ACTE I. SCENE V. ii
les traces de larmes qui la couvrent... dites-vous que si vous étiez condamné, elle mourrait de votre mort... ajoutez que si je vous voyais arrêté chez moi, je croirais prescjue être la cause de votre perte et que j'aurais tout à la fois le désespoir du regret et le désespoir du remords... allons, retracez-vous 5 bien toutes ces douleurs. ..c'est du dramatique aussi, cela... c'est amusant comme un roman. Ah ! vous n'avez pas de cœur !
Henri. Pardon!... pardon!... j'ai tort!... oui, quand notre existence inspire de telles sympathies, elle doit nous 10 être sacrée: je me défendrai... je veillerai sur moi... pour ma mère. .. et pour. .. {Lui prenant sa main) et pour ma sœur !
La comt. a la bonne heure ! voilà un mot qui efface un peu vos torts. Pensons donc à votre salut... cher frère... et pour que je puisse agir, racontez-moi en détail ce coup 15 de tête, dont me parle votre mère et qui vous a changé, malgré vous, en conspirateur.
Henri. Le voici. Vous le savez, ma famille était attachée, comme la vôtre, à la monarchie, et mon père refusa de paraître à la cour de l'empereur. 20
La comt. Oui ; il avait la manie de la fidélité, comme moi!
Henri. Mais le jour où j'eus quinze ans : " Mon fils, me dit-il, j'avais prêté serment au roi, j'ai dû le tenir et rester inactif. Toi, tu es libre, un homme doit ses services à son 25 pays ! tu entreras à seize ans à l'école militaire, et à dix-huit dans l'armée. " Je répondis en m'engageant le lendemain comme soldat et je fis la campagne de Russie et d'Allemagne. C'est vous dire mon peu de sympathie pour le gouvernement que vous aimez... et cependant, je vous le jure, je n'ai 30 jamais conspiré... et je ne conspirerai jamais ! parce que j'ai liorreur de la guerre civile, et que, quand un Français tire sur un Français, c'est au cœur de la France elle-même qu'il frappe ! Il y a un mois pourtant, au moment où venait d'éclater la conspiration du capitaine Ledoux, j'entre un 35 matin à Lyon ; je vois rangé sur la place Bellecour un peloton d'infanterie, et avant que j'aie pu demander quelle exécution s'apprêtait... arrive une voiture de place suivie de carabiniers à cheval ; j'en vois descendre, entre deux soldats, un vieillard en cheveux blancs, en grand uniforme, et je 40
reconnais... qui?... mon ancien général! Le brave comte Lambert, qui a reçu vingt blessures au service de notre pays ! Je m'élance, croyant qu'on l'amenait sur cette place pour le fusiller! non! c'était pis encore... pour le S dégrader:... Le dégrader!... Était-il coupable ? je l'ignore... mais quelque crime politique qu'ait commis un brave soldat, on ne le dégrade pas, on le tue!... Aussi, quand je vis un jeune commandant arracher à ce vieillard sa décoration, je ne me connus plus moi-même, je m'élançai vers mon ancien
lo général, et, lui remettant la croix que j'avais reçue de sa main, je m'écriai : Vive l'Empereur !
La comt. Malheureux !
Henri. Ce qui arriva, vous le devinez ; saisi, arrêté comme un chef de conspiration, je serais encore en prison,
15 ou plutôt je n'y serais plus, si un des geôliers, gagné par vous, ne m'avait donné les moyens de fuir, ici... chez une royaliste, mon ennemie, ici, où j'ai le double bonheur d'être sauvé, et d'être sauvé par vous. Voilà mon crime !
La comt. Dites votre gloire, Henri; j'étais bien résoine
20 ce matin à vous sauver, mais maintenant... qu'ils viennent vous chercher auprès de moi !