‹ Batavia [microforme]Chapitre 27 sur 27 · FA · texte numérisé non relu

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pressaient les malades, les femmes et. les enfants, qui, à la vue des flammes ondoyant sur la ville, battaieut dés mains avec: enthousiasme et célébraient la victoire par des chants. .

Madame Van den Broëck et sa fille Adélaïde, poussées par une attente pleine d'anxiété, s'étaient aussi rapprochées des sol lats, et, tremblantes etle sein, palpitant, elles épiaient chacun de ceux qui révenaient; mais, quand elles n’en aperçurent presque plus, et qu'elles se farent convaincues que la plus grande partie des hommes avaient rejoint leurs compagnies, elle ne purent contenir davantage leurs larmes, Adélaïde posa son bras sur l'épaule de 8a mère, Cacha son visage dans son sein, ét se mit À pleurer en sauglotant amèrement. Madame Van den Broeck chercha encore à 14 consoler, en lui disant qu'on pouvait espérer aussi longtemps que Walter Pietersen ne serait pas de retour: mais Adélaïdé montra la ville en flammes, ét pencha la tête en frissonnant, comme si elle eût voula dire que, dans cé brasier ardent, un double malheur les avaient frappée peut-être. oi incendie se propageait avec une étonnanté rapidité au milieu des légères constructions dont se composait Jacatra.. Les milles flammes qui s'étaient éle. vées de tous côtés, attisées par une brise légère, s'étaient bientôt confondues en une seule et immense flamme, au milieu dé laquelle le dhaîm da sultan apparaïtsait commé un édifice de feu. . La ville ressemblait à une mer ardente au-dessus de laquelle . la famée tourbillonnait impétueusement comme une sombre nuée d'orage. Le craquement des bambous et des rotangs était tellement fort, qu'on eût cru entendre, au sein de certe brûlante fournaise, les déchar. ges de mousqueteris de deux arrnéés ‘aux prises. Pendant que tous les yeux étaient fixés sur Jaca-

tra en, flammes, le, gouverneur s'était fait. rendre compte par les capitaines des pertes subies par chaque compagnie. Ces peries étaient peu considérables, et à l'exception de quelques morts et de gt qu on avait transportés derrière la ligne de bataille, il ne manquait pas un homme aux compagnies qui étaient arrivées avec la flotte. Personne ne s'était donc laissé surprendre par l'incendie, ,.. Une seule chose parut d’abord inexplicable et remplit bieniôt tous les cœurs d’une inexprimable anxiété : de tonte la compagnie commandée par Walter Pietersen, pas un homme encore n’était revenu! PR UT Dans les premiers moments, le gouverneur crut pouvoir penser que le jeune lieutenant s'était laissé emporté par son bouiilant courage et poursuivait l'ennemi én dehors de la ville. .Il espérait ie voir revenir au bout de peu de temps; mais l'absence de Walter se prolongea tellement que le gouverneur et les autres officiers commencèrent à redouter un grand malheur. S'il avait fallu acheter la victoire par:la perte d’une compagnie entière. de soldats épronvés, il Y aurait eu lieu de s'afliger. plutôt que de se

quelques blessés tombés lors de l’assant des remparts.

. réjouir,

C'était surtout sur le visage, des hommes qui

. avaient, souffert et: combattu avec. Walter dans la

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factorerie qu'on pouvait lire la: tristesse et l'anxiété.

Ainsi leur courageux lieutenant. aurait .succombé

avee soixante de lerrs, anciens compagnons d'infortune! Après tant, de. souffrances .et de terribles

preuves, ils auraient trouvé la mort le jour même

de la victoire et de. la délivrance. +. Leur inquiétude et leur afliction se commnniquèrent bientôt aux soldats dés autres compagnies: les femmes et los en. fants eux:mêmes devinrent mornes et silencieux à la vue de la désolation et de l'abattement qui s'étaient

emparés de tous ; et partout on se demandaii mutuellement, l'angoisse peinte dans le regard, ce que pouvait être devenu le brave ligutenant avec ses compagnons.

Le gouverneur et les capitaines se rendirent auprès de nt, Fa Van den Broec}, et lui demandèrent si elle pouvait soupçorner les motifs de l'absence de Walter. La pauvre femme, s'efforçant de ne pas succomber sous l'excès de la douleur, répondit qu'elle ne savait rien, sinon que Walter, dès le matin, était en proie au plus profond désespoir, et qu'il aVait peut-être cherché la mort dans les rangs des ”: -.aais, L'horrible situation de ces deux femmes ir. fortunées, les larrhès et les gémissements d'Adélsïde, émurent tellement les officiers, qu'ils rivalisèrent à l'envi de bonnes paroles pour leur rendre du courage et les consoler; maïs que pouvait leur voix amie en présence de la certitude de la mort du capitaine ?

Tandis qu'ils étaient encore occupés à faire des efforts pour inspirer à la malheureuse f nille une espérancé qu'eux-mêmes avaient perdue, ils /irent tout à coup apparaître au loin, dans un massif de broussailles, un soldat hollandais qui boitait et se trafnait péniblement, Il tendait les mains et semblait implorer ‘iu secours. Le gouverneur appela un.ser- . gent et lui ordonna de courir avec quelques hommes au devant du soldat blessé.

La curiosité générale était vivement excitée, et tous les yeux étaient avidement fixés sur le nouvel arrivant, Comme il ne manquait pas un seul homme

aux autres compagnies, ce devait être infailliblement

Pun des tr dr de Walter Pietersen ; on allait ‘donc apprendre ce qu'était devena l’héroïque lieutenant. à |

Le soldat biessé fut amené devant le gouverneur,

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qui lui demanda ce qui lui: éteit arrivé:et comment 1} se faisait que lui seul reparût de toute la:companie,

Eu Monsieur le gouverneur, répondit le spldat, nous avons pénétré les premiers de tous dans la ville, et avons couru tout droit au palais du sultan. Arrivés sur la place qui le précède, nous aperçumes au loin quelques Javanais qui emmenaient le capitaine Van den Broeck et voulaient ,uir avec lui. 5 4

—Dieu ! mon père est vivant! s'écria Adélaïde. Il vit ma mère bien-aimée !

—1l vit! s’écrièrent joyeusement toutes les voix.

— Continuez! continuez, dit le gouverneur.

— Le lieutenant s'élança comme un: lion à la poursuite des Javanais et nous derrière lui, reprit le soldat ; mais les fuyards avaient trop d'avance sur nous, et ils parvinrent à atteindre la Campagne et les bois, J'igaore ce qui s’est passé ensuite, monsieur le gouverneur, et j'apprends avec une profonde douleur que mon brave lieutenant et mes compagnons ne sont pas encore revenus, .

—Mais comment avez-vous reçu cette blessure ? demanda le gouverneur.

—C'est une flèche qui m'a percé la jambe, répondit le soldat, Quand, non loin de Jacatra, nous eûlmes pénétré dans l'épaisse forêt et que nous eûmes de nouveau en vue les, Javanais qui emmenaient le capitaine, une nuée d’ennemis' apparut tout.à cou derrière nous. Je reçus une flèche dans la jambe et tombai, Comme je sentais bien que jo m'étais, lus en état de me défendre, je me cachai sous les broussailles. J'entendis la voix. du lieutenant qui encourageait ses hommes à lutter vigoureusement :. le: cri do guerre des Javanais frappa ensuite mon. oreille : mais, après quelques instants, il se ft un. profon silence autour de moi, Dès que je n’entsndis plus.

rien, je quittai ma retraite, et, tout en boitant et me

traînant péniblément, j'ai fini par arriver assé loin “pôür Étre dperçu de voué. Voilà tout ce que je sais,

monsieur le gouverneur. ”? :

* © Les ‘officiers gardèrent le silence et s’abandonnè. rent à de douloureuses réflexions. D'après ile récit düu'blessé, on'ne pouvait guère’ conservér' d'espoir

‘qe le lieutenant et ses compagnons fussent sauvés.

üelque intrépide que fût Walter, il n’était pas vraisemblable qu'aveé soixante hommes il eût pu résister lobgtemps à l'attaque ce milliers d'énnernis, Pierre Van Ray dit bien qu'il ne sérait point étonné que Walter Pieteisen, secondé co ses braves compagnons, eût tué quelques centaines d'ennemis et que, vers le sôir, il revint victorieux ; mais personte ne partageait sa confiance. SENTE LRQ Adélaïde, ‘dont le! cœur avait bondi' de joïe à l'an. uoncé que’eôn père était encoré en vie, acéablée par de nouvtlles angoisses et de nouvelles terreurs, avait laissé rétombèr sa tête sur le sein dé sa meré. “Viens, Adélaïde, dit celle-ci en -‘érsant d’abondantes larmes, regagnons ‘là factoñe.” Dieu ‘nous adcable de rnalheurs et nous abreuvé de souffrances. Allons prier, prier dans la solitude: : Peüt:étre.. nn ‘Les decrets du Seigneur sont impénétra- Li. PNR Mn 4 - LUE SBDIQN SE : Déjâ'elle avait fait quelques pas pour se réndre à la factorerie avec sa fille désolée; ‘quand toùt A coup He se'retourna, et; frappée par: un brüit éxtraordi-

nairé 'interrogea du regard l'horizon. :‘°

1! On'entendsit réteutié sous ‘les . arbres. duicôté de

Jocätra, un'bruit:confus qui ressétnblait aux clatieurs

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distinguer ce murmure qui se rapprochait rapide. meuf, bicn que les cris, interceptés sans doute par l'épaisseur du feuillage, fassent encore vagues et confus.

Tout à conp le eri triomphal : Hourra, hourra! Batavia! éciata distinetement dans les airs, non loin de la ville en feu, et, presque immédiatement après, u@n quarantaine de soldats hollandais parurent à l'endroit où le soldat blessé s'était montré peu de temps auraravant, 7 |

C'etait Walter Pietersen avec les hommes de sa Compagnie qui avaient échappé au fer. de l’en nemi. |

Adélaïde avait levé les mains au ciel, et,’ bien qu’elle ne pâtreconnaître personne parmi ces hommes qui accouraient confondus, son visage rayonrait de bonheur et de gratitude . Mais, lorsque les soldats hollandais sortirent des broussailles ‘et que le regard de la jeune fille pat les bién apercevoir, il lui échappa uu grand cri. Toute transportée de joie elle s’écria :

“ Merci, merci, men Dien je revois mon pauvre père! Ilest vivant, ma mère! Walter l’a sauvé 1 ”

À ces mots elle sélança dans la plaine, et, légère Comme une biche,vola au-dévant des soldats, Ma lame Van den Broeck et les officiers s’avancèrent aussi à leur rencontre, mais ils étaient encore bien loin d'eux que déjà Adélaïde était suspéndue au cou de son pèré et baignait de larmes son visage et ses épaules. : :

Sa femme s’approcha à son tour; mais quand celle-ci’ vit combien la maladie et les souffrances avaient aitéré ia physionomie de son mari, et les cicatrices à demi fermées qui, sur son front et sur ses joues, attestaient la cruauté des Aexanais, elle

poussa un cri nuvrant et tonba en sanglotant dans

les bras de son époux. |

Les soldats, profondément touchés par cette scène et emrortés par leur propre joie, quittèrent leurs rangs et vinrent entourer les officiers, Ils agitaient les mains en l'air et poussaient des cris de triomphe :

# Hourral hourra! vive le capitaine! vive Van den Broeck! Lu victoire est complète!” Telles étaient les exclamations qui, s’échappant de mille poitrines, saluaient le prisonnnier délivré.

Adélaïde, toute absorbée jasque-là dans sa félicité, n'avait rien senti que le bonheur de revoir son père ; mais tout à coup. gon regard tomba sûr Walter Pietersen qui, contempluit le touchant spectacle de la joie de sa bien-uimée, La jeune fille s'élanga vers lui, tomba à ses genoux, et s’écria en lui tendant les mains :

‘“* Ah! merci, mercil Vous nie doniez plus que la vie! Walter, Walter, comment m'acquitterais-je jamais de ma dette de reconnaissance envers vous ? - Elle allait continuer l’effusion de sa gratitude, mais le lieutenant la releva, et la jeune fille, toute hors d’elle, jeta les bras au cou de son bien-aimé,. Van den Broeck contempla pehdant quelque temps d’un œil attendri cet émouvant spectacle ; puis s’âvançant tout à coup, il dit à ceux qui l'eniouräaient : ire Han ‘“ Mes amis, mes compagnons, je remercie le Seigueur qui m'a délivré; je vous remercie vous tous qui avez si courageusement souffert et combatiu avec moi pour la patrie. Il n’est pas en mon pouvoir de vous témoigner à tous combien est vive ma reconnaissabce ; mais il en est un pourtant, le plus brave d'eñtre vous, auquel je puis donner une récompense. Voyez mon enfant bien-aimée, ma douce Adélaïde, défaillante de bonheur et d'amour, suspéndüé au cou du héros quifma sauvé d’une mort horrible: W'al-

ter, Walter, viens sur mon cœur; viens que je tem. brasse comme un fils chéri! Qu'Adélaïle soit tà femme, et puisse Dieu bénir cette sainte union |”. Perdant que Van den Broeck pressait en même temps sur son cœur le. jeune officier et ga fille, le ou verieur s'approcha à son tour et dit en souriant : “I! manque une chose à ce mariage... ” Et, frappant sur l'épaule de Walter, 1l ajouta : “Je remplirai la dernière condition ; vous êtes vai pitaine,, monsieur Pietersen ; gardez le commandemeot des braves qui vons ont secondé dans votre éroïque entreprise, Walter Pietersen; vous êtes un digne fils de la Néerlandel” Tandis que madame Vau den Broeck et Adélaïle adressaient au Capitaine des paroles d'amour et de tendresse, Walter fixait dans l’espace un regard vague et incertain et trembiait sous le poids, d’une iudicible émotion... I! aperçu tout à coup Congo qui, À cinq ou six pas de lui, le regardait, les mains jointes, d’un œil où rayonnaient un ardent espoir et. une fervente prière, Le jeune officier se rappela aussitôt lé dévouement sans réserve dont l’esclave avait toujours fait preuve: envers lui, et ce que lui, Walter, avait promis au

. pauvre nègre. Û

Il échaugea à voix basse quelques paroles rapide: avec Van den Broeck, et ap:ès avoir obteuu l’assentiment de celui-ci, il courat à l'esclave, lui prit la main et lui dit d'une voix émue :

‘Congo, je t'ai compris : tu songes à ma promesse, n'est-ce pas? Ah! Je la remplirai. ‘Tu as un cœur reconnaissant, fidèle, brave, tu as versé ton sang pour la gloire de 12 Néerlande.., et tu ñe profteras pas de la victoire! Congo, le :pitaine vient de te

q nver à moi, et moi, mon bou Vongo, je te donne la hberté ! ” :

. Le nègre poussa un cri © Joie, ‘on ba À genoux et embrassa en pleurant les genoux du jeune homme, et, {out en sanglotant de reconnaissance, il murmura ait d’une voix presque inintelligible :

“La liberté, ., la liberté! mais rester avee wc: mon bon maître, rester avec vous! ” À Walter le releva, lui dit qu'il continuerait de faire | partie de sa famille, Ra 4 e fouverneur général donna en ce moment l’ordre de partir pou: la factorerie, Van den Broeck marcha en avant, entre sa femme et ga fille, et aCCOmpagné du souverneur et de Walter. Les tam- | bours et les trotapettes firent retentir ans la plaine, Vlair national de Guillaume de Nassau.

Dürant le’trajet, il était Presque impossible de rien Comprendre au milieu da ces mille cris coniondus ; mais, ‘lorsque la petite armée arriva à la porte de la factorerie et aperçut l'écriteau qu'on y avait suspendu | dans les mauvais joure, comme un embléme de con- ‘ fiance en la protection de Dieu, toutes'les voix:se réunirent en un seul ét formidabl cri de tr'omphe ; et, tandis que les courageux fils de la Hollande franchissaient: la porte de la future” capitale de’ l'Inde néerlandaise, üné'tonnante dcclämatiôn mor ta vèrs le ciel: © é Batavia! Batavia !

HENRI CONSUIENCE.

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