CAUSE ÉLOIGNÉE
La France a toujours été habitée par des hommes libres ou par des hommes qui aspiraient à la liberté. Les Gaulois nos ancêtres , étaient sans contredit les hommes les plus libres du monde. Ils jouissaient en paix de leur liberté , et cette jouissance était si paisible , qu'ils ne devinrent guerriers qu'alors que les Romains vinrent troubler cette jouissance -, et ce fut le besoin de défendre et de conserver cette liberté , le premier de tous les biens, qui leur mit les armes à la main. Brennus conquit Rome, mais il ne sut pas profiter de sa victoire. Il se contenta d'une forte rançon , tandis qu'il devait détruire de fond en comble le siège ennemi de la liberté de tous les peuples. Pour mieux dire , il devait détruire le peuple-roi. C'était le seul moyen qu'il eût de conserver la sienne , et ce moyen était dans ses mains.
Les Romains , qui avaient le courage militaire joint à la patience , qui attend , avaient enregistré dans leurs archives les victoires de Brennus , et méditaient depuis long-temps la conquête des Gaules et les moyens d'effacer l'humiliation que Brennus leur avait fait subir -, humiliation qui eût été éternelle si Brennus avait mieux su profiter de sa victoire. Rome confia sa vengeance à César, et , malgré le courage le plus soutenu , les Gaulois furent vaincus , perdirent leur liberté , et devinrent sous différentes dénominations, sujets du peuple romain.
L'extension des conquêtes et la corruption qui en découle
effacèrent la puissance romaine. Les Gaules furent bien délivrées de son joug, mais ce fut pour retomber sous la domination des barbares du Nord : d'où le bas-empire et la féodalité. Je ne m'occuperai pas ici de ces époques désastreuses où nos ancêtres furent réduits par la force matérielle au degré d'avilissement le plus fort que l'espèce humaine ait jamais supporté. Le sol et les hommes qui l'habitaient furent partagés comme des troupeaux, et devinrent la propriété des vainqueurs.
Cependant l'esprit de liberté ne se perdit jamais chez les Gaulois , ni sous la première , ni sous la seconde , ni sous la troisième race de nos rois. De là ces guerres perpétuelles qui ont désolé la France presque sans interruption depuis seize siècles, et dans lesquelles la liberté a presque toujours succombé, mais où elle obtint enfin, pendant le dix-huitième siècle, des succès plus ou moins décisifs, couronnés définitivement par la bataille dont je m'occupe.
Pendant cette longue série de crimes , de forfaits el de malheurs qui constituent l'histoire de France , au moins pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes , la France , de loin en loin, n'en produisit pas moins des hommes illustres et de grands hommes dans tous les genres de gloire. L'histoire a recueilli leurs grandes et belles actions -, l'histoire en a fait un faisceau compacte, et ce faisceau a servi de base à la renaissance de tous les genres de gloire. C'est ainsi que Bayard, ce chevalier sans peur et sans reproche , à qui son père avait fait prêter sur l'autel du foyer domestique, alors que cet illustre chevalier était encore enfant, serment que, quoiqu'il pût arriver, quelle que fut la position où il pût se trouver, il ne porterait jamais les armes contre sa patrie. Ce serment de l'enfance , Bayard l'a tenu , et le chevalier sans peur et sans reproche avait pris pour devise : Fais ce que dois : advienne que pourra. Et c'est ainsi qu'il enseigna aux Français l'amour et le dévouement à la
patrie , et il mourut sur le champ de bataille de Ceiïzolles pour accomplir son serment , en combattant le connétable de Bourbon qui avait déserté la cause de son pays , trahi ses sermens en acceptant le commandement de l'armée étrangère contre la France.
Dans les sciences , et à peu près à la même époque , Descartes importait en France la belle philosophie grecque , ou autrement la philosophie de la liberté. Ces écrits immortels firent renaître l'amour des sciences et celui de la liberté. Descartes eut de nombreux imitateurs. Il forma une nombreuse école dont les efforts de l'ignorance n'ont fait qu'accroître l'étendue et la puissance. Attaquée de toutes parts, sous toutes les formes et par tous les sophismes que le sophisme seul peut inventer, cette école est restée debout-, seulement elle s'est cachée sous d'autres noms, sous d'autres dénominations; et sous ces autres noms , et sous ces autres dénominations , c'est encore aujourd'hui la philosophie de Descartes qui gouverne le monde *.
A mesure que le faisceau des lumières de toute espèce s'est agrandi , celui de l'ignorance et de l'esclavage s'est aminci dans le rapport inverse, et les lumières répandues dans le dixhuitième siècle ont réduit à rien ce dernier faisceau : de là la révolution française. Je vais en examiner les conséquences.