‹ Bataille de Paris, en juillet 1830Chapitre 5 sur 8 · IO BATAILLE · texte numérisé non relu

IO BATAILLE

dynastie tombée d'un trône n'y remonte jamais durablement. L'histoire nous fournit à chaque page la démonstration de cette vérité. Je l'ai moi-même révélée au roi Charles X, à ses ministres et aux deux chambres dans une pétition que je leur adressai en 1826 '. Je disais aux chambres, au roi et à ses ministres :

(( Je touche ici, messieurs , je le sais, une corde qui vibre » dans tous les cœurs français , qui vibre dans les vôtres , que » vos fonctions législatives appellent , par la sagesse des lois , » à préserver la France de ces tempêtes politiques qui semblent » innées dans nos climats. Si malheureusement pour la France » de telles tempêtes apparaissaient sur notre horison , vous ne » pourriez, et le roi ne pourrait s'en plaindre qu'à votre w imprévoyance ou à votre défaut d'observation malgré les » avertissemens qui vous sont donnés de toutes parts-, car » l'opinion, qui est la reine du inonde , transsude par tous » les pores. -^

« Nobles pairs , honorables députés , on ne corrige point » par des lois temporaires , qui ne sont que des coups d'état , )> les mœurs profondes d'une nation brave , spirituelle , sen- » sible et généreuse 5 encore moins par des destitutions arbi- » traires : au contraire , chacune de ces destitutions , chacun » de ces coups d'état, deviennent à l'instant même dans l'opi- » nion une arme terrible contre tous ceux qui commettent » ces actes arbitraires , ou qui, pouvant les réprimer, ne les » répriment point.

» Messieurs , le langage que je vous tiens , est celui d'un )> sujet fidèle du roi. Je le tiens , parce que la marche actuelle

1 Cette pétition a été imprimée chez G. Tastu, rue de Vaugirard, n. 36, et »e troure chez Ambroise Dupont et Roret, libraires, quai des Augustins, n. 37. On ne peut pas trop bien indiquer l'adresse des bons livres. ( Note de V éditeur.)

DE PAlUS. T I

)> des affaires compromet le sort de la dynastie , et que la )> France , qui marche avec tant de hauteur à la tète de la » civilisation du monde , n'a certes pas besoin de nouvelles » convulsions politiques.

« Nobles pairs , honorables députés , je n'ai pas besoin de )) vous rappeler l'histoire des différens peuples : vous la con- » naissez. Lorsque Tarquin tomba du trône de Romulus^ » quoique allié avec Porsenna , il ne put y remonter. Relisez \i l'histoire romaine. Presque sous nos yeux , les Stuart, tombés » du trône d'Angleterre , n'ont pu y remonter durablement , » quoique alliés avec la France sous Louis XIV. Notre histoire » même nous présente des phénomènes semblables. A la chute » des Mérovingiens, le dernier rejeton de cette famille re- » monta , il est vrai , sur le trône de ses pères , mais ce ne fut » qu'instantanément : Charlemagne, fils de l'usurpateur du )> trône des Mérovingiens , les en chassa pour toujours.

» A la chute du trône des Carlovingiens , Robert -le-Fort et » Robert-le-Grand , grand-père et père de Hugues Capet , )) occupèrent le trône successivement avec les derniers des- » cendans de Charlemagne ; mais enfin , Hugues Capet dé- » trôna la dynastie de Charlemagne.

» De pareils phénomènes pourraient-ils se présenter de nos

» jours ?

» Messieurs, tout ce qu'il est dans mon pouvoir de faire en y ces circonstances si graves, c'est de vous inviter à y bien )> réfléchir. Je me fais un devoir d'autant plus sacré de vous » faire cette invitation , que M. le président du conseil des » ministres m'a appris, dans la séance du 18 mars courant, » que tout ce que je pourrais vous dire , était la même chose » que si je le disais au roi lui-même.

» Quoi que l'on en puisse dire , messieurs , la chute des » dynasties a une cause : cette cause est que les dynasties ces-

» sent avec le temps d'être en harmonie avec les mœurs pu- » bliques -, et la même cause qui les a fait décheoir , fait qu'elles » ne peuvent , le plus communément , remonter durablement » sur le trône -, car ces dynasties , isolées dans leur cour , ne » peuvent ni observer ni connaître les mœurs toutes différentes » des peuples.

» Nobles pairs , honorables députés , vous qui êtes les pre- )> miers conseillers du roi : je vous le demande en ma qualité » de militaire et de Français ! Est-ce là le sort que vous desti- » nez à la dynastie des Bourbons ? Portez donc , et hâtez-vous » de porter la vérité jusqu'au trône ; car en politique la vérité » c'est l'opinion.

)> On ne trompe pas, messieurs, une nation comme la » nation française avec des sophismes tels que sont ceux de )> MM. Peyronnet et Malleville.

)> Le projet de loi sur le droit d'ainesse a ulcéré tous les » cœurs ; il tend à bouleverser l'état.

» Mais ce qui tend surtout à le bouleverser , car tout se lie )> dans un système , c'est l'arbitraire dans l'administration de » la guerre 5 c'est l'arbitraire que réclame M. le président du » conseil des ministres, comme une prérogative de la cou- » ronne f. »

Je disais encore au roi , aux ministres et aux chambres : « Mais, dira M. de Villèle, le roi est le chef de l'armée. Sans » doute! qui le conteste donc en France ? personne, messieurs : » l'armée lui doit obéissance et respect , et ces devoirs l'armée » les remplit. Si elle pouvait jamais les méconnaître , et je prie )) Dieu de nous en préserver, ce ne pourrait être que la con- » séquence nécessaire et forcée des argumentations insensées , » des véritables aberrations; je dis plus, messieurs, des véri- )> tables folies de Villèle et de ses commis.

» Nobles pairs, honorables députés, ce ne sera jamais ni

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» M. de Villèle, ni un commandeur de nègres de l'ile Bour- » bon , qui pourra avilir à son gré l'honneur militaire fran- » çais; ce ne sera jamais M. de \ ilLèle qui pourra substituer » impunément sa volonté propre à la volonté sacrée de nos » lois '. )>

Eh bien ! personne ne niera que j'avais donné à temps l'avertissement. J'avais eu soin de transmettre au roi . au dauphin , et à chacun des ministres la pétition dont je donne ici deux extraits ; je l'avais fait distribuer avec profusion dans les deux chambres; je l'avais mise en vente chez les libraires; je l'avais fait annoncer dans tous les journaux-, mais telle était la cécité du gouvernement , que personne ne m'a compris : ce qui justifie cette vérité émise par saint Augustin : Ceux-là que Dieu veut perdre , il les rend foux >.

Ma prédiction est accomplie 3 : que la dvnastie des Bourbons ne s'en prenne qu'à elieî Aujoud'hui je dis qu'elle a bien mérité son sort.

H lui était si facile de gouverner la France en paix : elle n'avait rien autre chose à faire que de nous laisser jouir tranquillement de tous les avantages que la nature nous a distribués avec profusion : elle n'avait qu à imiter le grand et bel exemple du chef de sa dynastie ,

« Du seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. »

de Henri IV enfin. Ce furent les protestans qui le portèrent sur le trône ; mais aussitôt qu il l'occupa il ne délaissa pas ses vieux amis; il partageait avec eux ce qu'il pouvait voler à Sully, son ministre des finances : il leur en faisait la distribution en cachette ; leur recommandait de n'en rien dire à per-

1 Extrait de la pétition de M. le lieutenant-général Àllix à MM. les membres de la chambre des pairs et de la chambre des députés , en 1826. a Quos Deus vult perdere , insanos facit. (St. Augustin.) 3 Consummatum est.

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sonne, et surtout à ses ministres; il n'en admit aucun dans ses conseils, à l'exception de Sully, mais Sully était fait pour faire exception partout. Pourquoi donc la branche aînée des Bourbons n'a-t-elle pas eu une si haute politique ? La raison d'état lui commandait de l'avoir -, c'était pour cette branche royale une nécessité, car l'émigration était odieuse en France. L'émigration a fait couler le sang de six millions de Français , que la guerre nous a coûté , et c'est précisément et malgré cet odieux, que la restauration a confié à l'émigration toute entière, et tous les pouvoirs du gouvernement et tous les trésors de la France.

En outre , la restauration des Bourbons s'est entourée de tout ce que la France déteste le plus , de l'hypocrisie jésuitique; et par cette hypocrisie elle a couvert autant qu'elle Fa pu toute la France d'un vaste filet de ténèbres -, mais la France s'en est aperçu à temps et depuis long-temps. C'était donc pour elle un besoin de briser ce filet : c'est ce qu'elle a fait par la bataille de Paris.

Cette bataille , qui avait pour général en chef l'intelligence publique toute seule fera l'admiration de la postérité la plus reculée. Quanta présent, je dois me renfermer dans l'ordre méthodique que la matière m'impose, et je continue de développer la cause immédiate de cette bataille.

Depuis quarante ans l'émigration conspirait contre la liberté française. L'émigration crut que son triomphe était assuré par les événemens de 1 8 1 4 et 1 8 1 5 , et quoique ce ne fût pas elle qui eût vaincu la France, quoique ce fût toute l'Europe armée par ses intrigues qui eût replacé les Bourbons sur le trône , l'émigration profita des malheurs de nos campagnes de i8i2 , i8i3, i8i4 et i8i5 , pour abuser d'un triomphe qui ne lui appartenait point-, 'et il lui aurait appartenu que la sagesse lui prescrivait de ne point en abuser.

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Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. »

La Fontaike.

L'émigration ne s'est pas souvenue que la France l'avait amnistiée de ses crimes } elle ne s'est pas souvenue qu'elle l'avait amnistiée de la guerre civile de la Vendée et de la guerre des chouans.

Je viens dédire que l'émigration avait constamment conspiré contre la liberté française depuis quarante ans. D'abord il n'est pas douteux qu'elle conspirait lorsqu'elle était sur le sol étranger -, il l'est peut-être encore moins qu'elle a conspiré constamment depuis seize ans , je veux dire depuis la première restauration -, et les preuves de cette conspiration se trouvent dans tous les actes qui sont émanés depuis seize ans du gouvernement des Bourbons.

Le premier acte important de ce gouvernement fut de tenter, en interprêtant jésuitiquement , dès 1814, l'article de la charte sur la liberté de la presse 5 liberté , garantie de toutes les autres , d'anéantir cette liberté.

Cette première tentative échoua par le patriotisme de la chambre des députés d'alors 5 mais cette tentative s'est renouvelée depuis lors , toujours avec aussi peu de succès , malgré tous les efforts de l'émigration qui a mis le jésuitisme dans nos lois 5 et cette hypocrisie n'ayant pu réussir, l'a forcée à sa dernière ressource : de là les dernières ordonnances du ^5 juillet i83o, et de là la chute irrévocable des Bourbons.

Il n'entre pas dans mon sujet de donner ici en détail tous les actes qui ont produit ce grand événement. Ils sont d'ailleurs connus de tout le monde. J'ai dû me borner à les indiquer, afin que mes lecteurs comprissent mieux les résultats quils ont produits.

Il existait , depuis la restauration , en France , dans tous les

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esprits, une conviction profonde que tous les actes du gouvernement tendaient à renverser les droits conquis, que la charte avait consacrés ; mais on espérait que, par le sentiment de son propre intérêt , la dynastie régnante reculerait devant les projets de la faction dont elle s'était exclusivement entourée. Mais aussitôt que le ministère du 8 août fut installé , ce qui était dans les esprits une conviction , y devint à l'instant une vérité mathématique de la plus haute évidence. Et c'est la nomination de ce ministère qui a déterminé les évéiiemens du mois de juillet i83o, événemens dont les conséquences immédiates nous garantissent à toujours la pleine jouissance de nos droits politiques et civils.

Je fus moi-même si fortement frappé que ce ministère ferait la perte de la dynastie des Bourbons, qu'en apprenant sa création par un de mes amis , banquier à Clamecy, je lui dis aussitôt : Les Bourbons ont cessé de régner. Et Ce qui m'a toujours étonné depuis lors, c'est qu'ils aient pu se soutenir encore un an sur le trône , ou autrement que le ministère , composé comme il l'était , ait tant tardé à faire l'acte de folie qu'il ne pouvait se dispenser, vu la nature de'sa composition , de faire 5 je veux dire que ce qui m'a toujours étonné depuis un an , c'est que ce ministère ait tant tardé à rendre les ordonnances du 25 juillet, et à prendre les armes pour en tenter l'exécution ; car ces ordonnances étaient inexécutables sans ce moyen , et avec ce moyen elles l'étaient bien davantage , car la bataille n'était pas incertaine : d'un côté se trouvaient seulement quelques hommes odieux à toute la France , et de l'autre la nation la plus énergique de l'univers.

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