‹ Bataille de DorkingChapitre 2 sur 2 · DES · texte numérisé non relu

DES

Vous voulez, mes petits enfants, que je vous dise la part que j'ai prise dans les grands événements qui se sont accomplis il y a cinquante ans. C'est une triste chosse que de rappeler cette page douloureuse de notre histoire, mais peut-être pourrez-vous profiter de la leçon; pour nous, Anglais, elle vint, hélas! trop tard. Ce ne sont pas cependant les avertissements qui nous avaient manqué. Que n'avons-nous su en tirer parti! Le danger n'est pas venu fondre sur nous à l'improviste, et si nous n'avions pas été frappés d'aveuglement, ce danger était. évident pour toiit esprit un peu clairvoyant, et nous ne pouvons attrihuer qu'à

nous-mêmes l'humiliation qui nous- accable. Ah f la vieillesse est digne de vénération, dit-on sans cesse; je prétends au contraire qu'elle est un déshonneur quand elle succède à un âge viril comme le nôtre. Aujourd'hui encore, après cinquante ans écoulés, je n'oseregarder un jeune homme en face, quand je pense que je suis un de ceux dont les jeunes années ont été témoin de la chute de la vieille Angleterre, un de ceux qui ont trahi le dépôt sacré que leurs ancêtres leur avaient confié ! Quel pays heureux et fier que le nôtre, il y a cinquante ans ! Depuis plus d'un quart de siècle le libre échange était en vigueur, et notre prospérité semblait sans limites. Londres, chaque jour, prenait encore une extension nouvelle. A peine pouvaiton suffire à construire des palais pour les riches habitants, pour ces marchands enrichis qui venaient: de toutes les parties du monde, pour les avocats^ les médecins, les ingénieurs, et tout ce peuple qui vit du luxe. La ville s'étendait jusqu'à Croydon et Wimbledon, qui, du temps de mon père, n'étaient que de simples villages; et l'on disait que Kingston et Reigate ne tarderaient pas à être englobés dans la métropole. 11 nous semblait que nous n'a-

vions qu'à continuer à bâtir et nous étendre à Finfini. Il est vrai que même alors il ne manquait pas d'indigents; le nonil)re des pauvres augmentait aussi rapidement que celui des riches, et déjà le pai;périsme commençait à se présenter comme une question grave et sérieuse; mais si les impôts étaient élevés , au moins Fargent ne manquait pas pour les payer. Quant aux classes moyennes , on ne voyait pas de limite à leur accroissement et à leur prospérité. Dans ces temps-là, on trouvait chose toute naturelle de mettre au monde une douzaine d'enfants; on disait simplement : '^ C'est la Providence qui nous les envoie ^^ , et si l'on ne trouvait pas toujours à marier les filles, au moins casait-on facilement les garçons, soit dans les professions libérales, soit dans les administrations publiques , dont le personnel augmentait sans cesse. Puis on avait la ressource d'envoyer les jeunes gens aux Indes, ou de les placer dans l'armée ou la marine. Enfin, en ce temps-là, l'émigration était déjà répandue, quoiqu'elle le fut beaucoup moins qu^aujourd'hui et qu'elle ne 'fût pas encore entrée dans les mœurs. C'était une bonne industrie alors que d'être directeur

d'une école, quoique après tout on n'apprît pas grand'chose aux élèves, mais de toute part on voyait surgir des collèges où se pressaient quatre ou cinq cents élèves.

Insensés que nous étions! Nous pensions que toutes ces richesses, toute cette prospérité nous étaient envoyées par la Providence, et qu'on n'en verrait jamais la fin. Dans notre aveuglement, nous ne voyions pas que notre pays n'était, après tout, qu'un immense atelier où nous mettions en oeuvre les matériaux qu'on apportait des quatre points cardinaux, et que si les autres nations venaient à cesser de nous expédier les matières premières , nous étions incapables de les produire par nous-mêmes. La houille et le fer, il est vrai, nous offraient un grand avantage; et si nous n'avions pas gaspillé notre combustible, nous en aurions eu pour plus longtemps. Cependant on prévoyait déjà que ces matières allaient baisser de prix à l'étranger , et pas plus qu'aujourd'hui les denrées et les céréales n'abondaient chez nous. Nous n'étions aussi riches que parce que les autres nations du monde avaient l'habitude de nous envoyer leurs produits pour les vendre ou les manu-

facturer; et nous nous bercions de l'idée qu'il en serait toujours ainsi. En effet, cela eût pu durer, ai ec un peu plus de sagesse de notre part ; mais nous apportâmes là une insouciance qui nous fit négliger cette prospérité, qu'on ne retrouve jamais quand une fois le courant du commerce s'est déplacé.

Cependant si jamais nation reçut des avertissements, ce fut bien la nôtre. Si nous étions, sans conteste, la plus grande nation commerçante du globe, notre voisine, à coup sûr, était la première puissance militaire de l'Europe. Son commerce aussi était prospère avant que cette folie des idées communistes, dont vous entendrez parler quand vous serez plus âgés , eût atteint la richesse des uns sans faire cesser la pauvreté des autres. A bien des points de vue, la France était certes la première nation de l'Europe, mais avant ^toutc chose, elle était fière de son armée, et il faut dire qu'elle avait quelque raison de l'être, car elle avait battu les Russes, les Autrichiens et les Prussiens eux-mêmes; aussi se croyait-elle invincible.

Je me souviens encore de la grande revue passée à Paris par Tempereur Napoléon, lors de l'Exposition universelle. Comme il paraissait fier de

montrer aux rois et aux princes assemblés ses splendides régiments de la garde! Trois ans plus tard, cette armée, si longtemps considérée comme la première en Europe, était lionteusenlent battue et emmenée prisonnière. L'bistoire n'offre pas d'exemple d'une telle défaite. Et après avoir eu devant les yeux l'exemple palpable de cette folie qui consiste à ne pas croire à la possibilité d'un désastre, uniquement parce qu'on ne l'a jamais éprouvé, on pouvait nous supposer assez de bon sens pour profiter de la leçon. Et, en effet, pendant un moment le pays fut tenu en éveil, on demanda à grands cris la réorganisation de l'armée et l'accroissemenl de nos dépenses militaires en face des forces énormes que d'autres nations venaient de déployer pour de soudaines attaques. Le gouvernemejit présenta un projet de réforme de l'armée. €e n'était tout au plus qu'une demi-mesure, et malbeureusement le Parlement, au lieu de Fac- €ueillir comme un projet national, en fit une question de parti , et la proposition fut rejetée.

Il y avait dans la Cbambre une fraction radicale dont il s'agissait de s'assurer les voix par la conciliation, et qui, dans son aveuglement, demanda,

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comme prix de son alliance , la réduction de Tarmement. Ce parti avait toujours décrié les institu- • tions militaires; c'était sa politique invariable, afin de réduire rinflucnce du Souverain et de Taristocratie. Les radicaux ne pouvaient comprendre que les temps étaient complètement changés, que le Souverain n'exerçait réellement aucun pouvoir, que le gouvernement dépendai t entièrement de la Chambre des communes, et que le régime parlementaire commençait à s'incliner devant la pression des masses. Quoi qu'il en soit, le ministère, attaqué de tous les côtés , a])andonna peu à peu les points principaux d'un projet qu'au fond il n'avait jamais pris au sérieux. Ce n'est pas que l'argent manquât, mais il s'agissait seulement de le dépenser à propos!

L'armée coûtait assez cher pour nous constituer une défense suffisante. Le nombre d'hommes sous îes drapeaux était considérable, mais l'organisation était défectueuse. L'ordre et la prèioyance nous firent complètement défaut, et cela vint de ce que nos ministres ne crurent pas un instant à la nécessité de nous préparer.

il La flotte qui croise dans la Manche, disaient-ils,

nous offre une protection suffisante. 15 Et c'est ainsi que la réforme militaire fut ajournée à d'autres temps; et on laissa, comme auparavant, la milice et les volontaires sans instruction militaire, sous le prétexte que les convoquer pour les instruire c'était « entraver l'industrie du pays. « Nous aurions pu abandonner un peu de notre industrie d'alors, et être cependant encore plus occupés que nous ne le sommes actuellement. Mais pourquoi vous répéter ce qu'on vous a dit tant de fois ?

La nation , bien qu'elle ne fût pas exempte d'inquiétude, fut trompée par la fausse sécurité qu'affectaient les ministres ; et on laissa passer, sans en tenir compte, l'enseignement que nous devions retirer des désastres de la France. Nous ne voulûmes même pas nous donner la peine d'assurer le service et la sécurité de nos arsenaux, ou de mettre notre capitale à l'abri d'un coup de main, quoique les frais de ces mesures de précaution eussent été à peine sensibles pour notre fortune nationale.

Les Français se fièrent à leur armée et à sa grande réputation, nous, nous nous reposâmes sur notre flotte ; et dans les deux cas , le résultat

de cette aveugle confiance produisit des désastres tels que nos pères n'auraient pu les imaginer.

Qu'est-il besoin de vous dire comment éclata la catastrophe? D'abord la révolte des Indes absorba une partie de notre armée déjà bien faible, puis vinrent les difficultés avec l'Amérique, qui nous menaçaient depuis longues années, et il nous fallut envoyer dix mille hommes au Canada pour protéger cette possession. Cette poignée de soldats ne pouvait guère contribuer à la défense de notre colonie, et inspira aux Américains rirrésistiblc tentation de la faire prisonnière , d'autant plus qu'elle comprenait trois bataillons des gardes de la Reine.

A l'intérieur, l'effectif de l'armée était donc encore plus faible qu'à l'ordinaire, et, de plus, la moitié était détachée en Irlande pour faire face à l'invasion des fenians qui se préparait dans l'Ouest. Enfin, pour comble de malheur, bien que je ne sache pas si cela aurait eu une importance réelle, vu la manière dont les choses se sont passées, notre flotte se trouvait éparpillée dans toutes les parties du globe. Quelques navires gardaient les Antilles, un certain nom])re surveillait les cor-

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saires dans les mers de la Chine, et d'autres avaient pour mission de protéger nos colonies de l'Amérique du Nord situées sur le Pacifique, colonies que nous avions toujours conservées dans notre folie d'agrandissement, malgré l'impossibilité de les défendre.

L'Amérique, il y a quarante ans, n'était pas la grande puissance qu'elle est devenue depuis; mais pour nous, vouloir maintenir sur son littoral des possessions auxquelles nous ne pouvions arriver qu'en doublant le cap Horn , était une entreprise aussi absurde que si les Américains avaient voulu s'emparer de l'île de Man avant l'indépendance de l'Irlande. Aujourd'hui tout cela nous apparaît clair et limpide; mais alors nous étions véritablement frappés de cécité.

C'est dans cette situation , alors que notre petite armée était disséminée, que le traité secret fut publié et la Hollande et le Danemark annexés. On prétend aujourd'hui que nous aurions pu échapper à nos malheurs, si nous nous étions tenus tranquilles jusqu'à l'aplanissement de nos autres difficultés ; mais les Anglais ont toujours été une race impressionnable, le pays tout entier

frémissait d'indignation ,• et le gouvernement, talonné par la presse et suivant le courant de l'opinion publique, déclara la guerre. Jusque-là nous avions toujours franchi les mauvais pas, et nous pensions que cette fois encore, notre étoile et notre courage nous viendraient en aide. Dès ce moment, bien entendu, on dépensa dans tout le pays une activité énorme. Ce n'est pas que Tappel de la réserve de l'armée eût soulevé beaucoup d'émotion, car je crois qu'il ne produisit au plus que cinq mille hommes : beaucoup en effet ne répondirent pas à l'appel; mais on recrutait partout en offrant des primes d'engagement énormes , un contingent additionnel de cinquante mille hommes ayant été voté par la Chambre. On avait promulgué , en outre , une loi de conscription pour a'jouter encore cinquante-cinq mille cinq cents hommes à la milice. Je ne sais pas pourquoi on n'était pas allé jusqu'au chiffre rond, mais le premier ministre déclara que tel était le nombre exact d'hommes dont il avait besoin pour mettre le pays sur un bon pied de défense. C'est alors que commença la construction des navires : grands cuirassés, avisos, canonnières, monitors; tous

les chantiers de construction eurent leur commande, et Ton offrait dix scliellings par jour à quiconque savait poser un boulon. Comme bien vous le pensez, cela ne facilita pas l'opération du recrutement. Je me rappelle même qu'à la Chambre des communes il y eut une tempête sur la question de sai^oir si l'on devait faire tirer à la conscription les ouvriers dont les arsenaux avaient tant besoin, et je crois qu'on vota une exemption en leur faveur. Cette mesure eut pour résultat de faire affluer de nombreux ouvriers dans les chantiers de constructions navales, et si au lieu de deux semaines nous avions eu quelques années pour nous préparer, tout eût été évidemment pour le mieux.

C'est un lundi que la guerre fut déclarée, et en quelques heures nous pûmes nous rendre compte des préparatifs que l'ennemi avait faits en vue de l'événement qu'il avait su amener, bien que la déclaration de guerre émanât de nous. Le télégraphe nous transmit son appel au Dieu des armées, que, disait-il, nous avions déchaîné; et à partir de ce moment toute communication avec le nord de l'Europe fut coupée. Nos ambassades

et nos légations furent congédiées en moins d'une heure; on eût dit que nous étions soudainement rei^enus en plein moyen âge. La stupeur qui se répandit dans Londres le lendemain matin, lorsque parurent les journaux sans nouvelles et ne contenant que des commentaires sur ce qui s'était passé, fut un des épisodes les plus saisissants de cette guerre de surprises : mais Tennemi avait tout prévu d'avance , et je ne comprends pas comment nous fûmes étonnés de cet isolement, car nous avions vu, quelques mois auparavant, cette même puissance mettre en mouvement en peu de jours un million d'hommes et vaincre la plus grande nation militaire de l'Europe sans plus de difficulté que notre ministère de la guerre n'en rencontrait à envoyer une brigade d'Aldershot à IJrighton, et cela sans les alliés dont elle disposait alors. Ce qui se passait n'était donc en réalité pas plus extraordinaire que ce que nous avions vu arriver en France ; mais on ne pouvait pas se décider à croire que ce qui n'était jamais survenu chez nous pût se réaliser un jour. Comme nos voisins, nous devînmes sages, mais il était déjà trop tard.

Les journaux ne tardèrent pas à publier des nouvelles , car, malgré la puissante organisation de l'ennemi , rien ne pouvait empêcher les indiscrétions des correspondants spéciaux; aussi, en très-peu de jours, quoique télégraphes et chemins dé fer eussent été coupés dans toute l'Europe, les principaux événements furent-ils connus. Dans chaque port, de la mer Baltique à Ostende, l'embargo fut mis sur tous les navires; les flottes des deux grandes puissances avaient pris la mer, et se réunissaient, disait-on, dans un grand port du Nord; on embarquait des troupes à bord de tous ces transports, dont la plupart étaient anglais.

Il était évident qu'on projetait une invasion; malgré cela nous pouvions encore être sauvés si la flotte eût été prête. Les forts qui protégeaient la flotte de débarquement ennemie étaient peutêtre trop puissants pour êire attaqués par des navires en bois; mais un ou deux navires cuirassés, manœuvres comme des marins anglais savent le faire, auraient pu détruire ou endommager une partie des transports et retarder l'expédition, et nous donner ainsi ce qui nous man-

quait-, c'est-à-dire le temps. Malheureusement , la meilleure partie de notre flotte avait été attirée dans les Dardanelles par une feinte démonstration, et ce qui restait de Fescadre de la Manche était occupé à surveiller les corsaires fenians sur la côte occidentale d'Irlande; aussi fallut-il dix jours pour rassembler cette flotte dispersée. Dès lors il était évident que les préparatifs de Fennemi étaient trop avancés pour qu'on pût les entraver par un coup de main. Les nouvelles arrivaient lentement, et le plus souvent par la voie d'Italie; elles étaient généralement vagues et incertaines, mais on savait que deux cent mille hommes au moins étaient déjà embarqués ou prêts à s'embarquer, et que la flotte de transport avait pour escorte plus de navires cuirassés que nous ne pouvions alors en mettre en ligne. Je suppose que ce fut l'incertitude dans laquelle on se trouvait sur le point où l'ennemi tenterait le débarquement, et la crainte qu'on n'y procédât par surprise , qui retint notre flotte dans le détroit pendant plusieurs jours; car ce n'est que le mardi , c'est-à-dire quinze jours après la déclaration de guerre, qu'elle leva l'ancre et gouverna à toute vapeur vers la mer du X^ord. Vous

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avez certainement lu le récit de la visite de la Reine à la flotte, la'veilledu départ; vous avez vu qu'elle fît avec son yacht le tour de tous les bâtiments, qu'elle monta ensuite à bord du navire amiral, afin de faire ses adieux au vaillant chef de la flotte, auquel elle dit, avec une émotion bien naturelle en pareil moment, qu'elle confiait le salut du royaume à son courage éprouvé. Vous vous souvenez de la réponse du vieil amiral, vous vous rappelez ce spectacle : les marins debout sur les vergues, poussant des hourras frénétiques au moment où Sa Majesté se retirait. Comme de juste, le télégraphe rapporta à Londres ce qui s'était passé , et l'entiiousiasme de la flotte gagna la ville entière. Je me trouvais devant la gare de Charing-Cross au moment où arriva le train spécial qui ramenait la Reine de Douvres; aux acclamations, aux hourras qui accueillirent Sa Majesté, on aurait cru que nous venions de remporter une grande victoire. Notre principal journal, qui avait énergiquement soutenu pendant toute la session les partisans de la réduction de l'armée, et qui depuis quinze jours , inquiet et découragé , proposait toutes sortes de compromis pour éviter la guerre.

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prit le lendemain un air triomphant : " Que les 75 gens que la panique affole nous demandent 15 aujourd'hui , disait-il, quels sont nos moyens 55 de repousser l'invasion, nous leur répondrons V que l'invasion est un rêve. Une flotte anglaise 55 montée par des marins anglais, dont le courage 55 et l'enthousiasme trouvent un écho dans le cœur 55 des hahitants du pays , est déjà partie à la ren- 55 contre de notre présomptueux ennemi. L'issue 55 d'une lutte entre des navires anglais et des na- >5 vires de toute autre nation, à nomhre à peu près 55 égal, ne saurait être douteuse. L'Angleterre 55 attend avec calme et confiance le résultat de l'ac- 55 tion, qui est imminente. 55

C'est en ces termes qu'était conçu l'article de fond, et nous nous associâmes tous à la pensée qui l'avait dicté. Ce fut le mardi 10 août que la flotte quitta le détroit : elle traînait avec elle un câhle sous-marin qu'on submergeaitàmesure qu'elle avançait, de sorte que nos communications étaient constantes, et que les journaux publiaient tous les quarts d'heure des éditions spéciales contenant les dernières nouvelles. C'était la. première fois qu'on en publiait avec une telle profusion, et

ce fut généralement considéré comme étant (Vun bon augure. J'ignore s'il est vrai, ainsi qu'on le prétend, que le ministère de la marine se servait du câble pour continuer à envoyer des ordres contradictoires qui rendaient illusoire le commandement de l'amiral, mais il est certain que celui-ci n'envoya que quelques rares dépècbes, et des plus laconiques. Ni le ministère, ni qui que ce fût au monde, n'en aurait pu démêler l'intérêt réel : " Tel » navire est parti en reconnaissance de tel côté ; tel î3 autre a rallié la flotte ; la flotte se trouve dans telle » latitude. 15 Cela marcba de la sorte jusqu'au jeudi matin. Je venais d'arriver à Londres par le cbemin de fer, comme d'babitude, et je me rendais à mon bureau, lorsque les marcbands dejournaux se mirent à crier : « Dernières nouvelles. La flotte ennemie " est en vue. n Vous vous imaginez l'efîet produit dans toute la ville ! Les afîaires se traitaient toujours dans les maisons de banque, car les lettres de cbange venaient à écbéance, quoique sous nos yeux , pour ainsi dire , se livrât une bataille pour l'indépendance du pays. Les spéculateurs ne chômaient pas non plus; mais, même pour les gens qui faisaient fortune ou qui perdaient leurs res^

sources, riiitérét qui s'attachait à la flotte dominait tout. Les gens qui entraient pour verser ou retirer des fonds, s'arrêtaient pour montrer au caissier le dernier bulletin de la guerre. A peine pouvait-on passer dans les rues, encombrées par les gens qui s'arrêtaient pour aclicter et lire les journaux. Dans chaque maison , dans chaque administration , on se réunissait avec inquiétude et comme pour se rassurer mutuellement. A peine avait-on fini une feuille qu'on en voulait lire une autre. Du moins c'est ainsi que cela se passait dans mon administration. Il était aussi impossible de travailler que de rester en repos. De temps en temps nous sortions pour aller nous mêler à Ja foule , pensant de cette ffiçou apprendre plus vile les nouvelles. Quelque triste que fût cette époque, l'incertitude de l'attente et nos angoisses ont été certainement les plus horribles souffrances que nous ayons endurées. Vers dix-heures arriva le premier télégramme, puis une heure plus tard un second annonça que l'amiral avait donné l'ordre de se former en ligne de bataille ; et peu de temps après, on hissait le signal " aborder sur l'ennemi et ouvrir le feu « . A midi , on reçut l'avis suivant : «La flotte a ouvert le feu, à

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)) trois milles environ de nous, sous le vent du vais- » seau amiral. « Jusque-là tout nous avait donné de Tespoir; mais arriva le premier présage de malheur : « Un navire cuirassé vient de sauter, v — a Les torpilles de l'ennemi font beaucoup de V mal. " — " Le navire amiral est bord à bord avec « rennemi. ^^ — a Le navire amiral paraît som- « brer. 5) — a Le vice-amiral a donné le signal

)■) de 55 Et le câble cessa de parler. Nous

n'eûmes, vous le savez, d'autres nouvelles que deux jours plus tard. Le seul navire cuirassé qui put échapper au désastre entra dans le port de Portsmouth.

Nous comprîmes alors comment les choses s'étaient passées. Nos marins, braves comme toujours, avaient voulu aborder les navires ennemis , mais ceux-ci avaient éludé le combat corps à corps, et, prenant le large, avaient semé derrière eux ces engins infernaux qui en quelques minutes avaient, un à un, coulé bas tous nos navires. Il paraît bien que le gouvernement avait eu connaissance de cette invention, mais pour la nation ce fut un coup horrible et qui ne s'expliqua point. Ce jeudi-là je dus rentrer de bonne heure pour faire l'exercice, et

ensuite, comme il m'était impossible de rester à rien faire, je retournai à Londres; après y avoir attendu des nouvelles qui ne venaient pas et avoir manqué le convoi de minuit, je rentrai à pied chez moi. La nuit était lourde , étouffante, et je n'arrivai qu'au lever du soleil. Toute la ville était silencieuse; c'était le calme qui précède l'orage. En ouvrant la porte avec mon passe-partout, et en montant doucement l'escalier conduisant à ma chambre pour ne réveiller personne de la famille, je ne pus m'empécber de comparer la tranquillité de toutes choses avec l'explosion de notre désespoir et de notre indignation. Le gazouillement des oiseaux interrompait seul le silence. Peut-être mes voisins étaient-ils éveillés comme moi, et en proie au même souci ; mais le calme de la maison me rappelait ces heureux jours passés où je rentrais seul d'un bal ou d'une soirée. Tout fatigué que je fusse, je ne pus dormir; j'allai me baigner à la rivière. A mon retour, toute la famille était réunie pour le premier déjeuner. Tous étaient tristes, quoique chacun s'efforçât de cacher son accablement. Alon père doutait que sa maison de commerce pût résister aux événements de la jour-

née. Ala mère, à qui Finquiétude du sort de mon frère, délaché sur la côte avec son régiment, faisait presque oublier le danger de la patrie, était aussi descendue, quoiqu'elle eût à peine la force de se traîner. Ma sœur Clara était la plus triste , elle ne pouvait dissimuler ses angoisses ; nous avions tous deviné qu'elle avait donné son cœur à un jeune lieutenant qui servait à bord du navire amiral, et c'était le premier vaisseau qui avait sombré! Un amour secret a sa pudeur, et nous ne pouvions exprimer notre sympathie à la pauvre enfant. Ce déjeuner, dernier repas que nous avons fait en famille , fut bientôt terminé ; mon père et moi nous prîmes le premier train pour Londres, et nous y arrivâmes au moment où la fatale nouvelle de la perte de la flotte fut télégraphiée de Portsmouth.

La panique et l'agitation de ce jour-là, la baisse effroyable des fonds pul)lics ; l'assaut de la Banque, obligée de suspendre ses payements ; la moitié des maisons de commerce de la ville en faillite ; la publication d'un décret du gouvernement suspendant les payements en espèces et la présentation des billets, précaution venue trop tard pour la plupart

(les maisons de commerce, et notamment pour celle de Graliam et C'% qui cessèrent leurs payements au moment où mon père arrivait à son bureau, enfin Fappel aux armes et l'empressement unanime de la population à y répondre , tout cela appartient à riiistoire , et je n'ai pas besoin de vous le répéter. Je vais vous dire maintenant la part que j'ai prise personnellement aux événements , qui se succédaient avec une rapidité inouïe. Depuis la déclaration de guerre , les enrôlements volontaires avaient pris, une proportion considérable, et l'effectif de notre régiment s'éleva en deux ou trois jours de six cents à mille bommes environ. Mais les fusils rayés nous faisaient défaut. On nous avait bien promis de nous en donner un grand nombre sous peu de jours, mais en attendant il fallut diviser le régiment en deux sections : les recrues faisaient l'exercice le matin avec les fusils rayés, et nous , les anciens , le soir. Les faillites et la suspension de tout travail mirent un grand nombre de jeunes gens sur le pavé, et le lendemain de ce vendredi néfaste, notre effectif s'élevait à quatorze cents hommes. Mais à quoi pouvaient servir tous ces soldats sans armes? Le samedi on annonça qu'on

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donnerait aux régiments qui en feraient la demande des fusils à canon lisse qui se trouvaient emmagasinés à la Tour de Londres. Il y eut une véritable émeute parmi les volontaires pour en avoir; notre régiment en obtint deux cents. Il eût mieux valu apprendre le maniement du fusil rayé avec un mancbe à balai qu'avec le vieux fusil de munition. On ouvrit une souscription nationale pour la fabrication de fusils rayés à Birmingham-, et en deux jours celte souscription s'éleva à quelques millions ; mais , comme tout . le reste , cela arrivait trop tard.

Pour en revenir aux volontaires , on avait formé depuis une quinzaine de jours, à Douvres, à Brighton , à Harwiclî et dans d'autres endroits , des camps composés de troupes régulières et de milice. Les quartiers généraux de la plupart des régiments de volontaires étaient attachés à l'un ou à l'autre de ces camps, où les volontaires se rendaient tous les jours pour y faire l'exercice à leurs moments perdus. Mais le vendredi on publia un décret ordonnant de les enrégimenter. Cependant, jusqu'à ce que l'on connût le point par lequel se ferait l'invasion, on gardait toujours comme réserve autour de

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Londres les volontaires de la ville. On nous répartit en brigades et en divisions. Notre brigade se composait du 4" régiment de la milice royale de Surrey, du P"" bataillon administratif de Surrey, stationnés tous deux à Clapham , du T*" régiment des volontaires de Surrey, à Southwark, et enfin de nous. Mais notre bataillon et la milice étaient seuls cantonnés dans le même endroit. La brigade entière ne s'était réunie à Bushcy-Park pour faire les manœuvres d'ensemble que deux ou trois fois tout au plus dans raprcs-midi. Notre général de brigade appartenait à un régiment de ligne en garnison en Irlande, et il ne nous avait rejoints que le jour où nous nous mîmes en route. En son absence, le colonel de la milice nous avait commandés pendant quinze jours. L'exercice et les préparatifs de départ prenaient tout notre temps, et cependant ceux qui comme moi étaient employés dans les bureaux du gouvernement avaient plus que jamais à faire. Les employés enrôlés dans les volontaires quittaient leurs bureaux à quatre beures; quant aux autres, on les retenait jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il nous fallait envoyer des ordres aux lords-lieutenants et aux magistrats , nous

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occuper des notifications, des arrangements de toute nature , faire évacuer les maisons de refuge et les convertir en ambulances ; toutes ces mesures et mille autres encore incombaient à notre bureau, et Tactivité était la même partout. Encore étionsnous heureux d'être ainsi absorbés : les malheureux étaient ceux qui n'avaient rien à faire et restaient en proie à leurs pressentiments.

Le dimanche 15 août nous travaillâmes comme un jour ordinaire. Nous avions eu l'inspection et l'exercice le matin , et je me rendis à Londres en uniforme par le train de neuf heures , emportant mon fusil pour les cas imprévus : heureusement j'avais aussi un manteau imperméable. Quand je descendis à la gare de Waterloo, il courait des bruits de toute sorte : on avait signalé une flotte dans le détroit; quelques avisos croisant sur la côte avaient annoncé qu'une nombreuse flotte de transport était arrivée à la hauteur de Harwicli; mais la. brume empêchait de rien voir du rivage. Les navires légers de l'ennemi avaient capturé et coulé bas tous les bateaux pêcheurs qu'ils avaient pu saisir, afin d'empêcher que nous fussions prévenus de leur approche ; cependant, quelques-uns s'étant

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échappés peiidaiît la nuit, rapportaient que la frégate " Vlnconstante, revenant de FAmérique du A'ord, et qui par conséquent ignorait les événements, était allée donner droit sur la flotte ennemie et avait été capturée ^5 . A Londres , toutes les troupes se préparaient à partir; dans la caserne Wellington, les gardes étaient sous les armes, leurs fourgons chargés et alignés dans - Bird-Cage U alk " . On avait retiré les sentinelles du ministère de la guerre, et c'était un va-et-vient continuel d'officiers d'ordonnance et d'officiers d'état-major. Je vis tout cela en allant à mon hureau , où je travaillai jusqu'à midi, et l'appétit m'étant venu, je traversai Parliament street pour aller déjeuner ii mon cluh. Dans la salle à manger se trouvaient une demi-douzaine de personnes qui m'étaient inconnues ; mais après quelques instants mon ami Danvers, des finances, arriva tout effiU'é. Ce fut lui qui m'apprit les premières nouvelles authentiques de la journée. L'ennemi avait déharqué en force près de Harwich , et les régiments de Londres avaient reçu Tordre de s'y porter pour renforcer les troupes qui s'y trouvaient déjà rassemidées. Son régiment devait être passé en revue à une

heure , et il était venu se refaire un peu en atten-r dant. Nous hâtâmes notre déjeuner, et nous sortions à peine du cluh quand un huissier des finances entra précipitamment dans hi salle.

a Monsieur Danvers, dit-il, je viens vous chercher. Le ministre a hesoin de tous ses employés, et ne veut pas qu'aucun de vous parte avee les régiments.

— Qu'il aille au diahle! fît Danvers.

— Savez-vous si l'ordre s'applique à toutes les administrations publiques? demandai-je.

— Je n'en suis pas sûr, dit l'huissier, mais je le crois. Je sais qu'on a envoyé dans tous les clubs et dans tous les restaurants chercher messieurs les employés. Le secrétaire prétend qu'il lui est impossible de se passer d'un seul d'entre eux ; il est accablé d'affaires, et il y a ordre de transporter nos archives à Birmingham cette nuit même ."

Je ne perdis pas mon temps à consoler Danvers ; mais, jetant un coup d'œil sur Whitehajl pour voir si les garçons de bureau n'étaient pas déjà à mes trousses, je m'élançai vers le pont de Westminster pour gagner la station de Waterloo.

La gare avait complètement changé d'aspect

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depuis le matin; le service régulier des trains avait cessé. La gare et ses abords étaient remplis de troupes : infanterie de ligne, gardes, artillerie. Le plus grand ordre régnait. Les soldats avaient formé les faisceaux, et étaient disséminés par groupes. Point de gaieté, point d'enthousiasme; on sentait que la chose était devenue sérieuse. On lisait sur toutes les figures cette pensée intime que Ton avait négligé les avertissements , et que ce danger, qu'on avait regardé comme invraisemblable, était venu fondre sur nous sans nous trouver préparés. Cependant les soldats, quoique graves, avaient l'air déterminé , comme des gens décidés à faire leur devoir, à quelque prix que ce fût. Un convoi bondé de gardes partait pour Guildford, et devait s'arrêter à Surbiton. J'y montai avec plusieurs autres volontaires qui allaient aussi rejoindre leur régiment. Nous arrivâmes juste à temps, le nôtre était en marche pour la station. JVotre brigade avait l'ordre de gagner la côte est. Une file de wagons vides stationnait sur la voie, et notre, régiment devait partir le premier. Une foule énorme s'était assemblée pour nous voir partir, et parmi elle les recrues qui nous avaient rejoints dans les dernières semaines et qui

formaient la plus grande partie de notre effectif. Ils devaient rester en arrière, et déjà nous trouvions que ces nouveaux venus gênaient beaucoup nos mouvements ; car tous les officiers et sous-officiers partant avec nous, il ne restait personne pour maintenir la discipline parmi eux ; ils se pressaient autour de nous, rompant nos rangs et nous empêchant de monter en wagon. C'est là que je vis pour la première fois notre nouveau général de brigade : c'était un homme à Tair martial, et qui semblait connaître son métier; mais on voyait qu'il n'avait jamais eu affaire aux volontaires, car il ne savait comment s'y prendre avec eux. J'aurais bien uoulu courir à la maison prendre ma capote et mon sac, que j'avais achetés peu de jours auparavant, mais j'avais peur que le train ne partît sans moi. Un conscrit complaisant se chargea de me les aller chercher, mais le train se mit en marche avant son retour, et j'entrai en campagne avec un équipement qui se composait d'un pardessus imperméable et d'une blague à tabac.

Nous étions affreusement empilés dans ce train. Outre les dix hommes assis, il y en avait trois ou quatre debout dans chaque compartiment. La cha-

leur était lourde et accablante. Il y eut tant d'arrêts que nous mîmes près d'une heure et demie pour arriver à la station de Waterloo; il était six heures, et ce ne fut qu'à sept que nous nous dirigeâmes vers la station de Shoreditch. La gare éiait remplie de provisions et de munitions à expédier dans l'Est. A'ous formâmes donc les faisceaux dans la rue, et nous nous dispersâmes pour chercher à manger et à boire, ce dont nous avions grand besoin, car la chaleur et Fencombrement produisaient déjà leur effet. J'entrais dans une taverne avec Travers quand nous vîmes arriver sa femme : elle était en voiture et venait lui dire adieu. La plupart d'entre nous avaient déjà pris congé de leurs familles à la station de Surbiton; mais elle avait amené son petit garçon, afin de voir une dernière fois son père. Elle apportait aussi à Travers sa capote et son sac, et, ce qui valait mieux encore, un panier contenant de la volaille , une langue fourrée , des sandwiches, des biscuits et deux bouteilles de bordeaux, trésors sans prix qu'on voulut me faire partager.

Cependant les heures s'écoulaient. Le -4* régiment de milice de Surrey, venu de Kingston à

pied, était arrivé, ainsi que les autres corps de volontaires. Peu à peu on avait déljarrassé la gare des caisses qui Tencombraient; on avait fait partir Fartillerie, deux régiments de milice et un bataillon de la ligne. Notre tour était venu, un train nous attendait; mais cependant nous restions encore dans la rue. Vous pouvez vous imaginefla scène. Londres paraissait aussi peuplé que jamais; à peine pouvions-nous faire un pas tant les spectateurs étaient nombreux : c'était une cohue de marchands de fruits et de cache-nezpour les volontaires, de marchands de journaux et autres industriels, sans compter les cabs et les omnibus. Des officiers d'état-major se croisaient en tout sens, portant des dépêches. Un grand nombre de miliciens, et quelques-uns des nôtres aussi, avaient bu plus que de raison; il faut dire que la chaleur avait peut-être agi sur tous ces cerveaux. Quoi qu'il en soit, ce fut bientôt un vacarme terrible. Le bruit, la poussière, la chaleur étaient indescriptibles. La soirée entière se passa de la sorte.

Tout ce que nos officiers purent tirer du général, qui paraissait placé sous les ordres d'un autre commandant supérieur, c'est que nous devions, pour

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l'instant, rester stalionnaires. Peu à peu la rue devint calme et Tair plus frais. Le général, qui, pour donner l'exemple, était resté plusieurs heures sans descendre de cheval, s'était fait apporter une chaise d'une houtique voisine et sommeillait doucement. La plupart de nos camarades étaient assis ou couchés sur le trottoir, les uns fumant, les autres assoupis. En vain Travers avait- il prié sa femme de rentrer chez elle. Elle déclara qu'étant venue jusque-là, elle voulait au moins nous voir partir. On avait envoyé la voiture stationner dans une rue de traverse , parce qu'elle gênait dans l'avenue. Travers s'était assis sur le seuil d'une porte, sa femme placée à côté de lui sur son havresac; le petit Arthur, d'ahord ravi de tout ce tumulte et du spectacle des uniformes, avait fini par devenir maussade, puis s'était endormi en pleurant dans les hras de son père, ses hlonds cheveux bouclés tombant sur ses épaules et ses petits bras noués autour du cou de Travers. Ainsi s'écoulèrent une à une de longues heures; tout à coup on sonna l'assemblée, et nous nous levâmes* tous. Nous devions retourner à Waterloo.

Le débarquement dans l'Est n'était qu'unefeinte,

10 BATAILLE DE DORRING.

(lisait-on; Fattaque sérieuse devait avoir lieu sur la côte sud. Tout était préférable à Findécision et à Tattente; aussi, malgré notre fatigue, Tordre de nous mettre en marche fut-il accueilli avec joie. Nous quittâmes madame Travers, qui nous força d'emporter les débris de notre repas, et elle alla regagner seule sa voiture avec le petit Arthur, qui s'était réveillé et restait tranquille.

Nous n'arrivâmes que vers minuit à Waterloo, et il nous fallut encore attendre avant de repartir. Plusieurs régiments de volontaires et des troupes de la milice venaient d'arriver du Nord , la gare et ses abords étaient encombrés de soldats, et on faisait partir les trains aussitôt qu'ils étaient formés. Nous n'avions reçu aucune nouvelle depuis le premier bulletin , mais l'excitation qu'il avait produite était émoussée, nous sentions la fatigue et le manque de sommeil; aussi la plupart d'entre nous s'endormirent au départ. Je lis comme eux, et je ne me réveillai qu'jà l'arrêt du train à Leatherhead. Là stationnait un convoi se dirigeant sur "Londres, et quelques voyageurs apportaient des nouvelles de la côte. Nous ne pouvions pas, du point où nous étions, entendre Ce que l'on disait;

mais la nouvelle passait d'un wagon à l'autre : Les ennemis avaient débarqué en force à Worthing; les troupes campées près de Brigliton avaient attaqué leurs positions, et Faction devait se renouveler ce matin. Les volontaires s'étaient très-bien conduits. Voilà tous les renseignements que nous pûmes obtenir.

L'invasion était donc devenue une réalité. Dans tous les cas, il ressortait clairement de ce qui avait été dit que l'ennemi n'avait pas encore été refoulé, et que très-probablement nous arriverions à temps pour prendre part à la défense.

Le soleil se levait quand le train entra lentement à Dorking, car les arrêts avaient été nombreux pendant la route. En gare, où nous restâmes un certain temps, on nous donna l'ordre de descendre et de nous dégourdir les membres ; nous obéîmes avec bonheur, car nous avions passé toute la nuit entassés dans ces wagons sans pouvoir bouger. Beaucoup d'entre nous profitèrent de l'occasion pour déjeuner avec les vivres que nous avions apportés de Shoreditcb. J'avais les restes du poulet de madame Travers, et du pain, enveloppés dans mon imperméable ; je les partageai avec un ou

72 BATAILLE DE DORKIX^G.

deux camarades moins prévoyants. De la gare nous pouvions voir que la voie, en avant et en arrière, était encombrée par les convois. Il pouvait être environ huit heures quand nous reçûmes Tordre de remonter en wagon , et le train se mit à marcher lentement dans la direction de Horsham. Nous devions occuper, disait-on, la jonction de Horsham ; mais vers dix heures, tandis que nous étions arrêtés à une petite station à quelques milles en avaiJit, ordre fut donné de descendre du train , et notre brigade se forma en colonne sur la grande route. En avant de nous il y avait de rarlillerie de campagne , et un peu plus loin,, à ce que nous dit un officier d'état-major, stationnait une autre brigade qui devait former avec la nôtre une division. Peu de temps après la colonne s'ébranla, mais non pour se porter en avant, car nous nous dirigeâmes vers le nordouest. Je commençai alors à me douter de la situation.

Horsham était déjà occupé par Favant-garde ennemie, et nous devions nous replier sur Leith , afin d'y prendre position et menacer ses flancs , soit qu'il s'avançât sur Guildford ou sur Dorking.

Mon opinion fut bientôt confirmée par les paroles dites au colonel par le général , paroles qui circulèrent aussitôt dans les rangs. A ce même moment, la brise du sud nous apporta aussi pour la première fois le bruit du canon.

Une heure après, le feu avait cessé. Que signifiait cela? Nous l'ignorions. Cependant notre marche continua. Le temps était lourd et étouffant. La poussière que nous soulevions sur la route nous suffoquait. J'avais gardé une petite bouteille d'eau de Seltz pleine du vin de Bordeaux de la veille, mais elle ne dura pas longtemps , car beaucoup y burent, et la soif revint plus forte que jamais. Plusieurs hommes du régiment tombèrent d'épuisement, et nous fîmes de nombreuses haltes pour nous reposer et laisser rallier les traînards. Enfin, nous gagnâmes le sommet de Leith-Hill. C'est un endroit magnifique , le point le plus élevé du sud, de l'Angleterre. On y jouit d'une vue splendide ; jamais le pays ne m'avait paru si beau , quoique l'herbe fût un peu jaunie par un été sans pluie.

Quel soulagement pour nous de quitter la route poudreuse pour traverser la plaine et atteindre le

sommet de la colline où la fraîche brise venait nous ranimer !

Du haut du plateau nous voyions pour la première fois notre division réunie.

Notre régiment ne comptait guère plus de cinq cents hommes, car il se composait d'un grand nombre d'employés du gouvernement, qui, comme Danvers, avaient été retenus à Londres pour leur service, et les autres régiments n'étaient pas beaucoup plus nombreux ; mais la milice était au grand complet, et la division entière, disait-on, s'élevait à près de cinq mille homires, tant soldats qu'officiers. Nous apercevions encore d'autres troupes à la suite de notre division, ainsi que deux batteries de campagne de l'artillerie royale, quelques pièces de gros calibre appartenant apparemment aux volontaires, et tramées par de lourds chevaux de trait.

L'air plus frais, le sentiment du nombre, et la force évidente de la position que nous occupions, avaient ranime nos courages, qui, je ne rougis pas àe le dire, avaient faibli pendant cette matinée. Ce n'est pas que nous ne brûlions de joindre l'ennemi, mais les marches et contre-marches, les haltes de

tout instant, étaient un indice inquiétant de Findécision de nos chefs.

En deux jours les envahisseurs avaient avancé de vingt milles dans Fintérieur du pays, et cependant aucun mouvement sérieux n'avait été dessiné pour les arrêter.

L'ignorance où tout le monde, depuis le colonel jusqu'au soldat , nous laissait des moui^ements de l'ennemi, nous remplissait d'inquiétude. Nous nous représentions l'Allemand poursuivant avec fermeté son plan d'attaque bien combiné, et nous comparions son assurance avec notre propre irrésolution. Le silence au milieu duquel s'accomplissaient les mouvements de l'ennemi nous inspirait une terreur mystérieuse. La journée s'avançait, nous souffrions de la faim , car nous n'avions rien mangé depuis le matin.

Les vivres n'arrivaient pas , et l'intendance ne donnait pas signe de vie. Il paraît qu'au moment où nous étions à la station de Waterloo, tout un convoi de vivres nous attendait ; notre colonel avait bien demandé qu'un des wagons d'intendance fût attaché à notre train, afin d'avoir des provisions à portée ; mais l'officier commandant le convoi ,

et qu'on appelait M. le sous-intendant (l'intendance était une création nouvelle qui, à la longue, nous fît autant de mal que l'ennemi), déclara avoir reçu l'ordre de conserver sous sa main tous les approvisionnements et ne pouvoir en délivrer sans l'autorisation de l'intendant en chef. Il fallut donc s'en passer. Ceux qui avaient du tabac fumaient, et vraiment, en pareille circonstance, rien ne remonte le moral comme une bonne pipe.

J'ai su plus tard que les régiments de milice uvaient des provisions pour deux jours dans leurs sacs. Quant à nous autres volontaires, nous n'avions ni sacs ni vivres.

Pendant tout ce temps-là , comme nous étions couchés sur l'herbe, les fusils en faisceaux, le général divisionnaire , accompagné des brigadiers et de l'état-major, parcourait au galop toute la plaine, interrogeant avec sa longue-vue la vallée du sud. Les officiers d'ordonnance et les officiers d'étatmajor se succédaient rapidement , et vers trois heures on vit déboucher par la route de Horsham un détachement de lanciers et un régiment de garde nationale à cheval qui revenaient de pousser une reconnaissance. Ils vinrent se former en colonne,

le front tourné vers le sud , à une petite distance en avant de nous. Je ne saurais dire s'ils découvraient quelque chose à Thorizon , car nous étions derrière la crête de la colline, et nous ne pouvions voir la vallée ; mais, quelques instants après, on battit le rappel , le général assembla les chefs de corps et leur donna des instructions , puis la colonne reprit la direction de Londres, la milice, cette fois, formant Tarrière-garde.

Nous comprîmes bientôt le motif qui avait dicté ce contre-ordre. L'ennemi n'attaquait pas de front, il tentait de tourner notre position des deux côtés, une de ses colonnes se dirigeant sur Reigate et l'autre sur Aldershot, de sorte qu'il nous fallait reculer et prendre position à Dorking. Il s'agissait de défendre la longue ligne de la chaîne des montagnes calcaires. Des forces imposantes se concentraient à Guildford , un autre corps d'armée à Reigate ; nous devions trouver des renforts à Dorking, où on attendrait l'ennemi. Tel était le plan des opérations, autant du moins que de simples soldats comme nous pouvaient le deviner. Nous descendîmes donc la hauteur. Dans un ou deux endroits nous pûmes apercevoir la voie du chemin

78 BATAILLE DE DORKIKG.

de fer qui longe la vallée entre Dorking et Horsham. Des habits rouges y travaillaient. C'étaient , disait-on , les soldats du génie qui coupaient la ligne. Nous continuâmes notre marche. La poussière était plus forte que jamais. Dans un village que nous traversâmes, et dont je n'ai pas le nom présent à la mémoire , nous trouvâmes sur la grande place une pompe à laquelle nous fîmes halte pour boire. En passant devant une grande ferme , la femme du fermier et deux ou trois de ses servantes, qui se tenaient devant la porte, nous offrirent de gros morceaux de pain et de fromage empilés dans des paniers. J'en eus ma petite part, mais les paniers de la bonne femme furent bientôt vidés. Nous n'eûmes plus rien jusqu'à l'arrivée à Dorking, vers six heures. Là, la plupart des fermes paraissaient déjà abandonnées.

Arrivés à Dorking , on nous fit aligner dans la grande rue , juste en face de la boutique d'un boulanger. Nos hommes demandèrent , d'abord par trois ou par quatre , la permission d'y aller acheter du pain ; puis bientôt les autres rompirent les rangs , se précipitant dans la boutique , où il y eut une véritable mêlée. Si l'on avait gardé un peu

d'ordre , et si Ton avait organisé une distribution régulière , tout se serait passé tranquillement : mais la faim rend égoïste; chacun sentait qu'en restant en arrière il n'aurait rien ; aussi le régiment presque entier prit-il part à l'assaut , et la boutique fut-elle complètement pillée en moins de deux minutes. Quant à payer, il n'y fallait pas penser; la presse était telle qu'il était impossible de mettre la main à la poche. Le colonel essaya en vain de mettre fin à la bagarre ; quelques officiers étaient aussi enragés que les soldats. Au même instant arriva à cheval un officier d'état-major, qui pouvait à peine se frayer un chemin à travers la foule, et il fut même assez rudement bousculé. Il paraissait furieux, nous criant de nous conduire «n soldats disciplinés et non comme un ramassis de vagabonds.

«Allons donc, dit Dick Wake , est-ce qu'il va nous ôter le pain de la bouche, celui-là?" Wake était premier clerc d'avoué et ne cherchait pas ses mots, quoiqu'au fond ce fut un bon garçon. A cette apostrophe, qui fut suivie des commentaires ironiques des autres volontaires, la rage de l'officier d'état-major ne connut plus de

80 BATAILLE DE DORKIXG.

bornes, a Ordonnance, cria-t-il au lancier qui l'escortait, conduisez-moi cet homme au grand prévôt. Quant à vous, monsieur, dit-il en s'adressant à notre colonel, qui restait sur son cheval comme paralysé , si vous ne voulez pas que quelques-uns de vos hommes soient fusillés, vous feriez mieux, vous et vos beaux officiers, de maintenir un peu plus d'ordre parmi toute cette canaille. ^5 Notre pauvre Dick, qui avait l'air pas mal penaud, eût été certainement attaché à la queue du cheval du maréchal des logis , si le général de brigade n'était intervenu pour arranger l'affaire et ne nous avait conduits jusqu'à la colline en arrière de la ville. Cet incident nous irrita et nous découragea tout à la fois.

Nous étions vexés d'avoir été si rudement traités, mais nous sentions que nous l'avions mérité, et notre conduite nous rendait un peu honteux. Puis, le triste rôle que notre colonel avait joué dans cette affaire nous avait fait perdre toute confiance en lui. C'était pourtant un galant homme, et le lendemain il donna des preuves de saJ}ravoure; mais il visait trop à la popularité et n'entendait rien au commandement.

A peine avions-nous gagné la hauteur au-dessus (le la ville, où nous devions bivouaquer en attendant le jour, que nous apprîmes une bonne nouvelle : un convoi de vivres était entré en gare; par malheur, il n'y avait pas de fourgons pour les aller chercher. Il fallut envoyer des hommes de corvée, qui nous rapportèrent dans leurs bras des pains, un baril de rhum , des paquets de thé et des quartiers de viande en quantité suffisante pour tout le monde ; mais dans tout le régiment il n'existait pas un seul chaudron ni une marmite : nous ne pouvions pas pourtant manger la viande toute crue. Le colonel et les officiers n'étaient pas mieux partagés du reste : ils avaient fondé un « mess ') selon les règles, avec vaisselle plate et porcelaine, chef de cuisine, maître d'hôtel et tout le tremblement; mais on n'entendit jamais parler des employés ni du matériel, et personne ne put dire ce qu'ils étaient devenus. On envoya quelques-uns de nous àla ville pour se procurer des ustensiles de cuisine. Nous trouvâmes les rues encombrées d'artillerie , de fourgons, d'officiers à cheval, et de volontaires faisant, comme nous, leurs emplettes. Nous réussîmes à nous procurer quelques gamelles et

des casseroles; pour mon compte, j'achetai une espèce de gibecière en cuir qui me rendit de grands services par la suite. Ainsi chargés, nous regagnâmes notre campement sur la colline, après avoir rempli nos gamelles d'une eau trouble puisée dans une petite rivière qui coulait entre la colline et la ville , car F eau manquait sur le plateau. Nous venions de faire à pied environ quatre milles, aller et retour , et la marche eî le manque de sommeil nous avaient tellement fatigués que Testomac était pour ainsi dire fermé.

La cuisine était des plus grossières, comme vous pouvez bien le penser; tout ce que nous pûmes faire, ce fut de découper la viande en tranches et de la faire bouillir, en nous servant de nos doigts comme fourchettes. Le thé, néanmoins, était excellent, et telle était notre soif que nous le bûmes par litres. Un peu avant la brune, le major de brigade fit sa ronde avec Taide de l'adjudant, et enseigna à notre colonel la manière de placer des grand'gardes sur le versant de la colline. il mon avis, ces avant-postes étaient à peu près inutiles, puisque la ville était encore occupée par nos troupes ; mais sans doute il était bon de s'ha-

bituer à prendre ces précautions. Nous installâmes aussi un grand poste et une ligne de sentinelles en avant et en arrière de notre front et se reliant avec celles des régiments campés sur nos deux flancs. Le bois ne manquait pas , la colline étant semée de taillis, mais il nous fallut du temps pour en faire notre provision, car nous n'avions que nos couteaux de poche pour couper les branches.

Enfin nous nous étendîmes pour dormir. Ma compagnie n'était pas de service , et nous avions la nuit complète à nous, mais, quoique harassé, l'excitation et la nouveauté de la situation ne me permirent point de dormir. Quoique la nuit fût calme et chaude, et que nous fussions à couvert sous les arbres, je frissonnai bientôt sous mon mince pardessus d'été, d'autant plus que mes habits trempés de sueur pendant la journée n'avaient pas séché. Avant le jour je me réveillai d'un court assoupissement, transi et grelottant, et j'allai avec bonheur me chauffer avec mes camarades au feu de bivouac. Je remarquai alors que les collines au sud étaient couronnées de feux pareils; nous pensâmes d'abord qu'ils avaient été allumés par l'ennemi, mais on nous dit que ces hauteurs

étaient encore occupées par une forte arrièregarde de l'armée régulière, et que nous n'avions pas à craindre de surprise.

A la pointe du jour, les clairons sonnèrent la diane; nous nous formâmes en ligne etFappelsc fit. Une T/ingtaine d'hommes manquaient; tombés malades la veille , ils avaient été évacués, je crois, sur Londres, par un train de nuit. Après être restés en colonne pendant une demi-heure , le major de la brigade apporta l'ordre de former les faisceaux et de nous mettre au repos; une demiheure après, on nous dit de déjeumer le plus vite possible et de préparer en même temps un jour de vivres. L'opération se fit à peu près comme la veille, avec cette difî'érence que nos marmites et nos bouilloires étaient toutes prêtes. Nous avions le temps de regarder autour de nous, et de l'endroit où nous étions nous dominions un des plus ravissants paysages d'Angleterre. Notre régiment était campé à l'extrémité de la chaîne de collines qui relie Guildford à Dcrking. -Ce n'est, à vrai dire, qu'une suite des montagnes calcaires qui s'étendent depuis Aldershot jusqu'à la Medway, mais il y a une brèche dans cette chaîne à l'endroit

INVASION DES PRUSSIENS EN ANGLETERRE. 8i

OÙ la petite rivière qui passe devant Dorkiiig tourne subitement au nord pour aller se jeter dans la Tamise. Nous étions sur le versant de la colline qui descend à Test dans la direction de cette brèche, et nous avions pour bivouac un parc magnifique. Un peu au-dessus de nous, à notre droite, s'élevait un beau château dont dépendait ce parc, et qui était occupé en ce moment par le quartier général de notre division. Du château, la colline descendait en pente roide vers le sud , jusqu'à la vallée au-dessous qui s'étend de l'est à l'ouest parallèlement à la chaîne de collines, et que traversent le chemin de fer et la grande route de Guildford à Reigatc. Dans cette vallée, juste en face du château, et à un mille et demi environ, s'élevait la petite ville de Dorking, cachée dans les arbres, sur les pentes opposées de la vallée qui allaient mourir vers la plaine de Leith-Conimon, théâtre de notre marche de la veille. La partie centrale de la ville se trouvait donc sur notre droite, mais les faubourgs s'étendaient à l'est, jusqu'à notre front, en s'arrétant devant une petite station de chemin de fer d'où surgissaient les vertes pelouses du parc semées d'arbres et d'arbustes

86 BATAILLE DE DORKIIVG.

jusqu'à notre campement. Autour de la station du chemin de fer se groupaient des villas et un ou deux moulins; notre vue plongeait dans leurs jardins, dont les bassins éclataient au soleil comme des miroirs. Immédiatement à notre gauche, le parc descendait en pente rapide jusqu'à la brèche dont j'ai parlé, à travers laquelle passaient une petite rivière ainsi que la ligne ferrée d'Epsom à Brighton, allant du nord au sud , et à angle droit la ligne de Guildford à Reigate. A proximité du point d'intersection de ces lignes et de la petite station se trouvait la gare de la ligne où nous avions fait halte la veille. Au delà du ravin à l'est , sur notre gauche , et comme prolongement des hauteurs sur lesquelles nous étions , se dressaient de nouvelles collines calcaires. Le promontoire de cette chaîne, qui domine la trouée, se nomme Box-Hill, à cause des touffes de buis dont il est couvert. Les versants en sont très-escarpés et le sommet des collines était garni de troupes. La force naturelle de notre position n'échappait à personne : c'était un terrain formé de pentes très-rapides gazonnées vers le sud, avec une rivière dans le bas, mais très-peu d'abris sur les flancs. La position semblait faite

pour un champ de bataille. Le point faible était la trouée. Le terrain, à la jonction des chemins de fer et des grandes routes, à l'entrée même de la passe, formait un petit vallon parsemé, comme je l'ai dit, de maisons et de jardins. C'était là la clef de la position , car bien que la vallée ne fût pas tenable pour l'ennemi tant que nous possédions les crêtes, il pouvait, en emportant ce point et eu enfilant la passe, couper en deux notre ligne de bataille. Mais ne pensez pas que dans un tel moment j'examinasse aussi minutieusement notre position.

Tout le monde aurait été frappé des avantages naturels du terrain; mais ce qui m'impressionnait le plus c'était la paisible beauté du paysage : la petite ville, avec ses maisons estompées par la brume du matin , les masses vertes des arbres dorées par le soleil et se détachant sur le ciel bleu foncé. Les bois des versants méridionaux de la vallée formaient des dômes de verdure épais comme une forêt vierge. Le calme faisait d'autant plus d'impression qu'il contrastait vivement avec la lutte que nous attendions. Je me souviens encore avec quel sentiment d'amertume nous voyions

^8 BATAILLE DE DORRING.

qu'il était trop tard pour épargner à notre pays cette profanation, si facile cependant à écarter. Un peu de fermeté, un peu de prévoyance, chez nos ministres un peu de bon sens seulement, et cette calamité sans seconde eût été impossible. Il était, hélas! trop tard, nous étions comme les vierges folles de la parabole.

Mais n'allez pas cependant vous figurer que la scène autour de nous fût triste ; le camp était animé comme une ruche. Nous avions surmonté notre fatigue, nos estomacs étaient garnis, nos poitrines se dilataient, en pensant que nous allions bientôt nous battre pour notre pays, et la vue de nos forces réellement considérables augmentait notre ardeur. Partout, sur les versants des collines qui s'étendaient derrière notre plateau, arrivaient des troupes : volontaires, milice, cavalerie et artillerie. Ces troupes étaient arrivées du nord à Leaterhead la nuit précédente et étaient venues nous rallier à l'aube. De longs convois descendaient incessamment par la passe, amenant des miliciens et des volontaires, qui, gravissant le plateau à droite et à gauche, prenaient position et se massaient pour la plupart sur les pentes en arrière de nous. On

nous dit que désormais nous faisions partie d'un corps d'armée de trois divisions, mais je n'ai jamais su quels régiments composaient les deux autres. Du point où nous étions , nous voyions distinctement tout ce mouvement, car nous avions lestement mené le déjeuner, attendant à chaque minute le signal de la bataille, et nous nous tenions, debout ou assis sur l'herbe , près de nos armes en faisceaux. Nous vîmes aussi de grand matin, longeant la vallée, arriver un long convoi qui venait de Guildford : il était plein d'habits rouges et s'arrêta à la petite station à nos pieds ; les troupes en descendirent. Nous les reconnûmes à leurs bonnets à poil. C'était la garde qui venait renforcer cette partie de la ligne. Laissant un détachement de tirailleurs pour surveiller les talus du chemin de fer, le gros du régiment s'avança d'un pas ferme, musique en tète, et vint s'aligner en barrant la trouée , la gauche en prolongation de notre ligne. Il paraissait y en avoir trois bataillons, car ils se formèrent en autant de colonnes à petites distances.

Peu de temps après , notre colonel m'envoya à Box-Hill afin de demander au chef d'un régiment

de volontaires qui y était stationné de mettre à notre disposition une voiture d'ambulance; on disait ce régiment très-bien pourvu, tandis que le nôtre ne Tétait nullement. Ma mission fut sans résultat. En traversant la vallée, je trouvai une grande confusion à la station du chemin de fer. Des trains arrivaient sans cesse bondés d'approvi- , sionnements, de munitions, de canons el d'objets de toute nature que l'on déchargeait en toute hâte ; mais on manquait de moyens de transport. On avail; bien des fourgons en abondance , mais pas de chevaux pour les traîner, et tout était encombré ; puis, pour mettre le comble à la confusion, la population fuyait en masse ses demeures; elle avait été avertie que la ville serait très-probablement le théâtre de la bataille. Des femmes de tout rang el de tout âge, avec leurs enfants, les unes portant des paquets, les autres les mains vides, demandaient à monter dans le train; mais personne à la gare n'avait autorité pour le leur permettre, et ces pauvres gens allaient et venaient, affolés, cherchant en vain des renseignements.

Je rencontrai dans la foule notre chirurgienmajor qui courait de son côté cherchant une voiture

d'ambulance , car tout son appareil chirurgical se composait d'une petite trousse. Je rencontrai aussi Wood, le vieux cocher de Travers. Sa maîtresse l'avait envoyé à cheval chargé de vivres, de couvertures, et muni d'une lettre, àGuildford, où l'on croyait que se trouvait notre régiment. Il avait aussi mon havre-sac. Mais, à Guildford, le cheval ayant été réquisitionné contre reçu pour le service de l'artillerie , il fut obligé d'y laisser tous les objets pesants, mon sac y compris. Le brave homme était reparti chargé de tout ce qu'il pouvait emporter , et , apprenant que nous étions dans les environs, était venu à pied jusqu'ici. Il nous dit que Guildford était encombré de troupes et que les hauteurs étaient occupées le long de la route ; il ajouta que des trains de blessés, venant de la côte , avaient traversé la ville pendant la nuit. Je le conduisis à notre campement, en le déchargeant d'une partie du fardeau qui l'accablait. Les vivres envoyés n'étaient plus de première nécessité, mais les assiettes, les couteaux, les timbales furent bien accueillis. Travers était, comme de juste, bien aise de recevoir sa lettre , tandis que tout le monde s'arrachait les quelques journaux que le

bonhomme avait apportés; car nous étions sans nouvelles certaines depuis dimanche, jour de notre départ de Londres.

Aujourd'hui encore, je me rappelle presque chaque mot, bien que je n'aie jeté qu'un coup d'œil sur ces feuilles. C'étaient deux éditions du même journal : l'une publiée le dimanche soir au moment de l'arrivée de la nouvelle du débarquement sur trois points à la fois ; l'article était écrit sur le ton du désespoir, u Le pays devait convenir qu'il avait été surpris; le vainqueur se contenterait de l'humiliation infligée par une paix dictée sur notre territoire, et le gouvernement avait pour devoir d'accepter la paix aux meilleures conditions possibles , afin d'éviter par là de nouveaux désastres et la ruine irrémédiable de notre crédit déjà chancelaht. ^^ L'édition du lendemain matin était /écrite sur un tout autre ton. L'ennemi avait probablement éprouvé un échec, car on nous exhortait à la résistance. Une position imprenable était occupée sur les dunes ; de grandes forces s'y concentraient ; le nombre dépassait de beaucoup celui des téméraires envahisseurs, qui avec une ligne inexpugnable devant eux et la mer sur leurs

derrières, n'avaient qu'à se rendre ou à périr. ce Loin de nous , terminait l'article , la lâche pensée d'une négociation ! la lutte doit être poussée jusqu'au bout , et il n'y a qu'une seule issue possible. L'Angleterre attend avec calme et confiance l'attaque de l'ennemi contre ses héroïques volontaires, ^i L'article me parut éloquent, mais passablement inconséquent. Le même journal annonçait que le gouvernement envoyait cinq cents ouvriers de Woolwich pour créer un arsenal auxiliaire à Birmingham.

En attendant, nous changions de positions à tout instant; tantôt nous montions la colline à droite, tantôt nous descendions sur notre gauche, selon les ordres que nous recevions. Les officiers d'étatmajor allaient et venaient au grand galop, les pièces d'artillerie roulaient d'un endroit de la plaine à l'autre avec un bruit étourdissant. Enfin toute la ligne prit les armes, les musiques se mirent a jouer, et le général commandant notre corps d'armée arriva avec son état-major. Nous l'avions déjà vu plusieurs fois sur les positions dans la matinée, mais à présent il nous passait en revue. C'était un homme grand et mince, à longs che-'

94 BATAILLE DE DORRING.

veux châtains , droit en selle sur un magnifique cheval qu'il faisait caracoler devant nos lignes. A quelque distance, il paraissait tout jeune, on lui aurait donné vingt-cinq ans; mais je crois qu'il avait au moins cinquante ans de service, car il venait d'être nommé pair pour les services qu'il avait rendus. Il portait, je me rappelle, assez de décorations pour couvrir toute sa poitrine, et ne pouvant les étaler toutes , il les avait réunies en collier autour de son cou. Comme tous les autres généraux, il était en uniforme bleu et portait le tricorne à plumet ; mauvaise tenue , selon moi , car cela le mettait trop en vue.

Il s'arrêta devant notre bataillon, jeta un regard sur nous et nous fit un discours concis : 'c Vous êtes au poste d'honneur , à côté des gardes de Sa Majesté; vous vous montrerez dignes de cette place et dignes du nom anglais. Il n'est pas nécessaire d'être général pour reconnaître la force de notre position; elle est imprenable, à condition que vous la défendiez solidement. Attendons que l'ennemi ait été bien canonné, et l'ordre vous sera donné de l'aborder à la baïonnette ; et surtout du calme! v II serra la main de notre colonel; nous

le saluâmes cVune acclamation , et il s'élança au galop vers la garde , rangée en bataille à quelque distance de nous.

Enfin, disions-nous, la bataille va donc commencer ! Mais l'ennemi ne donnait aucun signe de vie. L'air était chaud et orageux; l'atmosphère était devenue si brumeuse , qu'à peine distinguaiton la ville à nos pieds, les collines devant nous formaient une masse confuse dans laquelle on ne pouvait plus deviner un contour.

Au bout d'un instant, l'enthousiasme excité par le discours du général se calma; nous commencions à être moins convaincus que le succès dépendait de nos bras. On nous fit former de nouveau les faisceaux, et on nous permit d'aller, par groupes de dix et de vingt, boire à la rivière. Elle était gardée par nos tirailleurs, embusqués derrière les haies et les escarpements de la rive ; mais la ville avait été abandonnée. La position paraissait excellente , avec cette restriction cependant que l'ennemi en arrivant serait moins abrité que nos hommes.

Pendant que j'étais à la rivière, une colonne Sortait de la ville et se dirigeait sur notre posi-

tion. Un instant nous crûmes que c'était Tennemi , car la poussière était si forte qu'on ne pouvait reconnaître la couleur des uniformes; c'était notre arrière-garde qui abandonnait les collines qu'elle avait occupées la nuit précédente. Un bataillon de chasseurs à pied fît une halte de quelques minutes à la rivière pour laisser les hommes se rafraîchir, et j'échangeai quelques mots avec deux officiers. Ils avaient fait partie des troupes qui avaient attaqué l'ennemi à son premier débarquement. D'abord ils avaient eu l'avantage, et l'auraient, disaientils, repoussé facilement s'ils avaient été un peu appuyés ; mais toute l'affaire avait été mal conduite. Les volontaires avaient fait preuve de beaucoup de courage et d'élan, mais le désordre s'était bientôt mis dans leurs rangs comme dans ceux de la milice; et l'attaque, finalement, avait échoué avec des pertes sérieuses. C'étaient les blessés de cette première afîaire qui avaient passé par Guildford pendant la nuit. Les officiers nous demandaient avec avidité des renseignements sur les dispositions prises pour la bataille , et quand nous leur dîmes que les gardes étaient les seules troupes régulières sur cette partie de la ligne, ils

secoiièrent la têie en signe de mauvais augure.

Pendant que nous causions, un troisième officier s'avança vers nous. C'était un homme Lrun, eu teint hâlé , avec une iêie singulière et Fair trèsmonté.

« Vous êtes des volontaires , ^ nous dit-il avec vivacité, 'c eh hien ! sans vouloir vous froisser

V ni vous être désagréable, je vous dirai que ce que « vous avez de mieux à faire c'est de rentrer chez )) vous et de nous laisser nous tirer d'affaire tout 5) seuls. Tout n'en irait que mieux, soyez-en I icn

V certains. Notez bien que je ne veux blesser pcr- 55 sonne, mais c'est la pure vérité. 5)

Après cette sortie, faite d'un ton bourru, il partit vivement sans attendre notre réponse et sans que les autres officiers eussent eu le temps de l'arrêter. Ils s'excusèrent de son impolitesse, et nous apprirent que son frère, officier dans le môme bataillon, avait été tué dimanche, que cette perte , jointe à la chaleur et à la fatigue de la marche, lui avait troublé l'esprit. Ces officiers ajoutèrent que l'avant-garde de l'ennemi était tout près de nous, qu'il attendait des renforts, et qu'on ne nous attaquerait probablement pas avant midi.

m BATAILLE DE DORKING.

Cependant il était près de trois heures quand la bataille commença.

Pour nous , Fexcitation de Fattente était déjà passée. Pendant douze heures nous avions espéré la lutte, et il nous semblait presque que Finvasion n'était qu'un mauvais rêve, et que Fennemi n'était qu'un mythe. Jusqu'ici, sauf le nombre des troupes et les bruits qui circulaient , tout cela ne différait guère d'une revue de volontaires sur les dunes de Brighton. Ces idées me passaient par l'esprit pendant que nous étions couchés en groupes sur Fherbe , les uns fumant , les autres endormis ou grignotant leur pain.

L'état de torpeur dans lequel nous étions tombés fut subitement troublé par un coup de canon tiré du sommet de la colline à notre droite, tout près de la grande maison. C'était la première fois que j'entendais tirer à boulet, et, quoiqu'il y ait cinquante ans de cela, le sifflement strident du projectile retentit encore à mes oreilles. Mais nous allions nous faire à ce bruit-là. Nous sautâmes sur nos pieds sans attendre le commandement, et en un clin d'oeil nous nous formâmes en ligne, les premiers rangs allongeant le cou pour

voir rennemi qui approchait. Ce coup de canon était apparemment le signal du combat , car nos batteries ouvrirent le feu sur toute la ligne. Je ne pouvais voir sur quoi elles tiraient, et je suis certain que les artilleurs eux-mêmes ne le voyaient pas davantage. Je vous ai déjà dit que la matinée était très-brumeuse ; maintenant la fumée de nos canons s'étendait comme un nuage funèbre sur toute la hauteur, et bientôt nous ne pûmes apercevoir que les hommes dans nos rangs et la silhouette des artilleurs de la batterie la plus proche de nous, braquée sur le versant à notre droite.

Ce feu d'artillerie continua pendant près de deux heures sans que l'ennemi répondît. Nous voyions les servants manœuvrer avec rage, écouvillonnant,# chargeant et tirant. Le commandant allait et venait lentement à cheval derrière les canons , cherchant à percer le brouillard avec sa longue-vue. Une ou deux fois les canonniers cessèrent leur tir pour laisser la fumée se dissiper, mais cela ne servait pas à grand'chose. Deux heures se passèrent sans que l'ennemi eût riposté par un seul coup.

'c Si c'est là une bataille, ^5 me ditDick Wake, qui était mon voisin de gauche, « c'est peu de chose. ^)

A peine ces paroles étaient-elles prononcées , qu'un formidable roulement de fusillade se fit entendre sur notre front ; nos tirailleurs répondirent vivement, et bientôt les balles commencèrent à siffler au-dessus de nos tètes, quelques-unes rasant la terre à nos pieds. Jusqu'à ce moment, nous avions été massés en colonnes; maintenant on nous déploya en ligne sur le terrain qui nous avait été assigné. De la vallée à notre gauche, un chemin montait le long de notre front. Ce chemin était couronné d'un talus d'environ quatre pieds de hauteur, derrière lequel on abrita la plus grande partie de notre régiment ; un peu plus haut, la tranchée faisait un coude qui l'écartait de la ligne , de sorte ^ue la droite du régiment l'abandonna et occupa les pelouses découvertes du parc. On avait coupé le talus en cet endroit pour nous laisser un passage. Dans la matinée, on nous avait ordonné d'abattre les buissons qui couvraient le sommet du talus, afin de laisser l'espace libre pour tirer ; nous n'avions pas d'outils , et ce fut une compagnie de sapeurs qui se chargea de cette besogne. Ma compagnie se trouvait sur la droite, et par conséquent en dehors de l'abri formé par le talus. Plus loin , toujours à

notre droite , était la batterie (Fartillerie dont j'ai déjà parlé ; ensuite un bataillon de ligne , puis d'autres batteries , et plus loin encore une grande masse de miliciens et de volontaires, avec quelques troupes de la ligne qui s'étendaient jusqu'à la grande maison. C'était là du moins notre ordre de bataille avant que le combat s'engageât ; quels furent les changements ensuite, je l'ignore.

L'artillerie ennemie se mit bientôt à tonner. Xous ne pouvions pas voir les pièces , mais nous entendions le sifflement des obus au-dessus de nos têtes, et le bruit sec qu'ils faisaient en éclatant un peu plus loin. Je ne saurais guère vous dire ce qui s'est passé depuis ce moment. Quelquefois, quand je m'efforce de me rappeler cette scène, il me semble qu'elle n'a duré que quelques minutes ; je sais pourtant que quand nous étions étendus de notre long sur le terrain , nous pensions que l'heure n'avançait pas ; nous regardions les artilleurs manœuvrer leurs pièces , tirant sans discontinuer sur cet ennemi toujours invisible, ne s'arrêtant pas un seul instant , sauf quand , de temps en temps , on entendait un bruit mat, et on voyait tomber un homme que deux ou trois de ses camarades em-

W2 BATAILLE DE DORRING.

portaient aussitôt derrière les lignes. Le capitaine ne caracolait plus autour de la batterie, je ne sais ce qu'il était devenu. Deux de nos canons cesséreu't de tirer pendant quelque temps, ils avaient été endommagés. Sur ces entrefaites arriva un général d'artillerie. Je le vois encore. C'était un bel homme, aux traits prononcés, à moustaches noires, et la poitrine couverte de décorations. Il paraissait furieux de l'interruption de la canonnade.

a Oui commande cette batterie ? ^ s'écria-t-il.

— « C'est moi, sir Henry, i) répondit un officier que je n'avais pas encore remarqué.

Je vois encore ce groupe, qui se détache vigoiîreusement sur un fond de fumée : Sir Henry, ferme en selle sur un magnifique cheval , l'œil étincelant , le bras gauche étendu vers l'ennemi , comme pour donner plus de force à ce qu'il allai l dire ; un peu derrière lui, le jeune officier rassemblant son cheval , ei saluant , la main droite levée au képi.

Cela ne dura qu^un instant, on entendit tout à coup un bruit sourd , et l'on vit rouler à terre chevaux et cavaliers. Un boulet plein les avait renversés tous quatre. Des artilleurs coururent leur

porter secours , mais aucun des deux officiers n'a dû survivre plus de quelques minutes. Ce n'étaient pas les premières victimes que je voyais tomber. Peu de temps auparavant , presque au moment de l'ouverture du feu , et pendant que nous étions étendus sur l'herbe, j'avais entendu le son strident du métal heurtant le métal, et au même instant , mon camarade et voisin de rang, Dick IVake, qui , à moitié relevé, s'appuyait sur ses coudes, toml)a la figure par terre. Je tournai la tète, et je devinai ce qui venait de se passer : un boulet , tiré d'une grande hauteur, lui avait passé par-dessus la tète, et , en ricochant à terre , lui avait presque emporté la cuisse. C'était le choc sur le fourreau de son sabre-baïonnette qui avait produit le son métallique. Trois d'entre nous , avec beaucoup de difficulté , emportèrent notre malheureux camarade jusqu'à l'ambulance; mais il était déjà presque mort d'épuisement lorsque nous le remîmes entre les mains du médecin, qui se tenait sous une tente, à deux cents mètres en arrière de nos positions , avec deux autres chirurgiens civils , qui étaient venus l'aider. Après avoir déposé notre fardeau , nous retournâmes à notre poste. Le pauvre Wake

104 BATAILLE DE DORRING.

avait toute sa connaissance au moment où nous le quittâmes. Wood , le cocher de Fami Travers, se trouvait aussi à Fambulance pour aider les médecins. Et avant la fin de la journée, hélas! j'avais déjà fait bien des visites à Fambulance !

Nous étions toujours couchés sur Therbe , servant de cible à l'ennemi, auquel nous ne répondions pas, car nos tirailleurs défendaient les murs et les enclos au pied de la colline. Comme je l'ai dit, le talus abritait une grande partie de notre régiment, et dans ce moment le général donna à notre compagnie de droite, qui se trouvait à découvert, l'ordre de se mettre à l'abri derrière ce bienheureux talus. Ainsi nous demeurâmes étendus, quatre de front, les obus éclatant et les balles sifflant par-dessus nos têtes, mais heureusement sans frapper personne. Notre colonel seul était exposé, car, ferme comme un roc, il continuait à monter et à descendre le chemin creux au pas de son cheval, mais il avait ordonné au major et à l'adjudant de mettre pied à terre et de s'abriter derrière le talus, en tenant leurs chevaux par la bride. Tous, nous étions ravis de lui voir tant de sang-froid, cela ranimait notre confiance

en lui, bien affaiblie par Tépisode de la veille. Pendant cette inaction forcée, les heures nous parurent sans fin. Naturellement nous ne pouvions nous empêcher de temps en temps de regarder par-dessus le talus pour essayer de découvrir ce qui se passait, mais c'était peine perdue, d'autant plus qu'un orage terrible, qui avait menacé toute la matinée, éclata subitement, et la pluie, tombant par torrents, obscurcit la vue encore plus que ne l'avait fait la fumée, pendant que le fracas du tonnerre et la lumière des éclairs dominaient même le bruit de l'artillerie. Une éclaircie me permit de voir que l'attaque avait lieu sur Box-Hill, de l'autre côté de la trouée, un peu à notre gauche. C'était comme une scène de théâtre : un rideau de fumée enveloppait le champ de bataille, avec une échappée au centre éclairée par un rayon du soleil couchant. Le versant rapide et glissant de la colline était couvert des troupes ennemies, dont je voyais pour la première fois les uniformes d'un bleu foncé. Elles formaient des lignes irrégulières sur le premier plan; mais par derrière elles étaient très-compactes.

Cette masse marchait en avant par secousse, les

hommes tirant à mesure qu'ils avançaient, les officiers agitant leurs épées, les colonnes se rappro- «chant graduellement, et gagnant peu à peu du terrain. Nos soldats étaient cachés par les buissons qui couronnaient le sommet du tains, d'où on voyait sortir la fumée et jaillir le feu de leurs fusils. Tout à coup, des buissons qui dominaient la crête, on vit s'élancer les habits rouges, qui se précipitèrent jusqu'au pied de la colline en engageant une fusillade nourrie. L'ennemi hésite, la confusion se met dans ses rangs, et il bat en retraite précipitamment. A ce moment le brouillard couvrit de nouveau le champ de bataille ; mais cette brillante charge, à laquelle nous avions assisté de loin, nous avait donné du cœur au ventre, et aous nous promettions de faire galamment notre devoir quand viendrait notre tour. Ce fut alors q5U€ nos tirailleurs se replièrent, beaucoup d'entre eux blessés grièvement, quelques-uns se traînant tout seuls, les autres aidés de leurs camarades. Le corps principal reculait en très-boîi ordre, se retournant de temps en temps pour faire le coup de feu ; un officier de la garde parcourait les lignes à cheval, encourageant les hommes

à tenir ferme et leur recommandant le sang-froid. Ce fut enfin notre tour. Pendant quelques minutes nous ne pûmes rien loir; nous entendions seulement le crépitement des balles au milieu de la pluie et du brouillard : le plomb passait au-dessus de nos têtes. Nous ouvrîmes alors le feu de notre côté, nous appuyant contre le talus pour tirer, et nousbaissantpour recharger. Mais le général, arrilant sur ces entrefaites, fit transmettre de rang en rang Tordre de ménager les munitions, et nous dûmes rester debout exposés à la fusillade. Alors nous pûmes voir distinctement les casques à pointe, déployés en tirailleurs, s'avancer en masse, sur cinq ou six lignes, tantôt s'arrêtant pour tirer, tantôt marchant en avant. Dans ce moment, le général galopait sur notre front. « Allons, camarades, recevez-moi chaudement ces gaillards-là! t) s'écriat-il, et nous fîmes feu avec une rapidité sans égale. Une grêle de projectiles pleuvait autour de nous, à chaque instant je croyais ma dernière heure arrivée. Echapper sous un tel feu semblait impossible ; mais d'ailleurs, qui songeait au danger? Nous nous occupions peu les uns des autres, je vous le jure. Je ne faisais que charger et tirer aussitôt que je le

pouvais; je ne sais pas combien de temps cela dura , mais ce dut être fort court , car il eût été impossible de résister bien longtemps à un pareil ouragan de fer et de feu.

Peu à peu l'ennemi perdit du terrain, et la fusillade se ralentit sensiblement de son côté. A peine eûmes-nous compris ce mouvement de retraite que nous poussâmes par trois fois un bourra formidable, et quelques-uns des nôtres, sautant sur le talus, décbargèrent encore une fois leurs armes. On fit alors circuler Tordre de cesser le feu, car un bataillon des gardes opérait un mouvement oblique sur notre gauche et en avant de notre front : c'était cette attaque de flanc qui, combinée avec notre feu, forçait l'ennemi de se replier. Quel beau spectacle devoir ces braves soldats! Avec quelle précision les gardes descendant le revers àe la colline conservaient un irréprochable alignement! Malgré les sinuosités delà plaine, ils faisaient feu et manœuvraient avec la même régularité que s'ils eussent été à la parade : c'était splendide. Nos cœurs bondissaient d'une ardeur patriotique ; il nous semblait que la bataille était gagnée. C'est alors que quelqu'un s'écria qu'il fal-

lait relever les blessés; et pour la première fois je jetai un regard sur le rebord du sentier, à l'endroit où nos rangs épais avaient essuyé les décharges répétées de Tennemi, et je vis que cette attaque repoussée nous avait coûté cher. Juste derrière moi gisait sur le dos Bob Lawford, mon collègue de bureau : une balle lui avait percé le front; il serrait encore sa carabine d'une main crispée. A chaque pas, on se heurtait contre un ami ou une connaissance tuée ou blessée. Sur la route, à peu de distance, je trouvai mon infortuné Travers assis, le dos appuyé contre le talus. Une balle lui avait traversé le poumon, et le sang s'échappait à flots de sa bouche. Je voulus le soulever, mais les cris d'angoisse que je lui arrachais me forcèrent à m'arrêter. Je m'aperçus alors que ce n'était pas son unique blessure : une balle lui avait fracassé la cuisse au moment sans doute où il tiraillait debout sur le talus. Le sang qu'il perdait se mêlait à la pluie, qui avait formé là une mare bourbeuse.

Nous ne pouvions pourtant pas l'abandonner ainsi sans secours; aussi, le soulevant avec les plus grandes précautions, je le portai, par la petite bar-

rière qui s'ouvrait sur la route, jusqu'à l'ambulance établie en arrière de nos positions. Cette opération dut lui causer des douleurs horribles, car je ne pouvais soutenir convenablement sa jambe fracturée. Pauvre garçon! tout courageux qu'il était, il ne pouvait réprimer ses gémissements et ses cris! Comment je l'ai porté, je ne saurais le dire, car Travers était plus grand et plus fort que moi. J'avais déjà fait quelques pas, suivant plusieurs de mes camarades occupés à la même besogne, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un musicien et le vieux Wood, qui portait une claie en guisë de civière, sur laquelle nous plaçâmes mon malheureux ami. Wood n'eut que le temps de me dire qu'il avait là, à quelques pas, une charrette sur laquelle il voulait placer son maître et essayer de le conduire à Kingston, lorsqu'un officier d'état-major arriva et nous donna l'ordre de reprendre nos rangs : a Allons, Messieurs, ne quit- 55 tez pas ainsi vos rangs.

„ — Mais, répondit un des nôtres, nous ne pou- 55 vous pas laisser nos camarades mourir comme 55 des chiens.

„ — Il s'agit d'abord de refouler l'ennemi.

« s'écria Tofficier; rejoignez vos régiments promp- V tement, ou je vous fais arrêter. "

Sans doute il n'avait pas tort, car la plupart de nos régiments commençaient à se débander. Ainsi, outre nos camarades relevant les blessés, de nombreux volontaires des régiments de réserve couraient çà et là sous le prétexte de nous aider, et cela à tel point que le terrain était parsemé de groupes d'individus. Je m'empressai donc de regagner mon poste. Je n'eus que le temps de remarquer que le terrain derrière nous était occupé par une masse compacte de troupes beaucoup plus nombreuses que le matin, et qu'une colonne descendait à gauche de notre ligne pour prendre position sur la colline, auparavant occupée par les gardes.

Pendant tout ce temps, quoique la fusillade se fût ralentie , le feu de l'artillerie semblait plus fort <|ue jamais : les obus sifflaient au-dessus de nos têtes ou éclataient tout autour de nous ; aussi , je l'avoue, €e fut avec joie que je regagnai l'abri tutélaire du chemin creux. Jetant un coup d'œil par-dessus le talus, je remarquai pour la première fois l'horrible carnage que notre feu avait causé dans les

112 BATAILI^E DE DORRING.

rangs ennemis. L'espace devant nous était jonché de cadavres et de blessés; au delà on apercevait indistinctement (car il commençait à faire sombre) les bonnets à poil et les habits rouges de nos vaillants gardes éparpillés sur le versant de la colline et jalonnant la ligne de leur marche victorieuse. Une minute à peine s'était écoulée depuis que je contemplais le champ de bataille, lorsque arriva notre général (il était à pied et venait par la route; je suppose que son cheval avait été tué). « Volontaires, s'écria-t-il, reprenez vos armes! L'ennemi revient à la rescousse. « Nous nous trouvâmes encore engagés dans une vive fusillade. Je ne me rappelle pas combien cela dura, mais nous distinguâmes parfaitement la ligne des tirailleurs ennemis à soixante pas de nous , avec leurs officiers achevai au milieu d'eux. Nous paraissions les tenir en échec, car ils recevaient notre feu à découvert, tandis que nous étions abrités à peu près jusqu'aux épaules, quand, je ne sais comment, j'eus une vague appréhension que les choses allaient mal. ce Nous sommes tournés! v s'écria quelqu'un; et regardant à gauche , je vis des figures sombres qui sautaient par-dessus le talus dans le chemin ; ils

ouvrirent le feu sur le flanc de nos lignes. Les vclontaires de réserve, qui avaient pris la place des gardes, devaient avoir été refoulés sur ce point, et les tirailleurs ennemis perçaient nos lignes et tournaient notre flanc gauche. Ce qui se passa à partir de ce moment, je ne puis me le rappeler : peut-être agit-on sans ordre, mais en un clin d'oeil nous nous trouvâmes loin de la route sur le plateau, à trente mètres en arrière du chemin creux. La colonne qui nous appuyait avait égalemenl opéré son mouvement de retraite. L'ennemi occupait le revers du talus, et un grand nombre de soldats, après l'avoir franchi , se formaient en bataille devant nous. IVotre gauche ne présentait plus qu'une masse confuse en retraite, faisant feu en marchant , au liasard , et poursuivie par l'avantgarde ennemie qui tentait de nous déborder. Aous restâmes ainsi quelques instants, engageant une fusillade sans péril pour les agresseurs. Notre colonel et notre major avaient probablement été tués, car personne ne nous commandait plus ; mais un officier à cheval, — je crois que ce devait être le major, — nous cria de derrière les rangs : « Allons, volontaires, en avant pour la vieille Angleterre!

A la baïonnette ! î) Et nous nous élançâmes sur les <;liasseurs en poussant des hourras formidables. Quelques-uns de ceux-ci hésitèrent et lâchèrent prise, d'autres nous attendirent de pied ferme, et pendant un moment ce fut un véritable combat corps à corps. Je sentis une vive douleur à la jambe pendant que j'enfonçais ma baïonnette' dans le corps du soldat vis-à-vis de moi. J'avoue que j'avais peur de regarder mon adversaire; cependant je ne détournai pas la tête assez vile pour ne pas voir ce malheureux au moment où il tombait; les yeux lui sortaient de la tête , et, tout excité que je fusse par le combat, ce spectacle me parut horrible. En un instant la lutte fut terminée et les Allemands refoulés jusqu'au bord du chemin creux. Eût -on poussé plus loin, je crois que nous aurions réoccupé notre ancienne position, mais nous étions trop désorganisés : il n'y avait personne pour nous dire ce qu'il fallait faire. L'ennemi profita de ce désarroi , il s'élança une seconde fois sur le talus , et ouvrit le feu. Il massait des forces à notre gauche , et tentait encore de nous déborder. La fusillade sur notre front et sur notre flanc devint tellement :gonante que nous fûmes rejetés en désordre sur la

'droite, où vinrent rejoindre les débris de notre aile gauche. Ils se mêlèrent avec nous, et augmentèrent encore, si c'est possible, la confusion qui régnait dans nos rangs. Le soleil disparaissait à l'horizon : il faisait déjà nuit. Nos réserves , en position en arrière du champ de bataille, nous voyant venir, nous prirent d'abord pour Tennemi, et leurs premières lignes nous saluèrent de plusieurs décharges. Nos camarades poussèrent des cris pour se faire reconnaître, et en un instant le verrsant de la colline offrit une scène indescriptible^ régiments et bataillons confondus se mêlaient dans lin tumulte inextricable. Quelques-uns d'entre nous se tournèrent vers l'ennemi pour brûler leurs «<lernières cartouches; mais l'obscurité gênait la précision du tir de l'ennemi , heureusement pour nous du reste, car les Allemands avaient réussi à mettre leurs pièces en batterie sur le revers du •chemin creux et tiraient à bout portant dans les masses. Dans notre déroute, nous avions entraîné un régiment de ligne qui venait d'arriver sur le terrain; le colonel et quelques officiers d'étatmajor essayèrent en vain de se frayer un passage. Leur voix dominait le fracas de la canonnade et

les bruits de la déroute; ils nous suppliaient de leur laisser le chemin libre. A la fin, un officier d'état-major à cheval réussit à se frayer un passage, suivi de trois compagnies formées en sections. On lisait sur la figure de ces hommes Ténergique résolution de vaincre ou de mourir. Quand le bataillon nous eut dépassés , il parut atteindre la colline et descendre vers le chemin creux. J'ai aussi un vague souvenir d'avoir vu, avant de quitter le terrain, les gardes à cheval passer au trot devant nous, se dirigeant vers la ville ; c'était sans doute un effort suprême pour sauver la journée avant d'abandonner le champ de bataille. Dans la confusion, séparé du régiment par la masse des fuyards, notre adjudant essaya vainement de réunir quelques x^olontaires sur la crête de la colline , mais il fut encore entraîné, lui et ses hommes, au milieu d'une cohue de miliciens, de volontaires et de fourgons abandonnés. Nous fûmes emportés dans cette fuite précipitée , et ne nous arrêtâmes qu'à plus d'un mille du champ de bataille.

Là, dans un espace découvert, l'intrépide adjudant put reformer les restes de nos compagnies. Après nous avoir dit de faire halte , il partit cher-

cher des ordres, et tenta de découvrir où était le reste de notre brigade. De l'endroit où nous étions, qui formait contre-fort du plateau principal, nos yeux plongeaient à travers le crépuscule jusqu'au champ de carnage qui s'étendait à nos pieds. La canonnade continuait toujours; nous distinguions la lueur des bouches à feu des deux côtés. De temps à autre un obus perdu venait siffler et éclater près de nous , mais nous étions déjà trop loin pour entendre la fusillade. Cette halte nous permit de penser à ce qui s'était passé. A une longue journée d'attente avait succédé l'excitation de la bataille , et nous n'avions guère eu le temps d'envisager notre situation ; lorsque chaque minute était peutêtre la dernière de notre vie, nous ne songions guère à nos amis et à nos voisins; et lorsqu'un homme armé d'un fusil est là en face de vous et qu'il veut votre vie , on n'a pas le loisir de se demander quel est l'agresseur, ni si on se bat pour son pays et son foyer. Je pense que toutes les batailles une fois commencées se ressemblent, du moins quant aux sentiments qui animent les combattants. Mais maintenant nous avions le temps de réfléchir, et sans toutefois deviner jusqu'à quel

point la journée nous avait été funeste, une vague inquiétude s'emparait de nos âmes. Nous commencions à entrevoir ce que la perte de cette bataille pouvait amener de conséquences désastreuses pour notre chère patrie. Puis nous ignorions quels étaient ceux de nos camarades qui étaient morts ou blessés. La réaction succédant à l'excitation et à la fatigue, je m'aperçus pour la première fois qu'outre le coup de baïonnette que j'avais reçu à la jambe , une balle m'avait traversé le bras gauche un peu au-dessous de l'épaule, mais sans toucher l'os. Je me rappelai effectivement avoir senti comme une commotion au moment où nous quittions la route, et je ne sentais ma blessure qu'à l'instant même ; le sang ne coulait plus , et ma chemise était restée collée à la plaie.

Cette demi -heure nous parut un siècle; et pendant que nous stationnions sur la colline , il nous arrivait un bruit confus ; c'était le roulement des fourgons, des chariots, et le pas des hommes et des chevaux : l'armée battait en retraite. Enfin, à travers l'obscurité, nous vîmes arriver notre adjudant. L'armée devait se replier et prendre position sur les hauteurs d'Epsom, c'était

l'ordre ; nous allions la rallier et tenter de retrouver notre brigade. En route, l'officier communiqua quelques nouvelles à notre tête de colonne qu'il accompagnait à cheval : l'armée avait tenu ferme pendant quelque temps, mais à la fin l'ennemi avait rompu nos lignes , entre Guildford et nous, aussi bien que sur notre front, et, lançant des masses sur ce point, il avait |>orté le désordre de toutes parts; le premier corps d'armée, en position à Guildford, se repliait également, pour éviter d'être pris en flanc. Les troupes régulières formaient l'arrière-garde ; nous devions accélérer notre marche le plus possible, afin de laisser le chemin libre et de leur permettre d'effectuer la retraite en bon ordre le lendemain de bonne heure. Le vieux général, ce brave lord qui commandait notre corps d'armée, avait été grièvement blessé dès le commencement de l'action, et avait dû quitter le champ de bataille. La garde avait horriblement souffert. La cavalerie royale avait chargé les cuirassiers ennemis, mais s'étant engagée dans des terres labourées, elle avait été décimée à son tour. Telles étaient les nouvelles qui circulaient d'un bout à l'autre de notre

120 BATAILLE DE DORKIIVG.

colonne. Personne ne savait ce qu'étaient devenus nos blessés , et personne n'osait le demander.

Malgré notre fatigue, nous marchions toujours, et il était minuit environ quand nous arrivâmes à Leatherhead ; là nous quittâmes les champs pour regagn<er la grande route ; le désordre arriva à son comble, et nous nous frayions péniblement un passage.

Des trains passaient lentement sur le chemin qui longeait la route , transportant des blessés , ceux du moins qu'on avait pu ramasser. Il faisait jour quand nous arrivâmes à Epsom. La nuit avait été belle et claire à la suite de l'orage; un vent froid, joint à l'humidité de mes vêtements trempés, m'avait glacé jusqu'aux os. Ma jambe blessée, roidie, me faisait beaucoup souffrir; j'allais tomber de faim et d'épuisement , et mes pauvres camarades n'étaient pas mieux lotis que moi.

Nous n'avions rien mangé depuis la veille au matin , et le pain que nous avions mis en réserve était trempé par la pluie ; il ne m'en restait qu'une croûte au fond du sac. Enfin , pour comble de misère , le tabac était trop mouillé pour pouvoir fumer. Nous nous tramions dans ce piteux état,

lorsque Fadjudant nous fît faire halte dans un champ, au bord de la route ; là, nous nous jetâmes sur rherbe encore humide , épuisés de fatigue.

On fît l'appel, et cent quatre-vingts hommes seulement sur cinq cents qui étaient présents au matin de la bataille, répondirent à Tordre. Sur ce nombre, quelle était la proportion des blessés et des morts, nul ne le savait.

Cependant, dans la confusion de la lutte, beaucoup avaient dû s'égarer. Pendant que nous étions arrêtés là , nous vîmes passer dans la cohue des piétons et des voitures un fourgon de vivres de l'intendance, conduit par un homme en uniforme. ce Des vivres ! w s'écria quelqu'un de nous ; et une douzaine de volontaires s'élancèrent aussitôt et entourèrent la voiture. Le conducteur essaya de les écarter avec son fouet; mais il fut précipité de son siège, et la voiture se trouva vidée en un clin d'œil. C'étaient des boîtes de viande conservée. Nous les ouvrîmes avec nos baïonnettes. La viande était cuite, mais eût-elle été crue, nous l'eussions dévorée de même.

Un instant après, passa un général accompagné

de deux ou trois officiers d'état-major; il s'arrêta,

122 BATAILLE DE DORRING.

parla à notre adjudant, et entra dans le champ.

et Mes enfants, nous dit-il, pour le moment, vous vous joindrez à ma division ; formez les rangs et prenez la file. "

Nous nous levâmes, nous formant par petits pelotons d'une vingtaine d'hommes , et nous nous joignîmes à cette masse bigarrée. Il y avait là des régiments, des détachements, des volontaires et des miliciens isolés , des paysans qui fuyaient , les uns avec des paquets, les autres les mains vides, quelques-uns en charrette, la plupart à pied ; çà et là, des fourgons chargés d'approvisionnements et de soldats qui s'étaient hissés partout où ils avaient pu trouver place ; d'autres chariots s'étaient aussi remplis de soldats blessés. On s'arrêtait à chaque instant; tantôt c'était un cheval qui s'abattait, tantôt un essieu qui se brisait, et la voiture en s'arrêtant barrait la route à tout ce monde. Dans la ville, la confusion était plus grande encore : toutes les maisons étaient pleines de volontaires et de miliciens blessés ou écloppés et cherchant à manger ; les rues en étaient littéralement encombrées. Les officiers s'efîbrçaient bien de rétablir l'ordre, mais la tâche était au-dessus de leurs forces.

Un OU deux régiments de volontaires, qui étaient arrivés du Nord pendant la nuit, et qui attendaient des ordres , étaient rangés en bataille le long de la route , et faisaient encore assez bonne contenance. Quelques régiments, y compris le nôtre , conservaient aussi une apparence de discipline ; mais la plus grande partie de Farmée qui battait en retraite ne constituait plus qu'une immense horde sans aucune cohésion. La troupe régulière, ou plutôt ses débris, formait l'arrière-garde, afin de tenir l'ennemi en respect.

Dans une pareille cohue, quelques officiers isolés étaient réellement impuissants. Pour ajouter à la confusion, on évacuait les blessés des maisons où on les avait déposés pendant la nuit, afin d'éviter qu'ils ne tombassent entre les mains de l'ennemi ; on emportait les uns dans des charrettes, d'autres étaient portés à bras au chemin de fer. Les plaintes de ces malheureux, ainsi cahotés, nous déchiraient le cœur, quel que fût le degré d'indifférence auquel nous étions parvenus après tant de fatigues et de souffrances. Enfin, sous la direction d'un officier d'état-major posté là pour nous guider, nous quittâmes la grande route de Londres pour prendre

124 BATAILLE DE DORRING.

celle de Kingston. La foule éiait moins considérable, et nous pûmes continuer notre route assez rapidement.

L'orage avait rafraîchi l'air et avait abattu la poussière. Nous traversâmes un village où notre général avait fait ouvrir tous les cabarets et réquisitionné tout ce qui pouvait se consommer. Les régiments qui passaient faisaient halte, et chaque soldat recevait une ration de bière distribuée par compagnies. Je ne pourrais dire si on a payé les cabaretiers , mais ce qui est certain, c'est que leur bière nous fut d'un fameux secours. Il était environ une heure de l'après-midi quand nous arrivâmes en vue de Kingston. Nous étions depuis seize heures sur pied , et nous avions fait plu^ de douze milles. Un peu au sud de la station de Surbiton, s'élève une colline presque entièrement couverte de villas , excepté à son extrémité occidentale, couronnée par un bouquet d'arbres. Nous quittâmes la route pour gagner ce point, et là notre général nous fit faire halte et rangea la division en bataille , le front au sud-ouest, la droite appuyée sur la pompe à eau de la Tamise, la gauche le long du versant méridional de la colline , et dans la di-

rection de la route d'Epsom , par laquelle noîss venions d'arriver.

Nous étions presque au centre , sur un monticule, juste en face du général qui avait mis pied à terre et attaché son cheval à un arhre. La colline n'est pas très-élevée, mais elle domine tout le pays plat qui l'entoure. Etendus à terre et hrisês de lassitude , nous voyions la Tamise qui étincelait au soleil comme une bande d'argent, le palais de Hampton-Court , le pont de Kingston, l'aiguille de la vieille église s'élançant au-dessus de la brume de la ville, et les bois du parc de Richmond au fond du tableau. Cette scène rappelait à la plupart d'entre nous ces jours heureux, jours de paix, dont notre nation, par son orgueil, venait de briser le cours. Nous gardions le silence, mais nous étions en proie à un profond abattement, dû sans doute en partie à l'épuisement et à la fatigue; nous savions aussi qu'îl allait falloir livrer un nouveau combat, et nous n'avions plus confiance en nous-mêmes.

Si nous n'avions pas pu résister abrités derrière de fortes positions , si le premier choc avait suffi pour nous débander , quel espoir

pouvions -nous conserver de tenir avec plus de succès en plaine et contre un ennemi victorieux? Le désespoir s'emparait de nous; nous étions décidés à lutter jusqu'à la mort, mais nous étions pleins d'angoisse en pensant au sort de notre pays , à nos amis , et à tout ce qui nous était cher. Nous n'avions pas de nouvelles depuis que le vieux Wood nous avait rejoints : la veille , nous ignorions tout ce qui se passait à Londres , quels étaient les desseins du gouvernement, et, tout épuisés que nous étions, nous éprouvions le désir ardent de savoir ce qui se passait dans le pays.

Notre général s'attendait à trouver à Kingston des vivres et des munitions, mais rien de tout cela n'était arrivé. La plupart d'entre nous n'avaient plus une seule cartouche; aussi ordonna-t-on au régiment le plus proche de nous, qui arrivait du Nord et n'avait pris part à aucun engagement, de nous céder des munitions en quantité suffisante pour compléter vingt coups par homme; et on expédia à Kingston des hommes de corvée pour essayer de se procurer des vivres, tandis qu'un détachement de notre régiment allait réquisitionner dans les villas derrière nous. Une demi-heure

après, on revint apportant du pain et de la viande, mais le tout nous fournit un maigre repas. On nous dit que presque toutes les maisons étaient abandonnées , et que beaucoup avaient été déjà pillées.

Il était trois ou quatre heures, quand le canon se fît entendre de nouveau sur notre front. Nous voyions la fumée s'élever au-dessus des bois d'Esher et de Claremont, et bientôt après nous vîmes des troupes se déployer dans la plaine à nos pieds. C'était Tarrière-garde des troupes régulières. Elles étaient appuyéespar de Tartillerie, àlaquelle on fit gravir la colline, et qu'on mit en position sur la hauteur. Il y avait là trois batteries à moitié démontées et qui ne comptaient en tout que huit pièces : derrière elles était postée la ligne : c'était une brigade composée sans doute de quatre régiments, mais le tout ne comptait guère plus de huit ou neuf cents hommes. Notre régiment et un autre avaient reculé pour faire place aux nouveaux venus, et bientôt on nous donna l'ordre de descendre et d'occuper la station sur nos derrières à droite. Ma jambe était devenue si roide que je ne pouvais plus suivre le pas, et mon bras

128 BATAILLE DE DORTvIUG.

gauche, enflé et meurtri, était hors de service; mais tout me paraissait préférahle à l'idée de rester en arrière, et je suivis le bataillon de mon mieux, en traînant la jambe jusqu'à la station. Un peu plus loin, sur la voie, s'élevait un magasin de marchandises solidement construit en briques : c'est là que l'on posta ma compagnie, le reste de nos hommes gardaient le mur d'enceinte.

Un officier d'état-major se détacha pour placer les troupes. Nous devons, disait-il, être appuyés par des soldats de ligne, et au bout de quelques minutes ils arrivèrent en effet du côté de Guildford dans un train marchant très-lentement : c'était le dernier. Les hommes descendirent, le convoi continua sa route, et des soldats commencèrent à enlever les rails, tandis que le reste se postait dans les maisons qui bordaient la voie. Un détachement, commandé par un sergent, nous rejoignit dans la maison, avec un officier du génie et quelques sapeurs qui se mirent à créneler les murs pour faciliter notre tir; mais ils n'étaient qu'une demi-douzaine, et leur travail n'avançait guère : nous ne pouvions les aider faute d'outils.

Pendant que nous assistions à cette opération.

notre adjudant, plus actif que jamais, survint et nous fit aligner dans la cour. Les hommes de corvée étaient revenus de Kingston , et on nous donna pour notre part les provisions contenues dans une petite voiture à bras. C'était du pain, de la farine et quelques morceaux de viande. IVous n'avions ni le temps ni les moyens de faire cuire la viande ou la farine : nous dévorâmes le pain en l'arrosant de Feau d'une fontaine qui se trouvait dans la cour. J'aurais bien voulu laver mes blessures, mais je n'osais pas ôter ma tunique, de peur de ne plus pouvoir la remettre. Ce fut pendant que nous mangions notre pain que la nouvelle nous arriva d'un désastre plus grand encore que celui dont nous avions été témoins. D'où venait-il, je l'ignore, mais le bruit courait dans les rangs que Woolwich était pris. Nous savions que c'était notre unique arsenal, et tous nous comprenions la portée d'un pareil coup. Si cela était vrai, il n'y avait plus d'espoir de sauver le pays. IVous regagnâmes notre abri, en proie à cette amère pensée. Quoique ce ne fût que notre second jour de campagne , nous étions déjà des vétérans , en ce sens que le feu nous laissait insensibles et que la

mitraille et les obus, qui commençaient à pleuvoir, ne produisaient aucun effet sur nous. Sans doute nous sentions bien notre manque de discipline, nous voyions le peu de chances de succès qu'avait une troupe aussi peu exercée que la nôtre; mais nous étions tous décidés à une lutte à outrance. Notre brave adjudant communiquait son courage à tout le monde, et Fofficier d'état-major qui nous commandait était un solide gaillard qui semblait sûr de la victoire. Au moment où le feu commença, il arriva près de nous et nous dit que nous étions aussi en sûreté que dans une église, qu'il fallait chaudement recevoir l'ennemi, et que bientôt nous aurions de nouvelles provisions de cartouches. Il y avait dans le magasin des échelles et des bancs sur lesquels une partie de nos hommes montèrent pour tirer par les meurtrières du haut, tandis que les soldats de ligne et les autres, debout sur le sol, faisaient feu par la seconde rangée. Quant à moi, j'étais assis parterre; je ne pouvais plus me servir de mon fusil , et , du reste , il y avait plus d'hommes que de meurtrières. La canonnade qui s'ouvrait sur notre position venait d'assez loin , et à peine nos tirailleurs avaient-ils ouvert leur feu, qu'un

fracas formidable se fit entendre et que je fus renversé. J'avais senti une grande commotion, j'étais frappé à la tête. Je restai étourdi pendant quelques, moments et ne pus d'abord me rendre compte de ce qui s'était passé.

Un boulet ou un obus avait atteint le magasin sans percer le mur, mais le coup avait renversé les échelles et les hommes, en faisant voler en même temps les plâtras et les briques ; l'une d'elles m'avait atteint. J'étais hors de combat. Je ne pouvais pas manier mon fusil, à peine pouvais-je me tenir debout. Je résolus de regagner ma maison et de courir la chance d'y trouver encore quelqu'un. Je me relevai donc et me dirigeai en chancelant vers ma demeure. La fusillade avait commencé, et nos hommes tiraient des fenêtres des maisons, à l'abri des murs et retranchés derrière quelques wagons restés dans la gare. Dans la cour, deux pièces de campagne tiraient sans désemparer, et notre réserve était massée en arrière de la gare. Là aussi était l'officier d'état-major, à cheval, suivant le combat à l'aide de sa longue-vue. Je me souviens que j'avais encore assez de sang-froid pour comprendre que la position était désespérée. Mos

lignes, ap-puyées sur des maisons et des jardins isolés, ne pouvaient tarder à être rompues dans un endroit ou un autre, et c'en serait fait de nous. J'étais à environ un mille de ma* maison, et je réfléchissais à l'impossibilité où j'étais de me traîner si loin, quand je me souvins tout à coup que j'étais à proximité de la maison de Travers, une des premières villas entre la station de Surbiton et Kingston. A-t-il été ramené chez lui, me disais-je, comme me l'a promis son vieux et fidèle serviteur? Et sa femme est-elle toujours ici?

Aujourd'hui encore je me rappelle le sentiment de honte que j'éprouvai quand je me reprochai de ^n'avoir pas pensé une seule fois à lui , — à lui , mon meilleur ami, — depuis le moment où je l'avais emporté du champ de bataille. Mais la guerre et la souffrance rendent l'homme égoïste. En tout cas, je voulais entrer me reposer un instant et voir si je pourrais être utile à quelque chose. Le jardinet devant la maison était toujours aussi soigné et rempli de fleurs. Tous les jours, en allant à la gare., je passais devant et j'y connaissais chaque arbuste. La porte d'entrée était entr'ouverte , j'entrai, et je trouvai le petit Arthur

<lans le vestibule. Il était coquettement vêtu, comme de coutume. A le voir avec sa petite blouse bleue, son pantalon blanc et ses petits bas laissant nue sa jambe potelée, ses blonds cheveux bouclés, sa gentille figure et ses grands yeux noirs, complète image de Tidéale beauté de Fenfance ; à voir le vestibule silencieux avec les vases de fleurs à la même place, habits et chapeaux suspendus aux patères, les vieux tableaux sur les murs, tout un spectacle de paix au milieu des horreurs de la guerre : je me demandai si les scènes de carnage du dehors n'étaient pas le produit d'une hallucination et si je ne sortais pas d'un cauchemar.

Mais les grondements du canon qui faisaient trembler la maison, le sifflement des balles, me ramenèrent bien vite à la réalité des choses. L'enfant paraissait inconscient de ce qui se passait autour de lui; il montait l'escalier, sautant à chaque marche et se tenant à la rampe comme je l'avais vu faire si souvent. Il se retourna en m 'entendant entrer. Alon apparition l'épouvanta, et il y avait de quoi. J'entrai chancelant dans le vestibule, la figure et les vêtements couverts de sang et de boue. Je dus lui faire peur, car il poussa un

cri et se précipita vers l'escalier qui conduisait au sous-sol. Cependant il s'arrêta en reconnaissant ma voix, et quand il m'entendit lui dire de i^enir embrasser son parrain, il approcha timidement de moi. Papa avait été à la bataille, disait-il, et était bien malade; maman était auprès de papa; Wood était sorti, Lucie était à la cave et l'y avait emmené , mais il avait voulu aller avec sa maman. Je lui dis de m'attendre, que bientôt je l'appellerais; je montai l'escalier et j'ouvris la porte de la chambre à coucher. Mon pauvre ami était là sur son lit, la tête appuyée sur l'épaule de sa femme assise auprès de lui. Il respirait péniblement; la pâleur de sa figure, ses yeux fermés , ses bras pendants, l'écume qui couvrait ses lèvres et que sa femme essuyait à chaque instant, tout annonçait sa fin prochaine. Le vieux serviteur avait fait son dei/oir, il avait ramené son maître dans sa maison pour y mourir dans les bras de sa femme. Quant à elle, elle était trop occupée de sa tâche pour s'apercevoir de ma présence; et dans la pensée de mettre l'enfant dans un lieu moins exposé, je refermai doucement la porte et descendis pour conduire le petit dans le sous-sol oîi sa bonne s'était réfugiée.

Il était trop tard, hélas ! Le pauvre enfant gisait au pied de l'escalier la face contre terre, ses petits bras étendus , ses cheveux blonds baignés dans une mare de sang. Au milieu des mille éclats de la bataille, je n'avais pas entendu l'explosion. Un éclat d'obus était entré par la porte ouverte du vestibule et avait fracassé le crâne de l'enfant. La mort avait dû être instantanée. J'essayai de soulever le petit corps avec le bras qui me restait ; mais ce léger fardeau était encore trop lourd pour moi , et en me penchant sur lui , je m'évanouis.

Quand je repris mes sens, il faisait nuit close, et pendant quelque temps je ne pus me rappeler où j'étais: je restai étourdi sans pouvoir remuer. Peu à peu je reconnus que j'étais couché sur le tapis d'une chambre. Le bruit de la bataille avait cessé, mais il me semblait entendre des voix confuses tout près de moi. Enfin, je me relevai, et parvins à me remettre debout.

Un tel effort me fit cruellement souffrir; mes blessures s'étaient enflammées, et mes vêtements, en collant sur la chair vive, redoublaientma souffrance. Je me traînai jusqu'à la porte, que j'ouvris, et je compris où j'étais, car la douleur m'avait rendu

136 BATAILLE DE DORKIIVG.

Fiisage (îe mes sens. Je reconnus le petit cabinet de travail de Travers ; le gaz n'était pas allumé, et la porte du salon était fermée ; mais, par la porte entre-bàillée de la salle à manger, la lumière d'une bougie éclairait faiblement le vestibule , où dormaient une demi-douzaine de soldats. La salle à manger était remplie. La table était couverte d'assiettes, de verres et de bouteilles. La plupart des Allemands dormaient sur les chaises ou par terre ; quelques-uns fumaient des cigares , et d'autres , casque en tête, achevaient leur souper, faisant, entre deux bouchées, quelque remarque dans leur langue.

« Ah ! ce sont de braves soldats , ces volontaires anglais, disait une brute aux larges épaules, qui engouffrait un énorme morceau de bœuf à l'aide d'une fourchette d'argent , instrument dont il avait l'air de ne pas bien connaître l'usage.

— Oui , oui , répliqua un camarade en se dandinant sur sa chaise, les bottes sales levées sur la nappe et un des meilleurs cigares du pauvre Travers à la bouche. Et ils savent si bien courir î

— Oui, mais, reprenait le premier, ils ne courent pas encore si bien que les mohlots français.

— Certainement, grogna un gros lourdaud couché par terre, la tête appuyée sur son coude et lançant une bouffée de fumée, mais ce sont de fiers tireurs.

— Tu as raison, si les gredins savaient aussi bien manœuvrer qu'ils savent tirer, nous ne serions pas

— C'est vrai , c'est l'exercice qui fait le bon soldat. ))

Je ne m'arrêtai pas davantage pour entendre de nouvelles critiques sur les défauts de nos malheureux volontaires, car un bruit dans l'escalier avait attiré mon attention.

Madame Travers était sur le palier. Je montai rapidement l'escalier pour la rejoindre. Parmi les souvenirs ineffaçables de ces jours néfastes , nul n'est mieux fixé dans ma mémoire. Je vois encore cette pauvre veuve qui , en un instant, venait de perdre et sonmari et son unique enfant. Apparaissant ainsi , vêtue d'une robe blanche, elle semblait un fantôme qui sortait de cette chambre mortuaire. Sa figure blême, éclairée par la lueur vacillante de la bougie , contrastait avec ses cheveux noirs qui tombaient en désordre sur ses épaules. Sa beauté

resplendissait encore sur ses traits décolorés par la

fatigue et la douleur. Elle était calme et ne versait pas une larme, quoiqu'on pût voir, au tremblement de ses lèvres, Teffort suprême qu'elle faisait pour les réprimer.

a Mon cher ami , me dit-elle en me serrant la main, je venais vous chercher ; pardonnez à mon égoïsnie de vous avoir négligé si longtemps , mais wous comprenez..., fit-elle en regardant la porte.

— Et où est ?

— Mon fils, reprit-elle, devançant ma question. Je l'ai posé près de son père. Mais maintenant il faut panser vos blessures. Que vous êtes pâle et défait ! Restez là un moment. » Et, descendant à la salle à manger, elle revint avec un peu de vin que je bus avec plaisir ; puis, me faisant asseoir sur les marches de l'escalier, elle apporta de l'eau et du linge ; après avoir coupé les manches de mon habit, elle lava et banda avec soin mes plaies. C'est moi qui me sentais alors égoïste d'accroître ainsi ses tourments ; mais en réalité j'étais trop épuisé pour avoir encore une volonté, et j'avais trop besoin des secours qu'elle me forçait d'accepter.

Le pansement de mes blessures me causa un soulagement indescriptible. Tout en me prodiguant

IjV'VASION des prussiens en ANGLETERRE. 139

ses soins, elle me donnait, par des phrases entrecoupées, l'explication de ce qui s'était passé. Chaque chambre de la maison, à l'exception de la sienne et du petit cabinet où le vieux Wood l'avait aidée à me porter, était remplie de soldats. Wood avait été réquisitionné pour travailler aux réparations du chemin de fer ; Lucie , dans sa frayeur, s'était enfuie ; mais la cuisinière, restée à son poste, avait servi le souper et mis la cave à la disposition des Allemands : elle ne comprenait pas ce qu'ils disaient ; mais s'ils étaient rudes et brusques , ils n'étaient pas grossiers envers les femmes.

« Allez, maintenant, dit madame Travers quand mes blessures furent pansées, allez chez vous, car votre présence sera sans doute nécessaire. Pour moi , je désire seulement qu'on me permette de passer la nuit ici, dit-elle en jetant les yeux sur la chambre où gisaient les corps de son mari et de son fils; j'espère que je ne serai pas troublée. »

Je sentis que son conseil était bon ; je ne pouvais, en effet, lui donner aucune protection. J'étais trop inquiet de savoir ce qu'étaient devenues ma mère malade et ma sœur ; et puis il y avait des arrangements à prendre pour l'enterrement. Je

140 BATAILLE DE DOIIKING.

partis donc en me traînant. Nous manquâmes de paroles pour nous exprimer notre mutuelle reconnaissance. Notre immense douleur, d'ailleurs, ne laissait guère de place aux marques extérieures de sympathie ou de gratitude.

Sur la route que bordait la maison , se faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux ; des files nombreuses de charrettes se succédaient, dont les conducteurs, venant de Sussex et de Surrey^ avaient été évidemment réquisitionnés ; elles étaient escortées par des soldats. Comme il n'y avait plus de gaz , la route dans la direction de Kingston était éclairée de distance en distance par des torches que tenaient des individus réquisitionnés aussi à cet effet, et dont quelques-uns habitaient les villages voisins. Parmi ces porte-torches improvisés, je reconnus un vieillard avec qui j'avais souvent voyagé en chemin de fer. C'était , je crois , un commis principal dans une administration publique : vieillard à l'air doux, ordinairement cravaté haut, selon la mode d'autrefois. Tout accablé que j'étais par les événements, je ne pus m'empêcher de sourire de l'aspect singulier que présentait le pauvre homme, avec sa mine solennelle et sa haute cravate

blanche, la torche à la main, devant la porte de sa propre maison , pour éclairer la marche de nos vainqueurs. Mais un objet plus sérieux attira bientôt mon attention : une escouade ennemie , commandée par un caporal, emmenait deux volontaires anglais, les mains liées derrière le dos. Ils me jetèrent un regard suppliant, et, m'avançant vers le peloton, j'eus l'audace de demander au caporal de quoi il s'agissait ; je m'aventurai même à lui poser la main sur le bras.

(c — Au large , coquin ! s'écria le butor levant son fusil comme pour m'assommer ; faudrait-il maintenant épargner les prisonniers qui tirent sur nous en traîtres? " ajouta-t-il en mauvais anglais. Les pauvres diables auraient été en effet fusillés si je n'avais intercédé en leur faveur auprès d'un officier qui passait par là. « Capitaine ! m'écriaije aussi haut que je le pus, est-ce là votre manière d'agir? laisser fusiller, sans jugement, des prisonniers désarmés? « L'officier auquel je faisais appel arrêta les soldats et s'enquit de ce qui se passait. Ma connaissance des langues étrangères me fut alors bien utile, car les prisonniers, ouvriers des fabriques du \Wd , n'auraient naturellement

jamais pu se faire comprendre, et ils ignoraient d'ailleurs le délit qu'on leur reprochait. Je traduisis donc leurs explications : Dans un mouvement de retraite , ils avaient été laissés en arrière dans une grange, à Ditton , et comme ils sortaient de leur cachette, le fusil à la main , ils tombèrent dans un parti ennemi ; on crut qu'ils venaient de tirer, et c'est un miracle s'ils ne furent pas fusillés sur place.

Le capitaine écouta froidement mon récit, mais il ordonna au peloton de relâcher les deux captifs, qui se sauvèrent à la hâte par un chemin de traverse. Le capitaine était un bel homme à l'air martial, mais rien ne pouvait égaler l'insolence de ses manières, insolence d'autant plus remarquable qu'elle semblait naturelle et provenir d'un incommensurable sentiment de supériorité. Entre un pauvre volontaire boiteux et un capitaine de l'armée victorieuse, il y avait à ses yeux un abîme. Ces d^ux hommes eussent-ils été des chiens, il est évident qu'on n'aurait pas décidé de leur sort avec plus de dédain. On les laissa partir uniquement parce qu'ils ne valaient pas la peine d'être gardés prisonniers, et peut-être parce que tuer sans raison

un être vivant répugnait au sentiment de justice du capitaine . Mais à quoi bon s'étendre sur cette insulte ? Tout homme à cette époque n'a-t-il pas été témoin de vexations et d'humiliations sans nombre? Il en était de même partout- Dès notre entrée en campagne , l'ennemi avait compris notre faiblesse et riait de nos efforts. Notre poignée de soldats réguliers avait été sacrifiée presque jusqu'au dernier homme dans une lutte inégale. Nos volontaires et notre milice, commandés par des officiers ignorant leur métier, sans munitions, sans équipement, sans état-major, mourant de faim au milieu de l'abondance , étaient bientôt devenus une masse confuse combattant çà et là avec le courage du désespoir, mais dont, comme armée, la discipline des envahisseurs n'avait eu que trop facilement raison. Heureux ceux dont les os blanchirent les plaines de Surrey! au moins ils avaient échappé aux hontes que nous avons dû subir. Vous-mêmes, qui n'avez jamais su ce que c'est que de vivre sous le bon plaisir du vainqueur, le rouge vous monte au front en m'entendant parler de ces temps néfastes; jugez donc de ce qu'ont souffert ceux qui , comme votre aïeul, avaient été citoyens

de la nation la plus fîère de la terre , qui n'avait jamais connu la honte ou la défaite , qui se vantait que le soleil ne se couchait jamais sur son territoire !

Nous avions entendu parler de générosité dans la guerre ; nous n'en avons trouvé aucune chez Tenvahisseur. Nous avions déclaré la guerre : nous devions en subir les conséquences. Londres et notre unique arsenal pris, nous étions à la merci du vainqueur, et il nous foula aux pieds sans miséricorde.

Ai-je besoin de vous dire le reste? L'indemnité de guerre énorme que nous dûmes payer, les lourds impôts qu'il fallut décréter pour y faire face, la brutale franchise avec laquelle on nous déclara que nous devions faire place à une nouvelle puissance maritime, et être mis hors d'état de prendre notre revanche; les troupes victorieuses nourries par les habitants ; leur joug rendu encore plus odieux par la méthode et le semblant de légalité apportés à leurs exactions; mieux eût valu nous laisser piller brutalement par la soldatesque que par nos propres magistrats devenus les instruments de leurs extorsions. Encore aujourd'hui, j'ai

peine à comprendre comment nous avons pu survivre à ces humiliations de chaque jour.

Et que nous avait-on laissé pour vivre? Dépouillés de nos colonies : le Canada et les Antilles échues en partage à l'Amérique ;. l'Australie forcée de se séparer de la métropole; l'Inde perdue cà jamais, après que nos nationaux, isolés de tout secours, eurent été exterminés en combattant pour nous conserver ce pays; Malte et Gibraltar cédés à la nouvelle reine des mers; l'Irlande indépendante, et perpétuellement vouée à la révolution et à l'anarchie. Quand je pense à la situation de mon pays aujourd'hui, à son commerce ruiné, ses ateliers fermés, ses ports vides, en proie au paupérisme et à la décadence; quand je vois tout cela, et que je me souviens de ce qu'était la Grande- Bretagne au temps de ma jeunesse, je me demande si réellement il me reste encore de l'honneur et du patriotisme, puisque je puis voir tout cela et vivre !

Il n'en fut pas de même pour la France. Il est irai qu'on y dévora aussi le pain amer de la servitude sous le joug du vainqueur! Sa chute fut aussi soudaine et violente que la nôtre , mais la guerre

ne put lui enlever son sol fertile ; elle n'avait pas de colonies à perdre; ses vastes plaines, qui constituaient sa richesse, lui restèrent, et elle se releva de son abaissement. Mais quant à nous , jamais on ne put faire reconnaître à nos hommes d'Etat que notre prospérité n'était que factice , qu'elle reposait uniquement sur notre négoce avec l'étranger et le crédit financier, que le courant du commerce une fois détourné de nos ports n'y reviendrait plus, et que notre crédit une fois ébranlé ne se rétablirait jamais. A entendre parler les hommes de cette époque , on aurait cru que la Providence avait décrété que notre goiivernement emprunterait toujours à 3 p. 100, et que le commerce affluerait toujours chez nous parce que nous habitions une petite île brumeuse au milieu d'une mer toujours agitée.

Us ne pouvaient pas comprendre que les richesses entassées de tous côtés ne provenaient pas de notre pays, mais bien de l'Inde, de la Chine et des autres parties du monde; que les personnes qui accumulaient de l'argent en achetant et vendant les produits naturels de la terre, pourraient un jour émigrer dans un autre pays en y emportant

leurs trésors. On ne voulait pas croire que notre houille et notre fer finiraient par s'épuiser ou qu'ils deviendraient aussi chers qu'aux Etats-Unis, que dès lors nos mines ne vaudraient plus la peine d'être exploitées, et que, par conséquent, nous devrions conserver notre prospérité artificielle comme centre du commerce du monde, en développant nos moyens de défense et en créant une puissance militaire pour inspirer la crainte et le respect. Nous croyions vivre dans une période commerciale dont la durée serait éternelle. Ce qui vient ajouter à l'amertume de ces réflexions , c'est la pensée que nous pouvions éviter tous ces malheurs , que nous nous sommes attirés par notre légèreté et notre imprévoyance.

Au delà du détroit se dressait en lettres sanglantes l'avertissement suprême, le Mane thecel phares f mais nous ne voulûmes pas le lire. Les conseils des hommes sensés furent repoussés, ils étaient dominés par la voix de la multitude ignorante. Le pouvoir passait alors des mains de la classe qui avait été habituée à gouverner et à surmonter les crises politiques, et qui avait su franchir tous les pas difficiles en conservant intact

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l'honneur national, aux mains des classes inférieures, sans éducation, et ignorantes des droits politiques : nous devenions désormais le jouet des démagogues. Le petit nombre des hommes sages et prudents étaient dénoncés comme des alarmistes , des aristocrates , cherchant à grandir leur position en prodiguant les deniers publics à des armements exagérés. Les riches étaient des oisifs et des amis du luxe ; les pauvres marchandaient l'argent nécessaire à la défense. La politique, en un mot, consistait à acheter les votes des radicaux. Ceux qui auraient dû diriger la nation , s'avilissaient jusqu'au point de flatter l'égoïsme du moment; ils enchérissaient sur la clameur populaire, dénonçant comme ennemis de la liberté ceux qui voulaient assurer la défense du pays en appelant sous les armes tous les hommes valides.

En vérité , la nation était mûre pour la chute ; mais quand je pense qu'il eût suffi de si peu de fermeté et d'abnégation, de courage et de prévoyance politique pour détourner le désastre , je ne puis que reconnaître que notre châtiment était pleinement mérité. Une nation trop égoïste pour

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défendre son indépendance est indigne de la conserver.

Pour vous, mes petits-fils, qui allez chercher de nouveaux foyers dans une terre plus prospère , n'oubliez jamais cette amère leçon, une fois attachés à votre patrie d'adoption. Quant à moi , je suis trop vieux pour commencer une nouvelle existence dans un pays étranger; et quoique ma vie ait été une vie de souffrances et de misère, j'attendrai dans la solitude le moment, qui ne saurait tarder à venir, où l'on confiera mes ossements au sol du pays que j'ai tant aimé, et au bonheur et à la gloire duquel j'ai trop longtemps survécu.

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