Batavia
Par un beau jour de juin de l'année 1613, deux personnes, — une femme âgée et un jeune homme, — se trouvaient sur le quai du Texel à Amsterdam, près de la tour des Caqueurs, qui baigne son pied dans le vaste bassin de l'Ye.
La femme devait être souffrante, car son visage était pâle et amaigri, et, par moments, une toux sèche trahissait une lente maladie de poitrine qui minait sa vie. Elle regardait tristement le sol et levait de temps en temps les yeux sur celui qui l'accompagnait, comme si elle attendait pour parler que lui-même rompît le silence.
Adossé contre la tour des Caqueurs, le jeune homme promenait le long du quai un regard profondément préoccupé, et semblait plus particulièrement fixer les yeux sur un grand vaisseau marchand, à bord duquel quelques
matelots étaient occupés à transporter des malles, des caisses et d'autres bagages.
Si l'on eût voulu deviner l'âge de ce jeune homme d'après sa physionomie, au moment où il était en proie à cetie silencieuse rêverie, on se fut à coup sûr trompé, membres étaient si délicats, son visage avait des lignes si pures, son regard était si doux, et il y avait dans l'expression de ses traits et dans toute son attitude tant de naïve ingénuité qu'on l'eût pris pour un jeune adolescent à peine sorti de l'enfance. Ses vêtements mêmes, qui, par leur nuance noire et brune, ainsi que par l'absence de tout ornement, semblaient indiquer un élève de l'école latine, ne pouvaient que confirmer cette conjecture
Cependant il arrivait parfois qu'une pensée de découragement ou d'espoir traversait la mélancolique rêverie du jeune homme, et lui faisait relever la tête avec dépit ou avec fierté. Sous l'empire d'une semblable émotion, ses traits s'accentuaient avec plus de fermeté; le rayonnement d'une âme forte et résolue illuminait alors son beau visage, et de ses yeux bruns jaillissaient d'ardente? étincelles qui annonçaient une volonté et un courage tout virils. Dans un pareil moment on ne se fût pas mépris sur l'âge véritable du jeune rêveur, et, malgré la délicatesse virginale de ses traits, on lui eût donné sur-le-champ les dix-neuf années qui avaient passé sur sa tête. Mais ces effusions d'une nature encore ignorée étaient très-ra res, et faisaient place aussitôt à une morne expression de tristesse et d'abattement.
Autour de lui régnaient un mouvement et une activité ex-
traordinaires. Le long de tous les quais qui bordent la capitale de la Hollande, du côté de l'orient, étaient amarrés sur un triple rang des heus, des cagues, des boyers ' et d'autres navires de moindre dimension, que chargeait ou déchargeait une nuée d'ouvriers ; de lourds chariots, criant sous le poids des marchandises, allaient et venaient de l'intérieur de la ville au port; matelots et soldats fourmillaient confondus sur les bords de l'Ye. Plus loin, sur la surface du fleuve, unie comme une glace, et par delà de longues estacades, s'étendaient plusieurs rangs de navires de long cours dont les mâts fermaient l'horizon comme une impénétrable forêt. Des flancs de ces lourds bâtiments on tirait les plus précieuses épices des Indes orientales, et l'on en chargeait des allèges qui les transportaient dans les magasins et les entrepôts de la Venise du Nord, pour aller s'y échanger -contre l'or et l'argent des autres nations de l'Europe. Sur toute l'étendue du fleuve résonnaient les chants joyeux des matelots et des ouvriers, le grincement plaintif des poulies et les ordres retentissants des pilotes et des capitaines.
C'était un imposant et magnifique spectacle que le mouvement continuel de ces centaines d'allégés qui s'entre-croisaient ; cette fiévreuse activité de plusieurs milliers d'hommes, ces chants, ces cris, ces acclamations des matelots à bord des innombrables navires venus de l'Inde, et au-dessus de tout cela le soleil inondant de flots de lumière le majestueux bassin de l'Ye, et faisant étinceler
1 Sortes de navires marchands particuliers à la Hollande.
et resplendir les vagues sous l'impulsion des rames , comme une mer d'or liquide...
Le jeune homme qui se trouvait près de la tour des Caqueurs paraissait indifférent à cette scène grandiose. Pendant quelques instants encore il tint les yeux fixés sur le heu amarré loin de lui contre le quai ; puis, comme s'il tût soudain sorti d'un rêve, il fit deux pas en avant et dit d'une voix douce et triste à la femme âgée qui l'accompagnait :
« Mère , promenons-nous un peu . il est encore trop tôt.
— Je te l'ai dit, Walter, répondit-elle avec bonté, la mer descendra pendant une heure encore peut-être. Ils ne partiront pas avant la marée montante.
— Encore une heure! Et puis... » dit le jeune homme en soupirant et en s'acheminant lentement dans une direction qui devait l'éloigner davantage encore du grand heu.
La femme le suivit, mais elle l'arrêta bientôt : « Mais, Walter, dit-elle, nous pourrions bien manquer le moment des adieux. Dirigeons-nous vers le Pont-Neuf. Ils doivent venir par la rue aux Herbes et ne peuvent nous rencontrer ici.
— Non, chère mère, dit Walter d'une voix suppliante; ils pourraient croire que nous nous mettons sur leur route pour qu'ils ne nous échappent point.
— Je ne te comprends pas, mon fils, murmura la veuve avec étonnement, mais d'une voix pleine de caressante douceur ; le désir de dire un dernier et cordial adieu à
madame Van den Broeck et à Adélaïde te transporte d'impatience et te chasse du logis avant le temps ; et maintenant tu semblés craindre qu'elles ne découvrent la bienveillante intention qui nous amène ici ? Ce qui serait bien plus triste et blessant pour elles, ce serait que nous eussions négligé d'assister à leur départ. Tu as vu, lorsque madame Van den Broeck a quitté l'appartement qu'elle occupait chez nous pour aller habiter la belle maison de la rue aux Herbes, avec quelle tristesse elle jetait un dernier regard sur ces modestes chambres où elle avait passé huit années de sa vie au milieu d'amis fidèles et dévoués ; tu as vu comme Adélaïde penchait la tête et poussait des soupirs contenus; Congo lui-même, le pauvre négrillon, pleurait à chaudes larmes d'être forcé de te quitter... Et tu irais croire maintenant que ces bonnes gens, après huit années de sincère et profonde affection, repousseraient ou blâmeraient les témoignages de notre amitié? A quoi songes-tu donc, Walter? »
Le jeune homme hocha mélancoliquement la tête et fit encore quelques pas sans répondre ; puis il dit :
« Je ne sais, ma mère, mais le cœur me bat bien douloureusement dans la poitrine. Je ne puis m'habituer à l'idée de cette séparation. Tout me dit que c'est un long, un éternel adieu que nous allons dire.
— Mais cela devait arriver un jour, mon fils. Si le capitaine Van den Broeck n'eût pas été toujours en mer, sa femme eût quitté notre maison beaucoup plus tôt. Maintenant qu'en récompense de ses services éminents et de son héroïque conduite il est nommé commandant de l'île
d'Àmboine' et obtient un poste fixe, il est naturel qu'il emmène avec lui sa famille dans les Indes. C'est le sort des hommes, Walter; leur vie n'est qu'une séparation oujours renouvelée d'avec tout ce qu'ils aiment le plus sut la terre. L'un meurt, un autre part, un autre reste, ( t tous nous gémissons sur les tristesses de la séparation jusqu'à ce que nous nous retrouvions réunis dans le sein miséricordieux de Celui qui nous a créés.
— Ah! je ne puis me soumettre avec résignation au sort cruel qui nous frappe! s'écria Walter d'une voix étouffée. Vous, ma mère, vous aviez trouvé une compagne qui vous consolait, dont l'affectueuse conversation vous récréait, pendant que je passais les journées à mon école. Maintenant vous allez être seule et délaissée! Moi, j'avais trouvé une compagne de mes jeux d'abord, une sœur plus tard, qui m'encourageait à étudier, qui se réjouissait de mes progrès, qui me donnait la volonté et la force de me distinguer dans la carrière que je veux embrasser. J'aimais le pauvre Congo lui-même avec une tendresse qui me serait restée inconnue si l'approche du départ ne me l'eût révélée. L'infortuné nègre m'est devenu cher parce que j'ai pu donner à son âme ignorante l'idée de la Divinité, parce que c'est moi qui en ai fait un chrétien, parce que j'avais en lui un homme à protéger contre l'injustice des hommes... Et voilà qu'ils vont tous partir,
1 Les Hollandais ne possédaient alors en propriété dans les Indes orientales qu'une partie de l'île d'Amboine, avec une forteresse qu'ils avaient enlevée aux Portugais. Ils avaient fait de cette forteresse rétape générale de leur navigation avec l'Inde.
tous ! ma seconde mère, mon excellente sœur, mon pauvre protégé noir ! Bientôt le navire qui les emporte va fendre la vaste mer et jeter tout un monde entre ceux que j'aime et moi... Ils nous oublieront, ma mère! »
Bien que le langage du jeune homme attestât une vive émotion, ce langage n'était accompagné que de gestes rares et contenus ; son visage gardait aussi presque toujours l'expression de cette calme tristesse et de cette douceur qui le caractérisaient. Seul, le tremblement de sa voix permettait de mesurer la profondeur de son agitation intérieure.
Il répéta sa dernière et plaintive exclamation :
« 0 ma mère, ils nous oublieront!
— Ne crois pas cela, Walter, dit la femme d'une voix basse et douce. Ta tête s'exalte trop facilement, mon pauvre enfant. L'homme doit, dès sa jeunesse, s'accoutumer au malheur. La vie n'est qu'une épreuve ; là-haut nous recevrons le prix de la résignation avec laquelle nous l'aurons subie.
— Être seul! souffrir seul, comme si le monde était une tombe! murmura Walter avec désespoir.
— Seul? I7e demeuré-je donc pas avec toi? » demanda la mère d'une voix consolante.
Un soupir étouffé fut la seule réponse du jeune homme.
« N'est-ce pas assez? La présence de ta mère ne te suftit-elle pas? murmura la femme avec tristesse.
— Pardonnez -moi, ma mère bien-aimée ! Je vous aime de toutes les forces de mon âme. Pour le rétablissement
de votre santé je renoncerais à tout, à mes espérances, à mes souvenirs, à la vie même..., mais il y a encore tant de place dans mon cœur ! Ce cœur saigne parce qu'on en arrache des affections qui y avaient pris racine avec le temps. »
11 y eut un instant de silence; le jeune homme, les yeux baissés vers la terre, faisait de visibles efforts pour comprimer son émotion.
« Allons, calme-toi, mon bon Walter, dit la mère. Songe que nous sommes encore moins malheureux que nos pauvres amis. Il leur faut quitter notre belle Hollande et aller braver le feu d'un ciel étranger... ; ils vont souffrir, mourir peut-être loin de la terre où reposent leurs aïeux. Plains plutôt ceux à qui Dieu n'a pas accordé la grâce de finir leurs jours dans leur chère patrie. L'Inde est un pays de labeur , de péril et d'épreuve, mon enfant. *
Un rayon d'enthousiasme illumina les traits de Walter ; d'une voix profondément émue et avec une exaltation croissante il dit :
« L'Inde, une terre d'épreuve, dites-vous, ma mère? L'Inde est une terre de gloire, de grandeur et de richesse, pour quiconque sent couler dans ses veines le sang héroïque de la Néerlandel Vous ne comprenez pas, ma mère, que les temps sont bien changés. L'Espagne est humiliée et épuisée ; elle implore la paix ; notre liberté repose sur d'inébranlables fondements ; tous nos ennemis sont tombés. . . Et cependant le cœur des Bataves déborde encore de courage et d'ardeur guerrière. La Hollande a
soif de hauts faits; il lui faut trouver un but vers lequel elle puisse diriger ses forces exubérantes. Ce but, c'est l'Inde orientale! Notre petite patrie, quelque riche et bénie qu'elle soit, est trop étroite pour contenir tous les héros que la guerre d'Espagne a fait surgir parmi nous. L'Inde, ma mère, l'Inde! c'est là qu'il y a une nouvelle patrie à conquérir et à fonder ; c'est là qu'il y a encore moyen, par la bravoure unie à la prudence, de léguer un nom à la postérité; c'est là aussi qu'un jeune homme, né trop tard pour porter les armes contre l'Espagne, peut encore verser son sang pour la grandeur de la Néerlande... Oh! qu'ils sont heureux, ceux qui peuvent partir pour cette terre bénie' I... »
La mère regarda son fils avec des larmes dans les yeux.
« Walter, dit-elle en soupirant, ton langage m'attriste. Serais -tu bien capable d'abandonner ta mère? Serais-tu assez cruel pour souhaiter une semblable séparation? Non , n'est-ce pas? Ce sont là des idées passagères que le chagrin seul éveille pour un instant dans ton âme. »
Le jeune homme répondit d'une voix calme :
c Ma tête se perd ; je m'égare. Vous quitter, ma mère bien-aimée ! Moi? oh ! non, non, jamais I L'Inde peut être un paradis de gloire et de bonheur, mais le tout-puis-
1 Après une guerre de près d'un demi-siècle contre l'Espagne, une trêve avait été signée pour douze ans. Les Hollandais tournèrent toutes leurs forces vers le commerce et la marine, et il y eut un élan général vers l'Inde, où l'or» *ltai» chercher le renom et la fortune.
sant Dispensateur des destinées humaines n'a pas tracé ma route de ce côté.
— Je le savais bien , Walter : pour adoucir mon sort sur la terre, le Seigneur, dans sa miséricorde, m'a donné un fils aimant et dévoué. Pour reconnaître ce bienfait, mon âme joyeuse chantera éternellement ses louanges. »
Tout en s'entretenant , ils étaient revenus sur leurs pas et se retrouvaient au pied de la tour des Caqueurs.
« Vois, Walter, dit la femme, voilà le capitaine Van den Broeck qui traverse le Pont-Neuf avec son second, Pierre Dircks. »
Le jeune homme tressaillit et s'arrêta.
< Sa femme n'est pas avec lui , ajouta la veuve, ni Adélaïde non plus. >
Ces dernières paroles semblèrent dissiper la subite émotion de Walter, et il suivit sa mère, qui avançait toujours, mais sans hâter le pas.
Bientôt ils purent entendre le capitaine donner des ordres aux gens occupés au chargement du navire et gourmander quelques-uns d'entre eux , qui ne s'étaient pas acquittés de leur tâche d'une manière satisfaisante.
Le capitaine Van den Broeck était un homme d'environ cinquante ans , encore dans toute la force de l'âge. D'une taille élevée, d'une attitude martiale et lière, le regard imposant , il semblait naturellement destiné à commander. La teinte brune que le soleil de l'Inde avait répandue sur son visage, et les épaisses moustaches qui se relevaient sur ses joues, contribuaient encore à augmenter l'impression uue sa hante stature et sa no-
ble contenance produisaient sur tout le monde et particulièrement sur ses inférieurs. Son costume consistait en un pourpoint de drap bleu, boutonné jusqu'au menton, et qui ne descendait qu'aux genoux. Ses fins bas noirs étaient noués par une rosette de ruban. Sur son chapeau à larges bords flottait une plume ondoyante, et une longue et opulente chevelure tombait sur ses épaules et jusque sur sa poitrine.
Walter semblait peu empressé à. s'approcher de l'imposant capitaine; on eût dit qu'il lui inspirait une cer taine crainte. Aussi le jeune homme retarda-t-il sa marche et laissa-t-il, sans affectation, sa mère prendre une avance de quelques pas sur lui.
Le capitaine, tout en surveillant les matelots qui embarquaient encore quelques malles, se retourna et aperçut la veuve. Son visage changea tout à coup d'expression : il devint affable, et un sourire plein d'urbanité en dissipa toute la sévérité. Tel était le capitaine Van den Broeck : sévère, froid et avare de paroles dans les affaires de service, mais bienveillant, ouvert et facile à s'épancher dans les relations habituelles. Quand l'instant approchait où il allait reprendre la mer et partir pour l'Inde, une douce joie remplissait son cœur, et cette joie rayonnait sur ses traits et dans son langage II s'avança vers la veuve et dit :
« Ah I vous êtes là, dame Pietersen ? Vous venez nous dire adieu? Je vous remercie de cette bienveillante ltention. Vous voyez que nous sommes en train d'embarquer les derniers traînards de l'équipage. Cette nuit nous
serons à Texel et demain en pleine mer. Je me sens revivre ; pour un vieux loup de mer comme moi il ne fait pas bon à terre, dame Pietersen.
— Je ne vois ni votre femme ni votre fille, dit la mère de Walter.
— Elles viennent ! elles viennent ! dit le capitaine en riant. Ces femmes ont toujours quelque chose à faire ou à rassembler au dernier moment. Si on les imitait, on ne serait jamais à bord ! Mais qui donc se tient là , interdit et silencieux? Ah ! c'est votre fils Walter. Il a l'air bien timide et bien naïf encore, dame Pietersen. Cela passera quand la barbe lui poussera au menton. »
Après cette plaisanterie il alla vers le jeune homme, et, lui frappant familièrement sur l'épaule :
c Eh bien ! Walter, dit-il, ne sens-tu pas encore l'envie de faire un voyage dans l'Inde, mon garçon ? La route n'est pas toujours aussi unie que la surface de notre Ye ; mais ces chocs, ces bonds et ces plongeons dans la grande marc donnent bientôt un pied ferme et un cœur aguerri. »
Walter murmura quelques paroles incompréhensibles. Il s'efforça de faire sourire poliment ses lèvres, mais l'air prolecteur et un peu ironique du capitaine le força abaisser les yeux. Il se tenait devant son interlocuteur, déconcerté et muet, comme une timide jeune fille. Il serra bien les dents et crispa les poings, mais d'une manière si peu apparente, que Van den Broeck ne s'en aperçut point.
« Ne lui parlez pas de choses pareilles, capitaine , dit la veuve d'une voix supppiiante. Walter n'a pas le goût
des lointains voyages ; et d'ailleurs il est encore beaucoup trop jeune...
— Trop jeune, dame Pietersen! Plus tôt on commence et plus loin on arrive ! Quand je me suis risqué pour la première fois sur l'Océan , je n'étais guère plus âgé que "Walter. Peut-être a-t-il peur de la grande eau? Tout le monde n'est pas né , en effet , pour vivre sur mer ; et puis le courage ne vient pas avant les années. »
Cette dernière assertion fit lever la tête à Walter ; il lança un fier regard au capitaine et murmura d'une voix tremblante :
« Pardonnez-moi, capitaine, si ma réponse vous semble mal séante... Mais quel courage faut-il donc pour faire ce que des milliers d'hommes ont fait avant nous? Le sort m'enchaîne au continent... sans cela !...
— Vraiment, vraiment ! dit Van den Broeck en souriant, il y a du bon dans cette poitrine là l Je ne sais ce que je remarque en toi , mon garçon , mais, si je ne me trompe, nous pourrions bien nous rencontrer un jour sur la grande mare au milieu des braves gens de làbas...
— Que Dieu nous en garde ! dit la vieille mère en soupirant. 11 sera médecin , capitaine. C'est une tâche bien glorieuse et bien méritoire aussi que de venir en aide à son prochain malheureux dans ses maladies et dans ses souffrances. Son père, — que Dieu prenne son âme en miséricorde I — son père était aussi médecin. Walter suivra avec zèle et dévouement la professsion paternelle; — n'est-ce pas, mon fils?
— Je dois rester auprès de ma mère , lui donner des soins et des consolations, murmura le jeune homme. C'est un devoir que Dieu m'a imposé et que je veux remplir avec amour... Mais, capitaine, croyez-le, moi aussi je sens un cœur néerlandais battre dans ma poitrine. »
Van denBroeck parut surpris du ton presque enthousiaste du jeune homme, et plus encore du feu qui brillait dans ses yeux.
« Je n'ai jamais vu un travado au Cap si de ta vie tu deviens médecin I II y a un marin dans ta peau, ou je ne m'y connais pas. Tu as la passion de la mer ; c'est une maladie incurable chez les Hollandais. »
Et, frappant pour la seconde fois sur l'épaule du jeune homme :
« Je sais, dit-il, ce qui t'inspire cette envie de partir, mon garçon. Voyons; chasse de ta tête cas rêveries d'enfant. *
Il sentit l'épaule de Walter frissonner sous sa main et vit une vive rougeur enflammer son visage.
« Allons I allons ! il y a un moyen, reprit-il en riant; entre au service de la Compagnie des Indes; cherche à te distinguer ; deviens capitaine ; et alors je te donne Adélaïde pour femme. Mais il faut te hâter, sinon elle pourrait trouver un mari avant que tu n'eusses l'épée au côté.»
Un douloureux soupir s'échappa du sein du jeune homme ; il laissa tomber la tête avec découragement sur sa poitrine et parut en proie à une affreuse torture.
Yan denBroeck, touché d'un sentiment de compassion,
lui prit la main et lui dit d'un ton affectueux et sérieux cette fois :
« Voyous, Walter, mon garçon, c'est par plaisanterie que je parle ainsi; tu comprends bien qu'il te serait impossible de devenir capitaine en quelques années , surtout à une époque où nous sommes en paix avec l'Espagne. Reste auprès de ta mère ; deviens médecin comme ton père, et, si tu songes encore à nous, que ce ne soit que comme à de bons amis, qui , dans l'Inde, conserveront aussi un reconnaissant souvenir de ton affection...
— Capitaine Van den Broeck ! cria une voix (orte, du pont du navire.
— Eh bien ! mon ami Pierre, qu'y a-t-il ?
— Tout est prêt , cria l'autre ; notre heu et les deux cagues sont sous voiles. La marée va monter, il s'élève un vent favorable; il faut en profiter. Madame Van den Broeck voudrait-elle ne pas faire le voyage?
— C'est fort désagréable, grommela le capitaine; elles devraient être à bord depuis une demi-heure. >
Et, se tournant vers son second :
« Attendez I elles ne sont pas loin d'ici; je vais les chercher... Dame Pietersen, vous demeurez encore un instant, n'est-ce pas? »
Et, tout en disant ces mots, il se dirigea d'un pas rapide du côté du Pont-Neuf, et disparut un peu plus loin dans la rue aux Herbes,
Walter était toujours muet et les yeux baissés. Sa mère le regardait avec compassion; car, bien qu'elle ne comprît pas bien comment l'amicale plaisanterie du capi-
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taine pouvait blesser si profondément son fils, elle voyait cependant qu'il était en proie à une vive douleur. Elle allait lui adresser quelques paroles de consolation, mais en ce moment même retentit au loin derrière eux un cri étrange qui devait leur être bien connu , puisqu'un sourire illumina en même temps leur visage et qu'ils se tournèrent simultanément du côté d'où le bruit était venu.
« Ah ! c'est le petit Congo ! > s'écria Walter.
Du côté du Pont-Neuf accourait un jeune nègre qui pouvait avoir douze ou treize ans à peine. Il était vêtu à la mode hollandaise, sauf la coiffure, car il ne portait sur sa tête que la chevelure laineuse et crépue que lui avait donnée la nature. Déjà, de loin , il saluait Walter par une pantomime animée et témoignait sa joie par toutes sortes de cris. Entre ses grosses lèvres proéminentes brillaient des dents éclatantes comme la neige , et sous son front noir ses yeux blancs rayonnaient étrangement.
Lorsqu'il fut près de dame Pietersen, il joignit les mains devant elle et courba profondément la tête ; mais, dès qu'il se fut acquitté de cette marque de respectueuse déférence, il s'élança vers le jeune homme, lui saisit les deux mains et se mit à les baiser avec ardeur, tout en murmurant d'une voix caressante :
« Maître à moi ! maître à moi !
— Eh bien! Congo, dit Walter d'un ton triste, tu pars pour le pays du soleil. Tu es content, n'est-ce pas?»
Le négrillon baissa les yeux et secoua la tête négativement.
« Tu oublieras bientôt, sous le beau ciel de l'Inde, l'air glacé de la Néerlande et ceux qui le respirent, » dit le jeune homme en soupirant.
Congo bondit debout et s'écria en montrant l'orient :
t Chaud, là-bas... du feu... pas bon... Walter avec... la mère avec... alors bon I » ,
Il agitait ses mains en l'air, et il allait exprimer plus explicitement les émotions qui remuaient son âme lorsqu'il sauta tout à coup en arrière et demeura immobile, dans l'attitude d'un serviteur qui voit son maître s'approcher.
<r Maîtresse à moi I » dit-il.
Walter devint pâle et se mit à trembler ; il voyait à quelque distance madame Van den Broeck s'avancer vers le quai avec sa fille et une servante.
La femme du capitaine était une personne de haute taille, qui inspirait tout de suite le respect par sa démarche imposante et la calme expression de son visage ; il y avait néanmoins dans son regard de l'affabilité , et je ne sais quoi de rêveur qui annonçait une vive sensibilité, mais en même temps une grande réserve.
Sa fille Adélaïde devait à peine compter seize ans. Elle avait des cheveux blonds , des yeux bleus et des joues rosées, encore couvertes du duvet velouté et vaporeux de l'enfance. Sa démarche était un peu indécise, sa physionomie naïve et ingénue, et son âme innocente semblait luire dans son sourire ouvert et franc.
Tandis que sa mère tendait la main à dame Pietersen et engageait la conversation avec elle, Adélaïde s'approcha du jeune homme et lui dit :
« Je suis bien heureuse, Walter, que vous soyez venu jusqu'ici pour me dire adieu. J'ai bien pensé que vous y seriez, car, dès que nous sommes arrivées sur le Pont- Neuf, je vous ai cherché des yeux... Cela m'eût assurément fait de la peine si je ne vous eusse plus revu... Et voulez-vous que je vous conte une étrange chose? Cette nuit, j'ai rêvé que j'étais sur un vaisseau et que je naviguais sur la haute mer. Vous, Walter, vous étiez pilote du navire.... Que ne peut-on rêver, n'est-ce pas"? »
Le jeune homme tressaillit; il voulut parler, mais sa voix mourut avant d'arriver à ses lèvres. § « Pourquoi êtes-vous si triste, Walter? demanda la ^eune fille. Àh! qu'est-ce que je vous demande là? Vous n'avez plus de compagne, n'est-ce pas? Vous ne pourrez plus causer familièrement qu'avec votre mère malade. C'est triste, en effet. Que de plaisirs nous avons eus depuis notre enfance l Vous avez été pour moi un bien bon ami, Walter; je comprends que vous soyez affligé de me voir quitter Amsterdam..
— Et vous, Adélaïde , demanda le jeune homme tout ému, n'êtes-vous donc point du tout affligée?
— Oui, sans doute, mais le plus fort est passé. Lorsque je me trouvai au commencement dans la grande maison de la rue aux Jlerbes , votre image venait toujours se placer devant mes veux; de quelque côté que je
me tournasse, j'entendais toujours votre voix qui m'appelait.... Et alors, Walter, dans mon isolement, je fondais en larmes et je pleurais durant des heures entières.
— Vous pleuriez? vous pleuriez, Adélaïde? dit le jeune homme profondément touché... Pourquoi?
— Vous vous l'imaginez bien, sans doute... Parce qu« vous n'étiez plus avec moi.
— Et maintenant vous partez sans chagrin ?
— Maintenant, c'est fini, Walter; ces larmes ne pouvaient durer éternellement.
— Hélas ! dit d'une voix plaintive le jeune homme désolé, vous m'aurez donc déjà oublié avant d'être en vue de la rade d'Amboine ! »
Deux larmes brillaient dans ses yeux , et il attachait sur la jeune fille un amer regard de reproche, qui parut ]a surprendre et l'affliger.
« Walter, Walter, dit-elle d'une voix émue, ce n'est pas bien a vous de chercher à rendre triste pour moi le moment de l'adieu ! Soyez sûr que vous m'aurez oubliée avant que je vous oublie... Rosalie peut attester que je pense à vous, que je parle de vous toute la journée. >
La servante, qui s'était arrêtée à quelques pas et qui avait entendu la plus grande partie de la conversation des deux jeunes gens, s'approcha d'eux et dit avec un sourire légèrement railleur :
« Vous demandez qui de vous deux oubliera l'autre le premier? Ce n'est pas difficile a dire : ce sera certainement Walter
— Moi ! s'écria le jeune homme. Je l'oublierais, elle ! Oh ! Rosalie, ne plaisantez pas, je vous en prie.
— Mais c'est bien facile à comprendre , répondit la servante. Si déjà , ici , Adélaïde songe à vous du matin jusqu'au soir, que sera-ce là-bas? Là-bas il n'y a ni compagnons de jeu, ni amis, ni connaissances? A quoi penserons-nous à Amboine , croyez-vous ? A notre chère Hollande, à Amsterdam, à ceux qui vivaient avec nous. Vous, Walter, vous deviendrez médecin, vous ferez fortune , vous vous marierez , et peu à peu vous oublierez ceux qui seront partis : c'est toujours ainsi que vont les choses.
— Oui, oui, dit Adélaïde, c'est vous qui êtes encore le plus heureux; vous demeurez dans notre belle patrie, tandis que je vais, moi, m'en éloigner de plusieurs milliers de lieues, sans savoir si je la reverrai jamais...
— Et vous ne déplorez pas ce départ? s'écria Walter avec un désespoir à peine comprimé.
— A quoi cela servirait-il? murmura Adélaïde. Je dois, en fille soumise, suivre mon père, et je trouve ma consolation dans l'accomplissement de ce devoir. »
Le jeune homme frissonna de tous ses membres ; on eût dit que les douces paroles de la jeune fille l'irritaient.
La servante dit en riant malicieusement : « Plaintes inutiles ! rien ne s'oublie plus vite que ces amitiés d'enfance ! Mademoiselle a bien raison de ne pas trop se chagriner. Soyez sûr, Walter, que, dans un ou deux ans , vous aussi bien qu'Adélaïde, vous vous sou-
viendrez à peine que vous avez eu tant d'affection l'un pour l'autre. Et pourtant il n'y a rien à y faire ; il faut accepter la vie telle que le Seigneur nous la fait. »
Accablé par la conviction que ni Adélaïde ni Rosalie ne comprenaient la nature de son chagrin, Walter se couvrit la figure de ses deux mains.
La jeune fille le contempla en silence pendant quelques instants. Tout à coup une joie radieuse illumina son visage, et , appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme, elle lui dit à l'oreille :
< Walter, je sais un moyen de n'être pas longtemps séparée de vous.
— Un moyen ! s'écria Walter avec un sourire de bonheur. Oh ! parlez !
— Venez aussi dans l'Inde, Walter.
— Toujours la même chose , dit le jeune homme en soupirant.
— C'est en effet Tunique moyen, remarqua la servante.
— Oh ! promettez -le-moi, reprit Adélaïde. Je vous attendrai, j'espérerai toujours et ne cesserai d'épier le navire qui vous amènera.
— Et ma pauvre mère?
— Emmenez-la avec vous, Walter ; alors nous serons tous réunis comme auparavant...
— Ah! vous voilà donc enfin ! s'écria Van den Broeck qui s'avançait sur le quai. Vous nous feriez bien manquer la marée en perdant ainsi le temps. Par quel chemin êtes-vous venues ici? Il n'y a, je pense, qu'une rue aux Herbes à Amsterdam.
— Allons, ne te fâche pas pour si peu, répondit sa femme. Nous avons couru à la hâte jusqu'à la Bourse au blé, pour serrer une dernière fois la main à notre amie, la femme du changeur.
— Bien, bien, hâtons-nous, dit le capitaine d'un ton impératif; qu'on se dise adieu, et que dans un instant on soit à bord ! sans cela nous n'en finirons jamais.
— Adieu donc, Walter ! dit Adélaïde en lui prenant la main. Vous savez ce que je vous ai dit : je penserai sans cesse à vous et vous attendrai là-bas avec impatience. »
Le jeune homme luttait avec effort contre son émotion : il trouva à peine la force de balbutier une triste parole d'adieu.
En ce moment la femme du capitaine embrassait avec effusion la vieille veuve, qui pendant tant d'années avait été son amie ; des larmes abondantes, mais silencieuses, coulaient des yeux des deux femmes.
La vue de ces affectueuses démonstrations et la tristesse de sa mère vainquirent le jeune homme, qui , lui aussi, se prit à pleurer.
« Ah ! je m'étais faite bien forte, s'écria Adélaïde, mais, si vous perdez tous courage, moi aussi je ne pourrai me contenir plus longtemps. Hélas ! hélas I que je suis malheureuse! combien je souffre, Walter, de devoir vous quitter 1 >
Et, à ces mots, la pauvre enfant fondit en larmes.
Le petit Congo, qui assistait à quelque distance à cei scène , s'était depuis longtemps accroupi la tête enl: les genoux.
t A bordl à bordl s'écria le capitaine en poussan1 doucement sa femme et sa fille vers le bâtiment. Allons! encore une poignée de main, dame Pietersen, et vous aussi, Walter! Au revoir, au revoir! Hé! Congo, que fais-tu encore à terre? Hâte- toi, sinon... »
Le négrillon courut à Walter, lui baisa encore une fois les mains, y laissa tomber deux larmes, leva les yeux au ciel avec une singulière expression, et s'élança dans le navire. Madame Van den Broeck et Adélaïde étaient déjà montées sur le pont et avaient pris place près du gouvernail, loin des soldats et des matelots.
En peu d'instants les voiles furent déployées, et le vaisseau, accompagné de deux cagues, s'éloigna du rivage. L'équipage envoya à la ville d'Amsterdam un triple hourra pour adieu, et le trompette qui se trouvait à bord de lune des cagues sonna l'air national hollandais : Guillaume de Nassau.
Walter vit Van den Broeck, sa femme, le négrillon et même la servante continuer de faire des signes de loin, pour répéter l'adieu aussi longtemps que possible; il vit aussi Adélaïde assise auprès du gouvernail, la tête dans les mains et fondant en larmes. Cette preuve de sa tristesse fut une consolation pour son cœur oppressé, et il savoura en quelque sorte la douleur de la jeune fille, jusqu'à ce que le vaisseau et les deux cagues dbparussent a sa vue. Alois il laissa tomber avec découragement la lête sur la poitrine, et resta debout, affaissé et muet, comme s'il avait oublié où il se trouvait et ce qui venait de se passer.
c Viens, Walter, partons ! dit enfin la veuve. Le Seigneur soit loué de ce que ce douloureux instant est passé! *
Walter la suivit sans dire mot; des soupirs étouffés s'échappaient de sa poitrine, et des gestes nerveux et convulsifs attestaient son désespoir.
« Mon bon Walter, murmura la mère, cette séparation >st bien cruelle pour toi, n'est-ce pas? Ton cœur aimant léplore la perte d'une compagne de jeux, comme si c'élait un terrible malheur ; calme-toi et ne perds pas courage, mon enfant; demain cette douleur sera déjà adoucie....
— Une compagne de jeux! s'écria le jeune homme d'une voix navrante. Oh ! ma mère, si ce n'était rien de plus!... »
La vieille femme le regarda avec surprise.
« Elle est partie... Je puis maintenant vous faire l'aveu "\e mon malheur, poursuivit-il. Non, non, elle n'était plus pour moi une compagne de jeux, ma mère. C'était téméraire, insensé peut-être; mais j'osais prévoir pour moi un avenir! Je rêvais qu'Adélaïde m'était destinée pour épouse; qu'elle deviendrait la fille de ma bonne, de mon excellente mère, et rivaliserait d amour avec moi pour rendre ses vieux jours doux et heureux. Oh! si cet espoir me fût resté, j'aurais fait des miracles pour briller, parmi tous les médecins de la Hollande, par la science et par le lévouement.... Mais maintenant l'étoile qui éclairait pour moi le chemin de- la vie a disparu dans la nuit I
— Pauvre Waltcr ! dit la veuve avec un soupir, comment peux-tu laisser ainsi s'égarer tes pensées? L'homme se trouve toujours mal de mettre son espoir dans l'impossible. Ce que tu osais rêver ne pouvait se réaliser, quand même Adélaïde serait restée de longues années encore auprès de nous. Combien souvent M. Van den Broeck n'a-t-il pas déclaré en notre présence que seul un brave soldat, un capitaine comme lui obtiendrait la main de sa fille? Il méprise toute autre profession que celle des armes, bien à tort, assurément; mais que veuxtu ? Le brave homme a sur ce point une opinion irrévocablement arrêtée. Toi, Walter, avec ton caractère si pacifique et si doux, tu es appelé à servir ta patrie ailleurs que sur les champs de bataille. »
Walter ne répondit pas ; il marchait d'un air distrait, le regard perdu dans le vague, et s'entretenait avec luimême, comme si une grande pensée se fût emparée de son esprit. Tout à coup il s'arrêta et saisit les deux mains de sa mère ; il la regarda en face d'un œil égaré et dit d'un ton exalté :
c Ma mère, vous m'aimez, n'est-ce pas? Vous feriez beaucoup, vous endureriez beaucoup pour mon bonheur? Pour me sauver d'une douleur éternelle vous sacrifieriez, s'il le fallait, vos habitudes, votre repos ? N'est-ce pas ma mère, n'est-ce pas?
— Mais, Walter, que veux-tu donc, mon enfant? demanda la veuve effrayée de son émotion.
— 0 ma mère, je vous en prie, je vous en supplie, par tez avec moi pour l'Inde
— Moi! pauvre vieille femme soutirante et maladive, dit-elle avec accablement, je m'embarquerais avec toi sur la grande mer? Quelle pensée, mon fils ! Ah! le Seigneur, irrité d'un acte aussi insensé, me rappellerait certainement à lui pendant la route. Non, non, je veux reposer là où dorment les miens. Walter, mon enfant, ta tête s'égare ! »
Une navrante exclamation de désespoir s'échappa de la poitrine de Walter.
« Oh ! s'écria-t-il en secouant la tête comme pour chasser la pensée qui l'obsédait, oh ! je suis fou, c'est vrai! Allons, ma mère, allons, cela se passera.... J'essaierai de l'oublier ; mais ne craignez rien, quoi qu'il arrive. Moi, vous quitter, ma mère bien-aimée ! Non, jamais, tant que je vivrai.... Allons, allons, ma mère! »
Madame Pietersen le suivit aussi bien que le lui permettait la marche rapide du jeune homme. Tous deux disparurent bientôt derrière le Kamperhoofd.
Non loin de la ville javanaise de Jacatra, trois femmes hollandaises et un esclave noir étaient assis, un matin,
à l'ombre de quelques arbres qui les protégeaient contre les rayons brûlants du soleil de l'Inde.
Ces arbres avaient été vraisemblablement plantés dans la plaine pour y ménager une agréable retraite contre la chaleur du jour, car leur choix et leur disposition plus ou moins régulière semblaient plutôt une fantaisie des hommes que l'œuvre de la nature.
Dans un massif d'arbustes, sur la sombre verdure desquels brillaient des fruits et des grappes de toute couleur et de toute forme, se détachaient le patty au feuillage d'un vert clair, que les Javanais aiment pour sa cime touffue et ombreuse ; le beau dadap, dont chaque feuille est marbrée et ponctuée comme une fleur ; l'élégant katapner, dont les rameaux portent à la fois des boutons, des fleurs et des fruits, et le majestueux jambosier, qui, comme un peuplier d'Italie, lance sa flèche élégante vers le ciel.
A l'ombre des plus épais pattys, sur un banc de bambous et de rotangs entrelacés, était assise une personne déjà parvenue à un certain âge, à la richesse austère de son costume on la reconnaissait sur-le-champ pour la femme d'un négociant hollandais ou d'un officier. Elle avait la tête penchée sur un livre auquel son regard était attaché ; mais, soit que la chaleur de l'atmosphère ou le morne silence qui régnait dans la plaine la portât à s'assoupir, elle fermait par moment les yeux et paraissait disposée à céder au sommeil.
À côté d'elle, sur le même banc, se trouvait une jeune fille qui pouvait à peine avoir atteint sa vingtième année.
Des cheveux blonds et des yeux bleus comme l'azur du ciel attestaient son origine septentrionale, bien qu'un long séjour dans l'Inde eût répandu sur son beau visage une légère teinte brune. Elle était entièrement vêtue de blanc, et n'avait pour toute coiffure que les boucles épaisses de sa chevelure, rattachée sur son front comme une couronne, Sauf les bracelets de fleurs dorées du champaka ' qui parfumaient ses bras nus, elle n'avait d'autre ornement que la douce et séduisante beauté dont l'avait parée la nature.
La lumière du soleil, traversant le feuillage aux mille couleurs, se jouait autour d'elle en teintes diaprées ; le jambosier répandait sur elle ses fleurs d'un rouge vif; de magnifiques papillons, attirés par les arbustes en pleine floraison, balançaient au-dessus de sa tête leurs ailes où resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-enciel ; des scarabées, des mouches, mille insectes mouvants et brillants comme s'ils fussent nés de la flamme, couraient, bourdonnaient, susurraient dans ce riant pavillon de verdure.
La jeune fille paraissait cependant insensible à la beauté de tout ce qui l'entourait ; elle baissait les yeux et demeurait dans une complète immobilité. On eût dit qu'un long rêve avait ravi son esprit et l'avait plongée dans un profond oubli de la réalité.
Peut-être songeait-elle à cette patrie aimée qu'elle avait quittée si jeune, et pour toujours sans doute. Peut-
1 Mechelia champaka, fleur favorite des Javanais.
être déplorait-elle l'absence d'une personne qui lui était chère et dont l'image la poursuivait dans la solitude. Mais, quelle qu'en fût la cause, un mal secret rongeait le cœur de la jeune fille et se lisait jusque sur son visage, qui, tout gracieux et tout séduisant qu'il fût, portait les traces d'une consomption lente et d'un mortel accablement.
Après avoir, immobile et songeuse, contemplé ainsi le sol pendant quelque temps, elle releva soudain la tête, comme si elle eût été saisie par le silence complet qui régnait autour d'elle. Elle jeta d'abord un coup d'oeil timide sur la personne assise auprès d'elle, avec un livre sur les genoux, et qui s'était doucement endormie; puis elle se retourna à demi et chercha du regard ses domestiques à travers les arbres.
La servante dormait appuyée au tronc puissant d'un billingbing1. Le nègre seul veillait, un parasol fermé dans une main et une corbeille de fruits fraîchement cueillis de l'autre; il tenait son œil brillant fixé sur sa maîtresse et paraissait lui demander si elle désirait quelque chose ; mais elle lui fit signe du doigt de rester où il était.
La jeune fille reprit sa première attitude; mais cette fois elle jeta les yeux vers la plaine et parut embrasser d'un long regard le magnifique tableau que la nature indienne déroulait autour d'elle.
En dirigeant son regard à gauche, elle vit les cocotier
1 Averrhoa bilimbi.
qui bordaient la côte et balançaient leurs hautes cimes, K comme de gigantesques panaches, sous le souffle tiède du vent de terre; derrière, dans le lointain, les mâts des navires qui l'avaient amenée à Jacatra, et, plus loin encore, l'immense mer dont la surface, dans sa partie la plus voisine du rivage, était parsemée de petites îles verdoyantes, pressées les unes contre les autres comme de charmants kiosques de verdure, puis s'étendait au loin pour aller se fondre peu à peu, dans un horizon sans limites, avec l'azur du ciel.
En face d'elle s'élevaient à quelque distance les magasins et les habitations de la factorerie hollandaise. Les fortifications qui les entouraient atteignaient à peine encore à la hauteur d'un homme, mais on poussait les travaux avec ardeur. La jeune fille voyait des Hollandais, des nègres, des Chinois, malgré la chaleur du soleil, apporter des pierres, du mortier, de la terre, et, comme surexcités par muHWlmlé fébrile, rivaliser de zèle pour faire sortir du sol le rempart qui devait protéger la forteresse néerlandaise.
Dans le lointain, derrière la factorerie, apparaissait la ville javanaise de Jacatra, avec ses demeures bien aérées, construites en bambous et en rotangs, à demi cachées sous l'ombre des kelors touffus, et ombragées de tous côtés par des arbres fruitiers dont le feuillage foncé et uisant se dessinait vivement sur le ciel. A côté, et entre les maisons, \tpysang ou bananier déployait ses feuilles gigantesques, et Yarec, sorte de palmier, lançait dans les airs sa cîme étalée comme un parasol, tandis que le
BATAYIA. 31
suri/boa* s'enroulait gracieusement autour de sa tige svelte et délicate. Çà et là le lontar ou arbre des chasseurs montrait aussi ses feuilles eu forme d'éventail, sur lesquelles les Indiens avaient autrefois coutume d'écrire leurs olas ou leurs lettres. Dans les environs de la ville se déployaient les vastes rizières des Javanais, dont les unes charmaient la vue par leur tendre et agréable verdure, tandis que les autres avaient déjà les reflets dorés de la maturité.
Si la jeune fille portait son regard à droite, c'est-à-dire vers l'intérieur des terres, son œil se promenait d'abord sur un splendide tapis de verdure sillonné par les gracieux méandres de deux ou trois rivières. Toute la surface de la plaine, là où son uniformité n'était pas rompue par des bouquets de cocotiers, étincelait de fleurs aux mille formes et aux mille nuances; du sein même de l'eau le tong-jung tratty élevait ses splendides calices où la fraîcheur des parfums luttait avec l'éclat des couleurs.
Dans cette direction, sa vue atteignait les limites où s'arrêtaient le travail de l'homme et la lisière de ces impénétrables forêts qui, au pied des collines, prennent possession du sol, et, croissant toujours en grandeur et en majesté, se répandent de tous côtés sur la grande île, gravissent même les hautes montagnes dont le sommet menace le ciel, et s'élèvent jusqu'à cinq mille pieds audessus du niveau de la mer.
Ce n'est que dans ces forêts qu'on peut se faire une
1 Espèce de liane.
idée de la merveilleuse fécondité dont une prodigue nature a doté ce point de la terre. Là des arbres gigantesques, des plantes étranges, des lianes avides semblent se disputer l'accès de la lumière et de l'air ; dans cette lutte pour conquérir une étroite place, ces végétaux puissants entrelacent si étroitement troncs, rameaux et sarments, que ce n'est que la hache au poing que l'homme parvient à s'y frayer un pénible passage. Et comme si le sol ne suffisait pas à recevoir toutes les plantes qu'une force exubérante de végétation y fait germer, tel végétal enfonce ses racines dans le tronc d'un autre, et des plantes, des arbrisseaux vivent et croissent vigoureusement sur le sommet même des arbres les plus élevés. Des milliers de végétaux parasites, aux formes étranges et merveilleuses, y couvrent l'écorce des pinkous séculaires, des langsars, des pinangos, des surens, entrelacent en tous sens leurs branches, de manière à former comme un immense et inextricable réseau, descendent jusqu'au sol, remontent dans les airs, et fournissent à leur tour une abondante nourriture aux lianes qui, courant d'un arbre à l'autre, se suspendent comme de minces cordages à toutes les branches, poussent de nouvelles racines, s'élèvent hardiment jusqu'aux plus hautes cimes, et là, par leur épais et luxuriant feuillage, forment un toit de verdure qui, même en plein jour, ne laisse pénétrer qu'une lumière douteuse dans ce pandœmoniumjréi gétal.
Dans les sombres profondeurs de ces forêts primitives de Java vit et pullula tout un monde d'animaux. Le
singe y gîte avec safemelle etson petit sur les mêmes arbres où le charmant lori et l'élégante perruche étalent leur splendide plumage ; l'affreux chien-volant s'y cache pendant le jour; le lézard-volant y saute sans repos de branche en branche ; le tigre royal y règne en maître; l'iguane, semblable à un crocodile, y guette sa proie; de venimeux scorpions, de hideuses scolopendres y fourmillent sous les feuilles tombées.
La jeune fille tint pendant quelque temps ses yeus axés sur les majestueuses forêts et les cimes couronnées de nuages des montagnes qui bornaient l'horizon du côté de la terre; puis, comme si cette contemplation ne lui eût procuré ni plaisir ni consolation, elle secoua la tète d'un air découragé et dirigea son regard vers le sol, où il rencontra les fleurs pourpres que le jambosier avait semées à ses pieds. Peu à peu son esprit parut s'égarer de nouveau dans une profonde rêverie, car elle resta immobile et muette, et finit par porter les mains à ses yeux, comme pour cacher les larmes qui s'en échappaient malgré elle.
La femme qui était assise à côté d'elle leva la tête et contempla un instant la jeune fille affligée, avec l'expression d'une bienveillante tristesse, puis elle lui prit la main et lui dit :
« Adélaïde! Adélaïde! ce n'est pas bien. Hier encore tu as promis à ton père de lutter courageusement contre ton chagrin; tu lui as dit que, consolée maintenant, tu attendrais avec patience le jour de notre retour dans la patrie. Ta promesse a donné tant d'espoir et de confiance
à mon cœur de mère que, tu le vois, je me laisse gagner par le sommeil à tes côtés; tu restes seule un instant..., et, à mon réveil, je surprends des larmes dans tes yeuxl N'as-tu donc pas de pitié, mon enfant, pour ma douleur?
— Àh! ne m'en veuillez pas, ma bonne mère, balbutia la jeune fille. Je lutte avec énergie contre mon chagrin, mais il est plus fort que ma volonté. Les larmes seules apportent quelque soulagement à mon pauvre cœur
— Ce sont de funestes pensées qui te poursuivent, Adélaïde; au lieu de les caresser avec complaisance, repousse-les courageusement, et bientôt tu seras guérie.
— Oui, ma mère, c'est bien ainsi qu'il faudrait faire; vous avez raison, répondit la jeune fille. Si je pouvais maîtriser mes pensées! Ce rêve, cet éternel rêve!... La Hollande, Amsterdam, tout ce qui entourait mon enfance de joie et de bonheur, voilà ce qui consume mes forces, ce qui jette le trouble daDS mon âme et me rend ingrate envers mon père et envers vous, qui vous montrez pour moi si bonne et si tendre mère... Hélas! hélas! c'est coupable et cruel de ma part, je le sais; mais ne m'accusez pas dans votre cœur, ma mère bien-aimée : je n'y puis rien! »
Assis par terre à quelque pas de là, le nègre fixait son teil brillant sur les lèvres d'Adélaïde, et, bien qu'il ne pût saisir l'entretien qui avait lieu à voix basse, il paraissait cependant comprendre le sens des paroles de la <eune fille. Sa physionomie attestait aussi une profonde compassion, et de temps en temps ses grosses lèvres se contractaient avec une sorte de dépit et de colère.
La mère dit d'une voix douce :
« Encore deux ou trois mois, et nous retournerons au pays. Cette idée n'est-elle pas assez consolante pour te donner et le courage et la force, Adélaïde?
— Vous vous faites illusion à vous-même par amour pour moi, ma mère; vous vous trompez afin de pouvoir me tromper aussi. Depuis quatre ans on me berce du même espoir. Lorsque nous fîmes voile d'Amboine, on me fit croire aussi que nous allions vers notre pays ; et voici cinq mois déjà que nous sommes a Java... Oh! je le sais, ma mère, mon pied ne touchera plus jamais le sol de la Hollande.
— Pauvre folle I dit la mère en soupirant, ne crois-tu plus à rien qu'à ce qui peut aggraver ton mal? Je te dis que nous retournerons au pays dès que cette forteresse sera construite, dans trois mois au plus tard. Ton père déclarait ce matin, en ma présence, au gouverneur général, que rien au monde, ni les trésors, ni les dignités, ni même le sentiment du devoir, ne pourraient l'empêcher de partir pour la Hollande, afin de délivrer sa fille de cernai cruel, de ce mal du pays qui la dévore sous ses yeux.
— Quoi 1 est-ce bien vrai, ma mère? demanda la jeune fille avec une joie mêlée de doute et de crainte.
— Je prierai M. le gouverneur Koen ' de l'attester devant toi, si tu refuses de me croire. Tu as raison, Adé-
1 Le gouverneur général de l'Inde pour la Compagnie hollandaise était, à cette époque, Jean-Pierre Koen.
laïde : je t'ai trompée parfois par pitié et par affection pour toi, mais aujourd'hui ce que je te dis est bien la vérité. *
La jeune fille frappa des mains de joie ; un céleste sourire de bonheur illumina ses traits, et elle s'écria avec effusion :
c Je reverrais ma Hollande chérie ! Oh ! ce serait un si grand bonheur que je doute qu'il puisse m'arriver I Mais je vous crois, ma mère ; je trouverai des consolations dans le doux espoir qui m'est donné ; je ne pleurerai plus, je serai toute joyeuse, j'attendrai, j'attendrai avec patience, jusqu'à ce que l'heure de ma délivrance sonne enfin ! »
Et, se reprenant comme si une autre pensée eût frappé tout à coup son esprit, elle s'écria avec un élan de joie :
« Ma mère, comment retrouverons-nous nos amis làbas? Que seront-ils devenus? La femme du changeur? Le vieux négociant? Lise, la petite fille de l'épicier? La bonne dame Pietersen? Elle était si malade et si faible ! peut-être... Ah! non, chassons cette affreuse pensée !.. . Et Walter? il sera déjà médecin, n'est-ce pas? Qui sait si quelqu'un de ces amis songe encore à nous? »
Madame Van den Broeck secoua la tête avec une triste impatience. Elle savait par expérience que de telles pensées aggravaient le mal dont souffrait sa fille et la faisaient toujours tomber dans une mélancolie plus profonde. Pour donner un autre cours à la conversation, elle feignit de ne pas avoir pris garde aux plaintes d'Adélaïde et dit :
t Ainsi, mon enfant, tu me promets sincèrement d'attendre avec résignation le moment de notre départ, n'est-ce pas?
— Oui, ma mère, je suis si contente déjà, ! Je me sens si forte I
— Que tu fusses abattue à Àmboine, cela pouvait encore se comprendre : c'est un triste séjour, où l'air chargé de sel irrite et fatigue; mais ici, à Java, la nature est si féconde et si généreuse! Tout y resplendit de magnificence et de beauté ; tout ce que l'homme peut désirer s'y trouve en abondance... Si celui qui a mis le pied sur le sol de Java voulait se représenter le paradis terrestre, comment le rêverait-il autrement? C'est un sentiment bien naturel sans doute que celui qui nous fait aspirer vers la patrie absente ; mais ce sentiment ne doit point aller jusqu'à un fanatisme qui nous rende aveugle pour les merveilles et les bienfaits que le Créateur a répandus à pleines mains sur ce coin béni de la terre.
— Vous dites vrai, ma mère, répondit la jeune fille; ici la nature est riche, elle est grandiose, elle est d'une inexprimable magnificence »
Et elle ajouta avec un accent pénétré : « Mais rien ici pourtant n'a le charme ni la beauté de notre chère et paisible Hollande I
— Oui, ouil s'écria le nègre. Hollande, beau pays! Là Walter bon maître à moi ! »
Un sévère regard que lui jeta madame Van den Broeck lit reculer Congo, les mains jointes, jusqu'au pied d'un haut cocotier.
11 y eut un court silence après lequel la mère dit à la fille :
« Adélaïde, prends donc une bonne résolution, mon enfant. Montre à ton père que tu veux vraiment attendre avec courage et confiance l'instant promis ; cela le rendra si contentl Ce qu'il va faire pour toi, c'est la plus grande preuve d'affection qu'un père puisse donner à son enfant. Songe donc que le commandement supérieur de ce nouveau pays lui est réservé d'avance; ici sera bientôt le principal établissement de la puissance hollandaise dans l'Inde, et ton père occuperait, par conséquent, le premier rang après le gouverneur général ; l'espoir de devenir, avec le temps, gouverneur général de toute l'Inde néerlandaise ne lui est même pas interdit. Rien ne pourrait flatter davantage son orgueil et son ambition d'homme. Et pourtant, Adélaïde, il va renoncer à ce brillant avenir par amour pour sa fille, par amour pour toi.
— Oh! que le bon Dieu, dans sa miséricorde, me laisse retourner en Hollande, dit Adélaïde en soupirant, et je saurai récompenser mon bon père de l'affection sans bornes qu'il a pour moi. Tout ce qui peut lui donner quelque joie... »
En ce moment, un coup de canon retentit ; c'était le salut dun navire qui entrait dans le port.
Adélaïde se leva vivement et regarda dans la direction de la plage; elle semblait très-émue et tremblait de tous ses membres.
« Pauvre folle 1 dit tristement la mère, pourquoi t'é-
BATAVIA. 3i)
mouvoir ainsi? C'est le navire la Flèche, envoyé en reconnaissance à Bantam et qui avait ordre de revenir aujourd'hui. On l'attend depuis ce matin. »
Le nègre, au bruit du coup de canon, avait grimpé sur le cocotier et était suspendu au tronc de l'arbre, à une hauteur de soixante pieds. Lui aussi regardait du côté de la mer avec une avide curiosité.
Pendant un instant Adélaïde attacha sur lui un regard humide et brillant, et parut lui demander ce qu'il apercevait; mais l'expression indifférente du visage de Congo la découragea. Elle se rassit, silencieuse, à côté de sa mère; mais elle levait, cependant, à tout instant, les yeux vers l'esclave noir, qui s'efforçait de monter jusqu'au haut de l'arbre.
La servante avait été réveillée aussi par le retentissement du canon et s'était levée; mais, en voyant ses maîtresses garder la même attitude sur le banc, elle s'était rassise, sans dire mot, contre le tronc du billingbing.
« Mais quel intérêt prend donc ce pauvre Congo à chaque vaisseau qui arrive? dit à demi- voix madame Van den Broeck. On dirait qu'il attend quelqu'un; car lui, du moins, ne souffre pas du mal du pays.
— Vous savez ce que c'est, ma mère, dit Adélaïde. Dans sa simplicité, il s'imagine que Walter Pietersen doit venir aux Indes. Congo a bon cœur ; le pauvre esclave n'a gardé de la Hollande qu'un souvenir : c'est qu'il a rencontré dans ce pays un homme qui le protégeait et l'aimait comme s'il n'eût pas été un malheureux noir, jeté au milieu de ce monde en paria.
— Il est fou et contribue par ses folies à augmenter tes souffrances... Descends de cet arbre, Congo, et tienstoi en repos, sinon je me plaindrai de toi au capitaine. »
Le nègre se laissa glisser du haut du cocotier et s'arrêta au pied de l'arbre, la tête basse et les mains jointes.
« Viens, Adélaïde, dit madame Yan den Broeck en se levant, regagnons la factorerie. Ton père m'attend à cette heure. Montre-lui un visage joyeux, mon enfant, et remercie-le de bon cœur de ce que son affection pour toi lui a fait dire au gouverneur général.
— 11 fait si bon et si frais ici, ma mère, dit la jeune fille d'une voix suppliante, et l'air est si lourd et si étouffant dans la factorerie, au milieu de tous ces ouvriers! Ohl demeurez encore un peu avec moi à l'ombre de ces arbres.
— Non, Adélaïde, je dois rentrer; mais ce n'est que pour un instant. Reste ici, si tu le désires ; je viendrai t'y retrouver tout à l'heure. En attendant, sois calme, mon enfant, et ne pense plus aux choses qui t'attristent. »
Par un signe elle ordonna à la servante de s'asseoir auprès d'Adélaïde et se dirigea vers la factorerie. La jeune fille suivit sa mère des yeux pendant un instant ; puis son regard s'abaissa vers la terre, et elle tomba dans une profonde rêverie, bien que Rosalie fut venue se placer à côté d'elle et cherchât à attirer son attention par des paroles vives et enjouées.
Dès que madame Van den Broeck eût disparu derrière la clôture qui entourait la factorerie, le nègre s'élança vers le cocotier et grimpa le long du tronc jusqu'à la
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Ame de l'arbre; mais à peine eut-il jeté un coup d'œil du côté de la mer qu'il se mit à pousser de grands cris en gesticulant joyeusement :
« Hollande! hourra! Hollande I »
Le nom de ce pays bien-aimé était tout-puissant sur l'âme de la jeune fille. Elle se leva vivement et demanda d'une voix tremblante :
« Que vois- tu, Congo?
— Il arrive de Hollande! s'écria le nègre avec enthousiasme. Le pont est couvert de matelots et de soldats. Oh ! Congo peut-il aller voir? »
Sans attendre le consentement de la jeune fille, le nègre se laissa glisser rapidement le long du tronc de l'arbre, ramassa par terre le parasol, le poussa dans la main de la servante, déposa sur ses genoux la corbeille de fruits, et, jetant un cri de joie dans l'air, s'élança à travers la plaine avec la rapidité d'une flèche qui s'échappe de l'arc.
Lorsqu'il eut atteint le port, il rencontra sur la plage un détachement de soldats, et aperçut des barques qui, venant du navire récemment arrivé, se dirigeaient vers la terre pour y débarquer une partie de l'équipage. Quelques personnes, parmi lesquelles se trouvaient des femmes hollandaises et des enfants, étaient accourues avec empressement de la factorerie et pressaient la main d'amis et de connaissances ou demandaient des nouvelles de la patrie. Congo courut avec une étrange précipitation autour des soldats, considérant chacun d'eux de la tète aux pieds, et recueillant d'une oreille avide tout ce qui
se disait. Déjà on l'avait maintes fois repoussé avec rudesse, mais chaque fois il revenait à la charge et parcourait d'un pas rapide les rangs des soldats, comme s'il se fût efforcé de reconnaître quelqu'un parmi eux.
Enfin, découragé par l'inutilité de ses efforts, il s'accroupit sur les talons contre un poteau, et dirigea tristement les yeux vers les barques qui, du navire, s'avançaient encore vers le rivage.
Depuis longtemps il était là, immobile, lorsque tout à coup son regard étincela et un sourire où l'indécision se mêlait à la surprise découvrit toutes ses dents blanches.
A une grande distance de lui se trouvait un jeune soldat dont l'uniforme annonçait un sous-officier ou un sergent. Congo ne pouvait apercevoir qu'imparfaitement son visage, parce que le sergent tournait le dos à la côte pour donner des ordres à l'équipage d'une des barques qui venaient d'aborder. L'émotion du nègre alla s'accroissant, à mesure qu'une bienheureuse certitude s'emparait de plus en plus de son esprit.
Tout à coup un mouvement du jeune homme permit à Congo de saisir entièrement ses traits. Le nègre bondit du sol en poussant un cri de joie, courut vers le sergent, tomba à genoux par terre devant lui, saisit ses mains, les couvrit de baisers, les arrosa de larmes, et fut tellement suffoqué par l'émotion qu'il ne put articuler un mot intelligible.
Tous les spectateurs contemplaient cette scène avec ctonuement ; beaucoup riaient de la pantomime étrange et désordonnée du nègre ; le sergent lui-même fixa pen-
dant un instant, un regard de stupéfaction sur l'être bizarre qui s'était emparé de ses mains d'une façon si imprévue. Tout à coup il le reconnut, le releva tout tremblant, et s'écria :
« Ciel, c'est Congo I Mon bon Congo, que fais-tu ici? Tes maîtres sont-ils aussi à Jacatra? Où est Adélaïde? »
Mais le pauvre nègre était si joyeux et si ému qu'il n'entendit pas la question. Il dansait, criait, et faisait de telles contorsions, qu'un rire général éclata parmi les spectateurs.
Le jeune sergent paraissait éprouver une émotion d'une autre nature, mais tout aussi vive que celle de Congo. Il laissa le nègre continuer ses excentriques démonstrations de joie, s'avança vers le capitaine qui commandait le détachement, s'entretint pendant quelques instants avec lui ; puis, précédant le noir dans la direction d'un massif d'arbustes, il lui dit :
« Suis-moi, Congo, et calme-toi I »
Dès qu'ils furent sous les arbres, à l'abri du regard des matelots et des soldats, le sergent arrêta le nègre, lui prit les mains et s'écria d'une voix joyeuse et pleine d'affection :
« Comme tu es devenu grand, mon pauvre Congo ! Je t'avais à peine reconnu. Mais toi, tu n'as pas oublié Walter; ta joie m'atteste la fidélité de ton cœur. »
Congo joignit les mains, les éleva vers le ciel et s'écria :
« Merci, merci, mon Dieu! je revois mon bon maître I Depuis quatre années Congo attend au bord de la mer...
de la grande et muette mer ; mais voici enfin mon maître î Soyez béni, Seigneur du ciel : vous avez exaucé la prière du pauvre esclave I
— Comme tu parles bien le hollandais maintenant, dit Walter. Il est vrai qu'il y a quatre longues années... Mais tâche de te remettre, Congo, et écoute-moi avec calme. Le capitaine Van den Broeck est-il a Jacatra? At-il avec lui sa femme? »
Le nègre ne put que faire de la tête un signe affirmatif.
« Et Adélaïde est-elle mariée?
— Non, dit Congo avec effort, non; mais elle est malade, très-malade.
— Adélaïde, malade! Ciel î qu'a-t-elle? »
L'esclave posa le doigt sur le côté gauche de sa poitrine et répondit :
« Sakit-haty, comme disent les hommes noirs ; elle souffre du cœur.
— Mais tu me fais trembler, Congo 1 Sa maladie n'est pas grave, n'est-ce pas?
— Elle est grave, maître; cela dure depuis trois ans déjà ; elle ressemble à une fleur dont un ver ronge la racine. »
Le sergent pencha la tête sur sa poitrine et murmura une plainte étouffée
« Ne soyez pas triste, mon bon maître, dit Congo en lui prenant la main. Maintenant notre demoiselle sera bientôt guérie. Ahl qu'elle va être contente! Venez, venez! elle n'est pas loin d'ici. »
A ces mots Congo tira le sergent par la main pour
l'entraîner vers la plaine. Walter, tout préoccupé, le laissa faire, et, pendant quelques instants, suivit son guide en silence. Tout à coup Congo arrêta le jeune homme, et, désignant du doigt un massif de grands arbres:
« Voyez, maître, là bas, près de ce grand billingbing, il y a une femme : c'est Rosalie... et sous les pattys une autre : c'est mademoiselle Adélaïde. »
Walter jeta un regard avide dans la direction qu'on lui indiquait. Bien qu'il aperçût les deux femmes, il ne pouvait à une si grande distance reconnaître leur taille, et bien moins encore distinguer leurs traits. D'ailleurs la pensée qu'il voyait Adélaïde lui causait une si forte émotion qu'il chancela sur ses jambes et dut appuyer sa main sur l'épaule de Congo.
Le nègre s'efforçait de lui faire presser le pas ; mais Walter, comme s'il eût été saisi par une secrète appréhension, ralentissait de plus en plus sa marche et paraissait hésiter à suivre son guide.
Congo ne put contenir plus longtemps son impatience ; il joignit vivement les mains et dit d'une voix suppliante :
« Permettez-moi d'être le porteur de la bonne nouvelle! Venez, venez, maître 1 Congo vole! Oh ! ma pauvre demoiselle, combien elle va être contente I »
Et ces mots étaient à peine sortis de ses lèvres qu'il courait à toutes jambes à travers la plaine.
Quand Adélaïde et Rosalie le virent approcher et entendirent ses exclamations de joie, toutes deux se levé-
rent vivement en jetant un cri de surprise, car les gestes du nègre étaient si animés qu'ils annonçaient a coup sûr un grand événement.
« Seigneur! Seigneur! que dit-il là? s'écria Rosalie d'une voix altérée. Walter 1 Walter serait-il arrivé à Jacatra? Écoutez! c'est bien ce qu'il dit. »
A cette révélatiou inattendue la jeune fille pâlit tout à coup, et se prit à trembler si fort qu'elle dut se retenir au tronc d'un arbre pour ne pas tomber. La servante vint à son secours et voulut la soutenir ; mais Congo accourait bors d'haleine , en s'écriant avec les mêmes gestes désordonnés :
« Walter. mon bon maître Walter est là; regardez, regardez là-bas! 11 est sergent, cui, sergent! Nous restons à Java; nous ne partons plus pour la Hollande! Ilourra! Hourra! »
Comme si la jeune fille eût puisé de nouvelles forces dans la certitude que son plus doux espoir était réalisé, elle abandonna son appui, et, transportée de bonheur, leva les mains vers le ciel. Un radieux sourire illumina ses traits, et un sang plus chaud vint donner à ses joues une teinte rosée.
« Walter, c'est Walter 1 s'écria-t-el!e. Àh! béni soit Dieu pour sa miséricorde! Maintenant je ne me désolerai plus. Walter me parlera de la Hollande; il me racontera ce qui s'y passe; ce sera comme si je m'y trouvais encore. Oh ! Walter, c'est lui, le voilà 1 »
Et la jeune lille, émue jusqu'au fond de l'âme, battit des mains comme un enfant. La servante riait de joie; le
nègre sautait et dansait en poussant toutes sortes d'exclamations.
Le sergent fut bientôt assez près pour qu'on pût distinguer ses traits. Adélaïde fut étonnée et presque affligée qu'il ne fît aucun signe, aucun geste pour témoigner sa joie. Peut-être perdait -elle un peu du charme de son premier souvenir en voyant s'approcher, au lieu de son ancien et cher camarade d'enfance, un homme déjà fait, dont la démarche et la contenance trahissaient plutôt le respect et la réserve qu'une affection naïve et irréfléchie.
Le jeune homme, en effet, qui s'attendait à trouver Adélaïde avec son père ou sa mère, s'était souvenu tout à coup de la distance qui sépare un humble sergent d'un capitaine, et se préparait à paraître devant eux avec tous les égards et toute la déférence qu'exigo la hiérarchie. Il avait donc comprimé son émotion. Du reste, on pouvait le voir maintenant, c'était déjà un beau militaire. Les moustaches qui ombrageaient ses lèvres et la barbe naissante qui couvrait son menton donnaient à sa physionomie une gravité virile; il marchait la tête haute, et l'uniforme lui allait si bien que Rosalie s'écria avec admiration :
« Dieu du ciel , quel joli soldat! Il faut être certain que c'est Walter pour le croire. Comme il est devenu grand et fort 1 »
Mais elle se tut bien vite après cette exclamation , et tous, émus et silencieux, fixèrent les yeux sur Walter, qui n'était plus qu'à quelques pas d'eux et hâtait un peu sa marche.
Le jeune homme était tout tremblant , et , bien qu'un sourire de bonheur éclairât son visage , il était pâle d'émotion. Il se découvrit et s'inclina respectueusement devant Adélaïde, tandis que ses lèvres balbutiaient une formule de politesse.
Mais la jeune fille ne put contenir son cœur ; elle saisit les deux mains de Walter avec une joie naïve et s'écria :
c Walter, Walter, ah ! que je suis heureuse ! Que le bon Dieu soit béni d'avoir permis que vous veniez aux Indes. Asseyez- vous là , tout près de moi. Comme vous me regardez tristement, Walter I Je suis malade, n'estce pas ? Ce n'est rien : je serai bientôt guérie maintenant ! Qu'est-ce qui se passe en Hollande ? La vie est-elle toujours aussi douce et aussi joyeuse à Amsterdam? Ah ! c'est un beau pays que celui-ci, Walter ! Nous irons tous les deux faire de longues promenades avec ma mère ; nous parlerons de notre cher pays et de nos beaux jours d'autrefois. Cela me donnera tant de courage, cela me fortifiera si bien! Cette vilaine maladie me quittera... Mais, Walter, dites-moi donc aussi quelque chose... que j'entende votre voix ! »
Le jeune sergent regardait Adélaïde avec une joie triste et semblait plus troublé encore que joyeux; il murmura d'une voix presque inintelligible :
« Merci... merci... mademoiselle, pour votre bienveillant accueil,
— Mademoiselle I s'écria la jeune fille en souriant et avec un petit ton de reproche. Que veut dire cela, Walter? Auriez-vous oublié mon nom? Appelez-moi Adélaïde
comme autrefois. Je ne veux pas être une demoiselle pour vous.
— Je suis un modeste sergent , dit Walter en soupirant ; votre père est capitaine * le respect. . .
— Le respect! Ne sommes -nous pas de vieux amis? Oh ! Walter, je ne veux pas du tout que vous me parliez ainsi; d'abord il faut que vous soyez content, que vous me montriez un visage joyeux. »
Au lieu de réjouir le sergent , le franc et cordial accueil de la jeune fille, à cause même de sa naïve simplicité, parut au contraire jeter un triste nuage dans son âme. Il avait peut-être espéré trouver en elle un sentiment plus sérieux que la joie enfantine qu'elle témoignait en le revoyant.
La jeune fille se méprit sur la nature de son émotion et dit en lui prenant de nouveau la main :
« Cela vous fait de la peine , n'est-ce pas , de me voir si maigrie et si souffrante? Je vous remercie cordialement , Walter, de votre bonne et affectueuse compassion ; mais ne craignez plus rien : je suis guérie. Je ne sais comment cela se fait , mais je me sens heureuse et forte maintenant. Depuis que je vous vois , tout me paraît si beau ici, l'air est si doux, la nature si riante !... Mais dites-moi donc comment il se fait que l'on vous voie ici. Je vous croyais médecin et en Hollande, je vous retrouve soldat et à Java?*
Walter fit un visible effort sur lui-même pour répondre à la question de la jeune fille. Comme s'il eût pris une soudaine résolution , il dit d'un ton hé-
sitant d'abord , mais de plus en plus expressif et pénétré :
« Eh bien ! je m'abandonne au sort : peut-être ne me retrouverai-je jamais seul avec vous comme maintenant, Adélaïde. Je vais vous dire comment il se fait que je me trouve aux Indes. C'est avec un peu de crainte que je me décide à vous répondre, mais j'espère que vous pardonnerez à un malheureux si quelqu'une de ses paroles vient par hasard à vous blesser.
— Mais vous m'effrayez, Walter I Qu'avez-vous donc à me dire?
— Laissez-moi parler, Adélaïde, et puisse votre âme, si pure et si belle me comprendre ou du moins m'excuser ! Rappelez-vous que, sur le bord de l'Ye, au moment où j'étais près de succomber sous le chagrin qui m'accablait, rappelez-vous que vous m'avez dit alors tout bas : « Venez aussi aux Indes, Walter; je vous attendrai. » Ces paroles, vous les avez peut-être laissées tomber par pure compassion. Peut-être n'était-ce que le vœu d'un enfant qui reverrait avec joie le compagnon de ses jeux? Cela est possible 1 mais ces paroles, Adélaïde, ont décidé de ma vie. Depuis le moment où le navire qui vous emportait a disparu à l'horizon , je n'ai plus eu de repos. Partout où je me trouvais, jour et nuit, au milieu de toutes mes pensées, retentissait une voix qui me criait : « Viens aussi aux Indes, Walter ! > Au commencement, je cherchais à chasser loin de moi cette idée ; par amour pour ma mère malade, je luttais avec désespoir contre la pensée qui m'obsédait. C'étaient de bien inutiles efforts.
Mes études médicales , que j'avais acceptées jusque-là, me devinrent odieuses, et je renonçai pour jamais à la carrière à laquelle mes bons parents m'avaient destiné. Si j'eusse été libre de tous liens, j'aurais aussitôt quitté mon pays ; mais je devais mes soins à ma pauvre mère : je restai. Pourtant je dévorais avidement tous les livres, tous les écrits, toutes les histoires qui me parlaient de l'Inde; je voulais savoir quel soleil vous éclairait, quels arbres vous prêtaient leur ombrage , quelles herbes se pliaient sous vos pieds? Oh I durant ces quatre années, — quatre siècles d'aspirations vaines et d'amères tortures, — le désespoir s'est emparé souvent de moi; mais, quand je pleurais dans la solitude et que toute espérance menaçait de m'abandonner, vous veniez , vous, Adélaïde, vous ou votre image, rendre force et courage à mon cœur par ce seul mot : « J'attendrai I »
La jeune fille avait d'abord regardé naïvement le sergent dans les yeux, et avait écouté sa voix avec autant de plaisir que si c'eût été une ravissante musique ; mais bientôt une émotion croissante s'était emparée d'elle , et maintenant, le front penché, les joues rouges de pudeur, le regard presque effrayé, elle écoutait en tremblant le récit du jeune homme. Ce n'étaient pas les paroles que prononçait Walter qui la troublaient : elle aurait pu se servir des mêmes mots pour peindre son propre cœur ; mais le ton agité et pourtant contenu du sergent, le son pénétrant de sa voix la faisaient trembler, et son âme s'effrayait au seul soupçon d'un sentiment encore inconnu pour elle.
« Et oserai-je vous dire pourquoi je suis devenu soldat? reprit Walter avec plus de force. Mon Dieu ! je devrais le taire par respect pour vous, Adélaïde ; mais quand vous le dirai-je, si je ne vous le dis pas maintenant? Ah! j'ai l'espoir que vous me pardonnerez mon audace... et, si mon rêve n'est qu'une folle illusion , ayez pitié d'un pauvre insensé qui ne fait qu'obéir à une destinée à laquelle il ne peut résister. Adélaïde, je pouvais aussi venir aux Indes comme chirurgien ou comme médecin, n'est-ce pas? Je pouvais me montrer devant vous sous un autre habit que celui de sergent; mais l'unique but de ma vie , j'ose à peine l'avouer, est maintenant de devenir capitaine, et je ne puis atteindre ce but que par le chemin que j'ai choisi. Ce sont les paroles prononcées par vous qui m'ont appelé aux Indes, mais c'est une promesse de votre père qui a fait de moi un soldat. . .
— Une promesse de mon père? demanda Adélaïde avec une joyeuse surprise , comme si ce nom lui eût donné quelque courage. Mon père vousa-t-il promis quelque chose, Walter?*
Le jeune homme baissa les yeux et murmura d'une voix étouffée :
« C'était aussi au bord de l'Ye ; votre père me disait : « Entre au service de la Compagnie des Indes ; cherche « à te distinguer; deviens capitaine... et alors.... je te « donne mon Adélaïde pour femme. »
Un cri s'échappa du sein de la jeune fille.
« Ah ! mon père a dit cela ! » s'écria-t-elle en portant
les deux mains à ses yeux pour cacher les larmes qui en jaillissaient.
Walter était tout tremblant et semblait extrêmement troublé.
« Mademoiselle, balbutia-t-il , si la révélation de mon téméraire espoir vous a blessée, croyez bien que personne au monde ne nourrit pour vous une vénération plus grande que l'infortuné dont la vie est brisée en ce moment par un cruel désenchantement. Le pauvre sergent s'en ira remplir son service; adieu , mademoiselle, oubliez l'audace...
— Mais que dites-vous donc là? balbutia la jeune fille comme hors d'elle-même ; que souhaitez-vous? que fautil que je vous réponde? Ma tête s'égare; ma raison se perd. Restez I restez I Pauvre Walter, vous voulez devenir capitaine ; mais c'est impossible !
— Vraiment, dit la servante, devenir capitaine, et vous n'êtes encore que sergent? Je vous plains, monsieur Pietersen; si vous continuez ainsi, vous n'aurez pas le brevet de capitaine à l'âge de soixante ans. Et vous voulez que mademoiselle attende jusque-là?
— Non, non , vous vous trompez , dit le sergent , auquel les paroles d'Adélaïde avaient donné tout à coup un transport de courage; j'ai des lettres des directeurs de la Compagnie des Indes pour le gouverneur général ; dans ces lettres, non-seulement on me recommande particulièrement à sa bienveillance, mais on le prie dem'envoyer sur les lieux où il y a quelque danger à courir et où l'on a besoin d'hommes braves et résolus. J'expo-
poserai ma vie cent fois; je me jetterai au milieu des rangs ennemis , j'étonnerai mes chefs par ma conduite ; s'il le faut, je sacrifierai ma vie pour la cause de la Hollande... Ahl comment le courage me ferait -il défaut alors que vous apparaîtrez à mes yeux, Adélaïde, comme une douce étoile d'espérance? »
Tel qu'il étai', en ce moment, le visage rayonnant d'une noble et virile fierté , le regard brillant du feu de l'enthousiasme, le jeune homme était vraiment beau. Adélaïde le regardait avec une admiration mêlée de terreur ; car elle le voyait déjà , en esprit , au milieu des ennemis, et elle tremblait à l'idée qu'un malheur pouvait le frapper.
La servante suivait avec stupéfaction les gestes brefs, mais énergiques, qui accompagnaient le langage du jeune homme.
« Dieu I quel gaillard déterminé 1 » dit-elle à Congo qui était debout derrière le banc; et, s'apercevant que le nègre avait ouvert un couteau avec lequel il faisait des entailles dans le tronc des arbres, elle ajouta en murmurant :
« Bon ! cet imbécile de noir qui fait des siennes ! Qu'at-il, lui aussi? Tiens-toi donc tranquille, Congo. »
Une voix retentit au loin ; c'était un matelot qui venait du rivage et paraissait appeler le sergent.
« Adélaïde, dit Walter profondément ému, me laisserez-vous vous quitter sans me dire un seul mot qui puisse m'encourager? Adélaïde, puis-je espérer, puis-je croire que vous tiendrez parole? Vous ne me répondez pas!
— C'est mon père qui dispose de mon sort, dit tristement la jeune fille.
— S'il ne vous contraint pas à une autre union, attcndrez-vous le jour où je serai capitaine?
— 0 Walter, que me demandez-vous? je n'ose vous répondre I s'écria la jeune fille toute tremblante et les yeux baissés.
— Mais souhaitez-vous que je réussisse ?
— Je le souhaite , murmura-t-elle si bas qu'on l'entendit à peine.
— Mon Dieu ! je vous remercie, s'écria Walter en levant les yeux au ciel. Pardannez-moi I j'osais douter de votre bonté, et voilà que vous me comblez, moi, indigne, de joie et de bonheur! »
La voix lointaine du matelot retentit avec phis d« force.
« Je ne puis demeurer plus longtemps avec vous, Adélaïde, dit rapidement le sergent. On m'appelle là-bas : je dois être présent au débarquement.
— Déjà partir ! dit tristement la jeune fille.
— Pour devenir digne de vous , ne faut-il pas que je sache être l'esclave de tous mes devoirs? Mais j'espère vous revoir dans un instant. Voudrez-vous annoncer mon arrivée à vos parents? Dès que je ne serai plus enchaîné là-bas, je viendrai présenter mes respects au capitaine ^t à madame votre mère,. Eux aussi seront bien étonnés de me voir aux Indes, n'est-ce pas?
— Oh I Walter, ils seront si contents ! Nous parlions presque chaque jour de vous...
— Il faut que je parte. . . adieu. . . Non, au revoir, n'estte pas ? »
Adélaïde lui tendit silencieusement la main ; le jeune homme l'étreignit avec une joie respectueuse et s'éloigna dans la direction de la plage.
La jeune fille demeura un instant encore sur le banc, toute songeuse ; mais un radieux sourire illumina tout à coup son visage. Elle se leva vivement , s'élança vers la factorerie et s'écria :
— Viens, Rosalie , viens! Je cours avertir mon père.
— Allons, Congo, que fais-tu là? A quoi perds-tu ton temps? grommela la servante; prends le parasol et la corbeille. Ne vois-tu pas que mademoiselle retourne à la maison ? *
Adélaïde avait déjà pris les devants. Cette fois elle portait la tête haute et bondissait d'un pas léger dans le sentier qui menait à la factorerie. Un reflet de sa joie intérieure éclairait son visage ; ses yeux avaient repris leur éclat, et, colorées par le bonheur, ses joues retrouvaient les teintes rosées de la première adolescence.
Lorsqu'elle eut parcouru la moitié du sentier, elle vit sa mère sortir de la factorerie et s'avancer vers elle. Une exclamation joyeuse échappa à la jeune fille, qui, levant les mains au ciel , se mit à courir comme si jamais maladie n'eût affaibli ses forces.
Madame Van den Broeck s'arrêta et regarda sa fille avec stupéfaction. Depuis des années elle n'avait vu Adélaïde courir ainsi; quelle cause inconnue pouvait
donc lui avoir rendu la force et l'agilité? Un danger, peut-être? Mais Adélaïde souriait, et ses gestes ne témoignaient aucune autre émotion que celle de la joie.
« Ma mère, ma mère ! s'écriait la jeune fille , Walter est arrivé ! Walter est à Java I
— Walter! répéta la mère stupéfaite, Waïter Pietersen? Qui t'a annoncé cette nouvelle*?
— Je l'ai vu, je lui ai parlé, ma mère ; tout à l'heure il rendra visite à mon père. Venez , venez, je veux l'en avertir. Ah ! ma mère bien-aimée, je suis guérie maintenant. Vous voyez comme je sais courir. Il me semble que je n'ai jamais été malade; j'ai envie de danser, je crois avoir des ailes...
— C'est une excellente nouvelle ! dit madame Van den Broeck. . . 11 est devenu homme sans doute ?
— Oui, oui, un bel homme.
— Et comment va sa mère?
— J'ai oublié de le lui demander.
— Mais c'était bien d'elle qu'il devait te parler avant tout!
— Oui, sans doute, mais il ne m'en a rien dit, murmura Adélaïde interdite et les joues couvertes d'une vive rougeur.
— Eh ! eh ! dit madame Van den Broeck étonnée. Que signifie cela? De quoi avez-vous donc parlé?
— 11 m'a parlé d'une chose... d'une chose singulière...
— De quoi donc! Tu semblés embarrassée, Adélaïde ^ Tu balbuties?
— liions, ma mère, répondit la jeune fille, je vais
tout vous dire : vous êtes si bonne pour moi! Venez! » Elle prit sa mère par la main et l'entraîna d'un pas rapide vers la factorerie.
Madame Van den Broeck hochait la tête d'un air de doute, comme si l'arrivée de Walter et l'émotion d'Adélaïde lui eussent donné matière à de sérieuses réflexions. Bientôt toutes deux disparurent derrière l'enceinte de clôture de la factorerie.
La factorerie hollandaise, construite entre la rivière Tjiliwoeng et la ville javanaise de Jacatra, se composait dune assez vaste place en forme de carré allongé, autour de laquelle on élevait en ce moment une épaisse muraille et des bastions en terre. D'un côté, à quelques pas des remparts, se trouvaient deux grands magasins ou entrepôts, dans lesquels étaient ménagés quelques beaux appartements bien aérés, et réservés aux fonctionnaires supérieurs de la Compagnie des Indes ; — de l'autre côté, des bâtiments plus modestes servaient de caserne aux soldats et d'habitation temporaire aux matelots des navires qui relâchaient k Java.
La façade de presque tous ces bâtiments se dissimulait sous l'épais feuillage des kélors; çà et là devant quelques maisons s'étendaient de petits jardins remplis de
fleurs, et le bananier lui-même y déployait ses larges feuilles devant les fenêtres ouvertes. Au centre de la factorerie on avait ménagé un espace dont le sol égal et uni n'était accidenté que par les troncs grêles de quelques cocotiers.
Lorsque les Hollandais avaient commencé a fortifici leur factorerie, le pangerang ou sultan de Jacatra', dont ils s'étaient concilié la bienveillance par de riches présents, n'avait fait à ce sujet aucune observation, et, bien que les Javanais témoignassent clairement qu'ils voyaient ces nouveaux travaux avec déplaisir, on avait laissé les hommes de la Compagnie néerlandaise poser les premiers fondements de leurs remparts sans y mettre obstacle.
Depuis quelques jours cependant des nouvelles inquiétantes étaient parvenues au gouverneur général. D'après ces avis secrets, les Anglais et les Portugais de Bantam, importante ville de commerce située à douze milles de Jacatra, avaient réuni tous leurs efforts pour persuader au sultan de cette localité d'empêcher par la force les Hollandais de poursuivre la construction de leur forteresse; les Anglais devaient aussi avoir fait depuis peu les mêmes tentatives auprès du pangerang de Jacatra, et lui avoir envoyé secrètement de la poudre et des canons pour le mettre à même d'expulser les Hollandais de l'île de Java.
Ces renseignements étaient incertains et n'apprenaient
1 Les princes qui régnent sur les lies de l'Inde portent divers titres, tels que pangerang, sultan, radja( panumbuhan, toesoehoonan ou ma'iaradja.
rien de nouveau au gouverneur général sur les intrigues des ennemis de la Hollande dans l'Inde. Il savait de longue date que les Anglais et les Portugais n'épargnaient ni ruses ni efforts pour nuire aux Hollandais, dont ils redoutaient la concurrence, de jour en jour plus formidable; d'ailleurs, il était peu probable que l'un des pangerangs, ou même tous deux, en pleine paix et sans négociation préalable, commençassent les hostilités contre la Compagnie néerlandaise. Une circonstance particulière inspirait toutefois certaine inquiétude au gouverneur. Les Javanais devaient bientôt se réunir en grand nombre aux environs de Jacatra pour la célébration d'une de leurs fêtes religieuses. S'il était vrai qu'ils projetassent quelque entreprise importante, c'était là que la résolution décisive serait prise.
Quelques efforts qu'eût faits le gouverneur pour pénétrer leurs desseins, il n'avait pu apprendre rien de fâcheux, mais aussi rien de certain ; car les Javanais, peuple fin et rusé, savaient fort bien garder un secret.
Bien que le commandant hollandais ne s'attendît pas à des hostilités, il avait néanmoins fait poursuivre, avec toute la promptitude possible, les travaux de fortification; et, pour ne pas épuiser, par un travail aussi pénible sous ce brûlant climat, l'équipage des navires et les troupes de la Compagnie, il avait aussi pris à gages de nombreux ouvriers étrangers, des nègres, des Chinois et des ioepassen, qui se trouvent en grand nombre dans les principaux ports des îles de la Sonde.
Aussi régnait-il une activité extraordinaire à Tinté-
rieur de la factorerie, et, bien que les rayons du soleil tombassent presque perpendiculairement sur le sol, on travaillait avec ardeur, et les murs s'élevaient rapidement. C'était un va et vient continuel d'ouvriers et de contre-maîtres surveillants; les ordres se donnaient en quatre ou cinq langues, et les costumes les plus hétérogènes se trouvaient confondus. On voyait des Chinois, aux amples robes garnies de larges manches, maçonner et préparer le mortier; des toepassen ou mardykers1, entièrement vêtus d'une étoffe de coton rayée, apporter de la terre pour étayer les remparts ; des nègres, presque nus, faire rouler sur le sol les plus lourds blocs de pierre sous l'effort de leurs bras musculeux ; et, au milieu de ces gens de différentes nations, les soldats et les matelots de la Compagnie hollandaise, sous la surveillance de leurs sergents, mettre partout la main à l'œuvre, et, par leur exemple, exciter le zèle et l'empressement des travailleurs.
Sur la place se promenaient ça et là quelques Javanais de distinction, qu'on pouvait reconnaître facilement au ton brun-jaune de leur visage et a la dédaigneuse fierté de leur regard. Ils contemplaient avec défiance et avec un secret dépit les remparts naissants, et surtout les cavaliers, ou batteries élevées, qu'on construisait aux quatre angles de la factorerie. Mais ils ne témoignaient pas ouvertement leur mécontentement, et se bornaient à échan-
* Les toepassen ou mardykers appartiennent à différents peuples indiens.
ger entre eux leurs remarques à voix basse et d'un air mystérieux.
Au pied d'un des cocotiers se trouvaient trois ou quatre marchands malais, absolument indifférents à ce qui se passait autour d'eux, et uniquement occupés à mâcher le bétel, dont le jus rougissait leurs lèvres comme du
sang.
Congo, le nègre du capitaine Van den Broeck, était assis sur les talons, à l'ombre d'un bananier, à côté de la porte d'une des deux maisons principales, et avait les yeux fixés dans la direction de la plage. Quand il découvrait au loin un soldat qui entrait dans la factorerie, il se levait avec un joyeux élan et faisait quelques pas sur la place; mais, trompé dans son espoir, il revenait chaque fois s'asseoir tout mécontent sous le bananier.
Rosalie, — la servante, — parut à la porte de la maison et lui demanda d'une voix discrète :
« Eh bienl Congo, tu ne l'as pas encore vu? »
Le nègre se leva et répondit :
« Il reste longtemps absent. Faut-il que je coure le chercher sur la plage?
— On te l'a défendu, tu le sais bien.
— C'est vrai ! dit le nègre en soupirant et en secouant la tête avec impatience ; il nous faut donc attendre, Rosalie.
— Quelle étonnante chose, n'est-ce pab, Congo? dit la servante. Qui eût soupçonné que la maladie de notre demoiselle n'avait pas d'autre cause que le souvenir de
Waltcr Pielersen? Peut-être ne le savait-elle pas bien elle-même; car, sans cela, comment eût-elle pu dissimuler pendant si longtemps ce sentiment? Eile parlait toujours de la Hollande, de ses amis en général, des joies de son enfance; mais personne n'aurait pu se douter qu'au milieu de ses paroles l'amour fût sa seule pensée. Ses parents le savent bien maintenant.
— Elle a avoué qu'elle veut devenir la femme de mon bon maître? s'écria le nègre en trépignant de joie.
— Qui te parle de cela, tête sans cervelle? Ce serait joli si mademoiselle allait dire pareille chose à ses parents. Elle leur a répété toutes les paroles de Walter Pietersen. Cela n'allait pas sans peine; les mots ne voulaient pas sortir de sa bouche; mais, peu à peu, par pièces et par morceaux, en tremblant et en rougissant, elle a fini par tout dire.
— L'as-tu entendue, Rosalie? Etais-tu là?
— Au commencement du moins, et quant à ce qui n'a pas été dit en ma présence, j'étais aux écoutes.
— Et où en sont les choses maintenant?
— Mademoiselle est très-réservée et très-silencieuse, mais une si grande joie rayonne dans ses yeux, que cela me remue chaque fois que je la vois. Elle est fraîche comme une rose, Congo; et, ce qui est le plus étonnant, elle a mis une robe de velours vert qui n'avait plus vu le jour depuis un an et demi. Elle a repris les boucles d'oreille en or qu'elle portait lorsque nous avons quitté Amsterdam, et elle m'a fait placer sur sa tête des épingles
à cheveux du Japon. Elle veut se faire belle et séduisante »
Congo battit des mains avec un joyeux entrain.
« Elle guérira; notre bonne demoiselle guérira! s'écria-t-il. Que le bon Dieu en soit mille fois béni ! Et nos maîtres, Rosalie, comment ont-ils accueilli cette nouvelle?
— Madame est contente et triste a la fois : contente, parce qu'elle voit la joie d'Adélaïde et que la certitude que sa fille pourra guérir gagne son cœur ; triste, parce qu'elle songe qu'un sergent est trop au-dessous de la condition de sa fille pour qu'on puisse espérer qu'il parvienne jamais à s'élever jusqu'à elle.
— Mais le capitaine? le capitaine? demanda Congo avec inquiétude.
— Que veux-tu que j'en sache? répondit Rosalie. D'abord il a fait la moue, a secoué la tête d'un air mécontent et a paru très-fâché....
— Ah ! mon Dieu, je m'en doutais bien ! dit Congo.
— Mais, lorsqu'il eut appris que Walter Pietersen est venu aux Indes pour devenir capitaine, et que son intention est d'attendre qu'il ait réussi avant de lui rappeler sa promesse, le mécontentement de notre maître s'en est allé peu à peu. Maintenant il rit de ce projet, dit en plaisantant que c'est une idée folle, et regarde le tout comme une affaire qui n'est pas sérieuse. Peutêtre y a-t-il autre chose encore qui lui a rendu sa bonne humeur. Mademoiselle a exprimé le vœu de ne plus partir bientôt pour la Holland^*, elle croit qu'elle pour-
rait bien se rétablir à Java même. Cela doit avoir grandement réjoui le capitaine; il éprouvait beaucoup de chagrin d'être obligé de quitter son commandement.
— Ah 1 Rosalie, voilà qui est bien. Le capitaine fera donc bon accueil à M. Walter, n'est-ce pas?
— A sa première visite, oui, probablement; car, de la part de M. Pietersen, cette visite n'est que l'acquit d'un devoir. Mais, ensuite, tu comprends bien qu'un sergent ne peut fréquenter familièrement la maison d'un capitaine, et que notre maître saura le lui faire comprendre.
— Croyez-vous cela, Rosalie? demanda le nègre attristé.
— Comment en serait-il autrement? J'ai entendu le capitaine lui-même le dire à madame. »
CoDgo baissa la tête sur sa poitrine et garda le silence; mais il serra convulsivement les poings et grinça des dents de dépit ou de colère.
La servante le regarda avec un sourire ironique.
« Et prends bien garde, Congo, dit-elle, de ne plus jamais parler désormais de Walter en présence du capitaine; autrement tu pourrais sentir sur tes épaules luisantes les désagréables caresses du rotang.
— J'en parlerai pourtant ! grommela le nègre.
— C'est ton affaire, Congo ; mais, quoique tu aies la peau aussi épaisse et aussi dure que celle d'un àne, il me semble que le rotang ne peut cependant te faire de bien.
— Le rotang! que m'importe le rotang? s'écria Congo en faisant une grimace qui découvrit ses dents blanches •
Mon bon maître sera le mari de mademoiselle; il l'a dit et il faut que cela soitl
— Tu y aideras joliment, chétif hâbleur que tu es! dit la servante avec l'intention évidente de pousser le nègre à bout. Ne dirait-on pas que tu as un trésor de courage? Vienne le capitaine, et tu ramperas à terre au moindre regard de travers.
— C'est vrai, dit le nègre : je suis un esclave..., mais M. Pietersen a été bon et compatissant pour moi; je lui en serai toujours reconnaissant et lui rendrai service en toute occasion, quand même le rotang serait éternellement suspendu sur ma tête.
— Tu es fou, Congo. À ta place, je ne me mêlerais pas de cette affaire. Sais-tu ce que le capitaine a dit à madame, un jour qu'ils parlaient de ton affection pour Walter? Le capitaine a dit qu'il te vendrait aux hommes jaunes. Tu ne seras pas aussi heureux là que chez les Hollandais. »
Le pauvre esclave se prit à trembler de tous ses membres ; ses yeux se remplirent de larmes ; il leva son regard vers le ciel et dit en gémissant .
e Vendre Congo I le vendre aux hommes jaunes? 0 mon Dieul qui êtes là-haut, gardez-moi d'un tel mak heurl
— Ah I ah 1 le voilà déjà qui tremble comme une feuille, le courageux gaillard ! dit ironiquement la servante. On n'a pas dit un mot sur ton compte, Congo; ce n'est qu'une plaisanterie.
— Oh 1 ce n'est pas bien à vous, Rosalie, dit Congo
d'un ton de doux reproche. Vous me tourmentez toujours et me faites mourir de peur. Ayez donc un peu compassion de moi. Ne fais-je pas tout ce que je puis pour plaire à mes maîtres? Ne m'en veuillez pas de ce que j'aime Walter Pietersen. Vous savez bien que c'est lui qui m'a appris à connaître le Seigneur qui règne dans les cieux, et, comme il l'a dit souvent avec joie lui-même, il est mon frère parle Christ. Ne dois-je pas être reconnaissant envers lui? »
La servante parut émue des paroles du nègre.
« Voyons, Congo, dit-elle, ne te chagrine pas ; j'ai dit tout cela pour plaisanter. On ne peut pas être toujours sérieux. Ne t'imagine donc pas que je t'en veuille parce que tu aimes M. Pietersen. Moi-même je lui viendrais en aide si cela était en mon pouvoir. Cela pourrait délivrer notre pauvre demoiselle de ce terrible mal du pays; mais nous sommes des domestiques, Congo, et nous devons être prudents...
— Le voilà l le voilà 1 s'écria Congo tout joyeux, comme s'il eût déjà oublié ce qui venait de se passer; ah! voilà mon bienfaiteur !
— Je rentre, Congo, pour prévenir nos maîtres, dit la servante. Conduis M. Pietersen directement au salon de derrière; c'est là qu'on le recevra; notre maître m'y a fait porter une bouteille de vin d'Espagne. >
Le sergent s'approcha du nègre, et, posant la main sur son épaule nue, il dit :
< Mon bon Congo, l'amitié et la gratitude rayonnent dans tes yeux. Tout à l'heure je te parlerai ; je veux
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savoir comment tu t'es trouvé depuis ton départ d'Amsterdam. Puisse Dieu m'être favorable; je lui en témoignerai ma reconnaissance en assurant ton bonheur à toi aussi, Congo... >
Mais le nègre était tellement surexcité par l'impatience qu'il paraissait ne pas entendre ce qu'on lui disait; il saisit la main de Walter et entraîna celui-ci dans le vestibule, en murmurant :
c Merci, merci, maître. Venez, hâtez-vous; on vous attend depuis longtemps. Congo ne peut rien pour vous, rien que prier Dieu, comme vous le lui avez appris ; mais il le fera tous les matins, tous les soirs, pendant toute la journée. Venez, le Seigneur ^'exaucera pour la seconde fois. Ayez bon courage... h es maîtres vous recevront ici ; attendez un instant; je vais annoncer votre arrivée. >
A ces mots il ouvrit ane porte devant Walter et regagna le vestibule.
La pièce dans laquelle entra le sergent était élégamment décorée à la mode javanaise. Le sol était couvert d'une fine natte tressée avec des fibres d'arbres du pays et émaillée de dessins de fleurs étrangères; les murs étaient aussi tendus de nattes luisantes, et devant les deux fenêtres ouvertes se déployaient ces stores charmants que les Javanais savent fabriquer avec le rotang. Les sièges étaient aussi formés d'écorce tressée avec le roseau des Indes ; seule, la grande table qui se trouvait au milieu du salon semblait révéler une origine européenne ; il est probable qu'elle avait été faite à Java du bois incorruptible du kyati par un ouvrier hollandais.
DATAVIA. . 69
Le long des murs, sur de légères et délicates étagères, étaient étalés de nombreux objets chinois et japonais, tels que des plats et des tasses en porcelaine diaphane, des idoles en stéatite, des éventails en ivoire sculpté, et une multitude de ces petites choses sans nom que, déjà alors, les Hollandais rapportaient de la Chine et du Japon comme des curiosités. Entre les deux fenêtres étaient appendus des épées en bois de santal, des crics ou poignards du plus bel acier, des flèches à la pointe empoisonnée, des boucliers en peau de rhinocéros et d'autres armes indiennes.
Tous ces objets étaient entièrement nouveaux pour Walter. Eu toute autre circonstance ils eussent certainement attiré son attention; mais, dans l'attente du solennel moment qui s'approchait, il était tout à fait absorbé par ses pensées et ne remarqua rien de ce qui l'entourait. Du reste, à peine était-il seul depuis quelques instants que le pas de plusieurs personnes retentit au-dessus de sa tète et lui annonça qu'on descendait pour le recevoir.
Le capitaine entra le premier dans le salon, et d'un regard stupéfait inspecta de la tête aux pieds le sergen? qui le saluait; néanmoins l'expression de son visage était adoucie par un bienveillant sourire, et ce fut avec une franche cordialité qu'il prit la main du jeune homme et lui dit :
c Soyez le bienvenu à Java, monsieur Pietersen. Ainsi vous voilà arrivé aux Indes? Joli garçon, beau soldat, vraiment 1 Comme un homme change en quelques années l
Lorsque j'ai quitté Amsterdam, vous étiez encore un enfant, pour ainsi dire, et maintenant vous voilà bel et bien un homme avec barbe et moustaches. Je suis heureux de vous voir ici, monsieur Pietersen. >
Pendant que Walter balbutiait quelques paroles de remerciment, la femme et la fille du capitaine étaient aussi entrées dans le salon.
En arrivant, madame Van den Broeck paraissait trèssérieuse et très-froide ; mais, lorsqu'elle regarda Walter, qu'elle vit sa physionomie franche et ouverte, ses yeux vifs qui se fixaient sur elle avec une expression à la fois affectueuse et suppliante, la patrie, escortée de tous ses doux souvenirs, apparut à son esprit, et elle aussi sourit avec bonheur. Quant à Adélaïde, elle se tenait en arrière et jelait seulement de temps en temps un regard à la dérobée sur le jeune homme. Une vive rougeur colorait ses joues; elle semblait toute confuse, et , si ce n'eût été un éclair de bonheur qui brillait dans ses yeux, on eût pu croire qu'un nuage de tristesse pesait sur son âme.
Quand !c capitaine et sa femme eurent échangé avec Walter des salutations amicales et lui eurent adressé quelques paroles de bienvenue, Van den Broeck dit :
c Ça, asseyons-nous, monsieur Pietersen, et causons un peu en vidant un verre de vin d'Espagne. Prenez ce verre et faites-moi raison ; je bois à votre heureuse arrivée dans les Indes.
— Ah! vous êtes trop bon, capitaine, murmura Walter. Votre cordial accueil me touche tellement que je nk trouve pas de paroles pour vous exprimer ma reconnais-
sance. Puisse Dieu exaucer la fervente prière que je lui adresse du fond de mon cœur, en vidant ce verre à votre bonheur et à votre prospérité à tous.
— Asseyez-vous , monsieur Pietersen , et causons, dit le capitaine.
— Mais , monsieur Pietersen , dit madame Van den Broeck, quand tous furent assis , vous n'avez rien dit de votre mère à Adélaïde?
— Cela l'eût trop affligée ! dit le sergent dont une soudaine tristesse assombrit le visage.
— Ciel I c'est ce que je redoutais, s'écria madame Van den Broeck. Elle a succombé à son mal , ma pauvre amie?
— Le Seigneur l'a retirée de ce monde, madame, répondit le jeune homme; sans cela je n'eusse jamais traversé la mer, quelque irrésistible que fut le penchant qui me poussait vers l'Inde. Je n'aurais jamais pu me résoudre à abandonner ma mère malade.
— Je ne la reverrai donc plus, cette bonne dame Pietersen ! Vous ne sauriez croire, monsieur Walter, combien cette triste nouvelle me va au cœur. Votre mère était la bonté môme; Dieu , dans sa miséricorde , lui a sans doute donné une douce mort ?
— Elle est morte dans mes bras, sans tristesse , sans douleur, pleine de l'espérance d'une autre vie. J'ai un message de ma mère pour vous, madame.
— Pour moi?
— Les dernières paroles prononcées distinctement par elle ont été une bénédiction pour vous . pour mademoiselle Adélaïde et pour monsieur le capitaine; une béné-
72 BAVAVIA.
diction et en même temps une ardente prière pour que vous soyez heureux dans l'Inde. La seule chose qu'elle m'ait recommandée , à l'heure de son agonie , c'est de vous apporter ce dernier souvenir. »
Madame Yan den Broeck , profondément émue par ce touchant message de sa vieille amie , baissa la tête et garda le silence', Adélaïde porta les mains à ses yeux et fondit en larmes.
« Voilà qui s'appelle se revoir gaiement ! s'écria le capitaine. N'est-ce pas là le sort de tout le monde? et puisque le Seigneur l'a voulu... Voyons , Adélaïde, cesse de pleurer ; et toi, femme, ne donne pas à ta fille l'exemple de ces faiblesses. Dites-moi , monsieur Pietersen , comment va là-bas notre héroïque prince Maurice?
— Il va bien , monsieur, répondit le sergent , et il a récemment hérité de la principauté d'Orange , à la suite de la mort de son frère Philippe-Guillaume.
— Et comment va le directeur Huygens ? Vous devez le connaître : votre mère m'a dit que c'était un excellent ami de votre père.
— Si je le connais , capitaine 1 C'est mon protecteur, et c'est lui qui m'a procuré des lettres de recommandation de la chambre des directeurs d'Amsterdam pour le gouverneur général *. Il m'a chargé expressément de vous saluer en son nom.
« Ces directeurs formaient un conseil qui dans la mère-patrie administrait les affaires de la Compagnie des Indes. Il y avait des chambres de directeurs a Amsterdam, à Middelbourg, a Delft, à Rot terdam, a Hoorn et à Enkhuisen.
— Ah! vraiment, c'est votre protecteur? Il a beaucoup d'influence dans les affaires de la Compagnie et pourra vous être utile plus tard. »
Madame Van den Broeck avait relevé la tête et prêtait une oreille un peu distraite à la conversation ; Adélaïde, bien que ses yeux fussent encore humides,' jetait de temps en temps un regard sur Walter.
Il régna un court silence ; il semblait qu'après ces questions et ces réponses banales qui caractérisent toutes les rencontres de gens qui se revoient, personne n'avait plus rien à dire. Cette situation pesa au capitaine ; car bien qu'il n'eût adressé la parole au sergent que par politesse et par sentiment des convenances, l'entretien lui paraissait trop court pour être déjà interrompu. Tout en remplissant de nouveau les verres il dit : < Vous êtes arrivé avec la Mouette, et votre capitaine est Pierre Van Ray, n'est-ce pas ? Je le connais ; c'est un intrépide soldat, mais il est un peu léger dans ses jugements et il a la langue un peu trop bien pendue... Allons! buvez encore un coup, et dites-moi comment s'est passé votre voyage. Cela fait un singulier effet sur le corps et sur l'âme, n'est-ce pas? de se trouver pour la première fois jeté sur les vagues houleuses de la grande mare, et de ne rien voir que le ciel et l'eau pendant tant de mois ?
- Nous avons, en effet, subi trois terribles tempêtes trois travados ', capitaine, et nous avons couru grand
■ Mot portugais qu'on employait a cette époque pour désigner an ouragan ou une tempête. ligner m
danger de nous voir emmenés en esclavage en Barbai >, mais le Ciel nous protégeait; après un combat de qualre heures nous avons échappé aux pirates. »
Adélaïde s'était levée et écoutait avec émotion ce quf disait le jeune homme.
t Ah! ah! vous avez déjà vu l'ennemi? Et l'affaire ut-elle été chaude?
— Vingt morts et un mât abattu, que nous avons réparé au cap de Bonne-Espérance.
— Et vous, monsieur Pielersen , comment vous êtesvous comporté dans la bataille? Le grondement du canon et l'odeur de la poudre ne vous ont-ils pas fait un peu peur ?
— J'ai fait de mon mieux , capitaine, jusqu'au moment où une balle m'a frappé au côté et m'a étendu sur le pont. »
Un cri perçant s'échappa de la poitrine d'Adélaïde; elle s'élança vers sa mère, jeta les bras à son cou et parut prête à s'évanouir , en murmurant d'une voix plaintive :
< Ma mère! ah! ma mère.; une balle Ta frappé! Soa sang a coujé. »
Le capitaine secoua la tête d'un air d'impatience et de mécontentement, et dit :
« Femme, tu sais que je désire me trouver seul peu dant quelques instants avec monsieur Pietersen. H&ufc là haut avec Adélaïde. Je ne savais pas que l'affaire lui aussi grave; maintenant je sais à quoi m'en tenir. »
Madame Van den Broeck et sa fille quittèrent le salon et disparurent sans ajouter un mot.
Le capitaine refeima la porte derrière elles, et, se tournant vers Walter, qui s'était levé pour prendre congé, il dit ;
« Reprenez votre place, sergent ; je veux avoir avec vous un entretien sérieux. Vous pâlissez ? Rassurez-vous ; je n'ai pas l'intention de vous dire des choses désagréables ou dures ; mais il faut être franc et loyal avec moi. Quelle était votre intention en vous embarquant pour les Indes ?
— Mon intention, capitaine? Mon intention... balbutia le jeune homme, saisi par cette question imprévue.
— Allons , parlez net ; vous avez bien osé le dire à Adélaïde. >
Walter rassembla tout son courage et dit avec hésitation d'abord , mais bientôt d'une voix plus ferme et plus accentuée :
« C'est le respect qui me fait hésiter ; mais , puisque vous le demandez , je vais vous dire franchement ce qui m'a amené aux Indes. Rappelez -vous, capitaine, ce que vous m'avez promis sur le quai de Texel , lors de votre départ. Vous m'avez dit : Entre au service de la Compagnie des Indes ; efforce-toi de te distinguer, deviens capitaine, et je te donne Adélaïde pour femme. Ces mots sont tombés sur mon cœur comme des étincelles qui devaient bientôt y allumer un feu dévorant. Dès ce moment mon sort a été décidé , et si je ne me suis pas efforcé plus tôt, capitaine, de remplir les conditions que vous m'avez imposées, c'est parce que la maladie de ma mère et le sentiment sacré du devoir m'en ont empêché.
Maintenant j'ai tout abandonné; j'ai renoncé à une carrière brillante, et me suis engagé comme simple sergenl au service de la Compagnie des Indes, avec l'inébranlable volonté de faire violence à la destinée et avec l'espoir que Dieu bénira mes efforts. Mon intention n'était pas, capitaine, de venir déjà vous rappeler vos promesses ; je ne savais pas que vous vous trouviez à Jacatra ; le hasard seul m'a mis en votre présence. Je voulais être capitaine d'abord, puis venir vous demander respectueusement l'accomplissement de votre promesse. C'est encore là mon intention, capitaine. »
Van den Broeck fut surpris du ton de résolution qui animait la voix du jeune homme.
c Pauvre Pietersen 1 dit-il ; j'ai vraiment pitié de votre présomption. Cette promesse était une plaisanterie. Comment avez-vous pu croire que je la faisais sérieusement, alors que je vous regardais encore comme un enfant?
— Elle m'a paru si sérieuse, capitaine, répondit Walter, qu'elle a donné à ma vie une nouvelle direction el un nouveau but, et qu'elle est devenue la règle de toute ma conduite. Parfois le doute s'élevait en moi ; je me demandais si vous tiendriez votre promesse quand j'en aurais rempli la condition ; mais mes lèvres alors balbutiaient involontairement le vieil adage de nos pères: « Le Hollandais n'a qu'une parole. »
— Mais , monsieur Pietersen , dit Van den Broeck en souriant, de quoi vous servira ma promesse, en supposant que je la regarde comme sérieuse? Au temps où nous vivons, vous ne .série/, ras capitaine dans dix ans,
quand même le sort vous serait favorable , et s'il ne vous seconde pas, vous ne le serez jamais. Vous ne vous imaginez pas , sans doute , que je vais vous garder ma fille jusqu'à ce qu'elle soit devenue vieille à vous attendre?
— Ah ! capitaine, ne soyez pas si cruel envers moi , dit le jeune homme. Ne m'ôtez pas l'espoir qui fait toute ma vie ! Songez que j'apporte au gouverneur général des lettres des directeurs de la Compagnie, par lesquelles ils me recommandent tout particulièrement a sa bienveillance, et le prient , de plus , de m'envoyer sur tous les points où il y aura quelque danger à courir.
— Sans doute , cela peut contribuer à votre avancement , mais capitaine , capitaine en peu d'années , y pensez-vous?
— Et si , contre toute attente , cela se réalisait, tiendriez-vous votre promesse?
— C'est une question puérile , répondit le capitaine. Je ne puis lier le sort de ma fille à une impossibilité. Allons, allons ! ne me parlez plus de ces idées déraisonnables. Devenez capitaine, si vous le pouvez, et, si alors Adélaïde est encore jeune fille , rien ne vous empêchera de venir me répéter ce que vous me disiez tout à l'heure; mais je ne prends pas le moindre engagement d'avance, et je garde la liberté entière de vous refuser la main d'Adélaïde, quand même vous viendriez me la demander en qualité de capitaine. •
Comme si ce sévère langage eût tout à fait brisé le courage du jeune homme , il baissa la tête sur sa poi * trine; ses traits se contractèrent, et il garda le silence.
Le capitaine le considéra pendant quelques instants sans mot dire ; puis , lui prenant la main avec compassion :
t Voyons , monsieur Pietersen , que vous ai-je donc dit de si déraisonnable ou de si cruel pour que vous en soyez ainsi écrasé?
— Oh ! rien, capitaine I répondit le sergent d'une voix profondément émue, qui prit peu à peu le morne accent du désespoir ; vous avez été très-bon pour moi, et je vous remercie du fond du cœur ; mais , avec l'espoir que vos paroles m'enlèvent, un bandeau tombe de mes yeux. J'ai ïévé , rêvé pendant quatre iongues années , et maintenant je me réveille avec une saignante blessure au cœur. Tout est vide autour de moi ; je sors d'une longue démence... Oh ! comme la vie, sous ce jour cruel, me parait amère et odieuse !
— Que signifient ces sombres paroles , monsieur Pietersen ? demanda le capitaine ému : je compte bien que vous n'allez pas vous laisser aller à un lâche déses poir!
— Non, capitaine; j'ai été élevé dans la crainte du Seigneur ; mais le sentiment qui pouvait me donner le courage et la volonté d'un héros , ce sentiment est mort dans mon cœur. Je ne suis plus bon à rien maintenant ; je vais retourner au pays et y languir en me cherchant une tombe à côté de celle de ma mère. Permellez-moi de vous dire adieu; publiez le ridicule espoir que j'avais osé concevoir, et oubliez aussi le naïf jeune homme qui s'est si étrangement mépris sur le sens de quelques pa~
rôles sans importance et sans portée. Adieu , monsieur Van den Broeck, adieu 1 »
Tout en prononçant avec amertume ces derniers mots, il se leva; mais on eût dit que ses jambes se refusaient à l'éloigner de ce lieu, car, malgré de pénibles efforts, il ne parvint à faire que deux ou trois pas. Enfin, rassemblant tout son courage, il s'avança jusqu'à la porte, et, levant les mains au ciel, il s'écria douloureusement :
« Adélaïde ! pauvre Adélaïde ! »
Van den Broeck, qui, jusque-là, avait suivi tous ses mouvements avec une grande surprise et une profonde émotion, le prit par la main et le ramena dans le salon.
c On ne part pas comme celai dit-il. Asseyez-vous un instant encore, monsieur Pietersen. Vous êtes un singulier homme. Je me suis trompé sur votre compte ; l'énergique vivacité de vos sentiments m'étonne. Asseyezvous, vous dis-je. »
Le jeune homme se laissa conduire vers une chaise, s'y assit, et baissa les yeux vers le parquet.
c Voyons, dit le capitaine, je veux être bon pour vous, en souvenir de l'affection que vous et votre mère avei témoignée à ma famille. Je vous dirai donc, monsieur Pietersen , que je regarderai comme un bonheur, pour moi et pour Adélaïde, que vous puissiez devenir un jour son mari. >
Walter avait relevé la tête , et, le cœur palpitant, regardait fixement le capitaine : un éclair d'espérance bril' lait dans ses yeux.
« Et je vous dirai plus encore, puisque cela peut vous
sauver du sombre désespoir qui s'est emparé de vous. Je tiendrai ma parole, monsieur Pietersen, bien que je n'aie entendu faire qu'une plaisanterie autrefois. Si vous pou- ;ez devenir capitaine avant qu'Adélaïde ait elle-même disposé de sa main , car je ne la contraindrai jamais en pareille affaire, si, dis-je, vous pouvez devenir capitaine, venez à moi, en quelque lieu que je me trouve, et je vous, donnerai ma fille pour épouse. Ètes-vous satisfait maintenant? >
Walter s'était levé brusquement et murmurait d'inintelligibles paroles de gratitude , tandis qu'un torrent de larmes jaillissait de ses yeux. Le capitaine ne lui laissa pas le temps d'épancher sa joie et sa reconnaissance.
« Monsieur Pietersen , dit-il d'un ton grave , veuillez m'écouter avec calme. Vous êtes sergent ; votre position est humble , et il ne conviendrait pas que mes subordonnés vinssent à connaître les rapports qui , de mon consentement, existent entre vous et Adélaïde. C'est pourquoi il faut que vous quittiez Jacatra le plus tôt possible, monsieur Pietersen. Y consentez- vous de bonne grâce?
— Ah! je le désire ardemment, capitaine, répondit Walter. Votre demande est noble et juste; moi aussi je sens ce que le respect, le devoir et les convenances m'ordonnent.
— Et puisque vous voulez conquérir, l'épéeà la main, un avancement rapide , je vous dirai qu'il se présente une occasiou de vous mettre à l'œuvre immédiatement. Après -demain deux navires partent d'ici pour Benjar-
Massen , dans l'île de Bornéo. Le peuple sauvage qui habite ces parages a égorgé une dizaine de nos matelots qui étaient descendus à terre pour prendre du bois. On Ta apprendre aux habitants des côtes de Bornéo comment les Hollandais savent tirer vengeance de pareils massacres. Voulez-vous prendre part à cette expédition, monsieur Pietersen? »
Le visage de Walter s'illumina d'un sourire aussi radieux que si on lui eût annoncé un grand bonheur.
cOh! merci! merci I s'écria-t-il. Combattre, lutter, l'épée au poing, pour l'honneur de la Hollande ; verser mon sang pour atteindre le but de ma vie ! Ah ! je désespérais, et voilà que tout à coup et à l'improviste le bonheur me sourit. Je partirai , capitaine. Mais soyez assez bon pour dire un mot en ma faveur, car mon capitaine m'aime tant qu'il pourrait s'y opposer et voudrait peutêtre me garder à Jacatra. Ce serait pour moi une véritable désolation.
— Bah 1 bah ! ce n'est rien que cela ; j'arrangerai l'affaire avec le gouverneur. Ainsi, vous avez une si grande soif de combattre? Vous voilà transporté comme si vous croyiez trouver à Bornéo votre épée de capitaine.
— Non, non, capitaine, je n'imagine pas cela, répondit le jeune homme; mais que l'occasion m'en soit seulement offerte , et je ferai preuve de tant de courage et d'intrépidité , je remplirai mon devoir avec tant de zèle et d'ardeur, qu'il faudra bien qu'on me distingue. Vienne une guerre sérieuse, et je serai capitaine ou je succomberai sous la tâche que je me suis imposée. »
Yan deti Broeck contempla le jeune homme avec une sorte de commisération et secoua la tête d'un air profondément préoccupé.
« Non ! dit-il tout a coup , vous n'irez pas à Bornéo. C'est un peuple cruel et féroce ; vous pourriez y périr sans honneur ni renom. Vous partirez dans huit jours avec le Lion oVOr pour Àmboine , et vous attendrez là une meilleure occasion.
— Oh! laissez-moi partir pour Bornéo! dit Walter d'une voix suppliante. Je ne me trompe pas sur ma position, capitaine; je joue un coup de dé contre la mort : mon enjeu, à moi, c'est ma vie; le sien, à elle, c'est l'épée de capitaine et le bonheur que vous m'avez promis. Laissez-moi entamer et poursuivre la partie ; il n'y a pas d'autre moyen de hâter le dénoûment et de savoir ce que le sort me réserve. . . »
Soudain des voix retentirent dans le vestibule ; on eût dit une discussion entre une personne qui voulait entrer et une autre qui cherchait à l'en empêcher.
c Attendez ! attendez donc ! disait l'un ; M. le capitaine a du monde. Vous n'entrerez pas !
— Stupide nègre! s'écria l'autre, veux-tu t'ôter de mon chemin ou je te brise ce rotang sur les épaules. Je viens de la part du gouverneur général , et tu voudrais m'empêcher de passer ? »
Van den Broeck ouvrit lui-même la porte pour recevoir le messager du gouverneur.
Un commis de M. Koen entra, et dit en s'inclinant profondément •
t Capitaine, le gouverneur général vous prie de vou loir bien vous rendre sur-le-champ chez lui pour assister au conseil de guerre.
— Comment? Y aurait-il du danger? dit le capitaine.
— Le gouverneur a reçu d'importantes nouvelles ; quelles elles sont, je l'ignore, répondit le messager. Ne tardez pas, capitaine ; il y a urgence.
— Dites au gouverneur général que je me rends à ses ordres. »
Lorsque le messager se fut retiré , le capitaine prit la main de Walter et lui dit :
« Je dois vous quitter pour une affaire pressante. Je vais prévenir ma femme. Restez encore un instant avec ces dames par convenance. Je me fie à la délicatesse de vos sentiments , monsieur Pietersen. Nous nous entre^ tiendrons plus longuement ensemble tout à l'heure ou ca soir. En tous cas, vous ne reviendrez plus chez moi que pour nous dire adieu lors de votre départ: mais vous n'irez point à Bornéo ; je ne le veux pasl non , je le répète, j e ne le veux pas I ... >
En disant ces mots il sortit du salon.
Walter entendit bientôt le pas pesant du capitaine qui se hâtait de se rendre chez le gouverneur général, et les pas plus légers d'Adélaïde et de sa mère, qui descendaient de l'étage supérieur pour lui tenir compagnie pendant quelques instants encore.
84 bàtayu.
La salle où devait se réunir le conseil de guerre se trouvait au premier étage du plus grand des deux entrepôts dont nous avons parlé , et avait vue par trois fenêtres sur la place intérieure de la factorerie. Les murs de cette salle étaient nus et portaient encore , à différentes hauteurs, les traces des ballots et des barils qui y avaient été déposés autrefois. Une grande table qui occupait le centre de la pièce et une dizaine de fauteuils en constituaient tout l'ameublement.
Dans cette salle se trouvaient cinq ou six personnes qui, tout en conversant entre elles , semblaient attendre quelqu'un. Yan den Broeck était assis à la table entre deux négociants ou facteurs de la Compagnie des Indes, et s'entretenait à voix basse avec eux des motifs probables de la convocation imprévue du conseil. A l'une des fenêtres ouvertes se tenaient deux capitaines, également engagés dans une conversation particulière , et dont l'un se bornait à répondre par de continuels hochements de tête et de rares exclamations: — Vraiment! vraiment! tandis que l'autre s'efforçait de faire comprendre son opinion à son flegmatique compagnon , à grand renfort de gestes et de bruyants éclats de voix. Celui qui n'ouvrait pour ainsi dire pas la bouche était Pierre Dircksz, un gros homme, blond de cheveux et de
moustaches, et d'une physionomie éminemment froide et impassible. Son interlocuteur était le capitaine Van Ray, qui, au contraire, était d'une taille remarquablement longue et fluette et avait les cheveux et la moustache d'un noir de jais. Celui-ci n'était arrivé que le jour même à Jacatra, avec le navire la Mouette , et donnait a l'autre des explications sur la querelle religieuse des remontrants et des contre-remontrants, qui causait alors une grande agitation en Hollande. Van Ray paraissait défendre l'un des deux partis avec toute la ferveur de la passion ; mais, quelques efforts qu'il fît pour faire partager son sentiment à Pierre Dircksz , celui-ci demeurait parfaitement indifférent et continuait à murmurer imperturbablement son : Vraiment ! vraiment !
Leur conversation, qui n'avait duré que quelques instants, fut interrompue par l'arrivée du gouverneur général, Jean-Pierre Koen.
Ce dernier était un homme de haute taille, dont les cheveux commençaient à grisonner. Bien que sa physionomie attestât le calme et la modération, néanmoins dans son regard étincelait un éclair à demi voilé qui laissait pressentir que dans ce corps athlétique habitait une âme brave et intrépide.
A son entrée dans la salle il salua froidement , gagna d'un pas rapide le plus grand fauteuil, s'y assit et dit :
c Pardonnez-moi, messieurs, de vous avoir fait attendre un instant. Veuillez prendre place; j'ai à vous entretenir de choses graves. »
BATA Via.
Les personnes présentes se rangèrent autour de la tabie.
« Messieurs , dit le gouverneur général , vous savez que, depuis quelques jours, les Javanais sont rassemblés en grand nombre entre Jacatra et Bantam, pour célébrer une solennité religieuse. J'avais des raisons de craindre que quelque mauvais dessein s'y tramât contre nous ; je savais que les Portugais et les Anglais, qui, malgré la paix , sont demeurés nos ennemis secrets , ne négligeraient pas une si précieuse occasion d'exciter et d'aigrir les indigènes contre nous. Afin d'être renseigné sur ce qui se passerait dans cette cérémonie, j'ai envoyé au milieu des Javanais quelques espions nègres et chinois. Jusqu'à ce matin les avis qui me sont parvenus étaient ou dénués d'intérêt ou favorables ; tous m'annonçaient que les Javanais ne montraient aucune disposition hostile aux Hollandais. Tout à l'heure des renseignements d'une tout autre nature m'ont été transmis. Un de mes agents est venu en personne me trouver, et voici ce qu'il assure avoir appris : les Anglais et les Portugais ont conseillé au pangerang de Jacatra et à son peuple de nous faire la guerre, et les Javanais ont résolu de venir sur-le-champ, et sans se séparer, nous assiéger dans notre factorerie.
— Me permettrez-vous , monsieur le gouverneur, dit l'un des facteurs de la Compagnie, de vous demander quelle personne vous a apporté cette nouvelle?
— Un marchand chinois en qui je crois pouvoir mettre quelque confiance, répondit le gouverneur.
— Un Chinois f dit le facteur avec quelque ironie. Les Chinois sont les plus grands menteurs et les imposteurs les plus éhontés de la terre. Il faut toujours croire exactement le contraire de ce qu'ils disent.
— Ces observations viendront en leur lieu , dit avec calme le gouverneur. Je continue. Lepangerang de Bantam aurait consenti à marcher contre nous avec les gens de Jacatra ; et ce qu'il y a de plus grave, messieurs, c'est que les Anglais auraient débarqué secrètement, la nuit dernière, dix pièces d'artillerie pour les mettre à la disposition du pangerang. Ils protesteront qu'ils ont vendu ces pièces, et la poudre nécessaire pour les servir, au prix d'une quantité considérable de poivre ; mais ce n'est, à vrai dire, qu'un secours dissimulé qu'ils prêtent à nos nouveaux ennemis... Voilà les nouvelles que j'ai reçues. Je vous prie de vouloir bien délibérer mûrement sur la situation, dans la double hypolhèse que le renseignement peut être faux, mais aussi qu'il peut être vrai. *
Le facteur qui avait déjà parlé, et qui paraissait le re« présentant des intérêts pécuniaires et de l'autorité civilf de la Compagnie, reprit la parole et dit :
« Les avis reçus sont faux ou ne le sont pas. S'ils sont faux, nous n'avons pas à nous en inquiéter; si, au contraire, ils sont vrais, il ne reste pas le moindre doute sur ce que nous avons à faire; mais, comme il nous est impossible de savoir, dès à présent, à quoi nous en tenir, mon opinion est que nous ne devons tenter aucun acte qui puisse aggraver les mauvaises dispositions des Java nais; car, en supposant qu'ils n'eussent pas le désir da
nous déclarer la guerre, ce désir s'éveillerait bien vite chez eux s'ils nous voyaient faire ostensiblement des préparatifs belliqueux.
— Votre avis, monsieur le facteur, est donc que nous devons agir comme si nous ne savions rien?...
— Oui, monsieur le gouverneur, c'est mon avis.
— Et vous, capitaine Van den Broeck?
— Les renseignements dont il s'agit peuvent être vrais ou ne l'être pas, répondit le capitaine; dans l'impossibilité où nous sommes de rien savoir de certain a cet égard, je me préparerais, en tous cas, comme s'ils étaient parfaitement fondés. Un soldat ne doit jamais se laisser surprendre, et, en admettant que les Javanais voient nos préparatifs d'un mauvais œil et en prennent occasion de nous déclarer la guerre, eh bien! ils nous trouveront prêts à repousser victorieusement toutes leurs attaques. Il n'est, du reste, nullement nécessaire de faire grand bruit pour prendre ces précautions. Qu'on place quelques canons sur les bastions ; qu'on coupe le pont qui traverse la rivière pour nous garantir contre toute approche de ce côté ; qu'on double les gardes de nuit ; qu'on avertisse en secret les hommes qu'ils doivent se tenir prêts au premier signal d'alarme : voilà, selon moi, tout ce qu'il convient de faire.
— Excusez-moi, messieurs, si je reprends encore la parole, dit le facteur, et croyez bien que c'est ma sollicitude pour les intérêts de la Compagnie qui, seule, me fait parler. Vous êtes des soldats, et, comme votre mission est de trancher par l'épée tous les différends, vous ou-
bliez parfois qu'il peut y avoir des moyens plus pacifiques de parvenir à une solution favorable. Je pense qu'avant de nous préparer ouvertement à la résistance il faut envoyer d'abord une ambassade au pangerang, pour lui demander quelles sont ses intentions. Nous pouvons lui représenter qu'il nous a vendu à prix d'argent le terrain sur lequel est construite notre factorerie, et que, par conséquent, nous en avons la légitime propriété; que, si nous entourons la factorerie de remparts, ce n'est pas pour nous armer contre les Javanais, mais uniquement pour nous garantir contre une agression imprévue de nos ennemis, les Anglais et les Portugais. On peut, s'il se montre mal disposé, le gagner par quelques présents ; et ainsi, sans perte d'hommes ni de temps, nous parviendrons peut-être à l'achèvement de la forteresse, et nous accomplirons sans encombre la tâche qui nous est confiée. »
Le gouverneur fit un signe de tête par lequel il semblait approuver l'opinion du facteur.
« À mon sens, il y a beaucoup de bon dans ce que vous venez de proposer, monsieur le facteur, dit-il . Quant à la question de savoir si, de notre côté, nous devons rester tout à fait inactifs, c'est un point qu'il importe d'examiner de plus près. Que pense là-dessus le capitaine Van Ray?
— Moi, monsieur le gouverneur, ce que je pense? répondit Van Ray. Je pense que la chose est parfaitement tfaire, et que tant et de si longs discours que j'entends ici sont inutiles pour la décider.
— Je vous remercie du compliment! murmura le facteur blessé.
— Je suis un soldat, voyez- vous, poursuivit Van Ray, et je ne sais pas entortiller dans de belles phrases ce que j'ai à dire. Je prétends qu'au lieu de nous laisser attaquer c'est nous qui devons être les agresseurs. Hâtonsnous de mettre nos hommes sous les armes, et, avant que personne s'en doute, tombons sur la ville de Jacatra et sur les Javanais.
— Et si cette attaque ne réussissait pas? dit le facteur avec un certain accent de dédain.
— Ne pas réussir 1 Comment 1 vous croyez que les Javanais pourraient tenir contre les Hollandais? Qu'on me confie deux cents hommes, et, si je ne mets pas sens dessus dessous toute cette boutique que vous voyez là-bas, je consens à passer pour un misérable vantard!
— Ne vous prononcez pas si légèrement, capitaine, dit le gouverneur. D'après mes renseignements, les Javanais sont au moins au nombre de quatre mille.
— Bah! bah! monsieur le gouverneur, qu'importe ici le nombre? Quand les Hollandais ont-ils compté leurs ennemis? D'ailleurs les Javanais ne sont armés que d'arcs, d'épées et de lances. Avec quelques arquebuses, un peu do poudre et de plomb, on refoule dans les bois une nuée d'ennemis comme ceux-là.
— Vous vous trompez, capitaine, répliqua le gouverneur; les Javanais sont un peuple résolu, courageux et tenace. Il est vrai, comme vous le dites, qu'ils sont trèsmal armés, heureusement pour nous. Ne croyez pas que
l'on en ait aussi aisément raison; ce sont de bons soldais, et ils ne battent pas facilement en retraite; néanmoins il sera tenu compte de votre opinion... Notre ami Pierre Dircksz n'a pas encore dit la sienne.
— Peu m'importe ce qu'on décidera, répondit le capitaine Dircksz.
— Que voulez-vous dire? demanda le gouverneur avec quelque étonnement.
— L'affaire me semble si simple, monsieur le gouverneur, que je n'ai pas même écouté la longue harangue de monsieur le facteur. »
Le facteur se leva vivement et s'écria avec aigreur :
« On vient au conseil de guerre pour délibérer, et celui qui a trop de présomption pour prêter l'oreille aux discours des autres, celui-là ferait beaucoup mieux de ne pas paraître dans celte réunion. Vous regardez ce que j'ai dit comme déraisonnable et inutile : voyons ce que vous avez de mieux à dire.
— Ohl oh I vous le prenez sur ce ton-là, monsieur le facteur ; très-bien ! très-bien 1
— Mais ce ne sont pas là des raisons 1
— Veuillez vous asseoir, monsieur le facteur, dit le gouverneur toujours très-calme; je prierai le capitaine Dircksz de nous faire plus amplement connaître son sentiment.
— Eh bien I voici comment je raisonne, monsieur lo gouverneur, répondit Pierre Dircksz. Si les Javanais ne projettent rien contre nous, ils resteront là-bas ; s'ils se sont laissés tromper par les Anglais et les Portugais, ils
viendront nous trouver, et, s'ils viennent, nous les recevrons si bien, avec la mitraille et les boulets d'abord, avec la pique et l'épée ensuite, que de longtemps ils ne demanderont le reste de leur compte. Je suis d'avis, comme mon ami Van den Broeck, qu'il faut prendre quelques précautions; mais, du reste, nous pouvons, comme auparavant, dormir fort tranquilles. »
Le gouverneur s'établit plus commodément dans son fauteuil, comme s'il se préparait à prononcer un long discours.
« Messieurs, dit-il, chacun de vous a fait connaître son avis. Après vous avoir écoutés, je vais vous dire, à mon tour, ce que je pense de la situation. L'opinion du capitaine Van Ray me paraît téméraire et imprudente. Notre patrie est en paix avec l'Angleterre, avec le Portugal, et aussi avec les Javanais. Nous ne devons pas être les premiers à rompre cette paix : ce serait faire retomber sur les Provinces-Unies une grave responsabilité. Dans ce qu'a dit monsieur le facteur il se trouve de bonnes idées dont je m'efforcerai de tirer profit; ainsi j'ai l'intention d'envoyer, suivant ses conseils, une ambassade au pangerang. Pour le reste, je suis, néanmoins, de l'avis du capitaine Van den Broeck et du capitaine Dircksz; je pense qu'il faut nous préparer secrètement, afin de n'être, en aucun cas, surpris par l'événement. En conséquence, chacun de vous fera ce que lui impose son devoir pour mettre à exécution les mesures que je vais vous prescrire Jusqu'à la fin de la journée de travail on agira comme si l'on ne savait rien ; mais, dès que les ouvriers étrangers
auront quitté la factorerie, on se mettra à l'œuvre avec tous nos soldats pour placer des canons sur les bastions et transporter en toute hâte de la terre sur la partie des retranchements dont la construction est le moins avancée. Pendant ce temps j'aurai soin qu'on descende à terre de nouvelles munitions de poudre, de balles et de boulets. Vingt hommes de chaque compagnie resteront sous les armes, mèche allumée, pendant toute la nuit, et placeront des sentinelles au haut des remparts et au dehors, pour épier ce qui pourrait se passer dans le voisinage.
— Assurément, monsieur le gouverneur, dit le facteur, vous êtes parfaitement maître d'ordonner ce que bon vous semble ; nous n'avons ici d'autre droit, comme simples conseillers, que celui d'exprimer notre opinion. Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que vous allez plus loin dans vos précautions que les autres membres du conseil. Les mesures que vous prescrivez ne pourraient être plus complètes si l'ennemi était déjà sous nos remparts.
— C est vrai, monsieur le facteur, répondit le gouverneur ; en temps de guerre, toutes les demi-mesures sont préjudiciables a celui qui y a recours. Ne rien faire ou bien faire ; on n'a que le choix entre ces deux extrêmes. D'ailleurs, dès demain matin, au lever du soleil, une députation de quatre personnes sera envoyée au pangerang, et je vous prie, monsieur le facteur, de même que la capitaine Van den Broeck, qui parle aussi très-bien le malais , de vouloir bien faire partie de l'ambassade. Messieurs, l'objet de notre réunion est rempli ; vous connaissez
mes intentions ; au besoin je vous donnerai ou vous ferai parvenir des ordres plus précis. »
Pierre Van Ray, répondant k une question du capitaine Van den Broeck, était occupé k vanter l'intrépide courage de ses hommes. Le gouverneur, attiré par les éclats de voix et les gestes animés de Van Ray, s'approcha de lui.
c Capitaine, dit-il, en évaluant les forces dont nous pouvons disposer, et qui, avec l'équipage des vaisseaux, s'élèvent environ a six cents hommes, j'y ai naturellement compris ceux que vous commandez. Je doute, néanmoins, qu'ils puissent tenir aussi bien que nos vieux soldats. Ce sont, pour la plupart, n'est-ce pas? des recrues qui viennent d'entrer au service de la Compagnie, ou qui, du moins, n'ont pas vu sérieusement le feu. Ils ont l'air abattu et découragé.
— Comment! l'air abattu et découragé, monsieur le gouverneur? s'écria Pierre Van Ray. Mes hommes sont des lions, de vrais lions!
— On ne s'en douterait pas. Et puis, c'est impossible, capitaine ; nous savons trop combien les recrues nouvellement arrivées manquent de l'aplomb du soldat.
— Vous avez raison, monsieur le gouverneur; mais mes hommes ont eu un bonheur tout particulier. J'avais à bord un jeune sergent... Je ne sais pas ce que le gaillard a en tête; mais, dès le premier jour où nous étions en mer, il s'est mis k ne parler k l'équipage que de guerre, de combats, de gloire, de patrie, des vieux Bataves et de mille choses semblables. 11 est très-instruit, ti ès-éloquent, et il a rempli le cœur de mes hommes d'une telle soif de
combattre qu'il a fait un héros du moins résolu d'entre eux. Oui, oui, je ne plaisante pas; ce que je dis, les é*4 nements me l'ont prouvé.
— Comment se nomme ce sergent? demanda le capitaine Van den Broeck.
— Il se nomme Walter Pietersen ; il a fait ses étudrs à Amsterdam pour devenir médecin, et le seul désir de prendre part à la guerre a fait de lui un soldat. >
Van den Broeck sourit, comme s'il eût été heureux d'entendre l'éloge de Walter, et peut-être aussi parce qu'il connaissait une autre raison qui expliquait la bravoure de Walter.
« J'ai vu un trait de ce sergent, reprit Pierre Van Ray, un trait qu'on ne pouvait attendre que d'un vieux soldat. C'était dans un terrible combat contre des pirates africains
— Il paraît, en effet, que la rencontre a été assez chaude, remarqua le gouverneur. Dites-nous donc, en peu de mois, comment l'affaire s'est passée.
— Vous en trouverez le récit complet dans mon journal, monsieur le gouverneur.
— Et nous? dit Van den Broeck en l'interrompant, nous sommes curieux....
— Soit, je satisferai volontiers à votre désir, dit Pierre Van Ray. Voici l'aventure. Nous étions à la hauteur de trente-neuf degrés, le cap au sud-ouest, lorsque dans l'après-diner nous apercevons sous le vent deux vaisseaux turcs, qui s'avancent à pleines voiles sur nous. Mes hommes étaient mal à l'aise; car il n'y avait pas moyen d'é-
chapper, et l'esclavage en Barbarie était Tunique sort qui nous attendit. J'encourageai chacun à vendre cher sa vie et déclarai que mieux valait sauter avec le navire que de tomber entre les mains des Africains. Mes paroles avaient produit peu d'effet ; mais tout à coup mon sergent s'élance sur un canon, et de là adresse à mes hommes une allocution si entraînante et si pleine de feu que, transportés d'enthousiasme, ils se mettent à pleurer et preunent Dieu à témoin qu'ils veulent mourir avec moi et avec leur sergent pour l'honneur de la Hollande. Ce n'était pas une rodomontade, messieurs; ils ont tenu parole. A l'instant même, nous débarrassons le tillac de tout ce qui pouvait entraver les manœuvres, et nous mettons les batteries en état ; le pavillon est hissé, et la trompette appelle l'équipage au combat. Lorsque les deux vaisseaux, dont le pont était couvert d'ennemis, furent à portée, le chef des pirates nous lâcha une bordée qui coupa en deux notre vergue de perroquet. Nous étions presque bord à bord ; nous trouvâmes que notre tour était venu, et nous lâchâmes à l'ennemi, en pleine carcasse, une bordée qui, sans aucun doute, ne fit pas une mince trouée dans ses rangs, car, étant plus légèrement lesté que nous, il offrait plus de prise à nos coups
Mais les Turcs ne demeurèrent pas en reste avec nous ; canons et mousquets nous lancèrent bientôt une grêle de fer, et déjà nous avions cinq ou six morts et un plus grand nombre de blessés. Cela allait mal. Mon sergent faisait merveille : on eût dit qu'il se trouvait à la kermesse; il riait et poussait des cris de joie tout en tirant
sur l'ennemi, et sa parole ardente et vive donnait du cœur a mes hommes. Nous nous attendions à ce que les Turs monteraient à l'abordage et nous le désirions ; mais l'ennemi avait une voie d'eau dans ses œuvres vives, et avait tant à faire pour y remédier qu'il dut s'éloigner un peu. Pendant ce temps, nous nous encourageâmes de nouveau mutuellement à combattre jusqu'au dernier. Je fis boire à mes hommes du vin mêlé de poudre, suivant l'usage. On nous laissa peu de répit : le jeu allait sérieusement recommencer. Les deux navires revinrent en même temps sur nous et nous lancèrent une si terrible bordée de mitraille et de boulets qu'un grand nombre de mes hommes furent abattus.
Le commandant turc était sur l'arrière de son bâtiment, le turban sur la tête; mon sergent Pietersen, qui est un tireur extrêmement adroit, me dit tout à coup : Capitaine, il faut que ce païen avec ce turban déguerpisse. Faites attention ; il est mort 1 Et, en effet, le sergent ajuste, lâche son coup, et le commandant dégringole. Au même moment mon sergent est frappé lui-même d'une balle au côté et tombe en arrière sur le pont, en poussant un cri de douleur. Cela me fit une véritable peine de voir tomber un si brave soldat, et je donnai ordre sur-lechamp qu'on le transportât dans ma cabine et qu'on pansât sa blessure; mais, bien qu'il perdît beaucoup de sang, le sergent ne voulut pas quitter le pont. On dut le panser là, et tant que dura le combat il ne cessa d'encourager l'équipage à tenir ferme.
Les choses allèrent bientôt au plu s mal ; nous étions
enveloppés d'un nuage de fumée et de feu ; le rugissement des canons, les détonations des mousquets, les craquements du navire dont les flancs se brisaient, les cris de victoire des Turcs, les gémissements de nos blessés, tout cela faisait une scène affreuse, une scène comme je n'en ai jamais vu, bien que j'aie déjà assisté à bon nombre d'affaires du même genre. Enfin, à la tombée de la nuit, une voix venant du vaisseau amiral turc nous cria en bon hollandais de nous rendre; mais moi, la mèche allumée en main, je lui jurai que le coq rouge chanterait si l'on osait nous aborder, et lui fis comprendre que nous ferions sauter le vaisseau avec tout le reste, ennemis et nous. On continua k échanger des bordées et des coups de mousquets jusqu'à ce que la nuit fût venue ; on nous cria alors qu'on ne nous lâcherait pas ainsi et que l'attaque recommencerait le lendemain. Pendant la nuit il s'éleva une forte brise ; nous fîmes tous nos efforts pour en profiter, et nous réussîmes à prendre une autre direction. Le lendemain, il n'y avait plus de vaisseaux turcs en vue, et nous remerciâmes Dieu de nous avoir si miraculeusement sauvés des mains de ces pirates. Yoilà toute l'histoire, messieurs ; le reste se devine.
— Et votre brave sergent? demanda le gouverneur.
— Il est avec moi à Jacalra, répondit Van Ray. Il a pour vous, monsieur le gouverneur, une lettre des direceurs de la chambre d'Amsterdam, et il vous demandera audience demain pour vous la remettre.
— Ainsi sa blessure n'était pas mortelle?
— Non; la balle l'avait atteint au côté, mais le plomb
s'était amorti sur une côte. Après avoir passé quelques semaines sur le grabat, le sergent est rétabli et plus brave que jamais. C'est un gaillard qui ira loin, je vous jure.
— Eh I que vois-je? s'écria le facteur qui, en ce moment, regardait par la fenêtre. Je ne me trompe pas !
— Que voyez-vous donc de si surprenant? demandèrent les autres en s'approchant de la fenêtre.
— Regardez là-bas, à l'extrémité de la place, à la porte de la factorerie, six Orang-kays' javanais. Le dommagon de Jacatra est avec eux. Ils attendent à la porte qu'on les introduise. Nous songions à envoyer une ambassade au pangerang, mais il nous prévient et nous envoie lui-même ses députés. Maintenant du moins nous allons savoir avec certitude à quoi nous en tenir. »
Le gouverneur regarda par la fenêtre dans la direction indiquée, et, se tournant vers les assistants, il dit :
« Capitaine Van den Broeck, et vous, monsieur le facteur, je vous prie d'aller sur-le-champ au devant des Oraug-kays javanais, et de les amener en ma présence s'ils en expriment le désir. Vous, messieurs, veuillez demeurer, afln d'entendre ce que ces émissaires ont à nous dire. »
Van den Brceck et le facteur gagnèrent l'escalier pour
* Orang-kay slgniûe en malais homme respectable, et Ton désignait par ce mot les personnes considérables et les vieillards. Te mungung ou dommagon, comme l'écrit Nieuhof, équivaut à gouverneur.
aller remplir leur mission, et atteignirent bientôt l'en* droit où se trouvaient les Javanais.
Van den Broeck, qui connaissait le malais, leur demanda ce qu'ils désiraient, et, sur la déclaration qu'ils apportaient au chef des Orang-Wollanda, — c'est ainsi qu'ils nommaient les Hollandais, — un message du sultan de Jacatra, il pria les ambassadeurs de le suivre. Il s'efforça, chemin faisant, d'engager la conversation avec eux, dans l'espoir qu'il obtiendrait peut-être quelque renseignement important; mais il reconnut bientôt que les envoyés n'étaient nullement disposés à parler.
Les Javanais traversèrent la place d'un pas lent et fier, et en promenant autour d'eux un regard scrutateur. Ils étaient assez bien faits ef passablement robustes ; leur teint était d'un brun jaunâtre, leur visage aplati; ils avaient des dents noires comme le jais, de fortes mâchoires, de gros sourcils, et des yeux à peu près conformés comme ceux des Chinois. Leur costume consistait en un vêtement nommé jarit, de soie chez les uns, de fine étoffe de coton à ramages chez les autres, et qui descendait jusqu'à leurs genoux. Sur une de leurs épaules passait une longue écharpe de drap qui faisait deux ou trois fois le tour du corps et venait retomber en plis élégants sur le côté. Néanmoins la partie supérieure de leur corps était dépourvue de vêtements, et ils marchaient pieds nus. Us portaient pour coiffure un simple bonnet de soie. A leur hanche gauche étincelait le manche du cric ou poignard national, que les Javanais ne déposent jamais.
Entre le dommagon ou gouverneur de Jacatra et ses
compagnons, il n'y avait que cette différence, que le premier avait plus d'or sur ses vêtements, et que le manche de son cric était orné de plus de pierreries.
L'un des Javanais portait une petite cassette ou écrin en bois de santal rouge, richement incrusté de nacre et d'or.
Quand les envoyés furent introduits par le capitaine Van den Broeck dans la salle du conseil, les Hollandais avaient repris leur première place et se tenaient debout auprès de la table. Les Javanais se rangèrent près des fenêtres, derrière leur dommagon. Sauf quelques paroles de salutation presque incompréhensibles, personne ne parla, et un silence solennel régna pendant quelques instants dans la salle, jusqu'à ce que le gouverneur demandât en bon malais aux envoyés quelle était la cause qui lui valait l'honneur de les recevoir dans la factorerie hollandaise.
Le dommagon prit la cassette des mains de son compagnon et l'ouvrit. Il en retira une feuille de lontar ou arbre des chasseurs, sur laquelle il semblait que des caractères fussent tracés. Puis il répondit au gouverneur en langue malaise :
* Mon maître et sultan, Wydurk-Rama, pangerang de Jacatra, envoie par moi, son dommagon, cet ola aux Hollandais qui habitent sur son territoire. »
Et, l'œil fixé sur Vola, il en donna lecture en ces termes :
t Puisque les Orang-Wollanda ont abusé de ma bonté pour eux et ont osé, sans permission, fortifier leur facto-
rerie, il m'a semblé bon de leur retirer ma faveur et de leur défendre de séjourner plus longtemps sur le territoire de Jacatra. Ma volonté est qu'ils abandonnent immédiatement la factorerie; s'ils le font sur-le-champ, je serai assez généreux pour leur permettre d'emmener avec eux tout ce qui leur appartient, gens et biens ; s'ils ne le font pas, je les ferai mettre à mort tous, et je confisquerai ce qu'ils possèdent. Je demande une réponse po sitive par mon dommagon qui vous apportera cette lettre. Ne délibérez pas longtemps, et ne vous perdez pas par une folle audace; non loin de votre factorerie, cinq mille hommes intrépides attendent un signal de mon doigt pour réduire vos murs en poussière. Ne comptez pas sur vos mousquets; j'en suis aussi bien pourvu que vous.
« Wydurk-Rama. »
Les membres du conseil s'interrogèrent mutuellement du regard ; tous comprenaient assez le malais pour avoir saisi le sens de la pièce que le dommagon venait de lire. Pierre Van Ray paraissait tout joyeux et se frottait les mains; Pierre Dircksz s'assit en lançant aux Javanais un regard de dédain ; le facteur hochait la tête d'un air triste et inquiet. Seuls, le gouverneur et Van den Broeck conservaient un calme parfait.
« Au nom de Dieu, tâchez de gagner du temps, monsieur le gouverneur, dit le facteur en hollandais. Nous ne sommes pas préparés à repousser une pareille attaque ; car.... »
Un sévère coup d'oeil du gouverneur et une moue
desapprobatrice (tes capitaines fit expirer la parole sur ses lèvres.
Le gouverneur dit alors d'une voix très-calme aux ambassadeurs :
t Seigneur domraagon, vous m'apportez de la part du pangerang de Jacatra une nouvelle qui m'étonne grandement; bien certainement les Anglais et les Portugais ont trompé votre généreux sultan. N'ai-je pas moi-même, en votre présence, seigneur dommagon, expliqué au pangerang ce que nous avions l'intention de faire pour fortifier notre factorerie? Ne lui ai-je pas déclaré que nous prenions ces mesures uniquement pour nous garantir contre une agression de nos ennemis? Et le pangerang na-t-il pas dit qu'il ne voyait aucun motif de nous empêcher de construire la forteresse projetée? *
Le dommagon garda le silence et laissa le gouverneur attendre en vain une réponse. Celui-ci poursuivit :
« Quant aux motifs de mécontentement que le pangerang croit avoir envers les Hollandais, nous sommes tout disposés à nous entendre à l'amiable avec lui sur ce sujet, et à lui accorder tout ce qui sera compatible avec l'honneur de la Hollande. »
Le dommagon répondit d'un ton de froide obstination :
« Mon sultan veut avoir la factorerie. Il ne recevra pas d'envoyés. Il sait que les Hollandais ont toujours recours à beaucoup de paroles pour atteindre leur but, légitime ou non. Il ne veut plus se prêter à cette ruse, et m'a donné l'ordre très-rigoureux de rapporter une réponse courte et nette à son ola. Etes- vous prêts à trans-
porter demain matm tout ce que vous possédez à bord des navires, et à quitter Jacatra pour toujours avant le retour de la nuit? >
Le gouverneur baissa les yeux et demeura pendant quelques instants plongé dans une profonde préoccupation. Puis il releva la tête et dit à l'ambassadeur, toujours avec le même calme :
c Seigneur dommagon, voici notre réponse : Les Hollandais aiment à vivre en paix avec les habitants de ce pays, et ils regrettent de voir leurs relations amicales avec le pangerang de Jacatra troublées par les intrigues de leurs ennemis. Cependant, puisque vous leur déclarez injustement la guerre, ils accepteront cette guerre et vous montreront bientôt que vous vous êtes mépris sur leur compte. Dites de ma part au pangerang que les Hollandais défendront le sol qu'il leur a vendu pour y construire cette factorerie aussi longtemps que l'un d'entre eux aura la force de tenir une lance, et dites-lui aussi que nous le rendons responsable de tout le dommage qui pourra être causé. C'est à lui seul, et non à nous, qu'il faudra imputer tous les malheurs qui peuvent sortir de la guerre qu'il provoque. Allez! quittez cette factorerie; et, puisque votre sultan ne veut pas entendre parler de négociation, que désormais le canon soit le seul messager entre nousl
— Soit ! Que le feu et l'épée décident entre les Orang- Jawa et les Orang-Wollanda ! » murmura le dommagon.
Les Javanais se dirigèrent en silence vers la porte et quitlèrent la salle à pas lents. Sur Tordre du gouverneur, ils furent accompagnés par l'un des deux facteurs.
Quand ils eurent disparu, le gouverneur dit d'une voix brève et forte aux membres du conseil de guerre :
« La guerre est déclarée ! Vous êtes tous des soldat» éprouvés ; il est inutile de stimuler votre zèle et votre courage. Vous vous souviendrez que vous êtes fils de la Néerlande. D'ailleurs, si quelque motif peut exciter votre ardeur et grandir l'énergie de vos efforts, c'est sans doute la pensée que de la conservation de cette place dépend l'a* venir de notre patrie dans l'Inde. Si nous perdions notre station de Jacatra , il en serait bientôt de même d'Àmboine, et peut-être le nom de la Hollande ne tarderait-ii pas à être entièrement oublié dans cette partie du monda Si, au contraire , nous conservons cette forteresse , elle deviendra le centre de notre domination dans l'Inde ; elle sera pour notre pays bien-aimé une source de puissance, de richesse et de gloire. Allez trouver vos hommes; faites cesser tout travail pendant quelques instants ; voyez si les armes et les mèches sont en bon état. Je vais donner sur-le-champ l'ordre de renvoyer de la factorerie tous les ouvriers étrangers. Tout à l'heure, lorsque vos compagnies seront réunies , nous prendrons des mesures pour placer l'artillerie sur les bastions et nous garantir contre toute attaque nocturne. »
Les capitaines quittèrent la salle. Le cœur de Van Ray bondissait de joie. Dircksz se leva lentement de son siège et sortit le dernier en murmurant :
« Eh 1 eh ! les hommes jaunes sont las de vivre. Bah ! pourquoi courir? pourquoi nous hâter? Nous avons tout le temps d'arriver. *
Lorsque le capitaine Van den Broeck descendit à son tour, sa physionomie s'assombrit tout à coup, et, les yeux baissés, il se dirigea vers sa demeure.
« Ma pauvre Adélaïde! murmurait-il tout pensif, la crainte n'aggravera-t-elle pas son mal ? Saura-t-elle supporter cette nouvelle épreuve? »
En relevant la tête, il vit le sergent Walter qui traversait la place. Van den Broeck lui dit en passant à côté de lui :
t II n'y a plus moyen de partir, monsieur Pietersen ; la guerre est déclarée. Dès demain le canon tonnera dans la plaine. *
Walter leva les yeux au ciel et parut remercier Dieu avec effusion de cette heureuse annonce.
Van den Broeck entra chez lui pour y prendre un petit mousquet, et dit à sa femme et à sa fille :
< Je vous apporte de mauvaises nouvelles. Nous allons avoir la guerre ; les Javanais viennent nous assiéger. >
Madame Van den Broeck pâlit ; Adélaïde, au contraire, répondit à la terrible nouvelle par un sourire , et s'écria joyeusement, à la grande surprise du capitaine :
« La guerre! Nous allons avoir la guerre?
— Allons I allons! ne t'inquiète pas, ne crains rien, femme, dit Van den Broeck à son épouse, cela ne durera peut-être pas longtemps... Je dois sortir pour réunir les hommes. Dans un instant je viens vous rejoindre. Sois forte et courageuse ; la femme d'un capitaine doit s'attendre à de pareilles choses. A bientôt ! à bientôt I »
A ces mots il sortit et courut sur la place rejoindre ges soldats.
Durant presque toute la cuit les Hollandais avaient travaillé à placer des canons sur les bastions et à exhausser les murs de leur forteresse avec de la terre rapportée, surtout du côté qui regardait la ville de Jacatra. Les officiers et le gouverneur lui-même n'avaient pas quitté les hommes un seul instant , et avaient excité le zèle et le courage de tous, car ils se tenaient pour certains qu'au point du jour on aurait à repousser une vive attaque des Javanais.
Cependant, deux heures avant que les premières lueurs de l'aurore se montrassent à l'horizon, on avait fait cesser tous les travaux, pour donner aux soldats un moment de repos. La plupart étaient réunis sur la place centrale ]e la factorerie , où ils étaient assis par terre , le mousquet dans une main, la mèche allumée dans l'autre.
Sur les remparts on avait placé un grand nombre de sentinelles qui se promenaient en long et en large et s'efforçaient de percer du regard les ténèbres pour deviner ce qui pouvait se passer au loin. En effet, on entendait une rumeur sourde et confuse , une sorte de bruissement indéfinissable et cependant assez fort, comme si, à une distance de la factorerie impossible à préciser, des milliers d'hommes eussent veillé en se livrant à un dur et pénible labeur.
Si au haut des remparts et sur toute la place intérieure on voyait le feu des mèches ondoyer dans la nuit comme des feux follets, on pouvait découvrir, au sommet de l'un des bastions, un bien plus grand nombre de ces points lumineux réunis en cercle resserré.
En cet endroit se trouvait campée une grande partie de la compagnie du capitaine Jean Van Ray, afin qu'en cas d'attaque imprévue l'alarme fut donnée sur-le-champ. Le sergent Walter Pietersen était assis sur l'affût d'un canon, au milieu d'une trentaine de soldats qui l'écoutaient en silence et avec une vive émotion. Le lieutenant, — un vieux soldat, — le coude appuyé sur le canon , semblait aussi prêter l'oreille avec plaisir aux histoires que Walter savait raconter avec tant d'animation et de patriotique enthousiasme. A côté du lieutenant se tenait le porte-drapeau, jeune et chevaleresque officier, dans l'âme duquel la parole entraînante du sergent éveillait une ardente soif de combattre et un vif désir de se signaler par des actions héroïques.
Pendant la traversée d'Amsterdam à Jacatra , cet enseigne avait montré une estime et une sympathie toutes particulières pour Walter, et, bien que la différence des grades parût devoir s'y opposer, il ne s'en était pas moins établi entre le sergent et l'enseigne une loyale et solide amitié. Ce dernier était le seul homme à qui Walter eût révélé en partie quel sentiment et quel espoir l'avaient poussé vers l'Inde. En ce moment aussi le jeune enseigne était le seul qui se permît quelques remarques ap< probatives et qui interrompît parfois le récit du sergent
pour lui donner plus de force et d'expression par un affectueux assentiment.
Que Waller, en un pareil moment et au milieu de la nuit, en fût venu à entamer un récit, c'est ce qu'expliquera une circonstance toute fortuite : cette nuit-là , le gouverneur avait donné aux sentinelles, pour mot de passe et de reconnaissance, Batavia; et quelques soldats, qui ne savaient pas ce que ce mot signifiait exactement, en avaient demandé l'explication à leur savant sergent.
Walter leur avait appris que, du temps des Romains, Batavia était le nom de la Hollande, et cela lui avait donné l'occasion de raconter comment Claudius Civilis, à la tête des Bataves, avait taillé eu pièces de nombreuses légions romaines et mis l'empire lui-même à deux doigts de sa ruine. De là il avait tiré la glorieuse conclusion qu'avant même l'époque où la lumière du christianisme était venue les éclairer les habitants de la vieille Batavia étaient justement renommés pour leur amour de la liberté et leur admirable bravoure. Il cita à l'appui de ses assertions le témoignage des écrivains romains eux-mêmes, et finit par conjurer ses hommes de se montrer dignes, dans la guerre qui allait s'engager, du noble et généreux sang qu'ils tenaient, comme Bataves ou Néerlandais, de leurs glorieux ancêtres.
Provoqué par les remarques et les questions de ses camarades , il avait ensuite parcouru d'un rapide coup d'œil toute l'histoire de la Hollande, afin de mettre en relief, dans le cours de tous les siècles , l'héroïque courage de ses habitants. S'attachant plus particulièrement
à la guerre contre l'Espagne, il raconta les péripéties de ce long et gigantesque duel, les cent combats qui fout de cette lutte une chaîne ininterrompue dont chaque anneau est un éclatant triomphe. 11 vanta la sagesse politique du prince Guillaume d'Orange, l'héroïque bravoure et l'habileté militaire du prince Maurice, et l'invincible persévérance du peuple hollandais, qui , pendant un demi-siècle, avait sacrifié ses richesses et son sang pour la cause de la liberté.
Puis, passant a une autre source de la puissance et de la gloire de la Pséerlande, il montra comment, de quelques barques de pécheurs ec de quelques petits navires côtiers, qui osèrent s'attaquer aux puissants galions espagnols eux-mêmes, était sortie une flotte imposante , et comment le pavillon hollandais flottait en ce moment sur toutes les mers du monde et était salué par les plus grandes nations avec respect, sinon avec crainte ou envie. Il raconta plusieurs combats de mer, et entre autres celui de l'amiral Wolfart fierman, qui, en 4601, avec cinq vaisseaux seulement, osa ouvrir le feu dans le port de Bantam contre vingt-deux galères et huit galions portugais, et en coula bas une grande partie. 11 dit comment l'amiral Steven Van der Hagen, en 1605, enleva l'île d'Àmboine aux Portugais, s'empara de la forteresse qu'ils y avaient fondée, et donna le nom de Victoria à cette place restée depuis lors l'entrepôt principal du commerce de la Néerlande dans l'Inde.
Déjà un faible crépuscule annonçait à l'horizon l'approche du matin; Walter en était venu a raconter la
BATAVIA. fil
grande bataille navale livrée en 4607 devant Gibraltar, où l'héroïque, mais infortuné amiral Heemskerk anéantit une formidable flotte espagnole et remporta la plus belle victoire qui ait illustré la marine néerlandaise. Le sergent peignait avec de vives couleurs, et d'une voix tremblante d'émotion, la chaleur du combat et l'intrépidité des marins de la Hollande.
c Les canons, disait-il, lançaient sans relâche des deux côtés la destruction et la mort; des milliers et des milliers de bouches à feu grondaient sans interruption ; le ciel était un abîme de fumée et de feu ; plusieurs navires étaient en flammes ; la mer semblait rouge de sang ; boulets, mitraille et balles s'abattaient sur les combattants comme une pluie meurtrière; on n'entendait plus rien que le grondement des canons, les gémissements des blessés, le craquement des mâts qui se brisaient... L'issue de la lutte est incertaine ; nul ne peut prévoir à qui Dieu donnera la victoire... En cet instant Heemskerk veut faire violence à la fortune, et, par un audacieux effort , décider le sanglant combat en faveur de la Hollande. Il voit l'amiral espagnol abrité derrière trois galions, et résout, à quelque prix que ce soit, de le joindre et de monter à l'abordage. Heemskerk encourage ses hommes à le seconder dans sa téméraire entreprise ; il promet cent réaux à celui qui abattra le pavillon amiral espagnol et donne ordre de marcher à travers les autres bâtiments ennemis sur le vaisseau amiral. Celui-ci s'aperçoit de l'intention des Hollandais; et, pour s'échapper, coupe le câble oui le retenait à l'ancre; mais Heems
kerk, qui fond sur lui comme l'aigle, l'a bientôt atteint et se cramponne à lui. Alors s'engage le plus terrible combat ; les Espagnols se défendent bravement ; le sang coule par torrents entre les deux navires ; amis et ennemis se confondent , luttent corps à corps et hurlent de rage en s'étreignant. Bientôt cependant les Hollandais ont atteint le pont du vaisseau espagnol et l'un d'eux a abattu le pavillon amiral de l'ennemi. Heemskerk , debout près du grand mât de son bâtiment et qui dirige avec sang-froid la bataille, bien que les balles et les boulets sifflent autour de sa tête, Heemskerk voit descendre le pavillon espagnol et salue par un cri de joie ce présage d'une glorieuse victoire ; mais, au même instant, un boulet vole et frappe notre brave amiral. Heemskerk tombe baigné dans son sang ; sa blessure est mortelle, car la jambe est arrachée du tronc... Un autre eût demandé du secours, fait panser sa blessure , réuni toute son énergie vitale sur Tunique espoir de salut qui lui reste encore peut-être. Hemskerk sent la mort qui le saisit ; il sait qu'un seul instant lui est encore donné. Avec un courage si calme et si froid que tous ceux qui l'entourent en sont stupéfaits, il adresse encore quelques paroles à ses hommes pour les exciter à tenir bon ; il nomme le capitaine Pierre Verboef commandant du navire, et, à ceux qui pleurent autour de lui , il dit en fermant les yeux pour l'éternité : « Ne pleurez pas sur moi , camarades ; mon sort est beau : j'ai donné ma vie à la Hollande... Je recommande mon âme à Dieu l » Alors sa tête s'affaissa sur sa poitrine ; le grand amiral néerlandais
était mort, et les balles et les boulets fendaient encore l'air par dessus son cadavre. Voilà , compagnons , comment meurt un vrai fils de la Néerlande... »
Walter fut interrompu ici par l'arrivée d'un caporal qui descendait des remparts et dit au lieutenant :
c Lieutenant , les sentinelles assurent qu'elles aperçoivent au loin une immense multitude de Javanais. Je remarque bien aussi , à la lueur du crépuscule , un certain mouvement qui ressemble à celui d'une foule d'hernies ; mais je ne puis voir distinctement ce que ce peut être. Le jour se lève, et dans quelques instants nous saurons ce que signifiaient les singulières rumeurs de celte nuit. Venez jeter un coup d'œil du haut des remparts, lieutenant. »
L'officier accompagna le caporal et fut suivi sur le retranchement par la plupart des hommes. Tous regardèrent dans la direction de la ville de Jacatra et firent tous leurs efforts pour tâcher de reconnaître ce qu'était le rideau gris et sombre qui semblait se mouvoir dans les brumes de la nuit et ondoyer à la surface du sol.
Mais bientôt les clartés du matin augmentèrent, et l'on commença à distinguer l'armée ennemie, campée au loin en divers détachements , entre la ville de Jacatra et la factorerie hollandaise.
Walter se frotta les mains avec joie et s'écria :
« Camarades, l'affaire sera sérieuse ! Nous tenons l'occasion de montrer qu'un pur sang néerlandais coule encore dans nos veines. Je voudrais que nous fussions
déjà aux prises avec les hommes jaunes; mon cœur brûle du désir de combattre !
— Walter, Walter, s'écria l'enseigne avec enthousiasme, nous allons nous battre comme des lions pour la gloire de la Hollande. Que la bataille s'engage , et je porte mon drapeau si loin au milieu des rangs de l'ennemi qu'il faudra bien que nous fassions tous des prodiges de valeur.
— Mais que font les Javanais à la gauche de leur armée? murmura le lieutenant. On dirait qu'un grand nombre d'entre eux sont attelés à un char et traînent un lourd fardeau. Je vois dans le demi-jour scintiller un objet qui ressemble à une pièce d'artillerie en métal.
— C'en est une, en effet, lieutenant., dit la sentinelle voisine. Mes yeux sont peut - être plus accoutumés au crépuscule que les vôtres ; je découvre là-bas, droit devant vous, dans la direction de Jacatra, un bastion, et là, à l'antre aile du camp ennemi, encore un.
— Oui , vraiment , répondit le lieutenant, je crois les apercevoir aussi. Àh ! voilà l'explication du bruit sourd que nous avons entendu toute la nuit. Les Javanais ont transporté de la terre et élevé des retranchements. Ils vont donc aussi nous saluer avec des boulets. Oui , oui, l'affaire est plus grave que nous ne l'avions cru.
— Voyez, voyez, un Hollandais sur le bastion javanais! dit la sentinelle. 11 porte un long surtout et un chapeau garni de plumes et de rubans.
— Qu'est-ce? un Hollandais sur les retranchements de l'ennemi ! dit le lieutenapt on riant. Non , non , c'est
îà l'Anglais, mon garçon, l'Anglais qui est en paix avec cotre pays, et qui donne ici des canons et de la poudre aux Javanais, et leur enseigne comment ils doivent nous combattre. Mais qu'il en tombe un .entre mes mains, et nous verrons!
— Faisons bonne contenance, camarades! cria l'enseigne. Voici le gouverneur qui monte sur le rempart avec les capitaines. »
Le gouverneur Koen , suivi des capitaines Van den Broeck, Dircksz et Van Ray, apparut un instant après et contempla pendant longtemps l'armée ennemie, dont les rangs innombrables se déployaient au loin. Il remarqua aussi les bastions et put déjà apercevoir le canon qu'on venait d'y placer.
Walter et ses compagnons avaient les yeux fixés sur le gouverneur, et, celui-ci s'entretenant en ce moment avec les capitaines , les soldats s'efforçaient de deviner ce qu'il disait, à ses gestes et au mouvement de ses lèvres.
Évidemment le gouverneur se concertait avec les capitaines sur ce qu'il y avait à faire dans la circonstance où l'on se trouvait. Fallait- il attendre l'ennemi à l'intérieur de la factorerie, ou ne valait-il pas mieux aller l'attaquer au dehors, enclouer ses canons et détruire ses retranchements.
« Hourra pour notre brave capitaine ! dit Walter d'une voix à demi contenue. Il dit que nous devons courir sus à l'ennemi. Ah ! puisse son avis l'emporter.
— Comment pouvez-vous savoir ce que dit notre ca-
pitaine? fit le lieutenant avec un sourire; il est au moins à cinquante pas de nous.
— Mais voyez comme il enfonce sa pique dans la terre, comme il tend son poing fermé à i'ennemi, répondit le sergent. Le feu de l'héroïsme étincelle à ses yeux. Ah ! le gouverneur fait un signe de tête affirmatif ; il semble donner raison à, notre capitaine... »
Uu coup de canon retentit dans la plaine, et le boulet passa en sifflant au-dessus de la tête du gouverneur. Celui-ci ne s'émut pas et poursuivit, pendant quelques instants encore, sa conférence avec les capitaines, jusqu'à ce qu'on parût avoir pris une résolution.
« Ah I voilà nos officiers qui descendent des remparts, s'écria Walter. Cela va commencer ! »
Et, serrant tour à, tour la main avec effusion à un grand nombre de soldats, il dit :
« Camarades , que le sentiment du devoir fasse battre vos cœurs et gonfle votre poitrine ; élevez votre âme à la hauteur de l'héroïsme de nos ancêtres. Notre sang va couler pour la gloire de la Hollande ! Je puis compter sur vous, n'est-ce pas ? Vous me suivrez , vous me seconderez pour faire des choses qui illustrent à jamais notre drapeau ? Vous vaincrez ou mourrez avec vos officiers, et avec moi, avec Walter, votre sergent et votre ami? >
Les soldats émus promirent, les larmes aux yeux, de suivre intrépidement leurs chefs ; ils jurèrent surtout de ne jamais abandonner leur sergent, dussent- ils périr tous avec lui au milieu des ennemis. On entendrait parler
ce jour-là de la compagnie du capitaine Van Ray, et les recrues nouvellement arrivées montreraient aux vieux soldats qu'elles avaient aussi le cœur bien placé.
Depuis longtemps déjà ils s'engageaient mutuellement à se conduire en braves, et aucun ordre ne leur était encore parvenu. De temps en temps un boulet volait pardessus leurs têtes, et, bien qu'ils s'amusassent à plaisanter sur la maladresse des Javanais, le dépit et l'ennui s'emparaient peu à peu de leur âme ; ils se croyaient déçus dans leur espoir d'un engagement immédiat.
Bientôt cependant ils virent une troupe nombreuse de matelots armés gravir les remparts. Une partie de ces hommes vint occuper le bastion, et leur chef dit au lieutenant qu'il était relevé, et avait à se rendre avec ses soldats sur la place de la factorerie. Au même moment, les tambours battirent le rappel.
Lorsque le lieutenant arriva sur la place avec ses hommes, les deux autres compagnies s'y trouvaient déjà rangées. Il plaça ses soldats à l'endroit ^ui leur était réservé à l'aile gauche. Les capitaines étaient réunis en avant de la ligne de bataille, et semblaient écouter attentivement ce que leur disait le gouverneur. Il leur donnait probablement des ordres, et leur exposait en détail comment il comprenait l'attaque projetée, et comment il voulait qu'elle fût exécutée.
Les forces prêtes à marcher qui se trouvaient réunies là pouvaient s'élever à un peu plus de trois cents hommes. EÛes étaient partagées en trois compagnies. Chaque compagnie comprenait environ cinquante mousquetaires et
MS 1TAVIA.
cinquante piquiers. Les premiers avaient pour arme ua mousquet, ou arquebuse, qu'ils tenaient de la main droite à côté de leur pied ; à la main gauche ils portaient la fourche sur laquelle, au moment de tirer, le mousquet devait s'appuyer. Entre leurs doigts brillaient les deux extrémités enflammées d'une mèche, car à celte époque on ne connaissait pas l'usage de la pierre a fusil. Chaque mousquetaire portait une bandoulière à laquelle étaient suspendues, sur la poitrine, par de petis cordons, une dizaine de mesures en cuir, remplies d'avance de poudre. A ce baudrier étaient encore suspendues, du côté droit, une sorte de poche de cuir pleine de balles, et, par derrière, une provision de mèches dévidées en deux pelotons. Les piquiers n'avaient d'autre arme offensive qu'une pique d'environ dix pieds de longueur, et garnie à la partie antérieure d'une pointe de fer. Ils portaient un casque de fer, une cuirasse, un hausse-col et de larges cuissards, de sorte qu'ils étaient pour ainsi dire entièrement couverts de fer. Néanmoins, comme les bras et les jambes n'étaient pas aussi pesamment garantis, cette armure n'entravait point la rapidité de leurs mouvements.
Les capitaines portaient une pique comme les piquiers; on reconnaissait les lieutenants à une sorte de lance nommée pertuisane, et qui offrait de chaque côté une poiute recourbée et tranchante; on distinguait les sergents à bur hallebarde à hampe en bois de frêne, de cinq pieds de long, munie à la fois d'un large fer dé lance pour percer et d'une hartic ^our frapper. Cette arme,
entre les mains d'un soldat brave et bien exerce, pouvait devenir redoutable quand, dans une rencontre avec l'ennemi, le combat s'engageait d'homme à homme et corps à corps.
En avant de chaque compagnie il y avait un officier tenant un drapeau, et qu'à cause de sa charge on nommait enseigne ou porte -drapeau1.
Après avoir, pendant quelque temps encore, reçu les ordres et les instructions du gouverneur, les capitaines rejoignirent leurs compagnies.
Pierre Van Ray appela à lui, en dehors de la ligne de bataille, le lieutenant, l'enseigne, les deux sergents et les trois caporaux, et leur dit : t Nous allons marcher à l'ennemi. Il serait superflu de vous engager à vous conduire en braves : nous avons fait connaissance ensemble sur mer. Voici la mission dont nous sommes chargés par le gouverneur. Les trois compagnies attaqueront les Javanais, chacune isolément. Ce que les deux autres ont à faire ne nous regarde pas. Quant à nous, nous devons emporter le bastion élevé à la droite de la factorerie, en enclouer les pièces, et, si c'est possible, détruire les travaux de l'ennemi sur ce point. Songez aussi qu'une trop grande ardeur au combat peut nous être fatale; nos adversaires se comptent par milliers; nous ne sommes que trois cents. Si nous nous engagions imprudemment dans
* Tous ces détails sur l'armement et l'organisation des compagnies, a cette époque, sont d'une rigoureuse exactitude; ou peut consulter,
ce sujet, l'ouvrage intitulé : Exposé des Exercices et Manœuvres de guerre, etc., par Jean Boxcl. La Haye, 1673.
leurs rangs, nous serions infailliblement écrasés, quand même chacun de nous tuerait vingt ennemis. Il m'en coûte de devoir vous parler ainsi ; moi aussi j'aimerais mieux pouvoir me jeter résolument avec vous sur ces Indiens à demi nus ; mais le gouverneur ne le veut pas, et il a raison. Dites donc à vos hommes qu'ils aient à prendre garde au moindre ordre de leurs chefs, et surtout qu'ils doivent battre en retraite et se retirer lentement du combat, aussitôt qu'ils entendront retentir sur les murs de la factorerie un seul coup de canon. Ce sera là le signal de la retraite générale; quiconque n'y obéira pas sera exclu de la compagnie et renvoyé en Hollande, par le premier vaisseau, comme coupable d'insubordination. Tels sont les ordres exprès de notre gouverneur. Luimême se tiendra sur les remparts, et verra quelle est la compagnie qui se comporte le mieux. Allez, et que chacun fasse son devoir 1 »
En ce moment un soldat s'approcha du capitaine et lui remit un marteau et quelques longs clous. Walter fut rappelé, et le capitaine lui dit en lui mettant en maia le marteau et les clous :
e Sergent, je me fie à vous pour l'accomplissement de la part la plus importante de la tâche que nous avons à remplir. Vous vous tiendrez avec les piquiers, et, quand je vous en donnerai l'ordre, vous monterez à l'assaut du bastion et vous vous hâterez d'aller enclouer les pièces de l'ennemi ; arrangez-vous de façon à ne pas manquer l'affaire. Et maintenant, courez rejoindre vos hommes ; le tambour bat : nous partons...»
La compagnie du capitaine Van den Broeck s'ébranla la première; celle de Dircksz la suivit, et, enfin, celle de Pierre Van Ray se mit en marche à son tour. La petite armée traversa lentement la place au son du tambour.
Walter devait passer avec sa compagnie devant la maison qu'habitait Adélaïde ; son cœur battait fortement dans sa poitrine à l'approche de cette demeure. N'allait-il pas à un combat qui pouvait être terrible et meurtrier? Et si la mort le frappait? Il ne la reverrait plus jamais sur la terre l Cette pensée le fit frémir, et ce fut avec une profonde émotion qu'en passant il porta les yeux sur la maison de Van den Broeck.
Il vit la fenêtre ouverte, et Adélaïde assise à la fenêtre. Elle lui envoya un sourire d'une inexprimable douceur,, un sourire dans lequel la pitié, l'espoir et l'amour rayonnaient confondus; puis, joignant les mains et levant les yeux au ciel, elle parut vouloir faire comprendre à Walter que, durant la bataille, elle prierait Dieu pour lui.
L'émotion du jeune homme s'accrut encore ; il baissa les yeux et passa outre, tout rêveur ; mais bientôt il redressa la tête. Un sourire illuminait son visage et Théroïsme étincelait dans ses regards. Adélaïde l'accompapagnait de sa pensée, et, pendant qu'il allait risquer sa vie pour se rendre digne d'elle, elle adresserait au ciel des prières où elle mêlerait son nom avec le nom de son pèrel Elle prierait pour lui! Cette idée le remplit d'un ardent désir de combattre, et sa poitrine se gonfla d'impatience,
Quand les compagnies furent sorties de la factorerie, elles s'écartèrent a une grande distarxe les unes des autres ; Dircksz devait assaillir le bastion de gauche, Van den Broeck attaquer le centre des Javanais, et Van Ray tenter d'emporter le bastion de droite.
L'ordre de marcher fut donné, et les compagnies s avancèrent lentement dans la plaine.
Lorsqu'on fut a portée, les mousquetaires commencèrent a tirer, et chaque fois qu'un rang avait déchargé ses armes, le rang suivant faisait quelques pas en avant pour faire feu à son tour. Ou s'approchait ainsi de l'ennemi, lentement, mais sans s'arrêter.
La plupart des balles atteignaient leur but, parce que les armes qui les lançaient reposaient sur des fourches, et que ce ferme point d'appui donnait une grande justesee au tir. D'ailleurs, les Javanais étaient en rangs pressés, et, bien qu'ils fussent encore à une grande distance, les balles n'en perçaient pas moins facilement leurs corps presque nus
Quand l'ennemi s'aperçut que les Hollandais en voulaient à son bastion, un corps considérable d'archers se porta en avant, et se mit à envoyer une nuée do flèches aux assaillants. Ceux-ci, pensant que les flèches pouvaient être empoisonnées, parurent hésiter à s'exposer longtemps à ce terrible danger, et supplièrent le capitaine de leur donner l'ordre de marcher rapidement sur l'ennemi.
Van Ray fit avancer les piquiers et les partagea en deux détachements; il mit l'un sous le commandement
du lieutenant, et l'autre sous les ordres du sergent Walter. Puis il leur indiqua d'une voix brève et rapide comment ils devaient monter à l'assaut du bastion de deux côtés à la fois. Quant à lui, il se réservait pendant ce temps de s'avancer avec les mousquetaires et de donner de l'occupation à l'ennemi.
Au commandement : En avant! les deux tambours battirent la charge, et les mousquetaires, se partageant en deux corps, se précipitèrent avec un intrépide élan sur les archers javanais.
La pique était, entre les mains des Hollandais, une arme éminemment redoutable, car elle avait une telle longueur que les Indiens se trouvaient frappés sans pouvoir faire usage de leurs épées ni de leurs crics. Quelques instants s'étaient à peine écoulés que déjà une foule d'entre eux se débattaient dans leur sang.
Walter .faisait merveille avec sa hallebarde; il frappait, hachait, perçait dans toutes les directions; son arme étincelait comme l'éclair entre ses mains, et, s'il ne se fût rappelé la recommandation du capitaine, il eût sans aucun doute pénétré seul à travers les rangs des Javanais jusqu'au pied du bastion.
Quelque terrible que fût le carnage fait parmi les Javanais par Walter et ses piquiers, il survenait sans cesse de nouveaux ennemis qui remplaçaient ceux qui avaient succombé. Sur toute la ligne de bataille des Javanaû retentissaient de tels cris et de tels hurlements, que tout se perdait en un seul et formidable retentissement qui étouffait jusqu'au grondement des canons.
Enfin les piquiers, non sans avoir perdu de leur côté un certain nombre d'hommes, se trouvèrent avoir abattu tant d'ennemis, que les corps amoncelés de ceux-ci formaient comme une digue et offraient aux Hollandais un boulevard contre l'ennemi. Il se produisit alors une sorte d'hésitation chez les Javanais, et ils parurent sur le point de reculer devant l'irrésistible élan des piquiers.
c A moi, camarades ! s'écria tout à coup Walter. Encore un effort I En avant 1 en avant! A nous le bastion ! »
Excités par sa voix, encouragés par son exemple, les piquiers renversèrent tout ce qui s'opposait à leur course, et, à la suite de leur brave sergent, arrivèrent jusqu'au sommet des retranchements ennemis. Frappés de stupéfaction par cette audacieuse agression, et cruellement refoulés par les piques hollandaises, les Javanais lâchèrent pied et descendirent en désordre de l'autre côté du bastion. Walter encloua en un instant les quatre pièces qui s'y trouvaient placées ; puis il mit son chapeau au bout de sa hallebarde, et l'agita en l'air en envoyant dans la plaine un cri de triomphe :
t Hourra! hourra! »
Mais tout à coup il aperçut au pied du bastion le lieutenant avec son détachement, et le capitaine lui-même avec les mousquetaires, cernés par un millier de Javanais, et luttant en désespérés contre cette force écrasante. Un cri de rage sortit de sa poitrine lorsqu'il vit l'enseigne, son ami, mordre la poussière, et un chef javanais s'emparer sous ses yeux du drapeau de la compagnie.
c Vite, camarades, au secours là-bas! s'écria-t-il. L'ennemi a pris notre drapeau ! »
Quand les mousquetaires, attaqués à l'improvistecomme ils l'étaient en cet endroit, ne pouvaient plus se servir de leurs arquebuses, ils n'avaient que peu de moyens de défense. Bien qu'ils se battissent avec la crosse de leurs mousquets, et brisassent le crâne à bon nombre d'ennemis, beaucoup d'entre eux furent blesses, et quelquesuns trouvèrent la mort dans cette lutte inégale. Sans doute tous auraient succombé si Walter, à la tête de ses piquiers victorieux, ne s'était élancé à leur secours du haut du bastion.
Le sergent tomba à l'improviste, avec ses hommes, par derrière, sur les Javanais, et coucha par terre un grand nombre d'entre eux avant qu'ils eussent eu le temps de se retourner pour lui faire tête. Transporté de fureur, il perça les rangs ennemis, et atteignit jusqu'à son capitaine. Cette diversion dégagea en même temps le lieutenant, qui putrejoindre les autres hommes de la compagnie. Fortifiés par leur réunion, ceux-ci se remirent avec une nouvelle rage à frapper d'estoc et de taille sur les Javanais jusqu'à ce qu'un cercle vide d'ennemis se fut formé autour d'eux.
Walter vit alors à quelques pas le drapeau hollandais flotter au-dessus des rangs de l'ennemi.
f Capitaine, s'écria-t-il, puis-je tenter un coup d'audace? Notre drapeau est pris. Permettez-moi de le reconquérir, je vous en supplie. »
Un geste d'assentiment du capitaine lui suffit.
« Suivez-moi, piquiers, suivez-moi î s'écria-t-il. Notre drapeau ou la mort I »
Et se précipitant au milieu des Javanais avec ses fidèles compagnons, comme la pesante carcasse d'un vaisseau de guerre qui, fouetté par l'ouragan, fend les flots soulevés de la mer, il refoula tout ce qui arrêtait son élan. De sa hache, il fendit la tête du chef javanais qui voulait s'enfuir avec le drapeau, et rapporta triomphalement à son capitaine ce glorieux trophée.
En ce moment même, un formidable coup de canon retentit sur la plaine. Le signal partait de la factorerie. C'était donc l'annonce de la retraite. Sans cesser de combattre, et suivis de près par les Javanais, les Hollandais reculèrent lentement jusqu'à la portée de l'artillerie de la forteresse. Quand celle-ci eut lancé au milieu des Javanais quelques décharges a mitraille qui causèrent dans leurs rangs un horrible ravage, l'ennemi renonça à la poursuite, et rétrograda pour aller reprendre sa première position au haut des bastions.
A la porte de la factorerie se trouvait Congo, qui avait grimpé sur un monticule de terre, et regardait revenir les soldats comme s'il eût cherché à reconnaître quelqu'un parmi eux. Walter aperçut de loin l'esclave ncir et lui fit un signe de la main. Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Congo ; il fit au haut du monticule des gambades folles, en levant les mains au ciel et en poussant des exclamations d'allégresse, et tout aussitôt il prit sa course vers la porte et disparut comme une flèche à l'intérieur de la factorerie
Il était évident pour Walterque le nègre avait été envoyé là par Adélaïde, pour qu'il lui rapportât la nouvelle de son salut à lui. Bien que tout harassé par la chaleur du combat, et tout tremblant encore de la surexcitation nerveuse qu'une telle lutte lui avait causée, le sergent oublia tout ce qui venait de se passer, et, la tête penchée, se mit à songer à celle dont la douce sympathie l'avait suivi dans les dangers et les horreurs de la bataille.
Lorsque le capitaine Van Ray arriva avec ses braves soldats sur la place intérieure de la factorerie, les compagnies de Van den Broeck et de Dircksz étaient déjà rangées en bataille pour être passées en revue par le gouverneur. Pendant le combat, on avait, autant que cela était possible, emporté les blessés du champ de bataille. 3s étaient en assez grand nombre, et étaient étendus sur des nattes à l'ombre des cocotiers, où les chirurgiens étaient occupés à panser ieurs blessures.
Van den Broeck n'avait pas fait un moindre ravage que Van Ray dan? le centre de l'armée javanaise; quant à Dircksz, il n'avait pas réussi à s'emparer du bastion de gauche; mais ses hommes avaient abattu à leurs pieds des. centaines d'ennemis, et l'on s'apercevait facilement du carnage qu'ils avaient dû faire, k leurs habits plus souillés de sang que ceux de leurs camarades. Pierre Dircksz avait reçu une blessure à la tête; bien qu'elle ne fût pas encore pansée, l'impassible capitaine se promenait devant ses hommes, et disait au lieutenant, qui l'engageait à aller trouver le chirurgien : « Bah! bahl ce n'est rien : un lambeau de chair avec quelques cheveux qui me pend
sur le front; le chirurgien aura bientôt remis cela en place. >
Les capitaines furent appelés sur le front de bataille par le gouverneur. Celui-ci les pria de lui rendre compte de leurs pertes. Il résultait de leur rapport que dans ce premier engagement on n'avait pas laissé moins de cinquante morts sur le champ de bataille, ce qui devait être regardé comme une perte considérable pour un corps qui ne comptait que trois cents hommes. Aussi une expression de tristesse et d'inquiétude se peignit-elle sur les traits du gouverneur, et il secoua la tête d'un air méditatif, en disant :
c Messieurs, j'ai donné le signal de la retraite, parce que j'avais acquis la conviction que nos braves compagnies, malgré leur intrépide bravoure, couraient le danger d'être écrasées par un ennemi trop supérieur en nombre. Il faut que nous changions de plan. Nous pouvons sans doute nous vanter de ce qui vient de se passer comme d'une victoire; car nous avons mis hors de combat plus d'ennemis que nous n'avions d'hommes; mais deux ou trois victoires pareilles amèneraient infailliblement notre perte. L'ennemi peut constamment renouveler ses forces ; nous ne pouvons remplacer un seul soldat mis hors de combat. Demain nous aviserons à faire approcher assez de la côte un ou plusieurs vaisseaux pour que leurs bordées puissent atteindre le camp de l'ennemi et ses retranchements. En attendant, nous resterons dans nos murs et nous nous bornerons à défendre la forteresse. Maintenant rendez-moi compte de vos opérations respec-
tives, et nommez-moi ceux de vos hommes qui se sont particulièrement distingués par leur intrépidité. »
Van den Broeck et Dircksz donnèrent aussitôt au gouverneur les noms de quelques-uns de leurs hommes. Ceux-ci devaient recevoir, en récompense de leur belle conduite, un ou plusieurs mois de solde. Quatre ou cinq d'entre eux furent promus au grade de caporal ou de sergent, en remplacement de leurs compagnons morts.
Lorsque le tour du capitaine Van Ray fut arrivé et qu'il se mit à raconter les exploits de Walter, lorsqu'il dit commenta lui seul, avec une poignée d'hommes, il avait pris le bastion, comment il avait dégagé les mousquetaires cernés par les Javanais, et comment il avait été reprendre, au milieu des rangs ennemis, le drapeau enlevé, le gouverneur parut l'écouter avec un grand plaisir, et témoigna par des gestes expressifs son approbation et même son admiration. Il fit signe du doigt à une personne qui se trouvait à quelques pas derrière lui et lui donna un ordre à voix basse. Cette personne, qui était sans doute un commis ou un négociant, s'éloigna aussitôt et se dirigea vers les magasins.
Le gouverneur, se tournant de nouveau vers les capitaines, s'entretint avec eux de la situation présente, et leur indiqua les mesures qu'ils avaient à prendre pour faire soigner les blessés et donner un peu de repos aux hommes valides, tout en restant garantis contre toute surprise. Les matelots devaient veiller jusqu'au soir sur les remparts ; la moitié des mousquetaires ferait ensuite la garde de nuit. Jusqu'à ce moment, les mousquets se-
raient mis en faisceaux, la mèche allumée à côté, et on laisserait dormir pendant quelques heures,' les soldats fatigués
On vit en ce moment revenir dans le lointain la personne que le gouverneur avait envoyée aux magasins; elle avait une épée et une écharpe de soie sur le bras, et tenait à la main un chapeau de feutre gris, garni d'une plume qui flottait au vent.
« Capitaine Yan Ray, faites avancer votre sergent Walter Pietersen, » dit le gouverneur.
Van Ray fit quelques pas et appela par son nom le sergent désigné. Walter, conduit par son capitaine, parut devant le gouverneur. Celui-ci lui dit :
« Sergent, vous vous êtes comporté avec honneur et vous avez montré une intrépidité qu'il est de mon devoir de récompenser au nom de la patrie. Que le drapeau que vous avez été reprendre au milieu des rangs ennemis vous soit désormais confié. Walter Pietersen, je vous nomme porte-enseigne en remplacement de celui qui, aujourd'hui, a généreusement donné sa vie sur le champ de bataille pour la gloire de la Hollande. Déposez votre hallebarde, ceignez cette épée, attachez cette écharpe sur votre épaule, et soyez un digne et chevaleresque officier.
Les hommes de la compagnie de Walter, en voyant le gouverneur en personne lui mettre l'écharpe et lui poser sur la tête le chapeau à plumes, poussèrent de bruyantes acclamations, comme si cet honneur leur eût été fait à eux-mêmes, et saluèrent leur nouvel enseigne par un triple hourra.
Waltcr avait laissé tomber sa tète sur sa poitrine; il tremblait d'émotion en songeant au bonheur qui lui survenait ; il s'abandonnait avec ravissement à l'idée qu'il pourrait montrer à Adélaïde l'épée qu'il venait de conquérir, comme un gage de succès plus grands dans l'avenir.
En se dirigeant vers sa demeure le gouverneur dit à Waltcr :
« Venez avec moi, enseigne. Hier au soir vous m'avez remis une lettre qui m'était adressée par les directeurs de la Compagnie; il faut que je m'entretienne un instant avec vous du contenu de cet écrit. »
Le nouvel enseigne suivit le gouverneur. Quelque temps après il quittait l'habitation de celui-ci et songeait à rejoindre sa compagnie; mais le capitaine Van den Broeck, qui paraissait l'attendre sur la place, lui prit la main, et, la serrant avec eflusion, dit :
c Je vous félicite de tout cœur, monsieur l'enseigne ! Je n'avais pas entièrement confiance dans vos belles promesses, mais je dois avouer maintenant que vcus possédez assez d'énergie et de courage pour vous distinguer glorieusement. Vous ne savez pas combien Adélaïde est contente de votre promotion I Venez lui montrer votre épée et votre belle écharpe.
— Pardonnez-moi, capitaine, balbutia Waltcr avec émotion, je dois me bâter de regagner ma compagnie; le gouverneur m'a chargé d'un message pour mon capitaine.
— Je ne vous retiendrai pas longtemps; vous n'êtes encore qu'enseigne, monsieur Pietersen répondit Van
den Broeck avec un sourire où la plaisanterie se mêlait à la bienveillance. Et puis, d'après le rapport de mon collègue Pierre Van Ray, vous vous êtes si vaillamment conduit que je vous porte maintenant plus d'estime encore et de sympathie. Venez avec moi trouver Adélaïde. Saluez-la seulement, pour qu'elle vous voie au moins, et allez ensuite vous acquitter de votre mission. Venez , monsieur l'enseigne, votre visite sera bien accueillie. ^
Van den Broeck entra chez lui avec Walter, et dit en ouvrant la porte du salon où se trouvaient sa femme et sa fille :
< Mesdames , j'ai l'honneur de vous présenter notre ami, l'enseigne Walter Pietersen.
— Walter, Walter, vous êtes enseigne! « s'écria Adélaïde en tendant les deux bras, comme si elle voulait voler au cou du jeune homme; mais elle embrassa sa mère et s'écria :
t II est enseigne ! Oh ! combien Dieu est bon et miséricordieux l
— Voyons, Adélaïde, dit le capitaine en attirant sa fille par le bras, donne la main au nouvel enseigne et félicite-le bien vite, car il doit retourner à l'instant à son poste. »
Pâle d'émotion, la jeune fille mit sa main dans la main de Walter. Tous deux, tremblants, restèrent muets, mais ils échangèrent, dans un seul regard, tout un entretien plein de paroles d'espoir et de bonheur,
c Allez maintenant où le devoir vous appelle, enseigne, i\i le capitaine, et si vous voulez venir, après midi, causer
plus à votre aise, pendant une petite heure, avec nous, vous serez le bienvenu, car, je le vois bien, vous finirez par me forcer à remplir ma promesse.
— Merci, merci à vous tous! * balbutia Walter, et, tout hors de lui et les larmes aux yeux, il sortit de la salle et quitta la demeure du capitaine
Cinq jours s'étaient écoulés depuis la première sortie des Hollandais. Comme ils ne doutaient pas que l'ennemi ne vînt assaillir la factorerie, ils s'étaient tenus prêts, jour et nuit, à repousser une attaque.
L'imminence d'un assaut, quelque acharné qu'il pût être, ne les inquiétait pas beaucoup. L'une des faces les plus étendues de leur forteresse était protégée par la rivière Tjiliwoeng, qui baignait presque le rempart ; de ce côté l'on n'avait rien à craindre, et l'on pouvait employer toutes les forces disponibles pour défendre la partie qui regardait lavilledeJacatra. Déplus, les soldats, et principalement les matelots, avaient mis le temps à profit pour exhausser notablement le retranchement dans cette direction et pour y placer des pièces de gros calibre.
Les Javanais avaient dû perdre dans la bataille un nombre considérable de morts et de blessés. Peut-être la vue du carnage fait dans leurs rangs avait ébranlé leur
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courage; peut-être, ainsi qu'un transfuge chinois était venu l'annoncer au gouverneur, avaient-ils remis toute tentative ultérieure jusqu'à l'arrivée do nouvelles troupes auxiliaires et de pièces d'un plus fort calibre, que leur avaient promises les Anglais de Bantam. Quoi qu'il en fut, les Javanais étaient toujours campés au même endroit; les corps qu'ils tenaient continuellement sous les armes, en avant de leur camp, à une portée de canon de la factorerie, semblaient couvrir toute la plaine jusqu'à la ville de Jacatra. Vue du haut des retranchements hollandais, cette nuée d'hommes apparaissait comme une immense fourmilière en mouvement.
Les Javanais, ou plutôt les Anglais, avaient placé de nouvelles pièces de canon sur le bastion un instant pris d'assaut par Walter Pietersen. L'ennemi se bornait a lancer continuellement des boulets qui, vu l'imperfection du tir, passaient la plupart au-dessus de la factorerie. Jusque-là deux soldats seulement avaient été atteints. Les Hollandais ripostaient de leur côté par des coups de canon, et faisaient sans doute plus de mal à l'ennemi, car leur artillerie était d'un calibre supérieur et les pièces étaient mieux pointées.
Depuis cinq jours on n'entendait que le grondement continuel du canon et le sifflement des boulets. Dans les premières heures , ce bruit formidable avait jeté les hommes dans une certaine inquiétude, et rempli d anxiété les femmes et les domestiques; maison s'était bientôt habitué à ces détonations, et, au jour où nous sommes arrivés, on semblait n'y plus guère prendre garde, car
les femmes et les enfants des soldats et des matelots couraient sur la place et se promenaient derrière les remparts comme s'il n'y eût plus eu aucun danger.
Van den Broeck avait invité Walter Pietersen à dîner.
Le jeune enseigne, dont la physionomie exprimait en même temps le bonheur et une respectueuse déférence, était assis entre le capitaine et sa femme. Adélaïde se trouvait de l'autre côté de la Ubîe , à côté de Pierre Dircksz , le corpulent ami de son père, et qui avait encore la tête enveloppée d'un bandage.
Le dîner n'était pas encore servi ; les convives prenaient en attendant un verre de vin d'Espagne et s'entretenaient familièrement sur divers sujets. Le nègre Congo se tenait derrière eux, une serviette blanche sur 2e bras, et veillait à remplir les verres à mesure qu'ils se vidaient. Cependant, quand Walter prenait la parole, le nègre paraissait oublier son service pour écouter avec admiration ce que disait l'enseigne , et , plus d'une fois, la voix sévère de son maître dut l'arracher à sa distraction.
Adélaïde n'était, pour ainsi dire, plus reconnaissable ; ses joues étaient fraîches et rosées ; un calme, mais radieux sourire flottait sur ses lèvres , et , toute réservée et modeste qu'elle était, son regard étincelait de joie.
Depuis que par son intrépidité Walter s'était conquis l'admiration générale et qu'il avait si glorieusement gagné l'épée d'enseigne, Van den Broeck était devenu trèsaffable et très -affectueux envers lui ; il avait montré franchement qu'il ne désapprouvait pas l'inclination qui
existait entre les deux jeunes gens. Il est vrai qu'il maintenait les conditions auxquelles il avait subordonné sa promesse ; mais, dans l'état actuel des choses, convaincu que Walter pouvait en effet devenir capitaine, il le traitait déjà, jusqu'à un certain point, comme le fiancé de sa fille. Il avait même confié à son ami Dircksz le motif qui avait déterminé le jeune homme à venir dans les Indes. D'ailleurs l'enseigne , malgré la cordialité de l'accueil qu'on lui faisait, se montrait si discret et si réservé auprès d'Adélaïde que Van den Broeck lui-même se sentait de plus en plus porté à l'estimer et à l'aimer, en voyant la délicatesse et la retenue de sa conduite.
Le consentement évident de son père et de sa mère avait tout à fait délivré Adélaïde de la crainte que son affection pour Walter pût leur déplaire. Un sentiment de bonheur et de reconnaissance avait remplacé dans son cœur la timidité et la contrainte. Sa voix , quand elle prenait part à la conversation, était franche, dégagée, et avait un ton de vivacité qui lui donnait je ne sais quoi d'enchanteur.
Sa mère parlait peu et semblait flotter entre l'anxiété et la joie. Elle s'inquiétait bien du grondement continuel du canon qui faisait trembler sa demeure et venait lui rappeler à chaque instant que la situation était pleine de périls , mais elle cherchait alors consolation et force sur le visage d'Adélaïde , où son regard surprenait toujours l'expression de la joie intérieure et les signes précurseurs d'un prochain rétablissement. Elle avait vu son unique enfant, sa bien-aimée Adélaïde , s'incliner peu à
peu vers la tombe , et son cœur maternel déplorait déjà par avance le plus affreux des malheurs ; maintenant la force vitale reparaissait chez sa fille comme par miracle, et tout lui disait que Dieu , dans sa miséricorde , avait détourné la mort de sa maison. Bien que la guerre engagée l'effrayât, puisque tous ceux qu'elle aimait se trouvaient exposés à un danger imminent , elle se consolait néanmoins par l'amélioration de l'état de sa fille et calmait ou dissimulait la secrète inquiétude qui l'agitait.
La conversation était tombée depuis quelques instants sur le rapide et glorieux développement de la Néerlande. Le jeune enseigne, qui connaissait parfaitement l'histoire de son pays, répondit à une question du père d'Adélaïde.
c En effet, capitaine, il y a quelque chose de miraculeux dans l'inépuisable énergie que le peuple hollandais a déployée pendant sa lutte contre l'Espagne. Faible par le nombre , parqué sur un territoire très - restreint , il a trouvé néanmoins, dans son amour pour la liberté et dans la ténacité du caractère néerlandais, des ressources suffisantes pour défendre, pendant quarante ans, l'indépendance qu'il avait conquise, contre les deux plus puissants royaumes de la terre. Tandis que ses troupes battaient les redoutables armées du duc d'Albe , de Requesens , de Don Juan , du duc de Parme , ou les faisaient succomber sous la fatigue et l'épuisement, ce petit peuple envoyait de tous ses ports une nuée de vaisseaux à la recherche des flottes réunies d'Espagne et de Portugal, pour briser aussi sur l'Océan le sceptre odieux dont la domination s'étendait alors sur les quatre parties
du monde. Oui, au plus fort d'une telle guerre , qui eût réclamé toutes les forces d'un État plus considérable, la Néerlande osa former le dessein d'aller disputer l'Inde et le commerce des épices à l'Espagne et au Portugal..,
— Ce qui est plus étonnant encore , remarqua Van 3en Broeck, c'est que ce furent des bourgeois et des marchands qui conçurent ce projet hardi. On dit que la première flotte ne comptait pas plus de six navires. .
— Quatre seulement, avec votre permission, capitaine, repartit Walter. C'est en l'année \ 595 que neuf négociants hollandais s'associèrent pour tenter un voyage à Sumatra et à Java. Cette association réussit dans ses premières entreprises, et son exemple en fit surgir d'autres. Enfin toutes ces petites sociétés commerciales se fondirent, sous la protection des États-Unis de la Néerlande , en une seule association. C'est ainsi que s'est constituée cette puissante Compagnie des Indes Orientales, au service de laquelle nous sommes1.
— Il paraît maintenant, dit Pierre Dircksz, si j'ai bien compris les paroles du gouverneur, que les Hollandais auraient le projet d'abandonner l'île d'Amboine , pour établir ici, à Jacatra, l'entrepôt général du commerce de la Compagnie. Cela ne me semble pas prudent.
— Vous vous trompez , répondit Van den Broeck , ce n'est pas là l'intention des directeurs. Ou n'abandonnera pas Amboine ; mais Amboine est trop loin des îles de la Sonde. On n'eût probablement pas pensé à fortifier notre
1 Van Meteren, Histoire de la Néerlande, fol. 370 et 463.
factorerie de Jacatra si les Portugais et les Anglais ne troublaient pas notre commerce avec les îles de la Sonde et ne nous menaçaient d'agressions hostiles , malgré la trêve de douze ans qui est conclue aujourd'hui entre ces deux royaumes et les États-Unis de Hollande. Je ne puis vous révéler plus explicitement ce que le gouverneur m'a confié au sujet des vues des directeurs ; mais soyez certains que, si nous parvenons à garder cette forteresse, un jour notre patrie régnera sur les Indes orientales... Ahl voilà le dîner I Approchez-vous de la table, messieurs, et disons les actions de grâces; car je ne vous cache pas que le vin d'Espagne a aiguisé mon appétit. »
Rosalie, aidée par Congo, avait disposé quelques plats sur la table et avait de nouveau quitté la salle.
Pendant les premiers instants du repas il régna un assez long silence, seulement interrompu par de rares et courtes observations.
Soudain un coup violent fit chanceler la maison sur ses fondements, et un bruyant cliquetis de tuiles brisées se fit entendre. C'était en boulet qui avait traversé le toit.
La mère d'Adélaïde et le jeune enseigne se levèrent vivement tous deux et pâlirent ; les autres, au contraire, restèrent impassiblement assis , et n'exprimèrent l'impression qu'ils ressentaient que par un sourire un peu moqueur.
Que madame Van den Broeck eût été épouvantée par le vacarme formidable qui venait de surprendre les convives, cela pouvait paraître naturel ; mais que Walter,
le brave Walter, eût bondi tout tremblant , personne ne le comprenait.
« Eh ! eh ! monsieur Pietersen, grommela Dircksz d'un ton qui n'avait rien de flatteur, vos nerfs sont encore trop impressionnables ! Manque d'habitude ; cela se passera avec le temps. »
L'enseigne s'était rassis et gardait le silence; la rougeur de la honte colorait son front, comme si son propre mouvement l'avait surpris et décontenancé lui-même.
Van den Broeck dit en hochant la tête avec un mécontentement très-peu dissimulé :
c II faut encore vous surveiller vous-même, monsieur Pietersen. Le sang -froid chez un soldat est une qualité plus méritoire que la bravoure; car, si vous vous trouviez à la tête d'une compagnie et que vos hommes surprissent chez vous un mouvement comme celui qui vient de vous échapper, tous seraient peut-être intimidés et perdraient courage. C'est la jeunesse et le défaut d'habitude, comme dit Dircksz. »
Walter, comme anéanti par cette observation, ne sut d'abord que répondre. Seulement , quand il vit que son silence attristait Adélaïde, il fit un effort sur lui-même et dit d'un ton calme et doux
f Messieurs , il est difficile , pour un homme de mon état, d'excuser une semblable émotion ; mais permettezmoi de justifier à vos yeux celle de madame Van den Broeck ; peut-être ne conserverez-vous plus alors aucun sentiment de biâme contre moi. Je demande respectueusement à madame Van den Broeck si elle a tremblé pour
elle-même? Lorsque cette soudaine détonation a frappé ses oreilles, elle a sur-le-champ jeté les yeux sur la personne qui lui est plus chère que la vie. Elle a frémi, parce que le danger pouvait menacer celle qu'elle aime par -dessus tout... Je n'en dirai pas davantage pour m'excuser ; mais j'espère, messieurs, que votre cœur me comprendra. »
Walter avait dit ces dernières paroles avec un sentiment si profond, et son explication, malgré sa concision, était si claire et si saisissante que tous en furent émus.
a Bravo I voilà qui est bien dit ; vous êtes un fameux gaillard ! s'écria Dircksz. J'ai eu aussi une femme et un enfant. Quand ils étaient avec moi, j'éprouvais aussi une sorte d'angoisse. On n'est jamais brave quand le danger menace les gens qu'on a;me. »
Van den Broeck serra la main de l'enseigne.
c Je vous remercie, Walter, murmura-t-il. Vous êtes un brave et excellent jeune homme. »
Adélaïde avait penché la tête, toute tremblante de bonheur en présence de l'aveu qui venait de lui être adressé avec tant de retenue et de convenance. Sa mère hocha la tête affirmativement et remercia l'enseigne par un regard approbateur.
t II est étonnant, dit Dircksz après un instant de silence, que les Javanais soient si maladroits ; ils nous ont déjà envoyé quelques centaines de boulets, et à peine ont-ils touché en trois ou quatre endroits les toits de nos magasins
— Et pourtant il n'est pas rare qu'on voie des Anglais
et des Portugais se montrer sur leurs bastions , observa Van den Broeck.
— Ce doivent être des marchands , repartit Dircksz. Ces gens-la ne connaissent rien au maniement du canon. Us ne se trouvent au milieu des Javanais que pour les exciter contre nous. S'ils n'avaient rien autre chose a leur conseiller que de gaspiller aussi inutilement leur poudre, toute cette fourmilière de là-bas et tout ce bruit s'en iraient bientôt en fumée.
— On ne leur donnen pas le temps de se lasser du jeu, dit Van den Broeck. *e me suis entretenu pendant assez longtemps ce matin avec le geuverneur. Il avait d'abord renoncé à l'idée de profiter de la présence de nos vaisseaux, parce que la mer était trop basse et qu'on ne pouvait réaliser ce projet qu'en courant un grand péril. Maintenant que le vent est un peu calmé, on enverra des chaloupes jeter la sonde aux environs de la côte. Si l'on rencontre un mouillage favorable, les vaisseaux se rapprocheront de la plage et se mettront en mesure de canonner vigoureusement le camp javanais, et, dès qu'ils y auront causé quelque dommage ou jeté du désordre, nous ferons une nouvelle sortie.
— Bon, bon l grommela Dircksz, cela me fera trouver l'occasion de leur demander compte de ma blessure. Allons ! ce sont de bonnes nouvelles que vous nous annoncez là. >
Et se tournant vers Waîter :
< Et vous , monsieur Pietersen , dit-il , vous allez de nouveau faire des merveilles, n'est-ce pas? Je vois que
vos yeux commencent à étinceler rien qu'à la pensée qu'on va se battre. .. Mais qu'est-ce que je vous demandelà ? Un enseigne ne peut se battre , ou du moins il n'en a presque jamais l'occasion. Le drapeau est une arme embarrassante ; on ne peut s'en bien servir, même pour la défense.
— J'ai obtenu hier une audience de M. le gouverneur et lui ai fait des observations à ce sujet , dit Walter ; il m'a promis, s'il y a combat, de me donner l'occasion et les moyens de me rendre digne d'un avancement extraordinaire. Je dois des remerciements au gouverneur pour sa bonté envers moi ; il veut m'aider, dit-il , à atteindre le but de ma vie...
— Lui avez- vous donc parlé de vos espérances? dit Van deu Broeck étonné en interrompant le jeune homme.
- Non , capitaine, répondit l'enseigne , mais je dois croire qu'il sait quel sentiment m'a fait venir aux Indes. Si vous-même ne lui en avez pas parlé , ce sera probablement le directeur Huygecs, informé par ma mère, qui lui en aura écrit.
— Il n'y a pas de mal, du reste, dit Van den Broeck. Le principal , c'est que le gouverneur soit favorable à votre avancement. »
Walter dit d'un ton joyeux :
« Quand je suis sorti, il m'a frappé sur l'épaule, et m'a permis d'espérer que, si je puis me signaler de nouveau, la première lieutenance vacante serait pour moi... Lieutenant!... et puis un pas encore I Ohl je suis prc~
tégé par une puissance invisible ; il y a quelqu'un dans le ciel qui veille sur moi!
— Ainsi, dit Pierre Dircksz en souriant, le gouverneur vous a aussi accordé sa sympathie? Je ne sais comment cela se fait , mais vous n'êtes à Java que depuis quelques jours , et déjà tout le monde vous aime. Mes soldats eux-mêmes parlent de vous avec amour et admiration. Faites de votre mieux, enseigne, vous irez loin.
— Ah ! oui, je ferai de mon mieux, capitaine ! répondit Walter d'une voix enthousiaste. L'amour de mon pays , le désir de la gloire, l'honneur à lui seul serait un mobile suffisant pour m'y engager ; mais la récompense qui m'attend est une vie de bonheur et de joie. La mort, fût-elle sans cesse menaçante devant mes yeux , je la braverais, je la défierais, je la mépriserais, pour conquérir la branche de laurier qui doit me donner droit à l'inestimable trésor que, dans sa générosité, le capitaine Van den Broeck m'a promis... Et je la conquerrai , sinon... Mais non, Dieu exaucera là -haut les prières de ma mèrel »
Congo, qui, la serviette sur le bras, se tenait derrière son maître, oublieux de tout le reste, avait écouté avidement les dernières paroles du jeune homme , et avait témoigné son enthousiasme par une étrange mimique. Un cri aigu finit même par lui échapper involontairement.
« Qu'a donc cet imbécile? dit Van den Broeck. Il a comme une rage d'être auprès de vous, monsieur Pietert en et il vous suit de loin partout où vous allez. Dès
qu'il vous aperçoit, il devient impossible d'attendre de ,ui un bon service. Figurez-vous, messieurs, que ce malin en me levant je l'ai surpris dans cette salle, le bouclier au bras , une grande épée au poing , et frappant l'air d'estoc et de taille autour de lui, comme s'il eût combattu contre tout un corps ennemi 1 C'est votre langage, enseigne, qui a donné à mon esclave des instincts aussi belliqueux. Pourvu qu'il n'en perde pas la tête , il n'y a pas grand mal. >
Eî, se tournant vers le nègre, le capitaine lui dit d'un ton Menaçant :
< Viens-toi tranquille, et fais ton service comme il faut I *
L'esclave joignit les mains et dit d'une voix suppliante : « Mon bon maître, Congo peut-il dire un mot en votre présence? >
L'attitude du nègre était si pleine de prière et l'expression de son visage si extraordinaire que Van den Broecl* fut quelque peu curieux de savoir ce que l'esclave pou vait avoir à lui dire.
< Tarie! dit-il.
— Maître, balbutia le nègre, je suis un pauvre esclave et nai pas de patrie; mais j'étais si heureux à Amsterdam que j'ai appris à aimer la Hollande. Je déteste les hommes jaunes parce qu'ils sont les ennemis des Hollandais. Laissez Congo marcher au combat avec vous ; laissez-le risquer sa vie pour l'honneur de la Hollande. Je vous en prie, ne lui refusez pas cette faveur; il saura sTer que sous sa peau ?wekt un générez &&$&«..
— Qu'est-ce que tu radotes là ? fit Van den Broeck eu riant. Ne lai-je pas dit, monsieur Pietersen? Yoilà que vous avez allumé un courage héroïque jusque dans le cœur de mon nègre ! Allons , Congo , chasse de ta tête ces idées foiles.
— Ah! ah! dit Dircksz, Congo veut devenir soldat. Eh bien! le temps peut venir où l'on aura besoin de tous les hommes qui sont ici, noirs ou blancs. Qui sait? nous ne sommes pas encore hors d'embarras... Mais qu'entends-je? Le tambour! Ne bat-il pas l'alarme? *
On entendit, en effet , un tambour battre tout à coup la générale. Le même signal retentit sur-le-champ à tous les angles de la factorerie, et une ou deux trompettes mêlèrent leurs sons éclatants au roulement des tambours.
Tous les convives, stupéfaits, se levèrent subitement.
c Yoilà les Javanais qui viennent nous assaillir! t s'écria Van den Broeck.
Et, après avoir embrassé sa femme et sa fille , il dit, du ton le plus calme qu'il put prendre :
c Restez calmes; l'affaire n'est pas très -dangereuse. Ayez plutôt compassion de ces stupides Javanais, qui viennent se faire tuer inutilement sous nos retranchements. A tout à l'heure ! à tout à l'heure ! »
Adélaïde s'élança vers Walter, lui saisit la main et murmura :
« Allez, Walter ; votre mère qui est là-haut ne priera pas seule pour vous. Bon courage ! bon courage ! »
Congo courut à son maître, qui était dàjà dans le vos-
tibule, et supplia qu'on lui permît d'aller aussi au combat ; mais Van den Broeck le repoussa et lui ordonna de rester à la maison.
Une partie des soldats étaient déjà alignés sur la place où était le point de ralliement ; on voyait les autres accourir avec leurs armes dans toutes les directions.
Les regards étaient fixés avec étonnement et avec inquiétude sur le gouverneur, qui trépignait d'impatience un peu plus loin et paraissait appeler les officiers par des gestes répétés.
Dès qu'il se vit entouré par les capitaines, il leur di/ d'une voix brève et ferme :
« On signale de nos vaisseaux l'arrivée d'une flotte anglaise de dix à onze voiles, portant le pavillon de combat. En pleine paix nous sommes attaqués à Pimproviste par des forces navales considérables; c'est une trahison infâme. J'ai donné ordre qu'on prépare tout pour une résistance acharnée, et qu'on envoie des chaloupes à terre pour y prendre des hommes. Je vais moimême me rendre comme amiral à bord de la flotte. J'ai besoin d'une soixantaine de mousquetaires environ pour bien armer nos deux plus grands vaisseaux. Capitaine Dircksz, donnez-moi sur-le-champ trente hommes sous le commandement de votre lieutenant; et vous, capitaine Van Ray, donnez-m'en autant, mais piacez-les sous les ordres de l'enseigne Pietersen. Confiez le drapeau, jus qu'à notre retour, à votre plus ancien sergent. Capitaine Van den Broeck, vous me remplacerez, pendant mon absence, comme commandant de la factorerie. Faites bonne
garde, ne vous laissez pas surprendre ; le moment est venu pour nous tous de montrer ce que peut le courage néerlandais. Hâtez-vous maintenant , et dirigez vers la côte les mousquetaires qui doivent m'accompagner. »
En donnant ce dernier ordre le gouverneur s'était avancé du côté de la factorerie. Il se dirigea d'un pas rapide vers le rivage, et fut suivi presque immédiatement par les soixante mousquetaires commandés par le lieutenant de la compagnie Dirckszet par l'enseigne Walter.
Van den Broeck prit de son côté le commandement en chef de la garnison de la factorerie ; il plaça une forte garde à la porte, et fit prendre place aux autres hommes derrière le parapet, afin d'être prêt à repousser toute attaque. Lui-même se rendit avec ses collègues, Dircksz et Van Ray, sur le bastion qui faisait face à la côte, et de là regarda la mer.
Les Javanais avaient cessé leur canonnade et s'étaient précipités en foule vers la côte ; Van den Broeck avait alors fait taire aussi le feu de la factorerie , et il s'était établi ainsi, sans qu'on y eût pris garde, une suspension d'armes passagère entre les armées de terre.
Des deux parts on comprenait que l'issue de la guerre allait se décider sur mer; des deux parts , tous les yeux étaient fixés sur les cinq vaisseaux hollandais qui mettaient toutes voiles dehors, débarrassaient leur tillac et levaient l'ancre.
Les chaloupes envoyées à la côte pour amener à bord le gouverneur et les mousquetaires atteignirent bientôt les navires et furent saluées par un triple hourra.
À l'horizon, dans un lointain brumeux, on découvrait les vaisseaux anglais, qui avaient apparu d'abord comme de petites taches blanches , mais qui grandirent peu à peu et finirent par se rapprocher tellement qu'on put voir les mousquets et les haches étinceler dans les mains des matelots.
Sur ces entrefaites la flotte hollandaise avait levé l'ancre et cinglait vers le nord -est, pour sortir des îles nombreuses de la baie et courir au-devant de l'ennemi.
Sur le bastion, d'où les trois capitaines suivaient le mouvement des flottes , se trouvaient beaucoup de marchands et d'agents civils de la Compagnie ; il y avait même des femmes et des enfants , que l'interruption du feu et la curiosité avaient attirés là pour assister de loin à la lutte qui allait s'engager sur les flots.
Lorsque la première décharge d'artillerie annonça le commencement du combat, le cœur de tous les spectateurs se serra. Van den Broeck et ses collègues semblaient eux-mêmes en proie à une profonde anxiété. Les Hollandais n'avaient que cinq vaisseaux ; la flotte ennemie qui s'approchait comptait onze puissants galions. Dans cette lutte inégale allait se décider le maintien de la puissance néerlandaise dans l'ïnde. Une défaite en ce jour, ce n'était pas seulement la perte de la factorerie de Jacatra, c'était la ruine de toute la puissance néerlandaise dans l'Inde, l'extinction d'une source inépuisable de richesse et de gloire pour la république naissante. La pensée seule d'un semblable désastre faisait frémir tous les Hollandais. Aucun d'eux cependant ne trahissait sci
impressions par des paroles; mais tous fixaient silencieusement les yeux sur le combat, et un morne et solennel silence régnait sur les remparts de la factorerie.
Dans le camp des Javanais, au contraire, retentissaient de joyeuses acclamations ; des milliers de mains armées d'épées et de crics s'agitaient dans l'air, comme pour faire comprendre aux Hollandais qu'attaqués sur mer, menacés sur terre, il ne leur restait plus aucun espoir de salut. Quelque intrépidité que ceux-ci eussent montrée dans la récente sortie, les Javanais ne pouvaient croire que cinq vaisseaux pussent tenir tête à onze navires plus forts et montés aussi par de courageux soldats.
Cependant les deux flottes s'étaient tellement rapprochées l'une de l'autre que les balles commençaient à atteindre leur but. L'air frémissait, violemment ébranlé par le grondement du canon, et des nuages de fumée montaient de la mer vers le ciel.
Pendant quelques instants encore, les capitaines contemplèrent en silence et la poitrine oppressée le combat qui commençait à s'engager sérieusement.
c Voyez ! voyez ! s'écria tout à coup Van Ray d'un ton joyeux, le gouverneur change de direction; je gage qu'il va tomber sur le vaisseau amiral anglais. Nos braves camarades vont monter à l'abordage. Je donnerais dix années de ma vie pour être là ! Ce sera un beau carnage ; je le pressens aux battements de mon cœurl
— Je crois que vous vous trompez sur les desseins du gouverneur, remarqua Van den Broeck ; il a beaucoup
de sang-froid et n'est pas homme à s'aventurer aussi témérairement contre un ennemi redoutable.
— Tenez! voyez-vous comme il fait voile directement sur le vaisseau amiral anglais? Il est presque bord à bord avec lui, et cherche à lui lâcher une pleine bordée dans le flanc Eh bien ! que vous disais- je? »
Une épouvantable détonation retentit sur la mer, et le mât d'artimon de l'amiral anglais s'abattit bruyamment sur le pont avec ses vergues et ses voiles.
Au milieu du grondement des canons, on entendit les hourras des Hollandais saluer ce coup de maître.
« Très-bien! très-bien, mes braves! murmura Pierre Dircksz. En avant, haches et grappins ! à l'abordage ! »
On pouvait en effet reconnaître, aux mouvements et aux manœuvres qui se faisaient rapidement sur le pont du vaisseau amiral hollandais, que l'équipage se préparait à jeter le grappin sur le navire anglais, et à s'élancer à son bord ; mais deux autres bâtiments ennemis, apercevant le danger que courait leur amiral, firent la plus grande diligence pour venir à son secours, et, avant que le gouverneur hollandais pût réaliser son projet, ils étaient assez près pour le forcer à se mettre lui-même sur la défensive. De leur côté, les vaisseaux hollandais se pressèrent autour de leur amiral pour le dégager. Le combat, qui jusque-là avait eu lieu à distance, se resserra dans un champ plus étroit, et les détonations continuelles des canons et des mousquets produisirent un épais nuage de fumée, qui enveloppa les deux flottes d'un voile in*~ pénétrable.
Du haut du bastion, on ne pouvait plus distinguer que le fauve éclair qui, parfois, perçait le rideau de fumée, quand toute une rangée de canons tonnait en même temps, et confondait en une seule flamme le feu qui jaillissait de vingt bouches a feu. Au grondement du canon et à la détonation des mousquets, se mêlaient un indéfinissable bruissement de voix, des cris confus, de sourds craquements de mâts et de vergues ; et, dans l'incertitude sur ce qui pouvait se passer au sein de ce nuage grisâtre, le cœur des spectateurs battait à la fois de crainte et d'angoisse, de confiance et d'espoir.
La lutte ne se prolongea pas longtemps avec cette violence ; au bout d'une demi-heure, le nuage parut s'étendre sur la surface de la mer. Bientôt ses flancs s'ouvrirent, et l'on put distinguer de nouveau les navires engagés dans le combat. 11 semblait que la flotte hollandaise, que le mouvement de la bataille avait amenée sous le vent, cherchât, à force de voiles, à, se diriger vers l'est et à s'éloigner de l'ennemi.
En ce moment, l'attention des capitaines fut attirée par un nouvel incident. Dans le lointain, s'avançait à force de rames une chaloupe remplie de soldats. Au milieu des boulets anglais, elle voguait vers le rivage avec une remarquable rapidité et était vivement poursuivie par deux autres chaloupes armées. Selon toute probabilité, ces dernières ne parviendraient pas à l'atteindre; mais une troisième chaloupe, envoyée par un autre na* vire, allait couper obliquement son chemin, le barrer peut-être, et la mettre ainsi entre deux feux.
t Ce sont les Hollandais qui fuient ! s'écria Van Ray Qu'est-ce que cela signifie? La bataille serait-elle perdue*
— Pauvres frères ! dit Van den Broeck, en suivant c mouvement des chaloupes, et prévoyant que les Hollandais n'échapperaient pas au danger qui les menaçait. Un îontre trois ! Et nous sommes condamnés à les voir d'ici succomber, à les voir massacrer sous nos yeuxl Ohl c'est affreux !
— Bah! bah! dit Dircksz, c'est ce qu'il faut voir. Sur une chaloupe, on se bat comme sur la terre ferme ; on se saisit corps à corps. L'affaire pourrait encore tourner tout autrement. Tenez, tenez I les voilà aux prises. Quel est donc ce gaillard, à la proue, qui larde si furieusement les Anglais avec sa hallebarde? Voyez! il a déjà démoli les quatre du premier banc. Très-bien, très-bien, mon brave !
— Ciel ! c'est Walter Pietersen l s'écria Van den Broeck. Que Dieu le protège l
— Eh! oui, c'est en effet l'enseigne, dit Dircksz. Ce serait dommage qu'il pérît; c'est un cœur de héros. Voyez-le donc : il se bat comme un lion. »
Van Ray ne faisait entendre aucune parole distincte, mais il grondait d'une voix rauque et trépignait de chagrin et de rage. Son enseigne, le brave Walter, courait un danger de mort, et allait infaillialement succomber, car les deux chaloupes qui le poursuivaient n'étaient plus qu'à un jet de pierre de lui.
• Ah! ah! s'écria Van den Broeck, les Anglais failissent ! Il s'en tirera, il s'en tirera. »
Walîer Pietersen et ses compagnons avaient si bien tiré, puis si bravement frappé d'estoc et de taille sur les hommes de la chaloupe ennemie, que bientôt celle-ci se laissa aller à la dérive pour attendre les deux autres barques; mais, à cette vue, les Hollandais avaient fait force de rames et, en un instant, avaient franchi une telle distance, que les Anglais, quelques efforts qu'ils fissent, ne pouvaient plus les atteindre.
La chaloupe hollandaise toucha terre entre la factorerie et le camp javanais. L'équipage allait s'élancer sur la rive et gagner la forteresse; mais une nuée de Javanais, accourus en toute hâte, se trouvaient sur la plage et leur barraient le chemin.
c Camarades, s'écria Walter, l'ennemi est devant nous, l'ennemi es! derrière nous! îl n'y a pas à choisir. Faisons une trouée dans celle engeance jaune! Suivez-moi! En avant! Néertaadfcl Néerlandel »
À cet appel, les Hollandais, au nombre d'une trentaine environ, s'élancèrent sur les Javanais. C'était un admirable spectacle que celle petite troupe, déjà diminuée par un rôce t combat, luttant avec l'énergie du désespoir contre une écrasante supériorité de nombre, Walter faisant tomber les plus redoutables de ses ennemis Bous sa hallebarde, ses compagnons brisant les tes des Javanais avec les crosses de leurs mousquets, dont ils se servaient comme d'une massue.
Cependant le nombre des héros hollandais diminuait rapidement, et déjà Walter apercevait à ses pieds les cadavres de cinq ou six des siens. Il rugissait de rage et de
désespoir; il voyait la mort triomphalement ricaner en face de lui, et le nom de sa bien-aimée tomba de ses lèvres comme un triste adieu. Il allait succomber et il le comprenait. Comme si cette horrible conviction eût doublé ses forces, il se précipita avec une nouvelle rage sur le gros des Javanais et abattit une dizaine d'adversaires. Mais cela ne changeait rien à la situation; le cercle dans lequel il luttait avec ses hommes contre les assauts de l'ennemi, se rétrécissait tellement, que le courageux enseigne sentit s'évanouir son dernier espoir de salut Mais soudain retentit non loin de lui et derrière les Javanais le cri de guerre néerlandais : — Hollande! hourra! hourra!
Lorsque, du haut du bastion, le capitaine Van den Broeck vit les Javanais se précipiter vers le bord de la mer pour assaillir l'équipage de la chaloupe, il donna ordre de tirer à mitraille sur la foule compacte des ennemis. Ils descendit vivement du rempart, rassembla en toute hâte une soixantaine de piquiers, et franchit la porte avec cette troupe pour courir au secours des Hollandais engagés dans la lutte.
Frappés par derrière par l'arme des piquiers et foudroyés par la mitraille de quatre pièces de gros calibre, les Javanais prirent la fuite sur-le-champ et se retirèrent hors de la portée des canons. Walter était sauvé!
Van den Broeck sauta au cou du vaillant enseigne, et témoigna autant de joie de le voir sain et sauf que si Walter eûl été son propre (ils. Ému de ce cordial accueil, le jeune homme ne savait comment exprimer sa recon
naissance ; des larmes remplirent ses yeux , et son regard se leva vers le ciel pour remercier Dieu de sa miséricorde.
Les Hollandais s'occupaient de relever leurs morts et leurs blessés du milieu des cadavres de leurs ennemis.
c Eh bien ! mon brave Walter, comment les choses se >ont-elles passées là-bas? » demanda le capitaine avec âne visible inquiétude.
Tout en paraissant chercher d'une main quelque chose sous son pourpoint et en essuyant de l'autre le sang et la sueur qui couvrait son visage, l'enseigne répondit :
e Cela n'a pas duré longtemps, mais il a fait terriblement chaud : le sang coulait à flots sur le pont de notre vaisseau amiral. Oh ! capitaine, j'ai vu la mort sourire; elle croyait cette fois avoir gagné sa partie contre moi, mais ma mère qui est là-haut a triomphé ! »
Et, tirant de son pourpoint une lettre fermée, il ajouta:
c Capitaine, le gouverneur m'a chargé de vous remettre ceci. C'est un message d'une haute importance sans doute, car M. Koen nous suppliait à mains jointes de vous le porter, ne survécût- il qu'un seul d'entre nous.
Yan den Broeck rompit le cachet et jeta les yeux sur le contenu de la lettre. Ce qui s'y trouvait ne devait pas être long, car tout aussitôt le capitaine donna l'ordre de regagner la factorerie Tout en marchant à la tête de ses hommes il consulta la lettre plus d'une fois encore et paraissait réfléchir à ce que le gouverneur lui écrivait.
Quand la troupe entière fut rentrée dans la factorerie,
Van den Broeck fit un signe à ses collègues Dircksz et Van Ray, et leur dit :
« Écoutez : voici ce que m'écrit le gouverneur :
c Je cesse le combat pour ne pas faire tomber inutilement tant de braves soldats sous l'écrasante supériorité de l'ennemi. Je pars et vais chercher les navires hollandais qui se trouvent dans les autres ports de la Sonde. Je vous confie la garde et le commandement de la factorerie ; défendez-la jusqu'au dernier homme. Ne désespérez pas : je me hâterai de venir tirer vengeance d'une lâche trahison. Le lieutenant du capitaine Dircksz a été tué ; je nomme à sa place l'enseigne Walter Pietersen.
c Jean-Pierre Koen. »
Les capitaines se consultèrent pendant quelques instants ; après quoi Van den Broeck appela un tambour et lui donna Tords de battre le rappel. Dès que les hommes qui n'étaient pas de garde sur les remparts se furent réunis au centre de la place , le commandant fit former le cercle, et, après avoir donné lecture de la lettre du gouverneur, dit d'une voix ferme et calme :
« Camarades , vous l'entendez ; le salut de la factorerie est confié à notre courage, à notre bravoure. Nous avons été éprouvés ensemble par le fer et par le feu ; je vous ferais injure si j'osais douter de votre inflexible et héroïque résolution. Nos ennemis sont nombreux, notre situation est périlleuse peut-être ; mais comment obtiendrions-nous la gloire aue nous cherchons si l'occasion
fSB DAT AVI A.
ûq montrer ce que peut le courage néerlandais ne nom était jamais donnée? Pénétrez-vous de la pensée que j» génie de la patrie plane au-dessus de ce coin de terre eî a les yeux fixés sur vous. Confondez vos ennemis nonseulement par votre intrépidité, ils la connaissent déjà, mais par une vertu plus difficile, la patience. Que l'histoire dise un jour, à l'honneur de la Néerlande, que trois cents de ses fils , abandonnés sur la côte de Java , ont vaillamment et victorieusement tenu tête à des milliers d'ennemis. Peut-être, en ce moment, les Anglais, les Portugais et les Javanais se réjouissent-ils déjà de notre chute ; peut-être se partagent-ils déjà les richesses que la Néerlande a rassemblées ici ; mais, camarades, jurez avec moi, — et que le Dieu du ciel entende notre serment, — jurez que ce n'est qu'en passant par-dessus nos cadavres qu'ils mettront le pied dans cette factorerie ! Nous la conserverons ou du moins nous la défendrons jusqu'au dernier homme. Et si la victoire doit enfin rester à la trahison, il faut qu'aucun Néerlandais ne voie cet infâme triomphe ! >
Une immense acclamation répondit à l'allocution du capitaine ; tous les hommes élevèrent en l'air leurs piques et leurs mousquets, et répétèrent le serment de leur chef. Dans ces clameurs confuses on ne pouvait distinguer que : « Hourra ! Hollande ! jusqu'au dernier homme 1 jusqu'à la mort! »
c Je vous remercie au nom de notre chère patrie , dit Van den Broeck profondément ému ; allez et gardez, avec ce noble courage, le sentiment non moins nobie du
devoir et de la discipline. Je bénis le Seigneur de m'avoir placé à la tête d'hommes aussi braves 1 Allez, frères, nous ferons des miracles sur cette terre ! »
Les hommes allaient s'éloigner ; mais le capitaine Dircksz fit signe à ses soldats de demeurer. Puis il se dirigea vers Walter, qui se trouvait un peu plus loin à côté de son drapeau et faisait essuyer par Congo le sang qui souillait ses vêlements. Dircksz prit l'enseigne par la main, l'amena devant le front de la compagnie, et dit à ses soldats :
« Soldats , votre brave lieutenant a péri dans le combat , mais le gouverneur met à sa place un valeureux officier. Cet enseigne, que tous déjà vous connaissez, vous admirez et vous aimez, cet enseigne vous est donné pour lieutenant. Qu'il soit le bienvenu pour vous !
— Hourra 1 hourra pour notre lieutenant ! crièrent les hommes à plusieurs reprises et avec toutes les marques d'une joie sincère, mêlée de respect.
— Moi, lieutenant? balbutia Walter, tout tremblant de saisissement. Ah ! ce n'est pas possible ! >
Van denBroeck, qui s'était approché, saisit la main de Walter et lui dit :
« Je vous félicite, monsieur Pietersen ; c'est une chose étonnante qu'un avancement aussi rapide, mais voire héroïque conduite ne Test pas moins. Continuez ainsi, lieutenant, et je remplirai ma promesse avec joie.
Et, l'attirant un peu vers le milieu de la place , il lui montra Adélaïde debout sur le seuil de la maison et le regard avidement fixé sur le groupe des soldats.
ICO BATAVIA.
c Elle vous attend, dit-il. Son cœur bat avec anxiété peut-être, car elle aura appris par Congo que vous étiez à bord de la flotte. Allez la tranquilliser et la consoler. Je donne encore quelques ordres et je viens vous rejoindre. Nous viderons en passant un verre de vin d'Espagne en l'honneur de votre promotion. >
Waller, transporté de bonheur, ivre d'espérance, se dirigea vers la demeure de Yan den Broeck. De loin déjà il vit la jeune fille tendre les deux bras vers lui , et il entendit sa voix bien-aimée s'écrier :
t Mon Dieu, je vous remercie; il est vivant encore I »
Aussitôt après la bataille, la flotte anglaise était venue jeter l'ancre au milieu des îles, dans la baie de Jacatra. Son artillerie ne pouvait atteindre la factorerie ; mais sa seule présence enlevait aux Hollandais tout espoir d'as sistance du côté de la mer, au moins jusqu'à ce que le gouverneur revînt avec le secours promis.
Persuadé que les Javanais , enhardis par l'apparente victoire des Anglais et désormais secondés énergiquement par ceux-ci, assailliraient bientôt la factorerie, Yan ien Broeck donna l'ordre d'exhausser le parapet et le mur d'enceinte de la forteresse au moyen de balles de marchandises tirées des magasins de la Compagnie. Les
étoffes les plus précieuses, les vêtements à fleurs de Camboja, la soie écrue de la Chine , les fins tissus de coton du Bengale , et même les draps d'or et d'argent du Japon , furent entassés sur les murs inachevés où on les fixa au moyen de minces pieux, en les étayant à l'intérieur par des amas de terre. Comme tout le monde avait travaillé nuit et jour avec ardeur, les remparts atteignirent, en moins de deux jours, une hauteur inaccessible, et peut-être fut-ce uniquement à cette circonstance qu'on dut de voir les Javanais laisser s'écouler près de deux semaines sans rien entreprendre contre la factorerie.
Pendant ce temps les Hollandais n'étaient pas demeurés inactifs. Pour épargner autant que possible , malgré le danger, les marchandises de la Compagnie, ils avaient poursuivi l'achèvement des remparts en y transportant de la terre. A mesure que ce travail avançait on rapportait successivement les étoffes et les objets de prix dans les magasins d'où on les avait tirés.
Les soldats étaient animés d'un esprit d'union et d'un zèle étonnants; et, bien que, dans une situation aussi critique, la discipline et le respect de l'autorité s'affaiblissent presque toujours, jusque-là on n'avait encore remarqué aucun indice de découragement ou de mauvaise volonté.
C'est à Walter Pietersen et à son influence sans bornes sur les hommes qu'on était redevable de cette heureuse disposition des esprits. Le jeune lieutenant était toujours au milieu des soldats , travaillait avec eux , leur parlait dans un langage enthousiaste de l'honneur de la patrie,
leur racontait l'antique gloire de la Néerlande, et faisait battre leur cœur d'orgueil et d'héroïsme. D'ailleurs il y avait tant de douceur, d'atïabilité et de noblesse dans ses paroles et dans sa conduite, que toute la population de la factorerie admirait et aimait le jeune homme. Il était l'ami de tous, et, quand il s'agissait d'obtenir des hommes une chose difficile, soit le sacrifice de leurs heures de repos, soit l'exécution d'un travail pénible et excessif, un mot du lieutenant était un ordre auquel on se soumettait avec un joyeux dévouement.
Durant les premiers jours qui suivirent le départ de la flotte, les Hollandais furent étonnés de voir que les Javanais leur laissaient poursuivre tranquillement l'achèvement de leur forteresse. Ils ne pouvaient comprendre que l'ennemi ne fit pas au moins une tentative pour les troubler dans leurs travaux. Leur surprise augmenta encore lorsque, le dixième jour, ils virent apparaître une ambassade du pangerang, chargée de leur faire des propositions de paix. Sans mettre trop de confiance dans la loyauté des Javanais, le conseil de guerre ne refusa pas d'entrer en négociations : c'était un moyen de gagner du temps en attendant le secours promis ; d'ailleurs on commençait à craindre le manque de poudre, et, entamer des pourparlers, c'était épargner des munitions.
Déjà deux fois, ce jour-là, l'ambassade s'était rendue du camp javanais à la factorerie, et chaque fois elle avait apporté de nouvelles conditions que les Hollandais avaient jugées inacceptables; il ne s'agissait de rien moins que de raser les retranchements et d'abattre les
murs de la forteresse. Le pangerang demandait de plus une indemnité considérable en numéraire.
Le conseil de guerre , à son tour, avait formulé son ultimatum: il proposait de faire don au pangerang d'une somme de six mille réaux ; mais la factorerie devait rester dans l'état où elle se trouvait jusqu'à ce que le retour du gouverneur Koen permît d'ouvrir des négociations nouvelles et de conclure un traité définitif. Sur ces propositions les envoyés javanais s'étaient retirés sans que, depuis lors, on apprît plus rien de cette affaire, et l'on commençait à croire généralement que les négociations entamées resteraiert sans résultat. Cependant il était convenu entre les députés du pangerang et le commandant hollandais qu'on ne poursuivrait pas les hostilités sans avertissement préalable, et, comme jusqu'ici les Javanais n'avaient pas tiré un seul coup de canon du haut de leurs bastions, on pouvait encore conserver quelques espérances pacifiques.
Une lettre en langue malaise, lancée pendant la nuit, au moyen d'une flèche, par-dessus les murs de la factorerie, vint donner aux Hollandais l'explication de létrauge attitude de 1 eurs ennemis . Selon cet écrit, le pangerang de Bantam aurait défendu, sous menace de guerre, aux Anglais de combattre les Hollandais sur le territoire javanais. Il craignait que cette nation ambitieuse, après avoir vaincu les Hollandais, n'occupât et ne fortifiât la factorerie de Jacatra. La guerre n'aurait eu ainsi d'autre résultat pour les Javanais qu'un changement d'ennemi. Comme les Anglais ne voulaient pas voir détruire leur riche et pros-
père comploir de Bantam, ils n'osaient prendre part ouvertement à l'attaque de la factorerie hollandaise. Selon Fauteur de l'avis, ce refus de concours effectif avait irrité le pangerang de Jacatra contre les Anglais ; de là sa disposition inattendue à faire la paix. Bien que les Javanais fussent un peuple trompeur et rusé , les Hollandais, disait la lettre , pouvaient s'estimer certains que, dans cette circonstance, le pangerang leur avait fait des propositions sincères et loyales. La lettre portait pour signature le nom d'Anachoda Wattyng, juif chinois dont Van den Broeck avait pu apprécier avant la guerre le dévouement aux Hollandais.
On croyait donc ne plus avoir de raison de se méfier du pangerang ; mais, comme la lettre elle-même pouvait être une ruse, on résolut d'attendre tranquillement que les choses suivissent leur cours, et d'achever cependant les fortifications de la factorerie. Pour exciter le zèle de la garnison et récompenser sa bonne volonté, Van den Broeck avait promis que , le jour où le travail des fortifications serait terminé, il ferait distribuer à chaque soldat et à chaque serviteur de la Compagnie une bonne mesure de vin d'Espagne, et qu'on célébrerait par une joyeuse fête l'achèvement de ce grand ouvrage. Le conseil de guerre avait décidé qu'à cette occasion on donnerait un nom à la factorerie ou plutôt à la forteresse, mais qu'on tiendrait ce nom secret pour la garnison, afin que sa proclamation, le jour de la fête, fît plus d'impression sur les esprits...
Le treizième jour après le départ de la flotte on ter-
minait le dernier angle du parapet, et tout semblait indiquer que, dans peu de temps, dans une heure peutêtre, la fête promise se pourrait commencer. On voyait sur la place de nombreux soldats qui , tout en poussant des acclamations et en chantant, attachaient à, de longs bambous des pavillons de toutes couleurs ; il y en avait de rouges, de bleus, de jaunes, de verts, de bariolés même; le blanc seul avait été exclu : on ne voulait pas donner à l'ennemi l'idée qu'on désirait la paix. Un peu plus loin, quelques autres hommes entouraient un jeune arbre tout verdoyant, un mai orné de petites flammes, de guirlandes et de roses en papier doré. On continuait de suspendre à cet arbre des colliers de brillantes perles en verre, de l'embellir et de le parer, comme c'était la coutume dans la mère-patrie pour célébrer un heureux événement. Quatre sergents venaient d'apporter auprès de l'arbre un objet recouvert d'un voile en étoffe de coton tricolore. C'était une très-grande planche d'incorruptible bois de tek, sur laquelle on avait peint en lettres gigantesques le nouveau nom de la factorerie , qui devait être solennellement découvert pendant la fête.
Près de l'un des deux grands magasins, une vingtaine de femmes et environ autant d'enfants étaient alignés sur deux rangs. Us étaient parés de leurs plus beaux vêtements et s'étaient orné la tête avec le peu de fleurs qui restaient encore dans la factorerie ; ils tenaient à la main une branche de moringa, une feuille de bananier ou de cocotier. Tous les visages étaient illuminés par un radieux sourire, tous les yeux rayonnaient de joie. À quel-
que distance de là , devant la porte de l'autre magasin, on était occupé à disposer de grandes tables, que l'on couvrait déjà de bouteilles de vin d'Espagne, de corbeilles et de pots remplis de fruits desséchés ou conservés.
Les hommes aux pavillons, ceux qui entouraient l'arbre, les femmes et les enfants, les tambours et les trompettes, et tous ceux qui se trouvaient à leur poste respectif, attendaient à chaque instant le signal du commencement de la fête, signal qui devait leur être donné du haut des remparts.
Là, une soixantaine de soldats et d'ouvriers mettaient la dernière main à l'œuvre de défense. La plupart apportaient de la terre dans des paniers ou dans des charrettes à bras, et versaient cette terre sur le parapet, dans l'ouverture qui restait à remplir; d'autres répartissaient et tassaient la terre avec des bêches ; d'autres encore enfonçaient dans le sol des poteaux et des pieux pour consolider l'ouvrage.
Walter Pietersen était au milieu des soldats, et les encourageait par sa parole et par son exemple. Les hommes n'avaient pas besoin de cet encouragement pour poursuivre leur travail avec promptitude; bien que la sueur découlât de leur visage, ils remplissaient leur tâche avec empressement et presque avec gaieté, assaisonnant le travail de force plaisanteries sur l'aspect du camp javanais, sur l'ambassade envoyée par le pangerang, et surtout sur le désappointement des Anglais.
Le capitaine Van den Broeck et ses collègues Dircksz et Van Ray étaient sur le rempart, et s'entretenaient
amicalement, satisfaits de voir le zèle des soldats ; eux aussi attendaient impatiemment le moment où serait donné le signal de la réjouissance générale.
Enfin il y eut assez de terre pour combler la dernière ouverture du parapet ; encore quelques coups de bêche, et ]&, fortification de la factorerie allait être complètement achevée.
Le sergent qui surveillait le travail enfonça aussitôt son rotang en terre, et agita son chapeau dans les airs en criant :
« Hourra! hourra! c'est fini! »
Tous ses compagnons répétèrent ce cri et firent retentir la factorerie de leurs joyeuses acclamations.
Sur un signe du commandant, les tambours battirent le rappel ; les trompettes y mêlèrent leurs sons éclatants. Tous quittèrent les remparts pour se rendre sur la place, à l'endroit désigné.
Chemin faisant, Van den Broeck dit à Walter Pietersen :
c Lien tenant, allez, je vous prie, chercher Adélaïde et sa mère; je leur ai promis que vous seriez leur guide pendant la fête. »
Walter, tout tremblant de joie en recevant cette bienheureuse mission, s'élança vivement dans la direction de la demeure du capitaine.
La servante Rosalie était sur le seuil.
* Entrez, monsieur le lieutenant, dit-elle à Walter. On vous attend depuis longtemps déjà. Depuis une demiheure, mademoiselle ne sait plus tenir en place, tant
elle est impatiente. Elle s'est faite si belle que vous ne la reconnaîtrez plus. »
Le jeune homme entra dans la salle, et, malgré l'affirmation hyperbolique de la servante, reconnut fort bien Adélaïde. La beauté dont la nature avait doué la fille du capitaine suffisait à la parer, mais il est juste de dire que la richesse de sa toilette et surtout le goût exquis qui y avait présidé augmentaient encore la séduction qu'elle exerçait.
Sur une robe traînante en satin blanc elle portait un corps de jupe en velours vert qui dessinait admirablement sa taille svelte et gracieuse; une coiffure en soie transparente, brodée de points d'or et d'argent, entourait sa couronne de cheveux blonds, comme d'un voile nuageux, et descendait par derrière jusqu'à terre. Le bonheur et la satisfaction intérieure rayonnaient dans ses yeux bleus, et ce fut par un cri de joie enfantine qu'elle salua le lieutenant.
« Walter! Walter! s'écria- t-el le, votre travail est-il fini? va-t-on planter le mai? Ah! ce sera une belle iête, n'est-ce pas?
— Oui, notre tâche est finie, Adélaïde, répondit-iL Ecoutez quelles acclamations! Votre père m'a envoyé vous prendre. Oh I je l'en remercie du fond du cœur; il est si bon pour moi!
— Qui eût jamais osé espérer cela? dit Adélaïde. Dieu, dans sa miséricorde, a visiblement et généreusement ré> pando sa grâce sur nous. Il y a si peu de temps que je voyais la mort menaçante devant moi. si peu de temps
que nous tremblions dans la crainte de tomber entre les mains des cruels Javanais! Je suis guérie; vous voilà déjà lieutenant; mon père vous aime; la factorerie est entourée de forts retranchements... Nous pourrons garder ce sol pour la gloire et la prospérité de la Néerlande... et être heureux sur cette terre, Walter l
— Hâtons-nous, Adélaïde, dit le lieutenant, sinon nous pourrions arriver trop tard pour les actions de grâces; et, comme vous le dites, Dieu nous a trop visiblement protégés pour ne pas nous unir, dans toute la plénitude d'un cœur reconnaissant, et lui adresser une fervente prière de gratitude et de remercîment, avant de nous livrer à la joie. >
On attendait encore Mme Van den Broeck, qui achevait sa toilette, et à laquelle on avait prescrit, comme à toutes les dames de la factorerie, de se parer de ses plus riches atours.
c Ma mère, ma mère, dit Adélaïde d'un ton pressant, hâtez- vous donc! Nous ne devons pas manquer la prière, et mon père nous en voudrait d'être en retard.
— Encore une couple d'épingles à placer, et j'ai fini, répondit madame Yan den Broeck. Cherche-moi mon livre de prières, Adélaïde, car je ne sais pas bien par cœur le psaume désigné.
— Je le sais, moi! s'écria Adélaïde; je l'ai chanté si souvent à demi-voix, depuis trois jours, qu'à force de l'écouter, notre nègre Congo a fini par ''apprendre, et qu'il murmure aussi, à part lui, du matm jusqu'au soir,
cette belle et touchante prière.... Venez, ma mère, vous voilà toute belle et toute parée.
— Donne le bras au lieutenant, Adélaïde, dit madame Van den Broeck d'un ton joyeux. Ton père veut que ce soit lui qui te serve de guide eu ce beau jour. *
Le jeune homme, tout saisi par cette bienveillante invitation, parut hésiter et balbutia de respectueuses excuses; mais Adélaïde avait déjà pris son bras et l'entraînait à travers le vestibule. Congo et la servante s'y trouvaient, munis chacun d'un grand parasol et prêts à suivre leurs maîtresses, selon la coutume indienne. Rosalie portait de plus sous le bras deux nattes roulées.
Lorsque la famille du capitaine apparut sur la place, déjà les soldats, les employés, les gens libres, les esclaves, les femmes et les enfants, étaient alignés en rangs comme s'ils devaient défiler solennellement en cortège. A la tête de la troupe se trouvaient les tambours et les trompettes ; après ceux-ci, les hommes qui portaient le mai et les sergents chargés du nom voilé de la forteresse achevée ; puis les soldats avec de petits drapeaux, et les femmes et les enfants tenant des branches verdoyantes à la main. Le reste de la population suivait, disposée en groupes, dont chacun avait son drapeau.
Les acclamations s'étaient tues; il régnait un profond silence.
Au moment où Walter et les deux femmes atteignaient le lieu de la réunion, les tambours firent entendre un sourd roulement, et tous tombèrent à genoux avec un solennel et pieux recueillement. Adélaïde et sa mère s'a-
genouillèrent sur les nattes que Rosalie s'était empressée détendre devant elles. Les majestueux accents d'un îhant adressé au Seigneur par trois cents bouches s'élevèrent en mélodie sévère au-dessus de la foule prosternée, et, comme une hymne sublime, les paroles suivantes montèrent vers le ciel :
c Je chéris le Seigneur, car il a écouté ma voix et exaucé la prière que je lui ai adressée dans mes cruelles souffrances. Je l'implorerai dans les mauvais jours, parce qu'il s'est incliné vers moi, selon sa promesse.
c Les pièges de la mort m'ont entouré; j'étais en proie aux angoisses de l'enfer, plongé dans les tribulations et la douleur; et j'ai invoqué ainsi le nom du Seigneur :
« 0 Seigneur, sauvez mon âme du danger qu'elle court; et j'ai trouvé qu'il était plein de bonté et de miséricorde et savait préserver le faible sans défense;
« Car, au moment où j'étais foulé aux pieds, le Dieu tout- puissant est venu à mon aide. Réjouis-toi, mon âme désolée, de ce que le Seigneur t'ait accordé ce bienfait l
« Seigneur, vous avez délivré mon âme de la mort ; vous avez séché mes larmes, gardé mon pied des précipices ; c'est pourquoi je veux marcher pieusement devant vous, pendant tous les jours de ma vie, ô Dieu tout-puissant ! ' >
Il y avait quelque chose de si imposant et de si émouvant dans la simplicité même de celte hymne de gratitude, adressée au Seigneur par les Hollanda s, sous le
* Psaume 114 de David.
ciel de l'Inde et dans les murs d'une forteresse assiégée, que beaucoup de vieux soldats grisonnants sentirent eux-mêmes une larme d'attendrissement couler sur leurs joues.
Cependant, quand un nouveau roulement de tambours annonça la fin de l'hymne, un sourire de fête et de joie reparut sur tous les visages. Les hommes qui se trouvaient en tête de la troupe dressèrent le mai dans les airs ; les femmes et les enfants élevèrent les branches verdoyantes au-dessus de leurs têtes; les soldats agitèrent flammes, pavillons et drapeaux, et, tandis que les tambours et les trompettes faisaient entendre l'air national de Guillaume de Nassau, et que tous répétaient, en battant des mains, de joyeux hourras, le cortège se mit en marche d'un pas lent et majestueux. Il fit d'abord le tour de la place, et s'approcha du mur de la forteresse qui faisait face au camp ennemi, pour planter le mai sous les yeux mêmes des Javanais, et leur montrer que les Hollandais n'avaient pas encore perdu le courage et la confiance.
Walter Pietersen avait pris, avec Adélaïde et sa mère, un chemin plus court pour gagner le point où le mai devait être placé; car le jeune lieutenant avait été chargé par le conseil de guerre d'adresser, à l'occasion de cette solennité, quelques mots d'encouragement aux spectateurs. Lorsque le cortège atteignit le sommet du rempart <ît fut en vue du camp des Javanais, drapeaux, flammes et pavillons s'élevèrent plus haut, et toutes les mains agitèrent les chapeaux avec un redoublement d'enthou-
sîasme, Une formidable acclamation s'échappa de toutes les poitrines, et le cri : — Néerlande! Néerlande! hourra! hourra ! — roulant comme le tonnerre en longs échos dans la plaine, alla retentir jusqu'à la ville de Jacatra.
Les Javanais, ne sachant ce qui pouvait se passer dans la factorerie, et étonnés à la vue des drapeaux qui flottaient sur les remparts, sortirent en foule de leurs huttes et de leurs tentes et s'avancèrent en pleine campagne. Pleins de curiosité et de surprise, ils dirigeaient leurs regards vers la forteresse hollandaise.
Le mai fut planté et salué par un triple hourra. Alors, Sur un signe du capitaine Van den Broeck, Walter Pietersen monta sur un petit tertre élevé à dessein, non loin du mai, et, tandis que tout le monde se découvrait et faisait silence pour l'écouter, il dit d'une voix profondément émue :
e Compagnons et amis, le conseil de guerre m'a confié l'honorable mission de vous adresser quelques paroles pour vous expliquer la signification du nom donné par lui à la factorerie, et qui va bientôt apparaître à vos yeux. C'est le glorieux nom d'un peuple dont l'héroïque bravoure faisait trembler, il y a seize siècles déjà, la toutepuissante Rome; le nom d'une race industrieuse qui, grâce à son caractère persévérant et à son activité pacifique, a su arracher un sol fécond à l'Océan lui-même; le nom d'une petite nation qui, depuis plus de quarante ans, est entrée en lice contre les plus puissants royaumes de la] terre; qui, depuis lors, entasse exploits sur exploits, et étonne le monde pas son inépuisable énergie et son
ia
invincible patience; le nom d'une race courageuse qui, en peu d'années et avec de faibles ressources, a su se ?réer une redoutable force maritime et faire flotter son pavillon triomphant sur toutes les mers du monde; le nom d'un sol où résident l'amour de la liberté, la loyauté, la piété et la générosité, d'un sol qui ne compte pas ses héros : héros du commerce, héros du travail, héros de l'art, héros dans les combats... Quel est ce nom, compagnons? Vous l'avez déjà deviné : c'est l'antique nom de notre chère et glorieuse patrie! »
En ce moment les sergents arrachèrent le voile qui couvrait la planche et élevèrent celle-ci au-dessus de leurs têtes.
t Batavia! Batavia! » Ce cri, poussé par trois cents poitrines, retentit dans les airs avec enthousiasme, et, dix fois répété, éveilla tous les échos de la factorerie.
Les yeux brillants d'une naïve admiration, Adélaïde avait le regard fixé sur l'éloquent officier, et, le sein palpitant d'émotion, avait pour ainsi dire vu sortir les paroles une à une de ses lèvres. Qu'il était beau et touchant pour elle le poétique jeune homme dont la voix, à la fois si douce et si pénétrante, faisait frémir d'un sympathique enthousiasme tous ceux qui l'écoutaient !
Walter Pietei sen fit signe qu'il désirait parler encore, et, lorsque le silence se fut enfin rétabli, il reprit d'un ton encore plus pénétré :
< Oui, frères, que ce généreux sol porte désormais le nom de Batavia ! Quil devienne ainsi, dans l'avenir, une autre patrie pour quiconque * du sang néerlandais dam
les veines. Dieu lui-même le veut! Dieu, qui a soutenu notre courage, retrempé notre patience et frappé d'égarement nos ennemis. Là où la défaite, l'esclavage et la mort semblaient devoir être notre partage, le Seigneur nous a donné la gloire et le triomphe. Nous obéirons à son appel, n'est-ce pas? Nous défendrons et nous sauverons Batavia, la nouvelle Hollande, quand même l'accomplissement de cette belle et noble tâche nous demanderait de gigantesques efforts et des flots de sang? Oui, nous le ferons, car ce petit coin de terre d'où nos acclamations reconnaissantes montent vers le ciel, est la clef de la route de la Sonde, de la mer des Moluques, de la route de la Chine et du Japon. Si nous parvenons à le conserver, un jour la ïlollande, reine de l'Orient, étendra d'ici son sceptre sur les plus riches contrées de l'univers. Si le conseil a donné à cette terre le nom de notre bien-aimée Néerlande, ce n'est pas seulement pour que désormais nous l'aimions et la défendions comme une seconde patrie, mais aussi pour qu'ennemis et étrangers, en lisant ce nom, se souviennent que dans ces murs, avec le sang des vieux Bataves, se retrouve leur héroïque et intrépide courage. Encore un instant, et ce nom sera exposé en dehors de nos murailles aux yeux des Javanais et des marins de toutes les nations. Qu'il atteste ainsi notre inébranlable résolution de ne jamais abandonner noire nouvelle patrie. Puisse Dieu, dans sa bonté, continuer de nous accorder sa protection ! puisse le pavillon hollandais flotter toujours sur ces murs ! puisse Batavia, que nous fondons aujourd'hui, devenir un jour une source de richesse,
de gloire et de puissance pour notre chère Néerlande f Hourra! Batavia! Batavia! »
On ne répondit pas immédiatement à l'appel de l'ora* teur ; quelques instants après qu'il eut cessé de parler, les auditeurs étaient encore tous sous l'influence dominatrice de sa parole.
Mais ce silence ne dura pas longtemps ; bientôt une triomphale clameur éclata dans les airs et le mot Batavia! Batavia! fut jeté à pleine voix aux Javanais suspris ; enfin l'écriteau fixé par des cordes à un poteau fut lancé en dehors des murs, et brilla comme un défi aux yeux de l'ennemi.
Alors les tambours donnèrent le signal de la distribution du vin : soldats, serviteurs, femmes et enfants, coururent avec des cris de joie en bas des remparts vers le grand magasin devant lequel se trouvaient dressées les tables.
Van Ray et Dircksz étaient venus serrer la main de Walter et le féliciter sur son allocution. Van Ray, l'homme de guerre chevaleresque et plein de sensibilité, lui avait surtout exprimé son admiration en termes chaleureux et lui avait voué une éternelle amitié.
Adélaïde avait les yeux remplis de larmes; à chaque éloge adressé au jeune lieutenant, le bonheur et l'orgueil étincelaient dans le regard de la jeune fille ; elle était si fière de son bien-aimé qu'en ce moment, sans le savoir, elle laissait chacun lire dans son cœur.
Lorsque les capitaines se furent éloignés pour aller assister et veiller à la distribution des provisions, Adé-
laide prit la main du jeune homme, et, toute tremblante encore d'émotion, elle lui dit :
« Ah! cher Walter, que vous avez bien parlé! Il y a dans l'accent de votre voix je ne sais quoi de magique qui fait battre le cœur et le remplit de confiance et de courage. Oh! je remercie Dieu qui vous a doué d'une àme si noble et si élevée! »
La mère d'Adélaïde exprima à son tour combien le chaleureux discours de Walter l'avait émue. Pendant que Walter murmurait quelques paroles modestes, et, le cœur palpitant, recueillait les doux éloges que lui donnait sa bien-aimée, il sentit derrière lui quelqu'un baiser silencieusement sa main et y laisser tomber deux larmes brûlantes. C'était le nègre qui, plus que tous les autres, avait été touché par le langage de Walter, et qui, agenouillé derrière lui, pleurait comme un enfant.
Le lieutenant, très-sensible à l'affection extraordinaire que lui portait l'esclave, le releva en disant :
« Console-toi, Congo. Si le Seigneur continue de nous protéger, le jour de la délivrance viendra aussi pour toi. Ton cœur est assez noble pour battre dans une poitrine libre. Aie confiance; un jour, je l'espère, je pourrai te dégager de la servitude et te donner pour patrie cette Hollande que tu aimes tant. >
Le nègre bondit en jetant un cri étrange; des larmes plus abondantes jaillirent de ses yeux ; il courut à Rosalie, la saisit par le bras comme hors de lui et s'écria :
c As-tu entendu? Congo deviendra un Hollandais 1 Congo sera un homme libre I
— Allons, allons! grommela Rosalie, lâche-moi donc; tu es fou à lier. Toi, Hollandais? Tu crois sans doute que tu pourras te débarrasser de ta peau noire ? Prends ce parasol et laisse là tes sottes rêveries. »
En ce moment le capitaine Van den Broeck rejoignit sa famille. Après avoir adressé au lieutenant quelques mots de félicilation, il prit le bras de sa femme et fit quelques pas sur le rempart, sans doute pour lui montrer au loin le camp ennemi et lui donner des explications sur sa position.
Pendant ce temps, Adélaïde et Walter, se tenant par le bras, s'entretenaient à voix basse de sujets pleins de charme et d'intérêt pour eux. Ils parlaient de projets d'avenir, de la douce et heureuse vie qu'ils pourraient encore passer sur la terre. Les mots Hollande, Amsterdam, l'Ye, tombaient à maintes reprises de leurs lèvres avec une expression d'amour et de joyeuse espérance. Le soleil de l'Inde était bien splendide, la nature y était bien d'une fécondité et d'une richesse merveilleuses ; mais rien ne pouvait étouffer dans leur coeur une ardente aspiration vers le sol bien-aimé de la patrie. Ils habiteraient en Hollande, là leurs enfants, avec l'air pur des belles et luxuriantes campagnes néerlandaises, respireraient l'activité, la loyauté, le courage qui caractérise les habitants de ce pays heureux ; là ils ne dégénéreraient jamais; là ils resteraient dignes de leurs ancêtres...
Cet entretien, le premier de ce genre que les jeunes gens eussent osé engager, émut leur âme d'un sentiment indicible de joie, et sans doute ils eussent oublié la fête