SCÈNE I
DE GRIGXON', sortant de Vappartement à droite, puis MONTRI- CHARD, entrant par le fond.
De Grignon. C'est étonnant!... depuis l'aveu qu'elle m'a fait... elle ne me regarde plus!... Et pourtant... quand 5 je me rappelle son trouble de ce matin, sa physionomie... tout me dit que je suis aime'... tout... excepté elle!... Ah! c'est qu'une lettre passionnée... des paroles brûlantes ne suffisent pas pour la connaissance de mon amour... il faudrait des preuves réelles... des actions... {Remonta7it 10 le théâtre et voyant monsieur de Montrichard qui entre précédé d'un maréchal des logis de dragons, auquel il parle bas.) Quel est cet étranger ?
JMoN'TR., au dragon. Que mes ordres soient exécutés de point en point ! Rien de plus, rien de moins ! vous 15 entendez ?
Le dragon, saluant et se retirant. Oui, monsieur le préfet.
MoxTR., s^ avançant et saluant de Grignon. ^ladame la comtesse d'Autreval, monsieur ? 20
De Grignon. Elle est au salon, environnée de tous ses amis, dont elle reçoit les bouquets... C'est sa fête... mais dès qu'elle saura que monsieur le préfet du département...
Montr. Vous me connaissez, monsieur? 25
De Grignon. Je viens d'entendre prononcer votre nom... {Faisajit quelques pas vers le salon.) et je vais...
Montr. Ne vous dérangez pas, de grâce ! rien ne me presse !... Quand on est porteur de fâcheuses nouvelles...
De Grignon. Ah ! mon Dieu ! 30
Montr. La comtesse, que je connais depuis longtemps, a toujours été parfaite pour moi, et, dernièrement encore, le ministre ne ma pas laissé ignorer qu'elle avait parlé en ma faveur.
De Grignon. Elle est fort bien en cour ! et je conçois 35 qu'il vous soit pénible...
Montr. Pour la première visite que je lui fais...
De Grignon. De lui apporter une mauvaise nouvelle.
MoNTR., froidemeiit. Plusieurs, monsieur... De Grignon, effrayé. Et lesquelles ?
MoNTR. Lesquelles?... mais d'abord une qui est assez grave, le feu vient de prendre à l'une des fermes de 5 madame la comtesse.
De Grignon. Vous en êtes sûr?
MoNTR. Nous l'avons aperçu de la grande route ou nous passions, et comme je ne pouvais détacher aucun des gens de mon escorte... pour des motifs sérieux... lo De Grignon. Ah !
, MoNTR. Oui, fort se'rieux ! J'ai dirigé sur la ferme tous les paysans que j'ai rencontrés sur mon chemin, ordonnant qu'on m'envoyât au plus tôt des nouvelles de l'incendie...
[// remonte le théâtre.^ 15 De Grignon, sur le devant du thèâti-e. Un incendie !... quelle belle occasion d'héroïsme!... Si j'y allais!... Quel effet sur la comtesse, quand elle demandera : Ou donc est monsieur de Grignon ? et qu'on lui répondra : Il est au feu... pour vous... pour vous, comtesse!... {A Montrichard.) 20 Monsieur, cette ferme est-elle loin d'ici?...
Montr. a une demi-lieue à peine, et si l'on pouvait y envoyer une pompe à incendie...
De Grignon, avec chaleur. Une pompe?... j'y vais moi-même. Il y en a une à la ville voisine, et je cours... 25 Montr. Très-bien, monsieur, très-bien!... Mais attendez... on ne vous la confierait peut-être pas sans un ordre de moi, et si vous le permettez... De Grignon. Si je le permets !
(Montrichard se met à la table de gauche et cherche autour 30 de lui ce qu'il faut pour écrire; ne le trotivant pas, il
tire un carnet de sa poche et ti'ace quelques lignes au crayon.) De Grignon, se promenant pendant ce temps avec agitation. Est-il un plus beau rôle que celui de sauveur dans un 35 incendie !... marcher sur des poutres enflammées... disparaître au milieu des tourbillons de fumée et de feu... au moment le plus terrible... quand la toiture va s'écrouler... Voir tout-à-coup à une fenêtre un vieillard, une femme qui tend vers vous les bras, en s'écriant ! Sauvez-moi!... 40 Alors, s'élancer au milieu des cris de la foule: "Vous