‹ BataviaChapitre 2 sur 2 · BATA VU. !T · texte numérisé non relu

BATA VU. !T

et le monde entier si le cri de Batavia, retentissant sur la place de la factorerie, et le son éclatant des trompettes n'étaient venus leur rappeler ce qui se passait à quelques pas d'eux.

Le capitaine quitta le rempart et fit signe à Adélaïde de le suivre avec le lieutenant, pour aller assister aux réjouissances de la garnison.

La place offrait l'aspect d'une kermesse de village en Hollande. On n'y entendait que cris de joie et gaies chansons; des troupes entières de soldats, et derrière eux leurs femmes se donnant le bras et la cruche à la main, allaient et venaient en chantant et en répétant par intervalles le nom de la patrie indienne : Batavia! Batavia 1 Ce cri dominait les confuses rumeurs de la fête. A l'une des extrémités de la place, deux trompettes se trouvaient sous un cocotier ; ils jouaient des airs joyeux et entraînants, pendant qu'un grand nombre de femmes, d'enfants et de soldats dansaient en rond autour de l'arbre sur le rhythme de la mélodie.

Au centre de la place, quelques soldats étaient occupés à représenter une comédie. Sur une couple de tables on voyait cinq ou six gaillards vêtus de costumes bizarres ; l'un d'eux représentait un Anglais ou un Portugais, un autre s'était peint la poitrine en jaune, s'était jeté un drap bariolé sur l'épaule et passé un cric de carton à la ceinture ; ainsi affublé, il ne ressemblait pas mal à un orangkay javanais. Il était difficile de saisir ce que disaient ces acteurs improvisés; mais, à leurs mouvements et à leurs gestes , on comprenait assez que la scène qu'ils

jouaient était une bouffonnerie sur leur propre situation et sur le désappointement de leurs ennemis. Après une foule de plaisanteries, suivies d'une vive altercation, et même d'une lutte à coups de poing, on mit un long nez au Portugais ou à l'Anglais, on arracha au Javanais ses vêtements, et tous deux furent jetés à bas de la table et honteusement chassés au milieu des applaudissements et des huées des spectateurs.

Bien que cette grossière bouffonnerie parût amuser beaucoup les femmes, les enfants et les soldats, Adélaïde n'y prit pas grand plaisir. Elle en trouva davantage à voir le spectacle qu'on préparait à dix pas de là.

Là aussi on avait dressé deux larges tables. Sur cette sorte de théâtre étaient assis quatre hommes, munis de pipes colossales, et qui, au grand plaisir des spectateurs, lançaient en l'air, par la bouche et par le nez, des nuages de fumée, ou plutôt buvaient du tabac, comme on disait alors.

L'habitude de fumer du tabac commençait à cette époque à se répandre, surtout parmi les matelots et les soldats. Les Espagnols et les Portugais avaient transporté cette plante de l'Amérique dans llnde, et avaient fait prendre aux peuples de ce dernier pays le goût du tabac. Depuis que le commerce hollandais s'était étendu dans ces contrées, beaucoup de marins y avaient aussi contracté l'habitude de fumer. Cependant, dans la mèrepatrie, on blâmait encore l'usage du tabac. Les femmes hollandaises, surtout, montraient pour cette coutume une invincible aversion.

Dès que la famille du capitaine fut près des buveurs de tabac, l'un d eux se leva, et, tout en aspirant plus énergiquement encore la fumée de sa pipe gigantesque, il chanta la chanson suivante, avec force gestes et grimaces :

t Est-il arrivé des Indes quelqu'un qui en sache quelque chose? N'y a-t-il rien appris sur le tabac? Répondezmoi ! Est-il vraiment bon pour le sang de l'homme? Ditesle-moi, mon ami.

« Toutes les femmes en veulent horriblement au tabac, et elles estiment très-peu ses vertus. Elles le condamnent : elles disent que sa fumée dessèche l'homme : y at-il du vrai en cela?

« Boire du tabac, c'est une excellente médecine, rassurez-vous I La cendre en est bonne pour le mal de dents, essayez-le; et, quant à la fumée, bien qu'elle ne soit' qu'une vapeur, elle a un goût plus agréable encore que celui de l'ail.

« Faites toutes choses avec mesure; plutôt que trop fumer, mieux vaut ne fumer pas, nous savons bien cela; mais vous pouvez ici, si le cœur vous en dit, fumer trois ou quatre pipes arrosées de vin ou de bière ». »

Le chanteur se rassit gravement et continua de fumer, tandis que ses auditeurs le saluaient par des battements de main et des éclats de rire... mais tout à coup une ondulation soudaine se fit dans la foule qui se pressait sui la place. Tout le monde se précipita vers la porte sani

1 Frajmcnt d'une chanson du seizième siècle, qui se trouve en entier dans le Recueil d'anciennes Chansons flamandes, publié par Willeras, n<> 40.

savoir ce qui pouvait, sur ce point, éveiller la curiosité générale.

Une imposante et nombreuse ambassade du pangerang apparaissait en ce moment dans les murs de la factorerie. Le dommagon de Jacatra, avec le sjakbandar ou trésorier du sultan, marchait à la tête d'une dizaine des principaux orang-kays. Venaient ensuite au moins une vingtaine de serviteurs, portant des corbeilles et des caisses recouvertes d'un voile de soie jaune. Les Javanais, ordinairement si graves et si réservés, montraient une physionomie pleine d'affabilité et adressaient un bienveillant sourire aux Hollandais, qui s'avançaient avec étonnement à leur rencontre. Cela fît penser à chacun que ces députés apportaient des nouvelles favorables; et cette présomption se fortiiia davantage par la réflexion que les caisses et les corbeilles dont les serviteurs étaient chargés ne pouvaient contenir que des présents envoyés par le pangerang de Jacatra au commandant hollandais.

Dès le premier avis de l'arrivée des orang-kays javanais, Van den Broeck s'était empressé de convoquer les membres du conseil de guerre, et déjà ceux-ci se trouvaient devant la demeure du capitaine, prêts à recevoir l'amiassade.

Après les cérémonies habituelles, les députés et leur Kiite furent introduits dans la maison.

Les Hollandais, ne doutant pas qu'une affaire imporiante ne fût en jeu, oublièrent leur fête pour venir se grouper devant l'habitation de Van den Broeck, dans

l'espoir d'apprendre, après le départ des Javanais, ce dont il avait été question et ce qui s'était passé.

L'ambassade demeura assez longtemps avec les membres du conseil de guerre, et, quand les orang-kays reparurent sur la place, on remarqua qu'ils avaient laissé leurs caisses et leurs corbeilles chez le capitaine.

Comme le conseil de guerre suivait les orangs-kays pour les accompagner jusqu'aux portes de la forteresse, Van den Broeck appela un tambour et lui donna l'ordre de battre le rappel ; mais en même temps il dit à un sergent que la garnison eût à se réunir sans armes, pour recevoir communication d'une bonne nouvelle.

Les soldats étaient déjà en rang et les autres habitants de la forlesse s'étaient rassemblés en avant de la ligne de bataille pour entendre aussi ce que le commandant allait annoncer, lorsque les membres du conseil du guerre revinrent des murs et se rendirent au milieu de la foule.

Le capitaine Van den Broeck déploya un papier et prit la parole en ces termes :

« Compagnons, vous savez qu'il y a quelques jours le pangerang de Jacatra nous a fait faire par ses ambassadeurs des propositions de paix. Le conseil de guerre a cru devoir rejeter ces propositions : on nous demandait en effet d'abattre les murs de cette forteresse, et de violer ainsi le serment que nous avons fait à la face du Seigneur. Nous avons à notre tonr envoyé au pangerang un projet de traité par lequel nous proposions de lui payer une certaine indemnité pécuniaire, s'il consentait à nous laisser en paisible possession de notre forteresse jusqu'au

retour du gouverneur général. Le pangerang a accepté ce traité, sous la condition que nous augmenterions dans une certaine mesure le chiffre de l'indemnité ; et nous, en considération de l'immense intérêt que nous devons attacher pour notre patrie a la conservation de la forteresse, nous n'avons pas refusé l'augmentation demandée. Le traité est inscrit sur ce papier ; le pangerang de Jacatra y a apposé son nom. Ses orang-kays, en témoignage de la loyauté de leur prince, ont offert au conseil de guerre les présents d'usage. Bien que nous devions toujours nous tenir sur nos gardes, vos chefs pensent néanmoins que nous avons toute raison de nous fier à la convention acceptée par le pangerang. Je saisis cette occasion pour vous remercier solennellement en notre nom de votre zèle, de votre bonne volonté, du brillant courage que vous avez déployé. .. et pour vous donner, en ce beau jour, plus de motifs encore de bénir Dieu et de vous réjouir cordialement de ses bienfaits. Je vous annonce, au nom du conseil de guerre, la fin des hostilités entre nous et les Javanais. Allez! continuez votre oyeuse fête : la paix est conclue!

— Hourra ! la paix est faite 1 Batavia ! Batavia ! » Ces eris retentirent au sein de la foule, qui se dispersa dans toute la factorerie, chacun se félicitant du traité conclu comme d'une éclatante victoire.

Van den Broeck s'approcha de sa fille et prit en souriant la main de Walter :

c Vous seul, lieutenant, ne paraissez pas satisfait de «ette paix inespérée, dit-il. Bien que vous cherchiez à le

dissimuler, je le vois bien dans vos yeux. Vous craignez de ne pouvoir remplir assez tôt les conditions de notre convention, n'est-ce pas? Consolez-vous et ne perdez pas courage , Walter ; dès que le gouverneur arrivera à la naissante Batavia, je lui demanderai pour vous le brevet de capitaine en récompense de votre intrépidité et à titre de faveur particulière pour moi. N'en doutez pas, il déférera volontiers à ma demande. »

Walter voulut remercier le capitaine de la bienveillante promesse qu'il venait de lui faire ; mais Adélaïde, transportée par la douce certitude que venaient de lui donner les paroles de son père, s'écria :

c Yoyez I voyez ! on commence une danse joyeuse autour des trompettes I Venez, venez! ma mère nous appelle!... »

Elle entraîna le jeune homme, $, toute radieuse , se perdit avec lui dans la foule.

vu

Dès le lendemain , les Javanais se pressaient en foule sous les murs de la factorerie, et adressaient la parole, avec mille démonstrations d'amitié, aux sentinelles placées sur le parapet. Beaucoup d'orangs-kays, suivis de serviteurs chargés de présents et de rafraîchissements, se présentèrent à la porte et furent introduits dans la

forteresse; mais le nombre de ces serviteurs devint en peu de temps si considérable que le conseil de guerre trouva prudent de ne jamais laisser plus de trente Javanais à la fois pénétrer dans la factorerie. Cette marque de défiance parut surprendre et blesser étrangement les Javanais. Us furent encore plus blessés de voir que pas un seul Hollandais ne quittait la forteresse pour venir fraterniser avec eux dans la plaine ou a Jacatra.

Le pangerang fit témoigner son mécontentement par un ambassadeur, en termes qui laissaient entendre que, si l'on continuait de lui montrer la même défiance, il romprait la paix et poursuivrait la guerre avec une nouvelle énergie. L'ambassadeur ajouta que les orangs-kays et les soldats du pangerang, voyant les Hollandais rester sur le pied de guerre , absolument comme si un traité n'était pas conclu, ne voulaient pas non plus déposer les armes et refusaient de retourner dans leur dhesos (villages).

Le conseil de guerre répondit à ces plaintes dans les termes les plus dignes et en même temps les plus conciliants. Il déclara qu'il était prêt à donner au pangerang et à son peuple telle preuve de confiance qu'ils pourraient désirer, pourvu qu'elle ne fût point contraire aux lois militaires des Hollandais, qui leur ordonnaient, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre, de garder leur forteresse de toute surprise.

Le pangerang se déclara satisfait de cette réponse, c' fit en même temps inviter le commandant hollandais à accompagner, le surlendemain, les gens qui devaient lui

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apporter les huit mille réaux promis. A cette occasion le prince javanais donnerait au chef hollandais une brillante fête et lui témoignerait assez d'amitié et de bienveillance pour convaincre ses hommes qu'il n'y avait plus d'hostilités à craindre. Il insistait pour que le commandant lui-môme vînt le visiter, parce qu'il ne convenait pas , comme sultan et souverain , qu'il donnât de telles marques de sympathie à une personne d'un rang inférieur.

Après mûre délibération, le conseil de guerre reconnut qu'il serait dangereux de refuser la bienveillante invitation du pangerang , et il fut décidé que le capitaine Van den Broeck se rendrait auprès de lui au jour indiqué.

Bien que l'astuce connue des Javanais forçât encore les Hollandais à se tenir sur leurs gardes, ils croyaient néanmoins , cette fois , à une paix loyalement conclue ; aussi fut-ce sans inquiétude sérieuse que Van den Broeck accepta la mission qui lui était confiée. Sa femme le vit avec une secrète anxiété faire les préparatifs de sa visite aux Javanais; mais, comme le devoir de son mari était de se conformer à la décision du conseil de guerre , elle se soumit avec résignation et dissimula les craintes qui i; agitaient.

A riieure fixée, entre la factorerie et le camp javanais se trouvaient une vingtaine d'orang-kays et de fonctionnaires supérieurs du pangerang, le sjahbandar en tête, qui attendaient le commandant hollandais pour lui servir d'escorte de la part du prince.

Van den Broeck parut bientôt à la porte de la factorerie, et, après avoir serré une dernière fois la main de ses compagnons, il s'avança vers la garde d'honneur javanaise. Outre son esclave noir qui portait un grand parasol, le capitaine n'était accompagné que d'un négociant et de cinq soldats. Ces derniers n'avaient d'autre arme que leur épée ; deux d'entre eux portaient un coflre qui contenait les huit mille réaux ; les trois autres étaient chargés de quelques pièces d'étoffes précieuses et d'une couple de klewangs ou sabres javanais , dont la poignée était artistement incrustée d'ornements d'argent. Ces objets devaient être offerts en cadeau au pangerang, au nom de la Compagnie néerlandaise, outre 1 indemnité promise.

Les orang-kays reçurent le capitaine avec mille démonstrations de respect et d'amitié, et, lorsqu'il se trouva à côté du sjahbandar, tous les autres s'éloignèrent un peu par respect ; de la sorte , les chefs des deux ambassades se trouvèrent seuls en avant du reste de la troupe. Pendant ce temps , les orangs-kays s'entretenaient avec le négociant hollandais, et, tout en conversant amicalement, le cortège se dirigea lentement vers le camp où le pangerang voulait recevoir le commandant , en présence de son peuple.

A quelque distance du premier retranchement se trouvait une grande foule iïorang-hetjil (gens du peuple). C'étaient des femmes, des enfants, de pauvres gens, accourus par curiosité pour voir les ambassadeurs hollandais. Quand les orangs-kays s'approchèrent, les orangs

ketjil ouvrirent respectueusement leurs rangs, et, s'écartant du chemin des deux côtés, livrèrent à l'ambassade un large passage.

Dans cette foule de Javanais il était difficile de distinguer les hommes des femmes ; tous portaient un vêtement de coton parsemé de fleurs noires sur un fond blanc ou brun-clair; ils s'étaient rattaché les cheveux en touffe sur le sommet de la tête, et, en l'honneur de la solennité du jour, ils avaient le corps frotté d'huile. Parmi la multitude on pouvait reconnaître des Chinois, des Malais, des nègres, des habitants des Célèbes, des Moluques, de l'île de Timor, et des gens de mainte autre nation.

Le capitaine Van den Broeck fit une remarque sur cette diversité d'éléments de la population de Java et questionna à ce sujet le sjahbandar, qui marchait à sa droite. Le trésorier du pangerang, qui, outre les dialectes anciens et modernes de Java , parlait bien le portugais et avait été en relations fréquentes avec les Européens, pouvait être considéré parmi ses compatriotes comme un savant et comme un homme distingué. Aussi s'empressat-il de donner au commandant hollandais les éclaircissements qu'il désirait. Tout en avançant lentement à travers le peuple, il dit en élégant malais : t Commandant, les Javanais, qui, comme moi, connaissent nos anciens écrits et nos wayongs ou vieux poëmes dramatiques, croient avoir des raisons de penser que nous avons la même origine que les brahmines du grand Hindostan. Autrefois on ne professait dans toute l'île de Java qu'une seule religion, la doctrine de Bouddha, qui offrait à notre

adoration une triple divinité : Braîima le créateur; Yishnou, le conservateur, et Siva, le destructeur. Le kawi, antique idiome javanais, dans lequel sont composés nos poëmes, renferme aussi des preuves irréfragables que nous appartenons à la même race que les peuples de l'Hindostan. Dans l'intérieur de Java il y a encore beaucoup de dhesos ou villages, et même des peuplades entières, qui suivent la religion de Bouddha, et dans l'île de Bali, que vous nommez petite Java, cette religion est encore celle de toute 1 a population. À l'époque dont je parle, commandant , les Javanais étaient un peuple puissant et civilisé. Je citerai, pour preuve de ce que j'avance, les monuments et les temples magnifiques qu'on rencontre dans l'intérieur des terres, et qui, bien qu'ils soient en ruines, parlent encore de nctre ancienne grandeur \ Ce qui le prouve encore, ce sont nos anciens poe'mes, que j'ai maintes fois entendu louer avec admiration par des prêtres portugais qui n'avaient pas craint de se donner la peine d'apprendre le kawi *. Selon nos traditions, il y a environ trois siècles que les Arabes firent la conquête de Java et nous communiquèrent la doctrine du prophète Mahomet. Depuis cette époque, nous avons eu à subir de nombreuses guerres intestines; différents peuples , atti-

On rencontre encore aujourd'hui a Java un grand nombre de ces gigantesques monuments. Un des principaux de ces débris se trouve a Brambanan ; il est situé au centre de l'île, et est connu sous le nom de Chanly Fewu ou les Mille Temples.

2 Les Javanais possèdent encore un grand nombre d'anciens poèmes. Un des principaux est le Brala Yudha ou la Guerre sainte. Il contient dix-sept cent dix neuf rmla ou strophes.

rés par la richesse de cette contrée, sont venus se mêler a nous. Sous le poids du malheur et de l'influence étrangère, le Javanais a pour ainsi dire perdu la conscience de lui-même... >

Ici le sjahbandar contint sa voix et dit d'un ton plus bas :

t Je sais ce qui pourrait délivrer mon pays, et je me 6uis efforcé bien souvent de faire partager mes idées aux autres; mais ni le sultan, nilesorang-kays,ni le peuple, ne comprennent ce que je veux dire. Un sol trop fécond et trop riche est un malheur pour le peuple qui l'habite, commandant. Une vie facile énerve l'homme; c'est le besoin, ce sont les désirs qui le rendent fort et grand. Vous autres, Hollandais, vous venez à nous d'un autre monde; ainsi font aussi les Portugais, les Espagnols et les Anglais. Une ambition inquiète , une activité infatigable vous soutiennent. Avec le temps vous soumettrez les Javanais à votre domination, car ils ne se sentent pas la force de lutter contre les étrangers. Si on leur laisse leurs adats ou leurs lois traditionnelles, et si on leur permet de vénérer les tombes de leurs pères , ils se courberont docilement sous un pouvoir auquel ils ne croient pas pouvoir résister. »

Déjà ils avaient pénétré dans l'enceinte du camp et marchaient entre une double haie de Javanais arme^ d( tombaks ou piques.

t Mais, seigneur sjahbandar, dit le capitaine, il me semble que vos hommes ne manquent ni de courage ni d'attachement pour leur pays. Je n'en veux pour preuve que leur présence ici.

Le sjahbandar reprit d'une voix contenue et triste : « L'amour de la patrie! Les Javanais, mes compatriotes, seraient en effet encore capables d'éprouver ce sentiment , mais nos souverains et nos chefs ne connaissent que la mollesse, le luxe et la cupidité. Savez-vous pourquoi les Hollandais , malgré leur petit nombre , ont pu résister pendant si longtemps à quelques milliers de Javanais ? A cause de leur bravoure, croyez-vous? Non, non, ce n'est pas le vrai motif. Notre pangerang, le pangerang de Bantam, les Anglais et les Portugais n'ont cessé de se quereller au sujet du partage des richesses renfermées dans votre factorerie. L'amour de la patrie I S'il yen avait une seule étincelle dans nos cœurs, demain il ne se trouverait plus un seul étranger sur le sol de Java ! La paix est faite maintenant. Fasse Bouddha que cette paix soit sincère, car à quoi peut nous servir la guerre, sinon à élever les Portugais et les Anglais au détriment des Hollandais et à hâter notre ruine?

— Craignez-vous donc, seigneur sjahbandar, que la paix ne soit pas loyalement acceptée par votre sultan? demanda Van den Broeck avec inquiétude.

— Je n'ai pas de raisons particulières de le croire, répondit le sjalibandar.

— Cependant vous êtes l'un des principaux ministres du sultan, et, s'il y avait lieu de craindre , vous le sauriez.

— Non , non , commandant, on ne m'aime pas là-bas, au dhalm ■ (et il désignait du doigt la demeure du sou*

Palais du sultan.

verain qui s'élevait au-dessus de tous les éditées de la ville) ; ce pangerang ne prête l'oreille qu'à deux hommes : au dommagon et au granà-panghoulou , c'est-àdire au chef suprême de nos prêtres. Ces deux personnages me détestent parce qu'ils me regardent comme un homme qui veut introduire des nouveautés... Nous approchons, commandant, de l'endroit où mon sultan vous recevra. Suivez-moi ; je vous dirai ce que vous avez à faire. »

Us entrèrent dans une vaste place fermée de toutes parts par des rangs épais de Javanais en armes. D'un côté de cet emplacement quadrangulaire, le sol avait été légèrement exhaussé pour servir de siège au pangerang, qui était encore absent. Sur cette élévation étaient étendues des étoffes aux mille couleurs et des nattes artistement tressées. De chaque côté, à une certaine distance, se tenaient plusieurs orang-kays, le cric nu au poing. Le dommagon paraissait le chef de cette garde. Non loin de là on voyait aussi une dizaine de panghoulous ou prêtres mahométans, vêtus de blanc et la tête couverte d'un turban.

Vis-à-vis du siège du souverain, de l'autre côté de la place, se trouvaient ses joueurs de gamelang, ses musiciens. Us étaient très-nombreux et avaient des instruments de forme et de nature différentes : des gongs ou grands plateaux de métal, et des bassins sur lesquels on frappait avec un bâton ; des kempouls , composés d'une grande quantité de petits gongs suspendus à un châssis ; fàsjarobonangs, instruments formés de lames de cuivre

et de bambou ; des rebaps, sorte de violons à deux cordes, et des tifas, espèce de tambours. Tant que le pangerang n'était pas présent, ces instruments étaient si légèrement effleurés par les musiciens qu'on n'entendait que de légers cliquetis et des bruits sourds à peine perceptibles ; mais lors de l'apparition du souverain ils allaient faire un vacarme étourdissant.

Le sjahbandar conduisit le commandant hollandais à cinq ou six pas du siège du pangerang , et lui indiqua quelques nattes précieuses qui étaient étendues sur le sol. Elles étaient destinées à lui et à sa suite.

Van den Broeck s'assit à côté du sjahbandar ; le négociant et les principaux orang-kays qui avaient accompagné l'ambassade prirent place un peu en arrière ; les soldats qui portaient le coffre et les présents restèrent debout. Congo tenait toujours le parasol au-dessus de la tête de son maître.

Le capitaine contempla pendant quelques instants la nombreuse armée qui l'entourait de toutes parts , et s'étonna qu'avec de telles forces les Javanais n'eussent pas tenté d'assaut plus sérieux contre la factorerie. 11 reconnut intérieurement que le sjahbandar avait eu raison de dire qu'il n'y aurait plus un étranger à Java le lendemain si les chefs javanais étaient animés par un véritable amour de la patrie.

Plongé dans ses pensées et tout en promenant son regard sur les rangs des guerriers javanais, Van den Broeck aperçut, à l'extrémité de la place, quelques marchands anglais et portugais qui le regardaient de loin et sem-

liaient sourire dun air railleur. Il crut surprendre une expression de mauvais augure sur la physionomie de ces hommes, jaloux de la prospérité commerciale de la Hollande, et tomba dans une inquiète préoccupation ; mais le sjahbandar, qui croyait qu'il regardait les guerriers, lui dit :

c Le corps nombreux qui est là devant vous, commandant, forme l'armée de mon souverain ; ce sont les guerriers de Jacatra. Ces orang-kays, qui portent des klewangs étincelants, sont les Panatous ou chefs des grands villages , et les quelques autres dont le tombak est incrusté d'argent sont les Adhipatis, qui commandent chacun plusieurs villages. Derrière vous et sur les deux plus grands côtés de la place se trouve l'armée auxiliaire que nous a envoyée le pangerang de Bantam. Il est heureux pour vous que la paix soit conclue; car, dans peu de jours, deux mille guerriers de Bantam doivent encore rejoindre notre camp, sous le commandement du dommagon , frère du sultan de Bantam. Si la paix n'avait pas été signée à son arrivée, on n'eût sans doute plus osé en parler: le souverain de Bantam est d'humeur très-belliqueuse. Si je suis bien renseigné , le commandant des troupes de Bantam a envoyé un messager à son sultan pour lui demander s'il peut souscrire au traité. Le prince de Bantam y consentira sans doute; mais il est probable qu'il réclamera une partie de la somme que vous apportez. »

Van den Broeck prêtait à peine l'oreille à l'explication du sjahbandar. Il voyait les prêtres mahométans, qui se

trouvaient non loin du trône du pangerang, fixer les yeux sur lui avec une expression de haine ardente et de froide ironie, sans trahir pourtant leurs sentiments à son égard par aucune autre manifestation.

Le capitaine se sentit profondément blessé dans sa dignité, et, tout en manifestant son mécontement par quelques paroles de colère, il voulut se lever; mais le sjahbandar le retint et lui dit :

t Soyez calme, commandant; si vous tenez à votre vie, n'adressez pas un mot aux panghoulous ! »

Par prudence le capitaine dévora son dépit et resta assis, non sans murmurer un peu.

t Voyez-vous ce panghoulou revêtu d'une longue robe blanche? C'est le grand-prêtre. Cet homme est un irréconciliable ennemi des Hollandais ; il soutient, autant qu'il est en son pouvoir , les Anglais et les Portugais. Savez-vous pourquoi? C'est pour d'étranges motifs. Depuis les anciens temps il existe, parmi les peuples de la Sonde, une prophétie qui dit que ces contrées seront conquises un jour par des hommes à la peau blanche, aux cheveux roux, au long nez, et portant des vêtements sur tout le corps, même sur les mains et sur les pieds. On a d'abord cru que les Portugais étaient les étrangers annoncés; à Bantam on croit aujourd'hui que ce sont les Anglais; mais ici, à Jacatra, le panghoulou a donné à tous la conviction que la prophétie ne désigne pas d'autres conquérants que les Hollandais. Le panghoulou est même tellement pénétré de cette idée que vous n'eussiez certainement pas obtenu la paix s'il eût été seul à se

prononcer,.. J'entends, aux rumeurs de la foule, que le pangerang approche. Restez en place , commandant, et ne vous levez pas avant que le sultan ne vous y convie... »

Soudain tous les gongs, les kempouls , les jaron-boûangs, les rebaps et lestifas éclatèrent en un formidable vacarme, et remplirent l'air des sons tremblants et nerveux des plateaux de cuivre et des roulements fiévreux des tambours. Ce fut un ronflement, un cliquetis, un tintamarre tel que les Hollandais se fussent bouché les oreilles pour échapper à cette agaçante harmonie des gamelangs, si de graves motifs ne les eussent contraints à la réserve et à la résignation.

Le pangerang parut à l'extrémité de la place. Toutes les têtes s'inclinèrent, tous les yeux se baissèrent vers la terre , car c'eût été une grave inconvenance que do fixer le regard sur le visage du prince.

Quelques orang-kays de distinction marchaient, le klewang levé, aux côtés de leur prince. Derrière eux suivaient une vingtaine de serviteurs qui portaient chacun quelque riche objet destiné à l'usage du pangerang ; l'un tenait la boîte à bétel, l'autre une gourde pleine de l'huile odoriférante du kalappus, un troisième du tabac, un quatrième une mèche allumée, un cinquième les tsjéripous ou pantoufles du souverain ; un grand nombre d'autres marchaient à la suite, chargés des images en or de divers animaux. Six jeunes radhens ou nobles portaient un banc en argent et un coussin de velours.

Après ces serviteurs s'avançaient trente ou quarante jeunes filles javanaises, toutes vêtues avec une grande ri-

chcsse et portant un badjo, sorte d'élégante veste de drap d'argent, et une courte jupe de satin ou d'étoffe de coton aux couleurs éclatantes. Leur tête était ornée de plaques d'or et de fleurs, et leur chevelure, leur cou et leurs bras étaient tellement enduits d'une huile odoriférante qu'elles étaient comme enveloppées d'un nuage parfumé. C'étaient les ùedojos ou danseuses du prince.

Le pangerang traversa lentement la place , gravit le tertre préparé pour lui et s'assit sur le dampar ou banc d'argent. Ses serviteurs se placèrent aux côtés de leur maître sur des nattes étendues par terre; les danseuses se retirèrent en arrière et allèrent se ranger devant les joueurs de gamelang.

Sur un signe presque imperceptible du sultan, les musiciens cessèrent leur étourdissant vacarme , et sur la place se fit un profond silence , d'autant plus saisissant qu'il succédait à un bruit formidable.

Le prince javanais, Wydurk-Rama, était un homme d'un âge moyen. Son visage paraissait d'un jaune plus pâle que celui de ses orang-kays ; il tenait les yeux à demi fermés, et son regard avait une expression à la fois indécise et rusée qui trahissait l'astuce et peut-être aussi Pétroitesse de l'esprit. Quand il entr'ouvrait la bouche on pouvait voir ses dents, rendues noires comme l'ébène par l'usage du bétel , particularité que l'on remarquait aussi chez la plupart des orang-kays et même plus ou moins chez tous les Javanais. Le sultan portait sur la tète un turban rouge, autour duquel s'enroulait un collier de pierreries. Un dodot hobar. ou robe traînante de soie

iaune, retombait eu longs plis derrière lui; une précieuse écharpe, brodée d'or et d'argent, ceignait plusieurs fois sa taille. La poignée du cric qu'il portait au côté droit resplendissait de diamants, et le fourreau, sculplé en bois odoriférant et durci au feu , portait des incrustations des métaux les plus précieux. Tous les doigts de ses mains étaient chargés de bagues. Il avait les pieds nus ; une partie de sa poitrine était découverte, et l'on pouvait voir qu'il avait, lui aussi, le corps frotté d'huile de kalappus. Mais à cette huile il avait mêlé, comme la plupart des orang-kays, une sorte de pâte faite de bois de santal réduit en poudre et d'autres matières colorantes.

Après un assez long silence , durant lequel tous les spectateurs étaient restés immobiles, le sultan traîna le regard du côté où était assis le commandant hollandais. A cette vue le sjahdanbar s avança à quelques pas de son souverain et se tint debout, la tête baissée. Il n'osa s'approcher du pangerang que lorsqu'il en eut reçu l'ordre, et lui dit alors, en s'inclinant presque jusqu'à terre, que le commandant hollandais était venu offrir lui-même au sultan la somme promise et quelques présents.

Lorsque le sultan, après quelques questions relatives aux huit mille réaux, lui donna l'ordre d'amener le commandant hollandais en sa présence, le sjahbandar s'inclina plus profondément encore et s'éloigna en disant : Cahoela sampejan, formule de respect qui équivaut à : Votre esclave est à vos pieds. Nul ne pouvait prendre congé du sultan sans prononcer cette humble salutation.

Le sjahbandar fit avancer le commandant hollandais

et les hommes chargés des présents et les conduisit vers son souverain. En cet instant, les yeux de toute l'armée étaient fixés sur les Hollandais, pour voir l'accueil que le sultan allait leur faire; car il y avait certaines formes connues de tous, par lesquelles on pouvait juger du degré de considération que le souverain accordait à ceux qu'il recevait.

Le prince donna au commandant hollandais le titre de radhen-senapati, qui signifie général en chef, et le pria de lui montrer les présents. On les déposa aux pieds du sultan. Il fit peu d'attention d'abord aux riches étoffes et aux klewangs japonais ; mais il demanda qu'on ouvrît le coffre pour lui faire voir l'argent. Après avoir fixé les yeux pendant un instant et avec une évidente satisfaction sur les pièces de monnaie, il fit refermer le coffre, puis il prit en main les étoffes et les klewangs. Sur un signe de lui, quelques serviteurs enlevèrent le coffre et les présents : le sjahbandar se mit à leur tête, et ils traversèrent la place pour aller porter l'argent et les étoffes au dhalm ou palais.

Le pangerang désigna à Van den Broeck une natte à côté de lui, et, lorsque le capitaine se fut assis pour lui complaire, le prince dit en malais :

c Radhen-senapati, je vous remercie pour ces présents. Mon sjahbandar va compter l'argent et vous remettra une quittance tout à l'heure. Ainsi, nous avons la paix? J'espère que les Orang-Wollanda se montreront reconnaissants de ma bonté, t

Van den Broeck répondit d'un ton calme en prodiguant

les protestations d'amitié et les marques de respect ; il s'efforça de faire comprendre au pangerang que les Hollandais n'avaient ni désiré, ni provoqué la guerre ; qu'ili étaient même prêts à faire des sacrifices véritables dam l'intérêt de la paix. Il se plaignit aussi de la conduite des Anglais et des Portugais ; mais, depuis quelque temps déjà, le pangerang ne l'écoutait plus. Il lui présenta, par habitude ou par distraction, sa boîte à bétel. Le capitaine s'excusa et dit qu'il ne prenait jamais de bétel. Le prince lui lança un regard de dédain qui, en toute autre circonstance, eût fait bouillir le sang dans les veines du courageux Hollandais. Sans prendre garde en apparence à l'expression de mécontentement qui se peignait sur la physionomie de son hôte, le sultan Wydurk-Rama tira de la boîte une feuille de bétel saupoudrée d'un peu de sable de coquilles, y plaça un petit morceau de noix d'arec avec un peu de camphre, plia le tout ensemble et le mit dans sa bouche.

Aussitôt un serviteur apporta un vase d'argent au sultan, dont les lèvres étaient déjà rouges comme du sang.

Sans adresser de nouveau la parole au capitaine, le prince mâcha son bétel pendant assez longtemps, en échangeant de temps en temps quelques paroles à voix basse avec le grand-panghoulou.

Van den Broeck ne se sentait pas à l'aise. Bien que le pangerang, en le faisant asseoir à côté de lui, en lui donnant le titre honorifique de radhen, et en lui offrant même sa boîte à bétel, parût vouloir montrer publiquement qu'une franche et cordiale amitié régnait entre les

deux peuples, il semblait au capitaine que toutes ces démonstrations étaient feintes, et qu'au fond, le prince javanais avait de tout autres sentiments que ceux qu'il manifestait. Mais, comme il se trouvait au milieu de plusieurs milliers d'ennemis, sans moyens de résistance ni espoir de secours, il dissimula son mécontentement et ses craintes. Il s'efforça même de se persuader qu'il se trompait, et que ses soupçons n'étaient pas justifiés par la conduite du sultan.

Le prince fit signe du doigt aux joueurs de gamelang. Ceux-ci se mirent à, frapper de toutes leurs forces les gongs, les kempouls et les tifas, tandis que les jeunes filles se préparaient à la danse.

Une seule bedojo sortit d'abord des rangs des danseuses. Elle ne manquait pas de grâce et était assez jolie, mais son teint était d'un brun très-foncé, et ses dents si noires qu'elles brillaient, comme des perles de jais taillé, entre ses lèvres d'un rouge sombre. Elle s'inclina en dansant devant le sultan, se rejeta en arrière par un saut léger et se mit à danser avec une certaine élégance. Bientôt une seconde bedojo s'élança à côté de sa compagne. Elles dansèrent un pas de deux en s'éloignant et en se rapprochant tour à tour, et en exprimant, par une pantomime vive et passionnée, une action que les Hollandais ne comprenaient qu'imparfaitement.

Enfin les deux bedojos parurent se quereller et décrivirent des cercles rapides en se poursuivant, jusqu'à ce que Tune d'elles tendît les mains vers ses compagnes comme pour implorer leur assistance. Alors les quarante

jeunes filles se mêlèrent toutes à la danse, qui s'enchevêtra dans une telle confusion de gestes, de poses et de figures, que le regard en était ébloui. On s'apercevait cependant que cette danse était régie par certaines règles, car parfois les jeunes filles s'arrêtaient toutes à la fois avec un ensemble parfait, et se remettaient en mouvement avec un nouvel accord. Les Hollandais remarquèrent aussi alors que la musique, toute confuse qu'elle parût, obéissait néanmoins à un certain rhythme, rhythme sur lequel les danseuses réglaient leurs pas.

En d'autres circonstances, Van den Broeck eût pris grand plaisir à cette danse singulière ; c'était en effet un spectacle qui n'était pas sans charme que ces quarante bedojos, choisies parmi les plus jolies filles de Jacatra, et se mêlant dans de gracieuses et légères évolutions ; mais le capitaine était en proie à des préoccupations trop sombres pour accorder beaucoup d'attention aux jeunes danseuses. Le bruit des gongs et des kempouls était même pénible et irritant pour lui en un pareil moment ; aussi éprouvait-il intérieurement un vif désir que la fête se terminât bientôt, et ce ne fut que lorsque les joueurs de gamelang cessèrent enfin leur vacarme qu'un léger sourire vint rasséréner sa physionomie.

Un profond silence régna de nouveau pendant quelques instants. Le sultan prit une nouvelle dose de bétel, se leva, descendit du tertre sur la place, et s'achemina lentement sans regarder le capitaine. Tous les servi teun et la garde d'honneur d'orang-kays le suivirent. Le dom magon s'approcha des Hollandais et leur fit signe de

prendre rang dans le cortège; ceux-ci obéirent à l'invitation, et le dommagon lui-même se plaça à côté du capitaine pour lui tenir compagnie.

Van den Broeck marcha longtemps sans faire la moindre observation, parce qu'il considérait le dommagon comme un ardent ennemi des Hollandais. On fit faire le tour de la place aux ambasseurs ; on les conduisit avec intention devant le front de toutes les troupes qui s'y trouvaient réunies. Le pangerang voulait par là frapper leur esprit en leur montrant de près les formidables forces dont il pouvait disposer.

Arrivé à un certain endroit, où les rangs des guerriers javanais étaient très-épais, Van den Broeck tourna la tête par hasard, et vit un certain nombre d'orang-kays et de simples soldats étendre vers lui leurs crics et leurs klewangs d'un air de menace et avec un ricanement de vengeance. Blessé par cette insulte, il dit à, son guide javanais :

e Seigneur dommagon, je ne sais ce que je dois penser de l'étrange réception qu'on nous fait ici. Pendant tout le temps que j'ai été assis auprès de votre sultan, les panghoulous m'ont regardé en face d'une façon qu'en Hollande on nommerait au moins inconvenante... »

Le dommagon posa le doigt sur ses lèvres et murmura avec une sorte d'effroi :

c Ne parlez pas des panghoulous, commandant. S'ils vous entendaient il pourrait vous en arriver malheur.

— M'en arriver malheur? répéta le capitaine d'une voix contenue, mais irritée. Mais je suis venu au milieu

des Javanais comme ambassadeur, seigneur dommagon ; je représente ici le sultan de mon pays, et, d'après les lois de tous les peuples, vous devez me respecter en cette qualité. Je crois qu'en aucun cas il ne peut m'arriver malheur ici. Si quelqu'un d'entre vous osait oublier jusqu'à ce point ce qu'on doit à mon sultan, et surtout au puissant peuple au nom duquel je suis venu ici, cela suffirait pour susciter entre les Javanais et les Hollandais une guerre sanglante et qui se prolongerait, sans aucun doute, jusqu'à ce que la ville de Jacatra et tous ses habitants eussent disparu de la surface de la terre. »

Le dommagon sourit et fit un mouvement d'incrédulité.

« Vous haussez les épaules ? dit Van den Broeck avec une colère comprimée. Notre gouverneur général peut revenir chaque jour avec une flotte nombreuse. Croyezvous donc, seigneur dommagon, qu'à son retour, les Javanais puissent tenir contre nous? Ne soyez pas trop présomptueux

— Mais, commandant, dit le dommagon en l'interrompant, je ne comprends pas de quoi vous vous plaignez. Mon sultan ne vous a-t-il pas fait asseoir à côté de lui ? ne vous a-t-il pas présenté sa boîte à bétel ? n'a-t-il pas fait danser devant vous ses bedojos? Il ne pourrait faire plus d'honneur à l'empereur de Mataram. Maintenant vous raccompagnez dans son palais ; il vous y recevra, partagera un festin avec vous, et vous présentera à sa

aièrc, Ratoe-Kentjono Que pouvez-vous désirer de

plus? >

Van den Broeck ne sut que répondre a ces arguments, bien quils ne le rassurassent que médiocrement.

€ S'il en est ainsi, dit-il, il faut que beaucoup d'orangkays et de guerriers n'aient pas pour leur sultan tout le respect qu'ils lui doivent.

— Oh! qu'osez-vous dire? murmura son guide.

— Si votre sultan m'a vraiment témoigné de l'amitié, comme je dois le croire, comment se fait-il que des orang-kays et même de simples guerriers aient osé me menacer de leurs crics?

— Vous vous êtes trompé sur leur intention, commandant, dit le dommagon en riant, ou, si les choses se sont effectivement passées comme vous le dites, ce sont probablement des hommes do Bantam qui ont agi ainsi. Ils sont mécontents que notre sultan fasse la paix avec les Hollandais. Je croyais que les Orang-Wollanda ne redoutaient rien 1 Tranquillisez-vous, il ne vous sera fait aucun mal. »

Us étaient déjà entrés dans la ville de Jacatra et traversaient une longue rue, entre une double haie de guerriers. Les maisons, construites en bambous et en rotangs, étaient d'une coquetterie et d'une propreté charmantes ; sur leur façade s'avançait un auvent qizî garantissait à la fois du soleil et de la pluie, et toutes étaient ombragées par des arbres au feuillage luxuriant. Derrière les rangs des soldats et entre ces arbres plantés devant les maisons se pressait une fouîe compacte de femmes, d'enfants et de vieillards. Quand le sultan passait, tous courbaient la tête et tombaient à genoux; mais, sur le pnspngc des

Hollandais, ils témoignaient, par de haineux murmures, le déplaisir qu'ils ressentaient de les voir, entourés de Vint d'honneurs, se rendre au dhalm, à la suite du sourerara.

Enfin le cortège approcha du palais du sultan, édifice vaste et élevé, qui ne se distinguait des autres habitations que par une plus grande étendue et une ornementation extérieure plus riche.

En arrivant à une sorte de parvis que le tvaringa1, arbre sacré, ombrageait de sa cîme majestueuse, le dommagon prévint Van den Broeck que le négociant et l'esclave noir pouvaient seuls pénétrer avec lui dans l'intérieur du dhalm, et que les soldats seraient reçus ailleurs. Après cet avis.» un orang-kay emmena ces derniers par une porte latérale, et Van den Broeck suivit silencieusement le dommagon, qui, à travers deux rangs dorangkays, le conduisit dans une place où il n'y avait pas d'hommes armés. La, le dommagon annonça qu'il allait demander s'il pouvait introduire l'ambassade auprès du sultan, et, disparaissant au fond de la salle, derrière un rideau, il laissa les Hollandais seuls.

Le nègre leva les mains au ciel, et, comme si le long silence qu'il avait dû garder jusque-là l'eût suffoqué, il dit en soupirant profondément :

< Seigneur! Seigneur! délivraz mon bon maître du piège dans lequel il est tombé 1

1 Ficus religiosa (ficus Indica). Cet arbre se trouve devant tous les temples indiens, parce que Ton croit que c'est sous son ombra que Bouddha a instruit les hommes

— Que veux-tu dire, Congo? demanda Van den Broeck. Toi aussi, crains-tu une trahison? Sais-tu quelque chose?

— Je sais comment nous sommes venus ici, murmura le nègre, mais je ne sais pas comment nous en sortirons »

Le capitaine promena autour de lui un regard inquiet. Il remarqua que le passage par lequel ils étaient entrés dans la salle était gardé par de nombreux oraug-kays, le kl e wang levé et le cric hors du fourreau. 11 lui sembla que leurs yeux étincelaient de haine et qu'un féroce sourire contractait leurs lèvres.

Son compagnon, le négociant, remarquant la défiance qui se peignait sur son visage, dit :

« Mais, que craignez-vous, commandant? Serionsnous menacés d'un malheur? Le pangerang nous a cependant reçus avec beaucoup de bienveillance.

— Mourir sur le champ de bataille, ce n'est rien, murmura à part lui Ven den Broeck ; mais être tué comme un chien par ces lâches, tomber sous les coups de cent poignards ! Ab I si j'en avais cru le fatal pressentiment que j'ai pu lire sur les traits de ma femme !... Ma pauvre

Adélaïde, ma malheureuse enfant! Mais je vendrai

chèrement ma vie : ils sauront ce que leur coûtera le sang du capitaine Van den Broeck I >

A ces mots il porta la main à la poignée de son épée comme s'il voulait la tirer du fourreau ; mais le négociant le retint et chercha à lui faire comprendre que ses appréhensions étaient sans fondement. Ces peuples indiens

avaient de si singulières coutumes qu'un étranger ne pouvait sur ce point se fier à son propre jugement.

Un des principaux orang-kays souleva le rideau qui masquait la porte et dit en s'inclinant :

« Le sultan attend les Orang-Wollanda dans la bangsal1. Veuillez me suivre. »

Van den Broeck, la main sur le pommeau de son épée, le négociant et le nègre suivirent l'orang-kay; mais à peine avaient-ils mis le pied dans l'autre salle qu'une quarantaine d'orang-kays s'élancèrent de derrière le rideau. Avant que le capitaine et ses compagnons pussent faire un seul mouvement pour se défendre, ils étaient terrassés tous les trois. On les étreignit fortement, on les bâillonna; des crics étincelants menacèrent leurs têtes, tandis que d'autres agresseurs leur liaient les bras et les jambes.

Comme Van den Broeck et surtout le nègre faisaient de violents efforts pour se dégager, ils furent frappés jusqu'au sang, à coups de poing et à coups de pied. En un instant, d'ailleurs, ils se trouvèrent si solidement garrottés qu'ils ne purent plus faire le moindre mouvement.

Alors on traîna sur le sol, à travers plusieurs salles, ces trois victimes de la plus infâme trahison Ils pouvaient entendre les cris de rage et de détresse des soldats hollandais, assaillis comme eux à l'improviste.

Dans la partie la plus reculée du dhalm se trouvai

* Grande salle de réception, aussi nommée w.endopo.

une sorte de cachot. Les orang-kays traînèrent les Hollandais jusqu'à l'entrée de ce trou obscur, les précipitèrent d'en haut au fond du cachot, et les y abandonnèrent, chargés de leurs liens. Puis ils coururent informer le sultan que leur odieux attentat avait pleinement réussi.

Tant que dura le jour, et même jusqu'à une heure avancée de la soirée, personne ne s'étonna à la factorerie que le capitaine Van den Broeck ne fût pas de retour. Les Javanais avaient coutume de prolonger leurs fêtes et leurs réunions bien avant dans la nuit. On voyait encore scintiller de nombreuses lumières dans le camp javanais, et l'on y entendait retentir les joyeuses clameurs de la foule. Selon toute probabilité, le commandant hollandais avait été retenu jusqu'alors par la bienveillante et honorable hospitalité du pangerang.

Cependant, lorsqu'enfin la plus profonde obscurité enveloppa le camp javanais et que tout bruit eut cessé, les soldats hollandais commencèrent à craindre que leur chef ne fut devenu victime de quelque trahison. Le conseil de guerre se réunit au milieu de la nuit, et délibéra avec une anxiété croissante sur ce qu'on pouvait faire dans cette situation encore incertaine, mais déjà mena-

çantc. On décida enfin qu'on attendrait le jour pour envoyer aux informations, et que jusque-là on veillerait, mèche allumée, pour être prêt à repousser toute agression imprévue.

On examina aussi ce qu'il y aurait lieu de faire si les Javanais avaient réellement mis à mort le commandant et sa suite. D'abord cette hypothèse fit frémir de rage et d'indignation tous les membres du conseil de guerre, et l'on ne parlait de rien moins que d'une sortie avec toutes les forces disponibles et de l'anéantissement de l'armée ennemie ; mais Pierre Dircksz ramena bientôt les esprits à une vue plus nette de la situation. Il exposa à ses collègues que de nouvelles troupes étaient venues probablement renforcer les Javanais, et que ceux-ci ne souhaitaient rien tant que d'attirer les Hollandais hors de leur forteresse ; qu'il y avait disette de poudre et qu'on userait les dernières munitions dans la sortie projetée, que, par conséquent, si l'on était repoussé, Ton ne pourrait plus se défendre, et que la reddition de la factorerie serait la conséquence infaillible d'une imprudente tentative; que le désir de la vengeance ne devait pas faire perdre de vue aux Hollandais le but principal de leurs efforts, et qu'il fallait avant tout songer à conserver la nouvelle Batavia à la Hollande.

Tous reconnurent avec chagrin que les considérations qu'avait fait valoir Pierre Dircksz n'étaient que trop fondées. Ils choisirent, à tout événement, Pierre Van Ray pour commander la place, et se séparèrent pour aller veiller à la sûreté de la factorerie. Quelque inquiétude

que leur inspirât l'absence prolongée du commandant, ils avaient néanmoins encore un ferme espoir que le jour suivant viendrait donner un démenti à leurs appréhensions.

On éprouvait plus de tristesse et d'anxiété dans la famille du capitaine. Longtemps madame Yan den Broeck avait dissimulé son inquiétude et même avait joint ses efforts à ceux de Walter pour convaincre Adélaïde qu'elle se laissait dominer à tort par ses alarmes ; mais quand Walter Pietersen eut quitté la maison pour se rendre où son service l'appelait, et que la nuit fut déjà avancée, Adélaïde ne put se contenir davantage, et fondit en larmes tout à coup. Les sanglots de la jeune fille, ses désolantes prévisions accablèrent aussi le cœur de sa courageuse mère. Toutes deux veillèrent en pleurant jusqu'au moment où les premiers rayons du jour frappèrent les vitres. Walter vint alors les consoler en leur disant qu'un sergent et un soldat allaient quitter la factorerie pour s'informer des motifs de l'absence du commandant. Bien qu'intérieurement le jeune lieutenant frémît lui-même au soupçon d'un affreux malheur, il feignit un grand calme et donna aux deux femmes l'assurance qu'elles ne tarderaient pas à recevoir des nouvelles favorables.

Le sergent et son compagnon quittèrent en effet la factorerie; mais à la grande surprise et au grand effroi de tous, ils ne revinrent pas. Plus d'une heure s'étant écoulée sans qu'on les revît, le conseil de guerre envoya un second sergent au camp des Javanais, mais celui-ci ne reparut pas davantage.

Ce qui confirmait les douloureuses appréhensions de

la garnison, c'est que, depuis le lever du soleil, on n'avait pas vu un seul Javanais s'aventurer en dehors du camp. Or, les jours précédents, on avait eu peine à les empêcher d'affluer en foule dans la factorerie ; ce changement soudain dans leur conduite devait avoir un motif» et quel autre motif pouvait-ce être que la crainte que les Hollandais ne se vengeassent de l'attentat commis contre leur chef?

Les soldats se trouvaient sur les remparts et regardaient dans la plaine et sur la route de Jacatra. La plupart étaient transportés de rage et se répandaient en imprécations et en cris de vengeance contre les perfides Javanais. Quelques-uns d'entre eux s'écriaient qu'il fallait courir aux armes et tenter une sortie. Les officiers s'efforçaient de leur faire comprendre que, pour le moment du moins, cela était impossible; mais ils ne semblaient nullement disposés à envisager la situation avec calme et sangfroid.

Tandis que tous les regards étaient fixés sur le camp javanais, on vit, à l'entrée de la route qui conduisait de Jacatra à la factorerie, apparaître trois Javanais et une quatrième personne qui, escortée par eux, marchait seule en avant et bientôt se mit à courir à perdre haleine vers la factorerie, en tenant une lettre à la main.

t C'est le nègre du capitaine 1 c'est Congo 1 nous allonj tout savoir I > s'écria-t-on de toutes parts.

Pendant un instant encore, on suivit des yeux le nègrô dans sa course ; mais quand il s'approcha de la forteresse, la plupart des hommes quittèrent les remparts et couru-

rent vers la porte pour apprendre plus tôt la nouvelle qu'il apportait.

À toutes les questions qu'on adressa à Congo, à son entrée dans la factorerie, il répondit :

« Ils sont prisonniers; on les tuera. Où est le lieutenant Pietersen? Dites, dites 1 où est le lieutenant? *

Et, promenant autour de lui un regard égaré, il s'efforçait de découvrir Walter dans la foule.

Le capitaine Van Ray s'approcha de lui, le saisit par le bras et le força de s'arrêter court. Congo se souvint alors qu'il était chargé de remettre un message au conseil de guerre; il tendit la lettre au capitaine, et dit :

e Hier on a traîtreusement saisi mon maître et ceux qui l'accompagnaient ; on nous a garrottés ; on nous a maltraités; on nous a jetés dans un afîreux cachot. On amènera le capitaine ; il veut parler au conseil de guerre ; cela est écrit dans cette lettre. Où est le lieutenant Pietersen?

— Je l'ai vu entrer tout à l'heure chez le capitaine Van den Broeck, » dit un soldat.

Tandis que Van Ray ouvrait la lettre et invitait les membres du conseil de guerre à le suivre, Congo traversa rapidement la place et gagna la demeure de son maître. Il trouva madame Van den Broeck et Adélaïde dans les bras l'une de l'autre et tout en larmes, et aperçut le lieutenant debout près de la fenêtre, et la main devant les yeux. Son entrée les tira tous trois de la navrante anxiété dans laquelle ils semblaient plongés. Tous trois s'élancèrent au devant du nègre avec un sourire fébrile dans lequel

la crainte d'un aiîreux malheur se mêlait à l'espoir d'apprendre une heureuse nouvelle.

Congo s'effraya : il comprenait alors seulement qu'il avait été imprudent et qu'il allait peut-être porter un coup mortel à ses maîtresses, en leur révélant, sans préparation, le terrible événement qui s'était passé. Aux premières questions qu'on lui adressa, il répondit, en balbutiant, qu'il avait, avant tout, quelque chose à dire en particulier au lieutenant, et il voulut se rendre avec celui-ci dans une autre pièce ; mais Adélaïde s'élança audevant de lui, et, d'une voix déchirante, lui ordonna de dire ce qui était arrivé à son pauvie père. Dans son angoisse elle parlait d'assassinat et de mort. Le nègre s'arrêta et fondit en larmes; puis il dit : t Oh! madame, mademoiselle, c'est bien assez horrible; n'exagérez pas ce malheur : mon maître vit...

— Ah! il vit! s'écria la femme du capitaine d'une vcu tremblante de joie. Dis donc, Congo, ce qui lui est arrivé» pour que tu pleures ainsi. »

Le nègre regarda le lieutenant comme pour lui demander s'il pouvait obéir à l'ordre de sa maîtresse. Waller lui fit des yeux un signe qui semblait lui recommander la prudence.

« Parle, Congo, parle donc, pour l'amour de Dieu! s'écria la jeune fille d'une voix suppliante.

— Je vais parler, dit le nègre d'une voix altérée par les sanglots. Si j'avais le pouvoir d'écraser sous mon pied tous ces infâmes Javanais, il n'en vivrait plus un seul demain I Nous arrivons hier dans leur camp; le pange-

rang flatte hypocritement mon maître ; il le fait asseoir à côté de lui et fait danser ses bedojos devant le capitaine. Puis il l'invite à partager un festin dans son dhalm; nous le suivons sans défiance; mais à peine sommes-nous dans le palais du perfide prince qu'on nous saisit, et...

— Congo, ne nous cache pas la vérité ! s'écria Adélaïde qui s'apercevait que le nègre n'osait pas parler franchement.

— Alors, reprit le nègre, on nous garrotta les bras avec des cordes, et l'on nous conduisit dans une salle où un grand nombre d'orang-kays nous ont gardés jusqu'à présent.

— Ah! mon pauvre père ! on l'a garrotté! dit la jeune fille en sanglotant. Les méchants Javanais l'ont maltraité ; mais il n'est pas homme à se laisser garrotter sans résistance. Oh mon Dieu, ils l'ont blessé peut-être! »

Walter se contenait et affectait de paraître calme; mais sa main serrait la poignée de son épée avec une violence si convulsive, qu'on entendait craquer ses doigts.

« Non, mademoiselle, vous vous trompez dit le nègre. On n'a pas fait de mal à mon maîlrc. 11 ne s'est pas défendu, parce que. .. parce qu'on lui avait enlevé son épée... et l'on a délié ses bras dès qu'il a été dans la salle qui devait lui servir de prison...

— Ciel ! que vois-je? s'écria Adélaïde, Congo, ton œil est tout sanglant! Et tu assures qu'on ne t'a pas maltraité'?

— Moi! moi! bégaya l'eclave... oui... c'est vrai... j'ai reçu un coup de poing... un seul.

— Congo, tu ne nous dis pas la vérité, » s'écria d'une

voix navrante madame Van den Broeck, qui tout à coup cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer a chaudes larmes.

Quand la jeune fille vit la profonde désolation de sa mère, elle s'élança vers le lieutenant, et tendant vers lui des mains suppliantes, elle s'écria :

« Oh ! Walter, vous êtes brave; votre parole est toutepuissante sur les hommes de la garnison. Montrez en ce moment que vous êtes reconnaissant envers mon malheureux père de la bonté qu'il vous témoigne ; ah ! montrez que vous aimiez sa fille ! Délivrez-le des mains de ses meurtriers I Je vous récompenserai largement de ce bienfait; je vous aimerai de tout mon cœur et vous bénirai jusque sur mon lit de mortl

— Ne me dites rien, Adélaïde; l'indignation et 1a soif de la vengeance font bouillir mon sang. Si une intrépide résolution et un héroïque courage peuvent briser les liens de votre père, soyez sûre que l'heure de sa délivrance sonnera bientôt. Demeurez calme^ mon amie; le malheur qui nous frappe est bien grand sans doute, et moi aussi je verse des larmes de pitié et de rage ; mais si l'en n'a pas maltraité votre père, c'est une preuve que les Javanais n'en veulent pas à sa vie. Espérons que Dieu le protégera jusqu'à ce que nous puissions le délivrer... Retenez vos larmes et laissez-moi adresser quelques questions à Congo. Dis-moi, Congo, as-tu quitté le capitaine im-

liatement avant de venir à la forteresse?

— Non, monsieur le lieutenant, il y a environ deux heures que je l'ai quitté. On a conduit le capitaine devam

le pangcrang, mais je sais parfaitement qu'il ne lui es* arrivé aucun mal depuis lors.

— Pourquoi t'a-t-on renvoyé à la factorerie? -—J'ai apporté une lettre pour le conseil de guerre,

monsieur le lieutenant, une lettre du dommagon, à ce que m'ont dit les orang-kays qui m'ont amené hors du camp, et je connais aussi le contenu de cette lettre. D'après les orang-kays, mon maître aurait demandé au pangerang la permission de parler à la garnison de la factorerie. Le pangerang y a consenti, et l'on amènera le capitaine sous les remparts...

— Ah ! je verrai mon pauvre père! dit Adélaïde d'une voix pleine de larmes. Je le verrai captif, garrotté, mais du moins mes yeux le contempleront vivant.

— Ensuite, monsieur le lieutenant, reprit le nègre, il y a dans la lettre une chose qui vous concerne plus que tout autre. Au moindre coup de feu, à la moindre démonstration agressive, à la seule apparence d'une tentative de délivrer mon maître, les Javanais... le tueront sous nos yeux. »

Un cri d'angoisse s'échappa du sein de la jeune fille ; elle courut de nouveau, les mains jointes, vers Walter.

« Ah! oubliez la prière que je vous ai adressée! ditelle d'une voix suppliante. Ne faites rien pour le délivrer. Par amour pour moi, étouffez tout sentiment de vengeance dans votre cœur. Ils tueraient mon pauvre père, Walter ! »

En ce moment la porte s'ouvrit; un enseigne entra dans la chambre et dit d'une voix précipitée :

« Le conseil de guerre m'a ordonné de conduire sur-

le-ehamp Congo devant lui. Lieutenant, je dois vous avertir que votre présence sur les remparts est absolument nécessaire. Il est impossible de calmer la garnison. Le conseil de guerre a défendu de faire le moindre mouvement sans ordre ; il compte sur vous pour retenir tout le monde dans le sentiment du devoir. Veuillez m'accompagner, lieutenant; chemin faisant, je vous ferai connaître, de la part du conseil de guerre, ce dont il s'agit

— Venez, ma mère, s'écria Adélaïde, venez ! allons voir mon malheureux père !

— Non, Adélaïde, demeurez ici, dit Walter; je viendrai vous appeler quand il en sera temps. >

Madame Van den Broeck prit la main de sa fille, l'attira silencieusement sur son sein , l'embrassa en gémissant, et l'empêcha ainsi de suivre le lieutenant.

Dans le vestibule, Congo dit à l'oreille du jeune homme :

« Ah ! monsieur Pietersen , par compassion pour la douleur de notre chère demoiselle, j'ai caché le plus horrible : on a accablé mon pauvre maître de coups de poing, de coups de pied ; on l'a affreusement maltraité. »

Walter, en proie à. une rage concentrée, tremblait de tous ses membres; sa tête s'affaissa avec découragement sur sa poitrine et une rauque et sourde exclamation fut sa seule réponse.

L'enseigne le retint encore un instant sur la place, et lui dit a la hâte ce que la lettre apportée par Congo avait appris au conseil à* «uerre. Puis il quitta le lieutenant,

et gagna avec Congo l'entrepôt où le conseil de guerre était encore en séance.

Walter Pietersen se rendit sur les remparts et s'efforça de faire comprendre aux hommes que la moindre tentative de vengeance coûterait la vie au capitaine prisonnier ; il les conjura, par amour peur leur infortuné commandant, de contenir leur soif de vengeance et leur indignation.

D'abord il lui fut difficile de ramener au calme les esprits surexcités ; mais, lorsqu'on vit une nuée d'ennemis sortir du camp, lorsque leurs rangs; comme un mur immense, se furent étendus depuis la ville de Jacatra jusqu'au bord de la mer, chacun comprit qu'une sortie était impossible. Un morne découragement remplit les cœurs, et tous, la tête penchée, suivirent d'un sombre regard les mouvements de l'ennemi.

Tandis que les Hollandais, le cœur serré par le désespoir et la tristesse, attendaient sur les remparts ce qui allait se passer, les Javanais faisaient les préparatifs nécessaires pour la cruelle épreuve à laquelle ils voulaient soumettre le capitaine, dans l'espoir que son courage faiblirait, et qu'ils atteindraient ainsi leur but sans perdre un seul homme.

Quelques orang-kays entrèrent dans le cachot où Yar den Broeck gisait depuis la veille. On avait délié ses mains le matin pour lui permettre de prendre un peu de nourriture, car on voulait, pour certains molifs secrets, épargner sa vie. On débarrassa aussi ses pieds de leurs entraves; mais on lui avait préalablement passé au cou

une corde par laquelle on l'entraîna dans une salie du dhalm.

Dans cette salle se trouvaient le dommagon, le grandpanghoulou, et quelques autres hauts fonctionnaires de la cour du sultan.

Le dommagon, le visage contracté par la haine, dit au capitaine :

« Les Orang-Wollanda sont un peuple présomptueux et téméraire. Vous osez, avec quelques centaines d'hommes, tenir tète à des milliers de guerriers, et vous espérez conserver votre forteresse sur le territoire de mon sultan contre sa volonté. Assurément s'il avait voulu seulement faire un signe du doigt, un seul jour eût suffi pour qu'il ne restât pas pierre sur pierre de votre fort. Mais mon sultan ne veut pas verser inutilement le sang javanais, et il a trouvé un moyen de forcer la factorerie à se rendre. On va te conduire sous les murs de la forteresse, et, si tu refuses de donner à tes hommes l'ordre de nous la livrer sur-le-champ, avec tout ce qu'elle contient, cinquante crics perceront ton cœur. Réfléchis à ce que tu vas faire. Si la factorerie nous est livrée, nous vous conduirons, toi et tous les Orang-Wollanda, à Bantam, où vous pourrez quitter Java en vous embarquant sur des vaisseaux anglais et portugais. Si tu refuses, ton sang sera versé dès aujourd'hui, jusqu'à la dernière goutte, et tous tes hommes périront d'une mort cruelle. >

L'expression de mépris qui se peignit sur le visage de Van den Broeck fut si forte, que le dommagon grinça les dents de rage et tira à demi son cric du fourreau. Mais

le capitaine ne parut nullement ému par ces démonstrations menaçantes, et répondit :

c Si vous croyez devenir maîtres de la factorerie, grâce à l'odieux guet-apens dont je suis victime, vous vous trompez, seigneur dommagon, et vous pouvez dire nettement à votre sultan qu'il se verra déçu dans son espoir.

— Vaine bravade I quand le froid acier des crics cherchera dans ta poitrine le chemin de ton cœur, tu parleras autrement.

— Essayez. Je suis un fils de la Néerlande! répondit Van den Broeck du ton du plus profond dédain.

— Comment, tu accepterais une aussi horrible mort, plutôt que de faire plier ton odieux orgueil?

— Plutôt mourir cent fois que de trahir ma patrie? Tous vos efforts sont vains ; vous n'aurez pas la factorerie.

— Insensé! s'écria le dommagon, irrité de cette froide fermeté. Tu espères mourir en un instant! Non, non, je ferai couler ton sang goutte à goutte par mille petites blessures; je te soumettrai h des tortures si longues et si horribles que tu en viendras à demander grâce. Oh! n'en doute pas, tu fléchiras sous la volonté du sultan I

— Ignoble engeance ! s'écria Van den Broeck avec indignation, vous êtes vingt hommes contre un, et vous n'osez demander la victoire au combat ! L'infâme trahison, la vile astuce, l'odieuse fraude, voilà vos armes!... Et vous, panghoulou, ne croyez -vous pas que votre prophète Mahomet doive être fier de voir ses iils si loyaux et si courageux? *

Le panghoulou poussa un cri de fureur, s'élança sur le capitaine et lui porta au visage un coup terrible.

c Voilà qui t'apprendra à blasphémer le prophète, chien de chrétien ! » hurla-t-il.

Comme si cet outrage eût été le signal d'autres mauvais traitements, les orang-kays, qui tenaient le commandant hollandais, le renversèrent en arrière au moyen de la corde qui entourait son cou, et le traînèrent sur le sol. Tous se mirent à le fouler aux pieds; quelques-uns lui crachèrent à la figure, et le dommagon le frappa si rudement à la tète avec la poignée de son cric, que Yan den Broeck, tout courageux qu'il fût, ne put retenir un cri de douleur.

Quand les Javanais se furent enfin lassés de ce cruel supplice, on laissa Van den Broeck se relever.

« Eh bienl s'écria le dommagon, ordonneras-tu, oui ou non, à tes hommes de rendre la factorerie? Prends garde à ta réponse : cette fois je fais broyer ton corps sous les pieds des esclaves. >

La physionomie de Van den Broeck avait encore la même expression de mépris, mais dans ses yeux brillait je ne sais quel secret et mystérieux dessein. Ce fut d'une voix calme et avec une soumission apparente qu'il dit:

« Qu'on me conduise près de la forteresse, je parlerai aux Hollandais.

— Leur donneras-tu l'ordre de nous livrer la factorerie?

—Je les en prierai.

— Tu veux nous tromper! s'écria le donimagon. Tu leur en donneras l'ordre formel I

— Soit ! répondit Van den Broeck ; je suis prêt a tout. » Un sourire de triomphe parut sur le visage des orang-

kays ; ils se réjouissaient à la pensée qu'ils avaient fait ployer l'inflexible fermeté du capitaine, et déjà ils se croyaient en possession du fort hollandais et des richesses considérables qui s'y trouvaient entassées.

Le prisonnier fut emmené hors de la salle et du palais ; chemin faisant, le dommagon lui dit encore d'un ton de menace :

« Prends bien garde ; la mort sera à côté de toi et écoutera ce que tu diras. Une parole suspecte, et vingt crics te percent le sein ! »

Van den Broeck ne répondit plus, et se laissa docilement conduire à travers le camp. De temps en temps il était encore cruellement frappé par les orang-kays, mais il poursuivait impassiblement sa route et semblait insensible à ces mauvais traitements.

De loin, il remarqua quelques marchands européens, des Anglais et des Portugais sans doute, qui, la compassion peinte sur le visage, le regardaient passer et témoignaient par leur attitude qu'ils n'avaient pas participé à la trahison. Etait-ce dissimulation de leur part, ou les Javanais avaient-ils, en effet, commis seuls et sans conseils étrangers leur odieux attentat?

Van den Broeck, toujours la corde au cou, fut conduit hors du camp et dans la plaine. Il vit ses compagnons rassemblés sur les remparts, et parmi eux, deux femmes

qui. malgré la distance, tendaient déjà les bras vers lui.

La vue de sa femme et de sa fille l'émut vivement et lit un instant iléchir ses forces. Une larme brilla sous sa paupière; son cœur battit douloureusement, et sa tête s'affaissa lourdement sur sa poitrine. Si, par dévouement pour sa patrie, il se vouait à la mort, les infortunées verraient massacrer sous leurs yeux leur époux, leur père! Ce coup leur briserait peut-être le cœur; et, si Dieu épargnait leur vie, elles languiraient dans la terreur et le deuil, accablées par le souvenir d'un aussi horrible spectacle! Adélaïde, faible et délicate jeune fille, succomberait sans doute à la vue de l'affreuse mort de son père bien-aimé !

Tandis que toute l'armée javanaise s'avançait de quelques pas dans la plaine, le prisonnier, accompagné d'une trentaine d'orang-kays seulement, fut lentement couduit vers la factorerie. Chemin faisant, on lui adressait les plus terribles menaces, et, à chaque instant, les crics se dirigeaient vers son cœur ; mais lui ne détournait pas les yeux de sa femme et de sa fille.

Les malheureuses femmes versaient des torrents de larmes, et leurs gestes désolés attestaient l'excès de leui douleur. La rage mêlée au désespoir faisait aussi élincelcr les yeux des soldats hollandais ; mais, convaincus ùc leur impuissance et courbés sous le joug d'une cruelle nécessité, ils étaient comme frappés de mutisme, et regardaient d'un œil sombre le capitaine s'approcher.

Si quelques-uns d'entre les plus braves avaient encore gardé l'espoir de pouvoir tenter de délivrer le prison-

nier, cet espoir s'évanouit complètement en ce moment ; car les Javanais prirent bientôt une direction oblique à travers la campagne, et laissèrent voir qu'ils n'amèneraient pas le capitaine dans le voisinage de la porte, mais bien du côté opposé de la factorerie.

La garnison se rendit lentement et en silence vers cette partie des remparts.

Van den Broeck pouvait déjà entendre Adélaïde qui lui envoyait, avec un accent déchirant, son nom bienaimé, comme un cri suprême de désespoir; il voyait les larmes baigner le visage de sa femme, et, à côté d'elle, Walter, pâle comme la mort et les yeux brillant d'un feu sombre.

L'escorte s'arrêta : tous les orang-kays dirigèrent leurs crics vers la poitrine du capitaine, et le dommagon lui dit:

c Ordonne à tes hommes de se rendre, sinon cette terre va recevoir ton cadavre ! *

Le capitaine parut hésiter ; la vue de sa bien-aimée Adélaïde, qui poussait des gémissements lamentables et remplissait l'air de cris déchirants, lui ôtait l'énergie nécessaire pour supporter victorieusement la terrible épreuve; mais, après avoir un instant frémi sous le coup de la pitié, il releva tout à coup la tête; ses yeux s'illuminèrent de la flamme de l'héroïsme, et il dit, en sadressant à la garnison hollandaise, d'une voix calme d'abord en apparence, mais qui, par degrés, s'éleva au ton de l'enthousiasme :

« Frères, on m'amène sous vos yeux avec l'espoir que

je vous ordonnerai d'abandonner la naissante Batavia. Quoi que je puisse vous dire, quelque danger qui me menace, n'oubliez pas ce que vous devez à voire patrie. Si je dois perdre la vie, songez qu'un pareil sort peul nous frapper tous chaque jour, et que la place où je vais tomber pour la gloire de la Hollande est aussi un glorieux champ de bataille. Chère épouse, lille bien-aimée, consolez- vous toutes deux par la conviction que je vous laisse du moins en héritage un nom sans tache... »

Les orang-kays ne comprenaient pas ce que disait le capitaine; cependant il leur parut évident qu'il n'obéissait pas à leur injonction. Ils le menacèrent de nouveau de leurs crics et exigèrent avec fureur qu'il ordonnât la reddition de la factorerie.

« Je suis occupé à leur conseiller cette reddition, répondit Van den Broeck. Laissez-moi parler; peut-être réussirai-je à leur faire comprendre que toute résistance est devenue inutile. »

Et, adressant de nouveau la parole à ses compagnons, il dit :

« Ne perdez pas courage, frères ; vos ennemis sont divisés et se querellent pour le partage du butin ; ils désespèrent de la victoire. Restez fidèles a votre serment ; défendez la factorerie jusqu'au dernier homme. Prenez exemple sur votre commandant : par amour pour son pays, il accepte une mort épouvantable, sous les yeux de sa pauvre femme et de sa iille infortunée. À l'heure du péril et de l'adversité, rappelez-vous toujours que vous êtes Néerlandais. Adieu ; que le Seigneur soutienne votre

courage jusqu'au retour de notre gouverneur; qu'il remplisse voire cœur d'un inébranlable sentiment du dev ir, et qu'il donne ici à notre chère Néeiiande une éclat nie victoire. Adieu, ma femme! adieu, mon enfant! Hourra! Batavia ! Batavia ! »

Bien que cet acte d'héroïsme arrachât des lames aux soldats hollandais, l'appel suprême du capitaine ne les transporta pas moins d'enthousiasme; tous, d'un même élan, levèrent les mains vers le ciel et répétèrent d'une voix puissante :

c Batavia! Batavia! »

Les orang-kays s'aperçurent alors que le capitaine les ferait trompés. Au lieu de le percer de leurs crics, ils lui portèrent de si rudes coups de poing au visage que le sang jaillit de sa bouche. En même temps ils le renversèrent et le traînèrent sur le sol, dans la direction de leur camp.

Un double cri, si déchirant qu'il perça l'air comme un cri suprême d'agonie, retentit sur les remparts de la factorerie. Deux femmes s'étaient affaissées, privées de sentiment, sur le sol.

Tandis qu'on voyait un lieutenant, un nègre et quelques soldats se presser autour d'elles pour leur donner du secours, le reste de la garnison ondoyait tumultueusement sur la crête des remparts. De terribles imprécations, des cris de rage et de vengeance, de sanglantes menaces retentissaient au sein de celte foule; on eût dit qu'une révolte soudaine venait d'éclater dans la factorerie. C'est qu'en effet, la soif de la vengeance exaspérait

ies hommes jusqu'à la folie; ils roulaient, malgré l'imminence du péril, franchir la porte et voler à la délivrance de Van den Broeck. Les capitaines Van Ray et Dircksz s'efforçaient par tous les moyens de calmer les esprits; mais, loin d'y réussir, leurs paroles semblaient attiser encore la colère et l'exaltation des soidals.

Grâce à cette discussion, on laissa aux Javanais le temps d'entraîner le capitaine jusque dans leur camp ; et, avant qu'aucune décision eût été prise, les orang-kays avaient disparu avec le prisonnier derrière leurs retranchements. Alors les Hollandais reconnurent qu'il était trop tard, et qu'il fallait renoncer à toute tentative pour délivrer le commandant. Ils regardaient, avec le plus navrant désespoir, Waltcr Pietersen qui descendait des remparts, emportant dans ses bras l'infortunée fille du capitaine; ils suivaient des yeux avec désolation madame Van den Broeck, qui, pâle comme une morte et appuyée sur le bras d'un enseigne, s'acheminait d'un pas chancelant vers sa demeure ; les uns frappaient la terre de la crosse de leurs mousquets, d'autres s'arrachaient les cheveux, tous maudissaient leur impuissance et demandaient vengeance au ciel.

Quelques heures plus lard, le sultan de Jacatra se retrouvait assis eu plein air à l'endroit où, la veille, il avait accueilli le commandant hollandais avec de feintes démonstrations d'amitié. Cette fois encore, la place était entourée de rangs épais de guerriers javanais, et les principaux orang-kays et quelques panghoulous se tenaient aux côtés du souverain. Les joueurs de gamelang étaient placés vis-à-vis du sultan, de l'autre côté de la place; mais les bedojos, les danseuses, étaient absentes.

Devant le sultan se trouvaient le dommagon et un marchand portugais. Ce dernier, qui, durant un long séjour à Àmboine, avait acquis quelque connaissance de la langue hollandaise, avait été chargé par le dommagon de visiter les soldats prisonniers, pour les décider à conseiller à leur commandant l'abandon de la factorerie; mais tous ses efforts avaient été vains, et il avait rencontré chez tous les Hollandais la même inflexibilité.

Le Portugais était occupé en ce moment à rendre compte de sa mission. On pouvait apercevoir à la physionomie des orang-kays, et plus encore à celle des panghoulous, que ce rapport excitait chez eux une violente irritation. L'invincible fermeté des Hollandais leur arrachait des cris de rage et de vengeance. Les traits du pangerang seul demeuraient impassibles

En ce moment, à l'autre extrémité de la place, apparurent quelques orang-kays avec les prisonniers.

c Voilà cette arrogante engeance I murmura le sultan. Je vais tenter moi-même un dernier effort, et, s'ils refusent plus longtemps de se soumettre à ma volonté, que leur sang coule à mes pieds I *

Van den Broeck et ses compagnons, escortés par une fuite garde, s'avancèrent lentement sur la place. On avait rivé au cou de chacun d'eux un bloc de bois qui enfermait en môme temps leurs épaules et la partie supérieure des bras, de sorte qu'ils étaient chargés d'un joug comme des bêles de somme, et ne pouvaient mouvoir ni la tête ni les bras. Leur visage gardait pourtant une noble et fière expression; et, aux paroles et aux gestes insultants des Javauais, ils ne répondaient que par un calme sourire qui frappait plus d'un de leurs ennemis d'étonnement, sinon d'admiration.

Us étaient précédés par cinq hommes robustes et armés de sabres recourbés ou klewangs. A la farouche cruauté imprimée sur les traits de ces guerriers et à la soif de sang qui étincelait dans leur regard, on devinait qu'ils avaient été choisis pour être les bourreaux des Hollandais.

Derrière les prisonniers s'avançaient quelques serviteurs sans armes qui portaient cinq tiges de bambous très-longues. Les Javanais avaient coutume d'exposer au haut de ces grands mâts les tètes de leurs ennemis morts.

On Hmcna les Hollandais jusqu'au milieu de la place,

entre les joueurs de gamelang et le sultan, et on les força de s'asseoir par terre.

Van den Broeck regarda en face, avec une calme expression de fierté, le dommagon et les panghoulous. Il voyait bien qu'avant de le livrer a la mort avec ses compagnons, on voulait mettre une dernière fois sa fermeté à l'épreuve; car le sultan tenait à la main un écrit, probablement le traité de reddition de la factorerie qu'on avait déjà soumis à la signature du commandant captif.

Le capitaine, ayant un peu détourné la tête, aperçut, derrière quelques orang-kays, le sjahbandard qui lui avait servi de guide lors de son arrivée au camp et lui avait parlé de ses compatriotes en termes si singuliers. Le sjahbandard paraissait triste, et considérait avec une expression de pitié les Hollandais prisonniers; et, lorsque son œil rencontra le regard plein de reproches du commandant, il croisa les deux mains sur sa poitrine et baissa la tèle comme un homme qui ressent quelque honte ou qui veut protester de son innocence.

Sur l'ordre du dommagon on amena Van den Broeck au pied du tertre sur lequel le sultan était assis.

Celui-ci se leva, montra au capitaine l'écrit qu'il tenait à la main, et lui dit avec un calme et un sang-froid surprenants :

c Présomptueux 1 tu es indigne que moi, pangerang et sultan de Jacatra, je t'adresse la parole; mais je veux épuiser pour toi la source de ma bonté, afin de te faire rougir jusque dans la tombe même de ton entêtement insensée Voici un traité par lequel la factorerie avec le

matériel de guerre et les richesses qui s'y trouvent m'est cédée. Par ce même traité je m'engage h vous faire conduire à Bantam, toi et tous tes compagnons, y compris les femmes , les enfants et les serviteurs , libres et sans entraves, et à vous procurer les moyens de quitter Java. Pourquoi refuserais-tu de signer ce traité que je t'oiïrc comme preuve de ma magnanimité? 11 est certain que les Orang-Wallanda, malgré leur morgue et leur audace, ne pourront conserver leur factorerie contre mon gré. Demain, aujourd'hui peut-être, deux mille hommes de Bantam viendront encore renforcer mon armée ; mes alliés, les Anglais, débarqueront encore des canons d'une plus grande portée et élèveront de nouveaux bastions. En peu de jours, votre factorerie sera si complètement anéantie que le vent de terre en dispersera la poussière sur la grande mer. Mais mon cœur souffre de sacrifier tant de mes braves sujets pour atteindre un but si mesquin, et je désire que l'effusion du sang puisse être évitée. De ton côté, sois prudent; par ton orgueilleuse obstination, ne voue pas tes compagnons à une mort aussi certaine qu'inutile. Voyons ! mets ton nom au bas de ce traité, et je brise à l'instant tes liens. »

Van dan Broeck répondit à, l'allccution du pangerang d'une voix calme et digne :

« Seigneur sultan, vous avez cédé à prix d'argent aux Hollandais le sol de la factorerie ; il nous appartient en toute propriété, et soyez certain que nous le conserverons. Tuez , si vous le voulez , et moi et mes compagnons ; prenez d'assaut , si vous le pouvez , notre forte-

resse ; dispersez-en la poussière sur la mer... Ce sera en vain ! La Hollande vous fera payer au centuple le sang de ses fils, et qui sait, seigneur sultan , si elle ne brisera pas votre trône en punition d'une infâme trahison?»

En entendant cette menace, une rage contenue fit tressaillir le pangeraug; un panghoulou frappa du poing le capitaine au visage; les orangs-kays agitèrent leurs crics en hurlant; mais un mot du sultan leur imposa silence.

c Mets-tu ton nom au bas de ce traité? répéta le prince.

— Cessez d'inutiles instances, seigneur sultan. Vous ivez résolu de nous faire mettre à mort , exécutez votre décision. N'espérez pas que , par attachement pour la vie, nous trahissions notre patrie ; mes compagnons et moi sommes prêts à mourir. »

Le sultan hocha la tête avec dépit ; mais , comme s'il eût encore conservé quelque espoir de convaincre le capitaine, il reprit son calme et dit :

€ Tu es un insensé ; ton cœur est comme un roc sur lequel s'émoussent en vain les flèches de la raison et du sentiment. Tu as à la factorerie une femme et un enfant. Tu vas être percé de coups de poignard; ta tête sanglante sera hissée au haut d'un bambou et exposée dans la plaine aux regards de tes compagnons. Ta femme et ton enfant pourront voir chaque jour les oiseaux du ciel arracher la chair de ton crâne. *

Un cri douloureux s'échappa du sein du capitaine.

< C'est là un horrible spectacle que tu prépares aux tiens, reprit le sultan ; et, quand ils auront subi pendant

quelques jours cet affreux martyre, la factorerie tombera en notre pouvoir. Mes guerriers vengeront, sur ta femme et ton enfant, le sang répandu... Je vois déjà, en esprit, leurs cadavres percés de mille blessures et leurs tètes au haut d'un bambou à côté de la tienne I Tu es père : songe bien à ce que tu vas faire! »

Des larmes coulaient sur les joues du capitaine et sa poitrine haletait péniblement. L'alïreuse scène que le sultan venait d'esquisser avait rempli son âme de terreur et d'angoisse. Lui aussi voyait en esprit sa malheureuse femme et sa pauvre enfant se tordant de douleur à la vue de sa tête dressée sur un bambou... Le père, en proie à une horrible torture, frissonna de tous ses membres, et son cœur brisé saigna dans sa poitrine.

Le sultan le laissa un instant sous le coup de cette douloureuse émotion, puis il lui dit d'un ton de triomphe :

« Allons ! souviens-toi que tu es père, et fais , par amour pour ton enfant, ce que tu as refusé de faire comme guerrier. Signe le traité, et je t'accorde à toi mon amitié, aux tiens ma protection. »

Van den Brocck avait les yeux fixés sur le sol et ne répondit pas. 11 semblait perdu dans un complet oubli de la situation présente et n'avait peut-être pas entendu les dernières paroles du pangerang ; mais un orang-kay le saisit par les cheveux, lui tira brutalement la tète en arrière et s'écria :

t Mon sultan parle, misérable ! ne l'entends-tu pas?

— Ëh bienl signes-tu le traité? demanda le prince.

— Jamais, jamais ! répondit le capitaine en secouant la tête.

— Homme obstiné ! s'écria le pangerang irrité. Qu'il en soit donc comme tu le veux, et que ton refus d'obéissance soit noyé dans ton sang î... Qu'on le reconduise auprès de ses compagnons : ils vont mourir 1 >

Il se tourna vers les panghoulous et échangea encore quelques mots avec eux ; les bourreaux tenaient leurs klewangs prêts et regardaient le prince, attendant le signal de la mort des prisonniers.

En ce moment un mouvement tumultueux se fit remarquer au loin, à l'extrémité de la place, dans les rangs des guerriers javanais, et il s'éleva au-dessus de l'armée un sourd murmure, comme si un incident imprévu eût excité un ctonnement général. Le sultan et ses orang-kays oublièrent un instant les prisonniers et regardèrent au loin avec curiosité pour découvrir la cause de l'agitation qui se manifestait.

L'énigme s'éclaircit bientôt. Une femme européenne, accompagnée d'un esclave noir , apparut sur la place, avec des gestes de douleur et de désespoir. Lorsque son regard tomba sur le capitaine garrotté et sur les bourreaux qui tenaient leurs klewangs levés , un cri perçant lui échappa ; elle fit un pas vers les prisonniers et tendit les mains en avant comme si elle voulait voler au cou de l'un d'eux ; mais elle se rappela pourquoi elle était venue, se retourna, courut au siège du pangerang, tomba à genoux à ses pieds et s'écria en levant vers lui des bras suppliants :

« Oh ! seigneur sultan , grâce ! grâce pour une malheureuse femme! Au nom de votre mère, je vous en supplie , accordez-moi la vie de mon pauvre mari ! Voyez mon angoisse mortelle, voyez mes larmes , écoutez mes gémissements I 0 magnanime sultan, grâce I grâce ! »

Le sultan parut d'abord vivement frappé de voir une èmme blanche ainsi agenouillée à ses pieds, et un éclair de pitié brilla dans ses yeux. Il demanda ce qu'elle voulait

« Seigneur sultan, lui dit l'interprète portugais, c'est la femme du commandant hollandais ; elle demande grâce pour son mari. »

Pcudant que le prince, indécis, fixait les yeux sur la femme qui tendait vers lui des mains suppliantes, le grand-panghoulou s'approcha et lui parla à voix basse pendant un instant. Le sultan appela le Portugais et lui communiqua la réponse qu'il devait faire de sa part à la femme du capitaine.

î e Portugais se tourna vers madame Van den Broeck et lui dit en assez bon hollandais :

t Relevez-vous, madame. Le sultan de Jacatra fera grâce a votre mari s'il consent à signer l'abandon de la factorerie. Essayez de le décider à cette résolution. Le sultan vous accorde quelques instants. Si vous ne réussissez pas dans vos efforts, si le capitaine repousse cet Unique moyen de salut, il sera mis à mort sous vos yeux, et sa télé , placée au haut d'un bambou , sera livrée en pâture aux oiseaux de proie. Allez! et puisse Dieu donner de la force à vos paroles , car votre situa^on est affreuse ' i

La pauvre femme poussa un cri de joie, comme si Tunique espoir qui lui était laissé était pour elle un bonheur inattendu. Elle se leva vivement et courut vers son mari. Elle s'assit à côté de lui , appuya le bras sur le bloc de bois qui lui étreignait le cou et les épaules , et , attirant à elle cette têt" i chère, elle l'embrassa tendrement en redoublant de larmes.

c Hélas! malheureuse femmel qu'as-tu fait? dit Van den Broeck d'une voix altérée. Par amour pour moi tu viens te livrer aux mains de ces assassins; tu viens assister à ma mort! C'est me faire mourir deux fois! 0 mon Dieu! pourquoi ne m'avez -vous pas épargné ce martyre? »

Mais elle lui mit la main sur la bouche et étouiïa ces plaintes navrantes. Un rire égaré contracta ses lèvres, et elle dit :

« Van den Broeck, tu ne peux pas mourir; je te sauverai ; je l'ai promis à Adélaïde ; elle attend mon retour. Ah ! si je devais lui annoncer ta mort, son âme s'envolerait avec un dernier cri de douleur. Signe l'abandon de la factorerie ! >

Le capitaine , le regard fixé sur le sol , secoua la tête négativement.

c Oh! tu refuserais! s'écria la femme en se tordant les mains de désespoir. Ce n'est pas possible! Si tu n'écoutes que ton intrépide et héroïque courage, que tu puisses mourir, je le comprends : tu es homme... mais qu'en même temps tu portes si froidement le coup de mort et a ta femme et à ton enfant, non , non, tu ne le

feras pas ! N'est-ce pas, Van den Brocck, tu te souviendras que tu es père? Tu auras pitié de moi et de ta pauvre fille? Ne reste pas inexorable. Aussi bien ne pouvons-nous conserver la factorerie, et notre mort sera inutile à la patrie... Oh! je t'en supplie, signe ce traité!

— Pauvre femme, la douleur t'égare, dit le capitaine. Iîélas! combien la terreur et la souffrance doivent troubler ton esprit, pour que toi, si ferme et si courageuse, tu me conseilles une lâcheté!

— Une lâcheté ! Oh ! ne parle pas ainsi , Van den Broeck! s'écria-t-elle d'une voix désolée et en joignant les mains. N'accuse pas mon cœur de mère. Tu me vois à genoux devant toi ; ce que j'implore de toi, ce n'est pas ma vie, ce n'est pas la tienne ; c'est la vie de mon enfant!

— Ah ! ne me fais pas hésiter entre l'honneur et l'infamie! dit le capitaine avec un accent d'une inexprimable douleur. Écoute-moi avec calme. Si, comme soldat de la Néeiiande, je reste fidèle à mon devoir, un jour la patrie prononcera mon nom avec reconnaissance, et, après ma mort, elle vous couvrira de sa protection et vous entourera de respects, toi et mon enfant. Si, au contraire, mon courage faiblit devant les menaces de nos ennemis, si je livre la nouvelle Batavia et sa brave garnison aux mains des Javanais, mon nom sera éternellement maudit, comme le symbole delà trahison et de la lâcheté. Où me cacherais-je , après un tel opprobre? Où fuirais-je pour m'y soustraire? Oh! toi-même tune respecterais plus le soldat coupable et déchu qui aurait vendu Thon-

neur Àt la Hollande pour l'espoir incertain de conserver sa vie. Horreur ! Maudit par mes compagnons que j'aurais livrés, rougissant de honte devant ma femme et mon enfant dont j'aurais déshonoré le nom... Et je chercherais à conserver une vie semblable par une trahison ! Je ferais une telle existence à toi et à ma fille, par un acte de faiblesse et de lâcheté ! Ton cœur est grand et magnanime, ma bien-aimée; juge toi-même I »

L'infortunée mère porta les mains à ses yeux en éclatant en sanglots et garda le silence.

< Je le savais bien ! murmura le capitaine avec une sorte de fière satisfaction dans le regard. C'est un cœur néerlandais qui bat dans ta poitrine, femme...

— Mon enfant 1 ma pauvre enfant! s'écria la mère d'un ton navrant.

— Le Seigneur qui règne dans le ciel protégera notre enfant, dit le capitaine. Walter Pictersen la consolera, et dans le souvenir de la noble et loyale conduite de son père elle trouvera la force de supporter le coup nui l'aura frappée. Nous devons tous mourir un jour, femme ; mais tous nous n'avons pas l'occasion de choisir une mort glorieuse 1 »

Elle noua de nouveau ses bras au cou de son époux, lui donna un ardent baiser, et, le regard rayonnant d'enthousiasme, elle dit :

< Combien je t'admire, Van denBroe-kl Que tu es i.oble et grand à mes yeux! Non, non, ne *.e souille pas par une lâcheté ! reste digne du sang néerlandais qui coule 'ians tes \eines ! Ah I que Dieu et la patrie recon-

naissante protègent notre enfant I Je ne te quitte plus; je soutiendrai ton courage et serai ta fidèle compagne jusque dans la mort ! »

La résignation de sa femme bien-aimée causa au capitaine la plus cruelle émotion ; lui aussi se prit à pleurer amèrement, et, comme si son cœur se brisait dans sa poitrine, il pencha la tête et murmura avec un accent déchirant :

« Oh I c'est affreux ! c'est affreux I »

L'interprète portugais s'approcha d'eux et dit :

« Eh bien! madame, le capitaine se résoudra-t-il à abandonner la factorerie ? Le sultan m'envoie vous avertir que, dans un instant, il donnera l'ordre fatal. Que doisjc lui dire? »

Il attendit une réponse ; mais la femme terrifiée n'osait parler, convaincue qu'elle était que sa parole hâte- Tait la mort de son mari.

« — Que dois-je dire au sultan? répéta le Portugais.

— Dites-lui qu'un soldat hollandais ne vend pas sa patrie, > répondit Van den Broeck.

Le Portugais parut triste et secoua la tête avec compassion.

< J'admire votre courageuse et héroïque résolution , dit-il, et je déplore d'être contraint de servir d'instrument à l'exécution d'une sentence barbare. Mais ne m'accusez pas, je vous en prie ; le hasard seul m'a amené, comme marchand , à Jacatra , et je n'ai pris aucune part à la trahison dont vous êtes victime. J'eusse été heureux de pouvoir annoncer au sultan que vous vous

soumettiez à sa volonté ; mais , puisque vous rejetez ses propositions , je dois lui porter les paroles qui seront le signal de votre mort. Que Dieu prenne votre âme en miséricorde dans le ciel ! >

Revenu devant le sultan, le Portugais lui dit que la femme du capitaine n'avait pu réussir, jusque-là, dans ses efforts, et que le commandant hollandais persistait dans son refus.

Cette nouvelle parut contrarier vivement le pangerang, et on put remarquer qu'il avait peine à se résoudre à donner l'ordre décisif de mettre les Hollandais à mort. Lorsque les Javanais, par de trompeuses propositions de paix , avaient attiré le commandant hollandais dans leur camp et l'y avaient traîtreusement fait prisonnier, ce n'était pas avec l'intention de le tuer, mais bien de le forcer, par des menaces de mort , à rendre la forteresse. Sa résistance inattendue déconcertait tous leurs projets.

Le pangerang, avant de donner le signal , fit approcher le dommagon et le grand-panghoulou , et leur dit avec dépit :

« Ainsi, ces ruses si bien ourdies et toutes les peines que nous nous sommes données ne nous ont servi de rien? Le prisonnier est inflexible comme un djati. Toutes les menaces sont épuisées ; il ne nous reste donc plus qu'à donner l'ordre de sa mort.

— Nous pouvons encore tentev un moyen, un moyen puissant et presque infaillible, seigneur sultan, répondit le panghoulou. Disons au capitaine qu'on va d'abord tuer sa femme sous ses yeux. Une semblable menace lui

brisera le cœur, et il signera le traité , soyez-en certain.

— Le croyez-vous ? demanda le sultan avec un air de doute. Ce qu'il n'a pas voulu faire pour sauver sa propre vie, le fera-t-il par par amour pour une femme?

— Les hommes blancs n'ont jamais plus d'une femme, seigneur sultan, répondit le panghoulou, et ils l'aiment autant que leurs enfants. Faites terrasser la femme, faites étinceler les klewangs sur sa tête, et le chien de chrétien cédera, croyez-moi.

— Votre conseil peut être bon, dit le pangerang. En tout cas, nous essayerons encore de ce moyen, et, s'il ne réussit pas, qu'on se hâte d'en finir. »

En ce moment tous levèrent la tête avec stupéfaction et regardèrent dans le lointain, comme s'ils écoutaient un bruit inattendu.

En effet, le son retentissant des gongs et des tifas venait tout à coup de se faire entendre à peu de distance.

c Voici le dommagon de Bantam avec ses deux mille hommes! dit le sultan. Nous attendrons son arrivée. Il ne convient pas que, pour venir à nous, il lui faille marcher dans le sang répandu... Je m'étonne qu'il arrive dune façon si imprévue. Pourquoi n'avons-nous pas entendu plus tôt ses gongs? On dirait qu'il a voulu nous surprendre! »

À peine ces paroles étaient-elles prononcées que des rangs épais d'orang-kays, le cric et le klewang au poing, pénétraient sur la place. Leur nombre était si grand, et ils affluèrent pendant si longtemps, que peu à

peu ils la couvrirent tout entière et dérobèrent le sultan à la vue de sa propre armée. Le frère du roi de Bantam marchait à leur tête; d'une main il tenait un cric étincelant et de l'autre une cassette recouverte d'un voile de soie jaune.

Le sultan reconnut à ce voile que le porteur allait lui remettre une lettre du souverain de Bantam ; néanmoins les mouvements des nouvelles troupes semblaient le surprendre et lui inspirer quelques craintes.

Les Bantammois, serrés comme un mur, avancèrent jusqu'au sultan et parurent vouloir l'enfermer de toutes parts dans leurs rangs. Enfin leur ligne de bataille vint s'arrêter devant le siège du prince. Le dommagon de Bantam gravit le tertre, s'avança vers le pangerang, qui s'était levé, prit la lettre de dessous le voile jaune et la lui tendit.

Mais à peine le souverain de Jacatra y eut-il jeté les yeux que la pâleur de la mort se répandit sur son visage, et il se mit à trembler visiblement.

Sans lui laisser le temps de répondre, le chef de l'armée de Bantam dit d'une voix menaçante :

« Tu as cru pouvoir trahir mon frère et sultan ; mais il a découvert tes perfides machinations et m'a envoyé ici pour te punir. Tu nous faisais croire qu'on raserait la forteresse hollandaise, et tu l'as déjà vendue secrètement aux Anglais ! Tu nous promettais la moitié des richesses des Hollandais, et tu ne songeais qu'à garder tout pour toi. Ton pays est confisqué; tu n'es plus pangerang ni sultan; dès aujourd'hui je te ferai conduire à Bantam... »

Le sultan voulut balbutier quelques excuses, mais le dommagon de Bantam lui appuya son cric sur la poitrine et s'écria :

c Rends-toi prisonnier, ou je te perce le cœur, aussi vrai que mon frère, le sultan de Bantam, est vivant! »

Le pangerang de Jacatra courba la tête et dit, les larmes aux yeux :

« Mahomet m'a abandonné! Faites de moi ce que vous voudrez. »

Le dommagon de Bantam se tourna vers les orangkays et les panghoulous muets et interdits, et s'écria d'une voix tonnante :

« Ceux d'entre vous qui se soumettront au sultan de Bantam trouveront grâce à ses yeux ! Ceux qui ne courberont pas la tête devant sa volonté sentiront dès aujourd'hui l'acier de nos crics fouiller leurs poitrines ! »

Tous les orang-kays, tous les panghoulous qui se trouvaient dans le voisinage se prosternèrent humblement jusqu'à terre, et murmurèrent du ton d'une soumission absolue :

« Cahoeîa sampejan, nous sommes des esclaves prosternés à vos pieds, seigneur dommagon.

— C'est bien, répondit le chef de Bantam. Le sultan, mon frère, saura récompenser voire bonne volonté... Je ne vois pas les Anglais ici. Qu'on m'amène sur-le-champ les principaux d'entre eux. Qu'on aille les chercher! »

Les orang-kays de Jacatra, empressés de complaire au nouveau maître, se montrèrent tout prêts à se rendre au bastion anglais pour satisfaire son désir. Sur un signe

d'assentiment, ils s'élancèrent au plus vite à travers la place et disparurent derrière les arbres.

Déjà le dommagon de Bantam avait livré le prince déposé, comme prisonnier de guerre, à quelques orangkays fidèles. Les bras croisés sur la poitrine, les yeux pleins de larmes et la tête baissée, le pangerang se trouvait sur la place, au milieu des crics étincelants de ses gardes.

Sur ces entrefaites, le dommagon de Bantam était entré en conversation avec les panghoulous et se faisait probablement rendre compte de l'état des choses à Jacatra ; on lui parlait sans doute des prisonniers hollandais, car, de temps en temps, il jetait les yeux du côté où ils gisaient, toujours chargés de leurs liens; mais les rangs épais des guerriers les cachaient et ne permettaient pas au dommagon de les apercevoir.

Peu d'instants après, les orang-kays reparurent sur la place avec quatre marchands anglais qu'ils amenèrent devant le dommagon. Celui-ci les toisa d'un regard hautain et irrité, et leur dit :

< Mon frère, le sultan de Bantam, vous a permis de combattre et de détruire sur mer les vaisseaux hollandais , mais il vous a défendu de prendre les armes sur le sol javanais. Vous avez méconnu sa volonté, puisque, dans l'espoir de vous emparer de la factorerie des Hollandais, vous avez élevé des bastions en cet endroit et que vous y avez placé des canons venus de vos navires. Me voici a Jacatra avec des forces suffisantes pour vous contraindre à l'obéissance. Dès aujourd'hui vous rem-

porterez votre artillerie sur vos vaisseaux et vous quitterez le sol de Java. Si vous vous opposez, ne fût-ce que par un mot, à la volonté de mon frère, il confisquera à Bantam votre factorerie et tout ce que vous y possédez, et, au besoin, fera jeter tous les Anglais en prison. Allez ! et que je n'entende plus parler de vous ! »

Les Anglais échangèrent entre eux quelques mots à voix basse pour s'entendre sur ce qu'ils avaient à faire, [ls attachaient une si grande importance à la conservalion de leur factorerie de Bantam, qu'ils répondirent par un assentiment immédiat, s'inclinèrent et quittèrent la place. Le dommagon de Bautam les suivit un instant du regard, et donna à plusieurs de ses orang-kays l'ordre d'assurer le prompt enlèvement de l'artillerie anglaise.

Pendant que ces événements se passaient, les Hollandais étaient toujours étendus par terre, le bloc de bois au cou, derrière les troupes de Bantam. Les bourreaux avaient abaissé leurs klewangs, car ils savaient qu'un nouveau sultan était devenu leur maître. Madame Yan den Broeck, agenouillée auprès de son mari, levait vers le ciel un regard suppliant ; un sourire d'espérance illuminait son visage. Tout événement, tout changement dans leur sort pouvait être le salut '

Le sjahbandar s'approcha lentementde Van denBroeck et lui dit :

« Levez-vous ; vous n'avez plus à craindre la mort maintenant. Peut-être, commandant, m'avez-vous accusé dans votre cœur de complicité dans la trahison. Vous vous trompez. Ce dont je suis témoin depuis hier

m'indigne et m'afflige. J'ai parlé en votre faveur; mais que puis-je faire? On repousse mes conseils. Je suis comme un étranger au milieu de mes compatriotes.

— Ah! je ne vous accuse pas, seigneur sjahbandar, répondit Van den Broeck; mais dites-moi, je vous en prie, ce qui se passe sur cette place. »

Le sjahbandar inclina la tête de côté et murmura : c Ce qui se passe ? Fraude , trahison et guet-apens. Notre sultan voulait tromper à la fois le souverain de Bantam et les Anglais ; les Anglais voulaient tromper à la fois le sultan de Bantam et le nôtre ; et , en dernier résultat, c'est le sultan de Bantam qui trompe ses deux alliés. Ainsi vont les choses à Java. Là où le courage disparaît, l'astuce et la fraude le remplacent.

— Et à quoi devons-nous nous attendre, pensez-vous?

— Je l'ignore. Le sultan de Bantam convoite ce que convoitait le sultan AVydurk-Rama, c'est-à-dire votre factorerie , les richesses et l'argent qu'elle contient ; mais qu'il ait recours aux mêmes moyens pour parvenir au même but, c'est ce que nul ne peut savoir, excepté lui. On découvrirait plutôt la trace du serpent sur le roc que les desseins secrets de nos pangerangs. »

Les rangs des guerriers de Bantam s'ouvrirent devant les Hollandais , et un orang-kay s'avança vers les prisonniers, leur ordonna de comparaître devant le dommagon de Bantam et les conduisit jusqu'au tertre où celi-ci était assis.

Madame Van den Broeck s'agenouilla , tendit vers le dommagon des mams suppliantes et implora grâce.

Le dommagon descendit jusqu'à elle, la releva et lui adressa quelques paroles de consolation que la pauvre femme ne comprit pas, il est vrai, mais qui cependant remplirent son cœur de joie et d'espérance.

< Qu'on ôte le bloc aux prisonniers, » ordonna le dommagon.

Quand cet ordre fut exécuté et que les Hollandais se trouvèrent sans entrave debout devant lui, il dit en langue malaise à Van den Broeck :

« Tu es le commandant des Orang-Wollanda, et tu refuses de donner à tes hommes Tordre d'abandonner la factorerie? Je suis pourtant venu pour prendre votre forteresse de vive force, et rien ne peut m'en empêcher. Jai vu le traité qu'on t'a offert ; il me paraît assez raisonnable. Je te demande encore une fois si tu veux, oui ou non, le signer de plein gré?

— Seigneur, je serais vraiment heureux de pouvoir vous témoigner ma bonne volonté de quelque autre manière, dit Van den Broeck; mais, en répondant par un refus à une semblable demande, je ne fais que remplir l'impérieux devoir qui m'est imposé comme soldat néerlandais. Je ne signe pas la reddition de la factorerie.

— C'est bien ton dernier mot?

— C'est mon dernier mot et mon irrévocable résolution. >

Madame Van den Broeck joignit de nouveau les mains et parut implorer la clémence du chef de Bantam.

t Cette femme est ton épouse? demanda-t-il au capitaine. Dis-lui qu'elle n'a plus rien à craindre pour ta

vie. Qu'elle se console en apprenant que personne ne touchera à toi. »

Le capitaine se hâta de répéter à sa femme cette déclaration rassurante. Madame Van den Broeck , presque folle de bonheur, se mit à pleurer, et s'écria avec une joyeuse exaltation : « Soyez béni durant toute l'éternité, mon Dieu, qui avez daigné exaucer ma prière! »

Et, saissant la main du dommagon , elle la baigna de ses larmes, tandis que les paroles de gratitude se pressaient sur ses lèvres.

« Non , on ne te maltraitera plus et l'on ne te mettra plus le bloc, dit le chef javanais ; mais dès aujourd'hui tu seras conduit à Bantam avec tes compagnons, comme prisonniers de guerre. Quant à cette femme, ma volonté est qu'elle s'en retourne à la forteresse d'où elle est venue. Dis-le-lui. J'ai à régler d'autres affaires, et pas n'ai le temps de m'occuper de vous davantage. Avertis ta femme ; je donnerai l'ordreà mes orang-kays de la conduire jusque hors du camp. »

Lorsque madame Van den Broeck apprit qu'il lui fallait se séparer de son mari, elle se mit à pousser des cris déchirants, et conjura le dommagon , dans un langage qu'il ne comprenait pas, de lui permettre de partir aussi pour Bantam ; niais le chef javanais fit comprendre au capitaine qu'une femme prisonnière n'était pas sûre d'être toujours respectée. Van den Broeck lui parla d'Adélaïde, lui représenta combien tout avait tourné heureusement, et lui rappela que Dieu l'avait sauvé d'une mort presque certaine. Enfin la femme, à demi consolée, parut se faire

un peu à l'idée de cette séparation. Tout en pleurant encore, elle embrassa son mari à plusieurs reprises , et bientôt, accompagnée de son serviteur Congo, elle suivit les orang-kays qui devaient la conduire à la factorerie.

Van den Broeck et ses compagnons furent emmenés par une forte garde et conduits au dhalm.

Les Hollandais avaient appris par la femme du capitaine l'arrestation du pangerang de Jacatra, et, comme le dommagon de Bantam semblait plus favorablement disposé à leur égard, ils se flattaient de l'espoir qu'il ouvrirait bientôt avec eux des négociations nouvelles et plus loyales. Cependant, dès le lendemain, ils remarquèrent dans le camp ennemi un mouvement inaccoutumé, et virent qu'on travaillait, avec la plus grande activité, à assembler de gros bambous, pour en faire, selon toute probabilité, des échelles d'assaut. Ils ne doutèrent plus alors que les Javanais n'attaquassent bientôt avec fureur la factorerie, sous le commandement de leur nouveau chef.

La certitude d'une semblableagressionremplitd'anxiété les officiers et les soldais néerlandais. Il leur semblait impossible, en effet, qu'ils pussent résister à l'assaut de six mille ennemis, si les Javanais étaient conduits par

un chef résolu et courageux. Ils pouvaient bien compter sur leurs nombreux canons, mais il n'y avait plus, dans la forteresse, qu'une quantité de poudre suffisante pour soutenir une seule attaque, à condition encore qu'elle ne se prolongeât pas trop longtemps. Dans la supposition que l'on réussît à repousser ce premier assaut, on se verrait privé de tous moyens de tenir tête au second , et la factorerie, avec toute sa garnison , tomberait infailliblement au pouvoir des perfides et cruels Javanais. Cependant , quelque menaçante que fût la situation , les soldats hollandais ne perdirent pas courage. Avec la pleine conscience du péril imminent qu'ils couraient, ils gardaient la ferme volonté de rendre témoignage jusqu'à la mort, sur le sol delà nouvelle Batavia, de la puissance de la Néerlande et de l'héroïque bravoure de ses fils.

Bien que le désespoir d'Adélaïde et de sa mère eût arraché des larmes aux yeux de Walter Pietersen et rempli son cœur de tristesse, la conviction du danger sut de nouveau élever son âme jusqu'au plus ardent héroïsme. C'était lui qui , par son éloquence et son exemple , enflammait les hommes d'une intrépide ardeur ; il éveillait et entretenait dans leur cœur l'énergique résolution de mourir glorieusement dans la lutte plutôt que de céder.

On prit en toute hâte des mesures pour repousser l'ennemi, ou du moins pour lui faire acheter la victoire aussi cher qu'on le pourrait. On arma tous les domestiques ; les femmes et les enfants mêmes devaient prendre part à la défense; tandis que les hommes, sur les remparts, combattraient les assaillants avec le mousquet et la pi-

que, les femmes attiseraient le feu sous des chaudières remplies d'huile bouillante, et apporteraient ensuite cette huile sur les murailles pour la répandre sur les Javanais à demi nus. Les canons furent chargés de mitraille jusqu'à la gueule ; les mousquetaires ne quittaient plus le rempart, et s'y tenaient, debout ou assis, la mèche allumée à la main et l'œil fixé sur l'ennemi.

Congo , le nègre du capitaine , avait ceint une large épée, et portait cette même hallebarde avec laquelle Walter Pietersen, après le combat naval , avait fait des prodiges.

Le pauvre esclave paraissait heureux de pouvoir combattre , comme un homme libre , pour l'honneur de la Néerlande, sous les yeux du lieutenant. Son naïf orgueil, et les paroles belliqueuses qui lui échappaient sans cesse, étaient, même en ce moment critique, un sujet de plaisanterie et d'amusement pour les hommes de la garnison. Néanmoins Congo ne s'irritait pas de leurs railleries, et, pour toute réponse, s'écriait :

c Laissez venir les hommes jaunes. Nous verrons ! nous verrons 1 »

Les Néerlandais n'attendirent pas longtemps le redoutable instant. Le troisième jour, aussitôt après le lever du soleil , les Javanais étaient rangés sur le front de leur camp, au nombre de six mille , tout prêts pour l'assaut. Beaucoup d'entre eux portaient des échelles de bambous et d'autres instruments pour l'assaut , que la distance empêchait de reconnaître. Un formidable bruit de gongs retentit sur la plaine, et un murmure sourd et confus, pareil

au bourdonnement d'un immense essaim, planait au-dessus de l'armée ennemie.

A l'intérieur des murs de la factorerie , des nuages de fumée montaient vers le ciel ; les femmes et les enfants y étaient rassemblés autour de plus de vingt chaudières d'huile bouillante. Ceux dont la présence n'était pas nécessaire auprès des chaudières se tenaient prêts à prendre part a la lutte de toutes leurs forces , et bien résolus a mourir plutôt qu'à reculer d'un seul pas.

Bientôt l'immense ligne de bataille de l'ennemi se mit en mouvement et s'avança lentement dans la plaine. Les Hollandais ne tirèrent pas d'abord et laissèrent les Javanais approcher jusqu'à une demi-portée de canon ; mais alors, sûrs de la justesse de leur tir, ils déchargèrent en même temps toutes les pièces. L'effet de cette première détonation fut prodigieux, et le sang coula à flots. Quarante bouches à feu , portant la mort et la destruction parmi les Javanais, en abattirent, sous les yeux des Hollandais, des rangs entiers.

Frappé de terreur par cette perte soudaine , l'ennemi hésita un instant et fit même quelques pas en arrière. Sur ces entrefaites, les Hollandais rechargèrent leurs pièces et les déchargèrent plusieurs fois , toujours avec un résultat aussi terrible.

Il semblait que les Javanais ne sussent à quoi se résoudre. La garnison voyait bien les chefs courir de tous côtés pour encourager leurs hommes à donner l'assaut ; ils entendaient, dans l'intervalle des décharges de l'artillerie, les gongs redoubler leur vs^carme; mais il fal-

lait que les guerriers javanais ne fussent guère disposés a courir sur les pièces hollandaises , car, malgré tous les efforts de leurs chefs, ils demeuraient immobiles dans la plaine et se laissaient abattre par centaines , sans qu'il fût possible de triompher d'un pareil découragement. Cela dura jusqu'au moment où les capitaines hollandais, craignant que la poudre ne vînt à leur manquer absolument, donnèrent l'ordre de cesser le feu des canons, et laissèrent ainsi à l'ennemi le temps de reprendre haleine et de se mieux concerter sur les moyens d'attaque.

Bientôt un remarquable silence régna dans l'armée ennemie ; les gongs se turent, le bruit cessa , et , pendant qu'on emportait les morts et les blessés derrière la ligue de bataille, les chefs allaient de tous côtés donner aux divers corps des ordres qui n'étaient sans doute que les préliminaires d'un assaut décisif.

Les Hollandais avaient les yeux fixés sur l'armée ennemie. Le ravage causé par les canons dans les rangs des Javanais avait rempli leur cœur de l'espoir du triomphe , et c'était avec un sourire railleur sur les lèvres qu';!s échangeaient des plaisanteries sur la stupidité de leurs ennemis.

Tout à coup un vacarme affreux éclata sur la ligne de bataille des Javanais, tonnerre où se confondaient des milliers de cris, tempêtes de voix humaines et de gongs..., et, comme un mur rapidement poussé en avant par une force invisible , l'armée ennemie s'élança sur la forteresse hollandaise.

Avant que les Javanais pussent atteindre le pied des

fortifications, l'artillerie fit pleuvoir deux fois encore une nuée de mitraille meurtrière dans leurs rangs ; mail, comme si un aveugle courage s'était tout d'un coup en>« paré d'eux , rien ne pouvait plus les arrêter dans leur élan. Remplissant l'air de formidables cris de victoire, ils atteignirent les retranchements de la forteresse et dressèrent leurs échelles contre les murs. Tandis qu'ils se pressaient comme un essaim pour escalader la place ennemie , les Hollandais , tout en les criblant de balles, versèrent l'huile bouillante sur leurs épaules nues

D'affreuses brûlures arrachèrent aux Javanais des cris effroyables ; on les vit bondir en arrière , se rouler sur le sol , et se tordre dans d'horribles convulsions en rugissant de douleur. Sur plusieurs points, l'ennemi, épouvanté, recula ; sur d'autres, au contraire, il réussit, après une perte considérable d'hommes , à escalader les murs et à pénétrer dans l'intérieur de la factorerie.

Pendant longtemps on lutta avec acharnement au haut des remparts mêmes. Les Hollandais sentaient bien que c'était pour eux une question de vie ou de mort. Ils s'élançaient avec fureur sur l'ennemi, s'encourageaient mutuellement par mille clameurs , abattaient les Javanais sous la crosse de leurs mousquets , les hachaient et les perçaient de leurs piques et de leurs hallebardes , et se défendaient avec une énergie qui ressemblait à de la folie et à du désespoir.

Walter Pietersen, avec une partie de ses hommes intrépides et accompagné du nègre Congo, s'était jeté en avant vers le point de* remparts où l'afiluence des Java-

nais avait été, pendant un instant, tellement irrésistible que , par la seule pression de leurs corps , les soldats Hollandais avaient été refoulés au bas des murailles; mais l'arrivée de l'héroïque lieutenant conjura cet imminent danger ; lui et ses braves compagnons moissonnèrent tant d'ennemis et répandirent tant de sang que les Javanais reculèrent avec terreur et refoulèrent euxmêmes leurs compagnons, qui ne purent se déployer sur les remparts. Congo faisait des prodiges de bravoure, et, [tien qu'un klewang javanais lui eût fait une large blessure à l'épaule et à la poitrine, il restait toujours, rugissant de fureur, à côté de Walter, et étonnant les plus Draves soldats par son intrépidité.

Cependant les canons hollandais continuaient de lancer la mitraille dans les rangs des Javanais qui se trouvaient encore dans la plaine. Sur les points où l'ennemi n'avait pas réussi à escalader la muraille, on continuait ï répandre de l'huile bouillante , et les mousquetaires aéchargeaient leurs armes avec une telle précision que presque tous les coups portaient.

Sans nul doute la garnison , malgré son héroïque résistance , devait succomber ; car, maintenant que l'ennemi avait fait irruption dans la factorerie, la lutte s'engageait d'homme à homme , et, quel que pût être le nombre des ennemis abattus par Walter et ses courageux compagnons , la foule des assaillants était telle que les soldats hollandais devaient finir par tomber, un à un, Jusqu'au dernier, dans cette lutte désespérée... Mais une circonstance imprévue vint les sauver, a l'heure même

où ils ne voyaient plus devant eux qu'une mort infaillible et glorieuse.

La plus grande partie des Javanais qui se pressaient au pied des murs et s'efforçaient de dresser les échelles pour monter à l'assaut furent repoussés à plusieurs reprises; les canons des bastions en saillie, établis aux angles de la forteresse, lançaient des deux côtés une grêle de mitraille parallèlement au mur et frappaient en flanc la masse des ennemis; l'huile bouillante coulait a flots du haut du parapet et faisait chaque fois reculer les assiégeants. Enfin les hurlements de ceux qu'avait atteints la brûlante liqueur et les gémissements affreux des mourants frappèrent les Javanais d'une inexprimable terreur. Quelques soldats des premiers rangs s'enfuirent loin du mur; leur exemple découragea les autres; en peu d'instants la panique s'étendit , et tous se mirent à courir en désordre jusque hors de la portée des canons. Quand les Javanais, qui étaient engagés dans une lutte acharnée au haut des remparts s'aperçurent que leur armée avait abandonné l'assaut et les laissait poursuivre le combat, seuls et sans leur prêter secours , eux aussi cherchèrent à échapper aux mains des Hollandais, et se précipitèrent , les uns après les autres , du sommet du mur dans la campagne.

Les soldats néerlandais saluèrent bien celte victoire inespérée par un fervent élan de reconnaissance envers Dieu ; le cri de Hourra 1 Batavia I Batavia ! montait bien Çà et là vers le ciel ; mais cette prière de gratitude et ces cris de triomphe ne s'échappaient pas franchement des

poitrines oppressées; dans l'accent de toutes ces voix qui remerciaient Dieu ou acclamaient la victoire il y avait je ne sais quoi de navrant et de douloureux , comme si la délivrance était un bonheur assombri par un voile de tristesse et de deuil.

En effet, maintenant que l'ennemi avait cessé l'assaut, et, épuisé par une considérable perte d'hommes , s'était retiré dans son camp, les soldats hollandais promenaient leur regard sur le spectacle qui les entourait et comptaient avec une morne anxiété les cadavres des fidèles compagnons que le combat leur avait ravis. Si le rempart , sur presque toute son étendue , était couvert des corps des Javanais tombés dans la lutte, beaucoup de Hollandais aussi, étreignant encore la pique ou le mousquet de leur poing crispé, gisaient , abattus pour toujours , au milieu des cadavres ennemis.

Enfermés dans les murs étroits d'une petite forteresse, rivant dans les mêmes espérances et dans les mêmes dangers , tous ces héros , presque sans distinction de grade ni de rang, étaient devenus amis les uns des autres, et un même lien d'estime et de sympathie les unissait tous. Ceux qui , la pâleur de la mort sur le visage, gisaient étendus dans l'affreuse mare de sang, étaient des frères bien-aimés ; chacun de ceux qui avaient eu le honneur de rester en vie gémissait, les yeux baignés de larmes, sur les vaillants amis qu'avait frappés le fer des Javanais. Parmi les morts reposait le capitaine Dircksz, le froid, mais intrépide Néerlandais, et non loin de lui était étendu le pauvre esclave noir, Congo, qui, par seule re-

connaissante pour la patrie de Walter, avait vaillamment combattu, jusqu'à ce que la perte de son sang l'eût (ait tomber privé de sentiment

Le lieutenant , sans songer à son grade élevé ni à J'humble origine du nègre , s'était jeté à genoux à côté de lui, avait appuyé la tête de l'esclave sur son bras et s'efforçait de le rappeler à la vie, en le soulageant avec de l'eau. Au bout de quelque temps l'esclave remua les mains et ouvrit doucement les yeux, mais il était si faible et si épuisé que ces signes de vie disparurent de nouveau. Cependant un cri de joie avait échappé au lieutenant, et, tout heureux, il souleva de terre lui-même le pauvre esclave, le plaça sur ses épaules, et le porta en bas des remparts , à l'endroit où les médecins étaient déjà occupés à panser les blessés.

Après que Van Ray eut donné quelques ordres pour faire rester sur les remparts les hommes les moins fatigués et pour garantir la forteresse contre un retour imprévu de l'ennemi, il fit convoquer sur-le-champ le conseil de guerre. Dans cette réunion on pesa sérieusement la gravité des pertes qu'on venait d'essuyer, et l'on reconnut, avec une sorte d'effroi, que les rangs des soldats avaient été fort éclaircis par la dernière agression de l'ennemi, et que même, dans le cas d'un second assaut, il fallait abandonner jusqu'à l'ombre d'un espoir de salut. Si l'on eût eu assez de poudre, peut-être eût-il été possible de repousser une nouvelle attaque ; mais tout ce qu'il en restait dans la forteresse ne sufiisait pas à charger deux fois les canons.

Van Ray souleva la question de savoir si l'on ne devait pas faire à l'ennemi des propositions de paix. Par là on gagnerait au moins du temps pour attendre le retour de la flotte et le secours promis. On résolut de recourir à ce moyen et d'entamer les négociations à l'occasion de l'enterrement des morts ; car il n'y avait pas à douter que les Javanais n'envoyassent , dès le jour même , quelques orang-kays pour demander la permission d'emporter leurs morts. Il fut décidé, de plus, que le commandement de la compagnie du capitaine Dircksz serait confié provisoirement au lieutenant Walter Pietersen et que celui-ci aurait désormais le droit de siéger au conseil de guerre.

Vers midi apparurent, en effet, sur la route de Jacatra, quelques orang-kays munis d'un drapeau blanc fixé à une tige de bambou, et, quand on leur eut fait signe qu'ils seraient reçus sans difficulté, ils se présentèrent à la porte de la factorerie, et demandèrent la permission d'enterrer leurs morts. Cette permission leur fut accordée sur-le-champ, sous la condition que tous les cadavres seraient enlevés avant le soir, et transportés loin de la factorerie.

A cette occasion, on remit au principal orang-kay une lettre destinée au chef des Javanais. Par cette lettre, les Hollandais offraient paix et amitié au pangerang de Bantam, et s'engageaient à lui payer une somme considérable en numéraire, s'il consentait à les laisser provisoirement en possession de leur forteresse, jusqu'à ce que le retour du gouverneur gênerai rendît possible l'ouverts.

ture de négociations décisives; mais on lui déclarait en même temps que rien au monde, ni force, ni ruse, ni privations, ne les contraindrait jamais à abandonner la nouvelle Batavia.

Quand tous les morts furent emportés, à la tombée du soir, les orang-kays revinrent avec une lettre de leur chef, et dirent qu'ils attendraient une réponse devant la porte de la factorerie. La lettre du dommagon de Bantam était conçue en termes très-hautains. Il exigeait la reddition de la forteresse et de tout ce qu'elle renfermait, sans autre condition que l'engagement de transporter les Hollandais de Batavia à Bantam, et de là à Àmboine. Le dommagon laissait entendre qu'il ne tenterait pas up second assaut, mais recourrait à d'autres moyens qui, selon lui, auraient raison infailliblement de la fière obstination des Hollandais. Il ne disait pas quels étaient ces moyens. Il déclarait enfin ne plus vouloir entendre parler d'aucune négociation.

Les Hollandais répondirent qu'ils défendraient leur forteresse jusqu'au dernier homme, et que, de leur côté, ils retiraient leur offre d'indemnité, laissant à Dieu et au sort des armes à décider de quel côté se fixerait définitivement la victoire. Ils congédièrent les orang-kays avec cette réponse.

Comme on avait appris par la lettre môme du dommagon que les Javanais ne donneraient plus l'assaut à la factorerie, la confiance revint dans tous les cœurs. On croyait pouvoir tenir pendant des mois encore contre un siège régulier ou un investissement de la place, si

étroit qu'il fût, parce que les magasins étaient abondammant pourvus de riz, et qu'on n'avait pas a redouter la famine. La rivière Tjiliwoeng, qui descend des montagnes et baigne le pied de la forteresse, fournissait en abondance de l'eau excellente. L'approvisionnement de la garnison était donc assuré pour longtemps.

Cette bonne nouvelle fut communiquée aux soldats, auxquels on distribua en même temps un verre de vin d Espagne. Tous prirent de nouveau Dieu a témoin qu'ils n'abandonneraient pas Batavia tant qu'ils auraient la force de porter un mousquet ou une pique.

Quelques jours s'écoulèrent sans qu'on apprît rien des desseins de l'ennemi ; mais alors lénigme de son apparente inaction commença à s'éclaircir.

Les Javanais, pendant la nuit précédente, avaient fermé l'embouchure de la rivière par une sorte de barrage en gros bambous, de telle façon que l'eau continuait à passer, mais qu'aucun objet ne pouvait être emporté vers la mer. Tout ce qui flottait à la surface de la rivière devait, pendant le reflux, être retenu par le barrage, et le flux devait refouler ces objets devant la factorerie jusqu'à une seconde digue établie au-dessus de celle-ci, et qui entravait de la même manière le cours de la rivière,

Les Hollandais ne comprirent pas d'abord quel espoir l'ennemi fondait sur ce travail. Ils crurent pouvoir supposer que son intention était d'essayer de détourner Je cours de la rivière pour les priver d'eau potable; mais, comme il leur parut ridicule de vouloir arrêter, au moyen de bambous, une rivière au courant impétueux, ils s'in-

quiétèrent peu de l'œuvre que les Javanais avaient menée à fin cette nuit-là.

Bientôt, cependant, ils reconnurent avec inquiétude que le dommagon de Bantam avait imaginé contre eux une arme formidable. A la marée descendante, des cadavres de chevaux, de buffles et d'hommes, roulèrent en foule du haut de la rivière et passèrent lentement avec le flot devant la factorerie. Le même jour encore, le flux les ramena, et, quelques heures après, ils flottaient, plus nombreux qu'auparavant, pour la troisième fois, sous les murs de la forteresse.

Sous un ciel brûlant comme celui de Java, et sous l'influence de la chaleur humide qui règne sur la plage basse qui s'étend autour de Jacatra, ces cadavres se putréfièrent rapidement. Ils exhalaient une puanteur insupportable et empestaient l'atmosphère, surtout pendant la nuit, de vapeurs fétides qui pénétraient jusqu'au fond des habitations, et empêchaient, pour ainsi dire, les Hollandais de respirer.

Quand la garnison de la factorerie s'aperçut du danger q»ui la menaçait de ce côté, elle s'efforça de pêcher les cadavres au passage, au moyen de crocs, pour les enterrer, pendant la nuit, au pied des murs de la citadelle ; mais ce travail était si dégoûtant qu'il faisait reculer jusqu'aux hommes les plus résolus, et que ce n'était qu'avec une invincible répugnance qu'on obéissait, sur ce point, aux ordres des officiers.

Cependant, quel que fût le nombre des cadavres repêchés, la rivière en apportait de plus en plus; les Java-

nais jetaient dans l'eau toutes les immondices qui se trouvaient à leur portée. Pour empêcher les Hollandais de triompher, malgré des prodiges d'activité et d'énergie, du redoutable moyen employé contre eux, les Javanais avaient aussi jeté dans la rivière, au-dessus du barrage supérieur, un certain nombre de cadavres en putréfaction ; de sorte que, lors même que la garnison serait parvenue a enlever et à enterrer toutes les ordures qui flottaient devant la factorerie, l'eau n'en eût pas moins été empestée. Cependant, à défaut d'autre boisson, beaucoup avaient continué à prendre de l'eau de la rivière; mais une soudaine explosion de maladies vint avertir tout le monde que, sous peine de mort, on ne pouvait plus étancher sa soif h, cette source empoisonnée.

Sous l'empire de l'instinct de la conservation, on se mit sur-le-champ à creuser, à l'intérieur de la factorerie, un certain nombre de puits; mais l'eau qu'on y trouvait était chargée de sel marin et avait de plus un goût répugnant, comme si les matières en putréfaction y eussent aussi mêlé leurs miasmes délétères.

Le sol sur lequel était construite la nouvelle Batavia n'était, comme toute la plaine environnante, qu'une alluvion de la mer, déposée depuis plusieurs siècles, peutêtre, au pied des montagnes, mais qui, formée d'un mélange de vase salée et de végétaux pourris, continuait de fermenter sous le pied des hommes qui l'habitaient.

L'eau de puits, cependant, paraissait encore aux Hollandais moins répugnante que celle de la rivière, qu'ils regardaient comme mortelle, non-seulement à cause de

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la fermentation des cadavres, mais encore parce qu'on la croyait empoisonnée par le suc vénéneux du redoutable upas1 . On apaisait donc sa soif avec l'eau saumâtre des puits, et l'on espérait déjouer ainsi la cruelle machination des Javanais, jusqu'au retour du gouverneur Koen, qui, s'il ne rencontrait pas d'obstacles en mer, devait bientôt apparaître, et tirer de sa situation critique la garnison épuisée.

Hélas I les souffrances de ces hommes courageux ne devaient pas si tôt trouver un terme... Peu de jours s'écoulèrent, et peu à peu la maladie fit parmi eux de nombreuses victimes ; mais comme ces cas de maladie se remarquaient surtout parmi les femmes et les enfants, on espérait que le mal épargnerait la partie la plus robuste de la garnison et que, malgré toutes les souffrances, on pourrait atteindre le moment si vivement attendu de la délivrance.

Les semaines succédèrent aux semaines : cette vie pleine d'horreurs et de souffrances se prolongeait sans que le secours promis apparût. Un désespoir secret et inavoué s'empara de beaucoup d'esprits.

Madame Van den Broeck était malade et languissante , non parce que l'eau fétide avait corrompu le sang dans ses veines, mais parce que de terribles pensées la poursuivaient, et que son âme, si rudement éprouvée, était en proie au supplice continuel de navrantes appréhen-

1 Antiaris toxicaria, arbre avec le suc duquel les Javanais empoisonnent leurs armes.

sions et d'épouvantables visions. Elle n'avait encore rien appris sur le sort de son infortuné mari ; ce manque de toute nouvelle lui avait donné peu à peu la conviction que le capitaine avait été mis à mort par les perfides Javanais, pendant le voyage de Bantam. Elle n'avait rien dit à sa fille ni à Waltcr de cette affreuse conjecture» qui, comme un ver rongeur, la consumait de jour en jour. Quand Walter s'eiïorçait, avec une affectueuse insistance, de la consoler, elle feignait d'ajouter foi à ses amicales assurances, tandis que chacune des paroles du lieutenant lui perçait douloureusement le cœur.

Adélaïde pleurait dans les bras de sa malheureuse mère; la délicate jeune fille perdait, sous le poids de cette désolation sans trêve ni répit, les forces que la présence de Walter lui avait rendues si rapidement et si miraculeusement. Elle devenait pâle et maigre, et sa tête s'inclinait sur sa poitrine, comme si le malheur survenu à son père lui eût ôté à elle toute énergie et tout amour de la vie.

Congo, contre toute attente, s'était rétabli; sa blessure s'était fermée, et, bien que ses forces ne revinssent que lentement et qu'il portât encore un bandage sur la trine et sur l'épaule, il se montrait si courageux et si iant dans l'assistance du ciel, que l'attitude du pauvre esclave éveillait l'admiration de tous.

Le lieutenant se rendait plusieurs fois par jour dans la demeure du capitaine, et s'efforçait de consoler de son mieux les deux femmes en ouvrant devant elles de rassurantes perspectives ; mais il ne réussissait pas à amoin-

drir leur douleur, et son propre cœur saignait aussi à la pensée que l'horrible maladie de langueur qui minait sa bien-aimée pouvait frapper un coup terrible.

Quoi qu'il en soit, Walter trouvait cependant encore assez de force dans son âme pour lutter chaque fois contre le sort avec une nouvelle opiniâtreté. C'était lui qui ranimait le courage chancelant de ses compagnons, et qui, par de magiques paroles, faisait rentrer dans leur cœur l'espoir de la délivrance, alors que l'énergie et la résolution de certains d'entre eux semblaient près de succomber sous l'horreur de la situation.

Le secours promis n'arrivait pas. Pendant un mois encore, les hommes de la garnison passèrent des journées entières sur les remparts, l'œil fixé sur l'horizon dont ils interrogeaient avidement les brumeuses limites. Une voile apparaissait-elle au loin leur cœur battait d'une joie mêlée d'anxiété, et un rayon d'espoir allumait leurs regards; mais toutes les voiles passaient outre et disparaissaient, comme si personne au monde n'eût su que, sur la plage de Jacatra, une poignée d'hommes mouraient héroïquement, pour l'honneur de la Néerlande, d'une mort lente et cruelle.

Enfin, la longue absence de la flotte rendit la situation de la garnison vraiment affreuse. L'usage de l'eau salée avait d'abord amené des maladies chez les enfants, les femmes, les hommes les plus faibles; bientôt le mal atteignit les soldats les plus robustes et les plus résolus, et fit chaque jour de nouvelles victimes. La forme qu'affectait cette maladie était une fièvre intermittente pendant laquelle se succé-

daient sans transition un froid glacial et une chaleur brûlante accompagnée de violents maux de tête qui frappaient les patients d'une démence passagère. Alors ils se livraient parfois à des actes de fureur et de désespoir dont l'horrible spectacle faisait frémir de compassion et d'effroi les hommes les plus énergiques. Cette fièvre ne tuait pas en peu de jours ; ceux qui en étaient atteints maigrissaient rapidemment; leur teint jaunissait, leurs lèvres prenaient une nuance plombée, leurs yeux devenaient ternes et vitreux; de plus en plus épuisés par ce déclin progressif des forces vitales, les malheureux malades erraient sur la place comme des spectres vivants, ou passaient des jours entiers, agenouillés sur les remparts, le regard fixé sur la mer, les bras levés vers le ciel, et implorant du Seigneur la miséricorde et le salut.

Si l'on eût voulu se laisser toucher par les larmes de tant d'infortunés, si l'on eût consenti à écouter leurs supplications, on se fût hâté d'accepter les conditions proposées par l'ennemi, et par là du moins on eût sauvé la vie de tous; mais la partie de la garnison que le fléau n'avait pas frappée jusque-là enflammée par les exhortations de Walter Pietersen, refusait de rendre la factorerie, et déclarait, avec une inébranlable fermeté, qu'elle tiendrait son serment et garderait la nouvelle Batavia à la Hollande, jusqu'à ce que le dernier homme fût tombé épuisé sur le sol.

Des semaines s'écoulèrent; la fièvre frappa encore un grand nombre des meilleurs soldats. Le scorbut, cet auîre mal qui brise toute énergie, attaqua une partie de la

garnison. La dyssenterie fit aussi quelques victimes. L'une des premières fut Rosalie, la servante de madame Van den Broeck. Elle succomba au bout de trois jours. Sa mort eût sans doute inspiré à la femme tt à la fille du capitaine de vives craintes au sujet de leur propre salut, si une autre douleur n'eût rendu Adélaïde et sa mère indifférentes à la conservation de la vie.

Avec quelque persévérance que le regard des assiégés interrogeât l'horizon et cherchât a en percer les profondeurs, depuis le premier rayon du soleil levant jusqu'à la tombée de la nuit, les jours s'écoulaient dans la souffrance et le désespoir, sans que la flotte se montrât.

Un matin, on vit quelques orang-kays sortir du camp javanais, et prendre la route de Jacatra, accompagnes d'une personne qui semblait porter le costume d'un marchand européen. On ne pouvait conjecturer ce qu'annonçait l'approche de cet envoyé; mais, dans la situation où se trouvaient les Hollandais, tout événement, tout incident, tout changement était une source d'espérance. Le cœur ému par la joie et l'attenU, ils descendirent du rempart et coururent à la porte vers laquelle se dirigeait l'ambassade ; les malades eux-mêmes qui, fuyant l'étouffante chaleur qui régnait dans leurs demeures, étaient étendus sur des nattes au pied des cocotiers ou à l'ombre des magasins, les malades se traînèrent sur le sol pour apprendre plus tôt la nouvelle qui devait peut-être leur apporter le salut.

Dès que la porte de la factorerie fut ouverte, les vrangikays reprirent le chemin de Jacatra. Le marchand entra

DATAVIA. 271

seul dans la forteresse et fut entoure à l'instant même, non-seulement par les membres du conseil de guerre, mais par les hommes de la garnison et par les malades, qui, tendant vers lui des bras suppliants, semblaient implorer une heureuse nouvelle. Ce marchand était un Hollandais nommé Abraham Van Uffelen. Il habitait Bantam depuis plus de quatre ans et s'était chargé d'un message du sultan pour le conseil de guerre et d'une lettre du capitaine Van den Broeck pour sa femme. Quand, sur sa demande, on lui eut indiqué le commandant de la factorerie, il remit un papier fermé au capitaine Van Ray. Celui-ci se hâta d'en prendre lecture, pendant que tous les regards étaient avidement fixés sur lui. Le visage du commandant s'assombrissait à mesure qu'il prenait connaissance du contenu de la lettre. Enfin, tout à fait déçu dans son attente, il frappa du pied en grommelant et laissa voir assez clairement que la lettre ne lui avait apporté que d'affligeantes nouvelles.

Pressé de questions sur le contenu de la lettre, il répondit tristement à ceux qui l'entouraient :

« Ah! mes amis, les propositions ne sont pas plus favorables; on sait combien notre situation est affreuse; on nous croit abattus par le manque d'eau et les maladies, et l'on nous demande si nous consentons enfin à rendre la forteresse. On ne nous promet que de nous transporter à Bantam. »

De navrantes clameurs de désespoir s'échappèrent du stin des malades, de sombres murmures s'élevèrent des rangs des soldats. Beaucoup déclaraient qu'après avoir

tenu bon si longtemps, ils préféraient attendre la mort que violer leur serment ; quelques-uns répondirent même aux propositions de l'ennemi par le cri de guerre : Hourra l Batavia ! Batavia ! mais ce cri n'avait plus l'enthousiaste élan des premiers jours et demeura presque sans écho.

Van Ray s'entretint à voix basse pendant quelques instants avec l'envoyé du sultan, et, après lui avoir demandé de nombreux renseignements, le pria d'assister à la séance qu'allait tenir le conseil de guerre, pour délibérer sur la réponse qu'il convenait de faire au pangerang de Bantam. Le marchand dit qu'il devait d'abord parler à madame Van den Broeck, parce que son entretien avec elle exercerait certainement une influence décisive sur la délibération du conseil. On lui permit de s'acquitter d'a- Lord de son message pour la femme du capitaine.

Walter Pietersen, qui avait entendu en partie tout ce qui venait de se dire, voulut accompagner le marchand; mais le commandant ordonna au lieutenant de se rendre immédiatement, avec lui et les autres membres du conseil de guerre, à la salle de réunion.

Là, le capitaine Van Ray donna connaissance à ses collègues du contenu de la lettre du sultan. Celle-ci ne renfermait, en effet, aucune proposition nouvelle et exigeait, comme autrefois, la reddition de la forteresse et des marchandises, de l'argent et des armes qu'elle contenait ; mais ce que cette lettre annonçait de surprenant, c'était la nouvelle qu'on avait transporté le capitaine Van den Broeck de Bantam à Jacatra, pour lui permettre de paner aux officiers de la garnison. Si l'on voulait envoyer

quelques-uns d'entre eux à Jacatra, disait la lettre, ils recevraient de sa bouche l'ordre de faire ce que désirait le sultan.

On délibéra sur cette dernière offre. On dit que ce ne pouvait être qu'une nouvelle ruse des Javanais pour attirer quelques hommes de plus dans leurs filets, et qu'il serait imprudent de s'exposer de nouveau à une trahison dont on avait été victime une fois déjà. On ne croyait pas, d'ailleurs, que le capitaine Van den Broeck pût ordonner ou conseiller la reddition de la factorerie. Peut-être, en le soumettant aux affreux tourments que les Javanais avaient coutume de faire subir à leurs prisonniers, étaiton parvenu à lui ôter toute énergie ; mais, quoi qu'il en fût, ceux qui étaient chargés en ce moment de la défense de la factorerie n'avaient à prendre conseil que du sentiment de leur devoir et de leur responsabilité envers la patrie.

En ce moment un domestique vint annoncer que Congo demandait à parler sur-le-champ à Walter Pietersen ; le lieutenant devait se rendre sans délai auprès de madame Van den Broeck, qui avait à l'entretenir d'une affaire de la plus haute importance.

Ayant obtenu la permission de quitter la réunion, Walter Pietersen sortit de la salle et trouva dans le vestibule le nègre tout en larmes.

« Qu'est-il donc arrivé, Congo, pour que tu pleures ainsi? demanda le lieutenant avec anxiété.

— Venez, venez vite, dit le nègre en sanglotant et en je tirant par la main; ma pauvre maîtresse va mourir de

douleur. Mademoiselle Adélaïde s'arrache les cheveux; le cœur se brise à la voir se tordre de désespoir.

— Le capitaine est-il mort? demanda Walter d'une voix sombre.

— Non, non, mais cela n'en vaut guère mieux. Je ne sais pas bien quelle nouvelle on a apportée à mes maîtresses, mais j'ai compris à leurs lamentations que vous seul pouvez encore sauver mon malheureux maître.. Venez! venez 1 >

Le lieutenant entra dans la demeure du capitaine; mais à peine eut-Il paru sur le seuil de la porte que les deux femmes tendirent les bras vers lui en implorant sou aide dune voix lamentable. Sur ses questions pressantes, madame Van den Broeck lui tendit une lettre ouverte en s'écriant :

« Tenez! lisez, lisezl et prenez pitié de nousl » Le lieutenant, déjà saisi d'une inexprimable émotion à la vue de la navrante désolation d'Adélaïde, jeta les yeux sur la lettre et en lut le contenu. D'abord une expression de profonde commisération se peignit sur son visage; puis une accablante tristesse assombrit ses traits, et enfin il devint dune pâleur mortelle, comme si une soudaine épouvante avait arrêté les battements de son cœur. Ses yeux étaient fixés avec une muette angoisse sur > la fatale lettre, tandis que les deux femmes, toutes tremblantes, attendaient sa réponse.

La lettre tout entière n'était qu'une douloureuse lamentation, un déchirant cri de détresse adressé par Van den Broeck à sa femme, à sa fille, et surtout à Walter

Pietersen. Dans cet écrit baigné ai larmes, le capitaine peignait en termes concis, mais saisissants, toutes les douleurs, tous les outrages, toutes les tortures qu'on lui avait fait subir, depuis qu'il était prisonnier, pour le contraindre à donner Tordre de rendre la factorerie. On l'avait en quelque sorte enterré dans un profond cachot ; on l'y avait laissé pendant de longues semaines, gisant sui le sol humide et livré en proie à une horrible vermine: on l'avait livré aux tourments de la faim et de la soif, puis, alors qu'il était épuisé par mille souffrances, malade, presque mourant, on l'avait traîné de nouveau à Jacatra pour conseiller à la garnison la reddition de la factorerie. Si ce dernier effort restait sans résultat, on devait le mettre à mort le lendemain, en lui faisant endurer les plus affreux tourments. Le capitaine représentait qu'il était impossible de conserver la forteresse, et qualifiait de coupable obstination la résolution de sacrifier, par un vain sentiment d'honneur et sans profit pour la patrie, la vie de tant de femmes et d'enfants infortunés, et sa vie à lui et celie de ses malheureux compagnons. Il suppliait sa femme de venir à son secours ; il conjurait sa fille , en termes navrants , de recourir à toutes les puissances de l'amour et de la pitié pour émouvoir l'âme de Walter Pietersen et sauver ainsi son père d'une mort horrible; car il savait, ajoutait-il, que Walter était toutpuissant sur les officiers et les soldats, et qu'un seul mot de lui suffirait pour décider la garnison à rendre la forteresse.

La lettre était longue. Pendant que le lieulenant, tou-

jours muet, y tenait les yeux attachés, les femmes croyaient qu'il la lisait encore, et, le cœur palpitant, épiaient sa physionomie, en attendant la réponse qui devait décider de la vie de l'infortuné capitaine.

Tout à coup un frisson nerveux parcourut le corps du jeune homme; la lettre échappa à sa main, et il dit d'une voix rauque :

« Moi! moi! Walter PietersenI je livrerais Batavia à l'ennemi ! Tout ce sang aurait été inutilement répandu! Je trahirais la Hollande I Oh ! jamais I »

Les deux femmes poussèrent un cri de désespoir. Adélaïde tomba à genoux, rampa auprès de Walter, embrassa ses genoux, et, d'une voix déchirante, demanda grâce pour son malheureux père. Madame Van den Broeck s'était emparée de l'une des mains du jeune homme, l'arrosait de larmes brûlantes, et le suppliait d'un ton si navrant que ses paroles perçaient le cœur de Walter comme autant de coups de poignard.

Épouvanté en sentant la puissante influence qu'exerçaient sur lui les supplications des deux femmes, le lieutenant fit quelques pas en arrière ; mais Adélaïde, tout en larmes, se traîna à sa suite, les mains tendues vers lui et implorant sa pitié.

Le jeune homme, succombant à son émotion, se laissa tomber sur un siège, et murmura d'une voix qu'altérait un profond désespoir :

« Pitié ! pitié I Ah ! pourquoi n'avez-vous pas pitié de moi ? Pourquoi voulez-vous me forcer à commettre une lâcheté? C'est affreux! Le sort me jette désarmé entre la

trahison l'amour et l'espérance, entre la cruauté, l'infamie et le crime. À quoi me résoudre? Livrer Batavia et rester éternellement souillé de la tache du déshonneur et courbé sous la malédiction de mon pays ! Repousser vos prières, comme un bourreau sans cœur et sans âme, voir couler vos larmes et condamner votre pauvre père à la mort 1 Mon Dieu, mon Dieul poupquoi soumettre votre serviteur à une épreuve au-dessus de ses forces? »

Des larmes de désespoir jaillirent de ses yeux, et il se cacha la figure des deux mains.

Le marchand Abraham Van Uffelen, qui se trouvait dans la salle, s'approcha en ce moment du jeune officier et lui adressa une longue allocution pour le convaincre que la reddition de la factorerie, loin de pouvoir être considérée comme une lâcheté, était un acte de prudence et de dévouement à la patrie. C'était, disait-il, le sentiment de tous les prisonniers et de tous les marchands néerlandais qui se trouvaient à Bantam. On ne pouvait conserver la factorerie; on savait, par des nouvelles certaines, qu'il s'écoulerait bien des semaines encore, bien des mois peut-être, avant que le gouverneur général pût arriver à Jacatra avec les secours promis. Non-seulement le sultan de Bantam grossirait son armée par de nouveaux renforts, mais le soesoeAoman, ou l'empereur de Mataram, viendrait se joindre aux assiégeants avec quelques milliers d'hommes. Il n'y avait donc pas à douter que la garnison de la factorerie, épuisée par les maladies, ne succombât dès le premier assaut, et ne fût massacrée jusqu'au dernier homme. Les femmes, les enfants subi-

raient le même sort. En ce moment il était encore possible de sauver tant de vies précieuses, et il était vraiment barbare et insensé de persister davantage dans une fatale obstination.

Walter ne répondit pas à la longue exhortation du marchand; seulement un rauque murmure déchira sa gorge, et sa poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement.

Madame Van den Broeck s'était d'abord bercée de l'espoir que le lieutenant exaucerait ses prières et celles de sa fille ; elle le vit secouer la tête en signe de reius. Ce cruel désappointement lui arracha un cri de douleur. Pour tenter une dernière lutte contre l'inflexible soldat, elle se jeta aussi à ses genoux et s'écria :

« 0 Walter ! Dieu lui-même vous a destiné à devenir mon fils. Celui qui implore la vie de votre générosité, c'est votre père, c'est le père de votre fiancée... Vous voulez le tuer I Son sang innocent élèvera-t-il une éternelle barrière entre vous et son enfant?

— Walter, ô mon bien-aimé Walter I s'écria Adélaïde, soyez sensible à nos larmes I Ne me refusez pas la vie de mon pauvre père! L'infamie, dites-vous? Mais moi, Adélaïde, je vous vénérerai et vous aimerai, je serai à jamais reconnaissante envers vous, comme envers le bienfaiteur, le sauveur de celui qui m'a donné la vie ! Je ne serai pas seulement votre liancée ; je resterai votre servante, votre esclave jusqu'à la mort ! Oh 1 grâce ! *

Tout à coup le lieutenant quitta vivement son siég 3 et dit avec un calme surprenant :

t La terrible lutte est terminée; je cède à la pitié, à l'amour... Et pourtant j'aime mon pays. Mais je me courbe sous la dure destinée. Laissez-moi partir, Adélaïde; j'accomplirai le sacrifice. Je renierai la gloire, l'honneur, la grandeur d'âme. .. pour ne plus vivre que de votre amour. Demeurez ici ; soyez tranquille, Walter va sauver votre père. Hélas ! a quel prix 1 »

A ces mots il s'élança vers la porte et traversa la place d'un pas rapide et pourtant chancelant, jusqu'à ce qu'il atteignît la demeure du commandant, où il entra pour se rendre de nouveau à la séance du conseil de guerre.

Peu de temps après, il reparut sur la place avec les membres de ce conseil. Tous les visages étaient assombris par la douleur et l'humiliation; ils penchaient la tête sur la poitrine, et leur regard était morne et abattu. Walter portait roulé sous le bras un morceau d'étoile blanche ; c'était probablement le pavillon par lequel on allait faire connaître à l'ennemi qu'on acceptait la paix proposée et qu'on était prêt à quitter la factorerie.

Sur l'ordre de Pierre Van Ray, un tambour se mit à battre le rappel, et comme les soldats et les malades attendaient sur la place la décision du conseil, en moins de quelques instants toute la population de la factorerie se trouva rassemblée au lieu de réunion habituel.

Le commandant fit former un cercle à la garnison et annonça aux soldats curieux et surpris que le lieutenant Pietersen allait leur communiquer, au nom du conseil de guerre, une résolution triste, mais imposée par une nécessité absolue. La vue du pavillon blanc que Walter

portait sous le bras avait déjà fait pressentir aux malades ce qui allait se passer. L'espoir que l'heure de leur salut allait sonner leur rendit quelque force; ils se haussèrent sur la pointe des pieds derrière les soldats, ou passèrent la tête entre les rangs pour entendre ce qui allait se dire.

Ce fut avec la pâleur sur le front que le lieutenant adressa la parole à son auditoire. S'il s'efforçait de donner à son langage le ton calme de la résignation, sa voix démentait cette feinte tranquillité dame; car elle tremblait tellement, qu'elle ressemblait plutôt à la plainte d'un mourant qu'à la parole ferme d'un chef.

c Amis, braves camarades, dit-il, le conseil de guerre me charge de vous donner connaissance d'une grave décision. Notre commandant pouvait, sous sa propre responsabilité, ordonner ce qu'il juge bon et convenable ; il ne nous restait en ce cas qu'à obéir comme de fidèles soldats; mais le commandant a pensé, les membres du conseil de guerre ont pensé comme lui, que votre courageuse et héroïque conduite vous a donné le droit de participer à la résolution qui doit décider du sort de cette forteresse, si longtemps et si chèrement défendue. Le conseil de guerre trouve qu'assez de sang néerlandais a déjà coulé sur ce coin de terre, que ce sol a déjà englouti assez de cadavres de nos frères, et que les maladies, les privations et le découragement ne tarderaient pas à faire un grand nombre de nouvelles victimes. Il reconnaît d'ailleurs qu'il n'y a pas de raisons d'espérer encore l'arrivée prochaine des secours promis, et que, par consé-

quent, une pius longue résistance n'amènerait pour vous tous qu'une mort infaillible... Sur ma proposition, — sur ma proposition seule, — le conseil a adopté la résolution de hisser dès aujourd'hui le drapeau blanc et de rendre la factorerie. Ohl je vous en supplie, élevez vos cœurs jusqu'à ce douloureux héroïsme ! Ayez pitié de vos pauvres femmes et de vos enfants, de vos compagnons malades, de nos frères captifs, de notre infortuné commandant qui agonise à Jacatra sous le glaive des bourreaux et tend vers vous des mains suppliantes...

— Oui, oui, la paix! la délivrance ! > s'écrièrent les malades qui se pressaient derrière les rangs.

La plupart des soldats baissèrent la tête avec abattement, et, les yeux fixés sur la terre, gardèrent le silence; d'autres, et c'étaient surtout des hommes de la compagnie même de Walter, témoignèrent, par d'énergiques murmures de désapprobation, qu'ils n'étaient pas disposés à consentir à la reddition de la factorerie, et lancèrent à leur jeune chef des regards pleins de reproches, comme si le changement imprévu d'opinion qui s'était produit chez lui leur eût semblé une trahison.

Cette accusation muette fit frémir le lieutenant de la tête aux pieds, et, d'une voix plus forte et plus accentuée, il s'écria :

« 0 mes frères , je lis dans vos yeux ce que vous n'osez dire. Si vous saviez pourtant quel sentiment de honte déchire mon cœur I Si vous pouviez voir comme ce cœur se serre au moment où je remplis ma pénible mission I Croyez-moi , le plus grand bonheur que Dieu

282 bàtàVï*.

pût m'accorder sur cette terre, c'était de mourir ici avec vous pour la gloire de la Néerlande ; mais le doute agite mon âme , une si terrible responsabilité m'épouvante. Si nous sommes maîtres de verser notre propre sang jusqu'à la dernière goutte, le Seigneur ne nous a cependant pas donné le droit de sacrifier inhumainement, et inutilement peut-être, la vie de nos infortunés frères ; et cela pourquoi? pour persévérer jusqu'au bout dans une inflexible résolution. »

Il s'approcha de ses hommes , serra la main des plus braves, et dit, les larmes aux yeux :

« Ah 1 vous me connaissez : je ne vous ai pas donné l'exemple de la lâcheté; à moi aussi le cœur saigne de douleur ; le désespoir trouble et égare mon esprit. .. Mais je succombe, je plie sous la destinée. Allons , amis, faites-le par compassion pour moi. Donnez votre consentement ; je vous en serai reconnaissant comme du plus grand bienlait. S'i1 y a là un déshonneur, laissez-le retomber sur moi ; je hisserai moi-même le drapeau blanc et je prendrai devant la Néerlande la responsabilité de tout ce qui se fait. Mais non , on ne nous accusera pas ! Ce que nous avons déjà souffert, ce que nous avons déjà fait attestera que nous ne ployons que sous le poids d'une écrasante nécessité... Mon Dieu, comme je souffre 1 Pourquoi ne suis-je pas mort un jour plus tôt?»

En exhalant ces plaintes navrantes il s'arrachait les cheveux et pleurait comme un enfant : on l'eût cru frappé de folie.

Son état toucha de compassion les soldats les plus dif-

ficiles a émouvoir; tous déclarèreiic que, puisqu'il n'en pouvait être autrement, ils se résignaient. Ils éteignirent affectueusement les mains de leur chef bien-aimé, s'efforcèrent de le consoler, et l'assurèrent qu'il n'avait rien perdu de leur estime et de leur respect. Walter ne répondit pas ; mais, d'une main tremblante, il déploya le drapeau blanc et se dirigea vers les remparts. Un grand nombre de soldats et de malades le suivirent , moins encore pour lui voir arborer le pavillon que parce que \à terrible émotion qui l'agitait leur faisait craindre quelque malheur.

Le lieutenant vacHIailj&r^esiaflftèes ramrmetm homTrnsr

^vrej^en gravissant le rempart il tomba même de côté contre le parapet. Il était facile de voir qu'il voulait se hâter d'accomplir sa triste tâche; mais la force lui manquait, et il ne put que se traîner lentement jusqu'au mât au haut duquel le drapeau tricolore de la Néerlande avait si longtemps et si glorieusement flotté. Arrivé là, il voulut nouer le pavillon blanc au mât; mais, comme si une distraction soudaine se fût emparée de lui , il demeura Immobile et arrêta fixement les yeux sur la mer...

Ce jour-là l'horizon était brumeux, et, à une demi- Jieue de la côte, la vue était bornée par un impénétrable brouillard. Le jeune homme, pâle, haletant, n'ayant plus conscience de la situation, avait l'œil fixé sur cette nébuleuse barrière. Tout à coup un éclair rouge perça le rideau de brume 1 Un coup de canon retentit en longs échos sur la surface de la mer... Un second éclair brilla, un troisième, un quatrième... L'atmosphère fut ébranlée

jusqu'à dix fois par le signal des canons. C'était une flotte! mais laquelle?

Un cri où l'espérance mêlée à l'anxiété se confondait avec une joie insensée s'échappa de toutes les poitrines. Walter tomba à genoux au pied du mât et leva les mains vers le ciel ; tous suivirent son exemple , et ces infortunés adressèrent une fervente prière au Seigneur qui règne dans le ciel, et qui peut-être les avait enfin pris en pitié.

Us ne restèrent pas longtemps dans l'incertitude. Tout à coup apparut, au détour d'une des nombreuses îles éparses dans la baie de Jacatra , une chaloupe emportée par un grand nombre de rames. Sur la proue du bâtiment se trouvait un homme qui hissa le pavillon hollandais ; les m«telots agitèrent leurs chapeaux en signe de salut fraternel.

Alors la joie des soldats et des malades ne connut plus de bornes ; on pleurait à chaudes larmes , on sanglotait de bonheur, on s'embrassait les uns les autres, et le cri : La flotte! la flotte! hourra! Batavia 1 Batavia! s'éleva vers le Ciel comme un hymne de reconnaissance...

Avec l'égarement de la folie, Walter déchira en pièces le pavillon blanc et s'affaissa sur le sol , terrassé par l'excès de la joie.

Le cri : la flotte! La flotte! Batavia! Batavia! retentissait sur tous les points de la factorerie.

Quelques heures après, environ un millier de soldats et de matelots hollandais étaient rangés en bataille sur la plage, et les chaloupes continuaient de transporter à terre l'équipage des dix-sept navires qui composaient la flotte. Les malades, les femmes et les enfants allaient et venaient devant les soldats en témoignant de leur joie par leurs cris et leurs gestes. Ceux mêmes auxquels la maigreur et l'épuisement défendaient pour ainsi dire la veille de se tenir debout, ceux-là mêmes sautaient et dansaient autour de quelques tonneaux d'eau fraîche et douce qu'on avait apportés des navires pour apaiser leur soif. Pas un être vivant n'était resté dans la factorerie ; tous avaient fui ces murs étroits dans lesquels ils avaient tant et si longtemps souffert... En ce moment tous les maux étaient oubliés; ils remerciaient le Ciel de leur avoir donné la force de supporter jusqu'au bout la douloureuse épreuve qu'il leur avait imposée.

Au milieu de toute cette population transportée de joie, deux personnes seulement pouvaient à peine contenir leurs larmes. Elles se tenaient loin des autres, isolées et la tête penchée vers la terre; et, quand parfois elles échangeaient quelques mots à voix basse, leur langage était amer et désolé, comme si , pour elles seules,

l'arrivée de la flotte eût été un malheur et non pas un bienfait.

En effet les Javanais avaient offert la liberté au capitaine Van den Broeck pour prix de la reddition de la factorerie ; si les Hollandais ne se résignaient pas surle-champ à cette reddition , l'infortuné capitaine devait être mis à mort. L'arrivée de la flotte était donc sa condamnation I Peut-être son sang avait-il déjà coulé dans le camp javanais 1 Et, s'il vivait encore, l'ennemi, voyant s'évanouir toutes ses espérances, ne voudrai t-il pas venger sa déception sur le malheureux prisonnier? A quels cruels tourments ne le soumettrait-on pas?

Telles étaient les terribles pensées qui torturaient le coeur de la femme du capitaine , tandis que , désolée et seule avec sa fille, en dehors de la porte de la factorerie, elle voyait de loin les démonstrations de joie et entendait les cris de bonheur de ses anciens compagnons d'infortune.

Déjà le gouverneur général , Jean-Pierre Koen, s'était approchéd'elleset s'était longuement entretenu avec elles, en cherchant, par d'affectueuses paroles , à porter quelque consolation dans leur âme ; mais la mère et la fille avaient versé des torrents de larmes en entendant le langage plein de commisération du gouverneur, et ce spectacle avait si profondément ému celui-ci qu'il s'était tout à coup dirigé vers ses hommes , comme s'il venait de prendre une soudaine résolution.

Le gouverneur général n'avait pas l'intention de rien entreprendre ce jour-là contre les Javanais, quoique l'é-

quipage des navires, indigné par îe récit des souiirances de la garnison , demandât à grands cris Tordre de s'élancer à l'instant même sur l'ennemi ; mais, quand le gouverneur eut parlé à madame Van den Broeck et eut sondé la mortelle anxiété qui déchirait son cœur, il pensa aussi qu'en surprenant l'ennemi à limproviste on pourrait peut-être encore sauver la vie du capitaine. Puisque l'équipage le désirait si vivement, et qu'en tout cas on était sûr de la victoire, il n'y avait aucun danger à attaquer sans le moindre retard la ville de Jacatra , et à la détruire dès le jour même par le fer et par le feu jusqu'en ses fondements.

On était occupé a concerter les mesures nécessaires pour assurer le succès de l'attaque. Le gouverneur général, entouré des capitaines, tenait conseil de guerre à quelque distance de la ligne de bataille. Walter était présent aussi. L'acte qu'il avait proposé le malin lui pesait encore lourdement sur le cœur; il parlait peu et avait presque toujours les yeux baissés, comme s'il eût été confus ; mais le gouverneur général, qui savait combien il s'était dignement et courageusement conduit pendant le siège, lui adressait souvent la parole et lui pressa plusieurs fois les mains pour le consoler et réveiller le courage dans son cœur.

Pendant que les chefs réunis délibéraient sur les dispositions de l'attaque, les chaloupes amenèrent \ terre les derniers hommes de l'équipage.

Toute l'armée lut partagée en douze compagnies. Dix d'entre elles devaient se répandre dans la campagne

prendre position à une certaine distance les unes des autres et assaillir l'ennemi de tous les côtés à la fois. Le gouverneur général devait rester dans la plaine avec les deux autres compagnies , pour porter des secours là où ils seraient nécessaires.

Comme les Javanais avaient déjà abandonné leur camp et s'étaient retirés dans Jacatra, l'attaque devait être dirigée contre les murs de la ville. Des hommes munis de torches enflammées devaient suivre les compagnies et mettre le feu aux maisons , dès que les murailles de la place ennemie seraient escaladées. On avait aussi apporté toutes les échelles de la factorerie ; mais on pensait qu'on n'en aurait pas besoin , les murailles de Jacatra étant fort basses et coupées par de nombreuses issues.

Peu d'instants après, les officiers se séparèrent et rejoignirent leurs compagnies pour leur communiquer les derniers ordres du gouverneur. Les torches furent allumées et les échelles soulevées.

Walter Pietersen, après avoir fait connaître en peu de mots à ses hommes le rôle qu'ils avaient à jouer dans l'action, passa derrière sa compagnie, où se trouvait le nègre, et dit à celui-ci :

< Fais en sorte, Congo, de ne pas nous quitter. Tu ne peux te défendre, mais j'ai chargé dix de mes plus braves soldats de veiller sur ta vie. Aie donc bon courage. Dès que nous aurons pénétré dans les murs de Jacatra sans nous inquiéter de rien autre chose, nous courroni. tout droit au dhalm du sultan et chercherons la prison

de ton infortuné maître. T'en rappelleras-tu encore le chemin?

— Fiez-vous à moi, lieutenant, dit le nègre ; je trouverais le cachot dans le dhalm les yeux fermés. Ne craignez pas que je reste en arrière ; si je ne puis encore me servir de mon hras, le cœur est toujours bon.

— Fasse Dieu que nous trouvions encore le malheureux capitaine eû vieJjlijUsJieuienant en soupirant.

^Tes jmjnffles jaunes sont perfides et cruels , dit le lègre , mâuTte ^"SelgneuFqïïi TSgne dans tes-eieiix^ejît missant et miséricordieux. »

La" voix du gouverneur retentit sur la plage... Les tambours firent entendre un roulement et donnèrent à l'armée le signal de marcher en avant. Toutes les compagnies firent successivement volte-face sur place et s'avancèrent dans la plaine jusqu'à une portée de mousquet de Jacatra.

On voyait les Javanais, armés d'arcs et de flèches, d'é- ,,ées et de piques, se presser en haut des murailles en si grande foule qu'ils n'avaient pour ainsi dire pas d'espace pour se mouvoir. C'était une telle multitude, un tel tumulte, un tel vacarme qu'on eût dit que tous les habitants de l'île étaient accourus dans Jacatra pour défendre la ville menacée. Le commandant hollandais fit avancer ses cinq cents mousquetaires, leur recommanda de bien viser, et ordonna aux piquiers de se tenir prêts à s'élancer sur la ville et à monter à l'assaut des remparts aussitôt après la décharge de mousqueterie. Une détonation formidable éclata tout à coup, et , tandis qu'une immense.

acclamation : « Hourra, hourra, Batavia! > éveillait tous les échos de la plaine, les compagnies néerlandaises se précipitèrent en avant avec un irrésistible élan.

Deux cents hommes seulement restèrent avec le gouverneur dans la plaine.

Walter Pietersen , qui s'était trouvé au centre de la ligne de bataille, et par conséquent le plus près de Jacatra, atteignit le premier la ville. Enflammés par son exemple et par sa parole , ses hommes s'élancèrent sur \es remparts avec impétuosité , et , par l'audace de leur agression , frappèrent les Javanais d'une telle stupeur que , jetant leurs piques et leurs épées, ils abandonnèrent le rempart pour s'enfuir en toute hâte vers l'intérieur de la ville. Le lieutenant les suivit pas à pas et les refoula devant lui, comme un torrent, dans les rues de Jacatra. Égarés par la terreur, les Javanais n'oiïraient plus de résistance et s'efforçaient de trouver leur salut dans la fuite. On eût pu , sans peine , les tuer par centaines, car il y en avait un grand nombre qui , tout en s'enfuyant, débouchaient des rues latérales sous les yeux des Hollandais ; mais le lieutenant suppliait ses compagnons de ne pas se laisser arrêter par le désir de la vengeance et de gagner en toute hâte avec lui le dhalm du sultan.

Après avoir traversé trois ou quatre longues rues, d'après les indications du nègre , le lieutenant atteignit la vaste place qui s'étendait devant le dhalm , et il allait s'enfoncer sous les waringas et pénétrer dans le palais, lorsque le nègre poussa tout à coup un étrange cri de

surprise et de saisissement, et, tout tremblant , désigna du doigt une rue qui se dirigeait vers l'autre extrémité delà ville.

€ Par la! par la! s'écria Congo. Vite! Voyez là-bas cette troupe de Javanais qui fuient l Ils emmènent le capitaine! »

Waiter jeta les yeux dans la direction indiquée, et, s'élançant d'un pas rapide, il s'écria :

« En avant, en avant ! un dernier effort ! Je vous en conjure, volez! Le capitaine est vivant! Dieu est avec nous ! Oh! si nous pouvons le délivrer, quelle belle victoire ! »

Et, suivi de près par ses iidèles compagnons, il se précipita à la poursuite des Javanais. Mais, avant qu'il pût les rejoindre, ils avaient atteint l'une des issues de la ville et avaient disparu sous un épais massif d'arbres. Waiter Pietersen ne renonça pas à la poursuite : il semblait avoir retrouvé tout son courage et toute son énergie, et jurait qu'il ramènerait le capitaine mort ou vif, dut-il pour cela parcourir toute l'île. Malgré les dangers qu'il pouvait courir dans les profondeurs des épaisses forêts et loin de l'armée néerlandaise, il s'élança avec ses hommes à travers taillis et broussailles, et disparut bientôt sous le feuillage...

Les autres compagnies hollandaises avaient rencontré pendant un certain temps une résistance assez sérieuse, et même, sur certains points, leur premier assaut avait été repoussé d'une façon meurtrière ; mais lorsque les soldats hollandais , ayant escaladé le rempart en cinq ou

six endroits, commencèrent à faire dans les rangs ennemis un horrible carnage , les Javanais reconnurent que tout espoir était perdu pour eux. Ils jetèrent leurs armes les plus pesantes et s'enfuirent du rempart pour gagner, de l'autre côté de la ville, la campagne et les forêts. Les Hollandais, transportés de fureur, frappaient d'estoc et de taille; ils poursuivaient les fuyards jusqu'à ce que ceux-ci, étant sortis de la ville, eussent disparu à leurs yeux dans les bois.

Le gros des Javanais se trouva jeté ainsi derrière le lieutenant Pietersen, et, selon toute probabilité, il allait se trouver entouré, avec ses soixante hommes, par quelques milliers d'ennemis avides de vengeance. Quel était le sort réservé à ces braves soldats, quels héroïques exploits ils allaient accomplir dans les sombres profondeurs de la forêt, combien de cadavres ils entasseraient autour d'eux avant que le dernier d'entre eux succombât, c'est ce que ne saurait jamais aucun de leurs compagnons....

Poussés par la même pensée que le lieutenant Pietersen, les officiers et les soldats qui appartenaient à la garnison de la factorerie coururent au dhalm avec le faible espoir d'y trouver le capitaine prisonnier, peutêtre encore vivant. Ils parcoururent le palais jusque dans ses recoins les plus cachés ; ils cherchèrent dans toutes les salles, dans toutes les pièces, et appelèrent le capitaine par son nom afin qu'il pût les entendre s'il était enfermé dans quelque réduit secret. Comn.e les Javanais, dans la prévision de l'assaut, avaient fait sortir

d'avance de la ville les femmes, les enfants et les vieillards, on ne trouva, ni dans le dhalm, ni dans aucune autre habitation, pas un seul habitant qui pût dire ce qu'était devenu le capitaine et ce qu'on avait fait de lui. Les soldats hollandais eussent probablement poursuivi longtemps leurs perquisitions, mais quelques voix du dehors crièrent tout à coup :

< Sauvez-vous 1 sauvez-vous I toute la ville est en flammes! »

Les Hollandais s'empressèrent de mettre le feu au dhalm et se hâtèrent de regagner la plaine.

De là, ils virent de tous les points de la ville des nuages de fumée monter vers le ciel ; les craquements des bambous et des rotangs dévorés par l'incendie remplissaient l'air d'un bruit étrange et sinistre, qui était dominé pourtant par la puissante voix des tambours rappelant les soldats de la ville. Dans la plaine qui séparait la ville condamnée de la factorerie, le gouverneur général faisait reprendre leur rang dans les compagnies aux soldats qui revenaient. Sur les derrières et les ailes de la ligne de bataille se pressaient les malades , les femmes et les enfants, qui, à la vue des flammes ondoyant sur la ville, battaient des mains avec enthousiasme et célébraient la victoire par des chants.

Madame Van den Broeck et sa fille Adélaïde, poussées par une attente pleine d'anxiété, s'étaient aussi rapprochées des soldats, et, tremblantes et le sein palpitant, elles épiaient chacun de ceux qui revenaient; mais quand elles n'en aperçurent presque plus, et qu'elles se furent

convaincues que la plus grande partie des hommes avaient rejoint leurs compagnies, elles ne purent contenir davantage leurs larmes. Adélaïde posa son bras sur l'épaule de sa mère, cacha son visage dans son sein, et se mit à pleurer en sanglotant amèrement. Madame Yan den Broeck chercha encore à la consoler, en lui disant qu'on pouvait espérer aussi longtemps que Walter Pietersen ne serait pas de retour; mais Adélaïde montra la ville en flammes, et pencha la tête en frissonnant, comme si elle eût voulu dire que, dans ce brasier ardent, un double malheur les avait frappées peut-être.

L'incendie se propageait avec une étonnante rapidité au milieu des légères constructions dont se composait Jacatra. Les mille flammes qui s'étaient élevées de tous côtés, attisées par une brise légère, s'étaient bientôt confondues en une seule et immense flamme, au milieu de laquelle le dhalm du sultan apparaissait comme un édifice de feu. La ville ressemblait à une mer ardente audessus de laquelle la fumée tourbillonnait impétueusement comme une sombre nuée d'orage. Le craquement des bambous et des rotangs était tellement fort, qu'on eût cru entendre, au sein de cette brûlante fournaise, les décharges de mousqueterie de deux armées aux prises.

Pendant que tous les yeux étaient fixés sur Jacatra en flammes, le gouverneur s'était fait rendre compte par les capitaines des pertes subies par chaque compagnie. Ces perles étaient peu considérables, et, à l'exception de quelques morts et de quelques blessés tombés lors de l'assaut des remnarts, et qu'on uvait transportes derrière

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la ligne de bataille, il ne manquait pas un homme aux compagnies qui étaient arrivées avec la flotte. Personne

ne s'était donc laissé surprendre par l'incendie Une

seule chose parut d'abord inexplicable et remplit bientôt tous les cœurs d'une inexprimable anxiété : de toute la compagnie commandée par Walter Pietersen, pas un homme encore n'était revenu !

Dans les premiers moments, le gouverneur crut pouvoir penser que le jeune lieutenant s'était laissé emporter par son bouillant courage et poursuivait l'ennemi en dehors de la ville. Il espérait le voir revenir au bout Af peu de temps ; mais l'absence de Walter se prolonge tellement que le gouverneur et les autres officiers corn inencèrent a redouter un grand malheur. S'il avait falh acheter la victoire par la perte d'une compagnie entière de soldats éprouvés, il y aurait eu lieu de s'affliger plutôt que de se réjouir.

C'était surtout sur le visage des hommes qui avaient souffert et combattu avec Walter dans la factorerie qu'on pouvait lire la tristesse et l'anxiété. Ainsi leur courageux lieutenant aurait succombé avec soixante de leurs anciens compagnons d'infortune! Après tant de souffrances et de si rudes épreuves, ils auraient trouvé la mort le jour même de la victoire et de la délivrance !.... Leur inquiétude et leur affliction se communiquèrent bientôt aux soldats des autres compagnies ; les femmes et les enfants eux-mêmes devinrent mornes et silencieux à la vue de la désolation et de rabattement qui s'étaien emparés de tous ; et partout on se demandait mutuelle-

ment, l'angoisse peinte dans le regard, ce que pouvait être devenu le brave lieutenant avec ses compagnons.

Le gouverneur et les capitaines se rendirent auprès de madame Van den Broeck, et lui demandèrent si elle pouvait soupçonner les motifs de l'absence de Walter. La pauvre femme, s'efforçant de ne pas succomber sous i'excès de la douleur, répondit qu'elle ne savait rien, sinon que Walter, dès le matin, était en proie au plus profond désespoir, et qu'il avait peut-être cherché la mort dans les rangs des Javanais. L'horrible situation de ces deux femmes infortunées, les larmes et les gémissements d'Adélaïde, émurent tellement les officiers, qu'ils rivalisèrent à l'envi de bonnes paroles pour leur rendre du courage et les consoler ; mais que pouvait leur voix amie en présence de la certitude de la mort du capitaine?

Tandis qu'ils étaient encore occupés à faire des efforts pour inspirer à la malheureuse famille une espérance qu'eux-mêmes avaient perdue, ils virent tout à coup apparaître au loin, dans un massif de broussailles, un soldat hollandais qui boitait et se traînait péniblement. 11 tendait les mains et semblait implorer du secours. Le gouverneur appela un sergent et lui ordonna de courir avec quelques hommes au devant du soldat blessé.

La curiosité générale était vivement excitée, et tous les yeux étaient avidement fixés sur le nouvel arrivant. Comme il ne manquait pas un seul homme aux autres compagnies, ce devait être infailliblement l'un des com-

pagnons de Walter Pietersen ; on allait donc apprendre ce qu'était devenu l'héroïque lieutenant.

Le soldat blessé fut amené devant le gouverneur, qui lui demanda ce qui lui était arrivé et comment il se faisait que lui seul reparût de toute sa compagnie.

t Monsieur le gouverneur, répondit le soldat, nous avons pénétré les premiers de tous dans la ville, et avons couru tout droit au palais du sultan. Arrivés sur la place qui le précède, nous aperçûmes au loin quelques Javanais qui emmenaient le capitaine Van den Broeck et voulaient fuir avec lui...

— Dieu ! mon père est vivant! s'écria Adélaïde. Il vit> ma mère bien-aimée!

— Il vit! s'écrièrent joyeusement toutes les voix.

— Continuez, continuez, dit le gouverneur.

— Le Heutenant s'élança comme un lion à la pour suite des Javanais et nous derrière lui, reprit le soldat; mais les fuyards avaient trop d'avance sur nous, et ils parvinrent à atteindre la campagne et les bois. J'ignore ce qui s'est passé ensuite, monsieur le gouverneur, et j'apprends avec une profonde douleur que mon brave lieutenant et mes compagnons ne sont pas encore revenus.

— Mais comment avez-vous reçu cette blessure? demanda le gouverneur.

— C'est une flèche qui m'a percé la jambe, répondit le soldat. Quand, non loin de Jacatra, nous eûmes pénétré dans l'épaisse forêt et que nous eûmes de nouveau en vue les Javanais qui emmenaient le capitaine, une nuée d'ennemis apparut tout à coup derrière nous. Je

reçus une flèche dans la jambe et je tombai. Comme je sentais bien que je n'élais plus en état de me défendre, je me cachai sous les broussailles. J'entendis la voix du lieutenant qui encourageait ses hommes à lutter vigoureusement; le cri de guerre des Javanais frappa ensuite mon oreille; mais, après quelques instants, il se fit un profond silence autour de moi. Dès que je n'entendis plus rien, je quittai ma retraite, et, tout en boitant et me traînant péniblement, j'ai fini par arriver assez loin pour être aperçu de vous. Voilà tout ce que je sais, monsieur le gouverneur. »

Les officiers gardèrent le silence et s'abandonnèrent à de douloureuses réflexions. D'après le récit du blessé, on ne pouvait guère conserver d'espoir que le lieutenant et ses compagnons fussent sauvés. Quelque intrépide que fût Walter, il n'était pas vraisemblable qu'avec soixante hommes il eût pu résister longtemps à l'attaque de milliers d'ennemis. Pierre Van Ray dit bien qu'il ne serait point étonné que Walter Pietersen, secondé de ses braves compagnons, eût tué quelques centaines d'ennemis et que, vers le soir, il revînt victorieux ; mais personne ne partageait sa confiance.

Adélaïde, dont le cœur avait bondi de joie à l'annonce que son père était encore en vie, accablée par de nouvelles angoisses et de nouvelles terreurs, avait laissé retomber sa tète sur le sein de sa mère.

« Viens, Adélaïde, dit celle-ci en versant d'abondantes larmes, regagnons la factorerie. Dieu nous accable de malheurs et nous abreuve àm souffrances. . . Allons prier,

prier dans la solitude. Peut-être,., qui sait? Les décrets du Seigneur sont impénétrables... »

Déjà elle avait fait quelques pas pour se rendre à la factorerie avec sa fille désolée, quand tout a coup elle se retourna, et, frappée par un bruit extraordinaire, interrogea du regard l'horizon.

On entendait retentir sous les arbres, du côté de Jacatra, un bruit confus qui ressemblait aux clameurs joyeuses d'un certain nombre d'Lommes... Quel pouvait être ce bruit? Cette question se lisait dans tous les regards, et ce fut avec des battements de cœur que tous officiers et soldats, prêtèrent l'oreille pour distinguer ce murmure qui se rapprochait rapidement, bien que les cris, interceptés sans doute par l'épaisseur du feuillage, fussent encore vagues et confus.

Tout à coup le cri triomphal : Hourra, hourra! Batavia 1 éclata distinctement dans les airs, non loin de la ville en feu, et, presque immédiatement après, une quarantaine de soldats hollandais parurent à l'endroit où le soldat blessé s'était montré peu de temps auparavant.

e Hourra 1 c'est notre lieutenant! c'est notre brave lieutenant ! » s'écrièrent les soldats en agitant joyeusement leurs chapeaux.

C'était en effet Walter Pieterscn avec les hommes de sa compagnie qui avaient échappé au fer de l'ennc

Adélaïde avait levé les mains au ciel, et, bien qu'elle ne pût reconnaître personne parmi ces hommes qui accouraient confondus, son visage rayonnait de bonheur et de gratitude, comme si un bienheureux pressentiment eût

rempli son cœur... Mais, lorsque les soldats hollandais sortirent des broussailles et que le regard de la jeune fille put les bien apercevoir, il lui échappa un grand cri. Toute transportée de joie elle s'écria :

« Merci, merci, mon Dieu ! je revois mon pauvre père ! Il est vivant, ma mère ! Walter l'a sauvé 1 »

À ces mots elle s'élança dans la plaine, et, légère comme une biche, vola au-devant des soldats, qui, de leur côté, s'approchaient d'un pas rapide. Madame Van den Broeck et les officiers s'avancèrent aussi à leur rencontre, mais ils étaient encore bien loin d'eux que déjà Adélaïde était suspendue au cou de son père et baignait de larmes son visage et ses épaules. Dans son bienheureux transport elle lui prodiguait toutes les douces et caressantes paroles que peuvent inspirer l'amour, la compassion et le bonheur. Le capitaine, muet, hors de lui, pressait son enfant bien-aimée sur sa poitrine et levait au ciel des yeux dont le regard était une fervente prière de gratitude.

Sa femme s'approcha à son tour ; mais quand celle-ci yit combien la maladie et les souffrances avaient altéré 3a physionomie de son mari, quand elle vit la pâleur cadavéreuse qui blêmissait son visage amaigri, et les cicatrices à demi fermées qui, sur son front et sur ses joues, attestaient la cruauté des Javanais, elle poussa un cri navrant et tomba en sanglotant dans les bras de son époux, qui, d'une même affectueuse étreinte, pressa sa femme et sa fille sur son cœur profondément remué. Le gouverneur lui serra la main ; les capitaines, ses amis,

l'entourèrent et lui adressèrent les plus vives félicitations.

Les soldats, profondément touchés par cette scène et emportés par leur propre joie, quittèrent leurs rangs et vinrent entourer les officiers. Ils agitaient les mains en l'air et poussaient des cris de triomphe :

• iïourra! hourra! vive le capitaine! vive Van den Broeck ! La victoire est complète ! » Telles étaient les exclamations qui , s'échappant de mille poitrines , saluaient le prisonnier délivré.

Adélaïde, tout absorbée jusque-là dans sa félicité, n'avait rien senti que le bonheur de revoir son père; elle n'avait songé à rien qu'à épancher son amour et sa joie ; mais tout à coup son regard tomba sur Walter Pietcrsen qui, avec un doux et indéfinissable sourire de bonheur, contemplait le touchant spectacle de la joie de sa bienaimée. La jeune fille s'élança vers lui, tomba à ses genoux, et s'écria en lui tendant les mains :

c Ah! merci, merci! Vous me donnez plus que la vie! Walter, Walter, comment m'acquitterai-je jamais de ma dette de reconnaissance envers vous ? Sauveur de mon père, soyez béni! >

Elle allait continuer l'effusion de sa gratitude, mais le lieutenant la releva, et la jeune fille, toute hors d'elle, jeta les bras au cou de son bien-aimé.

Van den Broeck contempla pendant quelque temps d'un coil attendri eût émouvant spectacle ; puis, s'avançant tout * à coup, il dit à ceux qui l'entouraient :

« Mes amis, mes compagnons, je remercie le Seigneur qui m'a délivré; je vous remercie vous tous qui avez si

courageusement souffert et combattu avec moi pour la patrie. Il n'est pas en mon pouvoir de vous témoigner à tous combien est vive ma reconnaissance ; mais il en est un pourtant, le plus brave d'entre vous, auquel je puis donner une récompense. Voyez mon enfant bien-aimée, ma douce Adélaïde, défaillante de bonheur et d'amour, suspendue au cou du héros qui m'a sauvé d'une mort horrible. Walter, Walter, viens sur mon cœur ; viens que je t'embrasse comme un fils chéri 1 Qu'Adélaïde soit ta femme, et puisse Dieu bénir cette sainte union ! »

Pendant que Van den Broeck pressait en même temps sur son cœur le jeune officier et sa fille, le gouverneur s'approcha à son tour et dit en souriant : f II manque une chose à ce mariage... » Et, frappant sur l'épaule de Walter, il ajouta : t Je remplirai la dernière condition ; vous êtes capitaine, monsieur Pietersen; gardez le commandement des braves qui vous ont secondé dans votre héroïque entreprise. Vous êtes jeune ; mais plaise à Dieu que l'épée de capitaine brille toujours dans des mains comme les vôtres ! Soyez heureux, Walter Pietersen ; vous êtes un digne fils de la Néerlande I »

Le jeune homme osait à peine croire à tant de bonheur. Tandis que madame Van den Broeck et Adélaïde adressaient au capitaine des paroles d'amour et de tendresse, Walter fixait dans l'espace un regard vague et incertain et tremblait sous le poids d'une indicible émotion... Il aperçut tout à coup Congo qui, à cinq ou six pas de lui, le regardait, les mains jointes, d'un œil où

rayonnaient un ardent espoir et une fervente prière.

Le jeune officier se rappela aussitôt le dévouement sans réserve dont l'esclave avait toujours fait preuve envers lui, et ce que lui, Walter, avait promis au pauvre nègre.

Il échangea à voix basse quelques paroles rapides avec Van den Brocck, et, après avoir obtenu l'assentiment de celui-ci, il courut à, l'esclave, lui prit la main et lui dit dune voix émue :

t Congo, je t'ai compris : tu songes à ma promesse, n'est-ce pas? Ah ! je la remplirai. Tu as un cœur reconnaissant, fidèle, brave, tu as versé ton sang pour la gloire de la Néerlande... et tu ne profiterais pas de la victoire I Congo, le capitaine vient de te donner à moi, et moi, mon bon Congo, je te donne la liberté 1 »

Le nègre poussa un cri de joie, tomba à genoux et embrassa en pleurant les genoux du jeune homme, et, tout en sanglotant de reconnaissance, il murmura d'une voix presque inintelligible :

c La liberté... la liberté! mais rester avec vous, mon bon maître, rester avec vous! »

Walter le releva, lui ait qu'il continuerait de faire partie de sa famille, et lui promit qu'il ne cesserait jamais de le protéger.

Le gouverneur général donna en ce moment l'ordre de partir pour la factorerie et commanda au:, tambours de battre le rappel. Tous les hommes rejoignirent leurs compagnies et se mirent à leur rang. Van den Broeck marcha en avant, entre sa femme et sa fille, et accompagné du gouverneur et de Walter. Les tambours et les trompettes

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lirent retentir dans la plaine l'air national de Guillaume de Nassau, et tous, soldats, femmes, enfants, malades, tous se mirent à battre des mains, à chanter, à pousser \s acclamations telles que l'on eût cru que la joie avait ,wgaré leur raison.

Durant le trajet, il était presque impossible de rien comprendre au milieu de ces mille cris confondus ; majs, lorsque la petite armée arriva à la porte de la factorerie et aperçut Técriteau qu'on y avait suspendu dans les mauvais jours, comme un emblème de confiance en la protection de Dieu, toutes les voix se réunirent en un seul et formidable cri de triomphe; et, tandis que les courageux fils de la Hollande franchissaient la porte de la future capitale de l'Inde néerlandaise, une tonnante accclainationjnonia.^^rs Je-GÎêl *

Bataviai Batavia 1

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Imp. de la Soc. de Typ. - Noizette, 8, r. Campagne-Première. Paris.

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