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BATARD d'empereur 25 I
il s'est réfugié n*' i63, rue Saint-Antoine; de 1861, où il monte à Montmartre, rue de l'Empereur, n" 3i ; il est bien difficile de le suivre et de le poursuivre jusqu'au jour où il se fixe à Pontoise, rue de l'Hermitage, à la villa Davenport (i). 11 n'y demeure guère, au reste, et bientôt il prend domicile rue de Beaujon, dans la maison appartenant à M, Fleury, lequel habite à Vallangoujard (2). C'est là sa dernière étape, La chambre dont il fait son refuge, il la décore de quatre portraits de Napoléon, — « mon glorieux père ! » — d'une peinture qui montre Éléonore dans tout le jeune éclat de sa beauté, et d'un tableau où il est figuré, lui, Léon, le manteau aux épaules, l'œil impertinent, romantique et romanesque (3). Et, devant la cheminée, il place un paravent en tapisserie fait par Éléonore, tout ce qui lui demeure de l'héritage maternel. Voilà le domicile où, pendant quelques mois encore, il est condamné à expier par le souvenir. « When I was a fashionable to the buckled hair... » — « Quand j'étais un beau aux cheveux bouclés !... » soupirait Byron déchu (4). Ainsi il peut soupirer, lui aussi, devant l'image cavalière et alerte de ce qu'il fut autrefois. Il est vieux et vaincu ; ses soixantequinze ans iui pèsent lourdement aux épaules, et c'est cette heure que la nature choisit pour lui accuser au visage pâli et fané les traits du captif de Sainte-Hélène. Le pouce
(i) Communication de M. F. Depoin, de Pontoise.
(2) Communication de M. Soulière, secrétaire de la mairie de Pontoise.
(3) Paul Ginisty, Une petite-Jllle de Napoléon, dans La Marquise de Sade...; pp. 219, 220.
(4) Alfred Delvau, Les Lions du jour ; physionomies du jour; Paris, 1867, in-18, p. 27.
de la vieillesse lui précise la ressemblance impériale, et, à l'heure où il va disparaître, le masque napoléonien se fixe par lui. Cette épave devient quasi-majestueuse sous le cheveu blanc; tout de lui et de son passé s'efface, ses folies, ses manœuvres louches, ses équivoques combinaisons : il est le iils de l'Empereur. Mais quelle déchéance ! Les chemises du vieillard sont élimées ; plus de linge et pas de tabac! Tout de même, c'est cruellement qu'il expie les aventures de Tautrefois ! Au coin de son feu éteint et en cendres, quels souvenirs il a à tisonner! Pas longtemps ! Pas longtemps ! L'heure est venue pour lui aussi, de s'en aller, de rejoindre les morts de sa race, de clore par l'effacement l'épopée de la bâtardise illustre.
Le 14 avril 188 1, à dix heures du matin, d'une maladie d'intestins, il meurt (i). A la mairie, où son fils Gaston et Fleury, le propriétaire, vont déclarer le décès, le scribe le qualifie « rentier » et l'appelle le « sieur Le Comte (Léon) ». Il avait déjà un acte de naissance bien étrange. Son acte de décès a, lui aussi, sa curiosité. Et, obscurément, on le glissa dans la terre des pauvres et la fosse des indigents. Peu de temps sur son tertre herbeux la petite croix de bois noir demeura. Elle pourrit et tomba. Puis un jour vint où à ces ossements sans mémoire la terre fut reprise et donnée à des morts plus fortunés. Depuis douze ans, la fosse du comte Léon a disparu (2). Qui se fut avisé d'y aller pèleriner ? Sa famille ? A peine. Au lende-
(i) Paul Ginistv, Une petite-fille de Napoléon, à&ns La Marquise de Sade... ; p. 222.
(2) Communication de M. Soulière, secrétaire de la mairie de Ponloise.
main de son décès, sa femme, réduite à l'extrême de la misère, se fit garde-malade (i) et femme de ménage chez une dame Dulauri, ancienne cuisinière du préfet de police <ie l'Empire, Piétri (2). La pitié d'une voisine, Mme Greffe, femme d'un agent d'assurances, la garantit des horreurs de la faim. Pour les fils, Charles et Gaston, ils avaient ■depuis longtemps orienté leur fortune par ailleurs. Charles, brigadier au 16" régiment des chasseurs à cheval, à Vendôme, en 1875, épousa sept ans plus tard, le 27 décembre 1888, à Saint-Germain-en-Laye, la baronne d'Elegert (3). Concessionnaire de mines de fer au Venezuela, il mourut à Caracas en août 1894 (4). Gaston, représentant de commerce à la Rochelle, brigua, en 1890, les suffrages des électeurs parisiens, sous le patronage de M. Maurice Barrés. « Pour notre part, dit l'auteur d'Un Ennemi des lois, nous nous rappelons avoir vivement insisté auprès du général Boulanger en faveur d'un candidat que recommandait, entre autres mérites, la fabuleuse beauté de son origine (5). » MaisM. Gaston Léon, auprès des électeurs de Paris, ne fut pas plus heureux que son père, naguère, auprès des électeurs de Saint-Denis. Léon ? Cela disait-il quelque chose au Paris de 1890 ? Outre ces deux h 1 s nés avant son mariage avec Mlle Jonet, le comte Léon avait
(i) Communication de M. Brisset, de Pontoise.
(2) Paul Ginisty, Une pelite-fille de Napoléon, dans La Marquise de Sade...; pp. 21 3, 214.
(3) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte...: p. 234.
(4) Docteur Max Billard, Un Fils de Napoléon /'■...; p. 97.
(5) Maurice Barrés, Les femmes de Bonaparte, dans Le Figaro, 6 novembre i8q3.
eu, depuis, deux autres enfants : Fernand, qui partit dans les Amériques, et nous en revint, il y a quelques années, comme chef des Buffalo-Bill (i), et Charlotte, née en 1867, laquelle épousa M. Mesnard. Après la mort de son père, sur la recommandation du curé de Pontoise, M. Driot, et d'une âme dévouée aux œuvres charitables, Mlle de Boisbrenay, Charlotte Léon fut élevée chez les Dames de la Compassion (2). L'éducation qu'elle y reçut lui permit d'entrer dans l'enseignement et de débuter comme institutrice à l'école communale des filles deBoghari, en Algérie. Sa mère, la comtesse Léon, vivait avec elle et la suivit en France, quand elle fut appelée, dans la Somme, au poste de Vitz-sur-Authie. C'est là que la fille du jardinier belge, devenue la belle-fille de Napoléon, mourut le 12 mars 1899, à quatre heures du matin. Par la suite, Mme Mesnard- Léon fut rapprochée de la capitale, et, après avoir enseigné quelque temps à Bry-sur-Marne, nommée à Paris. Les Bonaparte ne se désintéressèrent pas de cette petitefille de l'Empereur, et les frais de l'éducation de ses enfants fut assumée par le prince Roland Bonaparte. Ici finit l'histoire merveilleuse et malheureuse du bâtard de l'Empereur.
Non, non, petit cimetière de Pontoise, je n'irai pas rôder parmi tes tombeaux modestes et tes morts obscurs, je n'irai
(i) Docteur Max Billard, Un Fils de Napoléon /"...; p. 97. (2) Paul Ginisty, Une petite-fille de Napoléon, dans La Marquise de Sade...; pp. 2i3, 214.
pas dans ta poussière soulevée chercher le fantôme de celui dont les cendres sont confondues dans ta terre. Son nom jeté dans ton enclos n'y aurait point d'écho et l'ombre bleue de ton aimable verdure campagnarde est réservée à des trépassés plus heureux. La mort a complété pour lui la vengeance d'une exemplaire expiation; elle l'a fait deux fois misérable : et dans Tagonie et dans le tombeau. A cet éternel errant, à cet inquiet frénétique, à ce morbide aventurier, elle a refusé le repos éternel dans un coin de terre respecté. J'admire la combinaison de ce destin. Le cimetière a été pour lui ce que furent les deux empires des deux Napoléons : une terre promise d'où il fut chassé à peine entré. L'armoriai écarta de ses parchemins ce blason traversé de la barre des bâtards de haute origine; ô Mort, sur ce cadavre, à ton tour, tu traças la barre de ta réprobation. Non, cimetière départemental et solitaire, je n'irai point vers toi, car dans Paris, au ciel léger, je connais le bel if élancé et gémissant qui tremble sur la tombe de la sensible et amoureuse Éléonore...