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UN BONAPARTE EN FAILLITE

Mêmes cheveux noirs, même mèche tombante, même profil que l'autre, le « Grand », Juan Bonaparte, acteur, comparaissait cet après-midi devant le tribunal des faillites de Wandsw^orth. Un salaire insuffisant dans un drame historique, où il tient le rôle du grand Napoléon, l'a con-duit là. Humble faillite, du reste, puisque les dettes ne s'élèvent qu'à 3.5oo francs et que l'avoir les équilibre à vingt-cinq napoléons près. « C'est donc par pure vengeance, dit le comédien, que des créanciers intraitables ont tenté d'humilier le représentant d'une illustre famille. » Juan Bonaparte, en effet, a déclaré au juge des faillites qu'il était un descendant direct de l'immortel conquérant, étant fils de

(i) Journal des Débats politiques et littéraires, 25 mai 1880.

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John-Bernard Bonaparte, dit Sheuer, petit-fils de Napoléon Bonaparte (i).

Ai-je besoin de le dire? Cette illustre parenté me laisse sceptique. Je demeure dans ces sentiments relativement à l'information émanée, naguère, du docteur Fortuné Mazel :

Quand j'étais à Toulouse, chargé du lazaret de Lalande, lors de répidémie cholérique de i885, j'eus l'honneur de recevoir le cardinal Desprez^ archevêque de Toulouse, le seul personnage officiel qui ait eu alors le courage de franchir le seuil dangereux. Le lazaret était, d'ailleurs, installé dans la propriété du grand séminaire, mise à cet effet à la disposition de l'administration hospitalière par le cardinal. Or, je me souviens fort bien d'avoir entendu dire par plusieurs personnes que le cardinal Desprez, né en 1807, à Ostricourt (Nord), était fils naturel de Napoléon I«^ Je ne puis pas dire que son masque rappelait celui du grand Empereur. Il avait alors 78 ans, grand, un peu voûté, maigre, l'aspect sévère, le visage anguleux et le nez fort. On s'accordait, assez généralement, à dire qu'il n'avait pas hérité des grandes qualités intellectuelles de son père supposé (2).

Voilà donc des bâtards de toutes catégories. M. Charles Nauroy en a retrouvé un autre encore: dans le compte rendu de la Chambre des députés du 25 février iSSy, et dont Le Moniteur du 26, dit :

Le sieur Bonaparte (Frédéric), se disant fils naturel de l'Empereur Napoléon, à Paris, demanda à être entendu sur

(i) Revue des Curiosités révolutionnaires ; Paris, igiS, in-8, t. III, p. BSg. (2) Chronique médicale, i5 août 1909, p. 532.

des prétentions qu'il aurait manifestées en France et en pays étranger. La commission a jugé cette proposition et le contenu dans le surplus (sic) de la pétition peu dignes de fixer l'attention de la Chambre et elle m'a chargé de proposer l'ordre du jour. (Adopté) (i).

Outre les différents textes, quelquefois bien imprévus, exhumés par M. Nauroy, il en est d'autres encore par lesquels il clôt son enquête sur les bâtards. Je le cite :

Enfin, on lit dans Victor Hugo, Choses vues, 1887, in-8, p. 82 : « M. Duchâtel, ministre de l'Intérieur (qui passe pour fils de l'Empereur, soit dit en passant)... » Je fais les réserves les plus formelles sur ce dire de Hugo, qui a tant commis d'erreurs. P. 63: « Le chapelain de la Reine, qui assistait le curé de Neuilly au moment de l'extrême-onction (du duc d'Orléans, en 1842), est un fils naturel de Napoléon, l'abbé ***, qui ressemble beaucoup à l'Empereur, moins l'air de génie. » Le seul prêtre attaché à la maison de la Reine à cette date est l'abbé Guillon, évêque de Maroc [Almanach national pour 1842, p. 46}. Or, il était né en 1768, avant Napoléon F"" (2).

Veut-on d'autres bâtards encore ? « On cite parmi les enfants adultérins, — supposés, — de l'Empereur : Mlle de Lespinasse et Gérard de Nerval, qui ne se cachait pas d'être le fils de Napoléon I" (3). » Il n'était point le seul! Tout naturellement, sur ce chapitre des bâtards, l'Intermédiaire des chercheurs et curieux a procédé à une longue enquête, qui, au reste, n'a rien révélé de bien sérieux. Au contraire ! Des

(i) Cit. par Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte...; p. 245.

(2) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte... ; pp. 249,250.

(3) Docteur Max Billard, Un fils de Napoléon /", dans //fs/oria, 20 février 1912, p. 25o.

notices qu'il a publiées sur ce sujet je lire celles qui suivent, qui me paraissent être les plus curieuses, je ne dis point les plus vraisemblables ; les plus pittoresques, je ne dis point les plus véridiques. La première émane d'un M. Deprolfort :

Vers 1860, une dame, propriétaire de forges, dans le Jura, passait pour la fille de Napoléon !«■■. Elle avait une grande fortune et jouissait d'une grande influence. Ce fut elle, disait-on, qui, lors de la construction du chemin de fer de Pontarlier, fit décider la déviation de celte ligne de Mouchard par Arbois et Andelot, au lieu de lui laisser suivre le trajet direct. En 1878 et 1880, je rencontrai plusieurs fois son fils, chez un Franc-Comtois de mes amis. Il habitait alors Paris. Il ressemblait à Napoléon I". Les Bisontins ont connu, de 1869 à 1874, et même plus tard, le baron X... qui passait, dans cette ville, pour être un fils naturel de Napoléon I"*", auquel il ressemblait d'une manière frappante (i).

Ce sont là des bâtards de haute allure. En voici un de plus minable aspect.

Il y avait à Tarbes, il y a quelques années, un mendiant qui av?it le type napoléonien, tellement qu'on se prit à ne l'appeler que Napoléon ou Bonaparte, quoique son véritable nom fui Bouzigue. Les gamins lui couraient après et lui criaient : « Eh bien ! Napoléon, quand vas-tu aller à Paris chercher ton cheval blanc ? » Bouzigue a encore des neveux qu'on neconnaît que sous le nom de Bonaparte ou de Napoléon. Quant à lui, si on lui demandait son histoire,

(i) Intermédiaire des chercheurs el curieux, n' iiSj, 3o janvier 1907, col. 122.

il répondait que Napoléon étant venu à Tarbes, — j'ignore si ce fait est exact, mais j'en doute au premier abord (i), — il répondait, dis-je, que Napoléon étant venu à Tarbes, avait passé la nuit dans un hôtel du Marcadieu, et que là il avait rencontré une bonne superbe à qui il avait offert cinq napoléons pour passer la nuit et qu'il en était résulté sa naissance. Ce qui est intéressant dans cette histoire de brigand est le fait psychologique de ce Bouzigue qui, ressemblant à Napoléon, est appelé de ce nom et arrive à se persuader qu'il en est fils et ensuite invente une histoire qu'il raconte avec d'autant plus d'assurance qu'il est parvenu à se persuader qu'il dit la vérité (2).

Parmi tant de bâtards, on arrive, naturellement, à confondre les uns avec les autres, ce qui est le cas de Henry d'Ideville, lequel, dans son Journal d'un diplomate ; Paris, 1876, in-i8, p. 56, cité par Vlntermédiaire, a pris Léon pour Walewski et a fait des deux un personnage qui ne ressemble, très certainement, ni à l'un ni à l'autre. Les lecteurs du roman de Léon en pourront pleinement juger par ceci :

Dresde, i5 mars 1868.

... Le prince (Jérôme-Napoléon) m'a beaucoup rappelé un autre homme que j'avais rencontré jadis dans ma jeunesse et qui était le fils authentique de l'Empereur Napoléon P"", le comte X***. Ce triste personnage, sans aucune

(i) Venant de Bayonne, l'Empereur arriva à Tarbes le 23 juillet 1808, à dix heures du soir, et descendit à la Préfecture. 11 la quitta le lendemain pour se rendre à Auch. — Albert Schuermans, Itinéraire général de Napoléon /"... ; p. 281.

(2) Intermédiaire des chercheurs et curieux, n° 1141, 10 mars 1907, col. 346, 347.

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valeur, sans moralité, menait une étrange vie dans le quartier latin, en i85o, au moment où je faisais mon droit. Plus petit que le prince Napoléon, il était le portrait frappant de son père, mais, lui aussi, différait de l'Empereur par le regard ; le sien était hideux et reflétait tous les mauvais instincts du personnage. Si, par hasard, il avait été un homme de valeur, quel eût été son rôle? Le comte X*** est le fils de cette mystérieuse grande dame polonaise qui se présenta à Fontainebleau le 19 mars 18 14 et que l'Empereur ne voulut pas recevoir (i). Pourquoi (2) ?

Au milieu de l'invraisemblable et du contradictoire, voici maintenant le baroque. C'est, tiré d'un catalogue de marchand d'estampes, annonce d'une feuille, ou « canard » populaire représentant l'assassinat « commis par le nommé Casirola sur sa maîtresse, au moment où elle venait de conduire au cimetière son enfant, qui était mort la veille ». Et le catalogue ajoute :

D'autres faits complètent la feuille. Il y est parlé d'un sieur Pierre Pignol, qui se prétendait fils naturel de l'Empereur Napoléon (3).

Je m'arrêterai ici. Toutes ces citations font juger de la vraisemblance

(i) L'Empereur ne refusa pas de recevoir Mme Walewska. « A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque l'Empereur, abandonné de tous, venait de chercher dans la mort un asile que la destinée lui refusa, elle arrive, et, toute une nuit, dans une antichambre, elle attend qu'il la fasse appeler. Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par cette crise physique qu'il vient de traverser, ne songe à la demander qu'une heure après qu'elle est partie. « La pauvre femme ! dit-il, elle se croira oubliée! » — Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes... ; p. 228.

(2) Cité par Vlntertnédiaire des chercheurs et curieux, n' 1147, 10 mat 1907, col. 679.

(3) Intermédiaire des chercheurs et curieux, n" 114g, 3o mai 1907, col. 794.

comme de la persistance de la légende des bâtards impériaux. Rien n'y est vrai; tout y est faux; n'importe 1 Cette merveilleuse histoire a besoin de mystères et de secrets pour plaire à l'âme populaire. Qu'elle les invente ! Qu'elle les caresse ! Qu'elle s'en berce ! Mais tout ce qu'elle peut imaginer vaut-il le roman banal et magnifique qui se dégage de paperasses oubliées comme un écho même de cet Empire éternellement vivant dans les mémoires humaines ?

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