CHAPITRE II
De l'ère chrétienne an XVI# aiècle.
Sommaire . Invasion de l'Europe par les barbares. — Bataille de Tolbiac. — Les drakkars des Normands. — Bataille de Haslings. — Les Croisades.
— Armures et combats du xne siècle. — Bataille de Bouvines. — Saint- Louis à Taillebourg. — Architecture navale au xme siècle. — Batailles de Y Ecluse et de Créa/ au xive siècle. — La poudre à canon. — Les armées permanentes. — L'artillerie, la boussole au xve siècle. — Du feu grégeois.
— Son emploi pour la défense de Constantinople contre les Turcs.
Le Christ vient de naître dans une étable, et lorsque luit le premier jour de l'ère chrétienne, d'où datera, plus tard, un monde nouveau, le monde ancien relève presque tout entier d'un seul pouvoir, l'empire romain, que la victoire à'Actium avait donné au neveu de César ; cent peuples vaincus, de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, reçoivent la loi, non plus d'un seul peuple, d'une seule ville, mais d'un seul homme. En 36i, le premier craquement de ce colosse impérial se fait entendre ; son unité cesse, et Valentinien, se réservant l'empire d'Occident, dont Rome demeure la capitale, donne l'empire d'Orient à Valence, qui va siéger à Constantinople.
L'empire d'Occident lui-même ne dure qu'un siècle et succombe, sous le règne à'Augustulus, envahi par les barbares du Nord; l'empire ne devient que plus tard la proie des Sarrasins ou barbares du Midi, puis des Turcs, ou barbares de l'Est.
Toutes ces hordes de barbares, maîtresses du monde, l'enveloppent des ténèbres de leur ignorance, et si de grands chocs d'armée ont lieu, ils ne trouvent d'écho que dans les chants des bardes inspirés. C'est à la suite de ces
chocs d'armée que la domination romaine s'éteint peu à peu dans les provinces de l'empire d'Occident. La Grande- Bretagne est envahie par les Angles et les Saxons, la Gaule par les Francs, les Bourguignons et les Visigoths. La Germanie demeure longtemps le grand réservoir des barbares, la grande route de leurs expéditions; V Italie tombe sous les Hérules, Y Espagne sous les Alains, les Vandales et les Suèves, qui viennent attaquer à leur tour les Sarrasins, débarqués des rivages d'Afrique.
Ainsi, partout des migrations armées, partout l'Occident sillonné de peuplades barbares qui s'avancent le fer à la main, plantant leurs tentes sur les débris de la puissance romaine , puis se livrant ensuite des batailles acharnées : existence nomade et guerrière semée de combats aux brillants épisodes, sans doute, mais ignorés de l'histoire. Il nous faut arriver à la fin du ve siècle pour trouver quelques traces de cette fameuse bataille de Tolbiac, queClovis, chef de la race franque, livre, après s'être établi dans les Gaules, à la formidable ligue de nouveaux barbares qui veulent l'envahir à leur tour.
Aux exploits de Clotis- succèdent, trois siècles après, ceux de* Charles Martel, que les documents incomplets de l'histoire nous transmettent en termes non moins vagues : les chroniqueurs nous disent bien que le valeureux Charles écrase l'islamisme dans les plaines de Tours et de Poitiers, et en repousse les débris épars au delà des Pyrénées; mais, sur les ordres de bataille et sur les causes principales des victoires, rien de précis n'est parvenu jusqu'à nous; ce n'est pas qu'ils oublient certains épisodes remplis d'intérêt, sans doule, mais peu instructifs à l'égard de la tactique ; ainsi, ils n'ont garde d'omettre qu'au milieu de la bataille de Tolbiac, Clovis fit vœu, s'il était vainqueur , de n'avoir désormais pour Dieu que le Dieu des Chrétiens, le Dieu de sa femme Clotilde; ils consignent, avec non moins de soin, les terribles horions que Charles
Marte! distribuait aux ennemis, et qui ressemblaient fort aux coups redoublés du marteau sur une enclume, d'où vint, comme chacun sait, le sobriquet du héros franc; mais, hors ces épisodes, qui durent certainement contribuer beaucoup an gain de la bataille, on ne trouve aucun délail précis qui puisse fixer les idées sur la tactique militaire adoptée par les peuples barbares.
Les chroniques des ix' et x" siècles ne sont pas beaucoup plus riches en documents explicites; celait cependant la glorieuse époque de Charlemagne, dont le génie organisateur et conquérant sut créer un empire là où ses prédécesseurs n'avaient guère établi qu'un vaste camp militaire; et non-seulement ce héros couronné gagna force batailles sur terre, mais il dota son empire d'une puissante flotte de guerre, afin de faire respecter les côtes de la Manche et de l'Océan, où les Normands arrivaient des mers du Nord sur leurs nombreux drakkars, pour y exercer de coutinuelles déprédations.
Les drakkars n'avaient pas moins de 30 avirons de chaque bord ; à leur avant et leur arrière s'élevaient des kastâls (châteaux) que terminaient à la poupe et à la proue des ligures de monstres imaginaires, des dragons, drakkars; l'éperon figurait la tête, et l'arrière, la croupe recourbée du monstre; des peintures guerrières et les blasons des difiérenls chefs élàienl reproduits sur l'unique voile que ces hardis navigateurs tendaient au vent
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Le" Drakkar des Normindi.
' Le milieu du xie siècle est marqué par un grand ëvéne-^ ment historique : ces mêmes Normands, qui ont fini par s'établir en France , dans la contrée qui porte leur nom , veulent plus encore, et rêvent la conquête de l'Angleterre; Guillaume de Normandie l'effectue à la tête d'une flotte de 3*000 bâtiments, grands et petits, et de 60,000 hommes; Après avoir employé huit mois, dit la chronique, à construire et armer ces bâtiments, à réunir ses approvisionner tûents et son armée, Guillaume fait voile du port de Saint- Valery-sur-Somme, le 29 septembre 1066, et opère son débarquement , sans résistance , à Perensey, dans le Sus-; sexw II marche au devant de Harold, dernier roi saxon de la vieille Angleterre, et lui livre bataille dans les plaines à'Hastings, bataille décisive qui dura depuis trois heures du matin jusqu'au coucher du soleil. Guillaume eut, dit la chronique , trois chevaux tués sous lui ; Harold resta sur le champ de bataille au milieu de 5,000 Normands , et l'armée anglaise y perdit 30,000 hommes. Quelles furent, d'ailleurs, les combinaisons militaires de cette terrible bataille, qui eut pour immense résultat la conquête et l'organisation du royaume d'Angleterre telle qu'elle existe encore aujourd'hui : c'est ce qu'il est bien difficile de préciser, même à l'aide de la tapisserie de Bayeux, brodée sur fond blanc, avec des fils et des laines de différentes couleurs; tradition à l'aiguille venue jusqu'à nous, et qui est, suivant les uns , sortie des mains de la reine Mathilde , épouse du conquérant, suivant les autres, l'œuvre de l'impératrice Mathilde, fille du roi Henri Ier, et dernier rejeton de la première famille des ducs de Normandie.
Le xiie siècle nous montre la France et l'Angleterre préludant à ces luttes terribles qui auront pour objet de décider si les deux pays devront, ou non, absorber leurs deux nationalité dans une seule : mais il n'est remarquable par aucune grande bataille digne de fixer notre attention. Les seuls principaux événements militaires dont il est semé
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ont trait aux croisades qui précipitèrent alors l'Occident vers l'Orient, mais qui nous apparaissent plutôt dans les chroniques contemporaines comme une épopée chrétienne et chevaleresque que comme une école de tactique militaire. Là chevalerie, ordre politique et militaire tout à la fois, était alors dans tout son éclat; l'on n'y était admis qu'après de longues et rudes épreuves qui exigeaient autant d'adresse corporelle que d'intrépidité; l'armure défensive d'un chevalier n'admettait pas d'ailleurs qu'il fût d'uûe force physique même médiocre; ainsi elle se composait : du casque à visière, du hausse-col, d'une cuirasse, du brassard, des épaulières, des gantelets, dfcfc genouillères et des grèves (armures des jambes) toutes pièces qui s'ajustaient ensemble et faisaient des chevaliers de véritables hommes de fer; quelquefois, ils se contentaient de porter le haubert, c'est-à-dire une cotte de mailles à manches etkgorgerin, lesquels tenaient lieu de brassards et de hausse-col.
L'organisation de l'infanterie régulière, celle des «rehers d'abord, et, plus tard, celle pourvue d'armes à feu porta un coup mortel à la chevalerie qui n'en représenta pas moins, pendant une longue période d'années, la force militaire la plus estimée de l'Europe.
L'âge chevaleresque eut d'ailleurs une influence utile et généreuse sur la rudesse militaire ; ce fut l'époque des tournois et des prouesses, celle de l'honneur et de la galanterie; comme nul n'était reconnu comme bon chevalier Qu'après avoir rudement payé de sa personne., la chevalerie ne pouvait que jouir de très-grande estime en France, oà l'on met en première ligne, et non sans raison, le dévouement de l'homme de guerre, toujours prêt à verser son sang pour son pays. Si la chevalerie avait eu des limités moins circonscrites, comme corps politique et militaire, si elle n'avait pas souvent secondé des mouvements de rébellion contre le monarque , et si enfin elle avait mis meilleure grâce à se façonner aux idées nouvelles que ^enchaînement et les progrès des siècles faisaient subir à l'organisation des forces du royaume, elle n'eût peut-être jamais cessé de personnifier, quoique, sous d'autres forces, les éléments principaux de cette admirable agréga-
tton d'hommes aussi disciplinée qu'intrépide, qui s 'appétit aujourd'hui l'armée française.
Chevaliers armés de toutes pières.
. Le commencement du xin1 siècle est marqué par une bataille célèbre, celle de Bouvines, qui imprime un sceau particulier de grandeur et de puissance à la monarchie française. Menacé par une ligue formidable de l'empereur- Otton de Brunswich et du roi d'Angleterre, Philippe-Auguste fait appel à ses ducs, marquis, comtes et barons (1),
(t) Tous ces litres éïsletit originairement des f mies mr(it«irc5. Ain«i, dur ■
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pour défendre l'indépendance du royaume de France; Fè ban et Y arrière-ban accourent à sa voix avec une spontanéité de mouvement national qui était déjà d'un bon augure pour le succès de la .bataille. Dans les documents incomplets parvenus jusqu'à nous, on lit : « L'ordre de ba- « taille des Français, à Boumnes, fut réglé par le chevalier « du Temple Guérin, qui eut l'adresse de mettre le soleil « dans les yeux de l'ennemi, ce qui contribua beaucoup à « la victoire. » Malheureusement, la chronique ajouta que le combat commença le 25 juillet, à midi; or le soleil de midi, en juillet, devait être, ce nous semble, plutôt au-dessus de la tête des combattants que devant leurs yeux; il est vrai que les chroniqueurs n'y regardent pas de si près. Quant au plan de bataille de l'empereur Otton, il consistait surtout, d'après les mêmes chroniqueurs, à porter tous ses efforts contre la personne du roi de France, persuadé que, lui tué ou prisonnier, la victoire deviendrait facile à l'armée confédérée; il se dirige donc contre ce monarque avec trois escadrons d'élite, et attaque si rudement tout ce qui l'entoure, que Philippe est. renversé, foulé aux pieds des chevaux : « Lors le porte-étendard du roi, haussant et « baissant son royal guidon, en signe de détresse, appelle « les seigneurs et chevaliers français à la rescousse. * Ceuxci, animés par le danger que courait leur monarque, se réunissent et fondent à leur tour comme une avalanche de fer sur les escadrons de l'empereur Otton, les repoussent et les dispersent, si bien que l'empereur lui-même ne trouve de salut quedans la fuite. La nouvelle du succès remporté autour du roi se répand alors dans l'armée française, qui redouble d'ardeur et resta maîtresse du champ de bataille. Bien qu'à cette époque les chevaliers, habiles au maniement de la lance et montés sur des chevaux bardés de fer
(dux) signifiait conducteur d'armée, général d'armée; comte (cornes) indiquait celui qui accompagnait le roi, son compagnon dé guerre; marquis [marchis) voulait dire Vhomme des marches, le gardien armé des frontières; baron (varo) le guerrier libre et courageux, etc., etc. Une noblesse qui n'était pas militaire eut paru alors un non-sens.
comme eux, constituassent la force la plus réelle des $r-» mées, les gens des villes et des campagnes y suivaient leurs seigneurs pour combattre sous leurs bannières; mais ils ne pouvaient guère résister au choc des premiers, et servaient plutôt à faire nombre ou à combattre les gens à pied de l'armée ennemie. Comme on le voit, d'ailleurs, la personne des monarques était des plus exposées dans les combats de cette époque et considérée comme le gage de la victoire ; aussi étaient-ils tenus de combattre personnellement comme les plus vaillants de leurs soldats, non-seulement pour défendre leur vie, mais pour assurer la victoire. Les rois de France remplissaient dignement ce noble rôle. C'est ainsi que le petit-fils du vainqueur de Bouvine», le pieux et intrépide Louis IX, se montre digne du sang de. Philippe-Auguste, trente ans après, à la bataille de Taillebourg. Il fallait franchir un pont pour faire une trouée dans l'armée anglaise; le monarque français, qui s'y était, précipité le premier suivi de huit chevaliers, est repoussé par des forces supérieures, et reste à découvert au milieu des cadavres de ces huit braves, qui lui ont fait un rempart de leur corps; mais l'exemple du roi frappant toujours d'estoc et de taille électrise le reste de son armée, qui force alors le pont et met en déroute l'armée anglaise.
Dans ce même xme siècle, nous voyons l'architecture navale faire de grands progrès et exécuter des bâtiments qui nous semblent encore aujourd'hui gigantesques pour l'époque. Les croisades, auxquelles prit une part active le roi Saint-Louis, si intrépide à Taillebourg, durent être une des causes de ce développement maritime : il ne s'agissait,, en effet, de rien moins que de faire traverser la Méditerranée à des armées entières, à leurs chevaux, harnais, approvisionnements, etc., etc.; aussi fallut-il pour cela recourir, non pas seulement à des galères d'une médiocre capacité, mais à de grands et lourds vaisseaux ronds, au large ven-
tre, aux vastes logements. — Parmi les 1,800 hefs de toutes dimensions que Saint-Louis réunit'à l'ancien port d'Aiguës- Mortes pour cet objet, il y en avait d'un assez fort tonnage r d*après les documents authentiques de l'époque, nous citerons la Sainte-Marie, la Roche farte et le Saint-Nicolas, qui avaient de 100 à 1 10 pieds de long, de 30 à 35 pieds de large, et de 30 à 40 pieds de hauteur, depuis la quille jusqu'à la hauteur des accastillages, c'est-à-dire jusqu'aux châteaux et paradis dont étaient surmontées leurs poupes et leurs proues. Naturellement l'emploi de ces pesants navires obligea à recourir plus aux voiles qu'aux rames pour les manœuvrer et diriger en pleine mer, ce qui fit augmenter et perfectionner le système de voilure de ces nefs ou natcs, cette enfance des vaisseaux de guerre à voiles. Plus propres d'ailleurs à porter des troupes et des pèlerins qu'àcombattre, les naves laissaient le dernier rôle aux galèresxsurtout dans la Méditerranée.
Si Ton en croit le sire de Joinvîlle, ce fidèle compagnon de Saint-Louis et le chroniqueur de l'époque, le pieux monarque revint de sa première croisade sur une nef, ou natt, ou vaisseau rond, qui ne portait pas moins de huit cents personnes. Il n'était pas rare à ce qu il paraît, à cette époque, de voir des bâtiments partir de Marseille poup la Terre-Sainte avec un chargement de 1,000 pèlerins (Scilicet de quâlibet nave mille peregrinorum). Voir les statuts de Marseille, chap. xxxiv, liv. Ier. Or rien que ce fait, auquel ce document authentique doit faire ajouter quelque peu de croyance, démontre combien l'architecture navale avait çlû fairç de progrès et prendre alors de développement, car ce qu'il faut d'espace à bord d'un navire pour loger 1,000 pèlerins, leurs vivres, leur eau et leurs bagages, n'est pas en définitive peu de chose, et dénote que ces navires devaient avoir des formes et des dimen- ' sions presque gigantesques, surtout pour l'époque.
Le xiy0 siècle nous a transmis quelques documents assei curieux sur les événements militaires et maritimes déM'é-
Soque, notamment les chroniques de Froissard : ce iut 'ailleurs un siècle malheureux pour les armées françaises, car les deux plus importantes batailles qui en marquent le cours, celle de Crécy sur terre et celle de Y Écluse sur mer, nous les perdons; mais l'histoire de notre pays est assez riche en gloire militaire pour que nous puissions interroger les causes de ces désastres avec calme et impartialité. C'est en 1340 que se livra la bataille navale de l'Écluse, entre les Français d'un côté et les Anglais de l'autre : « Bataille, dit Froissard, qui fut félon neu se et très-horrible , car bataille et assaut sur mer sont plus forts et plus durs que sur terre : car là ne peut-on reculer ni fuir, mais faut combattre à l'aventure et chacun, en droit soi, montrer sa hardiesse et prouesse. » Comme la bataille se. livrait sur l'Océan, les deux flottes se composaient plus particulièrement de naves, où les voiles remplissaient, comme on l'a vu , un rôle plus important que les rames. Dans la Méditerranée, où la mer était plus belle et les calmes fréquents , c'étaient les galères à rames qui composaient exclusivement les flottes de guerre.
Le roi d'Angleterre rangea, dit-on, sa flotte sur deux lignes, la première ligne composée des plus forts navires ; Tes hommes d'armes et archers étaient échelonnés dans ces lignes, c'est-à-dire qu'il y avait une nette chargée d'hommes d'armes entré deux chargées d'archers j les arbalétriers se tenaient sur les ailes. Le combat commença à huit heures du matin et dura neuf heures. Quelques historiens prétendent que l'issue en était encore incertaine, lorsque la flotte flamande, qui était restée d'abord spectatrice du combat, tomba sur la flotte française avec impétuosité et décida la victoire en faveur des Anglais. Si l'on en croit la chronique de Froissard, c'est en partie à une autre cause qu'il faut attribuer la victoire : c'est au soleil, qui se trouve jouer de nouveau, suivant le chroniqueur,
un rôle important dans l'histoire de ce succès. « Quand le « roi d'Angleterre et son maréchal eurent ordonné les ba- « tailles (nom qu'on donnait alors aux corps principaux « dont se composait soit une armée, soit une flotte), il fit « venir au \ent, de quartier, sur dextre, pour avoir l'a- « vantage du soleil, qui, avant, leur venait au visage. ». Nous nous permettrons encore de faire remarquer que cet avantage ne put pas être de longue durée, puisque la bataille dura depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, et qu'alors le fort de la mêlée dut avoir lieu à niidi^ heure à laquelle le soleil gêne plus le haut de la tête que les yeux ; et, qu'en outre, si le roi d'Angleterre eut l'avantage du soleil de huit heures du matin à midi, ce même avantage dut être pour les Français de midi à cinq heures.
Nous n'irons pas chercher si loin les causes de ce succès, et il nous semble que les bonnes dispositions du roi d'Angleterre, comme l'habileté renommée de ses archers, méritent qu'on leur en attribue la plus large part.
Six ans après, se livra la bataille de Crécy. dans laquelle le désordre et l'indiscipline qui régnaient alors au sein de nos armées et de nos flottes furent, comme on va le voir, les causes principales de notre défaite.
Le roi d'Angleterre, après avoir passé la Somme au gué de Blanquetaque, prit position sur une éminence qui domine le village de Crécy, dont cette bataille a conservé le nom. 11 enferma ses bagages dans un retranchement, en arrière de son armée, qu'il disposa, d'après quelques auteurs anglais, suivant un ordre de bataille à peu près concave vers le centre. Toutefois, il modifia cet ordre de bataille concave d'une façon très-rationnelle, en ce que l'armée anglaise, au lieu d'être développée suivant une courbe, l'était suivant une ligne brisée, rentrant vers le centre.
Cet ordre n'a pas l'inconvénient de prêter le flanc aux ailes, comme l'ordre demi-circulaire ; néanmoins, il perd de ses avantages si l'ennemi, au lieu de s'enfoncer dans le creux formé au centre, donne simplement sur les ailes. Or, c'est ce qui n'eut pas lieu à Crécy, où l'armée française se précipita successivement en masses confuses et désordonnées dans le centre de l'armée anglaise.
Les archers génois au service de France commencèrent les premiers l'attaque et furent rudement reçus par les ar-, chers anglais, placés sur les ailes; ils prirent la fuite, et les troupes françaises, au lieu de favoriser leur retraite, lçs chargèrent pour les ramener au combat, première cause de désordre dans l'armée française. Les troupes qui avaient succédé aux Génois attaquèrent à leur tour l'armée anglaise, mais en se précipitant dans l'entonnoir d'airain que formait cette armée, où elles furent fort maltraitées. Le roi de France Philippe espère changer la face des affaires en donnant lui-même avec des cavaliers d'élite dans la mêlée; mais il ne tarde pas à être enveloppé ; son cheval est tué ; il en remonte un autre, et quoique blessé à la gorge et q la cuisse, s'obstine encore à combattre; bref, la déroute des Français devenant complète, le comte de Hainaut sai-r sit par la bride le cheval du monarque et l'entraîne hors du champ de bataille. Il ne restait plus auprès de lui que cinq cavaliers, avec lesquels il arrive au château de la Broyé, près d'Abbeville : « Qui vive? crie la sentinelle. « — Ouvrez, répond le roi, c'est la fortune de la France! ». Ce mot n'était que trop vrai , et l'en en eut la preuve* lorsque le successeur de Philippe de Valois, l'infortuné Jean II, fut fait prisonnier à la bataille de Poitiers, qu'il perdit à peu près pour les mêmes causes. Sa captivité devint une plaie pour le royaume, et cependant ce monarquç avait, comme son père, vaillamment combattu à Poitiers ; « Cerné de tous côtés, le roi se défendait en désespéré, une « hache à la main, dit la chronique; son fils Philippe, qui « fut plus tard Philippe le Hardi, se jetait au devant des « coups qu'on portait à son père, et fut blessé à ses côtés ; « le roi, dont le casque était tombé pendant l'action, re~ « çut deux blessures au visage. »
Ces faits prouvent que, dans les batailles de cette époque, le général en chef payait rudement de sa personne, même quand ce général était le monarque; plus tard, lorsque les armes à feu se perfectionnent et que leur em* ploi vient égaliser la force et l'adresse des combattants, c'est de la tête et non du bras que les généraux travaillent pour mettre la victoire de leur côté : nous les verrons alor$
attacher plus d'importance à la guerre de position et mieux organiser leurs éléments de succès. Pendant ce siècle, du Guesclin procéda le premier à cette organisation, nonseulement en disciplinant les troupes royales, mais encore en les disposant avec plus d'habileté pour le combat. Ainsi, à Cocherel, il obligea les Anglais à quitter une position avantageuse; puis alors, leur livrant combat, il prit une glorieuse revanche des défaites de Crécy et de Poitiers, Du Guesclin avait toujours une réserve de troupes fraîches qu'il ne faisait donner qu'au moment où il fallait décider de la victoire.
On s'étonnera peut-être que, dans les récits des combats du xiv« siècle, nous ayons omis de donner quelque importance à l'emploi de la poudre à canon, que déjà le moine Bacon avait, dit-on, inventée dès le xnie siècle : c'est qu'il ne faut pas croire qu'à son début la poudre à canon produisit les effets que nous voyons aujourd'hui. Un de ses ingrédients, le salpêtre, alors mal purifié, empêchait que l'explosion fût assez forte et la vitesse des petites balles suffisante pour percer les armures ; aussi fut-on obligé, dans le début de l'invention , d'employer de gros projectiles, et par suite, de grosses et. informes bouches à feu, non moins dangereuses pour ceux qui s'en servaient que pour l'ennemi. Nous partageons donc l'opinion de ceux qui ne font dater l'usage sérieux des armes à feu que de la fin du xne siècle, et qui pensent que si, à Crécy, les Anglais en ont fait emploi, ce n'est pas du moins à cet emploi que l'on doit attribuer leur victoire.
11 faut se rappeler que les premiers canons ne se composaient que de fortes lames de fer qu'on assemblait avec des anneaux, comme on assemble les douvelles d'une barrique; que la dose de poudre à y mettre pour faire partir les projectiles était ignorée, et que ces projectiles furent d'abord des pierres grossièrement taillées. Ces canons devaient donc éclater souvent. Ce n'est guère aussi que vers la deuxième moitié du xive siècle que l'artillerie fut utilisée sur les bâtiments; les premiers essais en furent tentés à bord des galères, dont on arma l'avant d'une pièce de canon appelée coursier. Quant aux naves ou bâtiments à
voiles, elles ne purent être armées que de bombarde» d'un petit calibre, nom que Ton donnait aux canons que l'on plaçait sur leur pont pour tirer en bombe par-dessus le plat-bord ; ces bombardes lançaient de grosses pierresi"»
En 1387, on voit pour la première fois les Français et lés Anglais se battre sur mer à coups de canon; mais Tare et les flèches prévalaient encore, car ce fut le défout de traits, dit la chronique, qui perdit les Anglais, dont les archers étaient excellents. Aussitôt les Français en vinrent aisément à l'abordage ; la bataille fut gagnée : Hugues Spencer, commandant en chef de l'escadre anglaise, fut fait prisonnier et conduit en Normandie sur ses propres vaisseaux dont aucun n'avait pu prendre la fuite.
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Pans te xv° siècle, l'artillerie se perfectionne et joue un rôle important pour hâter le succès des combats, des sièges surtout. C'est l'époque où les Anglais, maîtres d'une grande partie du territoire de la France, en sont cependant expulsés définitivement. Dans cette série de combats, d'assauts que leur livrent les généraux français, assistés de Jeanne d'Arc, cette héroïne inspirée, il est sérieusement question de, l'emploi des bouches à feu. A la journée des Harengs, notamment, le canon des Français tirait avec tant d'efficacité % « que beaucoup d'Anglais succombaient, » dit Daniel.
Une fois maître de son royaume, Charles VU y organisa des compagnies d'ordonnance de cavalerie et des compagnies de francs-archers. Tel fut le noyau des armées permanentes qui devaient assurer plus tard l'indépendance ' nationale, et qui eurent aussi pour but de réprimer les querelles et les divisions intestines des grands vassaux.
Les francs-archers étaient armés d'une hallebarde ou d'une pique , que nous verrons plus tard remplacée par l'arquebuse. Chaque paroisse devait fournir un archer, par cinquante feux ou maisons, d'une fidélité et d'une
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bravoure éprouvées : ils furent réunis en corps au nombre de 4,000.
Les compagnies d'ordonnance de cavalerie permanente se composaient de gens d'armes, qui, d'ordinaire, se rangeaient en bataille sur un seul rang, en espaçant assez les distances pour pouvoir manier facilement la lance. Il était rare d'ailleurs que, le combat commencé, ils observassent leurs rangs; ils travaillaient alors chacun pour leur propre compte : les gens d'armes, réunis en corps, constituaient 14 compagnies ; la compagnie de la garde était la 15e; leur force totale était de 8 à 9,000 hommes, non compris de nombreux volontaires qui s'y adjoignaient en temps de guerre.
Dès lors le ban et Y arrière-ban ne furent plus qu'une milice extraordinaire, convoquée seulement alors que la gendarmerie et Yinfanterie royale, dont ces deux corps furent les premiers noyaux, ne suffisaient pas pour les besoins de la guerre.
L'artillerie ne fit pas de moindres progrès sous le règne de Charles VII ; la métallurgie, mieux connue, permit de fondre des pièces de canon et, par suite, des boulets de tout calibre.
Pendant ce même xve. siècle, la France et l'Angleterre, tout entières à leur lutte du continent, négligèrent beaucoup leurs flottes; toutefois, la marine, et surtout la marine à voiles, fit des pas de géant, grâce à l'invention de la boussole, qui allait permettre aux navigateurs de s'aventurer en pleine mer et de découvrir un monde nouveau. Obligées de naviguer au large à l'exclusion des galères, les naveSy que nous appellerons désormais vaisseaux à voiles ou tout simplement vaisseaux, vont perfectionner leur voU lure, leur gréement, leur artillerie, et constituer peu à peu ces redoutables flottes, hérissées de canons, dont les lutles décideront plus tard du sort de l'Europe.
Si donc, le xv* siècle ne nous offre pas de ces grandes batailles de terre ou de mer qui servent d'enseignement pour faire combattre des masses d'hommes entre elles , en revanche, son cours est marqué par une série de perfectionnements nouveaux que le génie de l'homme a jetés dans la balance des destinées du monde : c'est le canon, dont l'histoire va être désormais celle de nos armées et de nos flottes; ce sont les troupes permanentes devenues nécessaires pour garantir l'autorité du monarque au dedans et l'indépendance du pays au dehors ; nécessaires, puisque les levées de boucliers féodales auxquelles la France avait dû parfois son salut, comme à Domines, ne constituaient plus une force assez régulière pour repousser les invasions.
C'est enfin la boussole qui , faisant dédaigner au marin la timide navigation des cotes, va le jeter des mois entiers sur l'Océan, entre le ciel et l'eau, va l'obliger à agrandir
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son vaisseau pour le munir .d'eau et de vivres, à consolider sa mâture, ses voiles, pour ïraver la tempête; à l'armer de nombreux canons, pour combattre avec succès sur les plus lointains rivages*
Dans tout g* qui précède, npus n'avons pas parlé de ce fameux feu grégeois qui brûlait jusque sous les flots, et dont l'eau , d'après la chronique, paraissait même activer la violence; c'est que les Grecs du bas-empire employèrent presque exclusivement cet élément incendiaire qui retarda de plusieurs siècles le triomphe des Sarrazins en Orient; auprès de Cyzique notamment, il servit à incendier la flotte ottomane, montée par 30,000 hommes, vers 660, teous le règne de l'empereur Constantin Pogonat, dont les successeurs eurent soin de garder si précieusement le secret du feu grégeois, que, 300 ans après, les peuples d'(fccidént en ignoraient encore la composition. La base de ce fm mérin, feu liquide, ou huile incendiaire comme on l'appelait feussi, était , croit-on , le naphte ou pétrole qui , mélangé par portions égales avec la résine se consume entièrement dans l'eau; le soufre et plusieurs sortes de gommes et de bitumes étaient les autres éléments du feu grégeois dont on usait de plusieurs manières ; tantôt on le lançait directement au moyen de gros tubes de cuivre placés à la proue, tantôt de hardis plongeurs allaient briser sous la carène d» navire ennemi des vases remplis de feu liquide; ou bien encore, on se servait de ces vases comme de projectiles qu'on lançait à la main, ainsi que nous faisons aujourd'hui de nos grenades de bord.
On parvenait à éteindre le feu grégeois avec du vinaigre mêlé de sable et d'urine. Mais si les Grecs du bas-empire employèrent ce feu contre les Sarrazins et les Turcs avec succès pendant plusieurs siècles, ceux-ci finirent par en trouver le secret et s'en servirent* leur tour contre les croisés ; le père Daniel décrivant le siège de Damiettte par S&inthLouis, dit à ce sujet : « Ce fut quelque chose de bien « épouvantable lorsque les Turcs eurent préparé leur feu
* grégeois qui était d'un artifice tout particulier.... — Ils le « jetaient avec une espèce de mortier eu pierrier, tra bien4
* avec ée&<vrbalète$ àtowr, ainsi qu'on les appelait, des-
* quelles dû les décochait, après les avoir fortement ban* « dées par le moyen d'une manivelle, qui avait pour cela « beaucoup plus de force que le bras seul ; celui qu'on « lançait avec le mortier paraissait quelquefois en l'air de a la grosseur d'un tonneau , avec une longue queue et un
* bruit semblable à celui du tonnerre ; nos Français savaient « l'éteindre et ils y réussirent diverses fois. »
Le feu grégeois disparut de la scène des combats après l'invention de la poudre, dont le double effet incendiaire et balistique devait le faire tomber en oubli ; toutefois, si l'on en croit les chroniqueurs, le dernier fait de guerre navale où il brilla fut un des plus remarquables qui signalèrent la chute de l'empire grec.
Mahomet II assiégeait Gonstantinople avee une année de 200,000 hommes et une flotte de 400 voiles , dont 70 bâtiments de guerre qui portaient, dit-on, des canons; elle était mouillée dans le Bosphore et bloquait étroitement Stamboul, mais sans pouvoir pénétrer dans la Corne-d'Or, où les galères grecques, embossées derrière des chaînes et estacades, lui présentaient un front d'airain; un héroïque marin grec, Galchondyle, le Canaris de l'époque, sort en plein jour de la Gorne-d'Or, suivi de quatre braves capitaines génois, montés sur leurs galères, et, pénétrant à force de rames dans le gros de la flotte turque, ces cinq galères inondent de leurs feux grégeois, en faisant feu de leurs canons, tous les navires turcs au milieu desquels ils passent; les Ottomans avaient beau couper leurs câbles, ils étaient dévorés par l'incendie et le feu grégeois les poursuivait, dit la chronique, « ainsi que le feu du ciel sillonne les épis
* mûrs. »
La flotte turque dispersée perdit plus de 50 navires, laissant les cinq galères triomphantes rentrer dans la Coroed'Or.
Ce fut alors que Mahomet II, outré de colère, fit le serment de faire rentrer ses vaisseaux par terre dans cette Gorne-d'Or, afin de resserrer plus étroitement le siège de Stamboul.
La chose n'était pas des plus faciles. Il s'agissait de foire monter à ses vaisseaux la colline de Galata, et par suite
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l'isthme qui sépare les eaux du Bosphore de celles de cette Corne-d'Or, le port de Constantinople.
. Mais rien n'embarrasse les chroniqueurs; voici, dit-on* comment il s'y prit : « Après avoir aplani le sol, il y éta- « blit une plate-forme de poutres graissées, sur lesquelles « lès navires montèrent de la mer au sommet de la colline « de Galata, pour descendre ensuite au milieu du port de « Constantinople; 70 galères furent donc halées, la nuit, « sur lés rainures de ce chemin de bois suifé, et au point « du jour, les Grecs épouvantés vireat sous leurs murs la « flotte ottomane. »
Ce fait extraordinaire, si extraordinaire qu'il nous a paru incroyable lorsque nous avons récemment visité le? lieux, n'est pas le seul de ce genre que reproduise l'histoire ancienne;
Ainsi les Spartiates firent, dit-on, traverser l'isthme de Leucade à 60 de leurs navires pour les faire arriver kPyloà, navires, à ta vérité, qui n'étaient que d'assez frêles embarcations.
Les Vénitiens, vers 1400, voiturèrent leur flotte et la conduisirent au lac Garda, c'est-à-dire à 25 ou 30 lieues au delà. — Ceci est plus fort. — Plus tard l'isthme de Panama fut deux fois traversé par des navires : il est vrai que, la première fois, ce fut par les pièces et morceaux de ces navires, que Vasco Ruinez de Balboa avait démontés pour les reconstruire ensuite sur les bords de l'Océan pacifique qu'il venait de découvrir ; mais la seconde fois * ce fut par les bâtiments des flibustiers, qui les emportèrent, sans les démonter, à travers cet isthme. Ces bâtiments n'étaient encore, à la vérité, que des barques d'assez faibles dimensions.
Enfin, n'a-t-on pas proposé, de nos jours, d'établir sur ce même isthme, un chemin de fer pour voiturer les bâtiments dé toute grandeur d'un océan à l'autre?
De quoi il résulte que, jusqu'à preuve contraire, nous sommes tenus d'ajouter quelque peu de foi à la version des chroniqueurs, pour ce qui touche la navigation terrestre effectuée, du Bosphore dans la Corne-d'Or, par la flotte de Mahomet IL