LA BAT R A C 1 1 O M Y O M À C H 1 E
Un matin que, joyeux et rie ne d avenir,
De son trou protecteur il venait de sortir* Le second de mes fils, épouvantable crime
U es nommes trop cruels tut la triste victime;
Dans un engin perfide et sans doute nouveau,
Nommé souricière, au tendre souriceau
Ils ôtèrent le jour. Mais j’étais encor père...
Il me restait un fils... çPiüe-cMietnr.^ et sa mère
LA BATRACHOMYOMACHIE
La chaste Lèche-cMeule avait, depuis ce jour,
Sur son enfant chéri reporté son amour.
Une grenouille, race à jamais ennemie,
En le plongeant sous l’onde a brisé cette vie Oui de mon trône, un jour, devait être l’espoir. Venez, amis, venez. Servez mon désespoir Et vengez votre Roi. Courons punir l’outrage De ce peuple parjure, et, dans son marécage,
De nos coups redoublés qu’il sente la valeur! »
Ttynge-Tain, par ces mots, enflammant leur ardeur, A s’armer aussitôt sans peine les décide.
Le redoutable Dieu de la guerre y préside Et les arme lui-même. Un brodequin fermé Et de cosses de pois habilement formé,
Entoure de leurs pieds les formes élégantes.
Ils fabriquent aussi des cuirasses brillantes Avec des chalumeaux par du cuir attachés, Dépouille de deux chats qu’ils avaient écorchés.
Ils ehoissent pour lance une aiguille acérée Que le terrible Mars lui-même a préparée.
LA BATRACHOMYOMACH1H
Des coquilles de noix, récolte dé la niiit,
Et que l’art, à la hâte, en casques convertit,
Pressent leurs larges fronts et protègent leurs tenipes : Leurs boucliers seront des couvercles de lampes.
Ainsi s’arment les rats.
Le bruit de leurs apprêts Se répand aussitôt jusqu’au fond des marais;
De tous côtés déjà l’épouvante est semée,
On entend les clameurs de la foule alarmée ;
Ce ne sont que des cris, de longs coassements.
Pour qui sont ces appels? Pourquoi ces armements? D’oii vient ce bruit de guerre?
Alors, près' de la rive,
Le sceptre entre les mains, un héraut leur;arriv.e. C’était Bouille-éMarmhe 1 : « O grenouilles! les rats S’apprêtent en ce jour à venger le trépas De leur prince chéri dont le. corps, sur la plage, S’étend inanimé; de cet infâme ouvrage
i. nu.êaai/uTpûî, qui saute dans la marmite.
LA BATRAC1 iOMYOMACHl L
Commis par votre reine ils sauront vous punir Au nom du divin Mars, prêt a les secourir.
Je viens, peuple félon, te déclarer la guerre! »
Ce discours menaçant chez la geiu grenouille A causé tout d’abord une folle teneur.
Mais la crainte bientôt fait place a la fureur, Ht le peuple assemblé, que la colère entraîne De la perte du rat vient accuser la reine.
LA BATRACHOMYOMACHIT:
(c De ce crime, dit-elle, ils m’inculpent à tort; . . . Non, non, ce n’est pas moi qui lui donnai la mort.. . Il voulait, dans ces joncs, sur la rive profonde,
Se livrer à nos jeux et, sans doute, sur l’onde Comme nous s’élancer, mais un juste trépas A puni son audace. Et c’est moi que les rats Accusent aujourd’hui, moi qui suis innocente! Amis, que cette race et traîtresse et méchante Soit détruite à jamais. Armons-nous sans retard;
En ordre rangeons-nous, comme dans un rempart, Sur ces bords escarpés ; quand la tourbe importune De ces rongeurs maudits paraîtra, que chacune En prenne un par la patte et nous l’entraînerons Sous la vague profonde où nous l’étoufferons.
Puis, des rats immolés, après notre victoire,
Nous. ferons. un trophée, et par des chants de gloire Des danses, des. festins et des hymnes pieux,
Nous irons remercier Jupiter et nos dieux. »
Ce discours de leur cœur a chassé les alarmes
LA BATRACHOMYOMACH1E
Et toutes aussitôt se couvrent de leurs armes.
Afin de garantir leurs bras et leurs genoux,
— Car il faudra parer de redoutables coups, —
Elles prennent d’un chou les feuilles préparées.
L’une en cuirasse épaisse arrange des poirées Ou des morceaux de courge et des cosses de pois. L’autre d’un jonc aigu pour sa lance fait choix.
De gros colimaçons les coquilles légères
Comme un casque d’airain couvrent de nos guerrières
Et la tête et le cou. Ces apprêts achevés,
Elles vont se ranger sur les rocs élevés Qui du vaste marais dominent le rivage ;
L’attente du combat excite leur courage;
Par des propos divers provoquant l’ennemi Elles choquent leur lance et l’air en a gémi!
Mais Jupiter, du haut de la voûte étoilée,
Contemplait en riant cette foule assemblée S’apprêtant au combat, ces deux peuples fameux.
En des temps plus anciens, c’est ainsi que comme eux Centaures et Géants se déclaraient la guerre. *
LA BAT RACHOMYOMÀCH1 E
Il convoque les dieux : <r Qui de vous sur la terre, Voudra secourir les grenouilles ou les rats?
De ces fiers combattants, Pallas, n’iras- tu pas Prendre la défense, eux, dont la croupe nombreuse
Dans tes temples célèbre, cr fidèle et joyeuse,
Les fêtes, les plaisirs, et, comme les mortels Vient s’y nourrir des mets qui couvrent tes autels? Vont-ils être détruits dans cette horrible guerre r
— Jamais, répond Pallas, non jamais, o mon père.
LA BÀTRACHOMYOM ACïHE
Je no veux les détendre. ** Aller les secourir!
Ali! dos maux qu’ils m’ont faits je garde souvenir N Ont-ils pas dévasté mes couronnes brillantes;
Par eux l'huile a tari dans mes lampes mourantes
ht n’ont-ils pas rongé tous mes voiles, enfin,
Par moi-même tressés du chanvre le plus fin?
Il m a fallu trouver un ouvrier habile Pour les raccommoder; travail fort difficile Dont il veut le paiement et de gros intérêts; y ai du taire un emprunt et signer des billets.
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Protéger ces pillards!... qu’ils n’osent y prétendre! Les grenouilles, non plus, je ne veux les défendre. Je me souviens qu’un jour, après de longs combats, De fatigue accablée et dirigeant mes pas Vers la forêt prochaine, à l’ombre du feuillage Je cherchais le repos; mais en un marécage,
— Je ne pourrai jamais oublier ces tourments, — Des grenouilles poussaient d’affreux coassements; Le sommeil bienfaisant avait fui ma paupière,
Ma tête était en feu. Je restai sur la terre Jusqu’à l’heure ou le coq matinal, par son chant, M’annonça que s’ouvraient les portes d’Orient.
Ni l’un ni l’autre ici n’obtiendra mon égide. Laissez-les s’égorger... que le sort en décide!
Et... ne craignez- vous pas le redoutable trait De ces ardents guerriers? Mais un dieu ne saurait Empêcher du combat les chances inflexibles. Amusons-nous plutôt, spectateurs invisibles,
A suivre ces héros depuis le haut des deux. »
Le Maître de la terre ainsi que tous les dieux
LA BATRACHOMYOMACH1L
Approuvent ce discours.
Messagers de Bcllone,
À l'instant deux hérauts dont le clairon résonne, Annoncent aux guerriers le moment solennel.
Large-Gueule 1 d'abord frappe d’un coup mortel Lèche- Que ne 2 illustré jadis par sa vaillance.
\ . ïiie&a;, qui a une liirge gueule5 qui cric fort, i . Aai-^mpa^ qui Italie les hommes, le téchcur*
LA BATRACHOMYOMACHIE
Le ventre est traversé par son énorme lance.
La rage dans le cœur, il meurt au premier rang Et son corps est souillé de poussière et de sang.
Par Terce-Uite 1 alors barboteuse1 2 3 4 5 6 est blessée.
D’un trait rapide et sûr sa poitrine percée Laisse échapper son sang; en un dernier effort Elle lève les bras : les ombres de la mort Couvrent déjà ses yeux; elle tombe, et la terre Retentit sous le poids du corps de la guerrière. Croque-Toirceî atteint Fouille-Marmite au cœur.
De bruyante 4 le rat Grippe-Lard est vainqueur.
Plus loin Fleur-de-éftfarais 6 accourt : vers Terce-Uite } La menace à la bouche, elle se précipite,
Puis s’arrête en voyant le guerrier s’approcher Et lui lance avec force un énorme rocher
1. Tpto-yÂ&àuTo;, qui habite, qui perce les trous, les cavernes.