benedetta. Son ignorance de lui-même était telle à ce sujet, que même lorsqu'il venait de demeurer, durant une heure, avec sa jeune amie sans lui rien dire, il croyait si fermement n'avoir pas cessé de lui parler, qu'il était tout surpris de l'enlendre se plaindre de son silence.

Cependant, à chaque lois qu'elle le rappelait, ainsi que nous l'avons dit, à l'entretien en commun, il fallait bien qu'intérieurement il linît par s'avouer qu'il n'était plus avec elle tel qu'il devait être; alors il promettait, à part lui, de se mieux observer à l'avenir ; et fidèle à cette promesse aussi long-temps qu'il pouvait l'être, Benedetta, pendant quelques jours, retrouvait on lui son ami d'autrefois. Aussitôt la joie rentrait au logis.

La jeune fille, pour ne plus abandonner Basile à lui-même, l'accompagnait dans ses courses, ou bien c'est ensemble qu'ils cultivaient le jardin. Les journées étaient bonnes : on se parlait du pays, on fixait l'époque précise du mariage

LA CHLTR. lOî)

|)r()jelé; on cnlculait de coiiibicii le produit des peines qu'on s'était données la veille, devait enricliir le ménage. Cliafjrins passés, travail présent, bonheur à venii', tout était prétexte de gais propos pour le couple ingénu. Il se répétait que la vie à trois ! — oui , à trois , car la nouvelle Catarina aux pieds noirs faisait nombre dans la famille; — que la vie. disaient-ils, est douce et facile quand on a pour abri un toit où la pluie ne pénètre pas, un jardin bien exposé au soleil, un bois giboyeux comme celui de Candie, un étang où il suffit de jeter la ligne pour que la truite et Tanguille y mordent; et lorsqu'à quelques lieues à la ronde on trouve des châteaux tels que ceux de Voglans, de Sainte-Ombre, de Servolex et de Montagny, où l'on fait chaque jour si grande chair que celui qui veut vendre venaison ou poisson frais, est toujours le bien accueilli, pourvu que la marchandise soit llntteuse à la vue et appétissante à l'odorat.

liicn que Basile n'eût qu'à se féliciter de son brave retour à sa première alfeclion, n)algrélui,

après quelque temps de cette douce intimité, il retombait dans sa sombre humeur, et Benedetta revenait aussitôt, comme par reflet de celle-ci, à une tristesse dont elle souffrait d'autant plus qu'elle lui était moins naturelle. Encore, si au lieu d'interroger inutilement le rêveur, elle avait pu s'adresser à un tiers assez avant dans la confiance de Basile pour lui arracher le secret de son tourment inconnu ; mais Benedetta n'avait personne à qui parler : Amaury, après deux ou trois visites à ses protégés , n'était plus revenu dans la chaumière du bois de Candie. Elle ne trouvait donc, dans son isolement, que Catarina, avec qui elle pût causer, puisque Basile s'obstinait à se taire. Voici comment elle lui parla un soir que son ami, plus silencieux encore que de coutume , se tenait assis vis-à-vis d'elle sans qu'aucun des deux songeât à toucher au souper qui les attendait :

— Catarina, dit la jeime fille en faisant poser sur ses genoux les deux pieds de devant de la chèvre, de façon que celle-ci se tînt presque de-

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