ACTE L SCENE III
La comt. Qu'est-ce donc ?
LÉONiE, montrant le journal. Encore une condamnation à mort !
La comt. Ah ! Mon Dieu !
LÉONIE. "Le conseil de guerre, séant à Lyon, a con- 5 damné hier le principal chef du complot bonapartiste, monsieur Henri de Flavigneul, un jeune homme de vingtcinq ans 1 "
La comt. Qui heureusement s'est évadé avec l'aide de quelques amis, m'a-t-on dit. 10
LÉONIE. Oui! oui!... je me rappelle maintenant... cette évasion qui excitait l'enthousiasme de monsieur Gustave de Grignon.
La comt. Notre jeune maître des requêtes.
LÉONIE. Il n'avait qu'un regret, c'es^ de n'avoir pas 15 été chargé d'une pareille expédition; c'est beau!... c'est brave ! . . .
La comt. Il a de qui tenir ! Sa mère, qui avait comme moi traversé toutes les guerres de la Vendée, sa mère avait un courage de lion ! 20
LÉONIE. C'est pour cela que monsieur de Grignon parle toujours, à table, d'actions héroïques.
La COMT. Et le curieux, c'est que son père était, dit-on, peureux comme un lièvre !
LÉONIE. Vraiment?... c'est peut-être pour cela que 25 l'autre jour il est devenu tout pâle quand la barque a manqué chavirer sur la pièce d'eau !
La COUT., riant. A merveille!... vous allez voir qu'il est à la fois brave et poltron !
LÉONIE. Je le lui demanderai. 30
La COMT. Y penses-tu ?
LÉONIE. Aujourd'hui, en dansant avec lui, car nous avons un bal et un concert pour votre fête... et j'ai déjà pensé à votre coiffure, un azaléa superbe que j'ai vu dans la serre et qui vous ira à merveille ! 35
La COMT. Coquette pour ton compte... je le concevrais! mais pour ta tante !...
LÉONIE. C'est tout naturel!... vous c'est moi! tellement que quand on fait votre éloge, ce qui arrive souvent, je suis tentée de remercier... (Se mettant à genoux prh du 40
cajiaj>ê à droite oîi est assise la Comtesse}} Aussi jugez de ma joie, quand ma mère m'a permis de venir passer un mois ici, auprès de vous... Il me semblait que rien qu'en vous regardant, j'allais devenir parfaite... Vous souriez... est-ce 5 que j'ai mal parlé?
La comt. Non, chère fille, car c'est ton cœur qui parle... Si je souris, c'est de tes illusions! c'est de ta candeur à me dire Je vous admire !
LÉONiE. C'est si vrai ! A la maison l'on me raille lo parfois et l'on répète sans cesse: Oh ! quand Léonie a dit Ma tante, elle a tout dit ! On a raison... la mode que vous adoptez, la robe que je vous vois, me semblent toujours plus belles qu'aucune autre... On dit même, vous ne savez pas, ma tante? on dit que j'imite votre démarche et vos 15 gestes... c'est bien sans le savoir. Et quand vous m'embrassez en m'appelant Ma chère fille ! je suis presque aussi heureuse que si j'entendais ma mère !
La co'M'ï. , Fembrassafit. Prends garde!... prends garde... il ne faut pas me gâter ainsi... j'aurai trop de chagrin de te 20 voir partir... Ce sera ma jeunesse qui s'en ira !
LÉONIE. Mais vous êtes très-jeune, à vous toute seule, ma tante !
La COMT. Certainement... d'une jeunesse de... Voyons? devine un peu le chiftre...
25 LÉONIE. Je ne m'y connais pas, ma tante !
La comt. Je vais t' aider... Trente...
LÉONIE. Trente...
La comt. Allons, un effort...
LÉONIE. Trente et un !
30 La COMT. On ne peut pas être plus modeste ! J'achèverai donc... trente-trois ! Oui, chère fille, trente-trois ans ! L'année prochaine, je n'en aurai peut-être plus que trentedeux... mais maintenant... voilà mon chiffre ! Hein ! quelle vieille tante tu as là...
35 LÉONIE. Vieille!... chaque matin je ne forme qu'un vœu, c'est de vous ressembler !
La COMT. Ce que tu dis là n'a pas le sens commun ; mais c'est égal, cela me fait plaisir... Eh bien! voyons, mon élève, car j'ai promis à ta mère de te faire travailler... 40 as-tu dessiné ce matin ?