‹ Bastiat et le ProtectionnismeChapitre 26 sur 30 · APTE · texte numérisé non relu

APTE

propriétaires, déçus dans leurs espérances, renonçaient à la culture du blé; la récolte diminuait d'autant, les prix haussaient, et ainsi, de crise en crise, se succédaient des variations dans le prix des terres et des céréales, au grand préjudice de la stabilité de la fortune publique.

Bastiat a consacré de nombreuses pages à l'échelle mobile. Il y revient souvent, dans le Zaibre Echange, pour en montrer l’inanité et pour exposer les résultats funestes qu’elle avait eus en Angleterre. C’est qu’en effet les protectionnistes ne manquaient jamais, lorsqu'ils condescendaient à discuter, de soutenir que ce système tenait équitablement compte des intérêts du producteur et du consommateur, et qu’il était nécessaire de dégager la réalité des apparences afin de faire comprendre que, loin d’être un correctif au régime protecteur, il l’aggravait encore.

C'est à mettre en évidence les contradictions et les incohérences du système protecteur que Bastiat consacre, sans jamais se lasser, et en variant avec une intarissable fécondité l'expression de sa pensée, la polémique du Libre Echange. Il montre combien il est inexact d’invoquer les intérêts de l’agriculture puisqu'on les sacrifie en partie. Si on accorde au blé une protection qu’on lui retire juste au moment où elle aurait quelque eflicacité, on se garde bien d'étendre la même.protection à la laine, au lin, au chanvre et aux autres produits agricoles. Ceux-là sont considérés comme matières premières, et

on estime qu’il y aurait de grands dangers à les protéger parce que cela limiterait l'essor de l’industrie. De telle sorte que les agriculteurs, après avoir vendu leur laine ou leur chanvre au prix fixé par l’universelle concurrence, doivent les racheter, convertis en drap ou en toile, non pas même au prix d’une protection qui fausse les conditions du marché, mais à celui d’un monopole exclusif, l'importation des draps et des étoffes de fabrication étrangère étant prohibée. |

Donc il y a deux classes de travail: le travail agricole, non privilégié, et le travail manufacturier, protégé, sinon même monopolisé.

L'ignorance du publie ou son indifférence sur les questions qui touchent le plus près à ses intérêts est telle que Bastiat est obligé d'expliquer les choses les plus élémentaires, comme la différence entre le droit protecteur et le droit fiscal. Les Chambres elles-mêmes ne font pas celte différence, puisque, après avoir établi des droits pour protéger l'industrie nationale, elles font état, dans leurs prévisions de recettes du budget, du rendement de la douane.

Bastiat est contraint d’insister sur cette idée qu'il y a une complète contradiction entre le droit protecteur et le droit fiscal. Le but du premier est d'empêcher l'échange entre le produit national et le produit étranger. Moins celui-ci entre, mieux le droit a rempli son office. Le droit fiscal, au contraire, ne vaut que par l'échange.

Plus le produit étranger entre, plus le droit fait sa fonction qui est de donner un revenu à l'Etat. D'où cette conclusion que le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns, tandis que le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous.

Cet ordre de considérations échappait au corps électoral et à la Chambre censitaire et on pouvait alléguer qu'ils avaient intérêt à n’y pas entrer. Le suffrage universel en reste tout aussi éloigné. Les protectionnistes établissent et relèvent les droits de douane, en aflirmant la nécessité de défendre les produits nationaux contre la concurrence étrangère ; puis ils s’empressent de majorer dans une proportion équivalente le rendement des douanes. Donc ils estiment que l'Etat sera contraint d'encaisser la recette dont ils voudraient le priver : ils reconnaissent ainsi que la production nationale est insuflisante pour la consommation. Le droit protecteur n'a, par conséquent, pas dans leur esprit pour fonction de réserver le marché intérieur à la production indigène, mais de déterminer un renchérissement artificiel de la marchandise et de fausser les conditions de la concurrence. Par conséquent, les producteurs indigènes reçoivent une partie de l’impôt que l'Etat perçoit sur le consommateur, et ainsi se trouve violée cette règle fondamentale que les économistes ont posée et défendue : « On ne doit l'impôt qu’à l'Etat ».

Il semble donc qu’il devrait exister une étroite intimité

entre la cause démocratique et la liberté commerciale. Bastiat le remarquait jadis en établissant que la restriction douanière est un privilège établi par le législateur et qu'il y a contradiction entre le privilège et la démocratie. « On n'accorde pas des faveurs aux masses, -disait-il, mais au contraire aux dépens des masses. »

Il revenait à maintes reprises sur cette démonstration que, sous le régime protecteur, l’ensemble de la richesse est diminué et que la classe des salariés, continuant à être régie par la loi de la concurrence, offrant le même nombre de bras et trouvant moins de produits que sous le régime de la liberté, est, en définitive, obligée de fournir une somme égale de travail pour une moindre rémunération en produits.

Néanmoins, alors, comme aujourd’hui d’ailleurs, la majorité du parti démocratique était réfractaire aux doctrines du libre-échange. Elle se laissait séduire par la simplicité apparente de la protection. Quoi de plus aisé, semble-t-il, que de donner l'essor à l’industrie, à l’agriculture, au travail nationaux ? Avec un bout de loi et un douanier, l'affaire est résolue.

Aussi, par un renversement inattendu des idées, les organes démocratiques, comme l'Atelier, en arrivaientils à faire de la doctrine du libre-échange comme une sorte de thèse protectionniste soutenue par la « classe riche et lettrée » dans son intérêt et contre l'intérêt du

prolétariat. À quoi Bastiat répondait qu’il comprenait que

l’on opposât la classe privilégiée à la classe opprimée, mais que s’il voyait des hommes de fortune diverse comme de taille et de santé différentes, il ne pouvait voir de classe riche et pauvre sous un régime où la carrière du travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la liberté seraient respectées, et que le sentiment exprimé par l’Atelier n'allait à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines. « L’artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de la fortune. Il faudrait donc dire qu’en vertu de ces qualités mêmes, il court se ranger dans la classe maudite ! »

Mais le débat ne se maintenait pas toujours sur le terrain spéculatif. La disette qui sévissait non seulement en France, mais sur toute l’Europe occidentale, donnait aux débats économiques une portée pratique immédiate. Chaque pays s'était appliqué à conjurer le fléau. La Belgique avait suspendu le droit d'entrée sur le bétail étranger. L'Angleterre avait ouvert ses ports à l’entrée comme à la sortie des céréales. La France avait suspendu pour huit mois l'échelle mobile. Mais, fidèle à l'esprit restrictif, elle s'était hâtée de remplacer une réglementation par une autre en interdisant la sortie des grains.

Toujours l’apparente simplicité ! Hier nous avions à peu près notre consommation assurée, ç'aurait été un fléau d’avoir eu plus d’abondance ! Aujourd'hui nons sommes en déficit, chaque grain que nous laisserions

sortir aggraverait notre détresse | À cette prudence d'Etat, beaucoup de municipalités avaient joint des précautions locales en décidant de faire des approvisionnements pour six mois et de les revendre au prix coûtant. Avec cela, la sagesse officielle se flattait de braver la famine et de ménager tous les intérêts.

L’intransigeance des économistes n'a pas de bornes. Bastiat avait soutenu qu’en temps normal le libre-échange porte un principe régulateur et qu’un pays limite automatiquement ses achats extérieurs d’après ses besoins. Il s'agissait maintenant de montrer que le principe du libre-échange s'applique aussi bien aux circonstances exceptionnelles qu'aux autres et qu’il ne produit pas plus la disette que l'encombrement.

Il consacra plusieurs articles à cette démonstration et il la fit avec une lucidité qui aurait dû porter la conviction dans tous les esprits. Il montrait que, grâce à la suspension du droit sur le bétail, les Belges, les Anglais, les Suisses, pouvaient se livrer à tout travail national qui trouve à s'échanger contre de la viande étrangère, tandis que « cela est défendu à 35 millions de Français pour plaire à quelques éleveurs. S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous résignerons, mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine, dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi. Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l’ouvrier doive une redevance à l’éleveur, pas plus que l’éleveur à

l'ouvrier. Puisque la loi n’élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever le taux de la viande. »

Une réflexion pleine de justesse, qu’il conviendrait de toujours opposer aux protectionnistes, défenseurs attitrés des «intérêts de l’agriculture », et que l’on songe trop rarement à faire, tant les préjugés ont pénétré ceux-là mêmes qui les combattent, se rencontre ici sous la plume de Bastiat : « Si l'agriculture a cette grande importance que personne ne conteste, c’est uniquement par le motif qu’elle fournit à la nation des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous le prétexte de favoriser l’agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple. » C'est toujours la question du producteur et du consommateur, de l'offre et de la demande, dans laquelle, en principe, l'accord doit se faire par la satisfaction réciproque des intérêts légitimes et où le consommateur doit être considéré tout au moins comme l’égal du producteur, qui ne vit que par lui. Et cependant, sous l'influence d'idées fausses, sans cesse répétées, de sophismes et de basses flatteries, on en est venu à faire du consommateur le vassal du producteur. C’est celui-ci qui impose sans débat ses conditions au consommateur, lequel l’encourage lui-même dans cette arrogante prétention.

Sur la défense d'exporter les céréales, l'opinion de Bastiat n'était ni moins contraire à la sagesse officielle, ni moins fortement motivée. Le chargement de blé en-

trant en France n’a plus devant lui qu'un marché. S'il va en Angleterre, il a devant lui tous les marchés du monde. De ce seul fait, il résulte que l’Angleterre tend à devenir l’entrepôt général, les négociants ayant tout avantage, à un moment où les prix peuvent subir de brusques fluctuations, à se réserver plusieurs chances plutôt que de se limiter à une seule. En conséquence, Bastiat prouvait que, par la liberté d'exportation, l'Angleterre serait le pays le mieux approvisionné d’abord et qu’ensuite elle ferait un profit sur l’approvisionnement des autres peuples.

Quant aux mesures de prudence prises par les municipaliés, c'était un jeu pour Bastiat de montrer que, inspirées par d'excellentes intentions, elles avaient commencé par concourir à la hausse extraordinaire du prix des blés, et que si, par suite de circonstances imprévues, il survenait une baisse, les municipalités auraient le choix de proposer aux acheteurs leurs approvisionnements à un prix supérieur au marché et de ne pas les vendre, ou de les écouler au cours, d’où il résulterait une perte qui serait supportée par les contribuables, dont les contributions forment les revenus municipaux. Que ce soit comme consommateurs, que ce soit comme contribuables, ce seraient toujours les habitants de la commune qui auraient à faire les frais de cette expérience de communisme municipal.

La lutte que soutenait Bastiat était ardente. Sa polémi-

que se renouvelait sans cesse, et d’un sujet qui semblait épuisé, il tirait avec une aisance surprenante des développements nouveaux d'une clarté parfaite. Rien ne se rencontre dans ses écrits de ce qui, sous le vain prétexte d'appareil scientifique, peut fatiguer ou rebuter le lecteur inexpérimenté. Il a au plus haut point l'art de rendre accessibles à tous les esprits et intéressantes ces matières répuices ingrates.

Malgré ce talent et cet effort, le Libre-Echange était bien peu répandu. L'Association ne faisait guère de prosélytes et, comme dit Bastiat : «notre agitation s’agite fort peu. Il nous manque toujours un homme d'action... Je devrais être cet homme ; j'y suis poussé par la confiance unanime de mes collègues. Le caractère n'y est pas, et tous les conseils du monde ne peuvent point faire d'un roseau un chêne » (1).

Ce n’est pas seulement le caractère qui n’y était pas, mais aussi la santé. « Ce qui m'étonne el m'épouvante, écrit-il à Cobden, c’est de voir combien quelques gouttes de sang sorties du poumon peuvent affaiblir notre pauvre machine et surtout la tête ; le travail m'est impossible. » — « Ce qui m'occupe le plus, dit-il en juillet, c’est l'état de mon cerveau. Je ne sais ce que sont devenues les idées qu’il me fournissait autrefois en trop grande abondance. Maintenant je cours après et ne puis pas les rattraper, cela m’alarme (2). »

(1) F. BASTIAT, Œuvres complètes, vol. p. 156. (2) Ibid.

Il voudrait avoir la liberté de ses allures, écrire et parler à son heure et à son gré. Au lieu de cela, il est « enchaîné de la manière la plus indissoluble par le domicile, par le journal, par les finances, par l’administration, etc. ». L

Sa présence constante est indispensable. Pendant une courte absence qu'il fait à Mugron, des dissentiments éclatent dans l'Association au sujet de la nuance entre le droit fiscal et le droit protecteur. La majorité a adopté la franchise complète sur les subsistances et les matières premières ; quelques membres qui voulaient réserver la question fiscale, même à propos du blé, se sont retirés, et c'étaient les plus laborieux.

Le 3 juillet 1847, Bastiat réunit à la salle Taranne un certain nombre d'étudiants en droit et en médecine : « Ils m'ont écouté avec bienveillance, avec sympathie, mais, comme vous pensez bien, sans trop me comprendre, écrit-il à Cobden. Pour préparer le terrain, j'ai distribué à ces jeunes gens les Sophismes. Chacun en a reçu un exemplaire. J'espère que cela désobstruera un peu leur cerveau et, au retour des vacances, je me propose de leur exposer méthodiquement les Harmonies. »

En août 1847, sur l'invitation de plusieurs notabilités de Lyon, il se rendit dans cette ville et y fit deux conférences. Dans la première, il opposa les conséquences du régime libre-échangiste aux conséquences du régime

protecteur. Dans la seconde, il traita de la question des salaires, et c’est là que l’on trouve supérieuremnent démontrée cette vérité que la protection ne peut améliorer la situation des ouvriers.

Qu'une industrie, expliquait-il, qu’une fabrique de drap soit protégée, par exemple, les consommateurs, parmi lesquels figurent les ouvriers, éprouveront une perte, car le prix du drap restera élevé. Il est vrai que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le travail là où sont les plus gros bénéfices. Il est donc vrai que, dans la fabrication du drap, il y aura un surcroît de demandes de travail et un surcroît de capital pour y faire face, ce qui constitue précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse ; et c’est là que les protectionnistes triomphent. Mais d’où vient ce surcroît de capital? Il ne descend pas de la lune ni du soleil. C'est un capital qui s’est déplacé, qui a déserté d’autres industries, décourageant ainsi le travail et le salaire de. ces industries. L’ouvrier n’a donc point perdu quant au salaire, car ce salaire découragé ici a été encouragé là ; mais il a fait, en tant que consommateur, une perte sur le drap dont il se vêt. Et cette perte se renouvelle vingt fois par jour à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la hache et de la truelle. Le problème des salaires ? concluait Bastiat, un simple ouvrier la admirablement posé en ces termes pleins de justesse et de clarté : Quand deux ouvriers courent après un maître, le

salaire baisse; quand deux maîtres courent après un ouvrier, le salaire hausse.

De Lyon, Bastiat se rendit à Marseille où l'Association marseillaise libre-échangiste avait organisé une réunion publique. Cette réunion eut lieu le 20 août, à la salle Boisselot. Plus de mille personnes se pressaient dans l'enceinte pour écouter ie leader parisien, autant que pour voir Lamartine qui, de passage, avait promis d’assister à la solennité.

Comme le rapporta le Courrier de Marseulle (1), ce fut une journée inoubliable. Dans une suite de démonstrations présentées avec simplicité et clarté, et éclairées par des remarques pleines d’à-propos, Bastiat prouva la vérité de cet aphorisme : Les produits s’échangent contre des produits, ou encore les services s’échangent contre des services. Puis il établit que le libre-échange aurait pour effet d'alléger la situation de la classe sur laquelle - pèsent le plus lourdement les impôts et d'augmenter les revenus du Trésor.

En terminant, Bastiat, se tournant vers Lamartine, S'écriait : « Vous n’avez pas oublié que M. de Lamartine, avec ce bonheur d'expression qui n'appartient qu’à lui, a résumé toute notre pensée en ces termes : La liberté fera aux hommes une justice que l'arbitraire ne saurait lui faire. J'espère donc et j'ai la ferme confiance que

(1) Le Courrier de Marseille, 30 août 1847.

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