‹ Bâtard d'empereurChapitre 34 sur 47 · L ESCROC REVEL, LEGATAIRE MORAL DE L EMPEREUR · texte numérisé non relu

L ESCROC REVEL, LEGATAIRE MORAL DE L EMPEREUR

Dans un précédent chapitre de ce livre (i) j'ai montré comment Revel trouva moyen de prétendre à une pension sur les revenus accordés par l'Empereur au comte Léon. J'ai dit sur quels motifs s'appuyait l'escroc de l'an XIII pour revendiquer une part des libéralités de Napoléon. Ces raisons sont à ce point extraordinaires et invraisemblables qu'il y a lieu pour l'historien de verser au dossier de cette invraisemblable aventure les documents originaux qui la révèlent. Rien ne dénonce plus cruellement la psychologie de Revel. Ces pièces constituent un petit dossier retrouvé parmi les papiers Meneval. La première est une lettre adressée au secrétaire de Napoléon par Revel dans l'instant oij, condamné à toutes les barres et rejeté par toutes les juridictions, il essayait de tirer quelque profit du silence qu'il se proposait de vendre, et que, déjà, précédemment, le premier tuteur de Léon, le baron de Mauvières, n'avait pas estimé un très haut prix. Je répète que ce document est véritablement extraordinaire, car on n'y voit rien moins que Revel se posant en légataire moral de l'exilé de Sainte-Hélène. On l'avait vu déjà en posture de filou, de mangeur de grenouilles, de cocu, considérons-le maintenant dans cette nouvelle incarnation, la plus étonnante de celles où il se montra si diversement brillant.

[i) Cf. chapitre iv, livre I.

A M. de Menneval.

Monsieur le baron,

J'ai signé le désistement de mon appel et une déclaration que vous regarderés, sans doute, comme très importante, puisqu'elle garantit à Léon l'état dans lequel vous désirés le maintenir, et que sa mère elle-même ne pourra jamais faire fixer contrairement comme elle en a le dessein. M. Gillet (i) a pu vous dire que cette déclaration était un acte de pur dévouement de ma part. Je l'ai fait pour m'associerà vos intentions qui sont de tenir Léon dans l'indépendance de deux familles qui convoitent sa fortune et qui se sont déjà emparées de sa personne.

Ma conduite en cette circonstance n'a point été désintéressée et ne devait pas l'être. Il est constant que l'Empereur fit de ma femme sa maîtresse ; que, de son commerce avec elle naquit Léon dont vous êtes tuteur. Le mari de cette femme, dépouillé de tout son avoir, ne pouvait être réduit à mourir de faim, en dotant l'enfant, l'Empereur a sousentendu qu'on donnerait du pain au mari de la mère. Vous êtes l'exécuteur de cette disposition mentale : permettes moi d'appeler à votre conscience de son observation.

M. le baron de Mauvières, votre beau-père, sentit que des dédommagemens m'étaient dus, et m'assigna 1.200 francs, par an sur les revenus du mineur. Je n'ai pas besoin de vous

( I ) Notaire du baron de Meneval.

rappeler une discussion malheureuse qui s'éleva à l'occasion d'une avance de 3oo francs imputable sur les trois derniers mois de l'année d'alors. J'étais à cette époque en danger d'être expulsé de mon logement ; le secours que je réclamais m'était d'une nécessité absolue : il me fut barbarement refusé. L'expulsion eut lieu, et si le Ciel ne m'eut ouvert un asyle à Neuilly, j'aurais eu pour habitation la voûte étherée, et pour nourriture l'herbe des champs. Cet état de détresse était d'autant plus affreux que ma fille le partageait. Le désespoir ne peut avoir sa source que dans des occasions semblables ; je ne pus m'en préserver, et voilà pourquoi j'ai continué à plaider avec M. de Mauvières, que vous avés remplacé. Vous avés gagné le procès que je n'avais intenté que dans l'intention de le perdre, mais il a fallu déchirer les pages du Code pour obtenir ce résultat. Sur l'appel j'aurais perdu encore, je ne me faisais pas illusion. En cassation ma requête aurait été rejettée... mais j'avais le droit d'écrire et d'intéresser, de vendre mes ouvrages pour exister.

Toutefois cette ressource ne m'était ouverte qu'aux dépens de réputations que je n'avais ni le désir ni le besoin d'offenser. Je sais bien que M. de Mauvières, vous et les membres du conseil d'administration du mineur, n'êtes que les exécuteurs religieux d'une volonté respectable. Vous avés appartenu à l'Empereur, vous gouvernés son fils naturel : ce rôle est louable et je ne pourrais le blâmer sans injustice. Mais, à votre tour, monsieur le baron, ne trouvères vous pas juste de convenir que je ne dois pas périr d'inanition ? Les mânes de Napoléon réclament des généro-

sites, elles désavouent et blâment les mesquineries. M. Gillet ne m'a remis que 35o francs. Je m'étais borné à demander la continuation de la pension de 1.200 francs, et le solde des arrérages, en attendant de votre conscience une disposition plus favorable. Il n'a osé prendre sur lui et me conseille de vous référer de ma réclamation.

J'ai commencé par me livrer. Je suis en votre pouvoir^ mais vous ne traiterés pas votre prisonnier comme les Anglais ont traité le Grand Homme qui se jetta avec confiance dans leurs bras. Je viens de perdre mon fils, à qui j'avais donné l'état de géomètre, et qui aurait été l'appui de ma vieillesse. Il me reste une fille, jeune personne intéressante, d'une éducation solide, de moeurs pures, estimée partout où j'habite. Mon industrie, immense peut-être, s'arrête à chaque pas, faute d'argent. J'avais formé un établissement d'affaires à Neuilly ; il prospérait ; il périt. Un assez joli mobilier que j'avais gagné va être confisqué pour les loyers; quelques dettes de ménage m'assassinent.

Je ne demande qu'un peu d'aisance. Vous avez l'âme trop grande pour me la refuser. Vous ne vous arreterés pas à un moment de vivacité que mon amour-propre blessé justifiait, mais que je condamne aujourd'hui parce qu'il m'est impossible de ne pas convenir que les injures qui en étaient le motif ne peuvent être raisonnablement imputées à leur auteur.

Votre tutelle est orageuse et pourra le devenir davantage par l'effet des combinaisons des familles Denuelle et Luxbourg. Mais je soutiendrai les actes que je viens de faire. Comptés sur moi, monsieur, je n'ai aucune raison de vous

vouloir du mal. Il n'en est pas ainsi des Denuelle qui m'ont mis à la paille. Je serai votre auxiliaire quand vous jugerés à propos que je le devienne. En attendant, je suis avec la plus grande estime...

Paris, lo juin 1823.

Les mânes de Napoléon réclament des générosités !... Revel prisonnier,— prisonnier, oui ! — de Meneval, se comparant à l'Empereur prisonnier des Anglais !... Il est de ces beautés auxquelles on ne peut ajouter des traits.

Mais non content de faire ainsi sa soumission à Meneval, Revel jugea à propos de solliciter la bonté des membres du nouveau conseil de famille accordé à Léon, et, trois jours plus tard, il leur dépêchait cette supplique supplémentaire :

A M. le comte de Lai>alette, le comte Las Cases, le baron Denon.

J'ai mis fin au procès en désaveu de paternité de l'enfant Léon que je soutenais contre vous en votre qualité démembres du conseil de famille de ce mineur, un désistement de l'appel que j'avais interjette de deux jugements rendus par le tribunal civil de la Seine, et une déclaration portant que je suis convaincu qu'il n'existe aucune affinité ni réelle ni putative entre cet enfant et mon mariage sont déposés en l'étude de M. Gillet notaire. M. de Menneval est instruit de l'existence de ces deux actes que j'ai fait spontanément et qui me mériteront, sans doute, .M. une part à votre bienveillance.

204 LES SECRETS DU SECOND EiMPIRE

Vous connaisses le traité que je conclus en 1821 avec M. le baron de Mauvières, alors tuteur de Léon, par lequel je me soumettais à suspendre ma demande en désaveu jusqu'à la majorité de son pupille, moyennant une pension de 1 .200 francs par an. Cette somme disproportionnée avec la fortune que je préservais des atteintes des familles Denuelle et Luxbourg, aurait dû être portée, au moins, au triple de sa quotité, et, vraisemblablement, elle aurait été de beaucoup augmentée si, alors, comme aujourd'hui, j'avais renoncé à mon action. Il est tout naturel de penser que, si, pour une simple suspension du procès, 1.200 francs me furent alloués, un désistement définitif aurait inspiré des dédommagements plus amples. J'ai sollicité une augmentation de M. de xMenneval, mais il référera, sans doute, de ma demande au Conseil, et c'est sous ce rapport que je prends la liberté de vous écrire, pour vous prier de m'être favorables. Les mânes de l'Empereur, dis-je à M. de Menneval, réclament des libéralités envers moi. J'ai fidèlement servi Napoléon, malgré mes peines domestiques que j'avais à lui reprocher. Ma droiture me méritait autre chose qu'un oubli. Il vous appartient de contribuer à la réparation de celui que j'éprouve en coopérant à donner suffisamment de pain à un vieil officier, père de famille, victime d'une injustice qu'il vient de couvrir d'un voile.

Je suis...

Paris, i3 juin 1823.

Autre beauté : J'ai fidèlement servi Napoléon... Il y a de l'impuissance à souligner d'aussi candides manifestations.

Toutefois, à ces belles paroles, ni Meneval, ni Lavalette, ni Las Cases, voire Denon, ne se laissèrent prendre et tous quatre gardèrent le silence. Au reste, Revel sans grande patience, ne leur laissa pas le loisir de lui répondre, et deux jours plus tard il s'adressait à un cinquième personnage : M. Lerat de Magnitot, juge de paix au 11^ arrondissement de Paris. C'était sous les auspices de ce M. Lerat de Magnitot qu'avait été constitué le deuxième conseil de famille de Léon. Appelé, à ce titre, à le présider, le juge reçut de Revel une épitre de détresse qui constitue la troisième pièce de cet étonnant dossier. La voici :

A M. Lerat de Magnitoty juge de paix du 2" arrondissement de Paris.

Monsieur le juge de paix,

Le plus grand hommage qu'un justiciable puisse rendre au magistrat dont il relève, c'est de s'adresser avec confiance à ses vertus publiques et privées. Vous n'ignorés pas mes malheurs. J'ai perdu du même coup ma femme et ma fortune par un trait de despotisme inouï dans l'histoire. Vous reconnaisses à ce début qu'il s'agit de la cruelle avanture {sic) qui a donné le jour à l'enfant Léon.

Las de plaider sans fruit, m'enfonçant dans les bourbiers de la misère en proportion des efforts que je faisais pour en sortir, je m'adressai, il y a quelques jours, à M. Gillet, notaire, pour lui faire part de la résolution que j'avais prise d'abandonner mes prétentions domestiques sur Léon, de rendre au conseil, qui administre le mineur, une sécurité que je pouvais troubler long-temps encore, et de faire cesser les dépenses considérables que lui coûtait notre procès.

Cette ouverture ne fut pas d'abord sans succès. M. Giliet consentit au rétablissement d'une pension de douze cent cent {sic) francs par an que M. de Mauvières avait consentie en 1821, et nous ne demeurâmes en suspens que sur le payement des arrérages, M. Giliet communiqua mes propositions à M. de Menneval, tuteur actuel de Léon, Par suite de leurs relations j'ai reçu 35o fr. au lieu de 1.800 fr. qui sont dus. J'ai plusieurs jours conservé l'espoir d'obtenir le restant de la somme, et pour mettre un terme aux défiances dont on me cerne injustement, je signai un désistement et une déclaration propres à me rendre désormais impossible toute discussion nouvelle.

D'après les conseils de M. Giliet, j'ai écrit à M. de Menneval une lettre où ma bonne foi ressort de chaque terme et que M. Giliet a approuvée. M'étant présenté chez ce dernier dans la pensée d'en obtenir la réponse qu'il était raisonnable d'en attendre, je n'ai entendu qu'un langage équivoque. Il ne m'est pas permis d'espérer même une réponse de M. de Menneval, c'est-à-dire qu'on se fait un cruel plaisir de me maintenir dans un état malheureux et d'insulter à mon amour-propre. On trouve que je dois m'estimer riche de 100 francs par mois dont aucun écrit ne cautionne le payement. Si j'expose qu'un assés joli mobilier, que j'avais acquis par mon travail, va être confisqué pour les loyers, que le payement des arrérages d'une pension mesquinement fixée me permettrait d'acquitter, on me répond que c'est tant pis pour moi et qu'on ne saurait qu'y faire.

Affligé de cet état de choses, j'ai cherché à intéresser

x\lM. les comtes de La Vallette et Las-Cases et baron Denon. Je prends la liberté de joindre ici copie de ma circulaire. Si je suis assés malheureux pour que le langage de mon âme soit méconnu, j'aurai, au moins, la consolation d'avoir agi avec l'abandon d'un homme confiant dans les vertus qu'il suppose à ses semblables.

Je le répète, monsieur le juge de paix, c'est à titre d'hommage que je vous adresse ces confidences. Président du conseil d'administration du mineur Léon, exerçant une prépondérance légale et morale sur les déterminations des autres membres du conseil, je suis persuadé que vous vous servirés de ces beaux avantages pour rendre moins à plaindre un homme qui mérite, enfin, de sortir des serres de l'adversité.

Je suis avec un profond respect, monsieur le juge de paix, votre très humble et très obéissant serviteur.

Revel, capitaine en retraite, rue Saint-Honoré, n" 3i8,

maison du boulanger.

Paris, ce dimanche, i5 juin 1823.

M. Lerat de Magnitot répondit-il à cet appel ? Je suis incliné à !e croire, mais sa réponse, en ce cas, dut être bien platonique, car ce terrible écrivassier qu'était Revel revint bientôt à la charge. La semaine ne s'écoula point sans que le juge de paix reçût une nouvelle lettre. Cette fois Revel lui indiqua nettement ce qu'il attendait de lui.

Monsieur le juge de paix,

J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint la note de mes dettes à Neuilly ( i ) . Leur montant qui n'est pas trop fort pour une année, vous prouvera, cependant, que le payement des arrérages est indispensable. Ces arrérages ne sont autre chose que la continuation de la pension depuis que j'ai cessé de la toucher et que je l'ai de nouveau acceptée. Al. Gillet disait qu'ils serviraient pour rembourser d'autant l'administration du mineur des frais occasionnés par la suite que j'ai donnée à mon désaveu, mais le procès ne fut repris qu'à cause du barbare refus qui me fut fait de la modique somme de 3oo francs, nécessaire pour empêcher l'expulsion des lieux que j'habitais, avec ma lille, rue du Marché Saint-Honoré, n*» i3, et je ne demandais même cette somme qu'à titre d'avance. Ce ne fut donc pas de mon pur mouvement et par artifice que je donnai cours à ma demande, mais parce qu'il me fut impossible de calmer l'irritation que me causa la dureté de cœur de M. de Mauvières. Je viens de donner une preuve palpable du peu d'envie que j'ai de poursuivre une affaire qui n'aurait pas vu le jour, si on m'avait traité avec les égards et les convenances auxquels j'ai droit de prétendre. Je me suis désisté de mon appel ; j'ai mis dans les mains de Ni. de Menneval une déclaration qui arrêtera ma femme dans le projet qu'elle a de réclamer sa maternité du mineur de la personne de qui elle s'est déjà emparée. J'ai fait ces actes avec abandon pour aider à re-

(i) J'ai publié cette note plus haut, cf. p. i3i.

tirer le mineur du piège où il est tombé. J'ai cru que l'on m'en saurait gré, et que je trouverai à leur abri un avenir meilleur. Maintenant que ces actes sont signés on me traite aussi durement que le fit M. de Mauvières. On me refuse des arrérages sans lesquels je retomberai nécessairement dans un second accès de désespoir, puisque mon état (que partage ma fille), deviendra plus affreux qu'il n'était quand la Providence m'ouvrit à Neuillyun asvle. M. Gillet parle de frais qu'a occasionnés la reprise d'instance! Je conviens qu'il a fallu remplir d'or les toges de l'avocat et de Pavoué, satisfaire aux frais de justice, mais si j'avais poursuivi sur l'appel, une somme décuple de celle modeste que je réclame légitimement, aurait été déboursée. En cassation, il aurait fallu un avocat surveillant ce pourvoi. Mon désistement évita toutes ces dépenses. Je ménage donc les fonds du mineur au lieu de forcer son conseil à en faire un faux emploi.

Il serait bas de profiter de ma confiance pour me replonger dans la misère d'où je m'étais un moment relevé. Il serait noble et généreux, au contraire, d'attacher à la paix, que j'ai signée sans condition, une indemnité digne de mon sacrifice. Je n'ai plaidé que parce qu'on m'y a forcé. J'ai voulu cesser de le faire pour laisser en repos des gens estimables que je ne puis blâmer de servir la mémoire de Napoléon dans son fils, mais, à leur tour, ne serait-ce pas le comble de l'aberration, de torturer sans cesse l'officier victime d'une dégoûtante intrigue qu'il s'efïorce de taire ? Il y a incohérence dans cette conduite. Soyons justes : je suis digne d'attention. Napoléon commit un crime en s'empa-

rant de ma femme. Il fit une faute en m'oubliantà sa mort. C'est à ses amis à réparer en même temps et le crime et la faute.

Si MM. les comtes Las-Cases, de La Valette et M. le baron Denon, entendent votre voix réunis, il sera arrêté une mesure digne de leurs noms et de vous. Si vous faites dépendre des déterminations de M. de Menneval, la même concession que je demande en échange des miennes d'une importance remarquable, l'avoué xMassion, l'avocat Dupin, et leur ami l'avoué d'appel Ranté, qui convoitent encore de l'or, empêcheront que je reçoive quelques écus qu'il n'aurait pas fallu me laisser demander.

Ce serait le cas, monsieur le juge de paix, de convoquer d'office, mais à l'amiable, le conseil de famille. Là il serait pris sous vos auspices une délibération morale (non écrite) qui me garantirait la modique pension qui m'est allouée. Vos accens paternels feraient taire des passions que l'argent seul rend impérieuses. On se rendrait à la raison, qui toujours finit par céder, ne fut-ce que par nécessité.

Je suis avec le plus profond respect et une reconnaissance profonde, monsieur le juge de paix,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Revel, capitaine pensionné de TÉtat, rue Saint-Honoré, n" 3i8.

Paris, ce samedi 21 juin i323.

P. S. — M. Gillet m'a refusé hier une quinzaine de la pension qui est de 5o francs. Daignés l'engagera me comp-

ter cette somme dont j'ai besoin pour vivre, en attendant une détermination définitive. Cette bagatelle n'augmente pas la pension. Quand même il n'y aurait pas d'arrérages, ce que votre droiture ne souffrira pas, ce serait une quinzaine payée. M. Gillet ne peut se refuser à mêla compter puisque je la recevrai en moins pour l'avenir. La dernière pièce de 35o francs que j'ai reçu en à-compte a été employée en achats de choses de première nécessité, et en payemens de consommations de même nature.

Lettre qui, péremptoirement, démontre que Revel, oublié sur le testament de Sainte-Hélène, n'en est pas moins un légataire moral de Napoléon. Toutefois il n'en convainquit pas M. Lerat de Magnitot, qui, le lendemain, communiqua au baron de Meneval toutes ces paperasses, avec cette lettre qui clôt le dossier :

Paris, !c 22 juin 1823.

Rue d'Antin, n« 3, hôtel de la mairie. Le juge de paix du deuxième arrondissement. Monsieur,

J'ai l'honneur de vous communiquer cy-incluses deux lettres qui m'ont été successivement adressées par xM. Revel, avec la copie de celles qu'il a du écrire à MM. les comtes de Las-Cases, de La Valette et baron Denon. A la dernière de celles que j'ai reçues est jointe un état sommaire et informe de l'état actuel de ses dettes, dont il paraît solliciter le payement, indépendant des 35o francs qu'il a précédem-

ment reçus, et auxquels M. Gillet, notaire, à ma prière, aura, peut-être, ajouté 5o francs pour une quinzaine échue de l'indemnité annuelle de 1.200 francs, convenue, à ce qu'il paraît, verbalement... {Illisible). Ferés vous encore, monsieur, ce nouveau sacrifice à la paix? Sera-t-il de la totalité de la somme demandée? Sera-t-il effectué directement ou par intermédiaire ?

Parfaitement uni d'opinions avec Messieurs les membres du Conseil, sur les points que nous avons eu à discuter, dans les assemblées tenues sous ma présidence, persuadé comme vous de la stricte mesure nécessaire à garder vis-àvis de M. Revel, il est, je le sais aussi, monsieur, des déterminations de régie intérieure auxquelles je dois rester étranger, tant qu'on ne m'appellera pas, sous quelque rapport que ce soit, à les pondérer. Ainsi, malgré l'invitation de M. Revel, je me garderai bien de convoquer, je ne dis pas officiellement, mais même officieusement, dansmon cabinet, une réunion honorable, sans doute, mais qui n'aurait peut-être pas votre assentiment, à moins que la nécessité m'en parut démontrée dans votre intérêt, ou celui de votre pupille, qui, dit-on, a trouvé le moyen de s'échapper de sa pension, pour achever son éducation vers les bords du Rhin; mais, probablement, suis-je mal informé; d'ailleurs, l'administration de sa personne ne regarde, naturellement, que ses tuteur et subrogé-tuteur.

A quelque titre que ce soit, au surplus, monsieur, je serai toujours heureux d'avoir à vous renouveller l'assurance des sentiments de considération distinguée avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Le Rat de AIagnitot.

P. S. — Sériés vous assez bon, monsieur, de me renvover ces papiers quand vous en aurés pris communication? Vous trouvères, sans doute, comme moi, qu'ils portent bien le cachet de l'auteur.

Le lecteur le trouvera aussi.

LA LEGENDE DES BATARDS NAPOLEONIENS

L'Empereur a eu deux fils naturels : le comte Léon et le comte Walewski, ce dernier fils de Mme Walewska dont, quelque jour, j'écrirai sans doute le roman sentimental. Ces deux naissances, constatées officiellement, ne souffrent pas de doute quant à leur origine. A elles seules se bornent les bâtardises imputables, preuves à l'appui, à Napoléon. La légende, toutefois, a trouvé que ce n'était guère suffisant, et, avec abondance, elle a attribué à l'Empereur des paternités à ce point nombreuses qu'il semble qu'aucune nuit de Napoléon ne demeura inoccupée. C'est dès le lendemain de la chute de l'Empereur que cette légende apparaît, et, à ma connaissance, la première trace s'en trouve dans un ouvrage fort rare, devenu quasi-introuvable, attribué à un sieur Dufey, et intitulé : Confessions de Napoléon. Le dirai-je.'' Ces Conjessions sont d'un apocryphe désarmant. Ce n'est point dans leur texte que se trouvent les fantaisistes allégations de paternité dont j'ai à parler, mais bien dans une note complémentaire ajoutée en appendice à la fin de l'ouvrage. Cet ouvrage parut en 1816, et il y a tout lieu de croire que c'est là que les fabricants de bâtards napoléoniens sont allés chercher le thème de leurs invraisemblables romans. Cette source est donc d'importance et me paraît devoir être signalée, d'autant plus qu'elle est généralement ignorée, même des spécialistes dans la matière. Je publie le texte intégral de cette note oiî une large part est laissée à l'erreur et dont la fantaisie n'a pas été exclue.

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