PARIS MERGVRE DE FRANGE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI UCMXVIII
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Je sais que je suis de ceux que les hommes n'aiment pas, mais je suis de ceux dont ils se souviennent.
SHfcLLEY, cité par Baudelaire (Lettre à Sainte-Beuve).
Baudelaire est mort depuis plus d'un demisiècle et son §^éiiie reste si présent, si doué de prodigieuses qualités de vie agressive et militante, qu'il est impossible de citer son nom sans provoquer une explosion de sentiments divers où la haine et Tadmiration ont part éçale. Il en fut toujours ainsi. L'apparition des Fleurs du Mal fit se lever deux camps de thuriféraires et de détracteurs inconciliables. De son vivant, Baudelaire avait pour lui Hugo, Vig-ny, Banville, Flaubert. L'ennemi, c'était Pontmartin.
Hier, tandis que les symbolistes se réclamaient de Baudelaire, tandis que Télite de la jeunesse lettrée lui donnait le pas sur Lamartine, Musset, Leconte de Lisie (quelques-uns même sur Hugo) ( i) ;
(i) Ceux qui s'intéressent à ce mouvement de la critique et des esprits le trouveront exposé dans le Cinquantenaire de Baudelaire,
tandis que Maeterlinck proclamait Baudelaire « le chef spirituel de sa génération », Brunetière l'accusait « d'ériger en exemple la débauche et l'immoralité » et d'avoir « corrompu la notion même de l'Art ». Il y a déjà une indication dans la qualité de ses partisans, et la boutade d'Auguste Vitu suffirait, pour des esprits simplistes, à résumer la situation :
Baudelaire est une pierre de touche, il déplaît invariablement aux imbéciles.
Une des causes de cette prévention persistante chez les détracteurs de bonne foi, c'est peut-être la peur des mots. Tant de gens cèdent à la suggestion des titres.
édité par la Maison du Livre, et où l'on a recueilli, à côté des opi nions célèbres déjà parues sur l'Auteur des Fleurs da Mal, le suf' fras:e inédit des écrivains nouveaux les plus qualifies. Il ne faut pas oublier que, tout réceraoïèrtt encore, dans ses Ecrits sur le ihéâtre parus chez Grès, M.Henri Bataille, qui est, de nos auteurs dramatiques, le plus subtil, le plus délié, et de nos poètes, le plus attentif aux évolutions de la conscience, estimait, au cours d'une étude consacrée à Georges de Porto-Riche, que les Fleurs du Mal sont « au plus haut sommet de la Poésie française ». Dans une lettre particulière, M. Henry Bataille a bien voulu préciser ainsi son opinion :
« Jusqu'à Baudelaire, la poésie, même la plus haute, ne vit que sur les truismes de l'Idéal. Lui, seul, a épDusé h s contours de la vie et de la vérité ; lui, seul, a tordu le cou à l'éloquence et au nroc^dè lyriquf* qui caasiste à mettre la poésie automatiquement en marche comme des mouvements d'horlogerie.
« Lui, a crée le g^rand lyrisme ioimobile, le lyrisme qui fest l'égal de la musique et qui a là force d'un orchestre. »
Ce titre seul que Baudelaire n'avait pas trouvé, mais qu'il eut le tort d'accepter d'Hippolyte Babou, ce titre des Fleurs du Mal est déjà pour induire en erreur. Il implique une délectation dans le mal absolument contraire à l'esprit du livre. Le vrai titre, c'est « Spleen et Idéal », puisque le thème exploité, c'est l'antagotiisrae du Bien et du Mal; la Misère de l'FIomme, rachetée par son génie.
Paul Verlaine s'indig^nait qu'on ne pût s'inquiéter de Baudelaire auprès du commun des lecteurs sans essuyer cette réplique :
« Baudelaire, attendez donc !... Ah ! oui, celui qui a chanté la Charogne. »
La Charogne ! ce mot suffit pour les dispenser d'entendre le sens spirituel d'un poème qui n'est, pourtant, que la virulente paraphrase du Palvis es de l'Ecriture.
Us n'y veulent voir qu'une fantaisie macabre, comme ils s'obstinent à flairer je ne s^ais quel relent dé sensualité égrillarde dans ces Femmes Damnées d'un pathétique si déchirant et où gronde un écho des tempêtes de la Bible.
Le malentendu vient encore de ce que la foule n'aime, en Art, que ce qui flatte son goût d'ariettes et de romances et de la conception unique qu'elle se fait de la Poésie : a Un coup d'aile dans le bleu );. Baudelaire n'est pas un confiseur. Il nous présente
une épong-e de fiel et, s'il connaît le chemin qui mène aux étoiles, c'est sur les pas du Dante qu'il s'égare aux enfers.
Comment la « populace des esprits frivoles » s'accommoderait-elle du poète de l'anxiété ?
Il n'en reste pas moins que Baudelaire nous est donné tantôt pour un sévère éducateur d'âmes et tantôt pour un apôlre malfaisant. Oui a raison? Où est la vérité ? Il ne faut pas chercher la réponse ailleurs que dans l'examen impartial de son œuvre et de sa vie mise à nu.
Baudelaire est né à Paris le g avril 1821, l'année même où Napoléon meurt emportant un monde. Lamartine venait de publier (1820), sans nom d'auteur, ses Premières Méditations qui, applaudies dans les salons fermés du faubourg- Saint-Germain, mettront quelque temps à conquérir le grand public. Hugo et Vigny ne se manifesteront qu'en 1822. Tandis qu'ils se recueillent, le régent du Parnasse, le représentant officiel de la Poésie, c'est Népomucène Lemercier.
Baudelaire appartenait à une famille aisée. Son père, ancien professeur de l'université, ancien secrétaire au Sénat sous l'Empire, mourut en 1827. Baudelaire avait 6 ans. Sa mère se remaria l'année suivante avec le commandant Aupick, qui devien-
dra, plus tard, général de brigade et notre ambassadeur, successivement à Constantinople, Londres et Madrid. L'enfant, suivant les déplacements exigés par les fonctions de son beau-père, commença ses études à Lyon et les termina à Paris au collège Louis-le-Grand où il eut pour condisciples Louis Ménard et Emile Deschanel. Il y remporta de nombreux prix, mais en fut expulsé en 1889 à la suite d'un petit scandale de dorioir dont il semblait se souvenir, quand il nous parle
De cette heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents.
Baudelaire affectait, dès sa sortie du collège, une indépendance d'allures et de jugement qui alarmait sa famille. Elle décida de l'envoyer aux Indes, pour l'arracher à des fréquentations jugées suspectes. On comprend que Baudelaire ne se soit laissé embarquer qu'en rechignant. Il avait mordu à la vie de bohème. Il en avait gardé le goût du feu. Déjà le poison de Paris l'avait intoxiqué. Quelles féeries pouvait rêver son imagination que ne lui otfrît ce Paris nouveau, rutilant et doré, qui s'édifiait sur les ruines fie l'ancien et qui, chaque jour, se transformait à vue d'oeil comme sous l'efïet d'une baguette magique; ce Paris plein, le jour, de délicieuses flâneries et, la nuit, de pittoresques aven-
nriARLBS BAUDEl AIKE
tures! Quels horizons plus larges pouvait-il espérer que ceux que le magnifique essor de la Poésie ouvrait alors sur le monde ? Il ne fout pas ju^er le mouvement des esprits de i83o avec nos préventions d'aujourd'hui. La bataille est terminée. Nous pouvons compter les morts. Bien des illusions se sont dissipées ; bien des prestiges évanouis. Il faut nous reporter au matin de la bataille, revivre l'enthousiasme du départ, la furie de l'attaque, quand les drapeaux se g^onflaient d'un frémissement d'espoir et d'héroïsme, quand les clairons sonnaient la charge et l'assurance de îa victoire.
Toute la jeunesse s'ébranlait à la suite de Hugo, ivre de ses forces nouvelles. La place de Baudelaire était là, dans le bataillon sacré, aux côtés de Banville, de Gautier, de Gérard de Nerval, d'autres qui sont légion. Il lui semblait partir en exil, mieux encore, déserter, et l'on conçoit qu'il n'ait pas achevé son voyage. Il n'alla pas jusqu'aux Indes. Il se fit rapatrier dès la seconde escale, à l'île Bourbon, et l'on conçoit encore qu'à son retour, à ceux qui l'interrogeaient sur ses impressions, son penchant à la mystification lui ait suggéré de répondre :
Ce voyage ne m'a pas été inutile. J'avais emporté les œuvres complètes de Balzac. J'ai eu tout loisir de les lire !
Son absence avait duré du 29 jùiri i84i aux pre-
ET LA RELIGION' DU I>A:tDYSME
mieis jourg de février 18^2 et déjà Paris était tout autre (i).
La forme d'uDe ville Chang-e plus vite, héias ! que le cœur d'un mortel.
Uidée de Napoléon I^"^ d'en faire la capitale des capitales, la ville des merveilles, était en train de se réaliser. Les événements facilitaient la tache des gouvernants et des édiles.
Le développement des chemins de fer y faisait affluer l'or. Les hautes glaces (invention nouvelle) des mag-asins illuminés succédant aux treillis vitrés
(i) Pour donner une idée du fantastique développement de Paris, il n'est peut-être pas inutile de noter que, pendant la courte absence de Baudelaire, oa avait percé les rues Mo::cey, Laurent de Jussieu, Geoflfroy-Marie, du C'ntre ; achevé la gilerie Richer, la cité du Waux-Hall; refait le pont de la Ci'é; restauré l'Hôtel de vilie, l'Hôtel du Qjai d'Orsay, le palais des thermes ; édiSé les nouveaux bâtiments de l'Ecole normale, ouvert le Théâtre italien, la Maison d'or, le café Riche ; arcénagé la pépinière du Luxembourg ; multiplié les trottoirs et les réverbères ; iaau^ré, rue Vivienne, un premier essai de parage en bois, que sais-je encore? Mais la grande innovation du règne c'est le quartier Saiut-Georges, sure:i de terre comme par enchantement, et qui réalisait, arec son opulence de bazar, ses palais cosmopolites, la splendeur du m'=''diocre. C'est du quartier Saint- Georges qu'est sortie la « lorette » (ainsi baptisée par Nestor Roqueplan et immortalisée par Gàvarai) ; la lorette, spécialité du régime, qui mourra avec lui, pour faire place à la « biche » du second empire. La lorette correspondait au nouvel état des mœurs, à l'avènement d'uD monde d'enrichis et de parvenus. Elle marquait une nuancé de civilisation calante entre deux créations également récentes : la « grisetie » du quartier latin et la « panthère » des boulevards.
des échoppes noires de jadis, l'usage du macadam permettant Tinstailation des trottoirs, l'éclairage au gaz créant la vie nocturne des théâtres et des boulevards, en avaient modifié la physionomie, transformé le visage et les mœurs. Il en résultait une activité de presse, une fièvre de luxe, un élourdissement de plaisir dont aucune civilisation antérieure n'avait connu le choc si précipité.
Baudelaire rentrait en pleines fêtes du Carnaval, au moment où les bals masqués faisaient fureur. Il retrouva le mouvement des boulevards où Tanglomanie sévissait. Il retrouva le quartier latin mis en émoi par l'ouverture du restaurant Magny, Il retrouva la Closerie des lilas, Bobino et la boulangerie Cretaine.
Il retrouva ses amis au moment où Pages de PAriège fondait la Patrie, avec la collaboration de Balzac, de Théophile Gautier, de Banville.
Baudelaire n'en fut que plus pressé de s'affranchir d'une vie de famille insupportable. Sa mère gardait de son éducation anglaise la religion des bienséances, un souci exagéré de « cant » et de « respectability ». Il nous dit qu'elle élait capricieuse {il faut la craindre et lui plaire). Son beaupère avait contracté, de sa double qualité d'olficierdiplomate, des habitudes rigides de discipline militaire et de rectitude administrative auxquelles
le jeune homme ne pouvait s'adapter. 11 semble que ce milieu gourmé Tait exaspéré jusqu'au supplice :
Il est bon, écrit-il quelque part, que chacun de nous ait éprouvé, une fois dans sa vie, la pression d'une odieuse tyrannie. Combien de natures révoltées ont pris vie auprès d'un cruel et ponctuel militaire de Tempire ? La pauvre et g^énéreuse nature, un beau matin, fait explosion ; le charme satanique est rompu, il n'en reste que ce qu'il faut : un souvenir de douleur, un levain pour la pâte.
La nature de Baudelaire explosa. Il était majeur, il se fit rendre des comptes de tutelle et, riche des 70.000 francs qui lui revenaient, courut s'offrir à son Destin.
Plein des illusions de la jeunesse, affranchi désormais (il le croyait) des soucis matériels, il pensait pouvoir vivre en beauté et réaliser son rêve de Dandysme. Il s'installe provisoirement quai de Béthune, puis rue Vaneau où il ne fait qu'un tour, et vient habiter dans ce coin, paisible et frais, de l'île St-Louis, le célèbre hôtel Pimodan, séjour élu des princes de la bohème.
La bohème ne comprenait pas que des^gens besogneux. Il y avait la bohème des fils de famille, la bohème dorée ; c'était celle de Gautier, Houssaye, Gérard de Nerval, Nestor Roqueplan, Our-
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liac. C'est à celle-là qu'appartenait Baudelaire. L'autre, la vraie, était celle de Murg^er, de Cliampfleury, de Barbara, de Nadar, mais les deux se mélangeaient et se visitaient réciproquement, courant de chez Paul Niquet au restaurant Philippe et du café Procope au Divan Le Peletier. Encore faut-il noter que si Baudelaire se laissait incorporer au clan de la Bohème, c'était uniquement par son g"oût de vie libre et indépendante, mais il détestait d'en avoir l'air. Il pensait, comme Barbey d'Aurevilly, que la Bohème est « une des plus grandes abjections d'une société sans feu ni lieu ».
A l'hôtel Pimodan, Baudelaire occupa, sous les combles, moyennant le prix annuel de 35o francs, un appartement un peu mansardé, composé d'une antichambre, d'une grande pièce et d'un cabinet, dit Asselineau, de plusieurs, dit Banville.
La grande pièce était tendue, y compris le plafond, d'un papier à rayures, alternées, rouges et noires. Une seule fenêtre l'éclairait, sur les quais. Au dire d'Asselineau, Baudelaire avait dépoli les carreaux du bas, pour ne laisser entrer de l'extérieur que le ciel ; mais la preuve qu'il savait regarder, c'est qu'il nous dit :
J'ai eu longtemps, devant ma fenêtre, un cabaret rouge et vert qui était, pour mes yeux, une douleur délicieuse.
L'appartement était nieubié d'au guéridon en noyer, aux bords sinueux, d'un secrétaire italien, de larges fauteuils d'acajou recouverts de housses grises. Divers tableaux ornaient les murs. Le portrait miniature de M"*® Aupick « au long cou » se voyait en bonne place. Les livres étaient remisés dans les cabinets adjacents. C'étaient, surtout, des livres d'auteurs anciens dans leur reliure du temps ; des vieux classiques que Baudelaire affectait de lire exclusivement. Les camarades de bohème qui venaient, pour la première fois, chez Baudelaire s'étonnaient du luxe inusité d'un tapis. Le Poète y répandait des parfums (des flacons de musc à vingt sous, dit Nadar) (i). Il disposait d'un valet de chambre silencieux et correct.
Ce qui démontre l'infirmité des témoignages humains, c'est que Nadar et Banville, rendant compte de la visite qu'ils firent à Baudelaire, ensemble, le même jour, ne concordent pas dans leur version. Banville multiplie les dépendances du logement, voit autant de cabinets autour de la pièce principale que de pétales autour d'un cœur de marguerite (2) et y entasse à profusion les objets d'art. Le moderne guéridon en noyer devient un luxueux
(1) Nadar, Ch. Baudelaire intime (Biaizot édit.). (a) Théodore de Baaville, Baudelaire (La Renaissance littéraire et artistique, numéro du 27 avril 1872).
meuble ancien. Là où Nadar ne voit qu'un impressionnant portrait de femme de l'école italienne, Banville découvre un authentique chef-d'œuvre de Delacroix et entonne, en son honneur, un hymne extasié. Mais Banville était si plein de lyrisme que le moindre choc en amenait le débordement. Son imagination flambait à tout comme un feu de paille. Il y a des cas pourtant où le lyrisme de Banville s'accorde avec la réalité et n'en est que Fexpression. L'un de ces cas, le plus imprévu, est celui où il nous trace le portrait de Baudelaire à ving^t ans.
0 rare exemple d un visag-e réellement divin, réunissant toutes les chances, toutes les forces et les séductions les plus irrésistibles ! Le sourcil est pur, allong-é, d'un grand arc adouci... FœH long, noir, profond... le nez gracieux, ironique... La bouche est arquée et affinée déjà par l'esprit, pourprée et d'une belle chair... Le visage est d'une pâleur chaude, brune, sous laquelle apparaissent les tons roses d'un sang riche et beau... Une barbe enfantine, idéale, de jeune dieu... Le front haut, large, magnifiquement dessiné, s'orne d'une noire, épaisse et charmante chevelure naturellement ondée et bouclée (i).
Voilà de quoi étonner ceux qui ne connaissent de Baudelaire que le portrait placé en tête des Fleurs du Mal, de l'édition Calmann-Lévy. Gomment reconnaître dans cette face glabre, au front
(i) Th. de Banville, Mes souyen/rs (Charpentier édit.}.
dévasté, au rictus fatal, au regard hallucinant dans son étrange fixité, la riante image de Banville ? Banville a raison pourtant. Ici son témoignage s'accorde avec celui du peintre Deroy qui nous montre le jeune Baudelaire en « lion ultra-fashionable » accoudé au fond d'une vigilante rêverie, dans une attitude délicieuse de flegme et de nonchaloir.
C'est que Baudelaire, esprit précoce, est, à ce moment, en pleine possession de son génie. C'est sa période heureuse, sa phase de splendeur. Les Fleurs duMaly qui ne seront publiées qu'en 1867, ont été presque entièrement composées de i84o à 1845. Le poète est encore inédit, mais ses vers manuscrits courent de main en main dans les cénacles. On les sait par cœur dans les crémeries de la rue Dauphine et de la rue Saint-André-des-Arts, dans les académies et les ateliers d'artistes. Il les récite partout, au Rende z-ucms des Quatre billards y dans les « débits d« consolation » et les caveaux de la rue aux Fers, à Belleville, à V /le d'Amour, et surtout à Plaisance, au cabaret de la mère Saguet. Leur force subjuguante s'est imposée (i).
(i) Baudelaire inédit était déjà célèbre. Avant même qu'il ait publié les Fleurs du Mal, son nom revenait avec tant d'insistance dans les couversalions d'hommes de lettres, qu un jour (en i84G) Théopliile Gautier ^qui ne connaîtra Baudelaire qu'en 1849), agacé, con. fiait à Asselineau :
Pourtant Baudelaire ne se soucie point d'être confondu avec le professionnel homme de lettres. Il aurait horreur d'écrire par métier. Composer des vers n'est pour lui qu'un moyen de parfaire le dandy qu'il veut être; c'est un signe de distinction, de supériorité; c'est un surcroît d'élégance ; une fleur à la boutonnière.
Son ambition, c'est d'utiliser ses loisirs à s'affiner par la méditation, à cultiver sa sensibilité, à s'accroître intérieurement d'une riche moisson spirituelle.
Il ne faut pas voir dans le dandysme de Baude-
« Il adviendra de ce Baudelaire ce qu'il est advenu de Petrus Borel. On disait : Quand il paraîtra, Hugo n'existera plus. Il a paru. Ce n'était rien. »
Peut-être Gautier se vengejiit-il d'avoir lu dans l'Echo des Théâtres (26 août i84ôjces lignes signées de Baudelaire :
« Théophile Gautier est un banal i-ufileur de mots. Gros, paresseux, lymphatique, il n'a pas, d'idées et ne fait qu'enfiler tt perler des mots à la manière des colliers d'osages. »
0 ironie de la destinée 1 ces deux hommes qui se détestaient cordialement en arriveront, pour avoir jou<', un jour, devant la galerie, la Comédie de l'admiralion mutuelle, à passer à la poîstéritô, lies d'une étreinte indissoluble.
Ou sait que Gautier ne jugea pas à propos de se déranger pour l'enterrement de Baudelaire. Son absence aux obsèques fit scandale.
Ceux qui savent lire entre les lignes ne manqueront pas de saisir cette hostilité latente sous les fleurs dont ils se couvrent réciproquement, tant dans la préface de Gautier que dans l'article de Baude. laire sur Gautier « aux prunelles félines ».
La diatribe de Baudelaire, V Ecole Païenne (i853}, est dirigée contre Gautier.
ET LA RELIGION DU DANDYSME ig
laire une conception frivole ; Tunique souci d'occuper, coûte que coûte, la galerie et de régenter la mode ; un futile essai de singularité. C'est tout autre chose. Etre dandy à son sens, c'est « aspirer au sublime ».
Le mot clandy^ écrit-il, implique une quirdessence de caractère et une intelligence subtile de tout le mécanisme moral de ce monde.
La doctrine du dandysme, telle que la conçoit Baudelaire, est une doctrine spiritualiste. Elle pose en principe, sans s'inquiéter des contingences, une affirmation bénévole, et elle entend que tout y soit strictement subordonné. Elle fait une réalité d'un postulat. Elle enseigne à se méfier, "en Philosophie, du bon sens, en Art, de l'inspiration, en Amour, de l'instinct, en toute chose, du sentiment. Le Beau, seul, est sa loi.
Celle doctrine s'apparente au stoïcisme, parce qu'elle exige de ses adeptes qu'ils surmontent les passions vulgaires pour conquérir l'Insensibilité. Elle n'admet ni retours, ni transactions, ni défaillances. Le dandy vit devant son miroir. Cela ne veut pas dire qu'il passe son tem[5S à s'adoniser, mais qu'il doit être héroïque sans interruption et ne jamais démentir, par un faux geste, aux yeux du monde, le masque de froide indifférence qu'il s'est composé. Il doit rester impassible, et sourire même
CHARLES BAUDELAIHE
dans la douleur, comme le Lacédémoiiien, sous la dent du renard qui le ronge.
Mais ce n'est pas assez d'imposer sa supériorité aux autres, il faut devenir « un grand homme et un saint pour soi-même ». Toutes les conditions matérielles, compliquées, auxquelles le dandy se soumet, « depuis la toilette irréprochable à toute heure du jour et de la nuit, jusqu'aux tours les plus périlleux du sport, ne sont qu'une gymnastique propre à fortifier la volonté et à discipliner l'âme ».
Le dandy se trouve ainsi amené à ne considérer, en tout, que l'efiort et à se faire une nécessité de l'Artifice. Ce mot d'Artifice a été mal compris. Il ne s'agit pas, ici, de l'esprit d'intrigue et de mensonge. C'est l'artifice du Génie corrigeant l'imperfection naturelle et la sauvagerie de l'instinct. C'est à cela que s'emploie la Civilisation, et la Morale ne se propose pas autre chose. Baudelaire pense que tout ce qui est naturel est abominable. Cette théorie n'a rien de subversif. Elle est contenue dans l'idée du Péché originel. Or, Baudelaire eslime, après elle, que « la vraie civilisation n'est pas dans le gaz ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, mais dans la diminution des traces du péché originel ».
Qu'on ne s'étonne pas, après cela, de l'impor-
ET LA nELIGIO:S DU DANDYSME
tance que Baudelaire i.'onnait à la toilette. Il en fait une question de moralité. Sa préoccupation est rharmonie des couleurs. Courbet (Musée de Montpellier) nous le montre en éléj^ant costume marron, cravaté d'éclatant jaune d'or sur une chemise bleu pâle. Baudelaire s'était dessiné uîie forme d'habit dont la nouveauté avait stupéfié Nadar à leur première rencontre, par une après-midi ensoleillée, dans le jardin du Luxembourg-.
C'était un habit noir, très évasé du torse d'où la tête de Baudelaire sortait comme une fleur fort d'un cornet, et à basques infinitésimales (on les portait alors très larges), amenuisées en sifflet. Baudelaire se prévalait, ce jour-là, d'un pantalon noir sanglé par le sous-pied, de bottes irréprochablement vernies, d'un col de chemise et de manchettes de linge blanc, sans empois, aux apparences de mousseline, et d'une cravate rouge sang de bœuf. Il était ganté de rose pâle.
La préciosité de ses gestes avait également impressionné Nadar qui nous dit :
Baudelaire procédait, dans sa marche, par saccades des articalations, ainsi que les petits acteurs en bois du sieur Séraphin, semblant choisir, pour chacun de ses pas, la place, comme s'il marchait entre des œufs ou qu'il craignît, par ce sable innocent, de compromettre le luisant de ses chaussures.
Le noir du costume aidant, !e g^este retenu, méticuleux, concassé, rappe'ait les silljouelles successives du télég^raphe optique qui se dém mtihulait alors sur 1rs tours de Saint-Sulpice, ou mieux, la gymnastique anguleuse de l'araig^née, par temps humide, au bout de son fil... (i).
Des soucis matériels viendroot bientôt arracher Baudelaire aux bénéfices de la vie contemplative et à ses pratiques d'ascétisme mondain. Deux ans lui suffiront pour dissiper la moitié de sa petite fortune. Ses parents, alarmés, le font interdire. Alors commence son douloureux calvaire. Il doit abdiquer ses préventions d'amateur, de dilettante, et demander à la littérature ses moyens d'existence. Ses scrupules d'artiste, son souci de la perfection, qui ne lui permettent de travailler qu'à ses heures, compliqueront singulièrement sa tâche. L'oriijinalité de ses productions inquiète les éditeurs et les directeurs de journaux. Ses gains restent dérisoires. On sait qu'il ne retirera de la première édition des Fleurs du /na! {îS5'j)y en tout et pour tout, que la misérable somme de deux cent cinquante francs (2).
(i) Nadar, Op, cit.
(2) Voici, à titre de curiosité, le contrat d'édition des Fleurs du Mal :
« Eotre MM. Poulet-Malassis et Eagène de Broize, imprimeurs
ET LA RBLIGfOIf DU DANDYSME 2à
Le 3o juin 1845, il est pris d'un tel accès de désespoir qu'il veut disparaître et se frappe d'un coup de couteau. D'aucuns n'ont voulu voir qu'une feinte dans celte tentative de suicide; mais il suffit pour être édifié sur la valeur de son geste, d'ailleurs conforme à la tradition romantique, de se remémorer ce que Baudelaire dit du suicide, « seul sacrement de la religion du dandysme ».
Baudelaire a survécu, mais une part de son génie a sombré peut-être, parce que l'épanouissement de ses facultés exigeait l'indépendance et le loisir. Les poèmes culminants de l'édition primitive des Fleurs
libraires à Alençon, d'une part, et M. Charles Baudelaire, littérateur, d'autre part,.
« a été convenu ce qui suit :
« M. Charles Baudelaire vend à MM. Poulet-Malassis et Eugène de Broize deus ouvrages, Tua des Fleurs du Mal, l'autre Bric à brac esthétique.
« M. Charles Baudelaire livrera les Fleurs du Mal le vingt janvier prochain et le Bric à brac esthétique à la fin de février.
« Chaque tirage sera de mille exemplaires.
« Pour prix de cette vente M. Charles Baudelaire touchera par chaque volume tiré, vendu ou iion vendu, vicgt-cinq centimes, soit en huitième du prix marqué sur le catalogue de MM. Poulet-îîalassis et Eugène de Broize.
« M. Charles Baudelaire s'interdit la reproduction sous quelque forme que ce soit de tout ou partie de la matière contenue dans ces deux volumes.
a M. Charles Baudelaire ne pourra offrir ces ouvrages ou l'un de ces ouvrages à un autre horaire qu'au cas où les éditeurs, n'ayant plus en magasin qu'un petit nombre d'exemplaires, se refuseraient à les reimprimer.
« Fait double à Paris ce 3o décembre i856. »
du Mal étaient écrits. Dans les poèmes surajoutés il ne retrouvera plus la même intensité d^accent.
On peut dire que le Poète a donné toute sa mesure. Il a atteint son apog-ée.
Il restera un prosateur, d'ailleurs émérite, toujours en quête du mot juste, du tour expressif, et auquel la découverte d'Edgard Poe, en i848, infusera une vertu nouvelle; mais l'arbre est attaqué dans sa sève. Bientôt, le style se dessèche; Teffort pénible se fait sentir. Les jours passent. La ruine se précipite. Le dandy n'est plus en possession de dessiner la coupe de ses vêtements. Il n'arbore plus de cravates choisies. De la luxuriante crinière ondulée de jadis, il ne garde qu'un vestige de mèches rares, de cheveux tondus ras. La bouche Souriante va se crisper comme celle d'un supplicié qui serre les dents pour ne pas crier, sous l'effort du bourreau. Il ira, vêtu d'une*blouse, d'un rude paletot-sac, chaussé de gros souliers, frileusement emmitouflé de cache-nez roturiers. En 1861, Loredan Larchey le verra s'engoncer d'un horrible boa de chenille (mais écarlate), un de ces boas, souligne-t-il, dont raffolaient les petites ouvrières. Il restera correct néanmoins sous sa défroque vulgaire et préoccupé jusqu'à la manie de soins de propreté corporelle (i). Je glisse rapidement sur
(i) Vers la fin de sa vie, lorsque Nadar obtenait la permission
El LA RELIGION DU DANDYSME 25
les détails de sa vie connus de tous, son procès ( 1 858), son essai de candidature à Tacadémie ( 1 86 1 ), son séjour en Belgique (i864) où il était allé faire des conférences qui n'eurent aucun succès et d'où il ne rapporta qu'un excès d'indigence et les éléments d'un livre indigne de lui. Ce n'était déjà plus que Tombre de lui-même. Il faut suivre dans ses XoteSy d'heure en heure, le progrès du mal, le déclin de cette noble intelligence, de ce libre génie, à mesure envahi de paralysie cérébrale, étouffé d'inextricables embarras d'argent. Quelle lamentable image que celle de ce Baudelaire défaillant, sombré dans les pratiques d'une dévotion puérile, réduit pour vivre à concevoir des projets de vaudeville, à faire appel à la chanté de son entourage, et quelle plus lamentable image encore que celle du Baudelaire en traitement dans la maison de santé de la rue du Dôme, du Baudelaire aphasique, à qui il reste juste assez de conscience pour mesurer Tétendue de son désastre et dont tous les élans de colère ou de ferveur, pressés de se faire jour en paroles, ne trouveront pour s'exprimer, jusqu'à sa
d'aller le chercher à la maison de santé et l'amenait chez lui, le premier soin de Baudelaire, en arrivant, était de se laver à s;rande eau, à çrand renfort de bro-.ses et de savon, bien qu'il n'en eut pas besoin. Il manifestait une joie enfantine à considérer ses mains nlanches, aux ongles soignés, et à les agiter devant la fenêtre, pour y faire jouer la lumière.
CHARLES CAimELAlRlî
moit(.;i cioût 1867), qi5e ce jnron trivial et saccadé : « Cré nom ! »
On ne peut supporter celte vision sans déchiremeut et c'est ici que le cœur chaviré souscrit de toutes ses forces à l'apostrophe du Poète à son lecteur : à cet appel qui nous revient comme effaré ; à ce vers qui nous remonte du fond de la mémoire, illuminé de toutes les flammes de son destin tragique :
Piaios-moi, sinon je te maudis 1
QuandMartials'écrieccDonnez-nousdesMécènes, vous aurez des Virgiles I », ij^a raison, s'il entend dire que les loisirs sont indispensables au Poète; mais il dit une sottise, s'il entend que les Géorgie ques et V Enéide puissent s'écrire indifféremment à telle ou telle époque. Le loisir crée moins le Poète que les circonstances. Virgile né sous Domitien n'aurait pu se réaliser avec le même bonheur. 11 n'y avait place à ce moment que pour un Stace et un Martial. Un poète comme Baudelaire n'est possible qu'à une certaine période de civilisation avancée, de vie congestionnée, si j'ose dire. Il présuppose un long effort. Il profite d'une longue suite d'expériences accumulées. Il lui fallait une langue assouplie pendant des siècles. Marot, Ronsard, l\a-
ET LA RELIGION DU DANDYSME iq
cine, Hugo lui étaient indispensables. C'est d'eux qu'il a reçu Tinstruraent docile qu'il perfectionnera encore au point d'y fixer des états d'âme. Il suffit de lire Baudelaire pour éprouver que son vers lire ses ressources de la musique et qu'il contient, en virtualité, ce que Rimbaud et René Ghil et les symbolistes cherchaient après lui: la phrase musicale et colorée.
On lit d'ailleurs, dans ses notes :
— Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plonsent plus avant dans l'âme humaine que ne l'indique aucune théorie classique...
— Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise. . .
— Que la poésie se ratîf.che aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur, par Taccouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire...
Ces possibilités, personne ne les avait pressenties avec tant de clairvoyance. Pour la première fois, chez nous, le poète se double d'un esthète, heureuse conséquence du dandysme, lequel n'est réalisable, nous dit Baudelaire, qu'aux « époques transitoires, où la démocratie n'est pas encore toute puissante, où U aristocratie n'est que partiellement chancelante et avilie ». C'était, ici, le cas.
Mais si le Poète .a profité de la maturité de l'heure, et de circonstances favorables, il est aussi redevable à sou Temps de ses excès et de ses erreurs. Le devoir du critique est de les noter pour l'en décharger, dans une certaine mesure, aux regards de la Postérité.
Baudelaire est né sous le régime absolutiste, en pleine terreur blanche. La Restauration impressionna son enfance déjà encline à la mysticité (i) par un étalage de processions et de pompes liturgiques. Le clergé sentait le besoin de recréer une génération de croyants et multipliait les cérémonies du culte pour suppléer à la qualité de la Foi ébranlée. 11 se fait militant (billet de confession — loi du sacrilège). On appelle les gendarmes au secours de la religion. On promène, dans les rues, le Saint- Sacrement hérissé de baïonnettes. Le porte-voix du parti, Joseph de Maistre, met Dieu sous la protection du bourreau. On aurait voulu reculer jusqu'au moyen âge, à son dieu d'airain. A défaut de l'esprit, on en rétablit le décor. Viollet-le-Duc paraît à l'horizon. Le goût gothique va bientôt régner jusque dans Tameublement. Les monstres des gargouilles, les scènes de sabbat, les figures diaboliques, des-
(i) Etant enfant, j> voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien (Baudelaire).
cendus des cathédrales, peupleront les demeures, mettront partout Tobsession du Péché et des châtiments éternels. Les romans à la mode, influencés de Walter Scott, sont pleins des fastes de la chevalerie et des croisades, mais aussi de superstitieuses terreurs. Anne Radcliffe accrédite les histoires de revenants et de fantômes. Les prédicateurs reviennent aux anciennes méthodes. Ils n'essayent plus de convaincre. Ils brandissent la menace, jettent l'épouvante sur l'auditoire en évoquant les supplices trafiques et le brasier rouge de l'Enfer. De là, un catholicisme particulier, intolérant et outré, celui d'un Louis Yeuillot, que Léon Bloy s'efforce de continuer de nos jours. De là, cette génération d'inquisiteurs laïques, d'excommunicateurs profanes, qui mettront dans la seule violence la supériorité de leurs arj^uments et qui semblent n'avoir embrassé la cause de Dieu que pour disposer de la foudre et de l'anathème et jeter de plus haut le mépris sur leurs contemporains. D'autres s'enfonceront dans leurs convictions religieuses, heureux d*y savourer le piment du blasphème et du remords. Ainsi fera Barbey d'Aurevilly et ainsi fait Charles Baudelaire, il y paraît assez par le Reniement de Saint Pierre et les Litanies de Satan, Premier travers, bien vite accentué par ce goût d'excentricités qu'il prendra plus tard à fréquenter
3o CHARLES BAUDELAIRE
les bousingots de l'impasse du Doyenné et les jeunes France de l'Hôtel Pimodan.
Baudelaire atteignit l'âge d'homme sous Louis- Philippe. Changement brusque. Ce qui manque le plus au régime, c'est le prestige. L'étranger se gausse de cette royauté insurrectionnelle née sur les barricades. Le titre même sous lequel l'histoire l'enregistre, Monarchie de Juillet, sent le médiocre et le provisoire. Ce seul nom de Philippe-égalité est une ironie. Ce titre de Roi-citoyen a l'air d'une gageure. Ce monarque en pantoufles est pourtant bien l'image de la société d'alors. Nous traversons une phase de vulgarité, écrit Baudelaire. C'est l'époque de la bonhomie et de la bonne franquette. Une poire, un parapluie en sont les armes parlantes. L'utilité et le profit, voilà ce qui règle les aspirations de la majorité. L'idéal du jour tient tout entier dans le mot de Guizot: « Enrichissez-vous! » dans celui de Saint-Marc de Girardin : « Soyons médiocres ! » Et tout le monde y tâche.
Népomucène Lemercier est mort. Hugo est contesté. Le poète en faveur, c'est maintci.iant Casimir Delà vigne.
Tandis que le roi lésine et que la cour s'embourgeoise, le tiers-état thésaurise et sencanaiile^ le dimanche, à la barrière. Son incurable bonne humeur éclate dans la danse à la mode ; le cancan.
La grande fête de Tannée, c'est ia promenade du bœuf gras. Tout se rapetisse à la mesure du nombre. Uère nouvelle s'ouvre, peu reluisante : du café-concert, de Tapéritif, du ruolz et du romanfeuilleton. L'insuffisance des nouveaux riches, le travers des parvenus fournit des armes à la satire. Les types consacrés de l'époque : le garde national, le concierge, la loretle, vont offrir une mine inépuisable d'épigrammes aux chansonniers et de quolibets à Gavroche. Le ridicule abonde. Daumier, Gavarni, Traviès sont aux aguets. C'est l'âge d'or de la caricature. La charge et le rapin sont nés.
Sas au boiircfeoisl devient le cri de ralliement des cénacles. Théophile Gautier brandit son gilet rouge comme un épouvantait à bœufs. Joseph Prudhomme est l'ennemi. On le persécute ; on le crible d'une mitraille de sarcasmes. On le bafoue jusqu'au scandale.
Baudelaire s'emploie à ce jeu avec un entrain féroce. Il a non seulement l'Idéal à défendre et rhyi>ocrisie à démasquer, il a aussi un (compte personnel à régler.
Il sent l'aiguillon de l'infini, il est inquiet ; ces notaires à breloques, ces boutiquiers à faux tou- ])ets, ces chasseurs d'Afrique chamarrés, satisfaits d'eux-mêmes, ne s'embarrassent point de scrupules, jouissent de l'air du temps et forniquent sans re-
32 CIIAKLKS JJAUUELAIUE
mords. Il est malade, rongé de soucis ; toutes ces faces bourgeoises reluisent de santé et disent la joie de vivre. Il déborde d'amertume. L'insouciance de ces cœurs béats l'irrite. G^est pour lui « faire œuvre pie », comme dit Aurel, que de les saccager. Il se vêt, pour les elfarer, d'accoutrements singuliers. On le vit se promener, un jour, avec une perruque verte. Qu'il s'entretienne avec l'un d'eux, il ne manquera pas d'émailler sa conversation de propos tels :
Quand j'avais la gale... — Moi qui suis fils de prêtre!... ~ Le jour où j'ai jeté ma maîtresse par la feuêtre... — Ne trouvez-vous pas que la cervelle de petit eûfaut a comme un arrière-goût de noisette?
Ouvrez les mémoires du temps, les Daadelai" riana d'Asselineau, vous y trouverez mille aphorismes de cette trempe. Tout cela, à vrai dire, nous paraît bien anodin et bien inoiïensif, mais il paraît que cela portait sur les imaginations neuves et crédules du temps. D'ailleurs Baudelaire allait plus loin. Il blasphémait, et l'on était encore trop près de la loi du sacrilège pour n'en pas ressentir une vague terreur. Il stupéfiait les gens par un étalage de propos séditieux, de paradoxes et d'hérésies qui sentaient la hart, le carcan et la place de grève. Attitude étrange pour qui ne voit que ses insolences
étaient aussi un moyen de déraciner les préjnçés^ d'aigi-uiser la controverse et d^ainener la pensée de ses interlocuteurs à sortir de son eny^ourdissement. Il se délectait à faire dire de lui : Oh ! l'homme singulier! Il avanç;Ht : Je veux faire frémir la nature et les amateurs de progrès. Hélas ! La nature ne frémit de rien. Pour le reste, il est évident que le spectacle chano^eant de la société que Baudelaire avait sous les yeux, que toutes ces crises gouvernementales, cette succession rapide d'événements contradictoires, ce jeu de bascule, ce flottement des idées et des caractères ne pouvaient que ramener au scepticisme. Cela renforçait sa conviction que toutes les agitations des hommes sont stériles et que la foi au progrès est une duperie.
L'homme, ivre d'une ombre qui passe, Porte toujours le châtiment D'avoir voulu chaDg-er de place.
Mais de tous les dangers de contagion auxquels fut alors exposé le génie des écrivains, le plus redoutable fut le caractère bâtard du régime. Ce caractère bâtard entache plus ou moins toutes les productions de l'époque et tend à stériliser les meilleurs dons. Il se reflète dans tous les arts. En architecture, le séminaire de St-Sulpice en offre le plus typique échantillon. Pour ce qui est de Tameu-
blement, on sait ce qu'il vaut. Le ventre envahit tout, môme les pendules. Oui osera jamais mesurer Tabîme de mépris que sous-entend, dans la bouche d'un antiquaire ou d'un simple amateur de nos jours, cette expression, en apparence inoffensive, « c'est du Louis-Philippe » ? La littérature, comme la politique, à cette époque, vit sur une idée fausse. Elle pâtit de cette conviction que l'inspiration suffit à tout. Ce n'est pas Tessor, ce n'est pas l'enthousiasme qui manque, c'est le jugement, c'est la méthode. La matière est excellente, la main-d'œuvre est viciée. Il n'y a plus de limites. Tout est mêlé, brouillé, confondu : les systèmes, les classes, les genres. Le noble et le trivial, le comique et le tragique, le rire et les larmes se heurtent dans le mélodrame et le roman. Tout est renversé. La prose avec Chateaubriand est devenue lyrique. Le vers avec Sainte-Beuve aspire à se diluer dans la prose. Ce dernier y a perdu l'oecasion d'être le grand poète que laissait prévoir la préface de Joseph Delorme. Son génie avorté n'a donné qu'un critique. Vigny, Lamartine, Hugo dépassent l'époque. Ils y sont comme dépaysés. A noter toutefois que le génie de Lamartine y trébuche avec la Chute d'un Ange et que celui de Hugo semble s'y fourvoyer sur les pas de Sainte-Beuve et subir un temps d'indécision, d'arrêt. Hugo n'arrivera à se
ressaisir que longtemps après, en i856. avec les Contemplations^ quand Texil et l'éloig-nement lui auront fait une âme nouvelle. Gautier cherche en vain sa voie à' Emaux et Camées. L'époque n'est pas favorable aux chefs-d'œuvre. L'exception de Musset, qui donne, en i84o,Ie meilleur de lui-même^ n'infirme en rien ce jugement. Musset avait changé d'air. II revenait d'Italie et de plus loin, du pays de la douleur. Les grands succès du jour, ce sont les Mystères de Paris, les Trois Mousquetaires et la Pucelle de Belleville, voilà la note. D'ailleurs le témoignage le plus irrécusable du maléfice de l'heure, c'est l'histoire de Balzac, de cet immense grand homme qui, à l'exemple de son époque, éclectique et incohérente, dont il portait l'afflux sanguin, s'est travaillé toute sa vie, avec acharnement, pour conquérir un style, sans y parvenir. Il était naturel que Baudelaire souffrît aussi de la crise, malgré sa force de résistance et malgré qu'il fût peut-être le seul disposé, par le tour sarcastique de son esprit, à prendre vigueur de l'excès de platitude ambiante.
Il ne lui a pas été possible d'imprimer une direction unique à sa ferveur faite, à travers tant d'influences diverses, d'éléments contrastés (i), c'est-
(i) Ce qui souligne l'incohéreace de l'heure, c'est que l'on édifie es prisons de la Roquette et de Mazasavec le mêmeentraiQ que l'on
à-dire qu'il ne lui a pas été possible de se réaliser dans y Unité. Il le sait et il s'en excuse en invoquant le droit de se contredire. Il est néanmoins symptomatique que son rêve démesuré d'orgueil n'ait abouti qu'à d'humiliantes confessions et que son Art, qui va révolutionner la Poésie et la Critique et leur ouvrir des voies si neuves, reste entiché du vieux Credo, de l'idéal fossile du régime absolutiste. Il est indiscutable encore que ce grand artiste, épris de perfection, a cédé, à son insu , à la contagion jusqu'à commettre des fautes de goût (i).
plante en tous lieux les arbres de la Liberté. On traque, avec la dernière rigueur, la propagande bonapartiste, mais l'on ramène les cendres de Napoléon et on leur confère l'apothéose. On dégage le centre de Paris et on aère ses rues, mais on l'étrangle d'une ceinture de fortifications.
(i) Je sais que la perfection d'écrivain de Baudelaire est aujourd'hui reçue comme un dogme. MM. Anatole France, Remy de Gourmont, Charles Morice, Camille Manclair, parmi ta-at d'autres, ont longuement insisté sur la pureté classique de son style au point d'évoquer Racine à son propos. Ce sont là des autorités indiscutables et l'on n-! peut, pour ce qui est de l'ensemhle, que se ranger à leur opinion. Mais n'est-il pas permis de découvrir, çà et là, dans cette langue, si ferme et si saine à l'hahitude, des marbrures de décomposition et des traces de décadence ? Je ne parle pas de V Exvoto dont le gongorisme exaspéré est de circonstance, mais Racine, même acquis à la couleur romantique, eûi-il pu souffrir ceci :
« Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent, Tourmentent les désirs obscurs et les agacent.
Comme deux sorcières qui font Tourner un philtre noir, dans uu vase profond...
KT LA RELIGION DU DAXDVSME Zj
Théophile Gautier, examinant son style, note justement que Baudelaire y mêle des fils de soie et d'or à des fils de chanvre rudes et forts. Il compare sa trame à « ces étoffes d'Orient à la fois splendides et grossières où les plus délicats ornements courent avec de charmants caprices sur un poil de chameau bourru ou sur une toile âpre au toucher ».
Sous une forme courtoise et le désir d'être aimable, on sent l'importance de la critique. Les fils de soie et d'or, Baudelaire les tient de son génie. Les
Ta çorge qui s'avance et qui pousse la moire, Ta çorge triomphante est une belle armoire... Et le meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur toa ventre orgueilleux danse amoureusement... Tes hanches sont amoureuses De ton dos et de tes seius... »
Nos modernes, pervertis par l'abus des épices, seront peut-être tentés d'applaudir à ces incohérences comme à des trouvailles de pittoresque, mais que dire de ces incorrections? « Mon gosier de métal parle toutes les langues... Et dans ses bras ouverts que remplissent s«s seins. >y Et de ces platitudes
« Un air étrange Oui n'est pas celui d'un Ange...
Notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance... » Exceptions, soit! mais qu'il était utile de sortir à l'appui de notre thèse. Ajoutons, touiefois, à sa louang-e, qu'on ne trouve chez Baudelaire aucune de ces étourderies :
«... Saisit un pistolet qu'il étreignait encore » dont Hugo est coutumier.
fils de chanvre, c'est son temps qui les lui fournit, sans qu'il y songe.
De même Claudel s'étonne de trouver chez Baudelaire « un extraordinaire mélange du style racinien et du style journaliste de son temps ».
C'est qu'on ne respire pas impunément une atmosphère contaminée. Il est difficile de garder l'équilibre sur un sol instable. A vouloir fuir la sentimentalité niaise, le style bâclé, le genre trivial à la mode, à vouloir trop se méfier du bon sens, Baudelaire en vient à rechercher le bizarre, l'étrange, l'anormal et à en faire les conditions essentielles du Beau. Pour protester contre la platitude d'un régime égalitaire, d'une société de niveau, sans relief, il en vient à outrer sa conception du dandysme aristocratique jusqu'à faire de Satan le dandy par excellence et jusqu'à ne vouloir plus « parler au peuple que pour le bafouer ».
C'est donc par dandysme, c'est-à-dire par haine des mœurs et des institutions démagogiques, que Baudelaire affectera de railler et de blasphémer.
Baudelaire n'était ni un sceptique ni un athée? c'était un souffrant, a Produit contradictoire » (le mot est de lui) d'un vieillard et d'une jeune femme qui s'était laissé marier par intérêt et, probablement, non sans quelque répugnance, la dis-
ET LA RELIGION DU DANDYSME Sq
proportion d'âge et le manque d'affinités de ses parents suffirait pour expliquer son déséquilibre nerveux, son étrang-e nature, capricieuse, inquiète, mélang-e de ferveur et d'impuissance, toute d'élans repliés par une veine sarcastique. Mais il y a mieux. Baudelaire prétendait que ses ancêtres, « idiots ou maniaques », étaient morts « victimes de terribles passions ». Si les dires de Baudelaire sont sujets à caution et si ce propos ne paraît pas s'appliquer à ses ancêtres paternels (son père, ami de Condorcet, d'Helvetius, de Cabanis et des Ghoiseul-Praslin, était selon toute vraisemblance un homme sain et paisible), il n'en va pas de même du côté maternel. Sa mère, ]\P*^ Caroline Dufajs, née d'une famille échouée à Londres, presque sans ressources, à la suite d'on ne sait quelles aventures, et morte elle-même d'une maladie nerveuse (paralysie générale) pouvait bien être atteinte d'une tare atavique que Baudelaire aurait reçue à son tour en naissant.
Quoi qu'il en soit, Baudelaire était un malade de la volonté. Ses vers le prouvent où il se gourmande sans cesse de son impuissance. Il s'avoue, dans son journal, « un paresseux nerveux », ayant, à la fois, « l'horreur et l'extase de la vie ». Au reste, il s'est analysé lui-même dans la Fanfarlo sous les traits de Samuel Cramer; voici ce qu'il en dit :
4o CHARLES BAUDELAIRE
C'est à la fois un grand fainéaot, un ambitieux triste, et un illustre malheureux; car il n'a ^uère eu dans sa vie que des moitiés d'idées. Le soleil de la paresse, qui resplendit sans cesse au dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l'a doaé.
Il parle encore de « nature ténébreuse, bariolée de brefs éclairs — paresseuse et entreprenante à la fois — féconde en desseins difficiles et en risibles avortements ». Il insiste sur son côté « comédien ».
Il jouait pour lui-même d'incomparables tragédies ou, pour mieux dire, tragi-comédies.
Tout Baudelaire est dans ces lignes; mais ce qui nous les rend si émouvantes, c'est leur valeur symbolique. On y saisit les symptômes du mal dont le monde se mourait, hier : vanité, désordre, impuissance. C'est le mal du siècle.
Qu'avions-nous besoin, tout à l'heure, de faire appel aux documents secrets, aux archives de famille de Baudelaire, de fouiller dans ses ascendances pour y trouver l'explication de son détraquement nerveux ? Les aïeux dont il porte la tare, nous les connaissons. C'est René, c'est Lara, c'est Manfred, c'est Wertiier. Ce sont eux qui, debout, sur le seuil du siècle, en tiennent l'âme entre leurs mains et vont la marquer de leur empreinte. Voilà les sources de son génie désespéré ! Voilà ceux
RT LA RBLIGION DU DANDYSME 4l
dont il a reçu l'héritag^e 1 C'est leur malaise, leur fièvre et leur cri révolté qu'il retrouve, dès qu'il sait lire, dans les vers de Lamartine, de Musset, d'Alfred de Vigny et qui feront de lui le nostalgique rêveur,
De qui l'unique soin était d'approfondir Le secret douloureux qui le faisait languir,
Baudelaire peut dire comme Lamennais et Télite de ses contemporains : « Mon âme est née avec une plaie. »
Sa profonde origiDalité, — enseig-ne Paul Verlaine, — c'est de représenter puissamment et essentiellement l'homme moderne tel que l'ont fait les raffioemeuts d'une civilisation excessive, l'homme moderne avec ses sens aieruisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool.
MODERNE, voilà l'une des caractéristiques du îi^énie de Baudelaire. Il pense que toutes les époques ont leur beauté, parce qu'elles ont leurs passions particulières, et que la Beauté vient des passions. Balzac lui a enseigné que même le décor et le vêtement moderne ont leur valeur esthétique. On connaît le couplet sur Thabitnoir, thème devenu banal sur lequel le somptueux poète Laurent Tai- Ihade, naguère encore, a brodé d'étincelantes varia-
4a CHAnLES BAUDELAIRE
lions. Baudelaire estime qu'un Vautrin, un Rastignac égalent les héros de l'Iliade et qu'il n'y a pas de lecture plus captivante, plus riche en éléments d'intérêt, que celle des Faits Divers et de la Gazette des Tribunaux. « La vie parisienne, affirme-t-il, est féconde en sujets poétiques et merveilleux. Le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l'atmosphère, mais nous ne le voyons pas. » Lui a su voir. Il a senti l'âme de Paris, violente et tourmentée. Il a senti la poésie acide des faubourgs et montré, comme dit Anatole France, ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre.
Ici se manifeste la sensibilité de Baudelaire. Sous ses allures cinglantes de dandy, il cache un cœur compatissant. Ses lettres nous ont révélé le sentimental qu'il se défend d'être. Telle pièce des Fleurs du Mal, comme :
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse...
ne déborde-t-elle pas d'une généreuse pitié ? On lui a reproché, comme un signe de sécheresse de cœur, son dédain de la campagne et des paysages frissonnants. C'était une attitude, une conséquence de sa théorie dandyste qui veut tout soumettre à la loi de l'ordre et qui ne soufïre pas d'irrégularité, même chez le végétal. Ce que Baudelaire dit de
Corot, de Troyon, de Théodore Rousseau, montre qu'il vibrait à ruriisson de ces grands interprètes de la Nature, et qu'il était, comme eux, sensible aux charmes de la Poésie champêtre. Je n'en veux pour preuve que cette impression furtive cueillie aux pages de son journal : « Les ténèbres vertes dans les soirs humides de la belle saison... »
Brunelière, dans son réquisitoire, reproche à Baudelaire de se faire « l'admirateur de sa propre laideur ». Comment a-t-il osé proférer une pareille imposture quand il savait présent à tous ce distique fameux :
Ah ! Seig-neur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dég-oùt !
La vérité, c'est que Baudelaire ne se console pas d'avoir trop présumé de ses forces et de n'avoir pu soutenir jusqu'au bout le rôle héroïque de dandy qu'il s'était tracé ; mais il ne peut s'accommoder ni de la laideur, ni de la sottise. Il se sent mal à l'aise dans un monde terre à terre où « ses ailes de géant l'empêchent de marcher ».
Il n'osait à la fin de la journée procéder à son examen de conscience, sûr de n'y trouver que sujet d'amertume et de découragement.
Ames de ceux que j'ai aimés, — s'écriait-il alors du fond de sa détresse, — âmes de ceux que j'ai chantés,
fort! (iez-moi, soutenez-moi, éloii^^-nez de moi le mensonge et les vapeurs complices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu, accordez-moi la ji^râce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes et que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise.
Il appelle la Douleur comme un moyen de purification, le salut.
Soyez béni, mon Dieu, qui doDoez la soufFrance Comme un divin remè-^e à nos impuretés.
Là est sa note poignante et sincère, et non quand il affecte un rictus sarcastique, un endurcissement coupable, un orgueil de damné; non quand il se fait gloire d'être « un faux accord dans la divine symphonie », attitude si inconciliable avec ses élans de ferveur, ses crises de contrition soudaine, qu'il éprouve le besoin de s'en expliquer en disant qu'il a dû « façonner son esprit à tous les sophismes ».
Il faut, au risque regrettable de conlrister quelques-uns de ses plus ésotériques fervents, avoir le courage de déblayer toute cette défroque byronienne, tout ce satanisme d'emprunt, tout ce côté factice et déjà démodé du talent de Baudelaire, pour arriver à sa vraie personnalité, à son trait éternel, à la part vivante et durable de son génie.
ET LA RELIGION DU DANDYSME l^h
Le mérite incontesté de Baudelaire, à nos yeux, c'est d'avoir restitué la poésie à sa véritable destinée. Elle a cessé d'être, avec lui, tributaire de 1 Histoire, de la Science et de la Morale. Il ne la ravale plus à n'être qu'un mode d'enseignement.
Elle n'a d'autre but qu'elle-même. La poésie est une façon de goûter la vie, une délectation, un état de grâce. La poésie redevient, avec Baudelaire, comme au temps des Grecs, une manifestation
. ine, un ravissement de l'âme ; mais l'originalité de Baudelaire, c'est de rester supérieur à son ivresse et de la contrôler. Gautier constate que la volonté chez lui double l'inspiration. Toutefois il y a un abîme entre la théorie de Gautier de l'Art pour l'Art et celle de Baudelaire. Gautier sentait d'instinct que la Poésie devait se suffire à ellemême et que la Beauté est assez manifeste pour se dispenser de preuves. Pas plus qu'on ne fait d'un tableau, d'une phrase musicale, d'une statue, nous ne sommes en droit d'exiger d'un poème un caractère d'utilité pratique. La joie contemplative de l'extase nous suffit. Mais Gautier restreignait encoie par trop le rôle du poète. Il n'ambitionnait que de rendre, à la façon d'un peintre, le contour et l'aspect des choses. Il restait prisonnier des apparences. C'était un spectateur. Baudelaire est un
voyant. Sous la forme des choses, il cherche leur signification et leur raison d'être. Il voit le lien qui relie l'éphémère à Téternel. Il découvre entre les phénomènes et ceux d'au-delà de mystérieuses correspondances.
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe, à travers des forêts de symboles. Qui l'observent avec des regards familiers.
Gomme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté.
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Son domaine s'étendant jusqu'au monde invisible, il lui est moins utile de peindre que de suggérer. La signification des mots, ici, ne suffit plus. 11 faut utiliser leur son, leur forme, leur couleur, pour créer une atmosphère favorable à l'impression que Ton veut produire. Ainsi Ton violente l'âme, plus sûrement, en y accédant par le chemin des sens à la façon de la musique ou d'un parfum. Le poète est amené, par suite, à rechercher la Perfection. La perfection que rêvait Gautier était celle d'un habile ciseleur de mots. Celle que rêve Baudelaire est plus haute. Je lis dans ses notes : « De la langue et de récriture prises comme opérations magiques, sorcellerie éoocatoire. >> Pour lui, le vers
est comme une formule d'incantation qui obéit à des lois mystérieuses, mais inflexibles, que le poète doit retrouver d'instinct, par un privilège spécial de sa nature. Rien ne doit être abandonné au caprice ou au hasard. Une faute d'inattention, un accent omis, une virgule déplacée suffit pour faire avorter Texpérience. L'apparition se refuse. Le talisman est sans vertu.
Nous voici parvenu au sommet de Baudelaire, à ces régions sublimes où il a su s'élever d'une aile vigoureuse
Par delà le confia des sphères étoilées.
On s'y sent « purifié par l'air supérieur ». Nous voici parvenu au point où le poète apparaît
Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change.
et où il va rejoindre, dans l'immortalité, le chœur des hommes saints transfigurés par la douleur ;l e chœur de ces demi-dieux qu'il a chantés, parce qu'ils éclairent nos ténèbres comme des phares et qu'ils constituent notre orgueil, étant les titres les plus éclatants de la noblesse humaine :
Car c'est vraiment, Seig-oeur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule, d'âge en âge, Et vient mourir au bord de voire éteraité.
48 CHARLES BAUDIÎUAIRE
J'ai laissé de côté la vie passionnelle de Charles Baudelaire parce qu'elle valait d'être examinée à. part, tant elle offre d'aperçus singuliers et de matière à controverses. Ici encore nous nous heurtons aux méfaits de la légende et au conflit des opinions. Tandis que la légende nous laisse supposer un être pervers et dissolu, deux intimes du poète, Rops et Nadar, se portent garants de sa vertu et nous attestent qu'il mourut vierge. A première vue, cette affirmation peut surprendre ; leurs arguments ne manquent pas d'impressionner. Nadar a connu Baudelaire à son retour de l'île Bourbon. Les deux amis se plurent par l'opposé de leurs qualités. Nadar était séduit par l'originalité de Baudelaire. « Celui-là, disait-il, n'est pas tout le monde, » Baudelaire était enthousiasmé par l'exubérance débrouillarde de Nadar. « Nadar, disait-il, est la plus étonnante expression de vitalité. Il doit avoir tous les organes en double. » Ils devinrent vite inséparables. Entre amis de 20 ans il n'est pas de secrets. Nadar nous avertit qu'ils formaient à plusieurs, réunis par leur amour des lettres et des arts, une sorte de phalanstère où tout était en commun : ressources, lectures, ambitions, maîtresses. Ces jeunes gens couraient les lieux de plaisir à la mode, les Folies-Bergère, Valentino, le
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Casino Cadet, en connaissaient les habituées. Les plus célèbres étaient les lyonnaises Mariette et Anna Roux, les sœurs Delphine et Georgette, la a^rande Pauline et Sapho Montreveil. Tous s'étonnaient de la réserve de Baudelaire. Non seulement il affectait de se séparer de la bande lorsqu'elle entrait dans certains établissements où Tindécence est de rig-ueur ; mais dès que la conversation s'animait sur le chapitre des mœurs et versait dans la grossièreté, Baudelaire devenait d'une froideur glaciale. Les deaioiselles, dont ces phalanstériens d'un nouveau genre se partageaient les faveurs, se piquaient peu de discrétion. Elles avouaient à qui voulait leurs faiblesses et leurs amants; mais dès qu'on y mêlait le nom de Baudelaire, elles protestaient avec une vivacité qu'on eût pu prendre pour un sentiment de pudeur offensée, mais qui n'était que l'explosion brutale de la vérité pure : « Ah ! Celui-là ! Non ! Jamais ! »
Deux femmes comptent pourtant dans la vie du Poète : Jeanne Duval et M™^ Sabatier.
Examinons si de cette double aventure ne ressort pas un double démenti aux allégations de Rops et de Nadar.
M™® Sabatier se présente à nos souvenirs nantie du prestige qui lui vient de la petite cour de
poètes et d'artistes dont elle aimait à s'entourer. Ses familiers l'avaient surnommée la Présidente, et ce titre l'agréiiiente d'un parfum xvni« siècle, lui confère une sorte de préciosité galante. Tous les dimanches, dans son coquet et lumineux logis de la rue Frochot, aux clairs vitrages peints de fleurs, et qu'emplissait un bruit de volières, elle tenait table ouverte. L'élite des écrivains du temps s'y donnait rendez-vous. Les plus illustres, les plus solennels se faisaient gloire de déposer leur auréole au vestiaire pour descendre à la cordiale familiarité du lieu. L'entrain et la bonne humeur caractérisaient ces réunions où l'apparat n'était admis que dans le service de table, l'éclat de l'orfèvrerie, des cristaux, et la bonne chère. Chacun avait son surnom d'intimité : le père Hugo, l'oncle Beuve, le beau Théo. Feydeau, c'était le colonel des Métaphores ; Barbey d'Aurevilly, que l'on désignait, chez Veuillot, la « corsetière », devenait ici le « Connétable ». L'embonpoint onctueux de Bouilhet lui valait d'être appelé (( Monseigneur ». Flaubert portait l'étiquette, on ne sait trop pourquoi, de « Sire de Vaufrilard )>.
Qu'était-ce, au juste, sous sa légende empruntée d'Egerie, que cette Madame Sabatier, de souche bourgeoise, entretenue par le financier Mossel-