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CHAPITRE XV

Avenir de» bataille» »ur terre et *nr mer.

Sommaire : A quelle arme est plus spécialement réservé cet avenir?— A l'infanterie ou à l'artillerie ? — Les sièges méthodiques doivent-ils être abandonnés pour les bombardements dans l'attaque des places fortes? — Les projectiles allongés, employés jadis comme armes de jet, remplaçant les projectiles ronds dans les canons rayés de l'infanterie et de l'artillerie. — Coup d'œil rétrospectif sur les modes de combat des flottes.— Nouvelle tactique proposée par l'auteur pour des flottes de vaisseaui à vapeur, à hélice. — Nécessité de l'organisation d'un noyau d'équipage d'élite et permanent pour les vaisseaux.— Transformation que doivent subir les coques des bâtiments de guerre, servant, soit de batteries flottantes, soit de bâtiments à éperon, dits aussi bâtiments-béliers. — Progrès de li marine depuis trente ans, mis au grand jour par les faits de la guerre en Orient.

A qui appartiendra principalement l'avenir des guerres sur terre ? Sera-ce à l'infanterie, dont les armes de précicision ont agrandi le râle? Sera-ce à l'artillerie, dont les projectiles creux et chargés de balles, ont tant augmenté les effets destructifs ? Sera-ce plus particulièrement à la stratégie et à la science des manœuvres, dont les chemins de fer et la télégraphie électrique sont venus multiplier les combinaisons ?

Voici ce que dit l'artillerie :

De toutes les armes qui prennent une part active aux batailles, celle dont la sphère d'action doit s'élargir de jour en jour, c'est l'artillerie. On aura beau réfléchir sur l'infanterie et la cavalerie, on ne pourra jamais rien mettre de meilleur entre les mains de la première que le fusil

armé de sa baïonnette, et pourvoir la seconde de quelque chose de mieux que d'une lance, d'un sabre et d'un cheval. Leur armement étant arrivé au terme de son amélioration , tout ce que l'on pourrait faire encore, ce serait d'inventer quelque évolution nouvelle dans le sens de leur tactique, mais 6ans changer pour cela leur force impulsive. Or, tel n'est pas le cas de l'artillerie : les résultats déjà fournis par les canons rayés, les obus ordinaires et obus Schrapnels, promettent à l'artillerie une puissance destructive tellement grande, que cette arme pourra véritablement devenir le fléau de l'humanité; un jour viendra donc, où l'art des batailles sera fondé presque exclusivement sur les effets de l'artillerie, qui s'érigera en arme principale, en assignant aux deux autres des catégories secondaires.

De son côté, l'infanterie répond :

L'infanterie est l'arme primitive; la promptitude avec laquelle le fantassin surmonte toutes les difficultés engendrées par la configuration du terrain ; la facilité qu'il possède de pouvoir s'y glisser pour assaillir à Timproviste son ennemi et pour éviter ou soutenir un combat inégal, lui assignent le premier rang dans une armée.

Elle possède cette supériorité sur l'artillerie et la cavalerie qu'elle peut être employée et se soutenir avec avantage dans l'offensive comme dans la défensive ; ses différentes formations d'ordres, compacts ou étendus ; ses feux terribles et multipliés ; ses chocs à la baïonnette lui permettent donc un double rôle, tandis que celui de l'artillerie, quand elle n'est pas défendue par les autres armes, est purement défensif, et que la cavalerie mise en action ne possède qu'un rôle purement offensif.

Enfin, l'infanterie s'arme chaque jour de plus en plus de fusils de précision, aussi redoutables par la portée que par la justesse de leur tir, armes essentiellement françaises, disait le maréchal Bugeaud, parce qu'elles s'adaptent parfaitement au caractère, à l'intelligence et à la prestesse de nos soldats; or, d'habiles tirailleurs, en parcourant le champ de bataille avec intelligence et intrépidité, unis lorsqu'il

s'agit d'un choc contre la même arme ou d'une défense contre lesflanqueurs ennemis; débandés, lorsqu'il faut couvrir un mouvement ou surprendre son ennemi, paralyseront facilement les feux meurtriers de l'artillerie en se glissant, d'une manière inopinée, vers les terrains qui couronnent les pièces, et, par des coups bien ajustés, leur enlèveront aisément leurs servants ; exemples récents : le siège de Rome, celui de Sébastopol, la bataille de Y Aima, etc.

Les stratégistes et chefs d'école en fait de manœuvres arrivent à leur tour et disent :

A mesure que les manœuvres se sont perfectionnées, que les troupes ont acquis plus de liberté dans leurs mouvements, le général en chef a pu diriger non-seulement l'action d'une partie de l'armée, où jadis il se bornait à commander en personne, mais l'ensemble de toutes les forces combattantes de cette armée ; les troupes, devenues plus mobiles, ont cessé de se placer sur des lignes continues; occupant, de distance en distance, des points favorables, elles défendent les intervalles qui séparent ces points; aussi une bataille, de nos jours, n'est-elle plus un engagement sur une longue ligne sans interruption, mais bien une série d'engagements sur des points fort distancés parfois les uns des autres. Or, l'on comprend que si l'on parvient à faire entrer une grande quantité de troupes par l'intervalle que la défaite de l'ennemi à un de ces points laisse ouvert , cet ennemi craindra de se voir tourné par des forces considérables qui s'établiront sur sa ligne de communication et de retraite, et qu'alors il se décidera, soit à opérer cette retraite, soit à abandonner même les points où il avait un commencement de succès, pour venir combattre là où sa défaite commence à se manifester; la mobilité des troupes et de tous les éléments qui entrent dans la composition d'une armée a donc donné sur le champ de bataille, à la science des manœuvres de guerre, une importance qu'elle n'avait pu, qu'elle ne pouvait pas avoir jadis ; l'avenir des batailles est donc principalement dans cette science ou dans le génie de cette science, surtout si l'on peut rendre la mobilité des corps d'armée plus grande encore et les transmissions

d'ordres relatifs aux mouvements stratégiques qui préparent ces manœuvres, pour ainsi dire instantanées, à l'aide des télégraphes électriques et des chemins de fer.

Mais ici ne se bornent pas les débats entre les spécialités de l'armée, débals auxquels il y a lieu d'ailleurs d'applaudir, puisqu'ils sont animés par un sentiment de noble émulation. Voici l'art de Vauban lui-même, l'art des sièges qui est aussi mis en question par l'artillerie, et notamment par les partisans non moins exclusifs des feux courbes, des bombardements, pour nous servir d'une expression plus vulgaire. Un officier distingué d'artillerie, M. de Blois, que nous avons eu l'honneur de connaître dans les tranchées de Sébastopol, où il commandait en sous-ordre le parc de siège, s'exprime en ces termes dans son Traité des bombardements :

1° Quand une ville est bombardée avec des moyens vigoureux et convenables, très-peu de jours sont nécessaires pour la détruire de fond en comble, et il est fort rare qu'elle pousse la résistance jusqu'à cette extrémité;

2° Les mesures que l'on conseille dans les cours d'attaque et de défense, pour qu'une ville bombardée puisse arrêter les ravages des projectiles incendiaires, sont complètement insuffisantes : il est impossible de combattre les progrès du feu sous une grêle de bombes et d'obus ;

3° Les bombardements nous rendent maîtres des places avec une bien moins grande perte de temps, de munitions et de sang humain que les sièges méthodiques.

Après avoir exposé ces principes, M. le colonel de Blois remplit son livre de faits à l'appui. — De ces faits il résulte que, sur 222 attaques de places, il y a eu 64 bombardements et 44 sièges réguliers, et que, dans 20 an moins de ces 44 attaques méthodiques, les édifices ont été bombardés.— Il résulte aussi de cet examen rétroactif que, sur les 64 bombardements entrepris, 15 seulement ont échoué. — La conséquence naturelle à tirer de cet exposé est donc qu'une fois la place investie, il est préférable de s'en approcher suffisamment pour l'inonder d'une grêle, incessante de bombes et d'obus à l'aide de nombreux mortiers, dont la portée est, on le sait, considérable, au lieu de pas-

ser de longues semaines à cheminer péniblement sous terre, pour attaquer de très-près et à grande perte d'hommes, in ou plusieurs des fronts des fortifications qui entourent la place.

On s'imagine bien que nous n'avons pas la prétention de résoudre les difficiles problèmes qui agitent les officiers d'infanterie, d'artillerie et du génie ; toutefois, nous hasarderons une réflexion qui semble presque puérile et qui est peut-être la seule solution possible à ces prétentions diverses : c'est que, en ce qui touche l'avenir des batailles, l'infanterie a raison, et l'artillerie n'a pas tort. Que dit, en effet, à ce sujet, le général Rogniat?

« Un principe certain, c'est que la quantité d'artillerie « doit être subordonnée à la qualité des troupes. A-t-on de « la mauvaise infanterie, qui hésite à marcher à l'ennemi « et craigne de l'aborder? on se voit contraint de placer « toute sa confiance dans l'artillerie et de faire la guerre à « coups de canon. Cette arme devient alors décisive pour o le gain des batailles, et l'infanterie se ravale à n'être « plus qu'une arme secondaire, sans autres fonctions que « d'escorter le canon dans ses marches et de le garder sur « le champ de bataille.

« A-t-on de la bonne infanterie? il faut faire disparaître « cette trop grande multitude de canons comme un em- « barras inutile. L'armée en devient plus légère, plus ma- « nœuvrièrej elle se multiplie par la célérité de ses mou- « vementsj elle se moque du canon de l'ennemi qu'elle « surprend dans ses marches, qu'elle enlève dans les com- « bats ; elle brave par la vitesse de son attaque des batte- « teries qui sont d'autant moins dangereuses qu'on les « aborde plus rapidement. La bonne infanterie a toujours « été regardée par tous les peuples éclairés comme l'arme « principale dans une armée bien constituée. »

Pour ce qui touche la question des sièges et des bombardements, il en est à peu près de même ; tel cas se présentera où le siège en règle sera préférable, tel autre où ce sera le bombardement; parfois même ce sera l'un et l'autre : ainsi, n'avons-nous pas vu récemment le double fait de la

prise de Malakoff et des ravages épouvantables occasionnés par nos bombes (1) déterminer le général russe à nous abandonner la ville de Sébastopol ?

Une dernière réflexion en terminant ces quelques mots relatifs à l'avenir des guerres sur terre : aujourd'hui, les projectiles de guerre lancés par nos canons rayés tendent, comme ceux de nos fusils de précision, à dépouiller la forme spbérique pour revêtir la forme ogivo-cylindrique, c'est-à-dire qu'ils s'allongent de plus en plus, et par suite se rapprochent, après bien des siècles, de ce qu'ils étaient alors qu'on les appelait flèches ou javelots, et qu'ils étaient lancés, soit par le bras de l'homme, soit par la détente de la corde de l'arc, que l'explosion d'un gaz a remplacés ; c'est qu'en effet, la pensée première de quiconque cherche à donner de la portée et de la pénétration à ses projectiles a dû être d'abord de leur donner une forme qui leur permit de vaincre avec plus de facilité la résistance que l'air oppose à tout corps en mouvement. Lorsque après bien des année*, même des siècles, on en revint au point de départ pour ainsi dire, en faisant lancer des balles allongées aux ' armes à feu, cette application ne fut pas d'abord heureuse; tirées dans des canons de fusil à parois lisses, elles ne recevaient pas, dans le principe, une direction convenable, et les pennes, qui jouent un si grand rôle dans le vol des flèches, leur manquant complètement, rien ne pouvait les ramener sur une trajectoire que mille causes leur faisaient abandonner. C'est un officier de la garde royale, M. Delvigne, qui eut le premier l'idée de tirer des projectiles allongés avec des armes rayées, dont on connaît aujourd'hui et la longue portée et la précision , soit avec des fusils, soit avec des canons (voir les annexes

(I) Lorsque les nombreuses batteries de mortiers envoyés Pété dernier de France, d'Angleterre, de Malte, de Conslantinople, devant Sébastopol, ont pu réunir leurs feux courbes aux feux des batteries de siège, l'effet destructif produit dans la ville a été tel que, dans ses rapports, le prince Gorstchakof accuse une perte de 1,000 hommes par jour sous ce feu d'enfer {sic), depuis \e 17 aoflt jusqu'au S septembre, jour de la prise de Malakoff.

s m* A. Htakû, artillerie}, 4e mène nous verrons i . ivarr iu vw^nti 4e puerre. après avoir passé us <*vtes à peifrrtiouer leurs mâts et \oites pour ter U cij-rei nmex, en Tenir à être aujourd'hui mas w **7.v, UqaeUe n est en réalité que l'équivalent pùssute rame-godille placée sur leur arrière; c'est qse, sar mer eomme sur terre, c'est le progrès de la e qui un bit revenir au point de départ des idées as simples.

étant un regard rétrospectif sur les étoiles historiques écèdenl, nous voyons que les flottes anciennes étaient isées de nefs à rames chargées d'hommes de guerre, prenaient dans les combats à se couler réciproquei l'aide du formidable éperon dont leurs proues étaient ? ; ou bien se lançaient des matières combustibles i'inccndier, quand elles n'avaient pas recours an n, pont volant muni de grappins, qui, s'abattant sur ire ennemi, réduisait la lutte sur mer aux proportions . onibat sur terre.

s voyons qu'au moyen-âge, les galtres, ou bâtiments s, sont devenues plus grandes, plus pesantes, par noins rapides, et qu'en outre leurs murailles, plus ntes, offrent peu de chances aux attaques de l'éperon; n'y est-il plus question de cette armature, et les ts de cette époque n 'offrent-ils que des exemples de où les archers, les arbalétriers, même les hommes ■s, lancés à l'abordage, décident du gain de la e.

XVI8 siècle, le canon arrive pour régner en maître . flottes, non pas seulement sur les flottes de galères, ussi sur des flottes de navet, ces lourds vaisseaux a que le génie humain va perfectionner rapidement ; êsulte que ces naves ne tardent pas à ravir, dans les Is, le premier rôle aux galères, trop étroites, trop brées de rames et de rameurs sur les deux cAtés on

travers pour recevoir une puissante artillerie. Aussi voyons: nous, au XVIIe siècle, les naves à voiles, devenues les vaisseaux de guerre de nos flottes, commencer à se rangeT en ligne de bataille dans les eaux les unes des autres, pour offrir à l'ennemi leurs travers armé de nombreux canons, et non plus l'avant, comme faisaient les galères, dont les extrémités seules étaient pourvues d'artillerie.

Peu après, cette disposition en entraîne une autre ; elle fait comprendre la nécessité de placer les vaisseaux combattants au plus près du vent, afin que l'on fût maître de ralentir leur vitesse à volonté, soit en masquant les voiles, soit en les lançant dans le vent; d'où sort peu après l'idée de la ligne de bataille au plus près du vent, laquelle a été, pendant deux siècles, l'ordre de vaisseaux admis par le livre officiel des tactiques navales. Toutefois, les flottes de vaisseaux à voiles étant devenues de plus en plus nombreuses, les vices inhérents à cet ordre frappent les yeux de plus d'un amiral à la fin du XVIIIe siècle. Rodney est le premier à le discréditer; Suffren lui porte également atteinte; enfin, Nelson arrive et le foule aux pieds.

Mais si l'heure avait déjà sonné, à la fin du siècle dernier, où l'on devait voir, dans la longue ligne de bataille des flottes à voiles, moins un ordre définitif qu'un ordre préparatoire pour engager l'ennemi avec des groupes supérieurs en force, c'est aujourd'hui surtout qu'il doit se présenter sous cet aspect, aujourd'hui que le moteur nouveau dont nos flottes sont animées leur permettra de frapper des coups aussi imprévus que décisifs. Ici, en effet, tout est nouveau, non-seulement ce moteur, qu'on est parvenu à dérober à l'action des projectiles, mais aussi les ordres de marche, d'attaque et de défense les plus favorables à une flotte de cette espèce. En jetant les yeux sur l'annexe n° 6 de ce livre, laquelle renferme un projet de tactique navale que nous avons rédigé en avril 1853, on verra qu'en abor dant ce difficile problème, nous proposons huit ordres principaux et les évolutions qui en découlent pour assurer la mise à exécution des principes et mouvements de guerre les plus propres à faire présager un succès. C'est ensuite au génie de l'amiral en chef à choisir entre tous ; à son

esprit de prévoyance, à son jugement, à deviner le point décisif; c'est, enfin, à l'habileté de manœuvre et à la ténacité de ses capitaines à faire le reste. Si, bien pénétré de cet axiome, que nous avons souvent cité dans le cours de cet ouvrage, l'amiral tend à opérer, contre la flotte ennemie et avec des forces supérieures, un effort combiné sur un point décisif, il aura déjà mis de son côté bien des chances de victoire ; et si, déjoué dans ses combinaisons par un adversaire habile, il n'atteint pas ce but, c'est alors une mêlée de vaisseaux qui s'ensuivra, mêlée où l'action individuelle du capitaine et des équipages reprend le premier rôle, et dans laquelle le désavantage ne sera pas pour nos flottes, si nous avons su d'avance bien préparer nos vaisseaux, personnel et matériel, à des engagements de cette espèce.

Dans cette mêlée, en effet, il y aura deux sortes de combats :

Les combats d'artillerie ; Les combats d'abordage.

Personne n'ignore combien est redoutable l'artillerie de nos jours entre les mains de nos excellents marins-canonniers ; redoutable non-seulement à cause de la rapidité et de la justesse de leur tir, mais à cause de la puissance de nos calibres marins, de nos obus, dont l'explosion exercera tant de ravages sur les vaisseaux ennemis.

Le canon, cette arme principale de nos vaisseaux, a étéporté à un grand degré de perfection. Mais le dernier mot a-t-il été dit sur ce perfectionnement ? Nous ne le pensons pas, jusqu'à ce que les projectiles ogivo-cylindriques et les canons rayés, qui ont donné de si brillants résultats dans les champs d'épreuve, soient expérimentés à la mer (Voir l'annexe 3, artillerie).

Mais si au lieu de se borner à provoquer une lutte à coups de canon, l'amiral en chef prescrit de tenter des luttes corps à corps, à l'abordage, il importe de s'y préparer à l'avance, à l'aide des mesures organisatrices ayant trait à la constitution plus militaire et plus permanente des nos équipages; il importe d'y faire entrer comme élément nouveau un noyau de marins fusiliers et abordeurs, familiarisés avec le maniement du pistolet et des armes blanches;

hommes de guerre d'élite, qui, réunis à celui des marins çanonniers, constitueront dans nos flottes la partie vraiment militaire de nos équipages, seront à bord les plus constants gardiens des bonnes traditions de discipline, et comme les dépositaires permanents du point d'honneur militaire chez nos matelots : double contingent précieux par sa fixité au milieu des éléments mobiles et parfois étrangers aux idées de guerre qui entrent dans les équipages de nos flottes (1).

(i) Nous ne prétendons pas que la France doive, en temps de paix, conserver à sa solde tout le personnel marin qui monte ses flottes en temps de guerre, de même qu'elle conserve toujours sur pied les régiments qui constituent l'ensemble de son armée. Pour que ces équipages de guerre fussent d'ail leurs vraiment dignes de ce nom, il faudrait également tenir armés les vais seaux et frégates qu'ils montent, c'est-à-dire un ensemble de forces navales qui ne laisserait pas que d'augmenter notablement le budget annuel des dépenses du pays.

Mais entre cet extrême et celui qui consisterait à ne pas laisser se perdre et disséminer sur toutes les mers du globe tous ceux des hommes de mer qui constituent la force la plus militaire d'un vaisseau de ligne, il y a un moyen terme que nous avons hâte de voir adopter. Le vaisseau de guerre actuel est à la fois vaisseau à vapeur et vaisseau à voiles; il conserve cette dernière faculté pour ménager son combustible d'abord et pour aviser aux cas d'avaries dans son appareil moteur ; il est armé de canons; il a des fusils, des pistolets, des sabres à son bord.

Il doit donc entrer dans la composition de son équipage quatre éléments principaux; mais éléments marins tous les quatre, c'est-à-dire naviguant depuis leur jeunesse, façonnés par suite aux mauvais temps, aux privations qu'entraînent les longues traversées, aux maladies et variations de température qu'on rencontre dans les colonies lointaines, etc., etc.

Ces quatre éléments principaux des équipages sont :

4° Les marins, manœuvrant mâts, voiles et embarcations, les matelots proprement dits. Cet élément-là, notre inscription maritime nous le fournit : institution précieuse qui serait plus favorable encore à la constitution de nos flottes, et mieux goûtée à la longue de noire population maritime, si le matelot levé' servait l'Etat pendant cinq années consécutives, coupées par de courts congés, pour être dispensés ensuite de levée, hors les cas de guerre européenne; ce qui ne serait d'ailleurs que l'équivalent de ce qui a lieu déjà, puisqu'on le lève deux fois à plusieurs années de distance, et qu'il reste deux ou trois ans 'chaque fois sous les drapeaux. On aurait ainsi rendu à cet élément marin, aujourd'hui le plus mobile de tous nos équipages, plus de permanence sous les drapeaux, ce dont profiteraient nécessairement la tenue militaire et la disci-

Mais pour mieux approprier les flottes, soit aux combats d'artillerie, soit aux combats à l'abordage, la coque de nos bâtiments de guerre elle-même n'est-elle pas appelée à

ptine de dos vaisseaux. H y aurait aussi économie de sac, que ces marias ne renouvelleraient pas a cbaqoe levée, c'est à-dire, deux fois comme aujourd'hui;

B* Le* marùu, mécaniciens et chauffe in, préposés à la conduite et à l'entretien des machines et chaudières des vaisseaux. Jusqu'à ce que la navigation à vapeur de commerce se soit développée au point d'assurer à notre marine militaire ce contingent de son personnel, comme la grande et la petite navigation à voiles lui garantissent un contingent de matelots propres à manier vergues et voiles, il importe que des compagnies de mécaniciens et chauffeur* formées dans les dépôts des ports militaires et naviguant, fractionnés, le plas possible, assurent le service de la flotte sous ce rapport ; nous sommes d'ailleurs dans cette voie ;

S° Les marins, chargés d'armer, servir, pointer et tirer les cent bouches à feu dont se compose, en moyenne, l'artillerie d'un vaissean de guerre ; ce sort tes marins-canoamiers. Par pièce de canon se trouvent trois de ces marins, qui doivent recevoir une instruction méthodique, spéciale, théorique et pratique : c'est le clief de la pièce qui la pointe et la tire ; ce sont les deux premiers servants qui chargent le canon en y mettant poudra et projectile ; c'est-à-dire qu'en n'armant que les pièces d'un bord de ce vaisseau, c'est cent ciaquante marins-canormiers d'élite, au minimum, qui doivent entrer dans son équipage et en être la partie permanente. Quant aux dix ou douze autres servants de la pièce, ils peuvent se composer de marins empruntés à ta première catégorie, c'est-à-dire aux matelots proprement dits, lesquels se dressent avec facilité à l'exercice des bouebes à feu du bord. On ne peut admettre que la flotte française compte jamais moins de quarante vaisseaux à vapeur à flot; c'est un minimum de forces navales au-dessous duquel la France ne peut descendre tans déchoir; car raccourcir son trident de guerre, c'est raccourcir son épée ; or, en supposant trente vaisseaux d'armés sur les quarante, c'est donc quatre mille cinq cents mariw-càmnniere d'élite qui doivent, en paix comme en guerre, être toujours à la solde de l'Etat. Gomment les y rattachera son service d'une manière permanente? Le décret du 6 avril 48*4 a cherché à y pourvoir ; attendons-en les effets.

Dans un travail fort intéressant sur Vartillerie, dû à la plume d'un de nos plus distingués lieutenants de vaisseau, M. B. Grivel, nous trouvons établi par le lieutenant général Douglas [Naval guunery, édition de 1851) que l'Angleterre a toujours sous la main, en concentrant ses ressources de seamengunners, eoast-guard et préventive service, une masse d'environ six mille marins-canonniers parfaitement exercés. Le général Douglas énonçait des vues dans cet ouvrage qui devaieut porter ce chiffre à huit mille. Ainsi donc, en demandant quatre mille cinq cents marins-canonniers français sous les drapeaux, oh ne demande rien d'exagéré ;

4° Les marins chargés de manier le fusil, soit à bord, dans les combats

subir une transformation nouvelle? Les uns ne deviendront ils pas des bâtiments à éperon dits aussi bâtiment$*béHer$? (Voir J'annexe 5, vapeur)) lea autres de§ batterie» flottantes

rapprochés de vaisseau à vaisseau, soit à terre, dans les débarquements, les marins^fusiliers en un mot. Sous ce rapport tout , ou à peu près , est à créer î nous avons bien sur nos vaisseaux bon nombre de marins familiarisés avec le maniement du fusil et môme sachant à peu près l'école du soldat et du peloton; mais nous ne devons pas plus nous contenter de cette demi- éducation de nos marins-fusiliers que nous ne l'avons admise chez nos marins-canon' niers, surtout aujourd'hui que l'emploi généralisé à bord des armes de précision exige pour leur maniement et leur tir un cours spécial, théorique aussi bien que pratique, qui laisse bien loin derrière les prescriptions de la chargé en douse temps. £n supposant deux marins-fusiliers a postés à chacune des bouches à feu d'un vaisseau, seul bord, soit alors cent, et la moitié de ee nombre répartie sur les gaillards, les drômes, etc. etc.; ce serait donc encore cent cinquante marins-fusiliers d'élite qui entreraient comme élément permanent daBs cet équipage, et qui auraient en outre à pratiquer et enseigner au besoin le maniement du pistolet et du sabre, soit quatre mille cinq cents marin* fitsiliers pour toute la flotte, lesquels se recruteraient, plus particulièrement parmi les hommes que la conscription fournit annuellement à la marine ; leur permanence serait donc assurée.

Telles sont les quatre matricules spéciales que nous voudrions voir établies dans chacun de nos ports militaires, afin d'arriver aussi tôt que possible à la permanence, sur notre flotte, du plus grand nombre possible d'hom* mes de mer d'élite , au milieu desquels viendrait se grouper et puiser de saines traditions militaires la partie plus particulièrement mobile de nos équipages , c'est-à-dire les marins du commerce , Ici une question se présente : quels officiers doivent commander et diriger ces hommes spéciaux ? ta réponse est facile : quel bouton portent-ils tous ? celui de marina apparemment, parce qu'avant tout ils doivent être hommes de mer? aux officiers de marine conséquemment è les instruire et a les commander. Il n'y a ici rien de nouveau : interrogez la marine de Louis XVI , cette marine qui supporta seule et si glorieusement le fardeau de la guerre de 1778 , et vous verrez qu'en *7»6 il y avait quatre-vingti-dix lieutenants de vais» seaux, capitaines des compagnies de canotmiers, bombardiers et fusiliers de la flotte française. Nous ne possédons pas encore un personnel marin aussi compact, aussi bien organisé qu'à cette époque ; cependant nous y marchons/; déjà nos trente années de paix nous ont permis de former un corps d'officiers 4s vaisseaux iuatruits, capables, ardents au métier de la mer et des armes, marins d'abord et avant tout. 1\ est un certain nombre d'entre eux qui se sentent ensuite plus d'aptitude pour l'étude des bouches à feu ; d'autres, au contraire, pour des expéditions militaires où les débarquements et les sièges jouent UP certain rôle ; ceux-ci pour les machines à vapeur, ceux-là pour les travaux hydrographiques. Il importe donc de tirer parti de ces penchants spé-

cuirassées de fer dans tout leur pourtour (Voir l'annexe 3, artillerie).

Pour ces dernières, les épreuves ont déjà commencé et donné de bons résultats ; pour les premiers, on attend des expériences qui ne laisseront pas que d'offrir beaucoup d'intérêt.

Un mot encore. Dans le cours des trente années qui viennent de s'écouler, combien de fois la marine n'a-t-elle pas été attaquée, à la tribune, dans la presse, dans les salons, dans les bureaux, partout enfin 5 on niait son organisation, ses progrès; enquête par ci, enquête par là, sous la royauté, comme sous la république ; c'était de mode, donc c'était de bon goût; et l'on s'en faisait d'autant moins faute, qu'en somme on voyait en elle une excellente machine-bélier pour battre en brèche les murailles du Pouvoir. Quant à la marine elle-même, incomprise et, par suite, dédaigneuse de répondre aux billevesées qui se débitaient sur son compte, elle se contentait de répondre comme ce philosophe ancien auquel on niait le mouvement, elle marchait; elle marchait en silence jusqu'à ce qu'une guerre européenne réclamât son concours. Cette guerre a éclaté, et, depuis deux ans, nos escadres naviguent, agissent et combattent à côté d'escadres alliées, jadis leurs rivales. Il ne nous appartient pas

ciaui dans l'intérêt du service de la flotte ; est-ce à dire pour cela que tout officier de marine aura dès ce moment la prétention d'être à la fois excellent hydrographe, mécanicien, etc.; nullement, mais de ce vaste corps d'hommes de mer, officiers et matelots, homogène par le bouton, l'esprit et la discipline, il ressort des spécialités qui demandent un emploi particulier et où les aptitudes diverses trouveront à s'utiliser fructueusement pour le service de la flotte. On est entré dans cette voie en dressant un certain nombre de ma' vins à la spécialité approfondie du canonnage sous la direction d'oJSciers de vaisseaux ; d'autres aux voiles, comme gabiers ; d'autres aux machines, comme mécaniciens et chauffeurs, etc.; et Ton a obtenu des résultats bien supérieurs à reux de ces époques, plus éloignées de nous, où Ton voulait que le même marin fût à la fois bon chef de pièce, bon fusilier, bon gabier; tout cela peut se rencontrer sans doute, mais pour les officiers comme pour les matelots, ce n'est le partage que de natures très-exceptionnelles. Aujourd'hui donc que nous sommes rentrés dans le vrai, il n'y a plus qu'à continuer hardiment notre roule. E* B. W.

de mettre en relief leurs faits et gestes ; mais l'histoire est là, calme, impartiale, avec l'heure et la date des actes de chacun, et l'histoire dira ce que, dans le cours de ces deux années, la marine française a pu, ce qu'elle a su faire comme instrument politique pendant 1853, comme instrument de guerre pendant 1854 et 1855 !

Fig. 3U.

Ollitier île catdkr

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