‹ Bâtard d'empereurChapitre 35 sur 47 · NOTICE SUR LES ENFANS NATURELS DE NAPOLÉON BUONAPARTE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LES ENFANS NATURELS DE NAPOLÉON BUONAPARTE

Plus jaloux de commander que de plaire, Buonaparte ne fut point galant, et partout il eut des maîtresses. Il avait un grand nom, un grand pouvoir, d'immenses trésors. Il obtint de la vanité et de l'intérêt ce que tout autre n'eut voulu devoir qu'à l'amour. Il eut des femmes de toutes les classes, et dans le temps de sa splendeur il s'échappait souvent de son palais dans un modeste cabriolet (i), et allait visiter ces beautés faciles qui font la honte de leur sexe et le fléau de l'autre. Murât, avant son intronisation à Naples, l'accompagnait dans ses courses nocturnes (2). Il eut plusieurs enfans, et n'en avoua jamais aucun. On ne lui donna jamais de maîtresse en titre. C'était moins par sentiment que par besoin qu'il les recherchait.

Une femme établie à Bordeaux, et perdue dans la classe la plus obscure, élevait un fils qu'elle disait hautement avoir eu de lui pendant la première campagne d'Italie. On l'appelait, dans son quartier, Mme Bonaparte.

(i) Sous l'Empire, la fabrique de carrosses de Cauyette, rue des Martyrs, livre pour l'usage de l'Empereur « une voiture de ville incognito », au prix de 7.000 francs. — Cf. Alph. Maze-Sensier, Les Fournisseurs de Napoléon I" et des deux impératrices, d'après des documents inédits ; Paris, 1898, in-8, p. III.

(2) « Sire, dit Las Cases à Napoléon, le i5 novembre i8i5, à Sainte-Hélène, on veut qu'au sommet de votre toute-puissance, vous vous soyez laissé imposer de douces chaînes ; que vous vous soyez trouvé le héros d'un roman ; que, dans une résistance qui vous surprenait, vous vous soyez attaché à une simple dame ; que vous lui ayez bien écrit une douzaine de lettres ; qu'elle vous ait amené «t contraint à vous soumettre au travestissement, à vous rendre seul, nuitamment, chez elle, dans sa propre maison, au milieu de Pans... » Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène...; t. I, p. 267.

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On assure aussi que la petite Reine lui donna un autre fils, dont elle accoucha après son retour d'Egypte, où il Favait envoyé chercher quand il eut appris le refus discourtois de Kléber (i). La naissance de cet enfant est antérieure au second mariage de Isi petite Reine, a.vec un officier qu'elle suivit dans un consulat éloigné (2).

On cite encore une belle comtesse polonaise qu'il rendit mère d'une fille (3).

On a beaucoup parlé, dans les derniers temps, d'une jeune étrangère qui se prétendait sa fille, et qui, dit-on, habite Paris (4).

Ses amours avec une belle actrice du Théâtre-Français ont été publiques (5). Toute la France a su la singulière scène qu'elle lui occasionna à Saint-Cloud, et qui rendit sa première épouse témoin involontaire de cette infidélité (6).

(i) Il s'agit ici de Mme Fourés dont on trouvera l'aventure dans mon volume Napoléon adultère ; Paris, s. d. [1910], in-i8, pp. 91 et suiv. — Napo-. iéon n'eut aucun enfant d'elle. « La petite sotte 1 disait-il d'elle à Bourrienne, la petite sotte n'en peut pas faire ! » A quoi Pauline Fourés répliquait : « Ma foi !... ce n'est pas de ma faute ! » — Cf. Mémoires de M. de Bourrienne, ministre d'Etat, sur Napoléon, le Consulat, l'Empire et la Restauration; Paris, MDCGCXXIX, in-8, t. II, p. 174.

(2) Cet « officier », drôle de corps et singulier drille, était le sieur Henri de Ranchoup que Pauline Fourés, divorcée, épousa, en 1800, à Belleville. M. Frédéric Masson lui a consacré une savoureuse page dans Napoléon et les Femmes...; p. 60.

(3) De la comtesse Walewska, Polonaise, en eflet, Napoléon eut, non une fille, mais un tils, Alexandre-Florian-Joseph Colonna Walewski, né le 4 mai fSio, à Walewice.

(4) Je ne suis point parvenu à identifier la « jeune étrangère » et dois-je dire que je considère sa fille comme un mythe ?

(5) Allusion aux amours de Napoléon et de Mlle George. Cf. Mémoires inédits de Mademoiselle George; Paris, 1908, in-18.

(6) « Un jour que Bonaparte avait travaillé avec excès à des affaires qui n'allaient pas comme il voulait, et qu'il était nerveux, agacé, il voulut passer

Plus d'une autre actrice a été soupçonnée de tendres liaisons avec l'homme du siècle (i). Le respect qu'on doit à la paix des ménages, quels qu'ils soient, nous interdit sur ce point de scandaleuses conjectures.

Les mêmes motifs nous engagent à ne point pousser trop loin nos conjectures sur un enfant dont la perte lui causa un chagrin si vif, et qu'il ne put dissimuler. Ce secret, si c'en est un, est celui de sa propre famille, et se rattache à un événement antérieur à son second mariage (2). Tous les époux outragés n'ont pas été aussi indiscrets que le capitaine Revel, dont le procès est aujourd'hui le sujet de toutes les conversations.

la nuit avec Mlle George, apparemment pour se calmer les nerfs. Ce n'en était pas le moyen. Il la fit donc venir aux Tuileries et était enfermé avec elle, lorsque, vers deux heures du matin, tout le château est réveillé par les appels désespérés de la sonnette du consul. On se lève, on accourt et l'on trouve Mlle George terrifiée et s'empressant autour de Bonaparte évanoui. Une personne de service croit bien faire en allant prévenir Joséphine. Celleci passe un peignoir à la hâte et la voilà dans la chambre faisant respirer des sels à son mari, tandis que Mlle George, en chemise, lui soulève la tête et jette de l'eau sur ses tempes. Enfin Bonaparte reprend ses sens. A peine se reconnait-il, qu'il entre dans une colère terrible en voyant sa femme dans la chambre ; il gronde la malheureuse George d'avoir ameuté tout le château pour une vétille et sa fureur est telle qu'il est sur le point d'avoir une nouvelle syncope. Joséphine se retire ; Mlle George s'éclipse de son côté, toute troublée, o'i peut le croire, et jamais Napoléon lui pardonna d'avoir manqué de sang-froid. » — Joseph Turquan, Napoléon amoureux, d'après les témoignages des contemporains ; Paris, s. d., in-i8, pp. ii3, 114.

(i) Parmi les actrices que, sans invraisemblance, on peut croire avoir été les maîtresses de Napoléon, se trouvent, outre Mlle George : la Grassini, Mme Branchu, Mlle Leverd, Mlle Duchesnois, la rivale de Mlle George à la Comédie-Française, Thérèse Bourgoin, d'autres encore, peut-être ; toutes ont un mot sur leur aventure dans Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes... ; pp. gB et suiv.

(2) L'auteur vise ici les bruits courant à l'époque sur les relations incestueusesd'Hortense et de Napoléon. Ce traitdes pamphlétairesconsulairesaété, depuis longtemps, et fort éloquemment, réfuté. 11 n'y a point lieu de s'y arrêter.

Malgré le soin qu'il a pris de publier, dans son mémoire, l'acte de naissance d'un enfant mâle nommé Léon, né de demoiselle Éléonore Denuelle, et d'un père absent, on pourrait n'être pas tout à fait convaincu que cette mère était vraiment Eléonore Laplaigne, son épouse, et l'enfant appelé Léon, le fruit de ses liaisons avec Napoléon. Adhuc sub Judice lis est. iMais un procès n'est pas un moyen bien sûr pour expliquer une affaire de ce genre. M. Revel, bien intéressé à dissiper tous les doutes à cet égard, assure que Léon a été fait comte. Tant mieux pour l'enfant si le titre est bien arrenté. Le petit seigneur ne resterait pas sans consolation. M. Revel ne paraît nullement disposé à lui faire partager celles qu'il espère de cent mille francs de dommages et intérêts qu'il demande, et que nous lui souhaitons. Il ne fera point pour le petit Léon ce que le comte Almaviva lit pour le sien. On a tout fait au théâtre pour inspirer aux maris outragés une héroïque indulgence. En dépit des belles maximes qui brillent à chaque scène de la Mère coupable et de Misanthropie et Repentir, les maris seront ce qu'ils ont toujours été.

Nous répétons, sans oser le garantir, qu'à son passage à son retour de l'île d'Elbe, Napoléon y a même reçu la visite de l'infidèle dont se plaint M. Revel, et qui est aujourd'hui Mme la comtesse de *** (i;.

Il paraît que la naissance et le sort des enfans naturels

(i) Je n'ai trouvé nulle part trace ni contirniition de cette entrevue de Napoléon et d'Eléonoreen i8i5. Ce qu'on sait des étapes de l'Empereur revenu de l'île d'Elbe à Paris permet, toutefois, de croire que ce bruit est fantaisiste.

de Buonaparle resteront enveloppés du plus profond mystère. Espérons, cependant, que, dans ce bon pays de France, où tant de gens sont avides de scandale, le voile dont nous n'avons pu ni dû soulever qu'un coin, sera entièrement levé, précisément parce que les malheureux objets de ces révélations sont sans droit comme sans espérance de s'en prévaloir. Cette fatale lumière n'éclairera qu'un abîme de remords, de misère et de douleur (i).

Cette notice a des prétentions historiques, qu'avec beaucoup de bonne volonté on peut lui laisser. Sur le même sujet il est un roman copieux et abondant qui prétend aux mêmes égards. Cela porte comme titre: Le Colonel Duvar, fils naturel de Napoléon, ■pxihWQ d'après les mémoires d'un contemporain, et s'est édité à Paris, en 1827, en

2 volumes in-i8. Cette trouvaille historique passa même le Rhin et mérita, l'année suivante, les honneurs de la traduction {Duvar der Kaiserliche Bastard, ans den memoiren des oberster Duvar, natûrlichen soknes des Kaisers Napoléon, aus dem Franzôsischen ; Stuttgart, 1828,

3 vol. in- 12). Cet étonnant ouvrage mérite d'être analysé. On y voit, sous le pseudonyme anagrammatique de O'Palonne, ce qui le faisait supposer Irlandais, « à cause de son nom assez bizarre », Bonaparte devenir l'amant de la « Belle Provençale », épouse d'un sieur Duvar au rôle et à la situation assez imprécis dans ce conte à dormir debout. Naturellement, de ces amours naît un enfant, lequel est accouché par Dubois, le fameux Dubois des couches de Marie-Louise. Cet enfant, appelé Léon, tout comme le comte issu d'Eléonore, fut placé, par les soins de O'Palonne, au Collège Impérial, tandis que la mère — ce qui fait supposer que l'imprécis Duvar était retourné dans le sein de ses pères inconnus — était remariée au préfet d'Indre-et-Loire. Lequel ? Ce départem.ent, sous l'Empire, eut trois préfets: le général de division Pommereul, en 1804 ; le baron Lambert, en 1807 ; le comte de Kergar!OU,'en :8i2. Embarras du choix. Détail qui peut mettre sur la piste:

(i)[Dufey], Confessions de Napoléon: Paris, 1816, in-:8, t. I, pp. 225-

la mère de ce préfet était « une petite personne toute cliarmante » qui passait pour avoir été élevée au Parc-atix-Cerfs. Je n'en dispute pas. Pour le fils, il alla au Collège Impérial à Saint-Cyr, où, à la suite d'une revue passée par l'Empereur, « qui, lui fait-on dire, aurait donné bien des choses pour que la majesté de son rang lui permît de m'embrasser, de me serrer un instant contre son cœur », il fut nommé lieutenant et dirigé sur le 23® régiment d'infanterie, alors en Dalmatie. Après bien des aventures héroïques et sentimentales, Léon Duvar arriva à sa destination, à Raguse. Le colonel de son régiment l'envoya prendre gîte chez une comtesse Sorgoï, que je soupçonne Moscovite, ou pis, et qui, quoique d'un âge incertain était fort bien conservée et possédait de beaux restes. Pour calmer ses terreurs nocturnes, cette personne sur le retour imagina de faire coucher à côté d'elle, dans une chambre voisine, l'incandescent Duvar. Ce voisinage le porta aux plus audacieuses et aux plus galantes entreprises sur l'hôtesse et ses femmes de chambre.

Ils ne mouraient pas tous, }nais tous étaient frappés.

Notre Duvar, en ce plaisant endroit, se compromit dans des farces dont point n'approchent les divertissantes aventures du feu duc de Roquelaure. A la suite d'un de ces traits, le plus impertinent de tous, il fut envoyé en exil dans un des postes de la montagne. Une sultane, échappée d'un sérail voisin, l'y vint rejoindre. Mais, après l'amour, les honneurs. Une dépèche rappelle Duvar à Paris avec le titre de lieutenant-aide de camp du maréchal Ney. Il y vole. Coup de théâtre : il est décoré de la Légion d'honneur. Pourquoi ? Problème. Le voici expédié en Russie. On le fait officier de la Légion d'honneur. Comment ? Mystère. De plus un grade : chef d'escadron. Valeureux Duvar ! Il est fait, toutefois, prisonnier pendant la retraite. Malheur passager. L'Empereur a l'œil sur lui et le fait échanger contre un officier supérieur prussien. Revenu en France, il apprend que sa mère, la préfète, est décédée. De i8i3 à i8i5, Duvar garde le silence. J'ignore ses occupations. Tout ce que je sais c'est qu'il est devenu baron. Pendant les Cent-Jours, on le fait colonel et l'Empereur l'appelle « mon cher Duvar ! »

Uamitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.

A preuve Duvar, Duvar colonel à vingt ans! A vingt ans, oui, j'ai bien dit, à vingt ans. Comme un héros il se bat à Waterloo, et, blessé, il est ramené à Avesnes, où un double beaume attend ses blessures. C'est, tout d'abord, un billet de Napoléon qui lui conseille : « Rétablissez-vous, vivez et servez la France ; attendez tout du temps. » Ensuite, un portefeuille bourré de 99.000 francs en billets de banque. J'ignore pourquoi cette lettre a échappé aux éditeurs de la correspondance de Napoléon P"", sous le Second Empire. iMais, avec Duvar, de quoi s'étonner .''Bien entendu, fervent bonapartiste, il a de cruelles mésaventures sous la Restauration. On l'expédie en surveillance dans la 9^ division militaire à Montpellier. Au bout de deux ans, gagné par l'ennui, il décampe, file sur le Havre et, clandestinement, s'embarqua pour Sainte- Hélène. Déguisé en matelot il arrive juste à point à Longwood pour être embauché comme aide de cuisine, un tourne-sauce étant malade. Mais Hudson-Lowe, geôlier perspicace, flaire l'intrus et découvre la trame. Le vertueux Duvar est saisi, jeté dans un brick américain, et, déplorable victime de l'amour filial, débarqué à Rochefort, d'où on le dirige sur Besançon, derechef en surveillance. Nouvelle évasion. Il fait voile sur l'Amérique, et arrivé à Baltimore il se condamne à y vivre dans la mélancolie, occupation sans agrément pour un ci-devant colonel de vingt ans. Le i^'" août 1821, il apprend la mort de l'Empereur. Tout aussitôt il gagne la mer, laisse sur un rocher son habit et un portefeuille avec ce mot : « Je vais le rejoindre! » et se lance dans les flots. Maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'une génération sensible ait versé de douces larm.es sur cette pénible et extravagante aventure. A ce précoce colonel la légende ajoute un bâtard impérial nègre. Nègre, tout simplement. Cette histoire obscure a été contée par Charles Monselet dans LÉvénemenl. Voici :

Léon Gozlan, dans sa jeunesse, avait connu un Napoléon noir, dont il a raconté l'histoire tout au long, histoire tragique s'il en fut. Si ce Napoléon noir vivait aujourd'hui, il s'ajouterait, sans doute, à la liste de tous les prétendants de ce nom. Mais, hélas ! il s'est laissé guillotiner à Aix, vers 1824, tout Napoléon qu'il fût. Il avait alors vingt-six

ans et était venu d'Egypte à Marseille. «Le grand homme» l'avait semé, pendant son étonnante expédition, à l'ombre de quelque sphinx de granit. Il était non pas précisément noir, mais mulâtre, cuivré, petit et doté d'une ressemblance prodigieuse avec papa. Il avait à Marseille deux oncles négociants, qui lui avaient fait donner une excellente éducation. Ajoutez à cela de nombreux voyages accomplis en Nubie, en Ethiopie, à travers le Jourdain, la connaissance approfondie des langues grecque et arabe, une imagination brûlante, dévorante. La conscience de sa haute naissance avait inspiré à Napoléon Tard... un orgueil démesuré. Dans ses confidences à Léon Gozlan, sous les platanes du cours Belsunce ou sur le quai du Vieux-Port, il ne rêvait rien moins que de reconstituer un empire d'Orient. « L'Orient est à moi, disait-il, avec exaltation, comme l'Occident fut à Napoléon, mon père... Je dirai mon sang, mon nom, mes projets ; je me mettrai à la tête, non des Turcs, mais des Arabes ; les Turcs sont finis. Avec les Arabes, je reprendrai la civilisation des Ptolémées. Je parle leur langue, je suis de leur race, de leur chair ; ils m'écouteront ; j'appellerai chaque ville, chaque hameau, chaque homme, chaque enfant par son nom. Tout viendra à moi!... » Et c'était la transformation complète de l'Egypte. « Je ferai pour l'Egypte ce que mon père n'a pas eu la générosité de faire. Il la destinait à un grand chemin pour passer aux Indes, au lieu de la rendre indépendante. Elle sera avec moi, et par moi, libre ; plus de beys, ni de pachas, ni d'esclaves ; l'affranchissement comme au temps des califes! Et alors nous rouvrons les saintes bibliothèques, nous appelons chez nous

la science esclave en Europe ; le grec de Platon, le latin de Tacite courent les rues d'Alexandrie ; la lumière vient de nouveau d'Orient, et les prophéties s'accomplissent! »Gozlan, que tout paradoxe séduisait, goûtait un plaisir singulier à écouter cet étrange jeune homme. Malheureusement, leurs relations furent brusquement brisées. Napoléon Tard. . . avait demandé à ses deux oncles une assez forte somme d'argent, destinée à l'aider dans la réalisation de ses pro jets. Les oncles refusèrent d'un commun accord. Le « Napoléon noir » en conçut une vive irritation. Laissons Gozlan raconter le reste :

« Je me promenais avec lui sur le port de Marseille lorsque, tout à coup, il se prit à jouer avec un couteau de deux ou trois pouces de longueur ; puis il me pria de l'attendre. Il revint ensuite me dire froidement : « Je viens de faire partir mes oncles pour l'Amérique... Dans votre langage, je viens de tuer mes deux oncles. »

Rien n'était plus vrai. On trouva les manières du jeune Egyptien beaucoup trop expéditives, et il comparut devant la cour d'assises d'Aix. Vainement essaya-t-on de le faire passer pour fou, ce qu'il était assurément au double chet, mais on se garda bien d'invoquer son illustre origine ; cela aurait été une médiocre recommandation, le parti napoléonien n'existant encore qu'à l'état de chanson de Béranger. D'ailleurs, quelques efforts qu'on eût tentés pour le sauver, Napoléon Tard... les aurait tous fait échouer par l'audace de son attitude et le dédain silencieux qu'il afficha. Il fut condamné à mort sans hésitation. On le conduisit à l'échafaud, par un beau soleil, sur la place du marché d'Aix. Sa

fière contenance ne se démentit pas. De ses deux oncles frappés par lui, un a survécu à sa blessure.

M. Charles Nauroy, qui rapporte cette histoire, ajoute cette note complémentaire qui est intéressante :

Monselet a trouvé l'histoire du « Napoléon noir » dans Paris ou le Livre des Cent et un ; 1882, VIII, p. 91. Contre son habitude, Gozlan n'a rien inventé ; d'après Le Moniteur des 14 et 20 octobre 1824, le « Napoléon noir •» s'appelait Alexis Tardieu et avait vingt-quatre ans lors de sa mort. Son oncle, qui mourut de la blessure, s'appelait Tardieu, et l'autre victime, beau-père de celui-ci, s'appelait Rouchon (i).

Ce bâtard nègre est le premier de ceux de Napoléon, Léon est le second, puisque né en 1806, le troisième se trouve être Walewski, qui a vu le jour en 1810, et voici le quatrième dont l'existence a été révélée par Amédée Pigeon, dans L'Allemagne de M. de Bisinarck, en i 884:

7 mars i883.

A Lindenthal, près de Cologne, vient de mourir une vieille fille si pauvre que la commune a dû faire les frais de son enterrement. Elle se nommait Mlle Falkenberg. Elle habitait une misérable chambre. Il y a quelques mois elle tomba malade, et se sentant bientôt en danger de mort, elle dit à la garde-malade qui la veillait d'ouvrir une commode et de lui donner un paquet de lettres qu'elle brûla aussitôt. ÎDansson délire, elle dit qu'elle était la fille de Napoléon.

Un journal de Miilheim, la Mûlheimer Volks^eitung,

(i) UEvénement, 14 octobre 1882. — Ch. Nauroy, Les Secrets des Bonaparte...: pp. 241 et suiv.

dit qu'il sait de source certaine qu'en 1811 une enfant est née dans le palais de l'archevêque de Cologne ; que cette enfant avait pour mère une demoiselle noble, non mariée, qui aurait eu des rapports intimes avec Napoléon. L'enfant eut pour parrain Guillaume III et reçut le nom de comtesse de Falkenberg. Elle fut élevée à Montjoie aux frais de Napoléon, puis emmenée en Italie dans un couvent d'où elle ne sortit qu'à l'âge de trente ans. Aimant trop le luxe, disent les uns, donnant trop d'aumônes, disent les autres, elle dépensa tout son patrimoine, qui était assez considérable. La comtesse, ruinée, revint à Cologne, âgée de cinquante ans. Un notable citoyen de la ville envoya une pétition à Napoléon III, demandant des secours pour elle; la pétition resta sans réponse. La comtesse fut obligée de travailler pour vivre et devint Mlle Falkenberg, couturière. Elle vécut misérablement. C'est elle qui est morte la semaine dernière. Le Tagblatt, de Berlin, prétend savoir que la morte recevait une pension de 3o marcs par mois qui lui était payée par une riche famille habitant les bords du Rhin. Cette famille descend, illégitimement, de Jérôme Napoléon, roi de Westphalie (i).

En Egypte l'épopée commence; à Sainte-Hélène elle se clôt. Napoléon y débute par le bâtard nègre et y termine par le bâtard américain, dont voici l'histoire :

Que Jérômistes et Victoriens se rassurent : ce prétendu fils de Napoléon I*"", né à Sainte-Hélène, ne leur fera pas

(i) Amédée Pigeon, U Allemagne de M. de Bismarck; Paris, 1884, in-8, pp. 175, 176.— Ch. Nauroy, Les Secrets des Bonaparte...; pp. 246, 247.

ombrage, car il vient de mourir et il est maintenant enterré dans le cimetière de Lone-Mountain, à San-Francisco. Voici comment le World de cette ville raconte son histoire,

« La lingère de la prison de Napoléon I"", ou plutôt la gouvernante donnée par le gouvernement anglais au monarque exilé, était une femme d'âge moyen, encore très attrayante et possédant la plus belle chevelure qu'on puisse imaginer. Napoléon, comme Jupiter, dans le poème immortel de Dryden, grava son image dans le cœur de la « belle Olympie » égarée dans la solitude de Sainte-Hélène et eut d'elle un enfant lui ressemblant tellement que sa vue eût fait rougir ses descendants légitimes. Après la mort de l'Empereur, la gouvernante quitta Sainte-Hélène, avec son enfant, pour rentrer à Londres où elle épousa un horloger du nom de Gordon. Celui-ci, en épousant la mère, adopta l'enfant, lui donna son nom et lui apprit son métier. Devenu homme, le jeune Gordon-Bonaparte alla s'établir à New-London (Connecticut), où il ne tarda pas à acquérir une certaine aisance et, plus tard, une certaine influence politique. Il faisait même du journalisme à ses heures de loisir et il a écrit, notamment, de nombreux articles dans le Bulletin de Norwick, et dans le Star, de New-London. Dans ces derniers temps il s'était retiré à San-Francisco, où il vient de mourir. Gordon-Bonaparte tenait de son père une grande intelligence qui lui a beaucoup servi dans les affaires ; mais il avait un caractère taciturne et très réservé, et ses relations, en dehors des affaires, ne s'étendaient guère au delà d'un cercle très restreint de quelques amis privilé-

giés. C'était le portrait vivant de son père naturel, et les personnes qui ne connaissaient pas le secret de sa naissance, en le voyant pour la première fois, étaient frappés de sa ressemblance étrange avec Napoléon I«^ D'ailleurs Gordon ne parlait jamais de son illustre origine que lorsqu'il était sous l'influence de la boisson, mais alors il n'eût permis à personne de mettre en doute, en sa présence, qu'il fut le fils du « conquérant corse (i) ».

Triste constatation : ce bâtard de monarque se saoulait comme la M bourrique à Robespierre ». Laissa-t-il des descendants ? Je l'ignore, et je pense que c'est à un autre et nouveau bâtard que s'applique cette note découpée dans Le Journal, du 22 août igiS, et empruntée à un télégramme de Londres :

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