DOM PIERRE D'HORNOY
En résumé, c'était donc 41 obus ou boulets, dont quelques-uns rougis au feu, qui avaient atteint la coque de la Ville-de-Paris, et à peu près autant sa mâture ; mais ce vaisseau était-il pour cela hors de combat? Pas le moindrement ; si les éclats provoqués par les obus avaient tué et blessé du monde, ces obus n'avaient allumé dans le navire que des incendies insignifiants que les hommes des pièces voisines avaient pu éteindre : quant aux 4 boulets qui avaient pénétré dans la flottaison du vaisseau , ils avaient eux-mêmes bouché leurs trous en se logeant dans la muraille ; aussi lorsque l'ennemi crut devoir évacuer, au bout de quelque temps, les batteries dans lesquelles pleuvaient comme grêle les projectiles de nos vaisseaux (d'après le rapport du prince Mentschikoff lui-même, un millier de canonniers russes furent tués ou blessés dans cette at-
taque), les escadres continuèrent-elles leur feu jusqu'à la nuit ; et cependant les 15 vaisseaux embossés au sud avaient à faire tête aux 300 bouches à feu de cette partie du port de Sébaslopol, dont moitié avait vue contre eux, c'est-à-dire que chacun d'eux lutta ainsi avec avantage contre une batterie de 10 pièces de canon en moyenne ! L'essai dont nous parlions dans ce chapitre, avant que cette attaque fût effectuée, devenait donc un fait accompli et prouvait qu'il y . avait lieu de modifier dans V Aide -Mémoire d'artillerie l'allégation un peu hasardée dont nous avons fait mention ci-dessus , savoir : « qu'une batterie de 4 bouches à feu de gros calibre établie à terre suffit pour venir à bout d'un vaisseau de 120 canons. » Nonobstant cette épreuve, qui, à part son opportunité comme diversion militaire, nous avait en définitive coûté assez cher, on ne pouvait admettre que, dans ce siècle de perfectionnements matériels de toute sorte, les coques des navires appelées à canonner des forts ne parviendraient pas à se cuirasser contre les projectiles ennemis j des batteries flottantes furent donc construites à cet effet, revêtues d'une épaisse plaque de fonte à l'extérieur, puis armées de 16 bouches à feu de 50. Au moment où nous écrivons, nous apprenons que le fort de Kinburn, sur le Dnieper, a été foudroyé par ces Laiteries avec une rapidité et une puissance d'action qui ouvre un champ tout nouveau à l'artillerie de mer. Voici une lettre arrivée hier en France, et dans laquelle un officier de marine, embarqué sur une de ces batteries flottantes, en parle avec une simplicité et une franchise de marin qui ont tous les caractères de l'exactitude :
a Nous avons fait un essai très satisfaisant des batteries flot- « tantes. Elles ont ouvert leur feu à 9 heures un quart, entre 400 « et 600 mètres, et, à midi, il y avait une brèche magnifique. Les « boulets de 50 faisaient dégringoler des pans de muraille, les obus « renversaient tout. J'ai été dans le fort après sa reddition, pendant « que l'incendie allumé par les bombardes brûlait encore ; je n'ai « jamais vu un pareil tohu-bohu d'affûts brisés, de canons cassés « ou démontés : c'était superbe de dévastation. Maintenant, il faut « se mettre à l'œuvre pour faire encore mieux. L'essai est bon, mais « il y a encore à perfectionner : les machines ne sont pas assez puis- « santés, et les coques sont peu convenables pour naviguer. Mais il « y a une chose b.en prouvée, chose essentielle et principale, c'est a l'invulnérabilité des batteries flottantes. Elles portent toutes les «< marques de 40 à 50 coups ; c'est comme l'impression d'une balle «sur la plaque d'un tir. Nous n'avons perdu quelques hommes que « par des projectiles entrés par les sabords. »