CHAPITRE PREMIER
Temps ancien».
Sommaire : Tactique et stratégie. —Ordre de bataille oblique renforcé sur une aile. — Leuctres et Mantince. — Galères anciennes. — Bataille de Salamîne. — L'éperon. —Ordre de bataille des Romains. — Ordre de bataille concave. — Bataille de Canoës. — Génie stratégique de Jules César. — Corbeaux de Duilius, d'Agrippa, d'Archimède ou de Niceas. — Bataille d'Actium. — Moyens incendiaires et autres employés dans les combats des flottes de l'antiquité.
Peu de personnes ignorent les significations, très-différentes l'une de l'autre, des deux mots tactique et stratégie : la tactique, suivant Jomini, est l'art de bien combiner et de bien conduire les batailles ; la stratégie, au contraire, est l'art de déterminer les points décisifs dû théâtre de la guerre et les lignes ou routes générales suivant lesquelles les armées doivent se mouvoir pour y arriver.
Sur terre, Tune et l'autre se lient indispensablement aux succès des opérations d'une armée; tandis que, sur mer,
si la tactique navale doit être subordonnée à des règles précises, d'une exécution parfois très-délicate, on peut dire que le mot de stratégie n'a pas de sens bien précis en ce qui concerne, les flottes, surtout depuis l'invention delà boussole- le théâtre de leurs combats, à elles, c'est la vaste et uniforme plaine liquide qu'elles rougissent du sang de leurs marins; leurs lignes de marche, c'est la direction que leur indique l'aiguille aimantée pour faire route d'un point à uit autre, en traçant leur sillon d'écume sur la mer elle-même, vaste réseau des mille chemins ouverts pour tous les rivages.
Sur terre j les armées rencontrent à chaque instant de nombreux accidents de terrains, montagnes ou forêts, plaines ou rivières , autant de données importantes pour déterminer des combinaisons stratégiques/ Pour les flottes, il n'existe, à vrai dire, sur mer, qu'une seule combinaison de ce genre ayant de, l'importance,. et encore cette importance a-t-elle bien diminué depuis que le rôle de la vapeur a grandi : c'est l'avantage du vent (1), avantage que nous verrons les amiraux se disputer avec opiniâtreté dans les batailles du xvn.e siècle particulièrement.
Les points stratégiques sont ceux qu'il importe d'occuper, soit pour menacer les communications de l'ennemi avec le pays qui l'entoure, et d'où il tire ses principales ressources , soit pour couvrir les siennes propres, et, par "suite, Tes lignés stratégiques sont celles qui relient ces divers points entre eux.
Nul n'a poussé plus loin que Napoléon, au dire des écrivains militaires, le génie de la stratégie : il combinait admirablement les marches des parties les plus éloignées de >on armée de manière à les faire arriver à temps pour •'fes batailles , dans leur opinion, Moreàu, au contraire, h'entëndait pas la stratégie et montrait son habileté dans la tactique, c'est-à-dire qu'il maniait très-bien, en présence de l'ennemi ', les troupes occupant un terrain que sa vue
(i) Un vaisseau est au vent d'un autre vaisseau quand il a le veut fnw tthk pêtlr ^'atteindre. . .. ■■*
embrassait; aussi n'a-t-il livré ses principale* feataillts qu'avec une partie de ses forces.
La tactique a donc, en réalité, le même but que la stratégie, mais sur une échelle moindre et sur un théâtre différent; le sien, c'est le champ de bataille.
Il est de principe, en guerre, qu'un bon général de terre ou de mer doit tendre à opérer, avec des forces supérieures, un effort combiné sur un point décisif; la base des combinaisons, le but proposé devant consister à se trouver plus fort que l'ennemi sur un point déterminé de la bataille : c'est donc au génie de prévoyance ou d'improvisation du général en chef à faire arriver inopinément, sur les positions les plus accessibles et les plus importantes, des moyens qui rompent l'équilibre et donnent la victoire; à exécuter enfin avec promptitude des mouvements qui déconcertent l'ennemi et le prennent au dépourvu.
Ces principes proscrivent tout naturellement l'ordre de bataille parallèle, c'est-à-dire celui qu'adopteraient deux armées de terre ou de mer qui se battraientsur deux lignes parallèles, bataillon contre bataillon, vaisseau contre vaisseau, sans avoir recours à d'autres combinaisons de tactique : cet ordre est l'influencede l'art, ou plutôt l'absence de tout art, et ne doit guère entraîner de résultat décisif, à moins que les forces relatives des deux armées ou des deux flottes ne soient très-inégales, bien que numériquement semblables; aussi voyons-nous les grands capitaines de l'antiquité le rejeter quand ils veulent obtenir des succès éclatants.
A Leuctres et à Mantinée, notamment, Epaminondas a recours aux principes de guerre que nous venons d'exposer pour remporter les deux victoires de ce nom, ces deux filles immortelles qu'il léguait, en mourant, à sa patrie pour toute postérité.
D'après Xénophon, l'armée thébaine et l'armée lacédémonienne se trouvent en présence, d'abord en ordre parallèle; cette dernière était très-étendue et ia phalange, au
'lieu d'être établie sur seize hommes de protondeur, comme c'était l'usage, n'en présentait que 12; Epami nondas, dont Tannée était très-inférieure en nombre à celle de l'ennemi, se décide à porter tous ses efforts sur la droite des Lacédémoniens avec son aile gauche, où il place sqs 300 invincibles et une colonne d'élite de 50 de profondeur; il fait donc avancer rapidement cette aile gauche, en refusant sa droite, c'est-à-dire celle-ci n'approchant que lente* ment pour occuper et combattre de loin le centre et la gauche de l'armée lacédémonienne : la colonne d'élite thébaine fond alors sur l'aile droite de cette armée que les 300 débordent et attaquent en flanc avec vigueur; cette aile est mise en déroute et poursuivie par la cavalerie thébaine qui, supérieure à la cavalerie lacédémonienne, vient de charger et de dissiper celle-ci; la déroute de l'aile droite f des Lacédémoniens entraîne bientôt celle du reste de l'armée, et la victoire d'Ëpaminondas est assurée.
Si à Leuctres ce grand capitaine sut tirer un aussi grand parti de l'ordre oblique renforcé sur une ails, en écrasant l'aile opposée de l'ennemi avec des forces supérieures et numériquement et relativement, à Mantinée il sut appliquer le même principe, mais d'une manière différente,; au lieu d'attaquer une des extrémités de l'armée ennemie, il fit pivoter son aile renforcée de façon à la faire aboutir contre le centre de cette armée, ou ses troupes d'élite, arrivant en grand nombre, fondirent avec impétuosité, y firent une large trouée et coupèrent en deux l'infanterie des Lacédémoniens et des Athéniens, dont la déroute fut dès lors complète.
La tactique des flottes de l'antiquité fut plus lente dans ses progrès que celle des armées de terre ; et cela par suite de l'imperfection de l'architecture navale. Pendant longtemps, en effet, ces flottes ne furent jugées propres qu'à transporter des armées pour dévaster des côtes ou s'emparer des villes du littoral; il fallut que certains peu-
Trtfcé, fterftflm&i plus essentiellement navigateurs, trouvassent un nouvel élément de puissance dans le» vaisseaux qu'ils avaient perfectionnés. Leurs flottes s'élancèrent alors Sur la mer, non-seulement pour y commercer, mais pour y combattre, navire contre navire, soit de loin, à l'aide de flèches et de javelots, soit de pris, à l'abordage, en engageant des luttes corps à corps. Pins tard, les marins de l'antiquité armèrent l'avant ou la proue de leurs galères d'un éperon, ou rostre, formidable lance de bois garnie d'airain ; et dirigeant alors cet éperon vers le côté du b&* timent ennemi avec toute la vitesse de leurs rames, ils en* tr'ouvraient son flanc et le coulaient bas.
Telles étaient les galères de la flotte grecque à la bataille de Salamine, bataille à laquelle la Grèce dut son indépen* | dance. On se rappelle que Thémistocle, le héros principal démette victoire, après avoir décidé les Grecs à s'embarquer sur 380 galères, pour y braver les 1200 galères de Xerxes, Et disposer la flotte grecque dans le détroit compris entre Ffle de Salamine et les plaines d'Athènes, de manière à fermer tout à fait l'entrée de ce détroit. Ainsi rangée, la flotte grecque présentait à la flotte perse un front serré de galères, lequel avait 12 rangs de navires de profondeur, front d'airain contre lequel vinrent se briser les efforts de la flotte perse, dont le général athénien avait ainsi neutralisé la plus grande partie. « Les gros vaisseaux des Perses, dit « Hérodote, lourds et mal manœuvres, ne pouvaient com» « battre qu'en petit nombre à la fois les galères grecques, « lesquelles, mieux armées, mieux conduites, entr'ou- « vraient, avec leurs redoutables éperons, les flancs des « bâtiments ennemis. Quant à ceux de ces derniers qu'elles « épargnaient, ils allaient se briser sur les rochers avoisi- « nant le détroit. »
On voit que, pour compenser l'inégalité numérique des forces, Thémistocle avait tiré un grand parti de la position que lui offraient le détroit et l'Ile de Salamine. 11 n'çtait pas étonnant, d'ailleurs, que la tactique de flottes qui ne perdaient pas les côtes de vue consistât surtout à profiter des configurations les plus avantageuses du littoral; or. comme le général athénien avait toute confiance dans *a
supériorité de ses galères, à nombre égafy'sur les galène* perses, il eut l'habileté de choisir une position telle que Fennemi ne pût l'envelopperd'aucun côté, et il eut l'adresse de le pousser à un combat, dans lequel les forces des Grecs* quoique égales numériquement aux forces engagées des. Perses, leur étaient, relativement, bien supérieures en habileté maritime et militaire, Celait donc, en réalité, l'application de la maxime de guerre que nous avons citée plus haut, et dont les victoires du général thébain fournissent deux autres exemples : « Qu'un bon générât de terre ou de « mer doit tendre à opérer, avec des forces supérieures, un « effort combiné sur un point décisif.
Les navires grecs qui combattaient à Salamine étaient des bâtiments à rames à un ou plusieurs rangs de rameurs, monères owunirèmes, birèmes, trirèmes ; ils étaient, en ou tre; t pourvus de voiles qu« manœuvraient les nautoniers, dont les fonctions différaient absolument de celles des rameurs. Diod&re, de Sicile, raconte qu' Ariamène, l'amiral perse, et frère de Xerxès, engagea le premier l'action avec son su* perbe et énorme navire ; des hauteurs de sa proue et de sa pîôupe il faisait pleuvoir des trai«ts et des masses pesantes dé toutes sortes sur les trirèmeé des Grecs; Thémistoclel* réjoint, et Ariamène s'élançant alors à l'abordage de la ga^ 1ère athénienne, y combat en désespéré; plusieurs autres capitaines grecs accourent à l'aide de Thémistocle, e%Ària~ ment, percé de javelines, succombe; son corps est jeté à la mer et presqu'au même instant son magnifique navire est coulé par les efforts réunis des galères athéniennes, qui le labourent de leurs terribles éperons : on connaît le brillant épisode de la belle Arthéftrise, la reine de Carie, qui dans cette affaire combattit si brillamment pour les Perses, avec ses galères. Si l'on en croit la chronique, cette reine intrépide, apercevant le roi de Colynde, un des alliés du roi des rois, qui fuyait à force de rames, ordonne de lui courir sus, et dirigeant sa manœuvre avec une habileté terrible^ elle enfonce l'éperon de sa galère dans les flancs du navire de ce monarque fuyard, qui s'abîme yresqa'instantanément sous les flots.
Tout en faisant la part de ce qu'il peut y avoir d'exagéré
dans ces antiques récits, nous devons supposer cèpéndéftt que l'éperon des galères devait, à cette époque, Jouer un rôle important dans les batailles navales; car, à chaque page , ces récits reproduisent les drames auxquels donnait Heu cette formidable armature de la proue.
Après les Grecs, les Romains; l'histoire est pleine du récit de leurs batailles, que nous ne ferons d'ailleurs qu'effleurer. « Les Romains, dit l'empereur Napoléon, dans ses «dictées de Sainte-Hék'ne, se rangeaient, pour livrer bà-* «r taille, sur trois lignes, éloignées de 100 mètres chaque, <r et la cavalerie sur les ailes. »
Cet ordre de bataille, qui était aussi leur ordre de cam-* pement, leur réussit souvent, mais, les fit échouer parfois, notamment à Cannes, où le génie tfAnnibal Leur opposa un ordre de bataille tout différent : le général carthaginois, étendant son armée sur une seule ligne, parvint à envelopper l'armée romaine, et, l'attaquant à la fois de front, de flanc et même à dos, la battit complètement. En un mot, il mit à peu près en usage l'ordre de bataille connu sous le nom d'ordre de bataille concam sur. le centre.
Le plus grand homme de guerre qu'ait produit Rome, Jules César > brilla non-seulement par son génie et son audace sur les champs de bataille, mais encore par ses admirables combinaisons stratégiques ; aussi, rien n'est-il* plus intéressant que de lire le jugement qu'en porte. dan6 ses dietées de Sainte-Hélène> le César de notre époque, qui personnifiait lui-même, au dire des généraux ses contemporains, le génie de la stratégie au suprême degré :
« ...Nous venons de voir César dans ses campagnes des « Gaules; dans ses campagnes d'Italie; il triomphe en sui- « vant les mêmes principes.
« 11 passe le Rubicon n'ayant qu'une légion; il prend à « Conflnium trente cohortes, chasse en trois mois Pompée « de l'Italie; quelle promptitude! quelle rapidité! quelle « audace! Pendant qu'il Ait réparer les vaisseaux néces*
«'saires pour passer l'Adriatique et suivre son rival en « Grèce, il passe les Alpes, les Pyrénées, traverse la Cata- « logne à la tête de 900 chevaux , à peine suffisants pour « son escorte, arrive devant Lerida et, en quarante jours,. « soumet les légions de Pompée que commandait Afranius. « Il traverse d'un trait la dislance qui sépare l'Ebre de la « Sierra-Morena , pacifie l'Andalousie et revient faire son « entrée triomphante à Marseille que ses troupes viennent « de soumettre; enfin, il arrive à Rome et repart pour se « mettre à la tête de 12 légions qu'Antoine a réunies à « Brindes.
« L'an 48 avant Jésus-Christ, il traverse l'Adriatiqueavec « 25,000 hommes, tient plusieurs mois en échec toutes les «. forces de Pompée jusqu'au moment où, réjoint par An- « toine, qui a traversé la mer en bravant les forces enae- « mies, ils marchent, réunis, sur Dyrrachium, place de « dépôt de Pompée et l'investit.
« Celui-ci campe à quelques milles de cette place au « bord de la mer; César alors, non content d'avoir investi « Dyrrachium, investit le camp ennemi; il profite des «sommités des collines qui l'environnent, y fait élever « 80 forts que ses troupes occupent, et établit ainsi .une « ligne de contrevallation de 6 lieues. Mais Pompée, ac- « eu lé h la mer, pouvait en recevoir des vivres, des renforts « au moyen de la flotte qui dominait l'Adriatique; il profite « de s-i position centrale, attaque et bat César, qui perd « 30 hapeaux et plusieurs milliers de soldats, l'élite de « ses vétérans.
« La fortune de César parait chanceler; il n'a plus de « renforts à espérer, la mer lui est fermée; tous les avan- « tages sont pour Pompée ; il change le théâtre de la guerre, « fait une marche de 50 lieues, la porte en Thessalie et <f défait l'armée de son rival aux champs de Pharmle.
« Pompée se présente en suppliant sur les côtes d'Egypte, « ou il reçoit la mort d'un lâche assassin.
« En l'an 45, les fils de Pompée ayant réuni en Espagne « les débris de leurs troupes de Grèce et d'Afrique, s'y « trouvèrent à la tête d'une armée plus nombreuse que « oelle de leur père ; César part de Rome, arrive en vingt-
« trois jours sur le Guadalqoivir et défait Sextus Pompée* à « Munda; c'est là que, sur le point d'être battu et ses « vieilles légions paraissant s'ébranler, il pensa, dit-on, à « se donner la mort.
« La tête de Sextus Pompée fut apportée aux pieds do « vainqueur.
« Six mois après, aux ides de mars, César fut assassiné « au milieu du sénat romain.
« S'il eût été vaincu à Pkarsale ou à Munda, il eût « éprouvé le sort de Pompée et de Sextus Pompée.
« Les principes de guerre de César ont été les mêmes que « ceux d'Alexandre et d'Annibal : tenir ses forces réunies; « n'être vulnérable sur aucun point; se porter en masse « et avec rapidité sur les points importants; s'en rapporter « aux moyens moraux, à la réputation de ses armes, et « aussi aux moyens politiques pour maintenir dans la fidé- « lité Ses alliés et dans l'obéissance les peuples conquis. »
Les Romains, peuple guerrier plutôt que marin, ne tirèrent pas de leurs flottes le même parti que les Grecs. Pour conserver sur mer la supériorité que leurs guerres continuelles leur donnaient sur le continent, ils cherchèrent autant que possible à assimiler entre elles les batailles sur les deux éléments; aussi, fût ce à eux que Ion dut l'idée du corbeau, ou pont volant, qui s'ahattait sur le pont de la galère ennemie, pour faciliter les abordages; ceux-ci une fois effectués, la victoire restait aux plus habiles à manier les armes blanches : et l'on sait que les soldats Romains y excellaient plus que tout autre peuple.
D'après Polybe, ce fut Duilius qui employa le premier cette machine de guerre pour vaincre la flotte des Carthaginois; l'engin de Duilius, dont la figure suivante peut donner une idée, se composait de :
Galère à corbeau ul o qii'ron du Diiiliua. %
1° Une grue DG au bout de laquelle il plaça un fort grappin m D à la place du dauphin P, par ce poids énorme en plomb que l'on y suspendait parfois pour le laisser choir sur le navire ennemi j
S" D'an pont volant co correspondant à la grue et ail grappin; une fois les navires accrochés et suffisamment rapprochés, ce pont s'abatlait sur le navire ennemi et les romains y passaient alors de pied ferme. L'apparition inattendue de cette machine jeta la consternation dans la Hotte, des Carthaginois et leur ravit le sceptre des mers.
Plus tard, Agrippa, le général en chef d'Auguste, imagina un corbeau d'une autre espèce et qui témoigne des progrès qu'avait dû faire à celte époque l'art de la mécanique.
Ce corbeau se composait d'une poutre en bois de cinq coudées , cerclée à ses deux extrémités ; l'une de ses extrémités était munie de forls grappins en fer et l'autre garnie de cordes; celle poutre, lancée par -une catapulta ou batiste (les anciens confondent toujours ces deux engins), arrivait sur le pont ennemi, s'y accrochait, grâce à se grappins, et, dès lors, les Romains agissant sur les cordes,
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dont les deux bouts étaient restés à leur bord, les deux navires étaient accostés l'un à l'autre et le combat pouvait s'engager corps à corps.
Mais l'art n'en resta pas là, et si Ton en croit Polybe et Plutarque, Archimède installa sur le rivage un corbeau muni de griffî s puissantes qui enlevait les galères tout ar-r mées et les submergeait; d'apr's Vitruvt, cette machine serait due, au contraire, à l'architecte Niceas, qui lavait employée précédemment à Rhodes, alors que cette ville était assiégée par Démétrius-Poliocertes.
Mais ce ne fut pas seulement l'abordage qui prévalut sur mer du temps des Romains, le feu commença à y jouer un grand rôle : les torches, les dards enflammés, tous les moyens incendiaires, en un mot, furent aussi mis en usage à cette époque, et notamment à la bataille ù'Actium, qui donna l'empire du monde à Octave, neveu de César, trente et un ans avant Jésus-Christ.
Antoine, son compétiteur, avait rangé sa flotte devant l'entrée du golfe d'Ambracie. Les galères d'Octave, qui étaient aussi légères, rapides et bien manœuvrées, que celles» de son adversaire étaient lourdes et difficiles à manier, se dirigent, au contraire, vers la pleine mer, où elles veulent attirer f ennemi, pour profiter de la supériorité de leur marche et de leur manœuvre. Antoine, quelque temps immobile, cède enfin à l'ardeur de ses soldats, et fait ébran-* 1er sa flotte; mais celle d'Octave, commandée par Agrippa, continue de s'éloigner,* pour l'attirer davantage, espérant que plus les lourds vaisseaux d'Antoine s'écarteront du rivage, plus ils rompront leur ligne serrée et compacte, qu'on ne peut songer à attaquer avec de légers vaisseaux. C'est en effet ce qui a lieu : et la flotte d'Octave, faisant alors volte-face, attaque celle d'Antoine sur toute la ligne* Les liburnes, ou galères rapides du neveu de César, parfaitement manœuvrées, tournent autour des lourds vaisseaux ennemis et leur lancent force dards enflammés, force torches ardentes, pour embraser les tours de bois dont ces vaisseaux sont surmontés. Ceux-ci, de leur côté, ripostent avec des projectiles de même genre et font même, dit-on, jouer des catapultes ou machines à lancer des pierres su?
les liburnes d'Octave, qu ils parviennent parfois à aborder violemment et à couler d'un seul coup. Parfois aussi, ces liburnes réussissent à embraser les colosses flottants d'Antoine, qui deviennent alors la proie des flammes. Bref, la bataille est encore indécise, lorsque tout à coup on aperçoit les 60 galères de Cléopâtre, lesquelles formaient, au fond du golfe à'Ambracie, la réserve d'Antoine, s'ébranler? sortir du golfe, puis, au lieu de venir décider la victoire en faveur de ce général, passer derrière ses vaisseaux et s'enfuir au large à toutes voiles.
On sait le reste : Antoine, oubliant tout, s'élance sur les traces de la reine qu'il idolâtre, abandonnant l'empire du monde aux mains de l'heureux Octave.
Il est à remarquer que, dans la bataille A'Actium9 la flotte légère d'Octave adopta, pour combattre les lourds vaisseaux d'Antoine, une tactique opposée à celle que Thémistocle avait mise en usage contre la pesante flotte des Perses : c'est que le neveu de César avait 400 galères, pour la plupart admirablement montées et équipées, à opposer à un nombre i peu près égal de lourds navires formant la flotte de guerre de son compétiteur, tandis que la flotte grecque, composée de 380 galères, devait combattre 1 ,200 vaisseaux perses, qui eussent pu l'envelopper en pleine mer et donner alors une tout autre issue à la bataille. Loin de chercher de l'appui dans la configuration du rivage, le général d'Octave devait donc s'attacher à proûter de la supériorité relative et maritime de sa flotte, après avoir rompu la ligne des vaisseaux ennemis, en les attirant au large, c'est-à-dire multiplier les attaques de plusieurs de ses galères autour de ces barques presque inertes, puis chercher à mettre le feu à leurs massives tours de bois, toutes manœuvres aussi habiles qu'opportunes, et auxquelles il dut la victoire. Ainsi donc, bien que la tactique du général athénien et celle du général d'Octave semblent résulter de combinai* sons opposées, en réalité elles furent toutes deux judicieuses, parce que toutes, deux s'appuyaient sur les vrais principes de guerre.
Indépendamment des procédés incendiaires auxquels les combattants des flottes de l'époque avaient recours pour
s'entre-détruire, il en est d'autres, si l'on en croit la chronique, dont une inspiration vraiment infernale avait dû faire naître l'usage : nous voulons parler de ces pois fragiles, pleins de vipères et de scorpions, qu'ils se lançaient de navire a navire; de ces clous à plusieurs pointes, appelées marrons, qu'ils se jetaient d'un pont à l'autre; de ces nuages de chaux vive dont ils cherchaient à aveugler leurs ennemis, etc., etc.; tous stratagèmes plus ou moins perfides, mais qui étaient de bonne guerre.