CHAPITRE XII
Bataille» de terre et de mer 00ns la Restau
ration.
Sommaire : Guerre d'Espagne. — ■ Combat de Campillo-di-Arenas. — La garnison de Cadix battue dans une sortie. — Affaire du îrocadero. — L'escadre réduit les forts de nie- Verte et deSanti-Petri. —Reddition de Cadix. — Délivrance do roi d'Espagne. — Bataille de Navarin. — Eva* citation de la Morée par Ibrahim padia, à l'arrivée des troupes françaises.
— Indépendance de la Grèce. — Expédition d'Alger. — La flotte relâche à Palma. — Débarquement dans la baie de Sidi-Fermch. — Bourrasque
— Bataille de Staouëli ou SidiKhalef.— Explosion du fort l'Empereur.— Reddition d'Alger. — La corvette à vapeur le Sphinx.
Nous sommes sous la Restauration j le Gouvernement de la France travaille depuis 1815 à cicatriser les plaies de la double invasion qu'elle vient de subir. Aussi les armées de terre et de mer sont-elles l'objet de notables réductions , notre flotte surtout, dont les dépenses d'entretien sont, à elles seules, si coûteuses pour le Trésor ; mais le crédit public, fondé sur la confiance, se relève, et bientôt le pays s'est libéré envers l'étranger; l'industrie et le commerce multiplient la production, les écbanges, à tel point que le mouvement commercial représente déjà plus d'un milliard, dont les deux tiers environs alimentent notre navigation marchande, sous la protection de notre marine militaire, toute restreinte que soit cette dernière. Cette protection lointaine du commerce maritime amène cet autre résultat, non moins heureux, qu'en même temps qu'il retrempe nos marins du commerce à la fréquentation des mers tropicales dont ils avaient désappris le chemin, il rend nos officiers militaires plus essentiellement navigateurs. Un grand
nombre d'entre eux, en effet, bloques dans les ports de guerre par des nuées de vaisseaux britanniques, étaient eux-mêmes étrangers aux longues et pénibles traversées lointaines, et, par suite, aux pratiques du métier de la mer proprement dit. Puis, n'étant plus obligée d'armer des vaisseaux à la hâte pour présenter à l'ennemi des unités au lieu de vraies machines de guerre, notre marine va pouvoir faire un retour sur elle-même, interroger le passé, le comparer au présent et y puiser les éléments organisateurs qui la feront grandir successivement et presque à l'insu du pays lui-même. 1823 arrive; c'est alors que l'intervention armée de la France dans les affaires d'Espagne est décidée. Tandis qu'une armée d'observation se rassemble aux pieds des Pyrénées, une escadre, commandée par le contreamiral Hamelin auquel succède peu après le contre-amiral Duperré, se tient prête à seconder les opérations de la campagne, que dirige en personne le duc à'Angoulême. Si cette campagne n'offrit pas de ces grandes batailles dont nous avons en quelque sorte rempli cet ouvrage, elle n'en fut pas moins. remarquable par une série de combats et de sièges, que parfois la nature du sol, le caractère des habitants hérissaient de sérieuses difficultés, bien que l'esprit de parti n'ait que trop cherché à les travestir aux yeux de l'histoire. Pour nous, fidèle au principe d'impartialité qui, depuis le- commencement de cet ouvrage, a guidé notre plume dans l'exposé des batailles de toutes les époques, nous rappellerons ici les faits d'armes des combattants de la guerre d'Espagne comme de leurs devanciers en gloire : car à nos yeux toutes les illustrations guerrières de la France sont sœurs.
Les combats de Talaveyra, de Castel-Tersal, celui de Campillo-d%- Armas, où Molitor, à la tête de 7,000 hommes, attaque et défait 12,000 Espagnols retranchés dans une position formidable, sont bientôt suivis de ceux de Vlle-de- Léon> dont la garnison espagnole est forte de 15,000 hommes appuyés sur 20,000 miliciens des cortès. Les Espagnols font, sur quatre colonnes, une sortie de Cadix, où nos troupes viennent d'arriver pour délivrer le roi d'Espagne captif dans ses murs ; mais ces colonnes, par suite des bonnes dispo-
siUons du général Bordesoulie, que secondent habilement les généraux Gougeon, de Carignan et de Béthisg, sont repoussées avec perte malgré lenr supériorité numérique, et regagnent en toute hâte leurs murailles. Le duc dAngoulême arrive alors à Sainte-Marie, petit port de la baie de Cadix, et presse l'attaque des positions les plus importantes qui dominent les environs de cette place ; le Trocadero est enlevé i la baïonnette sous ses yeux, et le vieux sang des princes français fait de nouveau ses preuves au milieu des projectiles ennemis. Les obstacles à vaincre pour enlever cette formidable redoute n'étaient pas peu de chose : il s'agissait de franchir un canal où nos troupes trouvèrent jusqu'à quatre pieds d'eau, et d'enlever ensuite à l'arme blanche des retranchements armés de 45 bouches à feu parfaitement servies. Une pareille opération ne pouvait être tentée que la nuit. A dix heures du soir, les troupes désignées pour l'attaque sont, en arrière de la batterie dite d'Angouléme, formées en trois colonnes, dont la première, composée de quatorze bataillons d'ëlite, moitié de la garde royale, moitié de la ligne, marche sous les ordres du général Gougeon; la seconde, commandée par le général duc Des Cars, se compose des compagnies du centre des bataillons de la garde ; la troisième colonne, avec laquelle marche le lieutenant-général Obert, commandant l'attaque, est formée des bataillons du 34e de ligne. Malgré les obstacles à vaincre, les trois colonnes arrivent jusqu'aux batteries espagnoles, dont les canonnière sont tués à leurs pièces, et les enlèvent, mais non sans des pertes sensibles, aux cris de Vive le Roi! qui avait été donné pour cri de ralliement. De son côté, l'escadre de blocus, composée d'une soixantaine de bâtiments, dont 3 vaisseaux et 13 frégates, ne reste pas inactive. Déjà les frégates la Guerrière et la Galathée, commandées par les capitaines de vaisseau Le Marant et Drouault, ont canonné et réduit les batteries de Y Ile-Verte, cette clef û'Algésiras : peu après le fort SantirPetri, cette autre clef de la rivière du même nom, par où s'alimentait la place de Cadix, ne tarde pas à tomber sous les coups d'une division navale, qui se compose, sous les ordres du contre-amiral A»* Rotonrs, des vaisseaux le Centaure, capitaine Ponée,
te Trident, capitaine Collet, et de la frégate de premier rang la Guerrière) capitaine Le Marant. Cadix, de plus en plus resserrée, est, trois jours après, bombardée, sous lajdireotion de l'amiral Duperré, par la flottille de l'escadre, qui lance 300 bombes ou obus dans la ville. Enfin, 5,000 hommes de troupes, embarqués sur les divers bâtiments de cette escadre, sont prêts à opérer un débarquement dans YIle-de-Léon, lorsque la place alarmée se décide à se rendre aux armes de la France, le 1er octobre 1823.
On le voit donc, pour avoir été moins sanglants peut-être que d'autres, les lauriers de notre armée d'Espagne n'en sont ni moins honorables, ni moins dignes de figurer dans l'histoire. Nos troupes nouvelles, mêlées aux débris de celles de l'Empire, se montrèrent leurs émules en courage et en discipline. Quant à notre flotte, qui depuis plusieurs années avait, comme d'ordinaire, subi, plus que toute autre branche du service, le contre-coup de l'état déplorable de nos finances, elle s'était montrée prête à tout faire j à bloquer comme à attaquer les forts ennemis, à combattre comme à opérer des transports de troupes, rôle aussi utile qu'il est ingrat pour une marine militaire.
A peine la France a-t-elle terminé son œuvre d'intervention en Espagne, que ses vaisseaux, et plus tard ses troupes , sont appelés de l'autre côté de la Méditerranée pour mettre fin à la guerre d'extermination que l'armée et la flotte turco-égyptienne faisaient dans le Péloponèse aux peuplades grecques en insurrection j l'Europe s'était émue au spectacle de cet antique berceau de la civilisation dévasté par le sabre ottoman, de ce peuple asservi qui avait brisé ses chaînes pour en frapper ses oppresseurs; la cause était belle j l'opinion libérale de tous les pays l'avaient chaudement épousée, sans même se préoccuper si la nationalité grecque, qu'on voulait faire revivre à tout prix, allait ou non créer sur les derrières de la Turquie d'Europe un auxiliaire puissant au Gzar, cette personnification par exeel-
lence des gouvernements absolus et conquérants ; les trois escadres d'Angleterre, de France et de Russie reçoivent donc des ordres en conséquence , et les amiraux Codringtm, de Rigny et Heyden enjoignent à Ibrahim- Pacha, généralissime ottoman, de faire cesser les massacres et d'évacuer la Grèce ; au lieu de se rendre à cette injonction, la flotte musulmane se prépare à repousser victorieusement une attaque, et s'embosse dans la rade de Navarin, de Navarin, l'ancienne Pylos, capitale du vieux roi Nestor, qui en était parti pour le siège de Troie avec 90 voiles et où avait abordé pour la première fois Télémaque lorsqu'il parcourait les mers à la recherche d'Ulysse; autant de ces classiques souvenirs de nos collèges, qui n'avaient pas exercé peu d'influence sur l'opinion de plus en plus prononcée de l'Europe en faveur de la cause des Hellènes !
La flotte musulmane se composait d'environ 110 bâtiments dont 3 vaisseaux de ligne et 20 frégates de 60 et 50 canons, le tout portant 2,200 canons servis par 19,000 hommes d'équipage , embossés sur deux lignes , les plus forts bâtiments en première ligne, les autres en deuxième, endentés derrière les premiers; cette double ceinture flottante de canons s'arrondissait en fer à cheval d'une extrémité de la baie à l'autre, s'appuyant d'un côté sur la forteresse de Navarin, qui défendait son aile gauche, et de l'autre sur les batteries de l'île Sphactérie qui protégeaient son aile droite; 6 brûlots avaient été postés près de ces deux ailes et de chaque côté de l'entrée de la baie; bref, c'était à peu près, et à trois siècles de distance, Tordre de bataille adopté par les aïeux de ces mêmes ottomans à la bataille de Lépante, c'est-à-dire Tordre en croissant; toutefois, comme depuis cette époque, le canon avait hérissé les travers des vaisseaux et frégates au lieu d'en armer seulement la proue, ainsi qu'on Ta vu aux galères et galiotes de Lépante, les bâtiments ottomans étaient embossés , beaupré sur poupe, afin de présenter toutes les bouches à feu de leurs travers à l'ennemi.
Quant à la flotte combinée, elle était formée de 3 escadres, Tune anglaise composée de 3 vaisseaux, de 4 frégates, d'une corvette et de 4 bâtiments légers, le tout
portant 456 bouches à feu; la seconde, française, composée de 3 vaisseaux , 2 frégates et 2 avisos, était armée de 340 bouches à feu; la troisième, russe, de 4 vaisseaux et 4 frégates, portait 494 canons ; total des bouches à feu de la flotte combinée : 1290, c'est-à-dire à peu près la moitié du nombre des canons de la flotte ottomane; toutefois, comme il est généralement admis qu'un vaisseau de 80 canons est tenu d'écraser facilement deux frégates de 40, à cause de la supériorité de son échantillon et de la puissante volée de fer qu'il vomit à la fois contre ses faibles adversaires, dominés d'ailleurs par ses batteries élevées, l'équilibre des forces penchait en faveur de la flotte combinée; il est vrai que les excellentes dispositions de défense de l'ennemi et sa double ligne d'embossage très-serrée ne laissaient pas que d'entourer la victoire des alliés de difficultés sérieuses et de dangers véritables.
Le 20 octobre 1827, les trois escadres sont réunies à petite distance de l'entrée de Navarin et ont déjà échangé les conventions et signaux à exécuter en cas d'attaque; un peu avant une heure de l'après-midi, le vice-amiral Codrington, le plus ancien des trois amiraux, fiait le signal de se préparer au combat et de faire route pour prendre, dans la rade de Navarin, les. postes désignés d'avance à chacune des escadres ; le temps est beau, et la brise, quoique faible, favorable pour pousser la flotte combinée, qui va non attaquer, mais signifier, mèche allumée, le dernier ultimatum des trois puissances à Ibrahim-Pacha ; l'amiral Codrington marche en tête avec l'escadre anglaise; les vaisseaux français, sous les ordres du contre-amiral de Rigny, s'avancent ensuite dans les eaux de cette dernière; quant à l'escadre russe, elle se rallie péniblement pour se former à gauche des deux autres; les frégates et corvettes sont en dehors de la ligne, ayant en tête l'Armide à gauche et le Darmouth à droite.
Kig. 25.
'Il
\ Ville de NinriD.
C Citadelle.
M±- Bâtiments lurco-égjpliet
cfjp- Bâtiments franco-anglo-russes.
T T Bricks et transports turcs.
B B Batteries ottomanes.
S S Ile de Spbacterie.
M Vieux Navarin.
Les vaisseaux des deux flottes sont barrés de 3 traits ou vergues.
Les frégates sont barrées de 2 traits.
Ms corvettes, avisos et brûlots sont barrés d'un seul tnit