‹ Bataille de Paris, en juillet 1830Chapitre 6 sur 8 · EFFETS · texte numérisé non relu

EFFETS

Les ordonnances du 25 juillet étaient à^peine publiées que la bataille s'engagea entre la contre-révolution et ses adver-

saires. Il m'est impossible de décrire en entier le champ de bataille où elle a été livrée. Il faudrait décrire tout Paris et indiquer l'emplacement de toutes les barricades qui furent élevées dans une seule nuit, dans toutes les rues et à tous les carrefours. Ce serait un travail immense. Je dois me borner à décrire une très-petite partie, sans doute, de ce vaste champ de bataille, et du plus vaste champ de bataille que je connaisse , mais la description que je vais faire suffira, je pense, pour que le lecteur comprenne bien la combinaison de l'attaque et celle de la défense. A cet effet, je choisis l'emplacement où l'attaque et la défense ont été plus positives.

Pour parvenir des Tuileries ou autrement du point d'attaque dans le massif des maisons et des rues comprises entre la rue Saint-Honoré , la rue Neuve-Saint-Roch , la rue Neuve- Des-Petits-Champs -, les troupes attaquantes n'avaient d'autres points de sortie qus les guichets des Tuileries situés vis-à-vis la rue de l'Echelle qui est en face la rue des Frondeurs. Mais on pouvait aussi parvenir des Tuileries dans le même massif par la rue Dauphin et le passage Saint-Roch , mais ce passage est étroit*, tout au plus il peut contenir trois hommes de front. C'eut été une folie militaire complète que de tenter une attaque sur ce passage qui d'ailleurs est fermé par de fortes grilles en trois endroits différents. Quant à la rue des Frondeurs elle était barricadée à l'embranchement de la rue d'Argenteuil , et cette barricade existait aussi dans la rue d' Argenteuil ; et de ces deux barricades les défenseurs auraient fusillé à bout portant les troupes qui auraient tenté de déboucher sur eux par la rue de l'Echelle.

Quelques pas en arrière et au point où la rue Sainte-Anne remplace la rue des Frondeurs , aboutissait d'un côté la rue

? Voyea 1« plan.

l8 BATAILLE

l'Evéque , et de l'autre la rue Langlade qui en traversant la rue des Frondeurs et la rue Sainte-Anne , les séparaient. A cette jonction se trouvaient des barricades, i°. à l'entrée de la rue l'Evéque , à celle de la rue Sainte-Anne et à celle de la rue Langlade , qui formaient la seconde ligne de barricades contre le débouché de la rue de l'Echelle.

En troisième ligne et à soixante pas en arrière de la seconde ligne, les rues Argenteuil, l'Evéque et Sainte-Anne étaient coupées par d'autres barricades. Une quatrième ligne de barricades existait aux jonctions de la rue des Orties , avec les rues Argenteuil, l'Evéque, les Moineaux, les Moulins et Sainte- Anne , et le même système se suivait constamment depuis la rue des Orties jusqu'à la rue Neuve-Des-Petits-Champs-, et à la rue Neuve- Saint-Roch. Le plan indique l'emplacement de toutes ces barricades. Le même système de barricades existait dans tout Paris.

Elles étaient formées avec le pavé des rues , et servaient de parapets aux défenseurs. On y avait aussi employé toutes les voitures qui avaient pu être saisies. Sur les boulevards, les barricades étaient faites , avec les arbres qui y existaient.

Il résultait de là , que la cavalerie et l'artillerie étaient absolument sans moyen d'action contre la défense , et qu'elles ont été dans l'impossibilité d'agir.

Il résultait encore de là que l'infanterie elle-même était dans l'impossibilité de déboucher , car de cinquante pas en cinquante pas elle trouvait toujours un obstacle nouveau, et constamment de nouveaux défenseurs.

Marmont tenta bien de déboucher de la place des Tuileries dans la rue de Richelieu , mais cette tentative était une folie militaire , et il ne pût jamais dépasser la rue Saint-Honoré , quoi qu'il eût établi une partie de ses troupes à tous les étages des maisons de la rue de Rohan qui forme angle avec la rue

Saint-Honoré. La défense avait établi dans la rue de Richelieu une forte barricade située près du Théâtre-Français au coin de la rue Montpensier , et au débouché des rues du Rempart , des Boucheries et du passage Saint-Guillaume. Les défenseurs s'étaient aussi établis sous la colonnade du Théâtre-Français et fesaient feu au quart de portée de fusil par la rue Saint- Honoré, en sorte qu'il était impossible à l'artillerie de s'établir dans celte rue pour balayer celle de Richelieu; et cette rue de Richelieu était elle-même barricadée dans toute sa longueur depuis le Théâtre-Français jusqu'au Boulevart, ainsi que toutes les communications qui existent d'un côté entre celte rue et la rue Montpensier, et de l'autre entre la même rue de Richelieu et la rue Sainte- Anne.

Mais alors même que Marmont aurait pu pénétrer dans la rue de Richelieu , sa position n'en fut devenue que plus critique , la défense serait débouchée sur son flanc et par ses derrières de la rue Montpensier d'un côté, de l'autre des rues Traversiez, et Sainte-Anne, et ses troupes se seraient trouvées engagés dans un guêpier d'où il leur eut été impossible d'échapper.

La défense avait encore prévu que le système des barricades adopté pourrait ne pas suffire : elle avait transporté dans tous les étages supérieurs de toutes les maisons , du pavé qu'elle avait cassé , et là où ce moyen avait été omis , on y suppléait par les tuiles de la couverture et par les carreaux des appartenions-, et les tuiles, les carreaux et les pavés devinrent les boulets de la défense.

Puisque Marmont voulait prendre l'offensive , il aurait dû , avant de commencer toute hostilité , réunir toutes ses forces en un seul et même faisceau, et ne pas les laisser divisées comme il le fit sur toute la surface de Paris. En les laissant ainsi dispersées, il était dans l'impossibilité de les employer et de

les faire agir dans un but commun. Il s'est trouvé faible partout , tandis que la défense au contraire bloquait partout les différens élémens de l'attaque, sur tous les points où Marmont les avait établis*

Mais de toutes les fautes que commit Marmont, la plus grande sans contredit, fut celle de ne pas avoir assuré la subsistance de ses troupes. La défense sentit très bien le parti qu'elle pouvait tirer de cette faute , et le premier de ses actes fut de s'emparer de tous les magasins de vivres et fourrages, établis dans Paris pour la nourriture de la garnison.

Plus on examine la conduite de Marmont avant et pendant la bataille , plus on la trouve imprévoyante , et contraire aux principes les plus élémentaires de la science de la guerre : i°. l'un de ces principes veut l'union des forces destinées à Taclion, et il laisse les siennes dispersées-, un autre principe veut que la subsistance des troupes soit assurée , et il n'assure pas la subsitance des siennes même pour un jour. Un troisième principe veut que les forces agissantes soient disposées de manière à se prêter un appui réciproque , et Marmont disposa les siennes de manière à ce qu'il leur était impossible de se porter réciproquement le moindre secours. Tant d'imprévoyance dans les moyens d'exécution , démontre à tous les yeux que Marmont était dominé par la fatalité qui le poursuivait} la providence lui avait réservé de commander à la bataille de Paris pour lui faire subir la peine, qu'il avait méritée par sa trahison de 1814.

Si Marmont n'eut pas été aveuglé sur sa position , dès qu'il saperçut des moyens de la défense et de l'activité qu'elle mettait à les développer , il en eut aperçu les conséquences : il aurait prévu que la victoire était impossible et alors il aurait pris desuitele seul parti qui lui restait , il eut évacué Paris en toute hâte avec toutes ses forces 5 il eut pris en dehors de Paris

une position défensive pour rallier à lui les troupes qui se trouvaient placées à des distances plus ou moins éloignées de Paris. Dans cette position défensive il aurait pu intercepter les approvisionnemens dont Paris a journellement besoin. Le principe de l'honneur militaire et de la foi jurée lui aurait conservé une masse de forces qui n'aurait pas , il est vrai , été suffisante pour reconquérir Paris , et de son coté Paris si fort dans sa défense n'aurait pas été en état de prendre l'offensive , contre une armée régulière établie sur un champ de bataille bien choisi. Dans une telle position où is deux armées belligérantes se seraient trouvées hors d'état de s'attaquer réciproquement , il en fut résulté nécessairement une capitulation qui aurait , ajourné , au moins pour quelques temps , l'expulsion de la dynastie régnante.

Mais telle était la fausse position de Marmont- qu'il n'avait pas même la ressource de prendre le parti que je viens d'indiquer. S'il eut évacué Paris , nul doute que la. cour , dans son ignorance absolue où elle était de la véritable opinion publique, et dans son aveuglement sur l'état des choses, l'aurait accusé de trahison et se serait sans (Joute chargée elle-même de lui faire porter la peine qu'il avait encourue par sa trahison de i&i4 , et bien certainement la cour n'aurait trouvé personne en France parmi nos capacités militaires , une seule capacité qui aurait voulu se charger , devant la postérité , de remplacer Marmont dans le commandement de l'armée de Charles X , tandis que toutes les capacités militaires françaises soutenues par l'indignation publique et le patriotisme des citoyens , se seraient toutes réunies pour venger la France de l'hmiliation qu'elle subit depuis seize ans , d'avoir supporté , quoique avec patience , le gouvernement du jésuitisme et de la corruption.

Ainsi quel que soit l'aspect sous lequel on puisse envisager

la bataille de Paris , il en résultera toujours une vérité incontestable -, cette vérité est que la dernière heure de la brandie aînée des Bourbons avait sonné.

Tout est mortel dans la nature ; la nature seule est immortelle et il en est des dynasties comme des individus : leur existence est essentiellement passagère , car tout ce qui a commencementa fin. Les dynasties comme les individus ont leur enfance , leur âge viril , leur veillesse et leur décrépitude , et c'est à ce dernier période qu'en était arrivée la branche aînée des descendans du grand Henri. Chantons sur sa tombe un requiem in pace.

Telle était la décrépitude de la branche ainée des descen-

ans de Henri IV i qu'il a fallu toutes les armées de l'Europe secondées parla corruption et la trahison, pour la replacer sur le trône. En politique comme en morale, la première fois se pardonne -, à la seconde on doit, et la troisième doit payer •. Quelle serait aujourd'hui en Europe la puissance politique qui oserait venir venger sur la France la défaite honteuse de Charles X? Deux fois l'Europe coalisée contre la conquête de nos belles institutions a envahi la France-, deux fois elle a replacé sur le trône les Bourbons \ et trois fois ils n'ont su s'y maintenir par la raison que j'ai indiquée dans ma pétition aux chambres en 1826, sur le témoignage constant de l'histoire. Aujourd'hui ce serait un vrai délire de la part des puissances de l'Europe de tenter une troisième restauration , en ce qu'elles doivent reconnaître la justice que la France vient de se rendre. Une troisième tentative rendrait les cabinets de l'Europe odieux à l'Europe, et tous les peuples deviendraient à l'instant nos alliés les plus puissans , et les souverains compromettraient leur propre existence. Par leur intervention dans

1 Prima gratis ; sccuiula débet 5 tertia solvct.

DE PARIS. lO

nos affaires , ils abdiqueraient leurs couronnes tout comme Chartes X a abdiqué la sienne le jour où il a signé les ordonnances du 2.5 juillet, et que, pour les soutenir, il a ordonné de mitrailler Paris. Je ne dois pas supposer que les souverains de l'Europe en soient arrivés à ce degré d'aveuglement. Ils savent que la France possède aujourd'hui quinze ans de conscription intacts 5 ils savent que la France peut mettre sous les armes, au premier cri, deux millions d'hommes armés ^ ils savent que tout Français deviendrait soldat : ils savent , car leurs ambassadeurs sont à Paris , que cette première capitale de l'Europe a découvert , par l'intelligence de ses habitans , le moyen défensif le plus puissant , et ils n'ignorent pas , sans doute, que l'exemple de Paris serait imité danstoute la France, en sorte que , contre leurs armées , ils s'élèverait tout à coup autant de forteresses inexpugnables qu'il s'y trouve de villes , de villages et de hameaux. Les barricades de Paris préservent à toujours le sol français de l'invasion de l'étranger \

Sous la minorité de Louis XIV et le ministère de Mazarin , non moins odieux que le ministère du 8 août , il y eut aussi une journée des barricades-, mais ces barricades n'eurent pas cet ensemble imposant de celles de la bataille de Paris. Les barricades du seizième siècle ne furent formées que des chaines qui alors existaient à l'extrémité de chaque rue, et que l'on tendait pendant la nuit pour la sûreté du quartier. Quoique ces barricades ne fussent bonnes que pour empêcher la circulation de la cavalerie et des voitures , elles n'en forcèrent pas

1 J'ai employé trois fois, dans ma vie militaire, les barricades comme moyen de défense, à Cassel, en i8i3, à Sens, en 181 4, et à Saint-Denis, en 181 5. Il m'a complètement réussi malgré la tiédeur de l'opinion ; mais à Pa ris , en juillet i83o, l'opinion publique était si puissante que tout Paris a été barricadé dans une seule nuit , non-seulement à tous les carrefours des rues, mais aussi selon leur longueur, et de 5o en 5o pas.

moins la régente Anne d'Autriche à évacuer Paris avec sa cour et les troupes , et de se retirer à Saint-Germain où elle négocia avec Paris , et où , par suite de cette négociation , elle obtint la permission de ramener le roi dans la capitale. Mais, avant de sortir de Paris 4 Anne d'Autriche et Mazarin se gardèrent bien de faire tirer sur le peuple , et cependant la cause eût été excusable , car c'était le peuple qui était l'agresseur.

Si Charles X eût eu dans ses conseils un seul individu aussi habile que l'était Mazarin , il aurait tenu la même conduite que tint la régence au seizième siècle , et charles X occuperait encore le plus beau trône de l'univers. Mais si Charles X eût eu un Mazarin 4ans ses conseils , il n'aurait pas formé son ministère du 8 août; il n'aurait pas signé les ordonnances du a5 juillet; il n'aurait pas ordonné de mitrailler ses sujets, et la contre-révolution n'eût pas eu l'imprudence, ce qui n'est point le moindre acte de ses folies, de prendre l'initiative et déporter les premiers coups. Sa position militaire voulait qu'elle se tint sur la défensive : elle eut pu peut-être alors prolonger la guerre, mais dès le moment qu'elle eut pris l'offensive, la victoire devint impossible pour elle.

M. de Conni a dit à la chambre des députés dans sa séance du 7 août i83o , que la force ne constituait jamais un droit. Il n'entre pas dans mon sujet d'examiner cette proposition , je me contente d'observer en passant que je ne connais pas sur la surface de la terre un seul gouvernement , pas même celui d'Angleterre qui n'ait la force pour principe de son existence. C'est la force qui chassa les Stuarts du trône d'Angleterre ! C'est la force qui a conquis la liberté de l'Amérique ! C'est la force qui détrôna les Carlovingiens et qui plaça les Capétiens sur le trône ! C'est la force qui a rétabli les Bourbons sur le trône! C'est la force qui les en a fait descendre. Ces vérités et tant d'autres de même espèce ne sont pas nouvelles. Le

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profond Montesquieu a dit dans son immortel ouvrage : lorsque les rois se plaignent de la perte de leurs couronnes , ils se plaignent de la nature des choses : la force les leur avait données et c'est la force qui les leur ôle.

Non seulement ce fut de la part du gouvernement des Bourbons une faute grave d'avoir commencé le premier les hostilités, mais le duc de Raguse à qui il avait confié le commandement , a commis une faute bien plus capitale encore dans le choix de son champ de bataille, et en plaçant la masse de ses troupes dans l'impossibilité de faire aucun déploiement et par conséquent de combattre.

Le duc de Raguse livra le combat sur le même terrain où le général Bonaparte reçut celui du treize vendéminaire , mais le général Bonaparte eut grand soin de se tenir sur la défensive. Si Marmont eut imité la conduite du grand général , sa déconfiture eut pu n'être pas aussi complète, mais en prenant l'offensive, comme ille fit sur une population désarmée et dont tous les esprits étaient dans la plus grande exaspération politique , c'était mettre immédiatement les armes dans les mains de cette population et se livrer à sa merci -, car de l'intérieur des Tuileries et du Louvre où il avait placé ses troupes , il lui était impossible de déboucher par aucun point sur cette population qui le bloquait dans le Louvre et les Tuileries , dans sa propre place d'armes qu'il aurait pu conserver quelque temps s'il avait compris par quel moyen il pouvait en tirer parti.

J'ignore si d'autres que moi ont observé quelle était la véritable pensée de Napoléon en fesant construire les bâtimens commencés sous son gouvernement le long de la rue de Rivoli et paralèlement à la grande galerie du Louvre , bâtimens destinés à joindre le pavillon Marsan avec le Louvre du coté du nord , comme la grande galerie joint le Louvre avec le pavillon de Flore du côté du midi , mais depuis long-temps j'ai la con-

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viclîon et je l'ai communiquée à plusieurs de mes camarades qui ont pensé comme moi, que la véritable pensée du chef de l'empire était de se former du Louvre et des Tuileries une place défensive contre la population de Paris pour se prémunir contre une autre dix août ou un autre treize vendémiaire. Mais par la raison que le Louvre et les Tuileries ne peuvent être rien autre chose qu'une position défensive, les ministres, et surtout le duc de Raguse en sa qualité de militaire, auraient dû, avant de commencer les hostilités, approvisionner les Tuileries et le Louvre de vivres , armes et munitions de guerre que réclamait la défense et sans lesquels il était impossible de la prolonger. Sous ce rapport l'imprévoyance du duc de Raguse va jusqu'à l'absurdité; elle est incroyable dans un maréchal de France et justifie l'opinion établie depuis longtemps sur son compte,, qu'il était dénué de toute capacité, militaire.

Après la honteuse défection de Marmont en i8i4 , où dans un seul fait il se rendit coupable de quatre trahisons, car il trahit son bienfaiteur, car il trahit son général en chef, car il trahit ses troupes en les livrant à l'ennemi , enfin il trahit l'Etat qui les lui avait confiées pour la défense de l'Etat; après, dis-je, cette honteuse défection et cette flétrissure à l'honneur militaire, il ne restait à Marmont qu'un seul parti à prendre et ce parti était d'aller cacher sa honte : la France lui aurait peutêtre pardonné ; on aurait considéré sans doute , car la France est généreuse, cette honteuse défection comme l'erreur d'un moment ou comme un malheur de circonstance auquel la perfidie la plus noire l'aurait entraîné '. Mais pourquoi Mar-

1 Le général Foy m'a dit bien des fois que c'était le prince de Talleyrand qui avait entraîné Marmont au parti qu'il prit à Essonne. Talleyrand lui aurait envoyé un sieur de Montessui, capitaine d'artillerie, qui avait e'té pendant quelque temps aide-de-camp de Marmont , lui dire que les maréchaux

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mont est-il resté dans cette galère? c'est sans cloute un mauvais général d'armée, mais ce n'est pas un méchant homme : il n'était pas fait pour être un traître.

Napoléon a dit de lui : sa 'vanité Va perdu, et moi, j'ai la conviction que c'est la perfidie de Talleyrand qui est la cause de sa perte. Ce n'est pas une raison pour que j'excuse sa conduite, mais enfin si , comme je viens de le dire , il se fut déterminé à aller cacher sa honte dans un désert, qu'il eût révélé hautement la perfidie du piège qui lui avait été tendu, l'horreur que sa conduite a inspirée à l'armée française se serait portée sur Talleyrand ; il eut excité la pitié : tous les cœurs généreux lui auraient pardonné sa faute et l'auraient plaint-, mais il est resté dans la galère, et cette faute est hien plus grande que la première : elle l'a conduit à faire mitrailler Paris. Dans la position où se trouvait Marmont, c'était pour lui un besoin de vaincre; la victoire seule pouvait le sauver, elle ne l'eût pas affranchi de l'horreur que cette victoire eut inspiré; cette victoire eut été la plus odieuse de toutes les victoires, il en eut été sans doute puni tôt ou tard, mais enfin il ne serait pas flétri par une défaite comme il l'est par la trahison : il ne se sefait pas placé comme il l'est dans la nécessité de se suicider ou de mourir ignominieusement sur un échafaud. Si, pour sa justification, Marmont invoquait la loi militaire qui prescrit l'obéissance , on lui répondrait que cette

Ney et Macdonald étaient arrivés de Fontainebleau , et qu'ils traitaient pour leur propre compte avec les souverains étrangers 5 qu'il devait aussi venir traiter pour le sien, et qu'il obtiendrait de meilleurs conditions en amenant ses troupes avec lui. Marmont crut l'émissaire de Talleyrand et se perdit. La vérité est que l'empereur avait envoyé les marécbaux Ney et Macdonald traiter de la paix sur la base qu'il abdiquerait en faveur de son fils, sous la régence de l'impératrice , et avec la conservation des limites naturelles de l'empire. Ces bases avaient déjà été adoptées. L'arrivée imprévue de Marmont fit rompre les négociations, et l'on en connaît les conséquences.

même loi existait aussi dans toute sa rigueur en i8i4; mais on ajouterait encore que la loi militaire le condamnait aussi. Cette loi porte peine de mort contre tout chef qui déserte à l'ennemi avec armes et bagages ; et cette loi existe encore -, elle a été maintenue par l'article 68 de la Charte. Ce qui étonnera toujours, c'est que l'application de cette loi n'ait pas encore été faite à Marmont, et ce qui étonne encore davantage, c'est qu'il ait eu en même temps les commandemens les plus importans. Mais ce qui étonne moins , c'est que ces commandemens avaient pour objet de faire triompher la contrerévolution.

J'entre maintenant dans le dispositif de l'attaque et dans le dispositif de la défense. Si je me suis étendu aussi longuement que je le fais sur les préparatifs de la bataille , c'est qu'il m'a paru indispensable de mettre mes lecteurs en état d'en bien juger, et d'en bien apprécier les dispositions générales.

Je donne ici un plan d'une partie du terrain sur lequel elle s'est donnée; je ne pourrais donner le plan entier, car tout Paris a formé ce champ de bataille , mais la partie que je donne suffit pour bien faire comprendre quels furent les moyens de défense employés. Le terrain dont je donne le plan est celui compris entre les rues Saint-Honoré , Richelieu, Neuve-Saint-Roch et Neuve-des-Petits-Champs. Que le lecteur étudie avec soin le système des barricades qui y furent élevées*, je les représente avec une grande exactitude. Il aura une idée nette de toutes les barricades élevées dans tout Paris -, car le même système fut partout suivi avec une telle unité , qu'elle démontre qu'une volonté unique en avait dirigé l'exécution. On ne connait pas encore l'auteur de cet admirable système de défense. L'opinion publique l'indique; peut-être elle se trompe, mais quel qu'il soit ou puisse être, il s'est mis une couronne d'immortelles sur la tête; il ne la per-

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dra jamais. La postérité prendra sur elle ie soin de la lui conserver , de la garantir de toutes attaques.

Les ordonnances du i5 juillet excitèrent à un tel degré l'inquiétude des manufacturiers que tous les ateliers furent immédiatement fermés, et voilà cent mille ouvriers tout-àcoup jetés sur le pavé. Quoiqu'ils formassent des groupes sans armes et paisibles, ces groupes n'en excitèrent pas moins l'attention de la police, et ses agens les firent disperser violemment dans la soirée du 26, mais il n'en résulta aucune hostilité sérieuse. Le 27, les mêmes groupes se reformèrent encore, et l'infanterie de la garde fit feu sur eux. Les premières décharges eurent lieu sur les boulevards du nord. Un cri général d'indignation s'éleva tout-à-coup dans tout Paris. Les cris aux armes , dépavons les rues , formons des barricades , se communiquèrent dans Paris avec la rapidité de l'éclair , d'une extrémité de Paris à l'autre, et du centre aux extrémités. Aussitôt toutes les maisons sont fermées, les femmes s'y enferment avec les vieillards et les enfans , et toute la population valide se met en devoir de dépaver les rues et de former avec ces pavés des barricades , non seulement dans tous les carrefours, mais de cent pas en cent pas dans ie sens de la longueur des rues , en sorte que chaque rue devint une forteresse défendue par sa population et tout Paris devint un vaste camp retranché composé d'autant de redoutes fermées qu'il y a de rues dans Paris.

On ne peut trop admirer l'intelligence qui présida à la construction de ces redoutes élevées dans la nuit du 27 au 28. Pour que le travail ne pût être troublé, Ton commença par casser tous les réverbères, d'où il résulta que les troupes bivouaquées dans le Louvre, les Tuileries et ailleurs ne purent opérer pendant la nuit : et le matin du 28 les barricades se trouvèrent entièrement achevées. Il y avait dans la formation de ces

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barricades une unité de système si complète, si évidente.; je m'en suis convaincu par l'examen attentif que j'ai fait du champ de bataille, que l'on peut dire avec vérité qu'une haute capacité militaire a dirigé les constructions de la défense, et cependant jusqu'ici on n'y aperçoit que le fait d'une population indignée qui se refuse à se laisser égorger.

Une autre preuve de l'intelligence qui présida au choix du champ de bataille que la défense se donna, fut le choix du terrain sur lequel la défense s'établit. Elle abandonna à l'attaque tout le terrain compris entre la rue Saint-Honoré , les Tuileries et le Louvre, depuis la rue des Poulies jusqu'à la place Louis XVI, auparavant place Louis XV et aujourd'hui place de la Charte, et du côté du levant la défense abandonna ta l'attaque la place du Louvre, connue sous le nom de la place d'Iéna, jusqu'à la rue de l' Arbre-Sec, laquelle rue dé l'x\rbre-Sec conduit de la rue Saint-Honoré sur le quai près le Pont-Neuf. Du côté du midi , la défense abandonna à l'attaque le quai le long du Louvre, la grande galerie du Louvre et le jardin des Tuileries , et la défense prit sa position de ce côté, depuis le Pont-Neuf jusqu'au palais de la Chambre des députés , sur la gauche de la Seine.

La défense du côté du couchant fut dans l'impossibilité de s'établir avec le même succès , par la raison que l'emplacement a trop d'étendue et que d'ailleurs il manque de population. Ainsi les troupes attaquantes, après leur défaite, purent se retirer vers Neuilly. Mais il n'en fut pas de même sur les autres points où l'attaque avait placé ses moyens d'action. Les troupes de l'attaque bloquées par les barricades et par la population qui les défendait , furent bientôt obligées de se livrer à la défense , et en même temps que l'attaque se voyait ainsi perdre de sa force , la défense voyait augmenter la sienne. Si Marmont , au lieu de laisser ainsi dispersées ses forces dans

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tout Paris, en eût fait un seul faisceau, il n'eut pas été aussi complètement battu qu'il l'a été.

Pour que mes lecteurs puissent bien comprendre le système de la défense , j'indique ici sur le plan qui représente la partie de Paris comprise vis-à-vis le Louvre et les Tuileries, depuis la rue de Richelieu jusqu'à la place Vendôme, limitée au nord par la rue Neuve-des-Petits-Champs. Le système des barricades exécuté dans cette partie , fut exécuté dans tout Paris. Ainsi le lecteur connaîtra parfaitement le système entier par la partie de ce système exécutée dans les rues qui tiaversent le massif du quartier de la Butte-des-Moulins ; mais ce qui démontre la haute capacité militaire qui a prescrit le système des barricades, c'est que ce système, toujours unique dans son principe, se modifiait néanmoins selon la localité. Pour en donner un exemple je citerai la rue Saint-Anne, qui communique de la rue Saint-Honoré au boulevard des Italiens. Entre la rue Saint-Honoré et la rue Neuve-des-Petits- Champs, les barricades étaient défensives contre les Tuileries; mais , depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu'au boulevart, les barricades étaient défensives contre les boulevards où les troupes de l'attaque étaient disposées. Par exemple, aussi , dans la rue du Faubourg-Saint-Denis les barricades étaient défensives contre les boulevards depuis la Porte-Saint- Denis jusqu'au milieu du faubourg, et elles étaient défensives contre les troupes qui pouvaient venir de l'extérieur depuis la barrière Saint-Denis jusqu'au milieu du faubourg Saint-Denis. Par exemple , encore, et pour appliquer les véritables principes de la défense aux localités , dans la rue de Richelieu , il n'y avait que la seule barricade près le Théâtre-Français ; la seconde barricade était au carrefour de cette rue avec la rue Neuve-des-Petits-Champs, parla raison que deux bouches à feu placées dans la rue de Rohan enfilaient la rue de Richelieu

dans toute sa longueur, et la défense avait prévu l'impossibilité d'occuper celte rue. Mais la défense s'était réservé , par ses barricades dans tous les passages qui communiquent d'un côté avec la rue Montpensier, et de l'autre avec les rues Traversière et Sainte-Anne tout moyen d'action sur les troupes qui auraient pu pénétrer dans la rue de Richelieu. C'est encore dans le même système que furent construites les barricades à l'extrémité des rues qui communiquent de la Butte-des-Moulins avec la rue Neuve-Saint-Roch et la rue Neuve-des-Petits- Champs, et toutes ces barricades formaient partout Paris un système défensif de tous les côtés dans le massif de maisons d'un même quartier, et cela était général dans tout Paris, comme on le voit dans le plan du quartier de la Butte-des- Moulins.

Lors des élections de 1827 le ministère Villèle eut la criminelle volonté d'exécuter les barricades de la rue Saint-Denis , pour le plaisir d'y faire massacrer quelques individus paisibles 5 cette tentative a porté ses fruits , elle a appris aux Parisiens quelle était la force défensive des barricades. Il n'en faut pas douter, le système de Villèle a été étudié depuis ; une haute capacité militaire a vu tout le parti que l'on pouvait tirer d'un système de barricades bien conçu, et cette capacité militaire a attendu que le ministère Polignac fit sa dernière folie pour employer en faveur de la liberté le moyen de défense que la contre-révolution avait employé contre elle.

La capacité militaire qui a conçu et fait exécuter le système des barricades en avait très-judicieusement apprécié la facilité d'exécution ; la fausse politique du gouvernement des Bourbons avait mis sur le pavé de Paris par le licenciement de nos vieilles et immortelles armées , au moins cent mille officiers et soldats qui tous avaient pris part plus ou moins activement à nos immortelles victoires.

Il n'existe pas dans Paris une seule rue qui n'en renfermât un plus ou moins grand nombre : tous ces militaires étaient sous l'oppression : leurs justes réclamations étaient dédaignées, méconnues -, ainsi dans chaque rue , dans chaque quartier , la population désarmée trouva des chefs expérimentés qui , dans chaque quartier, dans chaque rue dirigèrent ses travaux défensifs dès que le cri d'alarme eut sonné ; et pendant que les hommes valides occupaient les rues , les femmes , les vieillards et les enfans , renfermés dans les maisons , leur préparaient des armes et des munitions, et leur portaient des vivres. L'histoire recueillera ce grand dévouement national.

Tous les intérêts individuels furent méconnus, furent oubliés. Le recueil des belles actions sera immense , et elles ne seront pas toutes recueillies : j'en dois citer quelques exemples : Un seul élève de l'école polytechnique se présente au dépôt central de l'artillerie à Paris , il désarme un poste de vingt Suisses qui le gardaient , distribue leurs fusils à autant d'hommes qu'il avait cachés chez des marchands de vin du quartier , et il emploie les Suisses à leur faire des cartouches. Les détails de cette expédition militaire sont excessivement plaisàns , mais il serait trop long de les raconter : j'ai fait tous mes efforts pour découvrir le nom de cet intelligent jeune homme; je n'ai pu y parvenir.

Un autre élève de l'Ecole polytechnique , ( celui-ci s'appelle Massue ) , non moins audacieux que le premier , ne fut pas tout-à-fait aussi habile. Il était le porte-drapeau d'une colonne dirigée sur la caserne Babylonne , occupée par les Suisses ; l'attaque et la défense furent meurtrières : mais enfin la caserne fut emportée , le feu fut mis aux principales portes , et la plus grande partie des Suisses s'échappèrent par des jardins voisins.

C'étaient aussi des Suisses qui défendaient le Louvre lors-

que la défense eut pris l'offensive. Tous les Suisses qui tombèrent dans les mains des vainqueurs étaient , morts ou vifs , jetés dans la Seine près le pont des Arts-, et la défense disait que c'était des estafettes qu'elle expédiait pour Saint-Cloud. C'était, en d'autres termes , dire aux Suisses de ne plus y revenir. Ils avaient oublié le 10 août-, ils n'oublieront pas, sans doute, le 29 juillet.

La défense ne faisait aucun quartier aux Suisses et aux gen-^ darmes , qui étaient depuis seize ans les exécuteurs des hautes œuvres de la contre-révolution.

Quant aux régimens français qui formaient garnison à Paris, la confraternité s'établit sur-le-champ entre les troupes et la population. Le colonel du 5e régiment d'infanterie de ligne, aussitôt qu'il reçut l'ordre de faire feu sur le peuple , brisa son épée et en jeta les deux bouts par terre. Honneur àce brave colonel!!! Tous les autres corps de la ligne en ont fait à peu près autant. Les seules troupes de la garde , les Suisses et la gendarmerie ont fait un feu meurtrier -, mais c'était l'émigration qui les com . mandait : qu'elle s'attende à en subir la peine ; car il faut enfin que justice se fasse. Si Charles X avait été mieux conseillé, autrement s'il n'avait pas rêvé la possibilité de trahir impunément son serment : s'il n'avait pas rêvé qu'il pouvait impunément opérer la contre-révolution tout entière 5 s'il n'avait pas rêvé qu'il pouvait impunément mitrailler ses sujets désarmés et pacifiques , il ne se serait pas placé dans la nécessité d'aller, avec toute sa famille, mourir sur une terre étrangère.

Son fils , le dauphin, s'est rendu justice en abdiquant ses droits à la couronne de France. Il était aussi l'un des conseillers de la couronne. Il prenait part à tous les conseils en sa double qualité d'héritier présomptif et de chargé réellement du porte-feuille de la guerre. Il avait qualité et intérêt pour s'opposer aux mesures prises par le roi , et cependant il n'en

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a rien fait , tant était grand l'aveuglement qui présidait dans les conseils.

Ce qui n'est pas le moins à remarquer dans ces derniers événemens, c'est que, de toutes les personnes qui faisaient profession de foi d'une fidélité absolue à la famille des Bourbons et qui professaient les principes du ministère Polignac , pas une seule ne s'est présentée pour défendre les armes à la main les mesures auxquelles elles applaudissaient ; pleines de jactance avant le combat , elles se sont cacbées dès qu'il a été engagé et dès que le danger s'est manifesté.

Il m'a été raconté que Charles X, alors comte d'Artois , envoyé à Lyon lors du retour de File d'Elbe , disait à ses courtisans en présence du lieutenant-général Albert, aide-de-camp de Mgr. le duc d'Orléans : notre victoire ne sera pas douteuse^ dix mille gentilshommes ont pris les armes -, à quoi le général Albert répondit que dix mille paysans comme lui vaudraient beaucoup mieux \ et , en effet , en 1 8 1 5 comme en i83o, pas un seul de ces prétendus braves ne se montra pour défendre leur idole. Ils ne se sont jamais montrés qu'au trésor qui était bien leur seule et véritable divinité , et c'est bien certainement la seule qu'ils regrettent.

On proposait à Napoléon lors de son débarquement à Cannes d'en écrire au maréchal Masséna , alors gouverneur de la 8e division militaire -, Napoléon répondit : cela est inutile , les masses seront pour moi ; les individus ne peuvent rien ni pour ni contre.

Le 1 8 mars 1 8 1 5, dans sa première entrevue avec Napoléon, le maréchal Ney lui demandait , moi présent : qui a pu vous déterminer à former une entreprise où vous deviez cent fois périr ? La lecture du Moniteur, répondit-il • j'ai vu que les actes du gouvernement des Bourbons étaient en opposition

avec les intérêts de la France et j'ai jugé que la France était à moi. Je suis venu.

Si les Bourbons avaient apprécié avec autant de justesse que Napoléon leur position , ils seraient sans doute encore sur le trône , mais , comme je l'ai déjà dit , leur dernière heure avait sonné.

M. de Châteaubriant a jeté dans un discours prononcé devant la chambre des pairs, sur leur tombe, quelques fleurs qui honorent son beau caractère , mais il a professé une erreur politique que je dois combattre. Sans doute le jeune duc de Bordeaux, considéré comme individu , est innocent du sang que les ministres de Charles X ont fait ruisseler dans Paris ; mais la religion ne nous apprend-elle pas que les enfans sont passibles des fautes de leurs pères , et que le genre humain a été puni de celle de nos premiers parens , mais ce n'est pas sous ce rapport que je veux ici considérer la question . Au premier avis que j'ai eu dans ma campagne, des événemens de juillet, j'ai pensé et j'ai dit que si j'étais admis à délibérer sur le choix d'un nouveau souverain, je conseillerais de placer la couronne sur la tête de cet enfant comme moyen de maintenir le principe de la légitimité établi par la Charte. L'éducation de cet enfant bien dirigée , il aurait, pour ainsi dire, sucé le lait de la liberté ^ il aurait compris quels étaient les véritables besoins de la grande nation qu'il était appelé à gouverner et il n'aurait , pour me servir d'une expression de l'Écriture, rien conservé du vieil homme-, mais une plus mûre réflexion ne m'a pas laissé long-temps dans cette opinion. En plaçant la couronne de France sur la tête du duc de Bordeaux , la France fut tombée sous l'empire d'une minorité , et personne n'ignore , car l'histoire en fournit la preuve à chaque page , que les minorités sont toujours en France de véritables calamités publiques : exemple, les

minorités de Louis XIII , Louis XIV, et Louis XV. C'était donc un besoin rigoureux pour la France et en même temps une nécessité d'éviter une nouvelle minorité. Cette nécessité et ce besoin ont été aperçus et sentis à l'instant sur toute la France et doivent l'être aujourd'hui sur toute la surface de l'Europe, et par suite de ce besoin et de cette nécessité la France a dû poser la couronne de Henri IV sur un autre de ses petits-fils. La providence nous offrait cette branche de salut et la France l'a saisie avec une grande sagesse et avec non moins de sagesse que celle qui a présidé aux grands événemens dont nous sommes témoins.

C'est aussi avec le même esprit de sagesse que la France a écarté le gouvernement républicain tel que l'entendent les utopistes ; ce gouvernement est , comme toutes les autres espèces de gouvernement, susceptible de modifications infinies. Dans ce gouvernement , les chefs de l'état peuvent être électifs, temporaires, avec renouvellement à des époques plus ou moins rapprochées , plus ou moins éloignées , mais ils peuvent aussi être héréditaires , car le gouvernement républicain consiste bien plus dans la permanence des lois et dans l'intervention du peuple à leur confection que dans l'amovibilité du chef ou des chefs de l'état. Un gouvernement constitutionel tel que la France l'a conquis avec un monarque héréditaire , des ministres réellement responsables , une chambre élective composée de députés élus librement est évidemment un gouvernement républicain , et ce gouvernement est à l'abri des secousses produites par les réélections , lorsque les chefs de l'état sont temporaires ou même à vie.

Je me résume : la politique française à constamment travaillé depuis long-temps à l'anéantissement de l'hydre féodal. Louisle-Gros posa la fondation de cette politique par l'établisse-

ment des communes : Louis XI en continua la fondation par ses guerres contre les seigneurs les plus puissans de son époque et il mit, selon l'expression du temps , les rois hors de tutelle. L'histoire a flétri son nom parceque son règne fut une des époques où il fut versé le plus de sang, mais ce sang fut versé par autorité de justice. Le cardinal de Richelieu, suivit le système de Louis XI et il donna à la royauté l'éclat qu'elle ohtint sous Louis XIII et Louis XIV. Les communes augmentèrent de plus en plus leurs privilèges aux dépens des privilèges de la féodalité. La noblesse féodale vint s'engloutir dans la cour de Louis XIV et perdit son influence dans les provinces. Les lettres et les sciences développaient de plus en plus leur influence et enfin la noblesse féodale avait perdu toute considération dans le courant du dix-huitième siècle : de là les événement qui ont signalé la fin de ce siècle ou autrement la révolution française qui a détruit jusques dans ses racines l'arbre féodal.

Mais la noblesse , et le clergé qui était son auxiliaire ne comprirent pas leur position : ils voulurent s'opposer au cours d'un torrent qu'il était impossible de contenir et ne pouvant le contenir , la noblesse abandonna le champ de bataille : elle émigra , elle fut mendier les secours des puissances étrangères ayant à sa tète les deux frères de Louis XVI. Les désastres de delà campagne de 1812, rappelèrent en France, en 1814 les Bourbons émigrés qui , avec leurs imprudences que rien n'excuse appuyaient leur gouvernement sur la base de la noblesse , du clergé et de l'émigration -, c'était bâtir sur un sable mouvant , c'était se rendre gratuitement odieux au peuple français , et toutes les fautes commises par les deux rois qui ont depuis occupé le trône de France , ont été le résultat de cette grande erreur politique. Mais de toutes ces fautes la plus capitale

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était la création du ministère du huit août. Cette nomination devait expulser pour la troisième et dernière fois les Bourbons , et en effet elle les a expulsés à toujours.

Tant de fautes commises étaient nécessaires pour retremper l'énergie du caractère national. La France lasse et fatiguée d'un gouvernement avili et gangrené jusqu'au cœur a ressaisi ses droits avec vigueur , et l'on ne peut douter qu'elle les conservera. Car le roi qu'elle s'est choisi lui a ordonné de les défendre. Il a fait serment, non pas devant Dieu , mais devant les hommes qu'il ne les lui ravirait jamais et il n'en sera pas de ce serment là comme de celui de Charles X. Louis-Philippe et ses héritiers ne peuvent maintenant devenir parjures.

Je le répète : quelque soit l'aspect sous lequel on envisage la bataille de Paris , l'esprit se trouve malgré lui saisi de la plus haute admiration. Cette bataille est livrée et reçue au milieu d'une population de 1,200,000 âmes * et jamais les personnes et les propriétés n'ont été plus respectées, et ce respect a été porté à ce point , que les personnes et les propriétés des fauteurs bien connus de la tyrannie n'ont éprouvé aucune atteinte. La nécessité du moment a bien fait enlever partout où on les a trouvées , même chez les marchands fourbisseurs et arquebusiers , toutes les armes , la poudre et le plomb que le besoin de la défense exigeait , mais le lendemain de la victoire toutes les armes ont été rétablies chez les propriétaires avec la plus scrupuleuse exactitude. Quelques armes , il est vrai , ont été perdues ; mais c'était celles des morts ou des blessés.

Le résultat de cette grande et belle victoire de la liberté contre la tyrannie, victoire incomparable à toute autre victoire,

1 La population de Paris n'est que d'un million d'âmes environ ; mais il y existe en outre constamment deux ou trois cent mille étrangers.

et complément de toutes les victoires que la liberté et la France ont gagné depuis quarante ans sur le despotisme , sera inévitablement la civilisation du monde. Déjà les fauteurs du despotisme en sont réduits à balbutier tout bas quelques mots inutiles que personne ne comprend, sur la chute de leurs idoles. En vain le beau talent de M. de Chateaubriant a-t-il essayé de jeter quelques fleurs sur le tombeau de ce qu'il appelle la légitimité^ ces fleurs sont déjà fanées. Je m'étonne qu'un homme qui fait profession d'être homme d'état, qui a été deux fois ministre des affaires étrangères et ambassadeur de France à la cour la plus politique de l'Europe , ait pu méconnaître à ce point les véritables intérêts de son pays. La couronne de France placée sur la tête du duc de Bordeaux eut placé la France sous l'empire d'une minorité , et l'histoire démontre à chaque page que , en France, les minorités et l'anarchie sont une seule et même chose.

Telle est la hauteur de la dernière victoire de la France , que la terre , qui en est témoin , tremble* Nos ministres saurontils en profiter ? seront-ils plus habiles que Brennus ? Je commence à en douter. Je les invite seulement à se bien souvenir que les deux premiers drapeaux des Parisiens étaient deux cadavres, l'un d'un ouvrier, l'autre d'une jeune femme; qu'ils se souviennent que dans ces immortelles journées tout le monde commandait , et que tout le monde obéissait.

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