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M. de Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette assemblée n’est pas seulement un témoignage de bienveillance envers les hommes qui essayent leurs premiers pas dans celte carrière du bien public qu’il parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde sympathie pour la sainte cause de l’union des peuples et de la libre communication des hommes, des choses et des idées (1). »
Prenant à son tour la parole dans une magnifique improvisation, Lamartine concluait : « Tout ce qui sert à l'homme, tout ce qui le nourrit, tout ce qui l'habille, tout ce qui le chauffe, tout ce qui le console est l’objet d’un prix additionnel au prix naturel pour élever tout et la vie elle-même au-dessus de la portée du plus grand nombre. En sorte que ce système, protecteur soi-disant du travail national, et appelé ainsi par dérision sans doute de ceux qui l'ont inventé ou qui le défendent, ne protège en réalité que la pénurie, la nudité, la faim, la soif, la dépopulation et la mort de l’Empire. Et je me disais, en feuilletant le code de nos misères volontaires : Est-il possible que ce soit le code de Dieu ? Est-il possible que ce soit là le livre de vérité ? Est-il possible que ce soit là l’évangile de vraie protection et de charité pour les masses du peuple ? Non ! C’est le code de l’égoisme | C’est le livre d’or du monopole | C’est l’évangile du men-
(1) F. BasTIAT, Œuvres complètes, vol. 2, p. 312.
songe social et de la cupidité aveugle du producteur insatiable contre le consommateur indigent ! »
Bastiat pouvait être fier de son œuvre. La magnifique profession de foi économique qu’il avait amené Lamartine à faire consacrait les efforts de la Ligue et la vengeait des insultes des prohibitionnistes.
L'orateur en finissant évoqua le jour où le peuple aurait la plus incontestable, la première, la plus sainte des libertés, la liberté de vivre.
« Ce jour-là, s’écria-t-1il, vous vous souviendrez, vous ou vos enfants, vous vous souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de richesses, qui est venu vous apporter de si loin, et avec un zèle entièrement désintéressé, la vérité gratuite dont il est l'organe et la parole de vie matérielle ; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le placerez à côté de Cobden, de Fox et de leurs amis de la grande ligue européenne, parmi les noms de cet évangile du travail émancipé dont la doctrine est une semence sans ivraie qui fait germer chez tous les peuples, sans acception de langue, de patrie ou de nationalité, la liberté, la Justice et la paix (1). »
Cette réunion de Marseille, du 20 août 1847, peut marquer l’apogée de la campagne libre-échangiste qui avait
(1) P. RoNCE, Frédéric Bastiat, sa vie, son œuvre, p. 136,
ns.
été entreprise par Bastiat. À ce moment, le mouvement était lancé. Lyon, le Havre, Marseille avaient leurs associations libre-échangistes. Bordeaux depuis longtemps avait ouvert la voie et devancé Paris. Dans beaucoup d’autres villes, telles que Reims, Limoges, Nîmes, Montbrison, Gray, La Rochelle, etc., les doctrines de l'Association parisienne avaient trouvé des adhérents parmi les comités de négociants ou même dans certaines sociétés d'agriculture.
En outre, des associations analogues s'étaient formées à l’étranger, à Cadix, à Rome, à Berlin.
Mais tels qu’ils étaient, ces résultats, il faut le reconnaître, ne répondaient pas aux espérances conçues par Bastiat. En réalité, le mouvement était resté circonscrit dans un assez petit nombre de villes directement intéressées par la nature de leurs opérations à la liberté du commerce, et encore s’y était-il arrêté à la surface.
À Paris, il avait été jusqu'alors relativement très restreint, la plupart des journaux de l'opposition, les seuls qui auraient pu exercer de l'influence, avaient été habilement circonvenus et les masses n'avaient pas pris parti pour la réforme que l’on proposait.
À aucun moment on ne put sérieusement croire qu'à l'exemple de l'Angleterre, le flot montant des nouvelles doctrines pourrait submerger les intérêts qu’abritait le système restrictif. C’est qu’aussi en France, la situation était toute différente. Jusqu'’alors le régime financier de
la Grande-Bretagne était resté empreint de choquantes inégalités, qui avaient été effacées depuis longtemps chez nous par la Révolution de 1789. .:
C’est ainsi qu’en Angleterre, les impôts de consommation pesaient d'autant plus lourdement sur.le peuple qu’on demandait fort peu à la contribution foncière, et la réduction générale des droits de douane, la suppression des lois céréales, l’admission en franchise de toutes les denrées alimentaires pouvaient y être considérées comme la réparation d’une grave injustice sociale.
En France, au contraire, les deux sortes d'impôts étaient mieux équilibrés, et de ce fait, les classes ouvrières, alors même qu’elles se fussent trouvées plus expérimentées dans la discussion de leurs intérêts, ne pouvaient pas offrir à l’agitation libre-échangiste le même levier puissant que la Ligue anglaise avait immédiatement trouvé dans le peuple.
Indépendamment du peu d'intérêt de l’ensemble de la population à l'égard du principe du libre-échange, un autre facteur très important, et qui devait nécessairement exercer une grande influence, n’avait pas tardé à entrer en jeu : l'opposition du parti protectionniste s'était manifestée très vite, avec beaucoup d'activité et d’à propos.
Dès la fin du mois de novembre 1846, une association s'était formée, qui avait pris le titre d’Assocration pour la défense du Travail national, et avait installé son comité directeur, rue Hauteville.
Cette dénomination d’Association pour la défense du Travail national, était d'autant plus habile que tous les esprits prévenus ou inattentifs devaient en tirer la conclusion que l’Association du Libre-échange voulait sacrifier la France à l'Angleterre.
Bientôtles membres directeurs du comité MM. 4. Odier, A. Mimerel, J. Périer adressèrent une lettre au Conseil des ministres dans laquelle ils revendiquaient la défense de leurs intérêts. C'était sur eux, disaient-ils, et sur tous ceux qui bénéficiaient du système protecteur que pesait la plus lourde charge des impôts. C’étaient eux « qui avaient la responsabilité de l'existence de presque loute la nation », et, non seulement ils reprochaient à l'Association du Libre-échange tout ce que ses doctrines pouvaient avoir de trop absolu, mais ils lui faisaient surtout un crime de vouloir supprimer les prohibitions « de pousser au renversement de la législation sur laquelle seule reposait encore la fortune du pays ». Ils dénonçaient en même temps au Gouvernement, tout à la fois le Journal des Débats, certains professeurs salariés, et jusqu’à des receveurs généraux qui soutenaient « ces détestables doctrines ». Ils demandaient enfin une manifestation bienveillante ou, en d’autres termes, l’engagement de maintenir intégralement le tarif en vigueur.
La lettre du comité se terminait par ces paroles, qui rappelaient, en termes moins violents toutefois, certaines protestations de 1834 en faveur des prohibitions : « Ne
hâtez pas, par un silence qu'aucun grave motif ne semblerait justifier, la crise qui menace ; ne prolongez pas l'incertitude qui gagne tous les esprits et tend à ébranler toutes les convictiens : ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays. »
Les Chambres de commerce de la plupart des villes manufacturières se prononcèrent en faveur des doctrines du comité pour la Défense du Travail national. Les manufacturiers des départements reçurent de Paris, avec invitation de l'afficher dans leurs ateliers, un placard portant : « Qu'il n’était pas besoin d’être bien malin pour s’apercevoir, dans tous les cas, qu'on ne voulait que favoriser l'intérêt de l’Angleterre et ruiner la France, afin que l'Anglais pût régner sur elle ; qu'il ne fallait pas cependant, pour nourrir les Anglais, affamer les Français, que celui qui voulait une semblable chose n’aimait pas son pays, n'aimait pas l’ouvrier ; mais que l’ouvrier n'aurait pas confiance en lui, sachant bien que lorsqu'il s’agit des Anglais, chefs et ouvriers, en France, n’avaient qu'un même intérêl, une même pensée, un même cœur, etc., etc. (4). »
Ces placards étaient destinés à entretenir parmi les ouvriers des fabriques une agitation qui pouvait être utile. Cependant peu après le comité protectionniste eut
(1) Pierre CLÉMENT, Histoire du système protecteur, p. 220.
recours à des armes plus honorables et plus loyales.
Acceptant sérieusement, comme il aurait pu le faire dès le début de la lutte, la discussion sur le terrain des principes et des faits, il développa à son point de vue, mais en termes très modérés et avec une habileté réelle, les avantages du système protecteur. Ce manifeste causa une certaine sensation. Il fut réfuté d’une manière remarquable par Léon Faucher.
Voyant alors qu'il n'avait pas grand intérêt à soulever des polémiques, le Comité pour la défense du Travail national changea de tactique et fit la conspiration du silence autour du mouvement libre-échangiste, réservant toutes ses forces pour agir auprès des Chambres où il savait d'avance trouver une importante majorité.
C'est à ce moment que, sans cependant s’exagérer la portée réelle du mouvement d'opinion que le libreéchange avait déterminé en France, le Gouvernement de Louis-Philippe jugea qu'il ne serait pas sage de se refuser à toute concession. Il se décida donc à présenter un nouveau projet de loi.
Ce projet supprimait 47 prohibitions et diminuait les droits sur quelques produits. Il faisait disparaître du tarif 113 articles qui devaient être désormais admis en franchise, quels que fussent les modes d'importation et les lieux de provenance. Il en exemptait 162 à la condition qu’on les apporterait sous pavillon national, et 23 autres quand ils seraient introduits par navires français
ou par terre. La réforme s’étendait ainsi à 298 articles sur 666 que comprenait notre tarif.
L'une des dispositions les plus importantes était celle qui accordait la franchise pour les fers en barre, le cuivre, le zinc, le lin et le chanvre destinés à la construction ou à l’armement des bâtiments de mer.
En réalité, les prohibitions abandonnées ne portaient sur aucune de nos grandes fabrications et étaient alors à peu près sans objet. Cependant, les propositions ministérielles étaient un premier pas vers un régime moins exclusif, et les libre-échangistes, tout en regrettant qu’on ne fût pas allé plus loin, y applaudissaient comme à un progrès.
C'était assez pour qu'on s’en montrât irrité dans le camp opposé. On s’altaqua surtout à l’une des phrases de l'exposé des motifs. Le ministre avait dit, à propos des associations pour le libre-échange, que « rien ne prouvait mieux l’exagération que l'exagération contraire ». Les protectionnistes entendaient repousser avec véhémence tout parallèle entre leurs prétentions et celles de leurs adversaires. Il y eut une lutte ardente dans les bureaux de la Chambre pour la nomination d’une commission, et celle qui en sortit fut une commission formée en majorité de protectionnistes. Mais on était à la veille de la Révolution.
Atravers mille difficultés, Bastiat, de retour à Paris, après les réunions de Lyon et de Marseille, n’en conti-
nuait pas moins sa tâche avec une ardeur toujours nouvelle. Sa santé, déjà si précaire, ne tarde pas à être profondément altérée. Il reste cependant à son poste, et, bien plus, il augmente encore le champ de son activité, comme s’il savait que ses jours sont comptés. Il entreprend de faire, rue Taranne, aux étudiants, un cours libre d'économie sociale. C'était un rêve qu'il caressait depuis lontemps. Qui pouvait mieux le comprendre, que ces jeunes gens des écoles « qui ont de la logique dans l'esprit et de la chaleur dans l'âme»? « En m’adressant à eux, écrivait-il à Coudroy, il me semble que je produirai la conviction, et puis j'indiquerai au moins les bonnes sources. Que le bon Dieu me donne encore un an de force et mon passage sur cette terre n’aura pas été inutile. »
Devant ses auditeurs, il établissait que, pour chaque individu, pour chaque industrie, pour chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir c’est d'enrichir les autres, parce que la richesse générale est le milieu qui donne de l'emploi aux débouchés et des rémunérations aux services de chacun. C’est l’idée qu'il devait développer ensuite plus complètement dans les Harmonies et qu’il traduisait dans ces formules : « L'homme a d’autant plus de chances de prospérer qu'il est dans un milieu plus prospère ». « Le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de
chacun. »
Son cours, le journal, le secrétariat de l'Association, se partageaient tout son temps. Mais toute son activité venait se briser contre l'indifférence du grand public, contre la froideur de ceux dont le concours actif aurait été nécessaire. « Je ne vous cacherai pas; écrit-1l à Cobden, que je suis effrayé du vide qui se fait autour de nous. Nos adversaires sont pleins d’audace et d’ardeur. Nos amis, au contraire, se découragent et deviennent indifférents. Que nous sert d’avoir mille fois raison si nous ne pouvons nous faire entendre? La tactique des protectionnistes, bien secondés par les journaux, est de nous laisser avoir raison tout seuls. »
Deux années ne se sont même pas écoulées depuis qu'avait été lancé avec tant de foi et d’enthousiasme le Manifeste pour la Liberté des Echanges, et déjà tout s’arrête, le désintéressement semble général. Les inquiétudes politiques au milieu desquelles débute l’année 1848 dominent ; on sent que ce n'est plus le moment de s’attarder aux discussions sur la liberté des échanges.
Le 7 janvier 1848, Bastiat prononçait cependant encore à la salle Montesquieu un discours dont l’objet était d’établir que « jamais il n’y eut mystification plus grande que celle qui nous fait voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l’agriculture ».
Il exposait que le droit prohibitif a pour unique résultat de donner à la propriété foncière une plus-value fictive dont le fermier ne touche pas un centime et que
la rente de ce capital fictif est payée au propriétaire par quiconque mange du pain. Il serait beaucoup plus simple, disait-il ironiquement, de délivrer à ce propriétaire un titre de rente pour le service duquel on établirait un impôt spécial.
Le mois de février arrive. L'Association se désagrège ; le journal est « faible et pâle comme tout ce qui émane d’une association. Je vais demander le pouvoir absolu, écrit Bastiat. Mais hélas, avec le pouvoir on ne me donnera pas la santé ».
Quelques jours plus tard, il écrit encore à son ami Coudroy : « La politique étouffe notre affaire. » Au sujet de l'Association, il constatait que chacun de ses membres réservait ses convictions et ses actes politiques, ce qui l’amenait à faire cette profession de foi : « Comme je ne serais nullement choqué qu’un de mes collègues vint déclarer ici qu’il est ce qu’on appelle conservateur, je ne vois aucun inconvénient à dire que, quant à moi, j appartiens cœur et âme à la cause de la démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers légalité et la fraternité par la liberté. D'autres ajoutent: et par l'association. Soit, pourvu qu’elle soit volontaire, auquel cas c’est toujours la liberté. »
Les préoccupations politiques sont, on le voit, devenues funestes à l'Association. Autour de Bastiat, toujours attaché à la cause qui lui est chère, le vide s’est fait ; lui seul maintient encore debout le drapeau du libre-échange.
Mais bientôt la Révolution éclate. Dès lors pouvait-on s'inquiéter du régime commercial de la France ? Bien des questions autrement importantes s’imposaient, et l’on ne peut s'étonner, malgré les années de propagande et de luttes qui ont précédé, de voir brusquement la cause du libre-échange abandonnée.
On se rend parfaitement compte que, par la force des événements, Bastiat lui-même devait être entraîné par le mouvement d'idées qui bouleversait le pays tout entier ; et 1l s’y jette, en effet, avec une ardeur nouvelle; un autre adversaire est là qui, pour lui, semble plus menaçant : après le protectionnisme, le socialisme.
Ainsi se trouva subitement arrêtée, par la Révolution, l’œuvre à laquelle Bastiat s'était donné avec la conviction, l’ardeur, la foi et le désintéressement que nous savons.
Depuis le jour où avait paru son premier article au Journal des Economistes, il n'avait guère cessé de combattre sous une forme ou sous une autre. Par la plume, par la parole, par l’action, 1l avait cherché à faire triompher une liberté qui, pour lui, paraissait nécessaire à son pays.
Faut-il reconnaître qu'après tant d’efforts le résultat final fut un échec ? On pourrait le penser. Au lendemain de la Révolution, les protectionnistes, soutenus d’ailleurs dans la défense de leurs intérêts par les partis populaires, se retrouvent, semble-til, plus puissants qu'auparavant.
Mais ce n'est là qu'une apparence, car en réalité, l’ac-
be ss
tion de Bastiat, en ce qui concerne la liberté économique, a été beaucoup plus profonde qu’on ne le pense généralement. L'échec de la campagne libre-échangiste de 1845- 1848 ne s'était jamais affirmé et l’auteur des Sophismes économiques a pu garder jusqu’au bout la conviction que son active propagande, sous l'influence d'une stabilité politique qui échappait alors à la France, eût produit des résultats durables.
Sa campagne, si elle ne fut suivie d'aucun effet immédiat, avait accoutumé les esprits à cette idée de l'échange libre ; avait jeté la suspicion sur les bienfaits tant vantés de la protection et préparé la voie au régime des traités de commerce de 1860.
Peut-être que si Bastiat eût encore vécu il eût été de ceux qui, avec Cobden et Michel Chevalier, négocièrent, entre la France et l’Angleterre, ces traités de commerce qui furent le point de départ d’une prospérité économique dont les bienfaits se firent encore sentir après la chute du Second Empire.
Il eût compris alors que son œuvre n'avait point été
vaine.
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