CONCLUSION
Comme corollaire à tout ce qui précède , avons-nous besoin d'ajouter que ce projet de tactique navale réclame d'abord la sanction de l'expérience sur mer, bien que nous ayons déjà pratiqué une partie des ordres et des évolutions qu'il indique, alors que nous commandions en chef, à diverses époques, la division navale , souvent fort "nombreuse, des côtes occidentales d'Afrique.
Une tactique nouvelle pour une flotte nouvelle ne peut être, en effet, que l'œuvre du temps et de l'expérience ; mais cette œuvre, pour grandir, demande d'abord à naître; à toute route nouvelle il faut des jalons; et personne n'ayant abordé la solution de ce difficile problème depuis que le vaisseau à hélice menaçait de chasser le vaisseau à voiles de la lice des combats, nous avons cru devoir prendre cette initiative; notre œuvre est donc nécessairement imparfaite.
Nous l'avons dit d'ailleurs dans le cours de ce travail ; en mettant 8 ordres simples ou composés et les nombreuses évolutions qui en découlent à la disposition des amiraux de nos flottes, nous n'avons jamais pensé que tous ces ordres, toutes ces évolutions, dussent être d'une pratique habituelle, ni même fréquente : mais nous avons cru
devoir étudier et résoudre la généralité, nous pourrions dire, la totalité des cas que peut présenter la conduite d'une flotte de 12 vaisseaux à vapeur, soit en pleine mer, soit dans la fréquentation des côtes, soit devant l'ennemi.
L'amiral en chef veut-il, en effet, faire naviguer cette flotte sur un espace d'une grande étendue, et sans que ses vaisseaux courent le inoindre risque d'abordage, même de nuit? Il signale la ligne de front.
Est-il tenu, au contraire, de faire passer sa flolte par un mince et sinueux détroit? Il a recours à la ligne de file, sans l'observer toutefois comme ordre habituel de navigation , à cause des chances d'abordage auxquelles elle expuse les vaisseaux.
•A-t-il à faire effectuer à sa flotte un mouvement de plusieurs quarts en dépendant? Ii lui signale la ligne de relèvement, dont il peut changer plus ou moin> fréquemment la direction.
Veut-il naviguer sans donner prise aux chances d'abordage, de nu t comme de jour, tout en occupant un front assez restreint relativement, c'est-h -dire, d'un mille environ? Il signale Yordre de front endenlé sur d<ux lignes, et sur trois lignes, si ce front ne doit occuper qu'un demi mille , sans oublier que ce dernier ordre exige des vaisseaux très-exercés à la navigation en escadre.
Son idée est-elle, pour rendre la navigation de sa flolte moins pesante, de laisser les vaisseaux de chaque escadre se grouper à volonté autour de leurs chefs respectifs , lesquels conservent toutefois et le même relèvement et la même distance par rapport au vaisseau amiral en chef? Il signale V ordre de front en pelotons.
Est-ce, au contraire, dans un espace de peu d'étendue que doit naviguer ou manœuvrer sa flotte ? Il signale i'ordre sur trois ou deux colonnes, dont l'écartement est réduit autant qu'il le juge convenable ; ordre modifié des anciennes flottes à voiles et présenté comme ne devant pasêlre l'ordre habituel, parce qu'il offrait, comme il offre encore, bien des chances, la nuit surtout , à ces cas nombreux d'abordage qu'on évite avec les ordres endentés.
L'amiral en chef veut-il enfin grouper ses trois escadres et les faire eu même temps naviguer, non de front, mais à la file et à double dislance de vaisseau l'une de l'autre ? Il signale Yordre de file par escadres en ordre de front endenté; ou, s'il préfère que les vaisseaux de chaque escadre naviguent à volonté autour de leur chef respectif, Yordre de file par escadres en pelotons : deux ordres fort utiles encore pour faire, au. besoin, défiler la flotte dans un détroit de peu d'étendue.
Veut-il distancer ses escadres l'une de l'autre dans la direction de
la route, si la flotte est en ordre de file, ou sur la perpendiculaire à celte route si elle est rangée en ordre de front, pour qu'elles pu i sent embrasser un grand espace, tout en restant groupées de manière à représenter, chacune encore, une force respectable? Il signale tel ou tel ordre simple ou composé par escadres à distance.
Veut-il échelonner ses trois escadres suivant un rhumb de vent qui n'est, ni la direction de la roule ni la perpendiculaire à cette roule? H signale lel ordre qu'il veut par escadres à dislance, sur une ligne ou deux de relèvement.
Veut-il augmenter ou diminuer les distances entre les vaisseaux ou entre les escadres? Veut-il faire changer la direction, la route de la flotte, depuis 1 jusqu'à 32 rhumbs de vent et en quelque ordre qu'elle soit rangée? Jl trouve, après l'énoncé des ordres simples et composés, les méthodes à employer pour atteindre ce double résultat. Veut-il enfin, soit en cours de navigation, soit devant l'ennemi, faire effectuer à sa flotte des passages d'un ordre quelconque à un autre ordre ? Il peut avoir recours à lune des cinquante-huit évolutions que nous avons développées sommairement pour passer d'un ordre à un autre: évolutions que l'élude attentive des ordres et des changements de direction fera paraître à tous d'une exécution simple et facile.
Au génie de l'amiral ensuite à choisir entre tous ces ordres, entre toutes ces évolutions, ce qui, d'après les circonstances et la position de l'ennemi, lui paraîtrait le plus favorable à l'application des principes et des mouvements de guerre que nous avons énoncés dans le début de cet écrit! mais, en attendant que sonne celte heure des batailles nouvelles, batailles qui enfanteront sans nul doute de terribles désastres, c'est à l'Océan à dire son mot sur ces évolutions elles-mêmes; à l'Océan, leur meilleur champ d'épreuve, comme il est le meilleur livre 'pour un marin; c'est en le faisant sillonner en tous sens par des flottes de vaisseaux à vapeur, que se révéleront ces grands enseignements pratiques, dont le silence du cabinet ne peut donner une idée complète.
Avril 1853.
Le Capitaine de vaisseau, ex-commandant en chef de la division navale des côtes occidentales d'Afrique.
Comte E. Bouêt-Willaumez.